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vendredi 14 janvier 2011

Le Maghreb s’enflamme. Tout le Maghreb !

Par APSO, jeudi 13 janvier 2011

Après les émeutes en Tunisie, puis en Algérie, on ne compte plus les morts et encore moins les blessés lors des manifestations qui ont eu lieu dans les deux pays. Si les causes directes de ces événements ne sont pas les mêmes, les réponses des deux gouvernements sont par contre similaires et se résument à un mot : répression.
Manque de travail, augmentation des prix, crise du logement, la population et surtout la jeunesse des deux pays se retrouvent autour de ce même constat : la situation est intenable et ne peut plus continuer comme cela. Si on ajoute à l'alchimie un régime corrompu qui refuse de céder la place et un manque flagrant de respect des droits essentiels comme la liberté d’expression, cette vague de protestation devient non seulement plus claire mais légitime et inévitable.
Et le Maroc dans tout cela ? Certains voient le royaume comme immunisé contre ces protestations populaires. C’est pourtant oublier les manifestations contre le coût de la vie ou pour la liberté d’association comme à Tinghir en décembre dernier. Des mouvements de protestation qui ont vite été réprimés par les autorités et dont les participants finissent souvent en prison.
Tinghir, décembre 2010
Mais surtout, il y a tout juste deux mois, se sont déroulées au Sahara Occidental les plus importantes manifestations depuis des années. La population civile sahraouie, tout comme les Tunisiens et les Algériens, a décidé de dire non au manque de travail, de logement et à la hausse des prix. Non au racisme d'état, non à la discrimination à l’embauche, non au manque de liberté civique, en bref, non à un système qui perdure depuis trop longtemps. Les Sahraouis manifestent pacifiquement depuis des années et cette fois ils ne sont pas sortis dans la rue, mais ont, au contraire, quitté les villes pour se réunir dans le désert, dans ce qui est devenu un camp de protestation : Gdeim Izik. Au bout de quelques semaines, le camp comptait 10.000 tentes et entre 20 et 30.000 personnes.
La réponse de l’occupant marocain a été la même qu’en Algérie et en Tunisie : la répression par la destruction du camp et une réaction des forces policières et militaires d’une très grande violence. Arrestations arbitraires, tortures, viols, disparitions forcées, le tout dans la plus totale impunité et sans qu’aucun observateur étranger, journaliste ou ONG, n’ait eu le droit de mettre le pied sur le territoire. Les rapports des organisations qui se sont penchées sur ces événements sont unanimes. Amnesty International rapporte que toutes les personnes qui ont été interrogées ont signalé avoir été maltraitées ou torturées durant leur arrestation.
C’était le 8 novembre 2010. Et si les revendications de nombreux Sahraouis étaient aussi politiques, demandant qu’enfin leur droit à l’autodétermination soit appliqué, la protestation dénonçait une situation économique qui ne peut plus durer, contre un régime injuste et méprisant, contre tout un système qui les contraint à vivre dans l’indigence et à ne rien pouvoir espérer de mieux ni dans les prochaines années, ni pour les prochaines générations.
C’est tout le Maghreb qui s’enflamme. Une protestation populaire et légitime à laquelle la communauté internationale doit faire écho. En Tunisie. En Algérie. Au Maroc. Et aussi : au Sahara Occidental.

mardi 4 janvier 2011

L'impasse du modèle tunisien

par Said Mekki, Le Quotdien d’Oran, 4/1/2011
La bonne gouvernance économique tunisienne louée par les institutions financières masque un dualisme entre pays côtier et l'arrière-pays. Les troubles sociaux qui ont éclaté dans le pays ont agi comme un révélateur. Le modèle est d'autant plus dans l'impasse que la Tunisie, dépourvue de rentes minières ou fossiles, ne dispose pas d'alternatives.

Les récents troubles partis de la ville de Sidi Bouzid au centre de la Tunisie ont révélé au monde l'envers du décor de carte postale souvent associé au pays du jasmin. Il est apparu aux yeux d'un monde plutôt surpris que les indéniables progrès économiques de la Tunisie ne profitent pas à tous et ne parviennent pas à réduire le nombre de chômeurs qui se recrutent de plus en plus dans les rangs des diplômés. Face au vide de perspective et l'arbitraire, le désespoir des jeunes s'exprime de manière atroce par le suicide. Le feu a été mis aux poudres par la tentative de suicide d'un jeune chômeur de 24 ans qui a crié avant de passer à l'acte «Non au chômage, non à la misère». Slogan bien peu militant mais ô combien révélateur de la tragédie silencieuse vécue par des dizaines de milliers de jeunes universitaires piégés dans une impasse impitoyable. Les manifestations se sont étendues à pratiquement tout le pays Le modèle tunisien célébré par le FMI et les classements internationaux du climat des affaires aurait-il atteint ses limites ? C'est en tous cas ce que pensent beaucoup d'économistes, dont le professeur Lahcen Achy du Carnegie Middle East Center qui dans un article publié le 28 décembre dernier par le Los Angeles Times considère que la dépendance excessive de l'économie tunisienne à l'égard du marché européen est la raison principale du blocage actuel.

Une dépendance critique

La spécialisation de l'économie tunisienne dans des secteurs à forte intensité de main-d'œuvre peu qualifiée semble avoir fait son temps. De ce point de vue, la Tunisie est concurrencée directement par les pays d'Asie. Elle en souffre d'autant plus que la structure de son marché du travail s'est modifiée. La proportion de demandeurs d'emplois titulaires d'un diplôme universitaire est passée de 20% de la population active en 2000 à plus de 55% en 2009 ! Selon Lahcen Achy, «la Tunisie affiche l'un des niveaux les plus élevés de chômage des Etats arabes: plus de 14% au total et 30% parmi ceux âgés de 15 et 29 ans». La situation ne devrait pas connaître d'amélioration sensible tant que le taux de croissance, de l'ordre de 3,8% pour 2010, restera en deçà du seuil des 5%. La concentration des échanges avec l'Europe place la Tunisie dans une situation de dépendance critique, les retournements de conjoncture et la reprise très molle de la croissance en Europe affectent directement les performances tunisiennes. Cela vaut aussi bien pour le secteur du textile que pour celui du tourisme de gamme intermédiaire, les secteurs d'activités les plus significatifs en termes de recettes externes.

Pas d'alternatives

Les alternatives ne sont pas nombreuses, le développement de nouveaux secteurs susceptibles d'absorber les cadres de haut niveau bute sur les réticences des entrepreneurs tunisiens, rebutés par l'opacité et le déficit d'Etat de droit, à se risquer dans des créneaux d'investissements plus complexes et donc plus risqués. Les investissements dans des secteurs à forte valeur ajoutée se heurtent à la concurrence féroce d'économies mieux armées et disposant d'une expérience autrement plus affirmée. La réorientation de l'économie tunisienne vers d'autres marchés est une démarche à moyen et long terme dont les résultats ne sont pas garantis, tant les avantages comparatifs de la Tunisie sont battus en brèche par des compétiteurs redoutables, en Asie et au Moyen-Orient. La crise du modèle tunisien est riche d'enseignements pour les pays de la région. La relative bonne gouvernance économique tunisienne ne suffit pas à installer une dynamique sociale vertueuse. La solution pourrait se trouver dans la stimulation du marché intérieur, mais l'étroitesse de ce dernier limite fortement ses marges de manœuvre. Une sortie par le haut de cette impasse consisterait en la réorientation vers le marché maghrébin et la coordination des stratégies macro-économiques régionales. Mais cela ne semble pas être à l'ordre du jour dans un Maghreb plus que jamais virtuel.

Les émeutes en Tunisie, un parfum d’octobre 88

par Habib Kharroubi, Le Quotidien d'Oran, 2/1/2011
Dans le Maghreb, l’Algérie n’est plus le seul pays où le mécontentement social s’exprime par l’émeute populaire. La Tunisie est maintenant elle aussi le théâtre de débordements de cette nature. Ce pays voisin est secoué ces derniers jours par des troubles de cette nature dont l’effet déclencheur a été la tentative de suicide d’un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes dans la région de Sidi Bouzid (centre-ouest). Partie de cette région, l’émeute a fait boule de neige jusqu’à atteindre la capitale, prenant de court un régime et un pouvoir trahis par leur confiance dans la crainte dissuasive que leur appareil répressif inspire aux citoyens.
Les événements que vit la Tunisie ne sont pas pour rappeler, toute comparaison mécanique gardée, ceux que l’Algérie a connus en octobre 88. En Tunisie comme chez nous, ils ont permis de dévoiler le ras-le-bol qu’a atteint la patience populaire face à l’autoritarisme du régime de Ben Ali. Ils ont surtout démontré la fausseté de l’image d’une Tunisie ayant pris son parti de cet autoritarisme au motif de son bilan économique et social positif. Partout les manifestants ont décrié la situation économique et sociale générée par le pseudo «miracle» qui aurait fait de la Tunisie «un pays émergent». L’on a ainsi découvert que si le nord du pays offre effectivement l’aspect d’une région en mutation positive grâce à la manne touristique et à des investissements industriels encourageants, le reste du pays, tout le reste n’a pas été concerné par ce «miracle tunisien» si vanté par les thuriféraires nationaux et étrangers du régime de Ben Ali. Sous-développement, chômage et mal-vie sont la triste réalité aussi bien en Tunisie que dans les pays voisins. Sur ce terreau qu’enrichissent les fléaux que sont la corruption, le déni de citoyenneté, la hogra et les atteintes aux droits de l’homme, il était fatal que la «marmite» explose dans ce pays aussi.
De spontanée qu’elle fut suite à la tentative de suicide du jeune vendeur de fruits et légumes de Sidi Bouzid (qui est, précisons-le, un universitaire en chômage), l’explosion populaire de protestation semble s’installer dans la durée.
Le discours prononcé par Zine El Abidine Ben Ali suite à cette explosion, le mini-remaniement gouvernemental auquel il a procédé ainsi que le limogeage dont ont fait l’objet le gouverneur de la région de Sidi Bouzid et deux autres de ses collègues, n’ont pas éteint le «volcan». C’est que contrairement à ce qui s’était produit en Algérie en octobre 88, la jeunesse tunisienne, fer de lance de la contestation en cours, a bénéficié de l’appui actif des adultes, de la société civile et des parties et organisations qui la structurent. Ce qui s’est mis en marche en Tunisie n’est pas de ce fait un feu de paille que la répression policière va étouffer.
Toute la question est de savoir si le pouvoir sclérosé dont Ben Ali est le chef, va savoir apporter les bonnes réponses aux revendications qu’expriment ses contestataires. Ou si nihiliste il va persister dans la voie qui a conduit à l’explosion. Dans ce cas, il est à craindre pour la Tunisie voisine l’enfoncement dans le même engrenage que celui qui s’était mis en marche en Algérie après les émeutes d’octobre 88 déclenché par les «réformes» inappropriées instaurées par le pouvoir d’alors en guise de solutions aux revendications qui s’exprimaient dans la société algérienne. Apparemment, Ben Ali est tenté par la politique de «l’autruche» puisqu’il ne semble voir dans les émeutes que «la main de l’étranger et des ennemis de la Tunisie».