vendredi 15 février 2008

Chroniques de la vie quotidienne dans la France sarkozyenne (23) - Versailles, février 2008

À Versailles le 4 février 2008, à l’occasion de la manifestation contre la modification de la constitution

J’ai décidé de relater ici les 48 heures de cauchemar vécues les 4 et 5 février 2008 à Versailles.
Je suis âgé de 53 ans, je suis écologiste et, le lundi 4, avec des amis, je me suis rendu au rassemblement organisé à Versailles afin de protester contre le non-respect du vote des Français contre la Constitution Européenne.
Arrivé sur place, je me suis posté devant des doubles barrières situées à proximité de l’avenue Hoche ; suite à de légers et successifs mouvements de foule, les premières barrières, mal accrochées, se sont détachées. Quelques instants après, des fourgons anti-émeute ont pris position au ras des barrières restantes. Ne voyant plus rien, je me suis alors servi de la grille d’un des fourgons pour m’aider à me mettre debout sur une barrière (ce qui, je le concède, n’a pu que me desservir).
C’est alors qu’immédiatement 4 à 5 agents CRS m’ont roué de coups de matraque sur les mains et sur la jambe droite, vraisemblablement dans le but de me faire descendre. Or, il m’est impossible de sauter ou de me mouvoir rapidement en raison des séquelles d’un grave et ancien accident de travail à la cheville droite. Me trouvant en déséquilibre, je leur ai (maladroitement, je le reconnais) dit, dépité : « allez-y tapez donc ».
Un agent a, à ce moment, vainement tenté à plusieurs reprises de se saisir de mes parties génitales en les pressant fortement. Simultanément, un homme habillé en civil (présent depuis le début aux côtés des agents CRS) m’a aspergé le visage de gaz lacrymogène pendant plusieurs secondes ; aveuglé et dans un état semi-inconscient, je me suis senti tiré par eux puis transporté à une centaine de mètres.
Reprenant mes esprits, j’ai constaté que des policiers en civil étaient à mes côtés et s’étaient emparé de mon couteau suisse multifonctions ; je l’ai depuis plus de vingt ans et il est toujours rangé dans la poche de mon ceinturon, il me sert pour de petits dépannages.
Les policiers m’ont alors conduit dans une voiture et avant de me faire monter, m’ont demandé si j’avais en ma possession autre chose de « dangereux » ; j’ai pensé à mon opinel et je leur ai donné. J’ai également ce couteau depuis une vingtaine d’années et il m’est utile au moment des repas (j’ai un véhicule aménagé dans lequel je peux manger et dormir).
J’ai ensuite été conduit au commissariat où j’ai répondu à diverses questions. Les douleurs aux yeux (et plus particulièrement à l’œil gauche) devenaient de plus en plus violentes et le visage me brûlait ; je ressentais aussi des douleurs au genou droit qui me faisaient boîter. Puis, je me suis retrouvé placé dans une cellule insalubre ; là, j’ai été fouillé et déshabillé (mes vêtements ont été jetés dans le fond de la cellule, ce que j’ai signalé à l’agent). Ensuite, j’ai remis les mêmes vêtements (pleins de gaz lacrymogène, ils faisaient éternuer les policiers qui m’approchaient mais j’ai été obligé de les garder durant les 30 heures de ma garde à vue). La température de la cellule avoisinait les 13°.
Un médecin m’a alors rendu très brièvement visite : il a uniquement regardé mes mains (boursouflées) et m’a donné deux tubes de collyre mais il a refusé de me mettre les gouttes ; or, il m’était physiquement impossible de me les administrer. A son tour, le policier m’a signifié qu’il ne m’aiderait pas. Ce n’est que plus tard, lorsqu’un ami est parvenu à me voir (pendant 1 à 2 minutes) que j’ai enfin reçu les gouttes (contre la volonté de l’agent) ; j’ai alors pu lui confier mes clefs de voiture et mon téléphone portable.
De retour dans ma cellule, j’ai eu une entrevue avec un avocat commis d’office puis un policier m’a auditionné : il faisait des « questions-réponses » et tentait essentiellement de me faire dire que j’agissais pour le compte de José Bové. J’ai répété à plusieurs reprises que j’étais présent à ce rassemblement uniquement en tant que citoyen qui réclamait le respect d’un vote démocratique. J’ai aussi précisé que je disais la vérité et que l’honnêteté était une valeur qui m’était chère ; il était donc hors de question que je mente en approuvant ses « questions-réponses ». J’ai martelé ces paroles en me levant et en demandant à regagner ma cellule ; le policier s’est emporté puis a accédé à ma requête. De retour à la cellule on m’a photographié et pris mes empreintes.
Avec mon voisin de cellule, nous avons demandé une dizaine de fois une couverture car nous souffrions du froid ; les policiers répondaient affirmativement mais aucune couverture n’a finalement été fournie. Sur la paillasse (d’une seule place), nous avons alors tant bien que mal tenté de dormir. Ma douleur à l’œil s’est encore accentuée au cours de la nuit.
Le lendemain matin, j’ai à nouveau été auditionné par un autre agent qui a totalement ignoré ma souffrance oculaire alors que mon œil pleurait en permanence ; le gaz imprégné dans mes affaires l’a fait éternuer à maintes reprises. Le policier a globalement respecté mes propos (même quand je lui ai dit qu’au moment où j’étais debout sur la barrière et qu’on me rouait de coups, j’avais compris qu’il n’y avait plus ni frère, ni père et que j’étais devenu de la « chair à bâton ») mais il a refusé de mentionner sur le procès verbal que son collègue de la veille au soir avait tenté de me faire dire que j’agissais pour le compte de José Bové. J’ai réaffirmé être militant chez les Verts mais avoir agi ce lundi en tant que citoyen français usant de son droit d’expression en manifestant. J’ai ajouté que j’avais personnellement voté non à la Constitution européenne et qu’il me semblait primordial de respecter le vote majoritaire des Français. Il n’a pas voulu reproduire ces propos sur le PV et a commencé à s’énerver alors qu’il avait jusqu’ici été plutôt cordial. J’ai cependant signé la déposition.
Je suis retourné en cellule ne pouvant toujours pas recevoir des gouttes de collyre, même administrées par mon co-détenu.
Après le déjeuner, un agent m’a annoncé la prolongation de ma garde à vue pour une durée de 24 heures et ma comparution au tribunal de Versailles le lendemain (mercredi 6/02). J’ai rencontré un deuxième avocat commis d’office qui m’a dit n’être au courant de rien concernant mon affaire ; je lui ai exposé les faits et il m’a annoncé que ce serait un autre avocat commis d’office (le 3ème en 3 jours !) qui me défendrait le lendemain.
Vers 17 h 00, j’ai vu un nouveau médecin qui, après avoir ausculté mon œil gauche, a demandé mon hospitalisation en urgence. J’ai alors été transporté aux urgences de l’hôpital de Versailles (menotté) et, après examen et vaine tentative de me laver l’œil (j’hurlais de douleur), le médecin a jugé qu’il fallait me faire transférer à l’Hôtel Dieu à Paris le soir même.
Rentré au commissariat, j’ai appris une demi-heure plus tard que j’allais être libéré et que je ne comparaîtrais donc plus au tribunal. Aucune procédure judiciaire n’était finalement engagée à mon encontre et je devais juste signer un rappel à la loi ; celui-ci me reproche d’avoir participé à une manifestation en étant porteur d’une arme (2 couteaux). On me notifie qu’il n’y a pas de suite judiciaire à condition que je ne commette pas une autre infraction dans un délai de 3 ans.
Très surpris par ce brusque revirement, j’ai signé ma levée de garde à vue (présentée par l’agent aux « questions réponses » de la veille) ; le climat était subitement plus détendu. L’ami auquel j’avais confié mes clefs de voiture est venu me chercher et nous avons immédiatement parcouru les 200 kms qui me séparaient de mon domicile.
Une fois chez moi, j’ai enfin pu me dévêtir de mes habits remplis de gaz lacrymogène depuis 36 heures et prendre une douche. J’ai constaté que mon visage était particulièrement tuméfié et je ressentais des brûlures sur la peau ainsi que sur le cuir chevelu. Après une très courte nuit, je me suis rendu aux urgences du centre hospitalier du Mans ; le service d’ophtalmologie n’a pris en charge et m’a notamment administré un produit anesthésiant afin de me soulager et de procéder à un examen approfondi. Le médecin a conclu a une inflammation de la cornée et à des ulcérations provoquant une baisse (normalement momentanée) de l’acuité visuelle. Je dois suivre un traitement pendant une quinzaine de jours (collyres, pommade ophtalmique, antibiotique, pommade cutanée).
Puis, j’ai passé différentes radios (genou et pied droits, 2 mains) car je ressentais toujours de fortes douleurs dans ces parties de mon corps. On m’a finalement diagnostiqué une entorse du genou droit ; j’ai également un traitement antibiotique et une pommade et ma jambe est maintenue par une attelle.
Le médecin ophtalmologiste me réexamine le 11/02 ; jusqu’à présent ; j’ai un arrêt de travail jusqu’au 15/02 mais il est susceptible d’être prolongé.
X. Y.