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dimanche 2 novembre 2008

Colombie : Le scandale des faux positifs

par Simone Bruno

"Cela a permis que quelques personnes puissent être mêlées à des crimes, crimes qui sont le résultat du complot entre des délinquants et des membres des Forces Armées ayant intérêt à assassiner des innocents pour donner l’impression que, dans cette région, on tient tête aux criminels –alors que les vrais criminels sont ceux qui s’associent avec les Forces Armées pour commettre ces crimes".

Cette déclaration surprenante n'a pas été faite par un défenseur des droits humains isolé qui crie dans le désert, mais par le Président de la République de Colombie Álvaro Uribe Vélez qui, selon la Constitution, est également le commandant suprême des Forces Armées.

La phrase s’est accompagnée de la mise à l’écart des Forces Armées de 20 officiers – y compris trois généraux - et sept sous-officiers. Fait sans précédent en Colombie.

Selon le Président, qui s’est adressé à la nation mercredi (29 octobre) à l’aube, accompagné par le Ministre de la Défense Juan Manuel Santos et le Général Freddy Padilla, chef d’État-Major des Forces Armées, les fautes des militaires seraient très graves. Une commission interne aux Forces Armées aurait prouvé la négligence, pour ne pas dire la complicité des 27 militaires dans le scandale des faux positifs, terme politiquement correct pour désigner quelques jeunes de la banlieue de Bogotá kidnappés et dont a ensuite annoncé la mort au cours d’un pseudo-affrontement avec l’armée.

Parmi ceux mis à l’écart, on trouve José Joaquín Cortés, commandant de la IIe Division, responsable de Santander, Nord de Santander et Arauca, le Général Roberto Pico, commandant de la VIIe Division basée à Antioquia, et le général Paulino Coronado, commandant de la 30e Brigade dans le nord de Santander, et sous la juridiction duquel on a trouvé enterrés dans des fosses communes plusieurs des jeunes kidnappés à Bogotá. Le même Général Paulino Coronado est apparu plusieurs fois dans les médias en déclarant que les jeunes étaient morts au combat et qu’il ne s'agissait pas de faux positifs.

"Comme cela se passe toujours avec le gouvernement Uribe, le problème ne commence à exister que lorsque le scandale arrive aux médias ", ont déclaré à ALAI certains défenseurs des droits humains.



"Militaires" ou "paramilitaires" ? La frontière n'est pas claire


Quelques heures seulement après la conférence de presse présidentielle, une autre conférence de presse a accompagné la présentation d'un rapport de la CCEEU (Coordination Colombie Europe USA) qui réunit plusieurs ONG qui font des recherches sur les violations des DOITS HUMAINS. Le rapport, intitulé : "Exécutions extrajudiciaires : une réalité que l’on ne peut cacher ", présente des données terrifiantes à ce sujet qui a été longtemps sous-estimé par le gouvernement et qui est la conséquence directe de la politique de sécurité démocratique du gouvernement. Selon la CCEEU, depuis le lancement de la sécurité démocratique en juin 2002 jusque juin 2007, on a constaté 955 cas d'exécutions extrajudiciaires commises par des agents de l'État, auxquelles il faut ajouter 235 cas de disparitions forcées. Un accroissement de presque 68% par rapport aux cinq années précédentes. Si les FARC sont considérées à juste titre comme l’ennemi public numéro 1 pour la détention de 700 Colombiens, une armée qui en tue plus de mille, comment doit-elle être considérée ?

Le rapport analyse aussi une série de données très intéressantes sur ce phénomène. Durant ces années en Colombie s’est développé un modèle persistant d'exécutions extrajudiciaires et d'impunité qui, avec le temps, a changé dans ses modalité. Maintenant les victimes ne sont plus des paysans d'organisations sociales accusés d'être des guérilleros, comme durant les premières années.



Santos, Padilla, Montoya : une belle brochette


Ces premiers faux positifs attiraient l'attention des médias et les protestations de plusieurs acteurs sociaux. Selon la CCEEU, les Forces Armées kidnappent maintenant des jeunes dans les quartiers marginaux des grandes villes, c'est-à-dire une population plus vulnérable dont la disparition n'attire pas l'attention. Ces jeunes sont emmenés vers des zones rurales où l’on simule une confrontation avec l'armée, puis sont éliminés et enregistrés comme membres de groupes émergents ou de criminalité commune. Ils sont ensuite enterrés dans des fosses communes sous X. Ceci suscite beaucoup moins d'attention de la part des médias, et a favorisé une impunité plus diffuse.

Les raisons de ces homicides sont les systèmes de stimulants et de récompenses mis en œuvre par le haut commandement. Chaque élimination de guérillero ou de criminel est généreusement récompensée en espèces et en congés. Pour cette raison s’est créé ce marché macabre de corps humains traqués, achetés et vendus au poids comme s'ils étaient des animaux. Pour certains militaires, la vie humaine d'un innocent vaut moins que quelques jours de congé.


Le rapport analyse aussi la structure d'impunité dont font partie les procureurs civils. Ceux-ci, violant des normes élémentaires, abandonnent les recherches et les procédures à la justice militaire et ne les assument pas au sein de l’appareil judiciaire civil. "Il existe des unités du ministère public situées à l'intérieur des garnisons militaires ou policières qui agissent en combinaison avec la Force Publique pour légaliser les opérations menées dans le cadre de la lutte contre-insurrectionnelle".

Les mêmes accusations arrivent aussi au Bureau du Haut Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme (HCDH) qui, dans son dernier rapport sur la situation des droits humains en Colombie, a reconnu "la persistance d'exécutions extrajudiciaires attribuées à des membres de la force publique, principalement de l'armée", indiquant en outre que " quelques caractéristiques sont communes aux cas dénoncés : le fait de présenter les victimes comme morts au combat, de changer la scène des faits avant la levée du cadavre et, dans la majorité des cas, de faire en sorte que la justice pénale militaire prenne en charge les enquêtes. Les enquêtes menées par les autorités sur certains de ces cas révèlent qu'elles pourraient être motivées par la pression quant à des résultats et l'intérêt de certains membres de la force publique à obtenir, à partir de ces résultats, une série d’avantages et de gratifications ".


Le rapport de la CCEEU sera présenté à la Cour Pénale Internationale (CPI) et à la Haute Commissaire des Nations Unies aux Droits de l’Homme, Madame Navi Pillay, qui a justement entamé mercredi sa tournée en Colombie.


En réaction à ces faits, l'opposition a demandé également la démission du général Padilla et du ministre Juan Manuel Santos – qui aspire à la présidence -, responsable direct de l'application du volet militaire de la politique de sécurité démocratique. Le parti du Pôle Démocratique a aussi demandé la démission du président Uribe comme commandant en chef de l'armée. Alirio Uribe, du Collectif d’avocats José Alvear Restrepo, rend également responsable le Général Mario Montoya, commandant de l'armée déjà accusé antérieurement de complicité avec les paramilitaires.




Effectivement, des responsabilités politiques doivent être établies. Le ministre paraît avoir ignoré volontairement les faux positifs. Il y a un mois seulement, il répliquait à la CCEEU : "Quelques personnes continuent à méconnaître la réalité et essayent de vendre la fausse assertion d'une politique gouvernementale des malnommées exécutions extrajudiciaires. C’est une pratique que nous avons découverte, une politique délibérée de certaines organisations : ce qu'elles veulent, ce sont des dénonciations pour augmenter et augmenter les chiffres. Ce sont des chiffres qui sont ensuite utilisés pour délégitimer les forces publiques ; et quand on va réellement vérifier ce que signifient ces dénonciations, on ne trouve rien. On trouve qu'il y a des personnes simplement intéressées à gonfler les chiffres pour ensuite les dénoncer comme s'il s’agissait de la réalité."


On se souvient encore de ces mots du Président Uribe lui-même, prononcés en juin 2007 contre quelques défenseurs des droits humains : "Maintenant la stratégie de la guérilla est autre. Chaque fois qu'on inflige une perte à la guérilla, ses coryphées[1] dans le pays et à l'étranger se mobilisent immédiatement pour dire que c’était une exécution extrajudiciaire. Mais les Forces Armées ont pris grand soin à ne pas donner lieu à ce que des membres des Forces Armées soient signalés comme étant en collusion avec des groupes paramilitaires".


Si le président avait écouté ces coryphées de la guérilla, au moins les 535 victimes qui, de janvier 2007 à juillet 2008, ont été transformées en faux positifs auraient peut-être pu être sauvées -selon la CCEEU.

[1] Coryphée : Celui qui dirigeait les chœurs dans les pièces du théâtre antique grec. Au figuré, celui qui se distingue le plus, qui est au premier rang : Pétrarque était le coryphée des poètes de son temps. (sensagent)


Qu'il abdique !


Source : El escándalo de los falsos positivos

Article original publié le 30/10/2008

Traduit par Thierry Pignolet et Fausto Giudice,
Tlaxcala

vendredi 18 juillet 2008

Dans la Colombie d'Uribe, la mort d'un communiste est un banal fait divers

Guillermo Rivera Fúquene a été assassiné.
C’est, dans la Colombie d’Alvaro Uribe et de sa politique de « sécurité démocratique » proclamée en 2002, un banal fait divers, dont vous ne trouverez aucune trace dans votre journal habituel : un homme disparaît un beau matin en pleine capitale, après avoir conduit sa fille à l’autocar scolaire. Sa famille, ses amis, ses collègues, ses camarades remuent ciel et terre pour le retrouver. En vain. Puis on le retrouve 86 jours plus tard, dans une tombe anonyme à 125 kilomètres de l’endroit où il vivait.
Selon les premiers éléments de l’enquête, Guillermo Rivera Fúquene a été assassiné et enterré sous X. le 28 avril dernier, six jours après son enlèvement dans le quartier d’El Tunal à Bogotá. Un témoin qui a préféré rester anonyme et ne pas déposer devant le procureur chargé de l’enquête a dit avoir vu une patrouille de police interpeller Rivera et partir avec lui. Des bandes de caméras vidéo de surveillance montrent une forte présence policière dans le quartier et au moment où il a disparu.
Guillermo Rivera avait 52 ans. Cet économiste travaillait depuis longtemps aux services du Contrôle financier*de la capitale et il était président du Syndicat des services publics de Bogotá (SINSERPUB). Il avait été actif dans la campagne contre le référendum de 2003 qui visait entre autres à la disparition de cet équivalent colombien de la Cour des Comptes. Rivera était aussi président de la junte d’action communale du quartier San Vicente de la localité de Tunjuelito, président du syndicat de copropriétaires de la résidence où il vivait et…militant politique.Rivera était un communiste. Membre du Parti communiste colombien depuis


plus de vingt ans, il militait au sein du Pole démocratique alternatif créé par le parti avec des sans-parti. Dans sa jeunesse, il avait été assesseur de conseillers municipaux élus de l’Union patriotique, ce mouvement né dans l’euphorie de « l’ouverture » lancée en 1984 par le président Betancourt , qui avait conduit des guérilleros des FARC à rentrer dans le jeu politique électoral. Cette aventure coûta cher à la gauche colombienne, qui eut 5 000 morts dans les années 80. Un vrai bain de sang.

Les proches et camarades de Rivera ont créé bien sûr un Comité dès la fin avril pour réclamer que la justice enquête sur cette disparition. Ils ont manifesté, fait des délégations, déposé des demandes d’habeas corpus (bien sûr rejetées).
Cela n’a servi à rien. Le 15 juillet, le corps de Guillermo Rivera Fúquene a été retrouvé dans un cimetière d’Ibagué. Loin de Bogotá, loin d’El Tunal où sa femme Sonia et ses deux filles savent que Guillermo ne rentrera plus à la maison.

*La Contraloría General de la República de Colombia a été créée en 1923, en remplacement de la Cour des Comptes, sur recommandation de la mission d’experts US dirigée par l’économiste de Princeton
Edwin Walter Kemmerer, à la demande du gouvernement colombien qui estimait avoir besoin d’aide pour savoir comment gérer le paiement par les USA de la perte de Panamá. Devenue une institution constitutionnelle en 1945, la Contraloría est aujourd’hui un organisme autonome et indépendant dont la fonction est de surveiller la gestion des revenus fiscaux de l’État et, plus généralement, la gestion de tous les fonds publics. Un des volets du référendum « pot-pourri » d’octobre 2003 concernait la suppression de cet organisme, mais Uribe connut un échec, puisque moins des 25% d’électeurs requis répondirent à son appel à voter.

Fausto Giudice, rédacteur de Basta !
La session finale du Tribunal permanent des peuples sur la Colombie a lieu du 21 au 23 Juillet à Bogotá. Lire ici