Affichage des articles dont le libellé est Chávez. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Chávez. Afficher tous les articles

mardi 20 septembre 2011

La Libye, le chaos et nous

par Santiago Alba Rico, 20/9/2011. Traduit par Fausto Giudice
La dernière semaine d'août, après l'entrée des rebelles à Tripoli, un cri de soulagement et de joie a éclaté dans le monde arabe. Au Yémen et en  Syrie les manifestations populaire contre les dictatures d'Ali Saleh et Bachar Al Assad se sont multipliées et intensifiées à la lumière de cette victoire que tous les peuples de la région vivaient comme la  leur. En Tunisie,  les 22 et 23 août, des réfugiés libyens et des citoyens  tunisiens ont  célébré la chute de Kadhafi  dans les rues de la capitale, mais aussi à Sfax, Gabès et Djerba. Même les partis de gauche se sont joints à la célébration. Ainsi, le Parti communiste des ouvriers de Tunisie, d’ Hamma Hammami, un des opposants les plus persécutés par le régime de Ben Ali, a diffusé le 24 août une déclaration félicitant "le peuple frère de Libye pour sa victoire sur le régime despotique et corrompu de Kadhafi, en espérant que désormais le peuple libyen pourra décider de son propre destin, récupérer ses libertés et ses droits et construire un système politique fondé sur la souveraineté qui lui permet te de reconstruire son pays, de mobiliser ses richesses  au profit de tous les citoyens et d'établir des profondes relations fraternelles avec les peuples voisins. " Au cours des six derniers mois, dans toutes les capitales arabes où les gens protestaient contre les dictateurs locaux, souvent au péril de leur vie, on a organisé des manifestations de solidarité avec le peuple libyen ; que cela nous plaise ou non, alors qu’il s’agit de l'une des régions les plus anti-impérialistes du monde, il n'y a eu aucune protestation contre l'intervention de l'OTAN.

Ces derniers mois, j'ai parfois eu l'impression que tandis que la droite colonise et bombarde le monde arabe, la gauche (une partie de la gauche européenne et latino-américaine) lui explique quand, comment et de qui il doit se libérer. Je ne vais pas entrer dans la polémique très vive  qui a fracturé le camp anti-impérialiste ;  je veux juste remarquer que le seul endroit où cette polémique n’a pas eu lieu  a été curieusement celui où les événements sont survenus. Alors que la gauche occidentale échangeait des gnons à propos de d'intervention de l'OTAN, les peuples arabes, accompagnés par une gauche régionale que  ni l'Europe ou l'Amérique latine n’ont écoutée, se sont consacrés à lutter contre les dictatures avec des moyens et dans des conditions qu’aucune analyse marxiste n’aurait prévu ni même souhaité. Le fait est que les puissances occidentales ne s’étaient  pas non plus attendues à ce qui s’est passé ni ne l’avaient souhaité  et le résultat de leur improvisation bâclée, aussi hypocrite que diligente, est encore une inconnue.

Une des erreurs dans l'analyse schématique d'un secteur de la gauche occidentale (aussi occidentale en cela que le sont les bombes de l’Alliance atlantique) a consisté à attirer l'attention sur les intérêts euro-usaméricains en Libye, comme si ces intérêts n’avaient pas été assurés sous Kadhafi et comme si, de toute manière, une intervention était la conséquence nécessaire d’une énumération d’intérêts. On n’intervient pas où et quand on veut, mais où et quand on peut. Les intérêts motivent sans doute une intervention militaire, mais ne la rendent pas forcément possible. Dans le cas de la Libye, à mon avis, ce sont deux facteurs qui l’ont rendue possible.

La première est qu'il s’agissait, comme l'ont immédiatement  reconnu les peuples et les gauches  arabes, d’une cause juste. La révolte populaire qui a commencé à Benghazi et a avorté dans le quartier de Fachloum  à Tripoli le 17 Février, était le prolongement, avec une égale légitimité et spontanéité, des révolutions en Tunisie et en Égypte. Jean-Paul Sartre a écrit en 1972 que " le pouvoir utilise la vérité quand il n’y a  pas de meilleur mensonge." Dans ce cas, aucun mensonge n’était mieux que la vérité elle-même:  le "tyran monstrueux" était un monstrueux tyran et les "rebelles libyens" étaient réellement des rebelles libyens. L’Occident utilisant la vérité pour sa propagande, la gauche schématique - très loin ou avec peu de connaissance de la région -, est tombée  dans le piège et s’est mise à répéter candidement face à celle-ci, un tas de mensonges et de demi-vérités, offrant à ceux qui bombardaient une cause juste et assumant l’ignominie  de défendre une injustice.

Le deuxième facteur a trait à l'isolement du régime Kadhafi. Mis à part le Nicaragua et le Venezuela, très éloignés de la scène, les seuls amis qu’avait Kadhafi dans le monde étaient quelques dictateurs africains et quelques impérialistes occidentaux. Une fois qu’il eut été abandonnée par ces derniers, aucun État  ayant un poids géostratégique - ni la Ligue arabe, ni la Chine ni la Russie – n’allait opposer de résistance à l'intervention de l'OTAN. Contrairement à ce qui se passe pour la Syrie, un nœud d’équilibres très sensibles dans lequel Bachar Al Assad vend la «stabilité» tous azimuts tout en tuant impunément des milliers de révolutionnaires, Kadhafi et son régime ne représentaient rien dans la région. Au contraire, tous les intérêts, y compris politiques, le rendaient vulnérable: plus que le pétrole, il faut compter parmi les facteurs déclencheurs de l’ intervention de l'OTAN les pressions de l'Arabie Saoudite sur les USA, très réticents à une intervention, et l' occasion pour la France de retrouver du prestige dans son  " arrière-cour " naturelle, l'Afrique du Nord, après la claque prise en Tunisie et en Egypte, où le soutien à Ben Ali et Moubarak (avec le scandale des vacances payées de ses ministres) avait mis Sarkozy complètement hors jeu.

L'autre erreur commises par certains secteurs de la gauche a à voir précisément avec leur schématisme ou plutôt, leur monisme. Les peuples et les  gauches arabes, risquant leur vie sur le terrain, ont compris d’emblée l'impossibilité d'échapper à l'inconfort d'analyse s’ils voulaient renverser leurs dictateurs. Ils ont su qu’il fallait affirmer de nombreux faits en même temps, dont certains contradictoires entre eux.  Dans le cas de la Libye, ces cinq ou six faits sont les suivants: Kadhafi est un dictateur, la révolte libyenne  est populaire,  légitime et spontanée ; elle  est immédiatement infiltrée par des opportunistes, des libéraux pro-occidentaux et des islamistes ;  l'intervention de l’OTAN n’a jamais eu d’objectif humanitaire, l'intervention de l'OTAN a sauvé des vies ; l'intervention de l'OTAN a provoqué  la mort de civils ; l'intervention de l'OTAN menace de transformer la Libye en un protectorat occidental. Que faisons-nous de tout  ça? Nous pouvons laisser de côté la realpolitik pour  aller au réalisme et  tenter d'analyser les nouveaux rapports de forces dans le contexte d'un monde arabe en plein  processus de transformation. Ou bien nous pouvons affirmer Un Seul Fait – monisme - et soumettre tous les autres à la cravache négationniste.  Ainsi, si nous parlons seulement de l'intervention de l'OTAN, avec ses crimes et ses menaces, nous sommes immédiatement contraints par une logique symétrique qui nous éloigne toujours plus de la réalité, de nier le caractère dictatorial de Kadhafi et d’affirmer, au contraire, son potentiel émancipateur et anti-impérialiste ; à nier le droit et la spontanéité de la révolte libyenne et affirmer, par ailleurs, sa dépendance mercenaire d'une conspiration occidentale. L'inconvénient de cet exercice de monisme est qu’il  laisse de côté précisément les données qui comptent le plus pour les peuples et les gauches arabes et devraient être le plus importantes pour les  anti-impérialistes du monde : l'injustice d'un tyran et la revendication de  justice du peuple libyen.
Le  monisme simplifie les choses là où elles sont très-très-compliquées. L’OTAN elle-même est consciente de cette complexité, comme en témoigne le fait que, comme l’a rappelé Gilbert Achcar,  elle a bombardé très peu la Libye, en vue de prolonger la guerre et d’essayer de gérer une défaite du régime sans vraiment rompre avec lui ; c’est-à-dire le contraire de ce que demandait  le peuple libyen. Le conflit entre l'OTAN et une partie des rebelles est manifeste, comme il l’est entre les rebelles et le groupe dirigeant  du CNT. Nous avons entendu ces derniers jours les dénonciations très agressives, visant à la fois les USA et l’ Angleterre, Mustafa Abdoul-Jalil et Jibril Mahmoud, et émanant d’ Abdelhakim Belhaj et Ismaïl  Salabi, les commandants rebelles liés à l'islamisme militant. Comme en Tunisie et en Égypte, les islamistes sont bien organisés et ont une  force, mais ce ne sont pas eux qui ont initié les révoltes. Il est très triste de voir tout d'un coup certains secteurs de la gauche rejoindre le chœur de la «guerre contre le terrorisme» et de la «menace d'Al Qaïda », alors que les révolutions arabes ont révélé que ce courant avait une influence très faible  sur la jeunesse arabe. Quelles que soient ou qu’aient été les relation entre Al Qaïda et le Groupe combattant islamique libyen, les déclarations publiques de ses dirigeants en faveur d’ un "État civil" et d’une "véritable démocratie",  très peu crédibles,  démontrent une grande connaissance du courant principal à l’œuvre  dans la région aujourd'hui. Les gens de gauche devront peut-être se faire à l’idée  que le monde arabe va inévitablement être gouverné par l'Islamisme dans les années à venir  - si on l’avait laissé gouverner il y a 20 ans, aujourd’hui il s’en serait libéré - mais la visite triomphale d’ Erdogan en Égypte, Tunisie et Libye indique que l'Islamisme ne sera  plus celui du djihad et des attentats-suicide,  comme on le voulait dans l'UE et aux USA, mais un «islamisme démocratique», dont les  limite, de toute manière, se révéleront aussi rapidement aux yeux d'un population excédentaire de jeunes de plus en plus intégrée dans les  réseaux d'information mondiaux.

Quoiqu’il en soit, la gauche, qui n’a ni armes ni argent,  devrait oser parler seulement après avoir imaginé ce qu’elle en aurait fait, si elle en avait eu – des armes et de l’argent.  Les aurait-elles donnés à Kadhafi ? Ou bien aux rebelles, anticipant ce qu’a fait l'OTAN? Ce que la gauche occidentale doit savoir, c’est qu’en soutenant  Kadhafi, elle ne soutient pas Chávez (contrepoint démocratique du tyran  libyen, malgré ses déclarations absurdes), mais Aznar et Berlusconi, et, pire encore, Ben Ali et Moubarak. La gauche arabe, très réaliste, sait ce qu’aurait signifié une victoire de Kadhafi pour le printemps arabe toujours en cours. N'oublions pas que Kadhafi a soutenu le dictateur tunisien après son départ, a menacé son peuple et a cherché à déstabiliser ses  nouvelles institutions pour remettre la famille Trabelsi au pouvoir jusqu'à ce que, justement, la révolte  populaire libyenne du 17 Février fasse échouer tous ses plans. L'étouffement par le sang et le feu de la révolte libyenne aurait mis en péril les acquis révolutionnaires de la Tunisie et de l'Égypte,  encouragé une répression encore plus grande au Yémen et en Syrie et congelé toutes les protestations qui refleurissent  au Maroc, en Jordanie et à Bahreïn. On ne peut pas –vraiment pas – être en même temps en faveur des révolutions arabes et de Kadhafi. Paradoxalement, ceux qui soutiennent Kadhafi  appuient sans s’en rendre compte l’offensive contre-révolutionnaire de l'OTAN en Afrique du Nord.

Peut-être faut-il préférer un ordre mauvais, pourvu qu’il soit invincible, à un désordre ambigu dans lequel il existe une possibilité de vaincre, même si c’est à long terme ; peut-être eût-il été préférable que ce lourdaud de Mohamed Bouazizi  ne s’immole pas, mettant le feu à toute la région, nous qui étions si tranquilles ; peut-être aurions-nous préféré que les peuples arabes ne se soulèvent pas s’ils ne sont pas  capables d’être marxistes et si à la fin, cela ne sert à rien ou seulement à ce que l’Islam règne ou qu’une poignée d’humiliés et d’offensés respirent un peu. Mais ce n’est pas nous qui décidons. Ce qui est sûr, c’ est que les peuples arabes, y compris celui de Libye, ont décidé de se débarrasser des dictatures les plus longues sur la planète, "dégelant" une région du monde pétrifiée depuis la Première Guerre mondiale et condamnée encore et toujours à servir des intérêts étrangers ; et en  décidant cela, ils l’ont remise dans le « courant central de l’histoire ». Bien sûr, on peut se laisser aller à éprouver des nostalgies de la guerre froide ; on peut se rassurer en voyant des conspirations des méchants habituels de toujours,  en s’épargnant ainsi l’effort de se rapprocher de nos semblables sur le terrain et d’analyser soigneusement les nouveaux acteurs qui interviennent sur la scène du monde. On peut faire des discours au lieu de faire de la politique, et faire des remontrances aux Arabes au lieu d’apprendre d’eux.  Ou bien alors on peut essayer d’être solidaires des peuples qui en ce moment essaient d’en finir avec une histoire ou d’en commencer une nouvelle ; avec ceux qui, comme en Syrie, au Yémen, à Bahreïn, essaient de secouer le joug de leurs dictateurs et avec ceux qui, comme en Tunisie, en Égypte et en Libye, doivent tenter de se libérer, dès maintenant, de diverses formes d’intervention étrangère.

dimanche 5 avril 2009

Chimborazo

Le programme ambitieux d’Hugo Chávez : la nouvelle monnaie mondiale, « utopie tricontinentale » en voie de réalisation
par Fausto Giudice, 5/4/2009
Das ehrgeizige Program von Hugo Chavez: das neue Weltgeld – eine ”trikontinentale Utopie” nimmt Gestalt an

Tandis que les Grands de ce monde étaient réunis à Londres (G20) puis à Strasbourg (OTAN), le président vénézuélien Hugo Chávez était en tournée au sud de la planète. Étapes principales de sa tournée : Téhéran, Tokyo et Pékin. Dans un
entretien téléphonique avec Walter Martínez, l’animateur de l’émission Dossier du Canal 8 de la Venezolana de Televisión, depuis Téhéran, le 3 avril, Chávez a expliqué l’enjeu « géostratégique de haut vol » de ce voyage, effectué à bord d’un avion cubain prêté par Fidel et Raúl Castro – comme il le raconte dans l’entretien – après que l’ avion présidentiel eut subi une avarie à cause d’un oiseau (un perroquet) qui s’était introduit en plein vol dans un des moteurs de l’avion.
Voici l’essentiel des informations données par Chávez :

- Accords avec l’Iran. Le Venezuela et l’Iran ont signé des accords pour la création d’une entreprise minière commune pour exploiter de manière rationnelle et durable les gisements de cuivre, d’or, de pierres précieuses et d’autres minerais vénézuéliens, qui font aujourd’hui l’objet d’exploitation sauvage et de contrebande. Les deux pays vont aussi créer une entreprise commune de fabrication de produits pharmaceutiques : médicaments génériques, traitement du SIDA, de la diarrhée, vaccins animaux etc. En outre, ils vont lancer une entreprise de pisciculture commune, s’appuyant sur le savoir-faire iranien, développé aussi bien dans la Caspienne que dans le Golfe Arabo-Persique. Enfin, Chávez a annoncé que le président Ahmadinejad viendra au Venezuela en mai prochain, dans le cadre d’une tournée latinoaméricaine. Mais l’accord le plus important porte sur la création d’une banque binationale irano-vénézuélienne avec un capital de départ de 1600 millions de dollars.

Inauguration de la banque irano-vénézuélienne

- Voyage au Japon. Après Téhéran, Chávez se rend à Tokyo. Le Japon, explique-t-il, est un consommateur de millions de barils de pétrole et représente l’une de grandes puissances économiques de la planète. Le Veneuzela a essayé de développer les relations avec lui depuis 10 ans, mais l’Empire avait mis des bâtons dans les roues. Le Veneuzela et le Japon vont signer un accord energétique qui débochera notamment sur des investissements japonais dans l’exploitation du gisement pétrolier du bassin de l’Orénoque, l’un des plus importants du monde.
- Voyage en Chine. Après Tokyo, Pékin. « La Chine », dit Chávez, » est la grande puissance économique du XXIème siècle. Les liens avec elle sont d’une grande importance géostratégique. Nous allons renforcer les liens avec la Banque d’investissement chinoise, qui est la plus grande banque du monde. Elle va investir 4 000 millions de dollars au Venezuela. »
- Vers la nouvelle monnaie mondiale
Puis Chávez enchaîne sur le thème principal qui lui tient à cœur : la création d’une nouvelle monnaie mondiale : « Au sommet du G20 à Londres, la Russie et la Chine ont proposé la création de cette nouvelle monnaie mondiale. Obama leur a répondu que ‘le dollar est la monnaie du futur’. Mais ça n’est que la monnaie de l’Empire. Nous allons changer ça. La nouvelle monnaie mondiale a déjà l’appui de la Russie, de la Chine, de pays d’Afrique et du Moyen-Orient. Cette nouvelle monnaie va finir par s’imposer, même si cela ne plait pas à Washington, Londres et Bruxelles. Cette utopie tricontinentale est en voie de réalisation. Lorsque j’en avais aprlé il y a dix ans au président chinois Yang Zhe Min, il l’avait répondu, en bon Chinois : ‘Commençons par les petites choses’. Moi, évidemment, en bon Sudaméricain, je pratiquais l’utopisme magique, dans l’esprit de Bolivar quand il disait : ‘faisons le chimborazo*’
Le rêve est en train de se réaliser, pas d’en haut, ni au sein de l’ONU, ni au sein du G77, ni même au sein des Non-Alignés, qui vont se réunir au Caire en juillet prochain. Non, ça va se faire depuis le bas, par des accords bilatéraux, trilatéraux, au sein des groupes régionaux du bloc latinoaméricain, du bloc africain, moyen-oriental, asiatique. Cette monnaie va se créer comme un réseau de nouvelles monnaies d’échange régionales. Nous allons lancer incessamment le sucre, la nouvelle monnaie sudaméricaine, au sommet de l’ALBA qui va avoir lieu à Caracas après la Semaine sainte. Ce sera un système régional de compensation des échanges. L’Iran et le Venezuela travaillent sur une monnaie d’échange entre eux. La Chine et la Russie ont la possibilité de créer une monnaie de réserve. Comme disait Victor Hugo : ‘Il n’y a rien de plus puissant que l’idée dont le temps est arrivé.’
En 2000, à New York, j’avais été nommé coordinateur d’une des cinq tables continentales du Sommet du millénaire. Et je me souviens de cette phrase historique prononcée par Fidel, qui y participait : « Jamais dans le monde, les grands problèmes n’ont été résolus autrement qu’au prix de grandes crises ». Ce fameux « Nouvel ordre international » dont a commencé à parler dans les années 70, est en train de se mettre place, pas d’en haut mais d’en bas. »
Enfin, Chávez déclare qu’il attend de voir ce qu’Obama aura à dire aux nations américaines lors du 5ème Sommet des Amériques, à Port-of-Spain du 17 au 19 avril : « Je suis le premier à désirer un changement dans les relations entre le Venezuela et les USA, dans le respect mutuel. »

* Le Chimborazo est le plus haut sommet des Andes (6267 m.), situé près de Riobamba en Équateur. Allusion à un texte célèbre de Simón Bolivar,
Mi delirio sobre el Chimborazo.

Lire aussi
ALBA et SUCRE : vers la création de la première zone monétaire hors FMI - Et si l’Amérique au Sud du rio Grande donnait l’exemple ?, par Michel Porcheron

samedi 12 juillet 2008

Le «one man show» colombien du président Sarkozy: une saison très courte

James PETRAS, 7 Juin 2008

Il nous a paru utile de publier cet article, écrit en mai 2008 et publié en juin 2008, un mois environ avant la libération ultra-médiatisée d’Ingrid Betancourt, à laquelle Nicolas Sarkozy et son gouvernement ont été totalement étrangers, afin de rafraîchir certaines mémoires défaillantes. Lire aussi du même auteur la lettre ouverte à Nicolas Sarkozy sur le même thème (décembre 2007).

Le président français Sarkozy a été propulsé à deux reprises à l’avant scène des mass médias internationaux en annonçant sa détermination à libérer la franco-colombienne, Ingrid Betancourt, captive du mouvement colombien de guérilla, les Forces armées révolutionnaires de Colombie - Armée populaire (FARC-EP). Emboîtant le pas à Hugo Chávez, dont les négociations réussies fin décembre 2007 - début janvier 2008, ont conduit à la libération unilatérale par les FARC de quatre captifs, Sarkozy déclarait qu’il s’impliquerait directement pour libérer Ingrid, même s’il devait risquer un voyage dans la jungle colombienne et gravir ses montagnes.1



Une fois les caméras de télévision éteintes, Sarkozy chargeait son ministre des Affaires étrangères, Bernie [diminutif pour Bernard en anglais - NdlT] Kouchner de négocier avec les FARC par téléphone mobile à longue distance. Les antécédents de Kouchner, ardent soutien de la guerre US contre l'Irak (son premier voyage officiel après sa nomination aux Affaires étrangères a été d'aller en Irak annoncer son soutien aux troupes étasuniennes), inconditionnel soutien depuis toujours de la guerre d'Israël contre les Palestiniens, y compris la guerre génocidaire contre la bande Gaza palestinienne, Administrateur civil et Haut représentant de l'ONU pour le Kosovo lors du nettoyage ethnique de 200.000 Serbes du Kosovo à la fin des années 1990, le discréditaient pourtant d'office comme interlocuteur des FARC. Kouchner établissait le contact par téléphone avec le dirigeant et négociateur des FARC, Raul Reyes, et joignait le président Chávez et le président Correa de l'équateur… La CIA et les services secrets colombiens épiaient les conversations téléphoniques de Kouchner avec Reyes, à l'insu ou non de Bernie2. Reyes (inconscient peut-être du rôle de Kouchner) négociait en toute bonne foi, promettait de relâcher Ingrid Betancourt et d'autres prisonniers contre la promesse de libération réciproque par le gouvernement Colombien de 500 membres et sympathisants des FARC emprisonnés. Entre temps le gouvernement colombien continuait ses opérations militaires brutales dans la campagne où des centaines de villageois suspectés de sympathie pour les FARC étaient massacrés. Le but déclaré du président colombien étant de «libérer» militairement les prisonniers3. L'impossibilité pour Sarkozy de convaincre Uribe de négocier et la réticence de Kouchner à mettre la pression sur ce dernier, ont causé l'échec de la mission humanitaire.


Un mois plus tard, Sarkozy convoquait une fois de plus les médias internationaux et lisait une lettre adressée au dirigeant Manuel Marulanda exigeant qu’il libère immédiatement Ingrid, faisant sinon l’objet de l’opprobre de la communauté internationale et risquant la mise à l’index de l’opinion mondiale pour crime contre l’humanité4. Une fois de plus les médias couvraient sa déclaration, accompagnée de photos retransmises partout dans le monde. Inutile de dire que tel un chef d'orchestre menant seul la représentation «humanitaire» de la libération d'Ingrid Bétancourt, Sarkozy a considéré gênant de mentionner les exigences des FARC, qui demandaient un échange de prisonniers, ainsi que l'instauration d'une zone démilitarisée pour engager les négociations. Le silence du Maestro Sarkozy sur la campagne de bombardements poursuivie par le président colombien Uribe (et du président US George Bush) dans la campagne colombienne et leur refus de négocier, n'a jamais été mentionné ni pendant ni après cette extravagance médiatique. Ignoré par les FARC, ainsi que par Uribe et Bush, Sarkozy s'est tourné vers Chávez, lui demandant d'exiger que les FARC fournissent des nouvelles preuves concernant le sort des otages, notamment des photos récentes des captifs5.


Les FARC notifièrent à Chávez et à Sarkozy qu’ils s’y conformeraient en envoyant deux émissaires. Ceux-ci ont été promptement capturés par les militaires colombiens, torturés et emprisonnés. De toute évidence les lignes de communications entre Kouchner et Chávez étaient activement surveillées. Tout le long du «processus de négociation», le régime colombien soutenu par les USA n’a pas reçu un seul message - ne parlons pas d’exigences – de la part de Sarkozy insistant pour qu’il réagisse positivement aux gestes de bonne volonté des FARC qui avaient libéré certains de leurs prisonniers politiques. La nuit du 1er mars 2008 les USA ont localisé par satellite le lieu où était Reyes, de l'autre côté de la frontière avec l'équateur. Uribe a ordonné aux forces armées colombiennes de bombarder le camp des négociateurs des FARC, attaque qui a tué Reyes, le chef des négociateurs des FARC, 18 autres guérilléros, 4 étudiants d’université mexicains et un civil équatorien6.


Non seulement l’attaque transfrontalière colombienne était une agression flagrante de la souveraineté équatorienne, mais elle a anéanti le processus de négociation en cours. Uribe a délibérément tué le principal négociateur de FARC alors qu’il travaillait pour Sarkozy, Chávez et Correa7. La concession humanitaire unilatérale des FARC s'est avérée extrêmement coûteuse en termes de perte de dirigeants, d'augmentation de leur vulnérabilité quant aux attaques des militaires colombiens. À aucun moment ni Sarkozy ni Kouchner n'ont critiqué Uribe. En fait Kouchner a même applaudi les attaques «anti-terroristes» d’Uribe.


Sarkozy, tel ces acteurs dont les blagues usées ne font plus rire, a une fois de plus convoqué les media internationaux pour informer les FARC qu’ils devaient permettre à la Croix rouge internationale de rencontrer Ingrid. Il a annoncé qu’il enverrait un avion en Colombie avec un personnel médical français et que les FARC devraient préparer un comité d’accueil pour escorter Ingrid Betancourt, souffrante, à la délégation française pour qu’elle y soit soignée. Reléguant les FARC au rang de second violon, le chef d’orchestre Sarkozy assuma qu’ils n’avaient pas le choix, que leur refus révélerait leur «inhumanité», celle de ne pas avoir permis à une captive en «maladie terminale» de recevoir les soins médicaux élémentaires8.


Comme tous les maîtres chanteurs, Sarkozy a fait grimper les enchères après un premier paiement. S’étant assuré des «preuves» de l’existence des captifs, il a de nouveau exigé des concessions unilatérales. Début avril il a monté un nouveau spectacle à Paris en organisant une manifestation «Libérez Ingrid». L’avion transportant le personnel médical français a atterri en Colombie et comme d’habitude Sarkozy a fait un grand «show» en proposant d’aller, si nécessaire, dans la jungle.


Cette fois-ci, cependant il n’y avait pas de Latinoaméricains pour «étayer» son spectacle médiatique. La présidente de l’Argentine, Cristina Kirchner, qui était à Paris en visite officielle, a déclaré aux médias que la libération de Betancourt devrait faire partie d’un échange réciproque de prisonniers. C’était une note discordante dans le spectacle Sarkozy9. Le président Chávez a été encore plus direct. Il a dit à Sarkozy qu'il devrait adresser son message humanitaire au président Bush et à Uribe, étant donné qu'ils constituaient les principaux obstacles à tout échange réciproque de prisonniers10.


L’avion de Sarkozy est resté sur le tarmac de l’aérodrome en Colombie. La Croix-rouge internationale n’a reçu aucun message. Les FARC n’ont fait aucune réponse, sachant que toute communication ou mission humanitaire faciliterait une fois de plus une attaque militaire contre les négociateurs des FARC.


Les exigences et les diktats de Sarkozy aux FARC sont restés sans réponse. Le spectacle n’a pas réussi à capter l’attention des mass médias.


Les FARC, comme il était prévisible, sont restés silencieuses, sachant que toute communication avec Bernie Kouchner serait espionnée par la CIA. Pas d'échanges, pas de consultations, pas de sécurité, pas de réponses. Les présidents latinoaméricains qui avaient assisté aux spectacles médiatiques humanitaires précédents de Sarkozy, n'ont pas envoyé d'officiels pour accompagner le personnel médical et médiatique français qui s'ennuyait dans un aéroport infesté de moustiques.


Plusieurs jours plus tard, les FARC ont envoyé par e-mail un communiqué public (4 avril 2008) à Sarkozy et à destination de l’opinion publique internationale qui clarifiait la situation. Pourquoi le «one man show» de Sarkozy était voué à l'échec? Le communiqué des FARC a souligné quatre points11. Il affirmait que la précédente libération unilatérale de six prisonniers était une décision «souveraine» des FARC, qui n'était due ni à leur faiblesse ni à la pression – sous-entendant que rien ne les obligeait à faire d'autres concessions. Deuxièmement ils ont souligné la priorité de la libération de 500 camarades incarcérés en Colombie et aux USA comme partie d'un accord réciproque. Ils ont déclaré qu’Uribe n'avait satisfait aucune des conditions essentielles pour les négociations, à savoir l'établissement d'une zone démilitarisée où l'échange pourrait se faire. C'était un rappel à Sarkozy dont la prétention tordue et bancale à une nouvelle libération unilatérale de prisonniers par les FARC n'était pas envisageable. Les FARC ont aussi rappelé à l'opinion publique et à Sarkozy que la militarisation de la campagne par Uribe et l'administration Bush présentent une menace mortelle pour toute équipe de négociation des FARC.


La troisième partie du communiqué pointait directement Sarkozy concernant le meurtre de la précédente équipe de négociation par le gouvernement Uribe, y compris le meurtre de Reyes, ce qui rendait impossible tout échange humanitaire. Sarkozy, en ignorant totalement l’assassinat de Reyes et ceux de ses collègues, et ne condamnant pas la politique délibérée d’Uribe d’assassiner les négociateurs, a mis un terme à toute possibilité de procéder à une autre mission humanitaire.


Dans la dernière partie du communiqué, les FARC ont été tout à fait clairs. Dans ces conditions ils ne pouvaient pas coopérer avec la mission médicale. Et concernant Sarkozy et ses exigences arrogantes à prétentions humanitaires «d’envergure internationale», les FARC ont déclaré : «Nous n’agissons pas en réponse au chantage et aux campagnes médiatiques. Si au début de l’année, le président Uribe avait démilitarisé les municipalités de Pradera et de Florida [superficie totale approximativement 80 0km² - NdlR] pendant 45 jours, Ingrid Betancourt, aussi bien que les prisonniers militaires auraient retrouvé leur liberté contre celle des prisonniers guérilléros, et cela aurait été une victoire pour tous».


Le rideau tombe


L’avion et l’entourage médico-médiatique s’est envolé vers Paris. Il n’y a pas eu de médias pour les accueillir sur la sombre piste désertée. Une fois de plus, Sarkozy, chef d’orchestre et seul acteur de son «one man show», a démontré sa virtuosité d'acteur raté et de politicien médiocre.


Épilogue


Deux mois plus tard Bernard Kouchner a applaudi la mort du dirigeant des FARC, Manuel Marulanda, et le meurtre d’autres dirigeants des FARC comme ouvrant la voie pour la libération de Betancourt – se faisant ainsi l’écho du régime Uribe. Cela a effectivement mis un terme au rôle de la France dans le processus et restait dans la logique de la longue affinité de Kouchner avec des régimes gangsters.


Notes


1 BBC, 6 décembre, 2007 et AFP, 28 février, 2008


2 «Le dernier entretien de Reyes» , 28 février, 2008, par Anibal Gurgon et Ingrid Storgen, voir KAOSENLARED.NET


3 «Uribe ordonne à l'armée de 'localiser' ceux qui ont été enlevés par les FARC», La Jornada, 30 mars, 2008


4 La Jornada, 26 mars 26, 2008


5 La Jornada, 30 mars, 2008


6 Miami Herald, 6 mars, 2008. Sur la collaboration des É-U, voir Expresso/Guayaquil «Les


pilotes colombiens ont opéré depuis la base US de Manta»


7 Richard Goff, «L'attaque transfrontalière illégale de Uribe», Counterpunch, 3 mars, 2008


8 La Jornada, 3 avril, 2008. Le 8 avril juste 5 jours plus tard Kouchner admettait que la santé d'Ingrid Betancourt était meilleure que celle qui avait été décrite par Sarkozy.


9 La Jornada, 7 et 8 avril, 2008


10 La Jornada, 4 avril, 2008.


11 Communiqué des FARC, avril. Agencia Bolivariana de Prensa

_________________________________________________________

Source : http://axisoflogic.com/artman/publish/article_26977.shtml

Traduit par Alexandre MOUMBARIS, Tlaxcala