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vendredi 6 juillet 2012

Réflexions amicales dans la crise actuelle-Texte pédagogique



par Antonio Negri. Traduit par  Francesca Martinez Tagliavia, édité par  Fausto Giudice , Tlaxcala 

Leçon donnée à l'Université d’Oxford, Ashmolean Museum, le 12 mai 2012.
1.     Les hommes pour lesquels je ressens une certaine sympathie se sont battus, en Europe, au XXème siècle, autour de trois objectifs : pour le socialisme contre le fascisme ; pour une Europe unie contre l’État-nation ; pour la paix contre la guerre. Les deux premiers objectifs, dans la crise actuelle, semblent avoir été fortement ternis, et les luttes qui se développent maintenant autour d'eux semblent avoir un résultat incertain – et les résultats de celles qui se sont déjà développées, sont soit oubliés, soit dans une crise solide. Quant à la paix, elle est encore là, mais oh combien incertaine !
2.     Le socialisme s'est affirmé en Russie en 1917. Sa victoire locale et son expansion idéologique induisent à l'encerclement des Soviets de la part des puissances occidentales et provoquent d'abord les fascismes (en Italie, en Allemagne, en Espagne, etc.) puis la guerre froide, pour maintenir l'isolement de l'URSS. Même la grande crise de 29 n’arrive pas à affaiblir cette politique conduite par les élites capitalistes et libérales. Celles-ci doivent, au contraire, accepter le keynésianisme comme une politique de confinement « réformiste » des luttes et de l'expansion politique du socialisme. Mais dès la fin des années 30, puis de nouveau dans les années 70, à chaque fois que le « réformisme » s'affirme et atteint des objectifs importants, les élites capitalistes se répètent en expérimentations réactionnaires, optant selon les cas pour la répression ou pour la guerre (chaude ou froide). Après la deuxième -guerre mondiale, les gouvernements européens, contraints à  abandonner les empires coloniaux, à transférer la souveraineté impériale aux States, combinent à diverses sauces leur politiques intérieures, en sens réactionnaire ou réformiste : le but est de toute manière toujours celui de gagner la guerre froide. Leur haine antisocialiste dépasse et excède tout autre objectif. Tout comme les Églises de la fin de la Renaissance contre les révoltes des paysans et contre les anabaptistes, les États capitalistes se sont agités férocement contre les ouvriers et le socialisme – en cédant, en même temps, leur pouvoir à l'empire usaméricain. 
3.     Nous savons désormais que le socialisme soviétique ne perd pas sa bataille sous les coups de l'adversaire libéral, mais parce que, dés le début, il n'a pas réussi à susciter un mouvement victorieux en Europe et parce que, à la fin, il n'a pas été en mesure de produire une transformation sociale et politique continue, à la mesure de la puissance productive qu'ilavait exprimé. Ce n'est pas la première fois que Hercule est étouffé dans le berceau par le serpent qui l'isole encore enfant, et l'enserre, et le suffoque dans son enfance. Mais revenons à nous. Après 17, soviétiques et libéraux européens avaient compris qu'ici en Europe, à l'intérieur du tissu social qui l'avait généré, se développait la bataille pour le succès du socialisme. Ici alors, en Europe, dans les années 20 et 30, le fascisme et les expressions exaspérées des divers nationalismes furent opposés au socialisme. Après la deuxième guerre mondiale, la bourgeoisie européenne va feindre de recueillir les drapeaux de la paix et de l'Union qu'on avait fait tomber jusqu'alors dans la boue. On agite l'idéal d'une Europe unie contre les Soviets. La puissance impériale usaméricaine sollicite le processus d'unification européenne exclusivement en fonction antisoviétique. 

Mais quand l'Europe, après 1989, commence à se constituer indépendamment, développe une économie puissante et un modèle social autonome, impose sa propre monnaie et se présente donc comme concurrente et alternative aux USA sur le marché mondial, alors les Usaméricains se rangent contre l'unité européenne. Se rouvre ainsi, sur le terrain européen, la lutte entre la classe capitaliste recomposée au niveau global et les multitudes européennes : une lutte froide mais décisive, qui suffit pour lancer l'actuelle et profonde crise économique et sociale. Cette crise, l'actuelle, celle qui surgit de la relative solution de la précédente en 2008-2009, est construite et dirigée contre l'union politique de l'Europe. Flagellée par cette crise, l'Europe ne trouve pas, et ne peut trouver de solutions ou d'alternatives dans l'ordre néolibéral. Les USA l'écrasent, pour ne pas être – ayant perdu l'ancienne hégémonie – eux-même emportés par de nouveaux antagonismes impériaux. 


General Intellect, d'Elio Copetti
4.     Au-delà des Etats-nation, dans la crise la classe capitaliste s'était donc recomposée au niveau mondial. Et c'est en effet au niveau mondial qu'on met en acte, en exploitant les nouvelles technologies, un nouveau processus d' « accumulation originaire » sur la base de la transformation postindustrielle du travail, devenu de plus en plus « travail cognitif ». Cette accumulation se produit donc à partir de la privatisation et de l'organisation productive du General Intellect. J'entends par General Intellect l'ensemble de la force de travail cognitive qui s’est substituée, dans la production de la plus-value, à la classe ouvrière industrielle et qui est maintenant exploitée sur l'ensemble du terrain social. Le capitalisme même se modifie d'une manière fondamentale : c'est la finance qui, au niveau mondial, recompose maintenant le commandement du capital. Le banquier et le financier dominent désormais sur l'entrepreneur et sur l'innovateur industriel : la rente se substitue au profit. Les processus productifs sont ainsi transformés, et à la production fordiste, dans l'usine, se superposent l'organisation postfordiste de l'exploitation sur la société et la captation de la plus-value (produite socialement) à travers des mécanismes financiers. 

Sur cette profonde transformation de l'accumulation capitaliste se forme, bien sûr, une nouvelle praxis politique : la gouvernance néolibérale. Par celle-ci, les élites capitalistes veulent, d'un côté, détruire le Welfare State de la classe ouvrière industrielle, qu'elles considèrent désormais comme un corps étranger, le résidu d'un soviet chez elles ; de l'autre, le capital veut organiser l'exploitation entière de la société, assujettir à sa domination la vie des sujets et, en tant que « biopouvoir », il veut dominer tout mouvement biopolitique. Ainsi, à travers des crises fiscales successives, on démolit les rapports de force entre les classes sociales qui caractérisaient encore les sociétés fordistes, et on attaque le progrès économique relatif et les structures constitutionnelles qui, à l'intérieur de chaque État-nation européen avaient, au cours de la deuxième après-guerre, garanti la paix sociale et un certain réformisme politique. Dans ces conditions, à l'intérieur de la crise, l'unité européenne – dont l'idéal et dont les premières concrétisations avaient créé du bien-être et conservé un certain équilibre continental – est non seulement violemment attaquée, mais complètement surdéterminée par une volonté de pouvoir capitaliste réorganisée au niveau global, qui ne supporte plus les résistances qui s'organisaient encore dans les vieux Etats souverains. 
5.     Il convient de reconnaître que la résistance ne peut se déployer que sur un niveau global, mondial. Mais c'est ici, maintenant, que la paix est en danger. L'intérêt capitaliste vis en effet à empêcher tout flux d'initiatives subversives qui puisse, de quelque manière, s'étendre sur de grandes aires géographiques continentales. L'intérêt des opprimés est par contre d'organiser la résistance et les antagonismes au niveau global. La défaite subie par les USA en Amérique Latine s'est révélée importante mais non décisive. En Asie et en Extrême-Orient les tensions sociales et politiques semblent, pour le moment, être contenues par les énormes retards du développement et des équilibres économiques. L'Afrique n’en est encore qu’au début du nouvel affrontement d’envergure qui s'ouvrira bientôt - mais on ne sait pas encore quand - pour l'exploitation de ses territoires. La grande zone de crise est en revanche celle qui va de l'Atlantique aux pays arabes à travers la Méditerranée : c'est, surtout là que la paix est en péril. Et c'est ici que la spécificité de la culture et du développement européens est entrée dans une crise probablement définitive. La succession des efforts et des défaites militaires dans les guerres globales, l'extinction inutile des cris à la Croisade, qui ont tant résonné à partir des années 90, ont simplement montré la misère et l'impuissance des politiques mises en œuvre par la classe politique capitaliste euro-américaine. 

Seule une transformation radicale des élites, seule la généralisation et l'adhésion au projet de l'unité européenne des multitudes européennes auraient permis de modifier cette situation, et peut-être de donner aux classes travailleuses européennes la possibilité de renouveler un projet socialiste puissant – en Europe, donc, où le socialisme est né. Rien ne s'est encore produit : du côté capitaliste, tout mouvement a été suffoqué. Et toutefois – dans ces dernières années – les nouvelles générations ont commencé à bouger, à lutter contre les nouvelles formes d'appauvrissement, de précarité, de pauvreté auxquelles elles sont soumises. Indignées, les nouvelles générations se soulèvent, en pratiquant de nouvelles figures d'insubordination et de lutte. Cette fois-ci, le jeune Hercule peut tuer le serpent.
6.     En relançant le projet européen de la part des gauches, nous insistons sur le fait que, pour maintenir la paix, il faut de nouveau créer et assurer du bien-être. Si nous nous demandons ici : les capitalistes peuvent-ils encore le faire ?, la réponse ne peut être que négative. En effet, à l'entrepreneur s'est désormais substitué le capitaliste financier, au profit la rente, et à l'usine s'est substituée la banque : des fonctions et des comportements parasitaires se multiplient. Les crises se succèdent car il n'y a plus une mesure de la valorisation et parce que, par conséquent, la spéculation devient la seule forme de l'accumulation.
Mais si le capitaliste est désormais étranger à l'organisation de la société, s'il a perdu cette dignité qui consistait à organiser le travail, à anticiper le capital constant et à rendre les marchés intelligents sous son commandement – comment pourra-t-il créer et garantir du bien-être et du progrès ? Il nous semble que cette synthèse de bien-être et de progrès ne pourra se constituer, désormais, qu'à partir de la « nouvelle » force de travail, de cette force de travail qui, en tant que cognitive, peut de manière autonome prendre dans ses propres mains la production même. Elle travaille à travers les langages, les connaissances, les affects – elle produit en mettant en commun le savoir et en agrégeant des éléments singuliers de la communication. Ainsi, elle produit désormais cette excédnce, cette richesse, qu'on appelait, autrefois, plus-value. Mais demandons-nous donc : n'appellerons-nous pas plus vraisemblablement « commun », ce produire « ensemble » des connaissances, des codes, des informations, des affects ? Quand on parle de « commun », on ne parle pas, en effet, seulement de ces richesses déjà disponibles dans la nature (comme l'air, l'eau, les fruits de la terre et tous les autres dons de la nature même), mais on parle surtout des nouvelles formes de production de richesse, de la composition sociale et politique actuelle des forces immatérielles du travail et de la puissance vivante de la subjectivation. C'est à cette puissance que le capital cherche maintenant d'appliquer son instinct vampirique. Aux puissances du commun, sans lesquelles il n'y a plus, à notre époque, de richesse. 
7.     Que peut signifier aujourd'hui, construire un soviet, c'est-à-dire porter la lutte, la force subversive, la multitude, le « commun » dans (et contre) la nouvelle réalité et les nouvelles organisations totalitaires de l'argent et de la finance ? Pour répondre à cette question, il faut avant tout garder toujours à l'esprit que le capital n'est pas un Moloch, mais bien un « rapport de force » entre qui commande et qui résiste, entre qui exploite et qui produit. La multitude n'est pas simplement exploitée, elle propose au niveau social son autonomie et sa résistance. C'est ici, sur cette relation, que la crise se détermine, c'est-à-dire l'affaiblissement et/ou la rupture du rapport capitaliste.

La crise actuelle s'est en effet produite à la suite de la nécessité capitaliste d'empêcher que la pression sur le revenu ne rompe les rapports de domination, de maintenir l'ordre, en multipliant d'abord sans aucune mesure les quantités d'argent à dépenser dans le seul but de garder les prolétaires de la connaissance tranquilles, puis (dès que la situation est devenue dure et la concurrence insupportable), en leur demandant de restituer ce qu'ils avaient justement gagné, mieux, de « payer la dette » - sous la menace de la misère et du déshonneur. Ceci dit pour que l'on puisse reconnaître que la financiarisation n'est pas une déviation improductive et parasitaire de quotas croissants de plus-value et d'épargne collective, mais bien la forme même de l'accumulation, c'est-à-dire de l'exploitation, opérée par le capital à l'intérieur des nouveaux processus de production cognitive et sociale de la valeur. C'est sur ce terrain que les coûts de la reproduction de la force de travail, du travail nécessaire (et c'est-à-dire de son instruction, de ses formes de vie, de la nouvelle organisation sociale) et bien sûr des luttes ouvrières, ont produit une accumulation manquée de capital et donc la rupture du rapport d'exploitation au niveau social. 

Ceci s'est réalisé car les conditions de valorisation du travail sur base cognitive et biopolitique sont désormais, comme on l’a dit, « communes », tandis que l'accumulation n'est pas seulement « privée » mais elle insiste sur des technologies et des politiques administratives qui, ne réussissant pas à détruire la « puissance commune » de la production, l'oppriment – en en ignorant les droits et la puissance. Comment sort-on d'une crise de ce type ? Seulement à travers une révolution sociale. Tout New Deal envisageable peut seulement consister dans la construction de nouveaux droits de « propriété sociale » des « biens communs ». Un droit qui, de toute évidence, est en train de s'opposer au droit de propriété privée et à ses garanties publiques. 

En d'autres mots, si jusqu'à présent l'accès à un « bien commun » a pris la forme de la « dette privée », à partir d'aujourd'hui il est légitime de revendiquer le même droit sous la forme de la « rente sociale », du « commun ». Faire reconnaître ces droits communs est la seule et juste voie pour sortir de la crise. Pour reconstruire – à travers le travail de la société entière – le progrès et donc, l'espérance de paix. La révolution en Europe est le passage nécessaire pour y affirmer l'hégémonie du commun, et construire ainsi l'unité du pays le plus beau et le plus intelligent que l'histoire humaine ait connu.

 

samedi 14 janvier 2012

Libérez le désir. Re-penser la transformation sociale

Tracer un nouvel espace du politique : l’espace du commun
par Cristina Morini. Traduit par  Francesca Martinez Tagliavia, édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala
 L'auteure : Essayiste, diplômée d’histoire des idées politiques (Università degli Studi, Milan) et journaliste professionnelle au sein du plus grand groupe de presse italien, Rcs Periodici (qui publie le Corriere della Sera). Elle mène depuis de nombreuses années des enquêtes sociologiques sur les conditions de travail des femmes et les processus de transformation du travail. Elle participe aux mouvements de précaires et de migrants et contribue à l’organisation de l’EuroMayday. Elle fait partie du Basic Income Network (Réseau pour un revenu citoyen) et d’Uninomade.
Auteure de :
La serva serve. Le nuove forzate del lavoro domestico, 2001
Per amore o per forza. Femminilizzazione del lavoro e biopolitiche del corpo, 2010
L’étymologie du terme crise renvoie à un moment qui sépare une certaine manière d’être d’une autre, complètement différente. Nous sommes dans cette phase. Ce que nous sommes en train de traverser, aussi complexe et difficile que cela puisse être, peut se révéler utile pour nous secouer d’une certaine apathie, d’une sorte d’envoûtement, qui n’a duré que trop longtemps.

Bien que cela n’apparaisse pas encore, la crise nous aiguillonne inexorablement à nous secouer et à nous réveiller, elle nous oblige à entrer dans une dimension différente. Elle peut, en somme, fonctionner comme un stimulus pour rééxaminer nos vies, pour remettre en discussion tout notre rapport aux structures économiques et au travail. La décomposition de maintes certitudes apparentes détermine maintenant un effort de critique radicale inventive. On peut enfin recommencer à re-penser la transformation sociale.


Le point de vue féministe
La « portée différente » des femmes n’a pas en soi déclenché (mais l'aurait-elle jamais pu, dans un


"Je ne suis pas à vendre"
contexte restant inchangé ?) quelque forme que ce soit de transformation de la production et de l’organisation du travail. Pendant des années, on a entendu des mots au son harmonieux tels que « conciliation », « relation », « flexibilité ». D’aucunes se sont abandonnées à l’idée qu’une flexibilité agie aurait libéré et fait respirer l’autonomie des sujets, suffoquée par le rigide mécanisme disciplinaire fordiste. Non seulement l’hypothèse n’a jamais été confirmée, mais c’est le contraire qui s’est passé : la production tertiaire actuelle – plus ouverte au genre féminin – et les formes précaires d’organisation du travail ¬- qui font directement appel aux qualités humaines comme l’attention, l’affect, l’intelligence émotionnelle, la disposition à coopérer – sont en train d’essayer de nous piéger, nous les femmes.

La perte de puissance du féminin n’a pas lieu à travers son exclusion de l’espace public – comme cela est advenu dans le passé – mis en oeuvre par le biais d’une nette division sexuelle du travail, mais au contraire, à travers une progressive féminisation de la société, qui se traduit par l’absorption du potentiel subversif de la différence. Le biocapitalisme n’élimine pas l’altérité, mais l’assimile en obtenant, par là, son intégration, ce qui signifie aussi sa négation. Sur le front opposé, se joue aussi la féminisation du masculin instituée par les processus productifs en place. Celle-ci est stimulée par les mêmes éléments prototypiques (culturels) convoqués et mis en place par le processus de féminisation: précarité, affectivité, corporéité.

La féminisation a signifié une accentuation du plus haut distillat stéréotypique de la féminité. Le travail évoque et renforce - en les attirant de son côté et en les valorisant - les qualités historiquement attribuées aux femmes, à l’intérieur d’une « nature » présumée telle (le facteur F, comme on appelle aujourd’hui ce complexe de caractéristiques). Ainsi, et avant tout : qu’est-ce qui est naturel et qu’est-ce qui est artificiel ? Cette dichotomie ne nous dit plus rien depuis longtemps. Des formes vivantes extraordinaires et parfaites sont entièrement construites en laboratoire. Voilà un passage déterminant, redéfinissant à la base les frontières entre le biologique et l’artificiel, et qui aura des conséquences sur le concept même de « vivant ».

Dans la précarité, émergent incontestablement le « sentir » et le « corps ». Cela ne signifie pas que « le biologique » est à considérer désormais comme une espèce de différence intrinsèque, mais plutôt que les histoires personnelles assument une valeur pour le processus productif et que le corps en devient un « agent », doué comme il l’est, de conscience sociale et culturelle.

Tout ceci saccomplit dans un cadre où les frontières entre production et reproduction se sont dissoutes, et qui mobilise ainsi et justifie d’autant plus la nécessité du recours aux caractéristiques émotionnelles, corporelles et  relationnelles du sujet. Dans cette phase, la reproduction sociale est probablement ce qui intéresse le plus le biocapitalisme, il suffit de penser aux processus coopératifs activés par les réseaux sociaux ou bien aux processus de développement progressif-collectif(algorithmique) de la connaissance, favorisés par les nouvelles technologies.

Féminisation, précarisation, transition, intermittence, mixité, mobilité, altérité, voyage : tous ces concepts, tous ces nouveaux mots que nous retrouvons dans le travail se prêtent à la description de la condition précaire et à la désarticulation (ce qui ne signifie pas l’effacement) des catégories de classe ou de genre. Ce n’est pas un hasard si le féminisme postmoderne naît de la féconde enquête déclenchée par les identités fracturées de la société moderne, dont il faut solliciter la capacité à établir des alliances et à instaurer une solidarité réciproque, par opposition à une idée présumée, universelle et essentialiste d’humanité tout court.


A LOUER
Amante avec projet
L’expérience culturelle, sensorielle et sociale du sujet contemporain se transforme et « le » transforme, de manière profonde. Il faut faire l’analyse de cette expérience. Les constructions idéologiques, les discours médiatiques, les dynamiques de groupe, les contraintes et le besoin, tout concourt à la création d’une identité toujours plus étroitement liée au travail et à la canalisation, dans le travail, d’énergies et de passions, en sollicitant toujours plus des processus de subjectivation et de sens de soi, des processus identitaires qui dépendent fortement de la dimension du travail. Aujourd’hui, l’individuation de soi est de plus en plus médiée par le travail et par le rôle que l’on revêt dans le travail, présageant ainsi  l’engagement des passions (du bios) dans le travail.

Aujourd’hui, le passage de la subsomption réelle à la subsomption totale du travail sous le capital n’a pas besoin d’être imposé brutalement, mais de credo. Ce passage a besoin de foi, d’enthousiasme, de confiance. L’émancipation féminine par le travail – moment important, décisif, pas encore totalement accompli par les femmes – n’a pas signifié une libération. Peut-être le féminisme occidental a-t-il, à partir d’un certain moment , négligé de souligner que nous nous trouvons dans un système capitaliste de production basé sur l’inégalité. Le privilège des happy few n’a pas signifié la liberté de toutes. Récupéronsdonc le point de vue féministe duquel parle Sandra Harding, qui part de la lecture marxiste du rapport maître/esclave de Hegel, pour retrouver tout le potentiel de transformation politique et social, toute la radicalité du féminisme.

« Choisir » le point de vue des femmes (se situer et faire un diagnostic), cela signifie que l’expérience devient une méthode du discours, lequel ne peut jamais être totalement contraint par les relations de pouvoir. Le lien étroit avec la connaissance tacite toujours ancrée dans  la vie réelle, matérielle, quotidienne rend spécial le point de vue des femmes et, surtout, il leur donne la capacité de comprendre toujours, jusqu’au fond, la relation connaissance/pouvoir. Voilà : c’est l’expérience matérielle de la vie précaire, aujourd’hui, qui doit être écoutée et comprise, transformée en puissance. Et (ce n’est pas un paradoxe) les points de suture doivent être retrouvés justement à partir de la conscience, désormais acquise, de la diversité et de la fragmentation.
Le corps machine
Faisant levier sur le besoin d’autonomie, de visibilité, sur un socle de capacités des femmes  inexprimées-réprimées dans le système patriarcal, le capitalisme a tourné son attention vers le monde féminin, au moment où l’on rentrait dans un nouveau paradigme productif basé sur l’individualisation et sur les qualités subjectives.

L’entrée acclamée des différences à l’intérieur de la production a comporté une crise de la mesure dans le passage de l’ère de la quantité (le fordisme, où les temps et les pièces étaient mesurables) à l’ère de la qualité (le capitalisme cognitif, où l’apport est subjectif, lié à des savoirs et à des expériences singulières). On assiste alors à une intensification de l’exploitation, car la « machine » est directement incorporée dans l’individu (elle est l’individu même).

Que se passe-t-il alors si nous introduisons le désir à l’intérieur de l’échange entre capital et travail ? L’expérience nous dit que la vie, aujourd’hui, se qualifie et assume une identité et une reconnaissabilité sociale seulement à l’intérieur d’une dynamique d’utilité/dépense économique immédiate. Les dynamiques de subjectivation induites ne cherchent pas à résister mais plutôt à supprimer le dualisme capital-travail, en incorporant (littéralement) le travail, en désirant que tout cela s’accomplisse.  Le travail se restructure, subsumé dans le dispositif biopolitique sous la forme d’entreprise individuelle (précaire) : le pouvoir a assumé la capacité de capter et de mettre au travail la subjectivité, la différence, il tente de s’approprier la reproduction. De ce point de vue, il est juste de se poser aussi la question de savoir ce qu’on entend par compétences relationnelles, qui sont un des fondements qualitatifs du capitalisme cognitif.  Peut-être entend-on toujours plus, par là, cette dimension fusionnelle que l’on avait dans le privé, qui est aujourd’hui  exportée dans le travail, à l’extérieur, et qui, encore une fois, conditionne les femmes. Elle est fonctionnelle des formes de gouvernement contemporain. Non seulement entre les murs  domestiques, mais éparpillées dans la société.

Le modèle du soin devient alors une stratégie de gouvernement de la complexité et, simultanément, d’atténuation des conflictualités. Le monde de significations que le terme soin suggère constitue bel et bien un modèle comportemental, une éthique, justement, que l’on prétend transférer dans la production. Le modèle du travail du soin est le plus fort parmi ceux qui sont disponibles pour « obtenir l’âme », c’est donc le modèle le plus efficace auquel se référer quand les éléments relationnels ou linguistiques – qui conjuguent ensemble la rationalité, l’affectivité et la corporéité – deviennent absolument fondamentaux dans la constitution de la nouvelle productivité. Si bien que l’on assiste à la généralisation du code du soin, dont la syntaxe peut sortir des maisons et se proposer au monde, qu’on peut appliquer au travail dit « productif », à la politique, au gouvernement des choses. Evidemment, ce passage se prête à la remise en discussion du concept même de soin, pour le déconstruire d’une part et pour le réactualiser, de l’autre, comme nous essayerons, enfin, de le faire.

Dans cette perspective, le livre de Christian Marazzi, La place des chaussettes a déjà parfaitement cueilli le paradoxe du soi-disant non-travail des femmes. En substance, “l’asymétrie du pouvoir” existant entre les hommes et les femmes amène ces dernières – de l’intérieur du privé de la maison, exclues qu’elles sont de toute catégorie de “citoyenneté” consentie par l’espace public – à prendre en charge des problèmes les plus minutieux du partenaire, en l’absence de toute formalisation de leur rôle. Aujourd’hui, avec la généralisation de la précarité, où il n’y a plus de “droit sociaux protégés par des normes juridiques solides et durables” et où tous apprennent à faire attention à l’endroit où se trouvent “les chaussettes”, en entendant par là un symbole de “dévouement et affect” qui échappe aux frontières de la “famille” et entre dans l’ “usine”. La catégorie dite du « non-travail » (toutes ces activités qui ne produisaient pas de valeur d’échange) dans la dissolution des garanties du monde du travail, se dilate énormement. Dans la précarité, la contradiction entre travail et non-travail perd de sa signification. Elle contient en elle le passage de la réduction quantitative du travail salarié à la mutation qualitative de l’activité pratique du travail.
Produire, ce n’est pas créer
Au cours de ces dernières années, je me suis occupée du thème de la précarité, de diverses manières, par des enquêtes et des narrations qui visaient surtout à en définir les contours, autrement dit comment la précarité était vécue par les sujets.

Ce qu’il me semble intéressant de chercher à connaître maintenant est l’effet éventuellement “transformateur” du travail précaire sur le sujet, sa capacité de modification tendancielle de l’être humain et de sa manière d’exister et de sentir – une modification anthropologique. Celle-ci se réalise à partir du bouleversement des catégories de temps et d’espace, à travers les nouveaux mécanismes de valorisation du biocapitalisme (tout a assumé une valeur d’échange) et à travers les mécanismes de contrôle social sur la vie (biopolitique). Je me réfère, évidemment, aux indispensables analyses de Michel Foucault : après une première prise de pouvoir sur le corps qui s’est réalisée à travers les technologies disciplinaires du travail et qui s’est effectuée selon l’individualisation, nous avons une deuxième prise de pouvoir qui procède dans le sens de la massification, de l’omniprésence et de l’absolutisation de l’économique comme reflet de la centralité qu’a assumé le facteur language, en sens large. A partir de cette prémisse, se présentent certains types de problèmes qu’il serait important de prendre en considération pour nous clarifier nous-mêmes et pour inventer, à partir de là, des formes de résistance adéquates.

En premier lieu, le problème de la séparation des catégories de la création et de la production. Celles-ci sont souvent utilisées – à mon avis – de manière trop abstraite, quand elles ne le sont pas de manière délibérément idéologique. Les sujets eux-mêmes doivent réfléchir attentivement au sujet de la perception concrète de ce que cela signifie de produire et/ou de reproduire et/ou de créer et/ou de générer et/ou d’inventer, aujourd’hui. Qu’est-ce que cela veut dire, que veulent dire ces concepts, dans la réalité contemporaine ? Comment pouvons-nous comprendre et faire comprendre où sont générées (et comment, sous quelles formes ? Vieilles, inchangées, connues, ou bien nouvelles ?) l’exploitation, la réification, l’aliénation, la pathologie, dans le travail, aujourd’hui ? Et vicerversa, justement, où se trouvent, où se situent l’invention, la création, l’action ? Les deux champs ont-ils tendance à se souder, avec la complicité des besoins, des impositions et des fascinations du travail contemporain ? Et si oui, comment ? De quelle manière ?

Le deuxième aspect concerne la nouvelle composition du travail. Entendre parler de travail cognitif, de travail immatériel, de travailleuses et de travailleurs de la connaissance (et là aussi avec de grandes difficultés de définition, il faudrait vraiment nous doter d’un glossaire commun) génère encore des perplexités, parfois des surprises. Le travailleur de la connaissance lui-même a, parfois, par moments,  des difficultés à se reconnaître lui-même, à s’objectiver dans la nouvelle condition de généralisation de la précarité; il applique ailleurs certains prérequis mais il ne s’identifie pas, il observe le contexte, mais sans se voir lui-même. Effectivement, je considère que c’est là l’un des effets pervers générés par l’introduction du désir dans le rapport capital/travail. Je pense alors qu’il serait nécessaire d’effectuer un processus radical de dés-individualisation du sujet contemporain – qui est cible, vecteur et en même temps agent des rapports de pouvoir. Devenir no collar1 : les enquêtes de Andrew Ross peuvent nous aider. La dés-individualisation est d’autant plus nécessaire et importante à l’intérieur d’une dimension du travail qui prétend, contre tout bon sens, un processus d’identification totale. Le but est, avant tout, de prendre nos distances par rapport à cette identité et de refuser ce qui nous est imposé d’être (comme cela a été le cas pour les femmes, comme le féminisme l’enseigne). Le devenir sujet n’est-il peut-être pas l’objectif de cette première phase, à l’intérieur d’une mutation substantielle de paradigme ?

Je voudrais clarifier, toutefois, que le fait de mettre l’accent sur cette partie de travailleuses et de travailleurs devenus paradigmatiques (de force et malgré eux, dans un système économique qui se fonde sur la connaissance et sur le langage) ne veut pas dire qu’on oublie le travail en usine (nul ne songe à le faire) ni les hiérarchies du travail au niveau mondial. Cela signifie uniquement ajouter au tableau une nouvelle contradiction du présent. Voici comment se raconte un groupe de traducteurs :
« Nous sommes dans la machine de l’édition. Fatigués d’être contactés à la dernière minute pour traduire des pages et des pages de textes répétitifs, un travail aux pièces compté en bytes d’un versant à l’autre des langues anglo-romanes. Fatigués d’attendre une pièce jointe électronique à transformer en feuillets de 2000 signes, à leur tour traduits en pain et beurre, loyer et factures (…) ».
Le travailleur cognitif fait l’expérience de la déqualification et de la taylorisation du travail, dans l’effondrement de la valeur de la connaissance. Un demi-million de jeunes Italiens travaillent aujourd’hui gratuitement en stages. 50% des diplômés trouvent un travail (précaire) après un an. La moyenne du revenu perçu est d’environ mille euros bruts par mois. Le ministre Sacconi conseille aux jeunes filles et aux jeunes gens de prendre l’habitude de faire des travaux manuels et humbles. Le thème de l’ignorance, au beau milieu de la société de la connaissance, devient dans ce pays un thème décisif.

Il existe, ensuite, un troisième ordre de problèmes qui est celui de la reconfiguration du temps lié à la précarisation de la vie. Je reviens aux suggestions de Foucault : nous sommes peut-être en train de vivre, nous sommes en train de traverser quelque chose de plus grand que ce que nous imaginions ne serait- ce qu’il y a dix ans seulement, et pourtant nous parlions déjà, à l’époque, de “précarité structurelle”. La biopolitique a des conséquences pour le social, pour la résistance, pour l’échelle des priorités de l’existence plus dramatiques que celles que nous pouvons admettre. Nous nous trouvons face è une vraie révolution anthropologique (anthropogénétique) qui nous fait entrevoir l’horizon d’une hypothétique transformation de l’espèce. Que l’on pense à la fin de l’alternance des différents temps sociaux avec l’introduction d’une perception du temps dans laquelle le sentiment de suspension manque. L’effet, comme déjà signalé, est celui d’une subversion profonde du déroulement des faits sociaux (le temps de travail et le temps pour se retrouver, la nuit qui succède au jour et viceversa). La question qui émerge est importante et, arrivés à ce point, logique : comment vit-on le temps précaire, comment est-ce qu’on se le représente (ou pas), comment est-ce qu’on l’efface, est-il déjà devenu un unicum (travail) sur lequel on module un nouveau modèle de vie ? Le temps libre (le leasure time, où se situe aussi le temps de la politique) est complètement sacrifié, et ce n’est pas un hasard. Le temps du soin de nous-mêmes, le temps de la responsabilité, que deviennent-ils ? Nous sommes immergées dans la dimension de l’utilité et de la fonctionnalité. Le fondamentalisme de l’horreur économique, la prévalence de la valeur d’échange portent avec eux la chute de l’idée d’interdépendance entre les individus, en sollicitant uniquement notre Moi.

La dernière question que je me pose et que je vous pose concerne, par contre, l’agir et le ré-agir à partir de l’entrelacement possible entre subjectivité et luttes de “nature différente”. Je fais ici allusion au thème de la recomposition sociale. Nous nous trouvons face au noeud intéressant de la gestion politique d’un nouveau type de luttes non-identitaires mais stratégiquement orientées, au coup par coup, vers un objectif. Peut-il en être ainsi, et cela peut-il nous être utile ?  Je me demande une fois de plus si dans le présent, pour avoir une nouvelle affirmation des singularités en lutte, il ne serait pas nécessaire (propédeutique) de déconstruire les identités auxquelles nous étions habituées dans le passé. Et si cette déconstruction ne pourrait pas, au lieu de nous appauvrir, ouvrir de nouvelles perspectives, beaucoup plus de potentialités de bouger et de lutter. Des alliances transversales et inédites, moins enfermées dans des frontières identitaires et autoréférentielles. Des luttes à projet, des luttes modulaires. À condition d’accepter de rentrer vraiment dans cette autre dimension, et d’arrêter de regarder seulement derrière nous, vers des modèles préconstitués qui ne reviendront plus.

Les formes actuelles de la politique représentent un modèle de gouvernance visant à faire sauter tout pacte possible entre les acteurs sociaux, toute forme d’assurance du travail. Nous assistons à un processus de spoliation progressive du travail cognitif et simultanément de disciplinarisation des désirs et des corps. On appelle les énergies dans l’entreprise, vers la réalisation de soi dans le travail. De plus, le travail – précaire – devient un objet imprenable, à convoiter, à dénicher, auquel se dédier entièrement. En dehors de ce mécanisme, il semble ne plus y avoir ni désir ni vitalité. Le développement économique se fonde sur le plaisir non vécu. La part maudite, comme Bataille l’a écrit, c’est l’excès de désir qui doit être sacrifié pour consentir au développement de l’économie. Pour cela aussi, une fois de plus, libérons le désir de ces cages qu’il s’est en partie autoinfligées.
Revenu ou, plutôt, commonfare


- Dans 3 jours, je m'casse
- Résurrection ?
- Non, fin de contrat
Nous parvenons ainsi au thème du revenu. Le changement structurel de paradigme, avec le déclin du travail salarié et de toutes les formes de garantie qui y étaient liées, nous met d’ urgence face au problème de forcer le passage, du point de vue des imaginaires et du travail culturel, vers l’horizon du revenu d’existence. Comme le remarque Van Parijs, ce dernier ne pourra être institué qu’à partir du moment où il sera largement perçu comme juste et éthiquement acceptable.

Il faut forcer le passage le long de l’axe conceptuel du revenu qui représente la monnaie avec laquelle le précariat métropolitain devrait être payé, tout comme le salaire a représenté la forme de la distribution à l’ époque fordiste. Or, on ne comprend pas pourquoi les luttes pour les augmentations salariales seraient considérées bonnes et justes, tout comme celles en défense de l’État social et, par contre, le revenu d’existence serait un caprice utopiste. Ou bien, pourquoi il devrait enclencher des dérives consuméristes, hédonistes, éthiquement censurables. Pourquoi les augmentations salariales n’étaient-elles jamais interprétées ainsi ? Le revenu se présente comme la forme de rémunération d’un travail déjà effectué, au moment où la socialité/relation/coopération sont mis au travail.

Le travail non rémunéré (ce qui était vrai dans le passé pour le travail du soin) devient le paradigme de toute la production contemporaine – aujourd’hui, en effet, la valeur produite par le travail excède toujours la rémunération –,et seule une fraction de ce qui est réellement vendu est versée. La crise économique actuelle est aussi la crise de cette distribution manquée et la crise de la mesure du travail dans le présent.

Le revenu d’existence, accompagné par toute une série de services, est la base essentielle pour rééquilibrer l’issue du conflit – étant donné la difficulté à s’en prendre directement aux mécanismes de valorisation du capitalisme financier. Il s’agit de sortir de la vieille logique de la dépense sociale du Welfare State et de penser au revenu d’existence comme mesure alternative concrète à adopter de manière à recomposer, également, la fragmentation sociale, pour connecter les classes moyennes appauvries et toute l’aire du précariat en général. C’est un instrument qui prépare le renversement de la dynamique salariale etstimule de nouvelles formes d’organisation.

Certes, le revenu d’existence est un instrument. En tant que tel, il doit s’accompagner d’une transformation avant tout culturelle. C’est à ce propos – à propos d’un changement culturel -, que je dois une clarification sollicitée par l’intervention de Federica Giardini, concernant le terme soin que j’ai souvent utilisé dernièrement. Il devrait être clair que dans l'expérience des femmes, derrière (dans) le concept de soin se cachent également la sueur, la saleté, les larmes, l'amour et le sacrifice, l'ennui. Tout ne brille pas dans la pratique du soin. Il faut rappeler que le soin se réfère aussi à des expériences qui ne sont pas du tout chères aux femmes. Rôles imposés, constructions sociales, obligations, normes, « naturalités » pas du tout naturelles. Il sera donc nécessaire, dans le temps, de repenser complètement la terminologie dont nous disposons, avec tout ce qui s’ensuit. Les néologismes aident toujours à faire des pas en avant. Le mot soin fait partie, néanmoins, d’un outillage lexical qui est immédiatement identifiable, ayant l’avantage de fournir la reconnaissance instinctive d’une dimension refoulée, puis subjuguée par le productivisme et la logique de la marchandise, et qui a la possibilité de se poser immédiatement en-dehors, au-delà. Historiquement, le mot est plus lié à l’expérience féminine, mais il ne faut pas l’entendre comme une pratique confinée uniquement à ce domaine.

Le soin évoque cette inévitable dépendance des autres, qui nous pousse à construire la société, le monde. Je pense à la nécessité de nous réapproprier de la signification politique du soin. Dans l’Herméneutique du sujet, Foucault affronte le thème de la subjectivation, et met au centre l’exercice du souci de soi 2. La nouvelle généalogie des sujets devra donc, certainement, les libérer de certaines disciplines et de certaines identités, mais elle devra aussi reprendre le thème du souci de soi (responsabilité; un “je qui décide”) non pas comme un exercice solipsiste, mais en tant que pratique sociale. En ce sens, le souci de soi – ou le fait de prendre en charge le soin que les autres devraient prendre d’eux-mêmes – se transforme en une exhaltation des rapports sociaux. Cet élément est à la base de la construction du commun. Nous pourrions appeler ce soin pour le monde autrement, en le nommant donc tension vers le commun. Et qu’est-ce que le commun, sous cette lumière, sinon proprement le réseau infini des rapports humains denses de signification que nous connaissons et expérimentons ? Cette reproduction sociale, cette fatale coopération humaine qui nous soutient dans les actes infinis de notre existence, n’est-ce pas un bien commun à défendre, pour lequel combattre, comme l’eau ou la terre ? Ne doit-on pas en éviter la canalisation forcée vers la privatisation (marchandisation), qui signifie, en plus de son exploitation, aussi son affadissement ?   Ne doit-on pas, au contraire, en libérer les potentiels, à travers le recours à des formes adéquates de commonfare? N’est-ce pas par là que passe la voie pour reconvertir le concept de citoyenneté, après un parcours voué à la redéfinition des identités, détachées du travail, ce qui veut dire aussi un retour à l’authenticité du sujet, à cet humain qui y est aujourd’hui englobé, subsumé, emprisonné ? La valeur d’échange doit se détacher de la valeur d’usage, la création doit être détachée de la production. Retrouver, par là, le trait commun (humain) de la reproduction sociale, du travail vivant, de la valeur d’usage. Mettre la reproduction sociale à l’abri des liens de la valorisation économique et de la fonctionnalité productive.

Est-il possible de parler de commun en tant que femmes, en entendant par commun cet espace public qui aujourd’hui – en dehors de la grammaire productiviste – est nié non seulement à nous, mais à tous (hommes et femmes ensemble) ? En s’appuyant sur la valeur – enfin explicite ! – de la reproduction pour viser autre chose.  L’individualisation des rapports de travail oblige le sujet à faire prévaloir son propre “je” au détriment de toute dimension collective. La forte compétitivité qui caractérise le contexte contemporain incite chacun à l’initiative individuelle, « en lui ordonnant de devenir soi-même » (Ehrenberg, 1999), utilisant à cette fin, de manière laïque, chaque partie de lui-même, sans préjugés. La fin justifie les moyens et il n’est pas toujours facile de s’apercevoir qu’il s’agit, à y regarder de plus près, d’une nouvelle et paradoxale normativité : la responsabilité entière de nos vies se situe exclusivement en chacun de nous. L’idéologie de l’autoréalisation ébranle les fondements de l'idée de société et de collectivité (que j’appelle soin mais qui est commun), mise de côté au nom d'une stimulation narcissique, particulièrement accentuée par le capitalisme cognitif. « La personne doit devenir en soi une entreprise, elle doit devenir en elle-même, en tant que force de travail, un capital fixe qui doit être constamment reproduit » (Gorz, 2003) et auquel aucune contrainte ne peut être imposée de l’extérieur. Dans une certaine mesure, nous courons le risque d'assister à une « expropriation du monde » par le capitalisme, qui après avoir érodé l'espace politique, menace, en fin de compte, l'univers naturel tout entier.

Dans cette dimension, l'espace public assume la pleine signification politique de l'action collective qui donne la parole à l'excédent qui inévitablement s’y produit, résidu qui ne peut être éliminédes processus de captation du système sur le vivant. Les multiplicités sociales émergentes dans ce contexte doivent essayer de tracer un nouvel espace du politique. L’espace du commun.
* Extrait du livre Dire fare pensare il presente, sous la direction des laboratoires Verlan, Quodlibet, Macerata, 2011
Notes
1-No collar : littéralement “sans col”, terme désignant les précaires diplômés et qualifiés, par référence aux “blue collars” (cols bleus, travailleurs manuels) et aux “white collars” (cols blancs, employés de bureau). Voir le livre d’Andrew Ross, No-Collar: The Humane Workplace and Its Hidden Costs, résultat d’une enquête de seize mois sur deux entreprises de médias électroniques de la “Silicon Alley”à New York, ou comment le capitalisme a récupéré et intégré la contre-culture et la bohème [NdE]

2- « Souci de soi » se dit en italien « cura di sé » = « soin de soi ».[NdT]


"Précaires de tous les pays, conspirez !"


Bibliographie de référence
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Judith Butler La disfatta del genere Meltemi, Roma, 2006
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lundi 12 décembre 2011

État de la dette, éthique de la faute-Interview de Christian Marazzi

par Ida Dominijanni, il manifesto, 3/12/2011. Traduit par  Francesca Martinez Tagliavia, Edité par  Fausto Giudice 
La mission impossible du sauvetage de l’euro, la dégringolade de la déseuropéisation, le cataclysme géopolitique qui peut en dériver. Mais, avec l’austérité, on ne sort pas de la crise, on ne produit que de la récession et de la dépression. Interview de Christian Marazzi sur la pénitence après la grande bouffe néolibérale, et sur l’antidote du commun.

Économiste, professeur à l’École universitaire professionnelle de la Suisse Italienne et, précédemment, à Padoue, New York et Genève, militant et intellectuel de référence des mouvements de la gauche radicale, Christian Marazzi est l’un des analystes plus lucides de la crise économico-financière actuelle. En 2009, il fut l’un des premiers à en diagnostiquer le caractère historique et l’impact global ; et lorsque la crise faisait des ravages aux USA, il avait déjà prévu que l’Eurozone y serait inévitablement entraînée. Analyste subtil de la financiarisation comme mode opératoire du biocapitalisme postfordiste, Marazzi ne croit pas en la possibilité de sortir de la crise ou d’en contenir les contradictions à travers des politiques de rigueur. Nous allons partir du sauvetage de l’euro pour raisonner sur ce qui nous attend.
Le cours de la crise a donné raison à tes analyses. Au bout de deux ans, l’épicentre s’est déplacé des Etats-Unis vers l’Europe, et au bout de quelques semaines, nous sommes passés du risque de défaut de paiement de certains pays, y compris l’Italie, au risque d’écroulement de l’Eurozone tout entière ; ce qui équivaut à l’effondrement de l’Union dans les termes où elle a été (mal) réalisée jusqu’à présent. À ton avis, comment la situation peut-elle évoluer ?
Les informations quotidiennes fournissent des indices éloquents. En Europe, l’aversion envers l’Allemagne et la rigidité d’Angela Merkel augmente, car celle-ci ne montre aucune intention de céder aux deux propositions désormais considérées indispensables par tous pour éviter le cataclysme de l’Euroland : la monétisation des dettes souveraines de la part de la BCE, et l’émission d’euro-obligations pour réduire le poids des taux d’intérêt sur les bons du trésor des pays les plus exposés à la spéculation des marchés financiers.
Considères-tu toi aussi ces mesures comme indispensables ?
Ce sont deux mesures partageables, mais elles sont malheureusement au-delà du temps limite : au cours des deux dernières semaines, la crise a enduré une accélération telle qu’elles sont devenues inapplicables. La transformation de la BCE en une vraie banque centrale comme la Federal Reserve – qui puisse fonctionner comme prêteur de dernière instance pour acheter les bons du trésor des pays membres endettés, en arrachant aux marchés le pouvoir de décider comment et quand intervenir – est une idée juste, mais désormais irréalisable face à la fuite actuelle de capitaux de l’Eurozone ; comme le montre le cours de la dernière enchère de bons du Trésor allemand et les 1500 tonnes d’or qui, semble-t-il, sont entrées en Suisse dernièrement. À ce point, la monétisation des dettes de la part de la BCE n’obtiendrait d’autre résultat que celui d’alimenter cette fuite et d’accélérer la déroute de l’euro : ce n’est pas un hasard si même Draghi s’est opposé - du moins jusqu’à présent - à cette solution. De même pour l’institution des euro-obligations - des obligations émises et garanties par l’ensemble des pays membres pour « mutualiser » ou socialiser les différentes dettes souveraines : voici encore une mesure raisonnable qui n’a pourtant aucune possibilité d’être appliquée, car les pays forts comme la France, les Pays-Bas, la Finlande, l’Autriche et l’Allemagne subiraient une augmentation de leurs taux d’intérêt en une période où les entreprises sont déjà soumises à des augmentations prohibitives du coût de l’argent, du fait de la raréfaction des liquidités en circulation. De toute manière, même si au sommet de Bruxelles de jeudi, on réussissait à trouver un accord partiel, les régimes d’austérité imposés aux pays endettés seraient tels qu’ils rendraient vain tout sauvetage de l’euro. Ce n’est qu’une question de temps.
Tu vois donc un effondrement à l’horizon ?
Le fait est que la crise de la monnaie unique construite selon les préceptes monétaristes et néolibéraux est arrivée à sa phase terminale. Et il me paraît tout à fait vraisemblable que la rigidité de Merkel ne soit qu’une stratégie pour rendre inévitable la sortie de l’Allemagne de l’euro et le retour au mark. La date circule déjà – entre Noël et l’Épiphanie – alors que nous serons tous pris par d’autres occupations ; comme l’inconvertibilité du dollar, qui fut décidée le 15 août. Ici en Suisse, circulent déjà des légendes métropolitaines au sujet de deux imprimeries qui seraient en train de produire des marks.
S’il en était vraiment ainsi, à quel genre de scénario pourrait-on s’attendre ?
On assisterait à la naissance d’une zone monétaire forte, comprenant l’Allemagne, les Pays-Bas, la Finlande, l’Autriche, avec le franc Suisse et la couronne Suédoise accrochés. L’euro - fortement dévalué et avec un effet inflationniste conséquent - resterait la monnaie des pays faibles qui, en échange, auraient la possibilité de réduire leur dette. La France est l’inconnue de cette hypothèse. Pour les pays les plus malmenés par les marchés, sur le plan économique, ce ne serait pas un cataclysme. Mais le vrai cataclysme serait géopolitique. De fait, cette déchirure monétaire donnerait le la à un processus de déseuropéisation, avec un axe entre Allemagne, Chine, Russie et Brésil, et un autre axe entre France et USA. Ce n’est pas un scénario de science-fiction, les grandes agences financières internationales sont déjà en train d’y travailler. Cependant, ce que personne ne dit c’est qu’il pourrait s’agir du début d’une nouvelle guerre froide, avec la Chine, la Russie et la Turquie coordonnées pour faire écran à l’Iran contre la menace Israélienne. C’est inquiétant qu’on ne parle pas de cela : le risque Iran est explosif. Et il est tout aussi inquiétant que l’on ne parle désormais que de la crise européenne, alors que pendant ce temps, aux USA la crise des subprimes continue, il y a désormais 46 millions de pauvres, le chômage est à 15%, Obama n’arrive pas à s’en sortir et ne peut compter que sur le caractère querelleur des Républicains pour sa réélection.

Existe-t-il des différences, et si oui lesquelles, entre l’évolution de la crise aux USA et en Europe ?
Sur le plan économique, aucune : l’Europe des dettes souveraines est l’équivalent du marché US des subprimes, sauf qu’au lieu de simples individus endettés, on a des États endettés. Mais une différence existe, qui est tout au désavantage de l’Europe, et elle est politique, institutionnelle et constitutionnelle : en Europe il n’y a pas de Constitution, et il n’y a pas de banque centrale. Il n’y a que la BCE, qui délègue la monétisation des dettes aux marchés, qui émettent des liquidités à la demande des mêmes banques qui ont contribué à créer la dette publique et qui aujourd’hui spéculent sur son cours.

Dans ce tableau macrorégional et global, quel rôle et quel sens prennent les politiques nationales de rigueur ? En Italie, beaucoup d’attentes se sont créées au sujet du passage de gouvernement de Berlusconi à Monti et de son équipe de "techniciens", comme s’il pouvait récupérer non seulement une crédibilité, mais aussi un pouvoir effectif d’intervention sur les dynamiques des marchés. Mais quelle efficacité les "sacrifices" peuvent-ils avoir face à la crise de la dette souveraine et aux spéculations qui y sont liées ?
Ce n’est pas ainsi que l’on sort de la crise, et en effet nous n’en sortirons pas : l’horizon des prochaines années est la récession. Les politiques d’austérité ont un effet déflationniste de compression de la demande interne, qui ne peut être suppléé par les exportations. Mais les politiques d’austérité sont les seules politiques envisagées par la doctrine néolibérale, qui en Europe – et dans tout l’ Occident - est encore aujourd’hui hégémonique et a du mal à mourir. Ces politiques persisteront donc à l’enseigne de l’urgence, ou - pour utiliser le terme de Naomi Klein, de la shock economy - car elles consentent de faire ce qui ne pourrait pas se faire dans une situation normale : compression des salaires, réduction de l’emploi public, affaiblissement des syndicats ; la fameuse boucherie sociale. C’est la logique de la gouvernance de la crise : une régulation technique et technocratique des rapports sociaux dans l’état d’urgence. Le vice-Premier ministre Chinois l’a bien dit lors d’une interview au Financial Times : ce qui nous attend, c’est un nouveau Moyen-âge financier et social.
Avec quelles caractéristiques politiques et anthropologico-politiques ? Tu ne parles jamais seulement d’économie…
Certains processus sont désormais évidents. Le premier est la précarisation de la Constitution. Le deuxième - tu l’as écrit toi-même au sujet du “passage Monti” - est l’anéantissement de l’autonomie du politique sous l’état d’exception. Le troisième est le passage du Welfare State (État-providence) au Debtfare State (État d’endettement) : un État dans lequel le social se représente, et se fait représenter, sous la forme de la dette ; où il se discipline, et se fait discipliner, sous le signe de la dette. Plus encore, un État dans lequel le social se discipline et se fait discipliner sous la forme de la dette et de la faute, selon la double signification du mot allemand Schuld : thème nietzschéen qui revient aujourd’hui au centre du beau livre de Maurizio Lazzarato, La fabrique de l'homme endetté [Essai sur la condition néolibérale, Éditions Amsterdam 2011, NdT] La dette comme dispositif anthropologique d’autodisciplination de l’homme néolibéral.
Cela est très clair dans ce qui est en train de se passer en Italie, où, en un instant nous sommes passés de l’éthique de la jouissance des deux décennies berlusconiennes à l’éthique pénitentielle du gouvernement Monti. Mais combien de temps penses-tu que ce dispositif puisse tenir ? Le sujet néolibéral décrit par Foucault, l’entrepreneur de soi-même qui se nourrissait de consommation en s’endettant, peut-il aujourd’hui se nourrir des dettes qu’il a accumulées ? S’agit-il du développement ou d’une crise de l’éthique néolibérale ?
Pour l’instant, j’y vois un accomplissement : le néolibéralisme se réalise dans son essence de fabrique de l’homme endetté. L’entrepreneur de soi-même produit sa dette, qui le discipline maintenant à travers un dispositif de culpabilisation. Par ailleurs, il y a ici accomplissement, ou dévoilement, de l’essence de l’argent : l’argent est dette, la financiarisation du capital nous a tous transformés en sujets débiteurs, et la valeur est produite en négatif, par une machine dépressive.
Il y a pourtant ceux qui s’indignent, ceux qui ne se soumettent pas, ceux qui se rebellent. Heureusement. Que penses-tu des Indignés et d’OWS (Occupy Wall Street)?
Pour rester dans le sillage de Foucault, des Indignés il aurait dit qu’il s’agit-là d’un mouvement parrhésiastique : un mouvement de personnes qui disent la vérité. Dénoncer l’hypocrisie des marchés, dévoiler le fait que les dettes sont toutes “odieuses”, illégitimes, le fruit de la rente et de l’expropriation, et déclarer que cette crise ce sont les banques qui l’ont produite et que nous ne pouvons pas la payer, cela signifie affirmer la vérité du point de vue du peuple, contre celle des marchés. Et puis, le mouvement de Madrid a fonctionné comme un espace de démocratie absolue, comme une grande assemblée constituante du commun, basé sur l’être ensemble dans l’espace public : une sorte de renversement de l’éthique de la peur hobbesienne, dans laquelle l’empreinte féminine de la pratique des relations, et d’une économie du soin qui va vers une écologie politique, me paraît visible. La croissance du mouvement à l’échelle européenne est le seul antidote au processus de déseuropéisation dont nous parlions au début. Mais l’impulsion constituante doit aussi se donner des formes d’autodétermination locale concrète. Pour interrompre le dispositif cardinal du postfordisme, l’exploitation des savoirs, des connaissances et des relations, il n’y a pas d’autre moyen que de le renverser en production du commun, d’autant plus maintenant que les politiques d’austérité comporteront l’ultérieure privatisation, vente et liquidation des biens communs, de l’eau jusqu’au patrimoine culturel ; mais produire le commun signifie s’organiser au niveau local, se coordonner dans les quartiers pour la gestion de l’eau, de l’électricité, des moyens de transport, des banques mêmes.

Loretta Napoleoni, que tu rencontres aujourd’hui à la Librairie des Femmes de Milan, soutenait - dans un livre publié il y a deux ans - que la fonction sociale des banques ne survit désormais que dans la finance islamique, et que c’est là que nous devrions la redécouvrir : la finance islamique ne spécule pas.
C’est vrai, dans le sens où nous devons réintroduire la solidarité au juste niveau, à la hauteur des contradictions produites par la crise. Et la re-socialisation de la dette et de la fonction originaire des banques est une voie pour plier à notre faveur la financiarisation du capital, en luttant sur son terrain.

Mais est-il possible d’interrompre ou d’inverser la financiarisation ? Tu nous a très bien expliqué à quel point l’économie financière n’est plus dissociable de l’économie réelle, car elle se base sur mise en jeu active des comportements et des formes de vie des gens communs : le consommateur qui utilise sa carte de crédit pour faire ses courses, le salarié aux prises avec les fonds de pension, les classes moyennes étouffées par les prêts immobiliers, les pauvres qui s’endettent en ayant comme seule garantie leur "vie nue". S’il en est ainsi, est-il possible de définanciariser le système, au moins en partie, ou s’agit-il seulement de l’amender en limitant les abus des banques ? Et si la production et la consommation sont tant intriquées dans  la dette, est-il possible d’éviter une issue récessive et dépressive de la crise ?
La définanciarisation, le capitalisme lui-même est en train de la mettre au point sous la forme récessive de la réduction de la dette dont nous avons parlé plus haut ; elle déprime la demande et la consommations et - à travers la discipline de la faute - elle déprime les existences. Nous devons travailler en sens inverse, à reconvertir la rente privée en rente sociale : pour la socialisation de la dette, pour la relance - par cette voie - de la demande et de la consommation de biens socialement utiles, pour la réappropriation de l’espace public, pour la reconstruction de la socialité et du bonheur collectif. Voici le commun, et il n’y a pas d’autre moyen de sortir de la spirale masochiste de la financiarisation. Quelques-uns des mots d’ordre des luttes de ces dernières années, du revenu minimum garanti à la Taxe Tobin, vont déjà dans cette direction.
Et que penses-tu  du mot d’ordre du droit à l’insolvabilité ? Dans les mouvements, il est présenté comme un droit de résistance à la financiarisation de la vie, mais beaucoup d’économistes considèrent que c’est une pure démagogie ; d’autres, au contraire, y voient la possibilité de rétablir la souveraineté nationale effacée par la technocratie européenne.
Je pense que revendiquer ce droit est juste si cela devient une pratique subjective et contextuelle, qui n’est pas déléguée aux États. Je te donne un exemple : aux USA, cela fait longtemps qu’une bulle des bourses d’étude est en train de mûrir, qui équivaut plus ou moins à la moitié du volume des prêts subprimes : dans ce cas, le droit à l’insolvabilité doit absolument être exercé par les étudiants et leurs familles, afin de distinguer la dette illégitime de la dette légitime. Mais je ne le confierais pas aux États, ni à leur velléité de retrouver par ce biais la souveraineté nationale perdue.