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dimanche 30 janvier 2011

Ben Ali, un partenaire idéal : la double morale de la politique allemande vis-à-vis de la Tunisie

par German-Foreign-Policy.com, 18/1/2011. Traduit par  Michèle Mialane et édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala
TUNIS-BERLIN-À Berlin on a réagi à la chute de notre vieil allié tunisien Zine El Abidine Ben Ali par une volte-face grotesque. En plein accord avec son Ministre des Affaires étrangères, la Chancelière a déclaré qu’il  « serait désormais indispensable de respecter des droits humains ». Depuis des dizaines d’années des organisations de défense des droits humains déposaient  des plaintes auprès de la Chancellerie et du Ministère des Affaires étrangères au sujet des graves violations de ces droits imputables au gouvernement tunisien- sans résultat.
De fait, le gouvernement ultra-répressif du Président Ben Ali comptait parmi les alliés de la République fédérale en Afrique du Nord ; non content d’être un collaborateur zélé au plan politique, il offrait aux entreprises allemandes des  conditions extrêmement lucratives - les bas salaires pratiqués en Tunisie en avaient fait pour les managers allemands leur lieu de production préféré en Afrique du Nord. La presse économique allemande  tressait récemment encore des lauriers à Ben Ali, le « dictateur soft », aujourd’hui diabolisé par Berlin, qui souhaite conserver son influence en Tunisie après la chute du Président. Il y a quelques semaines encore la Fondation Konrad Adenauer, proche de la CDU, déclarait que le régime tunisien était un « partenaire idéal ».
Un prolongement des ateliers  allemands ?
Le régime du Président tunisien Zine El Abidine Ben Ali, désormais renversé, entretenait des liens étroits avec Berlin et les entreprises allemandes. La Tunisie est  de quelque importance pour l’industrie allemande : c’est le prolongement de ses ateliers. L’Allemagne est le troisième partenaire commercial de la Tunisie. Elle importe en particulier des produits semi-finis pour en faire - souvent dans des entreprises où les Allemands ont des participations - des produits finis destinés aux consommateurs allemands. Un exemple classique : l’industrie textile, qui introduit des matières premières et les  fait transformer en Tunisie pour des salaires dérisoires. Ce type de production représente 40% des importations tunisiennes d’Allemagne et 80% des exportations vers l’Allemagne. « La Tunisie est au Maghreb le premier partenaire des exportateurs allemands», écrit le Ministère des Affaires étrangères, parlant du rôle de tâcheron économique joué par cet État.1 Parallèlement, l’Allemagne est le quatrième investisseur étranger en Tunisie ; dans ce pays plus de 250 entreprises essentiellement exportatrices travaillent avec du capital allemand; par exemple le sous-traitant automobile Leoni, bien connu, qui fait travailler environ 12 000 Tunisiens pour remplir les poches des Allemands.
 Leoni, fabriquant de faisceaux de câbles à Sousse

Des salaires de misère
Les raisons la prédilection des managers allemands pour la Tunisie ont été en 2008 splendidement exposées par l’Agence fédérale pour le  commerce étranger Germany Trade and Invest (gtai). Celle-ci écrivait alors 2: « Les salaires tunisiens se situent  « tout en bas de l’échelle internationale’. » Seuls quelques pays d’Extrême-Orient pratiquaient « des salaires inférieurs » ; même « le Maroc et la Turquie » sont obligés « d’accorder des salaires plus élevés ». Voilà très précisément décrite la pauvreté qui - jointe  à la corruption, qui apparemment ne cause aucun tort aux firmes allemandes - a déclenché la révolte cotre le régime de Ben Ali. « Un pays évolué et acquis au libéralisme » - voilà ce qu’était la Tunisie pour la presse économique d’il y a plusieurs années, qui se félicitait des salaires de misère tunisiens ; le pays s’imposait ainsi comme « un endroit rêvé pour les investissements industriels. » L’un des principaux responsables de ces conditions lucratives était Ben Ali, le « dictateur soft ». 3
En vertu de l'accord d'association entré en vigueur en 1998, il n'y a plus de barrières douanières entre la Tunisie et l'UE depuis 2008. Ici Ben Ali avec Herman Van Rompuy, président de la Commission européenne

Pas pris au sérieux
De fait Ben Ali a veillé à ce que son pays rapporte aux entreprises européennes. Durant sa présidence, en 1995, Ben Ali a conclu un accord d’association avec Bruxelles, s’est ensuite  rapproché de la politique commerciale de l’UE et a fait  entrer son pays - le premier en Afrique du Nord - dans une zone de libre échange avec l’Europe. Il y a été fortement aidé par la politique allemande d’aide au développement, qui, d’après le Ministère des Affaires étrangères, a fait sien le programme de « modernisation de l’économie tunisienne » - préparant ainsi le pays à « l’union douanière avec l’UE »4. Dans le domaine de la lutte contre l’immigration aussi le gouvernement Ben Ali s’est montré en général coopératif avec l’Europe, en particulier grâce à quelques vedettes militaires d’occasion que Tunis avait rachetées en 2005 à la marine de guerre allemande. Seules  quelques organisations de défense des droits humains protestèrent. Une des clauses de l’accord d’association passé entre l’UE et la Tunisie prévoyait en théorie le respect des droits humains, fit remarquer Amnesty International en 2006 : « Si l’UE prenait ce passage vraiment au sérieux », elle aurait dû « résilier » cet accord depuis longtemps.5
Usine de confection en Tunisie. Salaires horaires des ouvrières : 0,75 €

Aucune aide à attendre
Il est évident que Berlin n’avait aucun intérêt à gêner une coopération aussi lucrative en insistant sur le respect dû aux droits humains. Même confronté aux reproches faits à l’appareil répressif tunisien de pratiquer la torture, le gouvernement fédéral répondait que « le gouvernement tunisien présente cela sous un tout autre jour », rapporte le journaliste Marc Thörner dans une interview accordée à notre rédaction en 2005. Lui-même avait été victime en Tunisie de répression policière illégale au cours d’investigations en 2003. Ayant, puisqu’il était citoyen allemand, demandé de l’aide à l’ambassade d’Allemagne, il s’était entendu répondre qu’il devait se soumettre aux autorités du pays et n’avait aucune aide à attendre  son ambassade6. Le grand manitou de la diplomatie allemande était à cette époque Joseph (Joschka) Fischer (Bündnis 90/Die Grünen Alliance 90/ Les Verts, Ndlt).  Berlin n’a modifié en rien sa politique tunisienne jusqu’à la fin de l’année 2010. Par exemple, lorsqu’en novembre 2010 une délégation parlementaire tunisienne de haut rang - sous la conduite du Président d’une Commission compétente entre autres en matière de « droits humains » - rendit visite à la Fondation Konrad Adenauer, proche de la CDU, le vice-Premier secrétaire de la fondation qualifia Ben Ali de « partenaire idéal7».
Grotesque
Au prix d’une grotesque volte-face Berlin essaie maintenant de prendre ses distances  d’avec son partenaire Ben Ali, après sa chute. Dès ce week-end la Chancelière - par ailleurs membre du Directoire de cette même Fondation Konrad Adenauer, naguère encore si enthousiaste de l’État répressif de Ben Ali - déclarait qu’il était désormais « indispensable de respecter mes droits humains et de garantir la liberté de presse et de réunion ». L’UE et en particulier l’Allemagne étaient bien sûr prêtes  « à apporter leur soutien pour  ce nouveau départ8 ». Le Ministre des Affaires étrangères, dont les services avaient laissé tomber même des journalistes allemands persécutés par l’appareil répressif tunisien déclarait maintenant que la Tunisie avait besoin « de réformes durables et solides9.  Un coup d’œil aux notes d’ information émises par le Ministère des Affaires étrangères au sujet de la Tunisie révèle cependant les  difficultés que rencontrent ses services pour  se dépêtrer de la chute de son allié tunisien de longue date. On peut y lire, en août 2010 , que « les relations de la Tunisie avec  l’Allemagne sont bonnes et intensives 10». La situation des droits de l’homme dans ce pays répressif d’Afrique du Nord présente certes « quelques déficits » « dans la pratique ». Mais le pessimisme n’est pas de mise : « La Constitution garantit le respect des droits humains et une justice indépendante11 ». 
Notes
1 Beziehungen zu Deutschland (Relations avec l’Allemagne, Ndlt); www.auswaertiges-amt.de  août 2010
2 Lohn- und Lohnnebenkosten - Tunesien (Salaires et charges en Tunisie Ndlt); www.gtai.de  28.03.2008
3 Milder Diktator (Un dictateur soft, Ndlt); www.wiwo.de  03.06.2006
4 Beziehungen zu Deutschland (Relations avec l’Allemagne, Ndlt); www.auswaertiges-amt.de  août 2010
5 Nichts hören, nichts sehen; AI-Journal April 2006 (Ne rien voir, ne rien entendre, Journal d’Amnesty International, avril 2006)
7 Ausgezeichnete Partnerschaft stärker in Wert setzen(Mieux mettre en valeur un partenariat idéal, Ndlt); www.kas.de 11.11.2010
8 Bundeskanzlerin Merkel zur Lage in Tunesien; Presse- und Informationsamt der Bundesregierung 15.01.2011(la Chancelière Merkel sur la situation en Tunisie ; service de  presse et communication du gouvernement fédéral, le 15/01/2011)
9 Bundesaußenminister Westerwelle begrüßt Bildung einer Regierung der nationalen Einheit in Tunesien; Pressemitteilung des Auswärtigen Amts 17.01.2011 (Westerwelle, Ministre allemand des Affaires étrangères salue la formation d’un gouvernement d’unité nationale en Tunisie; déclaration du Ministère des Affaires étrangères à la presse en date du 17/01/2011)
10 Beziehungen zu Deutschland (Relations avec l’Allemagne, Ndlt); www.auswaertiges-amt.de  /août 2010
11 Innenpolitik (Politique intérieure, Ndlt) ; www.auswaertiges-amt.de  / août 2010

vendredi 15 mai 2009

Les nouveaux va-t-en-guerre : Comment les Verts allemands ont fini par entrer dans l’OTAN

par Jutta DITFURTH. Traduit par Michèle Mialane. Édité par Fausto Giudice, Tlaxcala
Original : Junge Welt - Neue Kriegspartei-Der Weg der Grünen in die NATO, basé sur le livre »Das waren die Grünen« („C’était les Verts“), München: Econ Taschenbuch Verlag 2000

Il y a dix ans, pour la première fois depuis 1945, l’Allemagne prenait part à une guerre. Personne n’aurait imaginé que ce seraient les Verts, parti naguère antimilitariste et pacifiste, qui faciliteraient l’entrée en guerre de l’OTAN contre la Yougoslavie. Les premières bombes tombèrent le 24 mars 1999. Des êtres humains ont été tués, dans des prés, des maisons, des trains, alors qu’ils s’enfuyaient, dans des hôpitaux, des usines, des écoles. Dans certains hôpitaux, le courant fut coupé, entraînant l’interruption des radiothérapies pour les cancéreux, l’arrêt des couveuses et des appareils de dialyse.


Au cours des 78 jours de guerre l’OTAN a procédé à 38000 attaques aériennes et a largué 9160 tonnes de bombes. Ces frappes ont transformé les usines chimiques et les raffineries de pétrole en usines à poison. Du phosgène a abîmé les voies respiratoires, de la dioxine cancérigène s’est accumulée dans des corps humains. Du mercure, du zinc, du plomb et du cadmium ont contaminé les châteaux d’eau. La Yougoslavie avait même fourni à l’OTAN la localisation de ses usines chimiques, pour éviter les dommages en cas de frappes , mais l’OTAN les a justement choisies pour cibles . Les bombardiers A-10ont de plus largué sur la Yougoslavie environ 30 000 projectiles représentant au total dix tonnes d’uranium appauvri. Une intervention humanitaire d’un grand « rayonnement », cancérigène et polluante. Greenpeace et les Verts n’ont pas ouvert la bouche. La realpolitik a un prix.


Aucun parti ne vient au « pouvoir », en Allemagne sans rompre avec des positions fondamentales de la gauche ; il lui faut rejeter l’anticapitalisme et prêter serment de fidélité à l’OTAN. Nous l’avons constaté depuis 1945 avec le SPD, puis les Verts et maintenant La Gauche. Seules les modalités varient.



1973 : quand Joschka, militant du groupe Révolutionärer Kampf (Lutte révolutionnaire) affrontait la police dans les rues de Francfort


Les Verts étaient les enfants des nouveaux mouvements sociaux et avaient leurs racines dans les mouvements pacifistes et antinucléaires. Entre 1989 et 1991 leur virage à droite leur a fait perdre environ10 000 membres, pour la plupart militants de gauche. Ceux qui les on remplacés auraient en grande partie aussi bien eu leur place chez les libéraux du FDP.


Et pourtant au début on était plutôt pacifiste. Le premier programme des Verts, en 1980, prévoyait la dissolution immédiate de l’OTAN et du Pacte de Varsovie, le désarmement « unilatéral » et la suppression de la Bundeswehr. Le « Manifeste pour la paix » de 1981 rejetait l’intervention de la Bundeswehr même en cas d’agression de l’Allemagne par une armée étrangère. En 1983 les Verts ont décidé « la dissolution des deux blocs militaires, l’OTAN et le Pacte de Varsovie. Nous devons sortir de l’OTAN.» Et les Verts le répètent lors de la campagne législative de 1987 : « Il faut sortir de l’OTAN, car l’OTAN exclut la paix et que l’affaiblissement, la désintégration et finalement la disparition de cette alliance sont une condition sine qua non de la paix. L’OTAN n’est pas réformable. » Cette année-là les Verts obtinrent leur score maximal avec 8,3% des voix.


Mais entre temps l’aile droite du Parti, les « realos » [adeptes de la realpolitik, regroupés autour de Joschka Fischer et Daniel Cohn-Bendit, qui avaient créé en 1981 l’Arbeitskreis Realpolitik, le Cercle de travail realpolitik opposés, aux « fundis », ou fondamentalistes éco-socialistes, auxquelles appartenait l’auteure, NdR Tlxcala] avaient commencé à fricoter avec le SPD derrière le dos du parti. Petra Kelly s’en méfiait : « Aux yeux des realos l’OTAN est brusquement devenue presque un alliance pacifiste. Cela veut dire qu’ils renoncent à la non-violence.» Mais les realos refusaient de l’admettre ouvertement. En 1988 Joseph Fischer prétendait dans un débat publié par Stern qu’il « détalerait » des Verts si le parti était un jour intégré à l’OTAN et acceptait le principe du monopole étatique de la violence.


Daniel Cohn-Bendit était dès le commencement des affrontements tendant à la guerre civile en Yougoslavie au début des années 90 partisan d’une intervention militaire. Il fut l’un des premiers à faire des parallèles douteux en comparant la situation à Gorazde à celle des Juifs dans le ghetto de Varsovie et il demanda une intervention militaire (FAZ du 21/4/1994). Au début Cohn-Bendit ne représentait qu’une petite minorité belliciste, à coloration raciste. Lors d’une assemblée au niveau fédéral, en octobre 1993, il hurla qu’il fallait envoyer des troupes en Bosnie, car les musulmans bosniaques sont un élément de la culture européenne : « des hommes de notre sang ».



1985: Joschka Fischer devient ministre de l’Environnement de Hesse. Il est encore en baskets et sans cravate. Le Spiegel fait sa une : « La terreur des industriels Joschlka Fischer, Premier ministre vert de l’Environnement »

Une prestation théâtrale

Bientôt Cohn-Bendit et Fischer engagèrent un affrontement remarquablement mis en scène, destiné à influencer la base du parti et les électeurs verts. Fischer s’opposait à Cohn-Bendit, continuant apparemment à refuser toute intervention militaire allemande dans les Balkans : « Je suis convaincu que des soldats allemands, en un lieu où la soldatesque hitlérienne a sévi durant la Deuxième guerre mondiale, ne peuvent qu’attiser un conflit et non l’apaiser. »

Mais, comme s’il décrivait déjà sa future attitude, il ajouta : « Je crains fortement qu’à l’avenir le gouvernement allemand, la coalition (la coalition CDU-FDP, JD) et les généraux ne recourent à la tactique du saucissonnage pour chercher, voire faire naître, des occasions de faire sauter les barrières qui existent encore en matière de diplomatie pour l’Allemagne réunifiée. En prenant comme prétextes les questions humanitaires et les droits humains.»

Les dissensions publiques de Cohn-Bendit et Fischer au sujet de la guerre avaient pour but de transformer les Verts en parti de gouvernement – c’est à dire, en Allemagne : militariste - à temps pour les élections de 1998 au Bundestag, et d’entraîner avec eux des électeurs et membre du parti, naguère alternatifs de gauche. Cohn-Bendit jouait son propre rôle : le belliciste épris de violence. Fischer jouait un rôle de composition : l’antimilitariste bourrelé de scrupules.

Les Verts se sont ralliés de plus en plus promptement aux exigences de leur partenaire de coalition, votant avec eux toutes les décisions, en passant par l’envoi de Casques bleus jusqu’à la guerre. En 1995 j’écrivais : « Si quelqu’un (des Verts) a encore quelque doute sur l’effet pacificateur de la guerre, il se fait peu à peu engluer dans la toile d’araignée de la logique nationaliste pangermanique. Il n’est pas un autre parti en Allemagne qui soit à ce point capable d’attirer et de retenir une partie d’une classe moyenne sceptique, de sensibilité écologique et pas encore tout à fait dépourvue de morale sociale dans les rets de la politique actuelle : retour au Reich, si nécessaire à la guerre.» Pour avoir signalé le danger pour les Verts d’en arriver à approuver des interventions militaires allemandes, j’ai alors été la cible des attaques de la gauche elle-même et taxée d’exagération

Un prétexte émotionnel dont Fischer avait besoin pour l’acte final de son show lui a été fourni par les Serbes de Bosnie en 1995 avec l’attaque des zones sous protection de Srebrenica et Zepa. Les évènements, alors pas entièrement éclaircis – avait-on affaire à un massacre ou à une bataille ? – ont suffi à Fischer pour déclarer : « La gauche allemande ne court-elle pas grand danger de perdre son âme en se dérobant à la résistance contre ce nouveau fascisme et sa politique de violence, quelles que soient les excuses dont elle se pare? » Mais la clientèle verte n’était toujours pas prête à partir en guerre, et donc Fischer ne prit pas position en faveur de l’intervention allemande.



1991 : ça y est, il a adopté la cravate ! 1998 : enfin au pouvoir suprême
Photos Herlinde Koelbl, Munich

Enfin au but

En 1998 les Verts purent enfin entrer au gouvernement. Mais ils n’étaient pas au pouvoir. Schröder était sans doute le chef de cuisine et Fischer le garçon de salle - une mise au point sur la hiérarchie interne – mais, pour filer la métaphore idiote de Schröder, le bistrot appartenait à d’autres. Ni l’un ni l’autre ne touchèrent à la question de la propriété ou à l’appartenance à l’OTAN ou au service de ses intérêts.

Des journalistes pas très malins - ou qui se payaient la tête de leur public –se demandèrent avec inquiétude après les élections de 1998 si Washington accepterait un ex-révolutionnaire comme ministre des Affaires étrangères. Ces doutes allemands amusèrent beaucoup les médias usaméricains. Une porte-parole du Département d’État déclara « Mais les Verts ne sont pas une inconnue pour nous, ni Fischer une surprise. »En 1998 Fischer s’était « très bien conduit lors d’une rencontre avec des membres de la Commission des Affaires étrangères du Congrès» à Washington (d’après le Département d’État). Le Congrès n’a rien contre Joseph Fischer ; les ex-gauchistes complètement apprivoisés sont parfois très utiles.

À la surprise de tous ceux qui le connaissaient, Fischer déclara après sa nomination aux Affaires étrangères : « Je n’ai jamais rien eu contre les USA ni contre l’OTAN . J’étais du petit nombre qui, au Congrès des Verts en 1985, a voté contre la décision de sortir de l’OTAN. » Personne ne s’en souvient, mais aujourd’hui on trouverait certainement quelques « Fischer’s Friends » pour en témoigner.

Fischer, devenu ministre des Affaires étrangères en 1998, déclara dans un style très wilhelminien : « Je ne connais pas de politique étrangère verte, je ne connais plus que la politique allemande.» « Le nouveau gouvernement allemand » ne modifiera pas « fondamentalement (…) la politique étrangère de l’Allemagne » constate elle aussi, avec satisfaction, la FAZ :« Le Chancelier Schröder et son Ministre des Affaires étrangères Fischer approuvent, fidèles à leur promesse de rester dans la continuité, les principes de politique extérieure que Kohl avait gravés dans le marbre. »

« Une simple formalité »

Le 16 octobre 1998, le vieux Bundestag prit avec l’accord des nouveaux élus une décision anticipatoire autorisant la participation de l’Allemagne à d’éventuelles frappes aériennes de l’OTAN sur la Yougoslavie. Fischer recommanda aux Verts de voter en sa faveur. Neuf seulement d’entre eux sur 48 votèrent contre la guerre. Mon commentaire « L’Allemagne est prête à lancer une nouvelle guerre. L’OTAN a un gouvernement rouge-vert à sa botte» (ND du 14/11/1998). À nouveau on m’accusa d’exagérer. La guerre a débuté 5 mois après

Plus tard Fischer se lamenta : « Nous avons eu (le 12 octobre 1998) 15 minutes pour décider de la guerre ou de la paix. » Bien sûr cela aussi est faux. La décision avait été prise juste après les élections au Bundestag lors d’une visite à Washington de Fischer et Schröder, alors candidat à la chancellerie. Le 9 octobre 1998, avant même de prêter serment, Gerhard Schröder et Joseph Fischer ont effectué une visite à Washington. Avant même d’avoir rencontré William Clinton, Schröder et Fischer se sont déclarés prêts à poursuivre la politique du gouvernement précédent – y compris contre la Yougoslavie. La décision de participer à la guerre de l’OTAN a été prise juste après l’entretien avec Clinton. Le soir même, les ambassadeurs de l’OTAN à Bruxelles lui donnaient une légitimité juridique. Lorsque le Conseil de l’OTAN s’est réuni, le 12 octobre, il ne s’agissait plus que « d’une simple formalité ».



2001 : le ministre visite les troupes allemandes de la KFOR à Tetovo, en Macédoine


La trace baveuse de Fischer

Fischer est entré aux Affaires étrangères sans disposer d’aucun pouvoir. D’emblée il a laissé derrière lui une trace baveuse et s’est soumis à l’appareil bureaucratique en place. Il a soutenu les écoles élitaires pour enfants de diplomates « Fischer a étendu une main protectrice même sur les avantages fiscaux accordés aux diplomates, et depuis, ses troupes lui mangent dans la main » a révélé la Zeit. Les louanges que lui accorde la FAZ sont elles aussi dévastatrices pour un prétendu homme de gauche : « Mais le plus bel atout dont dispose Fischer vis-à-vis des diplomates, c’est d’avoir défendu avec succès face à son partenaire de coalition le maintien complet des allocations d’expatriation. Les gros sous sont les pères de l’amitié.» Fischer « a laissé en place même des intimes de son prédécesseur » et a placé aux principaux postes d’ambassadeurs des proches du gouvernement Kohl.

La pression des USA sur le gouvernement fédéral s’est accentuée. Les autres méthodes de contrainte s’étaient avérées inopérantes en Yougoslavie. L’OTAN considérait ce pays comme un «verrou» pour ses intérêts en Asie centrale. On avait essayé de faire sauter ce «verrou» par des moyens « pacifiques », en faisant jouer tous les ressorts de la société civile. On avait déstabilisé l’économie yougoslave avec l’aide du Fonds monétaire international (FMI). On avait offert des crédits de la Banque mondiale1 à la Yougoslavie en échange de son allégeance.

Une propagande à faire dresser les cheveux sur la tête

En janvier 1999 la Secrétaire d’État usaméricaine aux Affaires étrangères, Madeleine Albright, finit par menacer Milosevic d’interventions de l’OTAN. Mais l’opinion allemande n’était pas encore prête. Il a encore fallu le prétendu massacre de Racak. Le chef de la mission d’observation de l’OCDE au Kosovo, William Walker, a « découvert », le 16 janvier 1999, 40 corps dans une fosse près du village de Racak. Aussitôt il dénonça dans tous les médias occidentaux « le massacre perpétré par les Serbes » à l’encontre de « civils kosovars albanais innocents ». Walker avait autrefois été chef de section à l’ambassade US au Salvador, puis ambassadeur entre 1988 et 1991. On l’accuse d’avoir été responsable de la livraison d’armement aux Contras du Salvador pour attaquer le Nicaragua. Lorsqu’en 1989 un bataillon de paramilitaires instruits par les USA avait assassiné à l’Université de San Salvador six jésuites ainsi que leur cuisinière et sa fille de quinze as, « suspects » de sympathie pour des paysans opprimés, Walker avait déclaré : « Dans de telles situations le contrôle peut toujours nous échapper. »

Walker se vantait d’être plus crédible que les Serbes pour l’opinion mondiale. Il avait raison. La découverte de cadavres atrocement mutilés fit le tour du monde et parvint admirablement à justifier la guerre. Plus tard il s’avéra que ce massacre était un montage. Des recherches menées par des journalistes français, usaméricains et finlandais montrèrent que l’on avait ôté leur uniforme à des combattants de l’UCK tués au cours d’un accrochage armé pour les faire ensuite passer pour des civils. Les médecins légistes finlandais remirent leur rapport à Fischer, alors à la présidence de l’UE. Ce dernier ne le publia pas. Mais l’OTAN, pour plus de sûreté, entama une ronde dans l’opinion publique pour se légitimer. Là-dessus on lança les négociations de Rambouillet, où l’on exigea de la Yougoslavie la signature de conditions inacceptables pour tout État souverain (voir jW-Thema du 6/2/2009)La Yougoslavie ne pouvait que refuser, sous peine d’accepter un statut de colonie et l’occupation de tout son territoire par les troupes de l’OTAN.

Alors que par le passé le ministre des Affaires étrangères Joseph Fischer avait vu dans Auschwitz la raison pour laquelle les troupes allemands n’avaient rien perdu dans les Balkans, maintenant il instrumentalisait le génocide des Juifs européens pour justifier une guerre en violation du droit international. Seuls les Verts, avec leur aura d’ex-pacifistes et d’antifascistes, pouvaient faire passer chez des citoyens de la gauche alternative de sensibilité pacifiste cette macabre justification: Auschwitz contraignait l’Allemagne à participer à une guerre de l’OTAN contre la Yougoslavie. Helmut Kohl (CDU) et Guido Westerwelle (libéraux du FDP) auraient été dans ce rôle ridicules et impensables. Si un gouvernement CDU/FDP avait bombardé Belgrade, des marches en étoile auraient bloqué les rues de toutes nos villes avec le soutien du SPD, des Verts et des dirigeants syndicaux.

Milosevic – Staline – Hitler

Le 24 mars 1999 la guerre commence. Joseph « Wilhelm » Fischer prétend que le Kosovo est la proie d’un fascisme « barbare, « grossier» voire « primitif ». Selon ses propres termes : « Ce fut un véritable choc pour nous de voir Milosevic prêt à emboîter le pas à Staline et Hitler : mener une guerre pour exterminer un peuple tout entier.» Et : « Si l’on veut stopper la «SS serbe », on ne peut se passer des bombes .» Aujourd’hui Fischer mise sur la courte mémoire des êtres humains lorsqu’il nie avoir établi un douteux parallèle entre la situation au Kosovo et Auschwitz et l’avoir ainsi relativisé ce dernier. Mais des traces sont restées. Peu après les début de la guerre, Fischer se justifiait ainsi de l’avoir approuvée : « Je n’ai pas seulement appris à dire « Plus jamais la guerre !», mais aussi « Plus jamais Auschwitz ! » Le magazine US Newsweek lui ayant demandé : « You see a direct parallel to the Nazi era? (Vous voyez là un parallèle direct avec l’époque nazie ?, NdT) », il lui a répondu :« I see a parallel to that primitive fascism. Obviously, the ’30s are back, and we cannot accept that. (J’y vois un parallèle avec ce fascisme primitif. Apparemment, les années 30 sont de retour et nous ne pouvons accepter cela. NdT)»

Bien sûr Fischer n’était pas tout seul, il avait derrière lui, en matière de politique de guerre, la majorité des cadres verts et, depuis le Congrès sur la guerre du 14 mai 1999 à Bielefeld, également la majorité du parti.

D’autres institutions du mouvement pacifiste, comme la « Fondation hessoise pour la recherche sur la paix et le traitement des conflits » se révélèrent martiaux conseillers de l’OTAN sur la bonne manière de gagner la guerre. Le camp rouge-vert approuva aussi la guerre avec tant de vigueur dans les médias bellicistes que la Frankfurter Rundschau se refusa à publier une critique de la comparaison établie entre Auschwitz et Kosovo. Des survivants des camps durent payer en avril 1999 38 000 DM pour faire insérer un texte et se faire entendre. C’était une lettre ouverte au ministre des Affaires étrangères, Fischer, et à celui de la Défense, Scharping : « Contre un nouveau mensonge sur Auschwitz. – Nous, survivants d’Auschwitz et autres camps d’extermination, condamnons l’abus que vous-mêmes et d’autres politiques faites de la mémoire des morts d’Auschwitz, Juifs, Roms, Sinti et Slaves, dont les fascistes hitlériens ont organisé et perpétré l’assassinat au nom de la race de seigneurs allemande. Pressés de trouver des arguments en faveur de votre funeste politique, vous n’hésitez pas à minimiser la gravité d’un crime jusqu’ici sans précédent dans l’histoire humaine. »


Février 2003 : président en exercice du Conseil de sécurité


La complicité des Verts

L’OTAN a transformé le conflit cruel, mais régional, qui se déroulait au Kosovo en guerre contre la Yougoslavie. Que l’Allemagne ait, en la personne de son ex-ministre des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher (FDP), attisé ce conflit lorsqu’elle a reconnu en 1991 l’indépendance des Républiques yougoslaves de Slovénie et de Croatie, voilà l’un des nombreux tabous de l’histoire allemande récente.

Le Kosovo est devenu pour l’OTAN un terrain de manœuvres pour s’entraîner aux coopérations internes sur le sol européen et habituer la population allemande (et pas elle seule) aux guerres ainsi qu’une foire-exposition pour les industries d’armement. La guerre avait pour but d’ouvrir la voie vers l’Asie centrale, en supprimant un obstacle aux intérêts géostratégiques dans la région.

En pleine guerre l’OTAN célébrait son 50e anniversaire lors du sommet d’avril 1999 à Washington. Elle se déclara alliance guerrière à l’échelle mondiale. Ses troupes comptaient déjà 4 millions d’hommes. Contre qui les employer ? Tous ses États membres, y compris le Chancelier fédéral d’alors, Gerhard Schröder, ont signé le nouveau et fort agressif Concept stratégique. Et pas la moindre critique de la part de Fischer, le «ministre des droits humains » . Il faudrait y songer, alors qu’aujourd’hui, on manifeste contre la machine de guerre qu’est l‘OTAN à l’occasion de son 60e anniversaire et que certains Vers brandissent le drapeau pacifiste, pendant que des troupes Allemagnes assassinent en Afghanistan avec l’assentiment des Verts.

Environ 5000 êtres humains ont été tués, en Yougoslavie, avec la complicité des Verts. Ne l’oublions pas.

1 - En 1996 les USA avaient lancé entre autres le « Southeast European Cooperative Initiative » (SECI). Son but : intégrer totalement les pays riverains du Danube au capitalisme : économie de marché, prévention des conflits, sécurité et stabilité


Joschka Fischer en décembre 2008. Tout ce qui lui reste de vert, c’est…sa cravate !