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samedi 29 octobre 2011

Amérique Latine - Croissance, stabilité et inégalités : leçons pour les USA et l’Europe

Les médias dominants et les personnes éduquées décrivent l’Amérique latine comme une région de fréquents coups d’État, de révolutions périodiques, de dictatures militaires, avec une alternance de booms et de fiascos économiques et la présence éternelle du Fonds Monétaire International (FMI) pour lui dicter sa politique économique.
A l’opposé, les mêmes faiseurs d’opinion, ainsi que leurs homologues universitaires, présentent les États-Unis et l’Europe comme des sociétés stables avec des croissances économiques régulières, une amélioration progressive des acquis sociaux, des compromis consensuels pour résoudre les problèmes et des pratiques fiscales saines.
Récemment, au cours de la plus grande partie de la dernière décennie, ces images sont devenues des dogmes idéologiques qui n’ont plus rien à voir avec la réalité. En fait, on peut dire que les rôles se sont inversés : les États-Unis et l’UE sont en crise perpétuelle et l’Amérique latine, au moins pour la plus grande partie, jouit d’une stabilité et d’une croissance qui fait envie (ou devrait faire envie) aux experts de Washington et aux commentateurs financiers. Ce ’renversement des rôles’ est reconnu par beaucoup d’investisseurs et de multinationales étasuniennes, européennes et asiatiques, alors même que les journalistes soi-disant respectables du Financial Times, New York Times et Wall Street Journal continuent de parler de la fragilité, du déséquilibre et d'autres failles de la région -tout en reconnaissant à contrecœur le dynamisme de sa croissance.

Les cercles progressistes sont aussi fautifs, car ils se concentrent sur les ’avancées’ des régimes de gauche mais ignorent les dynamiques souterraines qui affectent la plus grande partie de la région et perdent ainsi de vue les nouveaux points de conflit et de dispute.

Notre projet est de mettre en lumière ce qui oppose le "Nord" (États-Unis/UE) en crise au "Sud" (Amérique du sud) dont la croissance est soutenue. On se demandera s’il est possible de transférer l’expérience de l’Amérique du sud au nord et quels ’ajustements structurels’ seraient nécessaires pour extirper les États-Unis et l’UE de la spirale néfaste de la stagnation et des violents conflits qui ont caractérisé ces deux régions pendant la plus grande partie de la dernière décennie.

vendredi 1 janvier 2010

Une insolite banque anticapitaliste dans la Jungle Lacandone

Un projet de l’autonomie zapatiste
par Gloria MUÑOZ RAMIREZ. Traduit par Philippe Cazal, Tlaxcala



En ce 1er janvier 2010, 16ème anniversaire de l’insurrection zapatiste, Basta! salue ses frères et soeurs qui continuent leur combat exemplaire pour construire des alternatives au Chiapas.



« Il ne s’agit pas de faire des affaires. Il s’agit seulement de répondre à un besoin des villages et jusqu’à présent tout le monde est satisfait parce qu’on voit que ça marche et que l’on résout les problèmes de façon collective. »
La Realidad, Chiapas. Les villages zapatistes affrontent chaque jour de nouveaux défis pour rendre réelle l’autonomie de leurs territoires. C’est une histoire de succès et d’obstacles, de création, d’invention et de mise en pratique d’idées nouvelles. Il s’agit pour eux de perdre la peur de se tromper sur un chemin emprunté en 1994, qu’ils ont balisé avec la création des gouvernements autonomes en 2005 et qu’ils continuent à tracer tous les jours. Et tout cela sous la pression du harcèlement des militaires et des paramilitaires, de l’acharnement policier et des projets du gouvernement qui visent à diviser les communautés ; à quoi vient s’ajouter la pénurie à grande échelle que subissent les plus de 40 communes autonomes en résistance. L’autonomie se construit presque à partir de rien. Et c’est à partir de rien qu’est née, il y a plus d’un an, l’insolite Banque Populaire Autonome Zapatiste (Banpaz), dans la région de la jungle frontalière (1).
Il semble impossible d’atteindre l’autosuffisance dans des conditions de précarité extrême, mais ça ne l’est pas pour les zapatistes qui, assure Roel, du Conseil de Bon Gouvernement Vers l’espérance, « démontrent que l’on peut faire les choses différemment… imaginez, une banque anticapitaliste, sans ces messieurs les banquiers et dont les bénéfices sont pour le peuple ! »
Le siège du gouvernement autonome de la jungle frontalière est l’escargot (2) « Mère des escargots de la mer de nos rêves ». Il y a dans cette région quatre communes autonomes et c’est la première région à avoir mis en marche la banque populaire, une initiative qui s’appuie fortement, comme tous les projets autonomes, sur les décisions des assemblées communautaires. La conception de cette banque, les débats pour la définir, la prise de décision et sa mise en application sont le reflet de la pratique collective et démocratique qui prédomine dans les communautés indigènes zapatistes.
Le processus d’autonomie des bases d’appui de l’EZLN comprend des systèmes de santé, d’éducation, des projets de production, des moyens de communication et de nouvelles formes de commercialisation des produits, le tout dans des conditions précaires mais avec l’objectif majeur de mettre en pratique l’un des principes fondamentaux du zapatisme : celui de commander en obéissant, qui se traduit dans des formes de gouvernement dont les décisions s’appuient sur les consensus des villages. Mais rien n’est idéal ni sans problèmes. Il y en a « et beaucoup… ce qui se passe c’est qu’ici nous cherchons la solution à ces problèmes tous ensemble. Si quelque chose ne marche pas, nous n’en restons pas là. Nous cherchons à en sortir. Nous prenons la question au sérieux et nous finissons par aboutir. Tout le monde peut se tromper mais quand l’erreur est collective il n’y a pas de coupable… », explique Roel, responsable de l’organisation autonome qui achève son mandat à la tête du Conseil de bon gouvernement.
Et précisément l’un de ces problèmes c’est que bien qu’il y ait un système de santé autonome, celui-ci s’avère insuffisant pour la prise en charge de maladies graves et dans ce cas les patients doivent quitter leur village pour aller chercher une aide spécialisée et ils ont besoin d’argent pour payer le transport et les services médicaux. L’argent ils ne l’ont pas et ils cherchent quelqu’un à qui l’emprunter.

Il y a quelques années on a vu se profiler, dans les vallées de la jungle lacandone, le spectre de l’émigration. Des centaines d’indigènes, zapatistes ou non, ont quitté la zone à la recherche de travail. La baisse des prix de leurs produits agricoles et le recours aux intermédiaires pour leur commercialisation ont provoqué ce flux d’hommes, en majorité jeunes, vers les villes touristiques du sud du pays (Cancún et Ciudad del Carmen) et, bien sûr, vers les USA. Les devises ont commencé à arriver dans les communautés et quelques familles ont amassé un petit pécule avec lequel elles ont entrepris le commerce de l’usure ou « coyotage », comme on l’appelle dans la région.
La nécessité urgente d’argent pour affronter un grave problème de santé, d’un côté, l’augmentation du coyotage, de l’autre, ont donné de plus en plus de champ à l’abus des prêteurs, qui demandent un intérêt mensuel compris entre 15 et 20 %. Pris à la gorge, sans autre opportunité, les indigènes, quelle que soit leur affiliation politique, recourent à ces prêts. Mais les zapatistes ont commencé à rejeter cet état de fait et à « chercher comment sortir de cette situation ».
« Les membres des communautés se sont mis à débattre de la manière de résoudre le problème des emprunts. Ils ont commencé les assemblées en 2008 et village par village nous avons débattu de l’idée de créer une petite banque pour répondre aux besoins de santé urgents, aux cas graves que ne peuvent pas prendre en charge les services de santé autonomes », explique Roel.
Dans les cas d’urgence, ajoute-t-il, « il faut déplacer le malade pour qu’il puisse recevoir des soins spécialisés et comme on n’avait pas d’argent il fallait recourir aux coyotes. Ainsi naquit l’idée de créer plutôt une banque de prêt et le débat fut ouvert sur la façon de la construire. Les communautés décidèrent qu’il fallait percevoir des intérêts, mais qu’ils devaient être très faibles. Avec ces intérêts on augmenterait le fonds de la banque pour lui permettre de réaliser d’autres prêts. A la fin des débats on décida que l’intérêt serait de 2 % par mois.
Une fois décidé le taux d’intérêt pour des prêts liés à des motifs de santé, les assemblées discutèrent des prêts pour les projets collectifs, les coopératives et les sociétés. Et elles décidèrent un taux d’intérêt de 5 %. Au début on pensa aussi à des prêts pour des projets individuels, mais, explique le représentant du Conseil de Bon Gouvernement, « nous nous sommes aperçus que ces prêts étaient destinés purement et simplement à monter des affaires et nous les avons suspendus, ne restant en vigueur que les prêts pour des problèmes de santé et, dans un deuxième temps, les prêts pour des projets collectifs. L’important ici est qu’aucune décision n’est individuelle et que ce sont les villages qui analysent chaque stade et décident ce qui leur convient. »
C’est l’autorité de la communauté à laquelle appartient chaque demandeur qui décide et les villageois sont témoins. De cette façon, tout le village est informé que l’un de ses membres a sollicité de l’argent à la banque et qu’il doit le rembourser. Ceux qui demandent un prêt se fixent eux-mêmes le délai pour le rembourser, en fonction de leurs charges. Ce peut être six mois, un an ou plus, selon les possibilités de chacun. Les villages des autres communes autonomes sont également informés de chaque prêt ; il s’agit en effet, disent les autorités de la région, « que nous soyons tous engagés ».
Pour rendre possible la banque populaire, on a créé le fonds initial avec un apport de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) ; avec une partie des gains du transport collectif, qui est administré par le Conseil ; et avec un don venu de l’extérieur pour un enfant malade, « qui n’avait pas besoin de tout l’argent reçu et avec la famille et l’assemblée on a décidé que le solde serait versé au fonds collectif ». Ils ont également décidé que l’impôt que les villages encaissent sur les sociétés qui construisent les chemins qui passent par leurs communautés serait ajouté au fonds de la banque.
Dans ce projet, avertit Roel, « il ne s’agit pas de faire des affaires. Il s’agit seulement de répondre à un besoin des villages et jusqu’à présent tout le monde est satisfait parce qu’on voit que ça marche et que l’on résout les problèmes de façon collective. »
Pour les villages en rébellion, la Banque Populaire Autonome Zapatiste (Banpaz) « est, assurément, une partie de notre autonomie, dans laquelle nous pouvons créer nous-mêmes nos propres ressources économiques, nos aliments, nos services de santé et d’éducation, nos moyens de communication et nos systèmes de commercialisation. Nous le faisons avec chaque jour moins de dépendance vis-à-vis de l’extérieur, parce qu’au début (il y a déjà six ans), nous avons commencé avec davantage d’appuis extérieurs. Maintenant, nous sommes toujours plus indépendants et, par conséquent, toujours plus autonomes. »
De fait, ce projet est l’un des premiers projets de l’autonomie zapatiste dans lequel n’intervient aucun facteur ou aucune aide de la société civile nationale ou internationale. « Tout a été interne. Ce qu’il y a c’est que nous essayons jusqu’à ce que ça marche. Et si ça ne marche pas nous n’en restons pas là et nous cherchons à faire d’une autre manière », affirme Roel, avec la conviction et la fierté de quelqu’un qui a grandi pendant vingt-cinq ans avec la lutte zapatiste.
« La collectivité », affirme-t-il, « est la base et elle est ce qui nous rend le plus solides en tant que zapatistes ». Et dans ce processus, le Conseil de Bon Gouvernement de la jungle frontalière considère la participation des femmes aux travaux de l’autonomie comme l’une de ses plus grandes réussites. Avec leur prise en compte, dit-il, « la vie des villages a changé. Peu à peu nous le comprenons. Et ici tout a changé. »
Pour les garçons et les filles qui ont grandi dans l’autonomie, « la question de la participation des femmes ne se pose plus ». A une autre époque, admettent les membres du Conseil, « il aurait été impensable que les bénéficiaires des prêts du Banpaz soient des femmes et on en aurait uniquement fait bénéficier les hommes, mais maintenant on les leur attribue aussi à elles et elles en assument la responsabilité. »
Ici, affirment-ils, « tout est maintenant très différent ».
NdT
1) La jungle lacandone est située au nord-est du Chiapas, près du fleuve Usumacinta, qui marque la frontière avec le Guatemala.
2) « L’escargot » (caracol) est, pour chacune des cinq régions du territoire autonome zapatiste, le centre administratif, siège du Conseil de Bon Gouvernement.

Photo: Elpida Niku


Source :  Insólito banco anticapitalista en la Selva Lacandona
Article original publié en octobre 2009
Sur l’auteure

Philippe Cazal est membre de
Tlaxcala, le réseau international de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur et la source.
URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=9655&lg=fr

mercredi 1 octobre 2008

Comment échapper à la vraie-fausse monnaie de singe : les clubs de troc en Argentine

Une expérience utile de sécession économique
par Jorge ALDAO

En ces temps de “crise financière mondiale”, l’expérience argentine s’avère très instructive.
En Argentine, le recours aux « clubs de troc » a trouvé son origine dans la réaction à la l’application de la politique économique des années 90, qu’un Ministre des Relations Extérieures du gouvernement de ce pays avait définie comme étant une « relation charnelle avec les USA » (et évidemment, avec le FMI).
Ces “relations charnelles” avaient généré un déclin économique et social qui déboucha sur une crise et sur la chute du gouvernement élu du président Fernando De la Rúa en décembre 2001.
Cette situation complexe avait obligé Adolfo Rodríguez Saa, premier des 4 présidents, qui se sont succédés en 11 jours dans ces circonstances particulières, à déclarer le pays en cessation de paiement de la dette extérieure.
Le défilé de 4 présidents en l’espace de 11 jours, donne une idée de la décomposition institutionnelle du pays, accompagnée de mesures comme le « corralito » (le gouvernement empêchant les retraits bancaires afin d’éviter les « corridas bancaires »), la généralisation du non-paiement des prêts hypothécaires, les pillages dans les banlieues de Buenos Aires, des « cacerolazos » [manifestation bruyante au moyen de casseroles, de bassines, etc. sur lesquelles les protestataires frappent violemment] de plus en plus fréquents organisées par les épargnants contre les banques, le blocage des routes et des rues par des « piquetes » (piquets de chômeurs), et la manifestation qui dégénéra avec de nombreux morts au milieu de l’historique Plaza de Mayo [Place de Mai], poussant De la Rúa à renoncer à la présidence.
C’est donc bien avant, pendant la décennie des années 90 et jusqu’à 2002, que nous autres Argentins avons vécu et subi ce que le monde développé est en train de subir aujourd’hui avec la crise financière mondiale, car l’Argentine avait déjà une économie virtuellement dollarisée, il n’y avait ni argent ni crédit et un taux de chômage très élevé.
Mais finalement, ce fut un avantage, comme ce le fut pour la Russie lorsque sa crise économique avait abouti à une cessation de paiement de la dette souveraine de ce pays.
Car dans les deux cas, le fait d’avoir d’extrêmes difficultés à recourir au financement extérieur, a forcé les deux pays à sortir de la crise en usant de leur ressources intérieures, ce qui pour l’Argentine, signifie aujourd’hui un montant relativement bas de la dette extérieure (bien que la dette intérieure soit élevée).
C’est pour cela qu’après 2002, lorsque l’Argentine est entrée dans une étape de forte croissance avec une diminution du chômage (stimulée par la hausse des prix des produits de première consommation] les « clubs de troc » ont perdu l’importance qu’ils avaient eu dans les périodesments les plus critiques.
Et même si aujourd’hui, ils connaissent un certain regain, ce n’est pas dû à la crise financière mondiale et à ses conséquences pour l’Argentine (qui parvient à les amortir) mais plutôt à cause du gouvernement pseudo-progressiste de Cristina Fernández de Kirchner, qui recule sur le secteur économique et privilégie, plus que son époux, (l’ex-président Néstor Kirchner) « l’option préférentielle pour les plus riches » (pour paraphraser le Concile Vatican II et la Théologie de la Libération) et les grandes entreprises à qui elle verse toutes sortes d’aides et de subventions.
De toute façon, l’expérience argentine des « clubs de troc » garde toute sa valeur pour les habitants des pays dans lesquels circule la « monnaie de singe »(dinero trucho*) ; en Argentine on parle de « cuasimonedas », « presque-monnaies » (les tickets utilisés par certaines entreprises pour payer une partie du salaire font partie de ces cuasimonedas). Dans les pays frappés par taux élevé du chômage dont les familles manquent de liquidités, les « clubs de troc » ont toute leur utilité.
Dans cette expérience de lutte, il est bon de rappeler une autre remarquable facette ; lorsque la classe moyenne s’aperçut que son épargne et ses dépôts bancaires étaient en train d ‘être confisqués, c’est dans la rue qu’elle descendit manifester en frappant sur des casseroles et en faisant coïncider ses actions avec les manifestations des piqueteros chômeurs autour d’un même slogan « piquet et casserole, un seul combat» ("piquete y cacerola, la lucha es una sola")
Mais cette « romance » entre, d’un côté, la classe moyenne spoliée par les banques et de l’autre les ouvriers sans emploi à cause des délocalisations des usines, n’a guère duré. Dès lors que les caceroleros étaient parvenus à récupérer leur épargne, leur slogan unitaire fut oublié. Ils se sont retournés contre les piqueteros en se plaignant qu’ils barraient les routes et empêchaient la libre circulation. Oubliée aussi, la violence de la part de cette classe moyenne - lorsque le gouvernement avait inventé le « corralito » - déferlant contre les banques et leurs employés ; (Ils en étaient arrivés au point de frapper et de cracher à la figure des employés des banques qui ne pouvaient faire autrement que de leur refuser le paiement de leur épargne. La destruction des façades de certaines banques faisait également partie de leur violence).


Les clubs de troc
En Argentine, c’est en 1995 que les clubs de troc prennent formellement naissance, lorsqu’un groupe de personnes (qui depuis un certain temps déjà, se réunissaient au sujet des problèmes écologiques dans leur zone, située à Bernal, une commune de la banlieue de Buenos Aires) décida de prendre à bras le corps le problème du chômage qui excluait, de facto, leurs voisins, du marché formel, par manque de revenus leur permettant de subsister.
Cette exclusion provoquée par le chômage brutal n’était pas seulement la conséquence de la délocalisation, vers le Brésil ou la Chine, des usines argentines, mais également de l’implantation à grande échelle des chaînes de supermarchés qui achetaient massivement leurs produits à l’extérieur, acculant à la fermeture les petits commerces qui achetaient et vendaient des produits du pays.
En outre, la situation de la population s’aggravait – même celle qui travaillait dans les administrations provinciales et municipales – puisque la politique économique avait déjà privé de finances ces administrations locales qui avaient pallié leur défaillance, en émettant des « bons de dette publique » avec lesquels ils s’acquittaient d’une partie des salaires mensuels déjà très bas, des employés publics.
Cependant, beaucoup de commerces n’acceptaient pas cette « cuasimonedas » (avec ces noms curieux de produits telluriques, tels les« Patacones », « Quebrachos » et « Federales » ou des noms techniques comme « Lecop », « Lecor », « Bocanfor », « Bocades » etc…) de la part de la population à faibles revenus qui souffrait de manques sérieux, vu que ces bons représentaient jusqu’à 30% de la monnaie en circulation dans le pays, mais bien qu’ils étaient acceptés avec prudence dans la province qui les avaient émis, ils étaient refusés dans le reste de l’Argentine.
Face à cette situation – que les créateurs du Club appelaient compétence darwinienne – ils ont imaginé une association de pronsommateurs (« prosumidores »), c'est-à-dire des producteurs consommateurs, une idée attribuée à Alvin Toffler.
Pourtant, de ce concept, pronsommateurs, ils éliminaient l’aspect néocapitaliste qui se nourrit en profitant des avantages de la mondialisation et du développement cybernétique pour que les consommateurs soient, en même temps, les collaborateurs dans la conception ou la production, avec en retour, des miettes pour leur travail, et les plus grands bénéfices pour ceux qui détiennent le contrôle du processus.
Les fondateurs des clubs de troc rappelaient cette phrase d’Henry Ford « si je ne paye pas correctement mes employés, peu d’entre eux pourront acheter mes voitures ». Ils signalaient qu’un employeur se faisait une idée fausse, s’il remplaçait 100 ouvriers par un système industriel robotisé sans comprendre que si tous les industriels agissaient de même, cela engendrait des millions de chômeurs, et que marché pour les produits de ces entreprises disparaîtrait, puisque personne ne pourrait acheter leur production.
Autrement dit, à l’origine du Club de Troc, il y a la conception écologique de l’équilibre entre la nature et l’être humain qui ensuite s’applique à une conception de l’économie dans laquelle on cherche l’équilibre entre producteurs et consommateurs.
Les clubs du troc n’ont aucune affiliation politique ni religieuse, ils fonctionnent seulement sur la base de membres pronsommateurs.
De plus, leur organisation structurelle est horizontale, sans hiérarchie ni permanents payés, chaque pronsommateurs a le droit d’entrer et de sortir du club comme il le désire. Il suffit que chacun respecte l’un des douze principes du Réseau Global du Troc, à savoir la rotation permanente des rôles et des fonctions afin de diminuer les risques de bureaucratisation.

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