jeudi 11 février 2010

Ça s’est passé dans « cette » Autriche-là : Justice politique, la veille de Noël 2009


par Vladislav MARJANOVIĆ, 8/2/2010.Traduit par  Michèle Mialane, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala
Leopold Figl, chancelier autrichien,
discours de Noël 1945

La justice des démocraties occidentales est bien étrange. Plus la chute du Mur de Berlin s’éloigne dans le temps, plus elle est susceptible lorsqu’on porte publiquement  des jugements sur des personnes impliquées dans des affaires de droits humains. La justice fait aussitôt entendre son courroux pour - diffamation !
Mais qu’est-ce que la « diffamation » ? Les interprétations de ce mot, que l’on trouve également dans les lois qui régissent les  médias, semblent plutôt élastiques. Un mot qui n’a pas plu et déjà vous êtes accusé d’atteinte à l’honneur des personnes. Que le jugement de valeur (moral de surcroît !) repose sur des faits avérés ou sur une interprétation étroite ne semble plus jouer de rôle. Le contexte n’importe pas. Seul le mot compte. En voici un exemple.
De mortui nihil nisi bene
Ça s’est passé en Autriche. Le 31 janvier 2006 Liese Prokop, ex-Ministre de l’Intérieur est morte subitement. De toute évidence la défunte était appréciée de ses collègues. L’ex-sportive de haut niveau, médaillée d’argent de pentathlon aux Jeux Olympiques de Mexico en 1968, est entrée peu après en politique, dans l’aile droite du parti conservateur  ÖVP. Ce qui lui permit d’être la bienvenue  dans le gouvernement de coalition que l’ex-chancelier Wolfgang Schüssel a formé en 2004 avec le parti d’extrême-droite FDP. La toute nouvelle Ministre de l’Intérieur se mit immédiatement au travail.  Elle réforma la police et se montra dure et inflexible envers les demandeurs d’asile. Elle entreprit d’amender (autrement dit de restreindre) le droit d’asile et des étrangers, en particulier parce qu’elle estimait que 45% des musulmans étaient rebelles  à toute intégration.
Le décès subit de la ministre fut déploré par tous les partis. Wilhelm Molterer, Secrétaire général en exercice du Volkspartei (ÖVP) était « sans voix ». Alfred Gusenbauer, alors Président  du Parti social-démocrate et futur chancelier, salua une « femme d’envergure » et une «  politicienne hors du commun », tandis qu’Alexander von Bellen, qui cette année-là présidait aux destinées des Verts, loua l’esprit d’ouverture de la défunte ministre. On fit ensuite à celle-ci des obsèques solennelles, auxquelles assista la plus haute instance morale du pays, le Président fédéral autrichien.
Pendant que les VIP célébraient un deuil public, un homme du commun osa exprimer un  autre avis. C’était le dirigeant de l’association «  Asyl in Not » (Droit d’asile en danger, NdlT), Michael Genner. Moins de 24 heures après la mort de Madame Prokop, il publia un communiqué qui débutait ainsi : « Une bonne nouvelle en ce début d’année : Madame Prokop, Ministre de la Torture et de la Déportation, est morte. Le souvenir des souffrances endurées par des personnes recherchant désespérément, mais en vain, un abri, restera pour toujours lié à son nom. » et s’achevait par cette sentence : « Madame Prokop était une criminelle en col blanc, espèce dont la cruelle histoire de ce pays offre nombre d’exemples. »
 
Ces paroles, publiées dans un simple communiqué d’une association, firent l’effet d’une bombe. Tous les journaux conservateurs autrichiens (il n’en existe d’ailleurs pas d’autres), depuis la « Presse » jusqu’au journal du métro, « Heute », clouèrent au pilori le manque de cœur de son auteur. De mortui nihil nisi bene (Des morts, on ne doit parler qu’en bien) : les médias rappelèrent la bonne vieille coutume que respectaient les peuples de l’Antiquité. Comme l’article de Michael Genner y faisait infraction, la famille de la défunte s’en mêla et de sa propre initiative (ou peut-être pas ?) porta plainte pour diffamation.
« J’en appelle à la liberté de la presse »
Le premier procès a eu lieu le 25 mai 2007 et n’a duré qu’une demi-heure. La juge Lucie Kaindl-König s’est efforcée de traiter les faits avec grande objectivité. À ses yeux, peu importaient les excuses écrites formelles que Genner avait présentées le 8 janvier pour la phrase incriminée. Et encore moins la tragédie vécue par les réfugiés et leurs familles du fait des mesures renforcées qu’on leur avait appliquées lorsque  Madame Prokop était ministre et des maltraitances qui en avaient été le corollaire. « Le Tribunal sait bien que les réfugiés subissent un traumatisme du fait de la rétention administrative » déclara la juge, balayant ainsi d’un revers de main les arguments de Genner relatifs aux tortures physiques et psychiques subies par les réfugiés. Seul l’intéressait ce que Genner entendait par  «déportations »  et « criminels en col blanc » ainsi que par « raciste ». Dans cette optique elle demanda (provocation ?) : « Madame Prokop était-elle raciste elle aussi, ou était-ce seulement le cas de ses fonctionnaires ? » À la parade de Genner : « Les fonctionnaires qui ont exercé une pression », la juge réagit en attaquant : « Saviez-vous, en écrivant cet article, qu’il ferait autant de vagues ?  Saviez-vous que ce que vous écriviez est déshonorant ? Étiez-vous conscient que c’est de la diffamation ?» La réponse de Genner a été claire : « J’en appelle à la liberté de la presse. »
C’était apparemment le nœud  du problème. A-t-on le droit de critiquer des responsables politiques nationaux pour des mesures appliquées à l’encontre d’un groupe de personnes sans être traîné en justice pour diffamation ? Visiblement pas, car, si l’on s’en rapporte aux termes employés par Madame la juge Kaindl-König cela « fera [trop] de vagues ». Pourtant seuls les derniers États totalitaires ont peur des « vagues ».  Ou ne seraient-ils pas les seuls ?
La « diffamation » est, on l’a dit, une notion assez élastique. Toute critique directe, dès lors qu’elle est publique, peut être « diffamatoire ». Les faits ou preuves comptent alors moins, pour la justice, que les termes employés. Il s’agit donc de faire très attention et de s’(auto)censurer à temps , et si possible d’éviter toute polémique directe, même sous forme de lettre ouverte ! Le contenu ou les raisons des critiques publiques adressées à des personnalités politiques n’intéressent pas la justice. C’est en vain que Michael Genner a souligné lors de son premier procès qu’il avait présenté ses excuses à la famille de la défunte et même  proposé de « supprimer  » la phrase incriminée. La juge s’est contentée de remarquer qu’il existe « diverses façons de formuler ». Peut-être parce que Michael Genner, tout en présentant ses excuses, a souligné qu’elles ne « changeaient absolument rien » à son argumentation.
La procédure en est restée là, comme il a déjà été dit, et a été ajournée ... jusqu’au 19 septembre suivant. Et là, la sentence tombe : en première instance Michael Genner est déclaré coupable de diffamation. Selon la juge, il a porté un « jugement excessif » et il est en conséquence condamné à une amende de 1200 € avec sursis partiel à exécution. Michael Genner a fait appel. Il considérait ce jugement « ...non seulement comme une atteinte à la liberté des médias (...) mais aussi l’expression d’une solidarité du tribunal avec le système juridique indirectement critiqué lui aussi ». Mais ce n’était pas l’avis de la Cour suprême. Peu avant Noël 2009 elle a confirmé le jugement du Tribunal de  première instance.
« Une condamnation légitime » ?
Les médias ont pris acte de ce jugement . Le très respecté quotidien « Die Presse » faisait le commentaire suivant : « Le dirigeant de l’association Asyl in Not, Michael Genner, a reçu une condamnation  légitime pour avoir diffamé la défunte Ministre de l’Intérieur.» C’est ce qu’il écrivait dans sa livraison du 20 décembre dernier. Il faut dire que dans le même texte, on faisait remarquer  que « La Cour suprême pose des limites à la liberté d’opinion même dans le domaine politique. » Que faut-il comprendre? Est-ce une approbation ou une manière discrète de pointer une tendance inquiétante du système ?
Difficile de trancher, car l’opinion publique reste muette. Même les partisans de Michael Genner ne pipent mot. C’est bien étonnant, car certains d’entre aux avaient pourtant fait l’éloge de Michael Genner le 27 octobre 2008, à l’occasion de son 60ème anniversaire. Le Président de SOS-Mitmensch Burgenland (SOS –Notre prochain du Burgenland, État fédéral le plus oriental de l’Autriche, Ndlt), Rainer Klien, avait par exemple déclaré : « Un mot relatif à ta notice nécrologique sur Prokop : on doit être autorisé - indépendamment du respect dû aux morts- à exprimer une telle opinion. J’attends chaque jour de voir au banc des accusés les responsables des morts aux frontières extérieures de l’UE ». Volker Kier, Président honoraire d’Asyl in Not et ex-député libéral, avait souligné que « Michael Genner s’engage en faveur des droits humains sans craindre les risques pour lui-même, y compris celui de sa propre destruction. » Toutes ces approbations ont été prononcées devant 150 personnes environ à l’occasion du soixantième anniversaire de Genner. Mais aujourd’hui on fait silence autour de lui.
Ce qui frappe le plus, c’est le mutisme des partis d’opposition, de gauche ou écologistes, d’autant plus, en qui concerne ces derniers, que Michael Genner avait été candidat des Verts au Conseil national [chambre basse du Parlement, NdE]. La députée verte Teresija Stoïsitz lui avait décerné ces louanges : « Le procès fait à Michael Genner est un procès politique. S’il est illégal de dire que les réfugiés ont besoin de protection et que nous leur apportons notre aide pour empêcher leur expulsion, alors je veux bien entrer en délinquance.» L’hebdomadaire « Falter » avait rapporté ces paroles le 17 mai 2006. Et maintenant ?
Un silence de plomb
Bon. On était en pleines fêtes de fin d’année et la sentence de la Cour suprême contre Genner est tombée juste avant Noël. À cette époque on est généralement préoccupé de tout autre chose que de points juridiques délicats. Cela permettait à la Cour suprême de publier son jugement, de confirmer l’accusation de diffamation et la peine relativement légère infligée en première instance sans provoquer quelque réaction indésirable. Les médias y ont fait un vaste écho. Du moins pendant un peu de temps. Puis le silence s’est fait autour de Michael Genner. Aucune organisation, aucune personnalité, pas même issue du milieu de l’immigration, n’a osé mettre en question ce jugement. On aurait pu pourtant s’y attendre, car Michael Genner se bat depuis des années, et de toutes ses forces, pour que les demandeurs d’asile soient traités humainement. Mais son dérapage verbal semblait constituer un obstacle infranchissable. Avoir blessé les proches de Madame la Ministre Prokop juste après sa mort pèse plus lourd, dans l’opinion publique, que l’expulsion de demandeurs d’asile et la dislocation légale de familles, ce qui s’est produit avec son accord et au su de tout le gratin quand elle était ministre. Il semble en tout cas que Genner et son « communiqué de bonne nouvelle » aient fourni à ses adversaires politiques haut placés un argument bienvenu pour discréditer son association et sa personne.
Et de fait : dès le 24 mai 2008 l’éditorialiste Gerald Freihofner, dans ses « Notes de bas de page », traitait Genner de « petit chef communiste » . Non content de reprocher à Genner son appartenance passée à l’organisation d’extrême-gauche « Spartakus », Freihofner l’accuse d’être l’auteur du slogan figurant sur le site Internet de la « Kommunistische Initiative  » (Initiative communiste, KI) sous le sigle de la faucille et du marteau : « Nous nous battons pour le renversement de l’ordre établi !  En tout cas le message est clair : « Laissons tomber Genner ! »
La "pierre de Marcus Omofuma ", d'Ulrike Truger - 2003, Mariahilferstrasse/VienneLes associations de soutien aux migrants et assimilées pensent-elles aussi qu’il vaut mieux se taire dans le cas Genner? Cela n’aurait rien d’étonnant. Ces associations sont dépendantes des subventions de certaines fondations, assez liées à l’establishment. Du reste les milieux gouvernementaux ne se contentent pas de tolérer leurs demandes de non-discrimination raciale, religieuse ou ethnique : ils encouragent leur participation  aux institutions politiques. Ils en ont donné un signal de grande portée symbolique : à Vienne, on a érigé un monument à la mémoire de Marcus Omofuma, un demandeur d’asile nigérian mort des suites de maltraitances policières au cours de son expulsion en 1999. Un monument très moderne, mais impersonnel et abstrait. Peut-être pour ne pas éveiller plus d’émotion que les autorités ne peuvent en tolérer?   Puisque les autorités font quelque chose pour l’intégration, quel sens cela aurait-il de se solidariser avec un marginal critique envers la société si l’on peut parfaitement, sous ce rapport, collaborer avec elles ? Du reste Genner s’est trompé. Sous les successeurs de Madame Prokop la situation des demandeurs d’asile n’a fait qu’empirer.  À bien y réfléchir, le propos de Genner n’était peut-être pas simplement de la « diffamation » ?
On aurait sûrement  pu envisager les choses sous cet angle, si les arguments de Michael Genner avaient été  de pure fiction. Or il n’en est rien. Les exemples qu’il a fournis suffisent à légitimer sa réaction. La violation systématique des droits humains au nom de la loi est, au regard de la morale universelle, bien pire que la tenue de propos irrespectueux sur la  responsable de ces violations  qui vient de mourir. Les souffrances, non pas de quelques, mais de milliers de gens en détresse qui ont échoué en Autriche n’éveillent pas la compassion de la juge de Genner, et pas davantage  celle de l’establishment. Pourquoi en irait-il autrement ? Juge et establishment ne font qu’appliquer les décisions de la Conférence de Dublin. C’est l’Union européenne elle-même qui est derrière cette politique.  Il ne s’agit pas en l’occurrence d’humanité, mais, comme le disait de la solution finale Adolf Eichmann, le modèle du parfait bureaucrate nazi, de statistiques. Si nous éliminons les Juifs, le peuple des seigneurs aura davantage à manger. C’était la logique d’alors. Et la logique actuelle ? Si nous expulsons les migrants et demandeurs d’asile vers leur patrie secouée de guerres et de crises pour y mourir, en Autriche, en Europe et dans tous les pays riches la situation sur le  marché de l’emploi sera moins tendue. Cacher dans sa maison des réfugiés menacés d’expulsion reviendra, comme autrefois pour ceux qui cachaient les Juifs persécutés, à être en infraction avec la loi. Pourtant Michael Genner, en 2006 à Innsbruck, a osé y appeler ses concitoyens.
A-t-on le droit de le lui reprocher ? Peut-être juste autant qu’à ceux qui n’ont pas eu peur de s’opposer à la domination nazie. Le courage civique reste nécessaire aujourd’hui car l’Holocauste ne s’est malheureusement pas limité à l’époque nazie. Cette fois-ci il menace non pas telle ou telle communauté ethnique ou religieuse, mais l’humanité tout entière. On continue à le perpétrer,  mais sous une autre forme, plus perfide mais non moins efficace, et pas dans un seul pays, mais dans le monde entier, grâce à la solidarité planétaire des dirigeants. Déportation ou expulsion forcée, où est la véritable différence ? Discriminer les demandeurs d’asile en leur déniant leurs droits ou être antisémite à une certaine époque, où est la différence ? Même les mariages mixtes sont criminalisés, on les brise par force et on fait éclater les familles. Mais tandis que les dirigeants attestent leur solidarité par des expiations rituelles en mémoire de l’Holocauste, se lavant ainsi les mains de tous les péchés contre la société qu’ils ne cessent de commettre, les victimes, elles, ne se serrent pas les coudes. C’est pourquoi les rares individus qui luttent pour l’humanisation de la société, comme Michael Genner, ne trouvent aucun soutien. Pour combien de temps encore ?

mercredi 10 février 2010

Chroniques de la vie quotidienne dans la France sarkozyenne (Vol.II, N°15)-Le pays où l'on arrête les enfants

Comment concilier sécurité et liberté ? Le débat est presque aussi vieux que la philosophie des Lumières ou la Déclaration des droits de l'homme. Il est tenu pour acquis que la droite privilégie généralement la première et la gauche la seconde. C'est à ce nouvel exercice que se livre donc depuis hier Brice Hortefeux, qui défend devant l'Assemblée nationale une loi fourre-tout où il est surtout question d'étendre la vidéosurveillance et les possibilités d'intrusion de la police dans les ordinateurs de tout un chacun. Sans doute la loi doit-elle s'adapter aux nouvelles techniques : il n'est pas absurde que, pour les dossiers les plus graves, une sorte d'« écoute numérique » vienne renforcer les bonnes vieilles écoutes téléphoniques. Mais il y a là un risque d'intrusion dans la vie privée qui inquiète à juste titre les défenseurs des droits de l'homme. Autre mesure envisagée : l'aggravation des peines pour les agresseurs de personnes âgées. Personne ne peut nier ce qu'il y a d'odieux à s'en prendre à des gens vulnérables. Mais on se souvient que Brice Hortefeux, reprenant ainsi la technique éprouvée de son ami et prédécesseur Nicolas Sarkozy, a proclamé cette mesure après l'horrible assassinat d'un couple de personnes âgées. Succombant ainsi au réflexe quasi pavlovien : un fait divers, une nouvelle loi. Or, la loi en discussion à l'Assemblée doit être la treizième ou quatorzième (on ne sait plus trop) depuis 2002...
Mais le débat porte aussi sur les conditions de la garde à vue, un « sport » dans lequel notre pays est devenu champion, au point que cela va finir par devenir constitutif de notre identité nationale.
Il y a visiblement de l'abus dans leur nombre (800 000 l'an dernier !) et surtout dans leur objet. Ainsi, comment des policiers peuvent-ils embarquer des adolescentes de 14 ans et les garder dix heures au poste ? Alors qu'il ne s'agit pas de délinquantes mais de jeunes filles qui ont voulu empêcher une bagarre ? Voilà qui rappelle - en pire - l'interpellation musclée d'un journaliste de « Libération » il y a quatorze mois. Mais aussi l'expulsion récente d'une petite Marocaine vers son pays. Est-ce là la France de 2010 ? Une France où l'on arrête les enfants. Une France dans laquelle certains de ceux qui devraient assurer notre sécurité, et donc notre liberté, en viennent à piétiner l'une et l'autre.
Auteur : b.dive@sudouest.com

Journalistes menacés en Colombie

APCAL
Agence de presse Canada-Amérique latine
5430, av. Trans-Island, Montréal (Québec)
Canada H3W 3A5
Apcal.agencedepresse@gmail.com 
(438) 888-9345
9-2-2010
APCAL rapporte les déclarations faites aujourd’hui par le journaliste colombien Hollman Morris, à l’occasion de la célébration de la Journée du journaliste en Colombie.  Cette déclaration établit la responsabilité directe de l’actuel président Alvaro Uribe Vélez dans les persécutions réalisées par la police secrète du D.A.S. (Département administratif de la sécurité) sous son gouvernement.  Morris a déclaré que le président Uribe ne peut continuer de nier qu’il ignorait que sa police secrète, le D.A.S., dirigeait et organisait la plus grande persécution contre l’opposition politique qui ait eu lieu en Colombie, et que toute la structure du D.A.S. au niveau national y participait.  «Il est impossible que le président Uribe ne l’ait pas su», a affirmé Morris.
 
«Politiquement, il doit des explications à la société colombienne, il doit répondre à cette société.  Il doit demander pardon au pays, lui et sa police secrète, non seulement aux journalistes Hollman Morris et Claudia Julieta Duque, mais également à toute la société et à l’avenir de ce pays.  La Colombie ne pourra continuer si l’on continue à diffamer et à persécuter l’opposition politique.  Et surtout pas de la façon dont cela a été fait, en appelant, au milieu de la nuit, leurs épouses pour les intimider, en les menaçant et en faisant suivre leurs enfants, en mettant sur écoute leurs téléphones cellulaires et leurs courriers électroniques, en faisant des campagnes de diffamation au niveau national et international.  «Ce pays n’est pas celui que nous, Colombiens, voulons», a poursuivi le journaliste.
 
«Le gouvernement Uribe n’est pas le gouvernement qui a le plus protégé les journalistes.  Il est en fait celui qui les a le plus diffamés, particulièrement ceux de la presse libre et critique de ce pays.  C’est justement pour cela que le président Uribe doit répondre à ces questions, puisque c’est lui qui parle le plus de sécurité démocratique, puisque c’est lui qui a donné la priorité à la sécurité dans ce pays, puisqu’il est le chef direct de la police secrète du D.A.S.  C’est pour cela qu’il ne peut pas nier maintenant qu’il ne savait pas ce que faisait sa police secrète, ni le fait que l’on a créé le tristement célèbre «Groupe 3» (G3), qui a mené une opération d’une telle envergure pour persécuter l’opposition politique en Colombie, et, il importe de le signaler, une aussi grande offensive contre le mouvement de défense des droits de la personne, qu’il a accusé en septembre 2003 d’être constitué de terroristes.
 
En août 2003, Hollman et Claudia Julieta ont travaillé ensemble pour élaborer un documentaire sur le cas de l’assassinat de l’humoriste Jaime Garzón.  La production montre que le D.A.S. a effectué une opération pour faire dérailler l’enquête sur ce crime.  En 2001, alors que Claudia Julieta enquêtait sur ce cas, des attaques avaient commencé à être dirigées contre elle.  Il est prouvé qu’en raison de ce documentaire, diffusé par l’émission télévisée «Contravía» les 17 et 24 août de la même année, la persécution contre les deux journalistes et leurs familles a augmenté.
Les deux journalistes considèrent qu’il est clair que les graves accusations publiques faites par le président Álvaro Uribe contre eux ont coïncidé avec les attaques du «G-3».  En septembre 2003, par exemple, après que le président Uribe eut prononcé un discours contre les défenseurs des droits de la personne, un mémorandum interne du D.A.S. envoyé à Jorge Noguera a qualifié la journaliste Claudia Julieta Duque de “trafiquante en droits de la personne”.
Une autre coïncidence est le fait qu’en novembre 2008, le président Uribe ait déclaré qu’il existe une “meute de bandits” et “une campagne orchestrée par les FARC”.  Il visait ainsi à lier l’ex-procureur («fiscal») général de la Nation, Luis Camilo Osorio, aux groupes paramilitaires.  Claudia Julieta Duque est l’auteure du rapport «Fiscalía General de la Nación: Una esperanza convertida en amenaza, balance de Luis Camilo Osorio».  Le titre peut se traduire par «La «fiscalía» générale de la Nation : un espoir converti en menace – Bilan de Luis Camilo Osorio», la fiscalía étant l’organisme général suprême chargé d’enquêtes judiciaires.  Ce rapport consiste en une compilation des résultats de l’enquête réalisée et diffusée publiquement par Gustavo Petro, alors député et aujourd’hui candidat d’opposition à la présidence, qui a prouvé l’infiltration du paramilitarisme dans la «Fiscalía» au cours de l’administration de l’ex-«fiscal» Osorio.  Le rapport a été publié en 2005.
Comme cela est de notoriété publique, le président Uribe a accusé à plusieurs reprises Hollman Morris d’être «lié par des alliances avec le terrorisme pour filmer des attentats» (mai 2005).  À cette époque, le G-3 avait déjà recueilli des centaines de pages de données des services de renseignement contre Morris, directeur du programme de télévision «Contravía».
En février 2009, le président Uribe a accusé à nouveau Hollman Morris d’être lié aux FARC, et a demandé que l’on mène une enquête pénale parce que le journaliste avait «interviewé sous pression» quatre agents de la police et des soldats récemment libérés.  Uribe l’a accusé de semer les agents de protection de l’État afin de voyager pour se rendre à des rencontres avec ce mouvement de guérilla.  De plus, Juan Manuel Santos, alors ministre de la Défense, a accusé Morris d’être un ‘sympathisant des FARC’, et, presqu’immédiatement, ce journaliste a reçu plus de 50 menaces par courrier électronique.  Quelques mois plus tard, la «Fiscalía» a mis fin à l’enquête contre Hollman Morris en démontrant que le journaliste avait travaillé dans le respect de l’éthique journalistique.
La campagne de diffamation qui a suivi les accusations du président Uribe contre Morris coïncide pleinement avec les recommandations du G-3 et du D.A.S. dans son cas.  Le journaliste attend encore une rectification du chef d’État.
Actuellement, les deux journalistes et leurs familles continuent à être en péril, comme le sont des milliers de personnes, entre autres l’actuel candidat à l’opposition colombienne, Gustavo Petro.  Toutes ces personnes pensent que seulement une action déterminée de la Justice et des directives claires de la présidence de la République pourront provoquer un changement positif dans la situation des personnes persécutées.
Versión española

Cuba, matière à réflexion

par Santiago Alba Rico, Carlos Fernández Liria, Belén  Gopegui, Pascual Serrano, 30/1/2010. Traduit par  Armando García, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala

Les temps sont propices à la réflexion en matière économique. Après quelques décennies de prédominance néolibérale parrainée par l'École de Chicago, l'économie mondiale se trouve face à une crise aux conséquences imprévisibles, mais en tout cas très graves. Le moins que l'on puisse demander à l'esprit scientifique est de changer les paradigmes, renverser les preuves, réagir, en somme, devant cette faillite intellectuelle qui a empêché de diagnostiquer et de prévoir la catastrophe qui s'approchait. Est-ce que c’est ce qu’on est en train de faire ?
Nous avons connu différentes versions plus ou moins destructives du capitalisme -comme du socialisme. Mais il y a quelque chose, en ce qui concerne la logique interne qui distingue l'une de l'autre, qui devrait aujourd'hui nous intéresser vivement. Le socialisme peut cesser de croître, le capitalisme non. Le socialisme peut ralentir sa marche, le capitalisme non.
Prenons l'exemple de Cuba. Avec l'effondrement de l'URSS, Cuba a soudain perdu 85% de son commerce extérieur. Son produit intérieur brut a diminué rien moins que de 33% en chiffres absolus. On peut se faire une idée de la catastrophe si on pense qu'en Europe nous nous mettons à trembler à la perspective de perdre un point de la croissance prévue. Et à cela s'est joint un durcissement du blocus usaméricain. Pourtant à Cuba les gens ne sont pas morts de faim, ne sont pas devenus misérables, n'ont perdu ni leur éducation, ni leur sécurité sociale, ni non plus leur dignité. Ils ont certes galéré, mais ils n'ont pas été confrontés à la fin du monde comme cela serait produit avec de semblables indicateurs dans les pays capitalistes.

Au milieu de la secousse actuelle, alors que le capitalisme sème des cadavres en Afrique et détruit des postes de travail en Espagne, qu'il érode irrémédiablement les conditions d'habitabilité du foyer humain, que pour cela il doit en même temps recourir au lubrifiant des maffias, à la stimulation des intégrismes religieux, à la restriction des droits du travail et à la réduction des libertés, en ce moment tous les regards sont en effet dirigés vers Cuba… mais pour la condamner et la harceler. Pourquoi ? Que s'y passe-t-il ? Le record de morts par jour ? Au Mexique. Celui des assassinats de syndicalistes et de journalistes ? En Colombie. Celui des pogroms racistes contre des immigrants ? En Italie. Homophobie ? En Pologne. Xénophobie institutionnalisée et lois raciales ? En Israël. Fanatisme religieux et machisme criminel ? En Arabie Saoudite. Contrôle des communications, suspension de l'habeas corpus[1], torture, kidnappings, meurtres de civils ? Aux USA. Mauvais traitement des prisonniers, journalistes et intellectuels inculpés, journaux censurés, corruption galopante, immigrants en centres d'internement ? En Espagne.
Bon, admettons que, dans ce tableau dantesque, Cuba est à peine un « moindre mal ». Celui qui prête autant d'attention, depuis l'Europe et l'Espagne, au pays avec le moins de problèmes de la planète - comme l'a fait le député Luis Yáñez (Publico, 9-1-10) - démontre largement qu'en tout cas  ce n'est pas ce qui est mauvais à Cuba qui est censuré, mais plutôt ce qui, à Cuba, s'oppose à cette logique dantesque et ses effets -c'est-à-dire, ce qu'il y a précisément de bon.
Les économistes Jacques Bidet et Gérard Duménil rappellent que ce qui a sauvé le capitalisme dans les premières décennies du siècle passé, ce fut l'organisation ; c'est-à-dire, la même planification que les libéraux identifient, horrifiés, au socialisme. Des gouvernements et des institutions ont planifié sans arrêt, comme ils continuent à le faire maintenant -bien qu'ils l'aient fait pour conserver et augmenter les bénéfices, et non pour préserver la vie et augmenter le bien-être humain. Mais la planification est déjà, comme voulait Marx, un fait. Il suffit seulement de la changer de signe. Durant les 60 dernières années, la minorité organisée qui gère le capitalisme mondial s'est vue soutenue, à une échelle sans précédent, par toute une série d'institutions internationales (le FMI, la Banque Mondiale, l'OMC, le G-8, le G-20 etc.) qui ont conçu en toute liberté et appliqué, malgré  tous les obstacles, des politiques de libéralisation et de privatisation de l'économie mondiale. Le résultat saute aux yeux.

Et si nous planifiions à l'inverse ? Et si nous prêtions un peu d'attention positive à Cuba ? Cela, nous ne l'avons pas encore essayé, mais ce que nous devinons actuellement est plutôt porteur d’espérance : à partir d'un passé similaire de colonialisme et de sous-développement, le socialisme a fait beaucoup plus pour Cuba que le capitalisme pour Haïti ou le Congo. Que se passerait-il si l'ONU décidait d'appliquer sa charte des Droits de l'Homme et des Droits Sociaux ? Si la FAO était dirigée par un socialiste cubain ? Si le modèle d'échange commercial était l'ALBA[2] et non l'OMC ? Si la Banque du Sud était aussi puissante que le FMI ? Si toutes les institutions internationales imposaient aux capitalistes rebelles des programmes d'ajustement structurel orientés vers l’augmentation des dépenses publiques, la nationalisation des ressources de base et la protection des droits sociaux et du travail ? Si six banques centrales d'États puissants intervenaient massivement pour garantir les avantages du socialisme menacés par un cyclone ?

Nous pouvons dire que la minorité organisée qui gère le capitalisme ne le permettra pas, mais nous ne pouvons pas dire que cela ne fonctionnerait pas. Selon une récente enquête de GlobeSpan, la majorité qui en souffre (jusqu'à 74%) mise déjà sur autre chose.

Dans son article, le député Yáñez disait aimer Cuba. C'est pourquoi il lui souhaitait le meilleur : s'intégrer au capitalisme, juste quand celui-ci a démontré son échec et son incompatibilité, à la fois avec le bien-être humain, la démocratie, la dignité matérielle et le droit. Nous, nous n'aimons  pas Cuba : nous respectons ses hommes et ses femmes pour ce qu'ils ont fait et continuent à faire. Peut-être que cela rassure-t-il Yáñez de penser à la Colombie ou à l'Arabie Saoudite. Nous, cela nous rassure de penser à Cuba, cette île où même les limites, les problèmes et les erreurs de la Révolution soulignent de manière inflexible, depuis 51 années, la possibilité historique d'un dépassement du capitalisme et d'une alternative à la barbarie.


[1]    L’ordonnance, bref ou mandat d'habeas corpus (en anglais writ of habeas corpus), plus exactement habeas corpus ad subjiciendum et recipiendum, énonce une liberté fondamentale, celle de ne pas être emprisonné sans jugement. En vertu de cette loi, toute personne arrêtée a le droit de savoir pourquoi elle est arrêtée et de quoi elle est accusée. Ensuite, elle doit être libérée sous caution, puis amenée dans les trois jours qui suivent devant un juge. (Wikipedia)
[2]               L'Alliance Bolivarienne pour les peuples de notre Amérique - Traité de commerce des Peuples (ALBA - TCP) (« Alianza Bolivariana para los Pueblos de Nuestra América - Tratado de Comercio de los Pueblos » en espagnol) est une organisation politique, sociale et économique pour promouvoir la coopération dans ces domaines entre les pays socialistes d'Amérique latine et des Caraïbes : Cuba, Venezuela, Bolivie, Nicaragua, Equateur, Dominique, Saint Vincent et les Grenadines, Antigua-et-Barbuda. Le Honduras, qui en faisait partie, en est sortie en janvier 2010 suite au coup d'Etat militaire. (Wikipedia)

Illustration de Mikel Casal

mardi 9 février 2010

La photo de la semaine

Cette photo a été prise le jeudi 5 février 2010 au Maroc par Ali Fkir : ce militant de l'ANDCM, Association nationale des diplômés chômeurs au Maroc, d'Aït Ali ou Youssef (Alhoceima) représente certainement un danger considérable, à en juger par l'armada de 25 sbires qui le suivent de près...S'il faut 25 flics pour surveiller chaque chômeur diplômé, ça va en créer des emplois ! (400 000 X 25 = 10 000 000!!!)

Togo : Election présidentielle du 28 février 2010, une nouvelle mascarade en perspective

par Cedetim, Collectif de solidarité avec les luttes sociales et politiques en Afrique*, Mouvement de la paix, Peuples solidaires, Survie, 9 février 2010

Dans la perspective de l’élection présidentielle, les organisations signataires appellent l’Union européenne et la France à ne pas cautionner une élection qui ne serait pas démocratique et transparente et à prendre des mesures afin de prévenir toute dérive violente du régime en cas de contestations.

Depuis la mort, en 2005, du général Eyadéma resté 42 ans au pouvoir, les Togolais sont appelés aux urnes pour la deuxième fois. La précédente élection, en avril 2005, avait intronisé Faure Gnassingbé (fils du précédent), à l’issue d’un coup d’Etat électoral et d’une répression féroce, faisant selon l’ONU entre 400 et 500 morts et environ 40 000 réfugiés.

La signature, en août 2006, sous la pression de la communauté internationale, d’un Accord politique global (APG) avec les principales formations politiques, avait permis la reprise de la coopération de l’Union européenne, suspendue depuis 1992 pour « déficit démocratique ». Jusqu’ici, aucune des réformes préconisées par l’APG n’a vu le jour. En outre quasiment aucune mesure n’a été prise par le régime pour poursuivre les auteurs des crimes commis en 2005, à part la création en février 2009 d’une Commission vérité, justice et réconciliation qui pour le moment n’a pu travailler ni mener à bien sa mission.

C’est ce même régime qui organise aujourd’hui l’élection présidentielle. Or celui-ci met tout en œuvre afin que Faure Gnassingbé se maintienne au pouvoir. En effet, les conditions d’organisation du scrutin n’offrent manifestement pas toutes les garanties d’une élection démocratique et transparente avec :

- une Commission électorale (CENI) et une Cour constitutionnelle acquises au régime qui, pour des motifs fallacieux et sur ordre du régime, a écarté un des principaux concurrents à la magistrature suprême ;
- un scrutin uninominal majoritaire à un tour, à l’avantage de Faure Gnassingbé qui peut ainsi être élu sans bénéficier de la majorité des suffrages exprimés [1] ;
- une révision des listes électorales bâclée et un fichier électoral fortement contesté ;
- des achats de voix observés.

A cela s’ajoute une dérive autoritaire et sécuritaire du régime à l’approche du scrutin avec :

- une recrudescence des intimidations afin de créer un climat de peur au sein de la population ;
- la nomination du major Kouloum Bilizim à la tête de la milice des Groupes de réflexion et d’appui au parti RPT (GRAP) alors qu’il est cité dans plusieurs rapports comme instigateur et présumé auteur de nombreux actes de violences en 2005 [2] ;
- la nomination du Lieutenant-colonel de gendarmerie Yark Damehane à la tête de la Force Sécurité Election présidentielle 2010 (FOSEP) alors que, selon un témoignage, cet officier “ a dirigé les séances de torture au cours des interrogatoires [pendant la répression de 2005] [3].

L’UE, principal financeur de l’élection dans le cadre d’un “ Projet d’Appui aux Processus Électoraux ” (PAPE), porte une grande responsabilité dans l’organisation et la supervision de celle-ci mais aussi dans les risques de dérive sécuritaire. En effet c’est également elle qui finance le volet « sécurisation de l’élection », mis en œuvre par l’Agence Française de Développement (AFD). En formant et en organisant l’équipement de la FOSEP, la France, indéfectible soutien politique et policier de la dictature Eyadéma depuis plus de 40 ans, conforte quant à elle une position pour le moins trouble.

Les organisations signataires appellent donc l’UE :

- à prendre les mesures nécessaires auprès des autorités togolaises afin de garantir une élection libre, démocratique et transparente, et en cas contraire de suspendre sa coopération ;
- à renforcer les moyens du contingent des 130 observateurs afin d’assurer une observation crédible des 6 000 bureaux de vote ;
- à exiger la révocation du major Kouloum Bilizim et du Lieutenant-colonel Yark Damehane.

En outre, les organisations signataires exigent des autorités françaises :

- qu’elles s’impliquent véritablement dans l’organisation d’une présidentielle démocratique et transparente, et non pas seulement dans sa supervision et sa “ sécurisation ” ;
- qu’elles suspendent toute coopération, bilatérale et multilatérale dans le cadre du PAPE, avec les organes de police et de gendarmerie (notamment la FOSEP) dès lors qu’ils seraient manifestement impliqués dans des violations des droits de l’Homme ;
- qu’elles dénoncent et condamnent toute dérive violente du régime, si tel était le cas.

L’élection présidentielle togolaise constitue une occasion pour les autorités françaises de rompre avec une politique de validation d’élections frauduleuses ou de prise de pouvoir anti-démocratique comme elles l’ont fait durant l’année 2009 avec le coup d’État à Madagascar, l’élection d’un putschiste en Mauritanie, l’élection présidentielle truquée au Congo Brazzaville, le coup d’État électoral au Gabon ou encore le coup d’État constitutionnel au Niger.

Cette année 2010, durant laquelle les autorités françaises entendent achever la rénovation des relations entre la France et l’Afrique, ne peut s’ouvrir sur une nouvelle validation d’un coup d’État électoral au Togo.

Contact presse : Survie : Stéphanie Dubois de Prisque. Tél : 01 44 61 03 25. stephanieduboisdeprisque(a)survie.org

* Collectif regroupant Assez de coup d’Etat, Afrique en luttes (NPA), Cédétim, Fédération des Congolais de la Diaspora (FCD), Les Verts, Survie, Union des Populations du Cameroun (UPC)].

[1] Bien qu’accepté par les forces politiques d’opposition, ce mode de scrutin est contraire aux dispositions de l’accord politique global du 20 août 2006.

[2] Rapports de l’ONU, de la FIDH, de la Ligue togolaise des droits de l’Homme (LTDH).

[3] Rapport de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) présenté au Comité contre la torture des Nations unies en mai 2005

lundi 8 février 2010

Le prix Unesco-Obiang : Le Truand, la Brute et le Bon


par Agustín VELLOSO, 23/1/2010.
Traduit par  Philippe Cazal, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala

Original : El Premio UNESCO–Obiang: el Malo, el Feo y el Bueno

Teodoro Obiang Nguema Mbasogo Photo João Henriques/
AP Photo
Le Truand
Teodoro Obiang Nguema, le récalcitrant président de Guinée Equatoriale, est un homme très riche. Il a accumulé tellement d’argent et il a acquis tellement de biens que la seule solution qu’il aurait pour se débarrasser de ses billets de banque serait d’y mettre le feu.
Il ne peut pas utiliser cet argent pour parvenir au pouvoir puisqu’il jouit du pouvoir absolu depuis plus de trente ans. Son fils aîné n’a rien à lui envier question richesse et les autres membres de la famille nagent dans l’abondance. L’organisation Global Witness a publié à ce sujet en novembre 2009 un rapport intitulé « La vie cachée d’un accro du shopping, ou comment le play-boy de fils d’un dictateur africain est arrivé à dépenser des millions de dollars aux États-Unis. »

Teodorín, le fils du dictateur. Photo Javier Espinosa/El Mundo
Teodoro Obiang n’a pas non plus besoin de cet argent pour se faire une place parmi les puissants de ce monde. Ceux-ci le traitent bien et même, à certaines occasions, affectueusement. Lorsque l’ex-Secrétaire d’Etat US, Rice, l’a reçu à Washington en 2006, elle lui a dit : « vous êtes un bon ami et vous êtes le bienvenu dans ce pays ». http://www.state.gov/ 
Il a été reçu à six reprises à Pékin par Hu Jintao, qui lui a dit : « nos relations bilatérales se sont développées avec bonheur ». http://www.embajadachina.org.mx/esp/xw/t217927.htm
Obiang est en bons termes avec la gauche et avec la droite espagnoles. Moratinos, le ministre des Affaires Etrangères (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol), affirmait en 2006 que l’objectif de l’Espagne était d’ « accompagner, d’encourager, de motiver la Guinée à avancer dans le processus de démocratisation et de défense des Droits de l’Homme ». http://www.diariodeleon.es/noticias/noticia.asp?pkid=291461

Obiang et Moratinos
C’est exactement ce que pensait Aznar (Parti Populaire) qui, en 2001, alors qu’il était  Président  du Gouvernement, « le pria d’avancer dans la démocratisation de la Guinée équatoriale  ». http://www.maec.es/es/MenuPpal/Paises/ArbolPaises/Guinea%20Ecuatorial/Monografia/Documents/Guinea%20Ecuatorial.pdf
Une délégation parlementaire des deux partis cités et de Convergència i Unió, en visite en Guinée équatoriale  en 2007, apprécia « les avancées dans le processus de démocratisation ». http://www.asodegue.org/junio1607.htm
Récemment a été mis en exergue l’un des mérites les plus reconnus d’Obiang : le porte-parole du Parti Populaire à la Commission des Affaires Etrangères du Congrès des Députés d’Espagne, Arístegui, a déclaré, en janvier 2010, qu’il était « profondément hispaniste ». http://www.europapress.es/internacional/noticia-guinea-ec-aristegui-entrevista-obiang-visita-privada-guinea-ecuatorial-20100112142347.html
Malgré tout cela, l’opinion qu’ont de lui les citoyens équato-guinéens, les agences de l’Onu - et d’autres agences internationales - sur les Droits de l’Homme et le développement, ainsi que les organisations des Droits de l’Homme et le commun des mortels est soit négative soit exécrable. http://www.amnesty.org/fr/region/equatorial-guinea/report-2009
La Brute
Obiang n’ignore pas l’opinion que l’on a couramment de lui et il croit que l’argent peut l’aider à l’améliorer. C’est là qu’entrent en action les groupes de pression (les lobbies), les agences de relation publique et les cabinets d’avocats. Depuis quelques années, des pages électroniques sur internet, des éditoriaux dans la presse et des rapports sur l’évolution du pays et sur ses réussites ont commencé à s’accumuler et à rendre compte des bontés du méchant homme.
L’influence de ces cabinets de lobbying sur les centres de pouvoir est bien connue et on l’apprécie à leur nombre et à leurs gains. On a évalué à 17 000 le nombre de personnes qui travaillent dans ces groupes à Washington et à environ 15 000 à Bruxelles. http://archive.corporateeurope.org/docs/lobbycracy/lobbyplanet.pdf
Le cabinet choisi par Obiang aux USA, Cassidy & Associates, a gagné, par ses activités, plus de 23 millions de dollars en 2008. Depuis 2004, le dossier  Obiang a rapporté à la firme pas moins de 120 000 dollars par mois, selon des informations du ministère de la Justice de ce pays. http://www.sourcewatch.org/index.php?title=Cassidy_%26_Associates#Contact_information
L’un des succès de Cassidy est cette déclaration de bienvenue de Rice. La photographie d’Obiang à ses côtés a tellement de valeur qu’aujourd’hui encore, plusieurs années après, elle figure en tête de la page électronique officielle du gouvernement de Guinée équatoriale, à côté des photos des paysages les plus typiques du pays. http://www.republicofequatorialguinea.net/   
La force de ces groupes de pression est mise en évidence par la déclaration de Frank Ruddy, ex-ambassadeur des USA en Guinée équatoriale  : « Il y a quelques années, les fonctionnaires ne parlaient pas des relations avec ce pays ou faisaient allusion à ses problèmes et aux terribles violations des Droits de l’Homme. Aujourd’hui, tout le monde peut croire que c’est le frère de Mère Térésa qui gouverne le pays. » http://motherjones.com/politics/2007/05/putting-lipstick-dictator
Bien sûr, la publicité positive que lui font ces groupes de pression n’est pas l’unique soutien ni le plus important sur lequel peut compter Obiang. C’est un élément de poids qui s’ajoute à l’appui que lui offrent les gouvernants de pays puissants, de sorte que les deux se complètent.
Le plus important réside dans les actions que ces gouvernants mènent, sous une forme moins visible, au sein des principales institutions internationales et nationales et dans celles à caractère bilatéral avec la Guinée équatoriale. Obiang leur renvoie aussi l’ascenseur, d’une autre façon, principalement au travers d’accords commerciaux, militaires et d’autres types avec les nations qu’ils représentent.
Il y a, aux USA et en Europe, des enquêtes officielles sur l’énorme corruption d’Obiang. Par exemple, un sous-comité du Sénat US a signalé qu’il détenait dans ce pays quelque 700 millions de dollars sur un compte de la Banque Riggs, aujourd’hui disparue (Le rapport, intitulé « Blanchiment d’argent et corruption à l’étranger », est disponible, en espagnol, sur http://www.asodegue.org/dfebrero0305.htm)
En France et en Espagne il y a des juges qui essaient d’éclaircir, manifestement sans succès grâce à la protection des amis d’Obiang, ce dont a entendu parler même le citoyen le plus insouciant : que le compte de la Banque de Santander, avec plus de 26 millions de dollars, comme les propriétés immobilières dans les Asturies, à Madrid et aux Canaries, ainsi que des biens semblables d’une valeur immense en France appartiennent aux Équato-Guinéens.
Toutefois, tout a été accaparé par Obiang à travers le contrôle de l’exploitation pétrolière aux mains de multinationales, us principalement (Voir, au sujet de la France, la tribune d’Eulàlia Solé, parue le 6 novembre 2009 dans La Vanguardia ( Vergüenza para Francia) et sur l’Espagne le commentaire publié en mai de la même année sur http://espacioseuropeos.com/?p=6764)
Pour une raison qui est probablement liée au mépris que l’ardent hispaniste ressent pour l’Espagne, la responsabilité de la publicité en sa faveur incombe, dans ce pays, à une personne incroyablement fruste.
En 2009 elle a déclaré : « Jusqu’à il y a quelques mois je ne savais pas qu’en Guinée équatoriale  on parle espagnol ». Malgré un curriculum aussi peu prometteur, elle peut dire aujourd’hui : « Je dirige avec une grande fierté, bien sûr, le Bureau d’information de la Guinée équatoriale  en Espagne et dans d’autres pays ».
Même si l’on apporte du crédit à ce qu’elle dit, on comprend d’autant moins pourquoi elle utilise, pour ses communications de directrice de ce bureau, une adresse de courrier électronique associée à Centauro, une entreprise spécialisée dans les affaires en relation avec les numéros 803 et 806, c’est-à-dire les lignes érotiques, plutôt qu’une adresse associée à l’ambassade ou à tout autre organisme officiel de la Guinée équatoriale.
Elle se présente, de manière ampoulée et maladroite, sur un forum internet sur la Guinée équatoriale  : « Salut, je suis N.B. Je suis journaliste, je travaille pour plusieurs supports et j’ai eu la chance de faire la connaissance d’Armando, qui m’a fait découvrir ce forum et un grand nombre de vos histoires. »
Comme elle ne réussit pas à atteindre la notoriété qui doit selon elle être associée à sa « fonction », elle passe ses journées à essayer d’encourager la fréquentation, bien qu’il se peut aussi qu’elle soit payée à la tâche. Dans un autre message sur le forum elle se réfère à un reportage sur la Guinée équatoriale  qui, disait-elle, allait paraître dans la revue Hola en août 2008 : « C’est moi qui ai souligné l’intérêt de réaliser ce reportage, placé exclusivement sous une approche émotionnelle, comme il convient concrètement à cette revue. »
Le Bon
L’un des conseillers en image d’Obiang lui a présenté une idée géniale : prendre l’initiative d’une action de propagande spectaculaire que tout le monde louerait pour ses mérites intrinsèques et qui soit mise en œuvre en association avec une institution prestigieuse pour l’opinion publique internationale.
Enthousiasmé par cette idée, Obiang se rendit à la Conférence générale de l’Unesco d’octobre 2007, où il annonça sa proposition de créer le « Prix de l’Unesco-Obiang Nguema Mbasogo pour la Conservation de la Vie », qui serait financé par le gouvernement de la République de Guinée équatoriale.
Compte tenu du traitement qu’Obiang réserve à la vie de ses compatriotes, le nom du prix s’avérait trop sanglant, même pour l’Unesco, qui pourtant traîne une histoire peu édifiante de relations avec des trafiquants d’armes et des dictateurs. http://www.globalwitness.org/
Sur une nouvelle idée d’un conseiller, le gouvernement de la Guinée équatoriale  présenta devant l’Unesco, le 29 septembre 2008, le document intitulé « Création du prix international Unesco-Obiang Nguema Mbasogo pour la recherche en Sciences de la Vie » (Voir le document sur http://unesdoc.unesco.org/images/0016/001629/162938f.pdf).
Le corrupteur et la corrompue n’avaient pas prévu les effets collatéraux de cette proposition mal venue. Ce qui les en a empêchés, c’est l’omnipotence de celui qui est habitué à acheter tout ce qu’il désire avec de l’argent et l’alignement de l’Onu et de quelques unes de ses agences sur la politique néolibérale, qui les amène à saisir toute opportunité de mener une opération de propagande pour justifier leur triste existence par-delà tout autre considération, y compris leurs obligations statutaires. (Voir Prolongation de l’appel à candidatures du Prix International UNESCO-Obiang Nguema Mbasogo pour la recherche en sciences de la vie 2009. Initialement fixée au 25 septembre 2009, la soumission des dossiers est prolongée jusqu'au 30 décembre 2009.)
Quand cette proposition fut connue quelques gouvernements qui prévoyaient le fiasco se mirent à émettre une série de critiques et des organisations non-gouvernementales qui avaient Obiang dans le viseur exprimèrent leur dénonciation. Et en janvier 2010 on annonça publiquement que l’Unesco suspendait provisoirement le prix. L’Unesco invoqua une « révision des procédures » qui affectait aussi d’autres prix, ce qui apparut comme une tentative minable de donner un air de normalité à ces manigances avortées. http://scidev.net/es/news/unesco-aplaza-premio-de-guinea-ecuatorial-por-protestas.html
La mobilisation de ces ONG influentes et de quelques individus solidaires a réussi à contrecarrer un scandale qui, bien que peu reluisant pour les Équato-Guinéens, a au moins mis en évidence une fois de plus quelques points importants :
1.   La vénalité des organismes internationaux et leur incapacité à atteindre leurs objectifs et ceux de la Charte des Nations Unies.
2.   Les tentatives et les combines d’Obiang et de ses soutiens politiques et économiques pour obtenir ce que tout l’argent du monde ne peut pas lui permettre d’obtenir : avoir l’appui de son peuple et être respecté par le reste de l’humanité.
3.   L’importance de l’action de groupes et de personnes opposés aux abus et à la corruption des puissants.



Il ne reste plus rien à voler
Chroniques de Guinée équatoriale

Agustín Velloso
2008


204 pp., 12 € + frais d'envoi.
ISBN 978-84-612-6762-0
Distribution et vente directe : Virus


dimanche 7 février 2010

« Les Étoiles de Sidi Moumen » un roman chaleureux et glaçant qu’on ne lâche pas… et qui ne vous lâche pas …

Par Marie-Jo Fressard, SOLIDMAR, 6/2/2010
L’écrivain marocain Mahi Binebine s’est imprégné pendant cinq ans de cet environnement fait de violence, de laideur, de boue, de poussière, d’ordures nauséabondes, mais aussi de chaleur humaine, de fraternité et de moments de franche rigolade, qui cohabitent dans l’un des plus misérables bidonvilles du Maroc : Sidi Moumen, pudiquement dissimulé aux yeux des étrangers derrière un mur de pisé, comme le sont tous les bidonvilles du prestigieux royaume.
En 2003 les photos de ce bidonville s’étalaient dans la presse, même –exceptionnellement -dans la presse française : voilà le terreau où s’ épanouissent les kamikazes, auteurs des attentats meurtriers dans les hôtels de luxe marocains.
Mahi Binebine en a fait un roman passionnant et terrifiant qui permet de comprendre pourquoi et comment une bande de « durs » a pu être insidieusement endoctrinée pour être amenée à docilement commettre l’irréparable : tirer sur le fil du gilet pour se faire exploser…
Les Étoiles de Sidi Moumen, c’est le nom de l’équipe de foot la plus redoutable et la plus gagnante des bidonvilles qui ceinturent Casablanca. L’histoire de cette équipe est racontée par Moh qui veut être appelé Yachine, comme son idole, au point de devenir Yachine, vivant et mort, sans regret d’avoir eu une courte vie « content d’être loin des tôles ondulées, du froid, des égouts éventrés et de tous les miasmes qui ont habité mon enfance »
Il nous parle de Yemma, sa mère, sévère et tendre, crainte et adorée par ses nombreux fils (elle a mis au monde 14 garçons en 14 ans, un record !), de son frère protecteur Hamid, capable de tuer pour le venger. Les morts « accidentels » sont enterrés dans la décharge. Personne ne s’en inquiète : tant de personnes quittent le bidonville sans prévenir…
Nous découvrons un à un les copains et leur vie de misère : le beau Nabil, fils de Tamou la prostituée,qui aura honte de sa mère « je suis un fils de pute ! », Fouad le seul qui est allé à l’école, Ali qui n’est noir que parce qu’il travaille dans le charbon, Khalil qui avait une vie plus facile « avant », et d’autres encore. Délinquance de survie : bagarres, vols, viols, drogue, sniffe, pédophilie… « Au commencement il y a eu la décharge et la colonie de garnements qui germait dessus. La religion du foot, les bagarres incessantes, les vols à l’étalage et les courses effrénées, les avatars de la débrouille, le haschich, la colle blanche et les errances qu’ils entraînent, la contrebande et les petits métiers, les coups à répétition qui pleuvent, les fugues et leurs rançons de viols et de maltraitance… Au milieu de tout ce chaos étincelait un joyau tombé du paradis : Ghislane, ma tendre et belle amie. On ne sait pas comment elle avait atterri à Sidi Moumen, mais elle détonnait dans notre décor. Une fausse note à l’envers.» Yachine en tomba éperdument amoureux.
Le feu mis un jour au commissariat de police les libéra du commissaire appelé « doberman » qui, heureusement pour lui n’était pas présent ce jour. « Le commissariat de police ne fut pas reconstruit, et nul n’en souffrit outre mesure. Les différends entre les gens se réglaient alors soit par la médiation des vieux, soit à coups de poing à la décharge. Mais la vie à Sidi Moumen reprit peinardement son petit bonhomme de chemin. »
Puis ce fut un jour la rencontre de Hamid avec Abou Zoubeïr, et le début de l’endoctrinement programmé qui petit à petit a gagné toute l’équipe. Et tout changea. Yemma se félicita d’abord du changement : Hamid, l’enfant terrible ne se droguait plus, il a trouvé du travail, il est devenu sérieux. « Mais il n’était plus là. (…)il ne rentrait qu’à l’heure du dîner. Morte aussi l’ambiance joyeuse qu’il avait l’habitude de répandre à table, les histoires rocambolesques qui faisaient tant rire Yemma. »
Fini le foot, finies les bagarres et les rigolades. Toute l’équipe est prise en main par Abou Zouheïr et ses amis à qui ils veulent ressembler. Ils se laissent pousser la barbe, font leurs cinq prières, parlent de la grandeur de Dieu autour d’eux …. Zouheïr et ses amis leur organisent des vacances dans le Moyen Atlas, à eux qui n’ont jamais dépassé le mur du bidonville. En pleine nature, près du beau lac Dayet Aoua, dans une ambiance tantôt joyeuse, tantôt pieuse, leur préparation au "départ" se peaufine, et bientôt, lorsqu’ils comprendront quelle sera leur " mission ", ils l’accepteront tout naturellement... 
Les Etoiles de Sidi Moumen, roman de Mahi Binebine, Flammarion, janvier 2010. 17, 10 €
Biographie de Mahi Binebine
Mahi Binebine, romancier, peintre et sculpteur marocain, est né en 1959 à Marrakech.
En 1980, il s' installe à Paris et fait des études de mathématiques qu'il enseigne durant huit ans.
Il est passionné de peinture et d'écriture.
Il passe 6 ans à New York, ses peintures et sculptures sont réunies au musée Solomon R. Guggenheim.
On peut voir se œuvres en différents lieux à travers le monde   : Biennale de Venise, Galerie Ott, Düsseldorf, Museum of Contemporary Art, Washington D.C (1998), Tinglado4 Mll de Costa, Tragone, Palais des Congrès, Grasse (2001), Société Générale Marocaine des Banques, Musée de Marrakech (2002)...
 Espace Bellville , Paris; Mohssem Culturel D'Asilah (2000), Musée de Marrakech (2003), Puerto de las Artes , Huelva; Borj Al Arabe Dubaï (2001)...
Mahi Binebine a publié plusieurs romans notamment : Le sommeil de l'esclave(1992) qui a reçu le prix Méditerranée , Cannibales (1999), L'écriture au tournant, Les Funérailles de lait (1994), L'Ombre du poète (1997), Pollens (2001) qui a obtenu le prix de l'Amitié Franco-Arabe ...
Il vit à Marrakech depuis 2002.
Visitez son site

samedi 6 février 2010

La formation politique dans un processus de transformation nationale : le défi bolivien

par Vinicius  MANSUR, Brasil de Fato-, 21/1/2010. Traduit par Pedro da Nَbrega, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala
La vaste légitimité donnée par les Boliviens au gouvernement du MAS-IPSP lors de l' élection présidentielle du 6 décembre 2009 a constitué une confirmation formelle de la suprématie du mouvement dirigé par Evo Morales dans le pays, marquant la fin de la dure polarisation imposée par la droite durant ces quatre dernières années. Se pose dès lors la question de la capacité de ce processus politique à consolider son projet pour le pays. Face à une tâche de telle ampleur, quel est le travail de formation politique qui se développe ?

La liste des défis pour ceux qui luttent pour la décolonisation de l’Etat, une révolution démocratique et culturelle avec aussi l’obligation de mettre en place une nouvelle Constitution – qui définit l’Etat comme plurinational et prévoit la coexistence des économies publique, privée et communautaire –, n’est pas mince. Les réflexions du Directeur-général de la Gestion Publique du Ministère de l’Economie et des Finances, membre du groupe d’intellectuels Comuna, Raul Prada peuvent aider à donner un aperçu de sa dimension : “Nous avons hérité de la colonie un ةtat, qui s’est certes modernisé, mais qui reste encore le grand colonisateur. Cependant, la Constitution nous demande de fonder une deuxième République. Comment dès lors assumer cette transition afin qu’elle soit transformatrice et non restauratrice ? Qu’entendons-nous par nations ? Comment sortirons-nous du multiculturalisme libéral ? Nous défendons un modèle social communautaire, mais comment y parvenir dans le contexte de l’économie mondiale capitaliste et avec un programme de gouvernement axé sur le développement, une restauration nostalgique des projets d’industrialisation des années 50 ?”Résultats de l'élection présidentielle
Pour Prada, le défi historique de l’actuel processus bolivien réside dans sa capacité à mêler le changement d’élite politique au changement de modèle d’ةtat, mais aussi à s’affranchir du pragmatisme politique dans lequel, tout au long de l’histoire, les gouvernements révolutionnaires de gauche se sont retrouvés enfermlés, ce qui a amoindri leurs visées transformatrices. C’est pourquoi il caractérise la situation actuelle comme préoccupante, dans la mesure où elle combine une “excessive centralité accordée au Pouvoir Executif” avec des carences en matière d“analyse des expériences, de compréhension théorique du processus pour le conduire et le diriger”.

Hétérogénéité
L’analyste politique Hugo Moldiz considère que le cabinet de Morales regroupe une bonne part “de ce qu’il y a de meilleur dans ce pays”, mais il attribue ce manque de clarté politique évoqué par Prada à l’hétérogénéité de sa composition. “Cela va de démocrates radicaux jusqu’à des dirigeants de sensibilité marxiste, en passant par toute une gamme de conceptions indigénistes, qu’il est raisonnablement possible de séparer en deux courants : l’un qui s’identifie avec la cosmovision andino-amazonienne et l’autre plus communautaire. Les éléments unificateurs sur lesquels tous se retrouvent sont l’anti-impérialisme et le nationalisme populaire-indigène. Mais il y a divers degrés d’anti-impérialisme. De ceux qui estiment que lutter contre l’impérialisme c’est lutter contre le capitalisme à ceux qui ne souhaitent qu’une plus grande autonomie face à l’ingérence des USA.”
Selon Moldiz, un des aspects positifs du scénario créé par l' élection du 6 décembre réside précisément dans la possibilité de voir ces contradictions dépasser les cercles gouvernants et alimenter un riche débat à l’intérieur des mouvements sociaux et dans l’ensemble de la société sur l’avenir de ce processus. “Néanmoins seule la formation politique peut contribuer à résoudre cette question et cela n’a pas constitué une préoccupation centrale jusqu’à maintenant”, précise-t-il.

La formation politique
Rafael Puente, responsable depuis trois ans de l’école de formation politique du parti MAS-IPSP reconnaît les faiblesses en matière de formation. Selon lui, au sein des bases d’appui de ce processus – qui se caractérise par une forte capacité de mobilisation populaire –, “se trouvent assez de détermination politique, de sentiment, d’instinct politique, enfin de tout ce dont on a besoin pour savoir ce que l’on ne veut pas. Mais il manque de la conscience politique pour définir ce que l’on veut effectivement c’est-à-dire pour déterminer une stratégie de pouvoir”.
Pour Puente, ce déficit dans la formation politique est l’illustration des séquelles culturelles issues de l'histoire de l’ةtat patrimonial bolivien, où prédominait l’idée que “si l’on entrait dans l’appareil d’ةtat, ce n’était pas pour le changer, mais pour y prélever sa part d’héritage”. Cependant, ce militant du MAS-IPSP pointe aussi les responsabilités des dirigeants du parti qui, une fois élus, “n’éprouvent plus la nécessité de se former” et ne s’approchent plus des écoles que “pour y prononcer des discours d’inauguration”.
Moldiz attribue, lui, les difficultés dans l’institutionnalisation de la formation au sein du MAS dans une bonne mesure au fait qu'il est né de la “forme mouvement”, où la préparation politique a moins de tradition si elle est comparée à la “forme parti”.
D’après Puente, si le sentiment que la formation doit constituer une priorité grandit, il n’existe pas de politique claire en sa faveur, ni même de budget spécifique. L’école du MAS est itinérante et ne dispose pas d’infrastructures physiques propres. Elle peut compter sur une liste de 90 professeurs, tous volontaires, dont 30 sont déjà intervenus. En deux ans et demi, neuf sessions de deux jours pleins se sont réalisées, avec des effectifs d’environ 35 jeunes à chaque fois. Tous ces cours se sont déroulés dans les zones urbaines de La Paz, Santa Cruz, Cochabamba, Sucre et Tarija. “Ils étudient des thèmes qui portent sur la réalité nationale, l’économie, l’histoire du pays, la nouvelle Constitution, le système des partis, selon une présentation qui n’est pas vraiment systématisée”, précise Puente. Ce mois-ci, les classes entament une deuxième phase dans ce cursus.


Un cours de l'école itinérante du MAS
Quelle éducation ?

La formation de dirigeants – “une invention des gringos qui nous aura causé bien du tort” – et de gestionnaires publics ne doit pas constituer la priorité d’une politique de formation, estime le Directeur de l’école du MAS. Le profil des militants qui doivent être formés correspond selon Puente à “des personnes dotées d’esprit critique, solidaires et au fait de leur réalité et c’est parmi ceux-là que se dégageront des dirigeants reconnus comme tels par les masses”.
Moldiz et Prada sont plus exigeants et défendent une école qui définit clairement “où commence et où finit la formation de véritables cadres”, dans le style “bolchevik”. “Il faut savoir s’inspirer des plus riches expériences de la gauche historique, pas forcément de tout son parcours, mais de l’ambition de disposer de processus de formation de militants qui intègrent des parcours systématiques d’études”, précise Prada. Moldiz cite un autre exemple dans ce sens : “Si des camarades émergent et sont identifiés comme des cadres potentiels de l’administration publique, et qui, plus qu’être des bureaucrates, sont perçus comme des cadres politiques, la décision la plus responsable par rapport à l’avenir consiste peut-être à mettre ces cadres en disponibilité pendant quelques mois, un an, afin qu’ils puissent se consacrer à des cours de formation politique intensive pour reprendre ensuite leurs postes”.
Outre des cadres disposant d’un haut niveau de préparation, cet analyste politique souligne qu'un deuxième axe doit exister dans la politique de formation, avec des initiatives de masse, notamment des instituts de formation et des séminaires, permettant une plus grande démocratisation des diverses influences présentes dans la base d’appui du gouvernement : le marxisme et ses divers courants, l’indigénisme communautaire et andin, etc.

Une nouvelle intellectualité
Au-delà de l’hégémonie électorale conquise, Moldiz considère “qu’une nouvelle suprématie politique ne pourra se construire que par le biais de changements profonds dans l’éducation formelle, informelle et par de nouveaux outils idéologiques”. “Nous pourrons ainsi réécrire notre histoire, mais nous avons besoin pour cela d’une nouvelle intellectualité. Le niveau académique et intellectuel doit passer d’une attitude romantique à une posture beaucoup plus active. ةcrire certes sur le processus, mais en se fondant autant sur ses zones d’ombre que de lumière, c’est-à-dire avec un esprit critique. Si nous disposons déjà d’une intellectualité émergente, indigène, paysanne, populaire et aussi des classes moyennes, elle souffre d’une faible visibilité. Même les médias publics continuent à interviewer toujours les habituels interlocuteurs”, dénonce-t-il.
Prada estime quant à lui que la création d’avant-gardes intellectuelles, issues des propositions des mouvements sociaux et qui y soient liées, doit se situer au cœur de la dimension historique du processus bolivien car il est indispensable de remplir le vide laissé par les avant-gardes de gauche qui sont entrées en crise suite à la chute du Mur de Berlin.