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vendredi 6 avril 2012

Ces torches humaines qui ne parviennent pas à éclairer la nuit

par  Annamaria Rivera, 3/4/2012. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Le 25 février dernier, un immigré tunisien dont on ignore tout –nom, biographie, destin -, s’immole par le feu à la gare de Brignole à Gênes. On peut imaginer, à partir d’une brève phrase rapportée par la presse, qu’il s’était retrouvé sans travail et sans logement.
Le suicide par le feu, on le sait, est un cri de protestation désespéré, une demande de respect et de dignité. C’est le recours ultime et spectaculaire des sans-pouvoir et sans –voix, pour briser le silence et attirer l’attention publique sur une injustice ou une humiliation, personnelle ou collective. Derrière chaque suicide, surtout si c’est par le feu, il y a une intention de communiquer et de remettre violemment en question un ordre relationnel et/ou social ressenti ou vécu comme injuste et annihilateur, donc insupportable.
Pour notre Tunisien sans nom, en revanche, l’acte consistant à se supprimer en public de la manière la plus atroce possible a été l’énième et ultime échec personnel. Défini hâtivement comme « clochard » ou plus pudiquement « SDF », il n’a eu droit qu’à quatre lignes de dépêche. Le quotidien gênois Il Secolo XIX a estime que même ces quatre lignes, c’était encore trop et il adonc repris l’information de manière encore plus concise, comme pour démontrer une fois de plus le peu de cas que l’on fait des derniers parmi les derniers mais aussi de la misère d’un certain journalisme.
Dans un autre cas, survenu à Turin le 8 mars 2012, sa nationalité italienne n’a pas valu à la victime beaucoup plus, si ce n’est la mention de son nom et de quelques rares autres détails : Gaetano Menale, maçon, 59 ans, père de trois enfants, désespérée d’vaoir perdu son travail, se donne la mort par le feu dans le parc de la Colletta, au cœur de la ville. Un jeune maçon marocain, lui aussi sans nom, aura droit à quelques lignes de plus : privé de son salaire depuis quatre mois, il se transforme en torche humaine à Vérone, devant la mairie, le 28 mars dernier. Mais que ceux qui mettent fin à leurs jours pour protester ou par désespoir soient des commerçants ou des petits entrepreneurs, de préférence italiens, étranglés par les dettes et l’avidité brutale des banques, et voilà les médias qui commencent à prêter attention à cette chaîne tragique de suicides.
Il faudrait plutôt parler d’une série de cas de gens suicidés, qui ont été tués non seulement par la crise économique et financière, mais avant tout par la manière dont celle-ci est « gouvernée » par les techniciens de la récession et de la boucherie sociale : masques impassibles et impitoyables [spietate dans l’original italien, NdT] au sens littéral du terme, autrement dit incapables de pietas [pitié en latin, NdT], prisonniers qu’ils sont de leur bunker de privilèges, obtus qu’ils sont, puisqu’incapables d’imaginer qu’en dehors de leur ghetto doré, au-delà des diktats des despotes de la finance, au-delà des conseils d’administration de la bourgeoisie et des intérêts des nababs, il existe un monde social fait de personnes en chaire et en os, avec leurs besoins matériels, leur exigence de dignité, les souffrances et leurs raisons de désespérer.
Le « SDF » tunisien de Gênes, le maçon turinois de nationalité italienne, le jeune maçon marocain n’ont pas été les premières torches humaines, ni les dernières, dans cette Italie frappée du fléau de la récession, du chômage, de la chute vertigineuse des salaires, et d’un processus dramatique de paupérisation qui parvient même à atteindre même les classes moyennes. Ils avaient été précédés, comme cela arrive souvent pour de nombreux phénomènes sociaux, par des personnes immigrées : à Palerme, le 10 février 2011, Noureddine Adnane, marchand ambulant marocain, s’immole par le feu en pleine rue, pour des raisons et dans des circonstances en tous points similaires à celles de Mohamed Bouazizi, « l’étincelle » de la révolution tunisienne ; le 16 mars 2011, à Vittoria, dans la province de Raguse (Sicile), Georg Semir, ouvrier agricole albanais, lui aussi privé de salaire depuis de longs mois, s’immole devant le théâtre muncipal. Tous deux mourront après quelques jours d’agonie. (lire ici)
Si les journalistes, les commentateurs, les “experts”, les chercheurs n’avaient pas une si courte vue, ils auraient compris que le phénomène croissant des auto-immolations de protestation qui traverse les pays du Maghreb et du Machrek est quelque chose qui nous parle à nous-mêmes, et de nous-mêmes. Ils auraient pu pressentir qu’il arriverait bientôt chez nous, et pas seulement sous les traits d’un quelconque pauvre immigré sans nom et sans importance. Il est curieux que même les moins balourds parmi ceux qui ont publié des commentaires sur cette tragédie sociale – je pense à Adriano Sofri *– n’aient pas pensé à la mettre en relation avec ce qui se passe sur l’autre rive de la Méditerranée. Là-bas, une révolution contre la dictature mafieuse de Ben Ali n’a pas suffi à avoir raison des fléaux économiques et sociaux engendrés par l’ultralibéralisme et par le diktat de la finance et des organismes internationaux à son service. Il faut bien plus que la chute d’un dictateur pour subvertir les mécanismes néolibéraux qui, associés à la prédation exercée par le régime, ont conduit certaines régions à des taux de pauvreté absolue et de chômage proche des 30%.
Les torches humaines en série de l’autre rive nous parlent aussi dans un autre sens. Elles sont entre autres un symptôme de la faillite de la politique. Quand on est non seulement frappés lourdement par la crise économique mais aussi méprisés par les autorités publiques et ignorés par les élites politiques, on se sent alors condamnés à l’insignifiance sociale, niés dans son être, privés de paarole. L’autodestruction est alors conçue, paradoxalement, comme l’unique manière de « prendre la parole » et tenter de l’imposer publiquement.

Mais il y a de fortes chances que même le cri d’une torche humaine, vox clamans in deserto (La voix de celui qui crie dans le désert), ne soit pas suffisant à attirer l’attention sur le gouffre vers lequel on est en train de nous précipiter.

*Adriano Sofri, 70 ans, ancien dirigeant du groupe révolutionnaire Lotta Continua, condamné en 2000 à 22 ans de prison pour l’accusation d’avoir commandité l’assassinat en 1972 – dont il s’est toujours proclamé innocent – du commissaire de police Luigi Calabresi, considéré comme responsable de la mort par défénestration de l’anarchiste en décembre 1969. Dans un article intitulé La Spoon River della crisi, paru dans La Repubblica du 30 mars 2012, il rapproche la longue série de suicides par le feu en Italie, de travailleurs surexploités, de chômeurs, d’artisans et de petits entrepreneurs, des auto-immolations de Tibétains. [NdT]
 

vendredi 3 février 2012

Maroc : les immolés oubliés

D'apparence calme, la jeunesse marocaine est, elle aussi, traversée par un profond mal-être. Enquête.

Par , Le Point 26/1/2012

Le jeune Abdelwahab Zeidoun, diplômé marocain au chômage, s'est immolé par le feu après que les autorités ont refusé de lui accorder un emploi dans la fonction publique.
Le jeune Abdelwahab Zeidoun, diplômé marocain au chômage, s'est immolé par le feu après que les autorités ont refusé de lui accorder un emploi dans la fonction publique. © Mustapha Houbais / AFP 

Il s'appelait Abdelwahab Zeidoun. Titulaire d'un master en documentation de l'université de Fès, dans le centre du Maroc, il participait depuis deux semaines à un sit-in dans une annexe du ministère de l'Éducation à Rabat. Face au refus des autorités de lui accorder un emploi dans la fonction publique, le jeune chômeur s'est aspergé d'essence mercredi dernier, avant de s'immoler par le feu. Atteint de brûlures au deuxième degré, Abdelwahab Zeidoun a succombé mardi à ses blessures.
Plus d'un an après la mort, dans des circonstances étonnamment semblables, de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, en Tunisie, le Maroc est-il à son tour en train de vivre les prémices de son Printemps arabe ? "Le cas malheureux d'Abdelwahab Zeidoun n'est pas un fait nouveau au Maroc", explique Zineb el-Rhazoui, journaliste et militante du Mouvement démocratique et civil du 20 février. "Des Marocains ont commencé à s'immoler bien avant la révolution tunisienne de janvier 2011." Depuis la révolte populaire du 20 février 2011, au moins quinze personnes auraient utilisé le feu pour mettre fin à leurs jours.
"Le contexte marocain est différent de son voisin tunisien", souligne Pierre Vermeren*, historien du Maghreb contemporain à l'université Paris I. "Ce phénomène social récurrent ne devrait pas aboutir à un bouleversement du pays." Pour ce spécialiste du Maroc, cet acte désespéré souligne toutefois l'impact considérable de la crise économique au Maroc. Ils sont ainsi des centaines de "diplômés chômeurs" à battre le pavé chaque semaine devant les édifices publics de Rabat pour réclamer un travail dans l'administration, promis par l'État.
Le Maroc n'échappe pas à la crise
Officiellement fixé à 9,1 %, le taux de chômage cache en réalité des chiffres beaucoup plus alarmants : selon l'agence marocaine pour l'emploi, 27 % des diplômes de l'université sont sans travail, tandis que 40 000 d'entre eux arrivent chaque année sur le marché. D'après l'économiste Azeddine Akesbi, interrogé par l'AFP, sur les quelque 350 000 demandeurs d'emploi annuels au Maroc, la moitié n'a jamais travaillé. "Au-delà des chiffres officiels du chômage, il existe au Maroc toute une génération de nouveaux pauvres, assure Zineb el-Rhazoui. Ces diplômés à bac + 4 et + 5 passent leur journée à répondre au téléphone, dans les services clients français décentralisés au Maroc, avec un salaire ne dépassant pas les 250 euros par mois.
Cette même somme est versée aux 6 000 Marocains qui travaillent dans la nouvelle usine flambant neuve Renault-Nissan, ouverte début janvier à Tanger. Selon la militante, la clé du problème se situerait dans "la gestion de l'économie nationale marocaine, totalement bradée et aliénée aux intérêts étrangers". "Il faut aussi poser la question de la juste redistribution des richesses", souligne, de son côté, Jean Zaganiaris, enseignant-chercheur au Centre d'études et de recherches sur l'Afrique et la Méditerranée (Ceram) à Rabat. "Le Maroc est un pays où les écarts entre les gens très riches et très pauvres sont immenses : c'est à ce niveau qu'il s'agit d'opérer des réajustements et d'accompagner les emplois de salaires décents."
Pour contenir le mécontentement social, l'État a bien tenté de soutenir les prix des produits de base en consentant à un déficit budgétaire important, mais le fléau semble trouver son origine ailleurs. "La crise économique en Europe a des conséquences directes au Maroc, affirme Pierre Vermeren. Cela fait vingt ans que le pays bénéficie des ressources financières des travailleurs marocains à l'étranger. Or les flux migratoires sont désormais inversés." En deux ans, ce sont ainsi plus de 300 000 immigrés marocains qui se sont vus dans l'obligation de rentrer d'Espagne. La situation des travailleurs en Italie, en France ou aux Pays-Bas est à peine plus enviable.
"Gouvernement de l'ombre"
En colère sur les paliers de l'administration, les nouveaux diplômés l'étaient également dans les rues du pays, dès le 20 février dernier, pour réclamer de profondes réformes socio-politiques. Après une modification a minima de la Constitution en juillet ainsi que la tenue d'élections législatives anticipées en novembre, tous les espoirs se fondent désormais sur les islamistes du Parti justice et développement (PJD), grands vainqueurs du scrutin, qui ont fait de la justice sociale et de la lutte contre la corruption leur cheval de bataille. "Le PJD dispose d'une large confiance, car c'est un parti neuf qui bénéficie de sa virginité politique", analyse Jean-Noël Férié, directeur de recherche au CNRS à Rabat.
"Le PJD a entériné un faux processus de réformes, car il ne joue qu'un rôle de figuration, rétorque Zineb el-Rhazoui. Sa condition pour accéder au pouvoir était d'accepter un gouvernement de l'ombre." Créé à la fin des années 1990, ce parti islamiste est entré dans l'opposition politique, à la condition de reconnaître le rôle de "commandeur des croyants" du roi. De fait, il ne remet pas en cause la monarchie, comme la totalité des partis autorisés au Maroc. Lors de la nomination du cabinet ministériel, le 4 janvier dernier, le parti islamiste n'a obtenu que 12 ministères sur 30, dont ceux des Affaires étrangères et de la Justice. Le ministère de l'Intérieur, l'armée et la police sont restés, quant à eux, aux mains des proches du souverain. "Il existe un autre pôle de pouvoir que le gouvernement au niveau du palais royal, reconnaît Pierre Vermeren. Ces conseillers du roi ont un rôle très important dans tous les domaines, notamment dans la gestion des affaires économiques du pays."
Mais à la différence de la Tunisie, où le pouvoir était concentré entre les mains de Ben Ali et de son clan, le makhzen (régime) marocain renferme un système de classe dirigeante beaucoup plus complexe. Au-delà de Mohammed VI figurent de grandes familles puissantes, des intérêts économiques et des forces armées, disposant de relais et d'institutions structurées dans tout le pays. "Le rôle du roi à la tête de l'État fait consensus au Maroc, rappelle Jean-Noël Férié. Les revendications sociales n'ont rien à voir avec la remise en cause de la monarchie." Celle-ci n'en tolère pas moins les critiques. Plusieurs journaux ont été récemment fermés. Des journalistes ont été arrêtés.
"Le mur de la peur est tombé", prévient Zineb el-Rhazoui. "Si les Marocains ne peuvent pas s'exprimer dans les médias, ils disent ce qu'ils pensent du roi dans les réseaux sociaux et la rue." La militante donne d'ores et déjà rendez-vous à son peuple les 19 et 20 février prochains, dates d'une grande manifestation et d'une journée de grève générale, en commémoration de la première révolte.
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*Auteur du livre Le Maroc de Mohammed VI : la transition inachevée (La Découverte-Poche)

mardi 11 octobre 2011

Algérie : les désespérés


Isabelle Mandraud| LEMONDE | 10.10.11 

Alger Envoyée spéciale - A l'heure de la récréation, vers 10 heures, ce lundi 3 octobre, Mohamed S., 19 ans, a escaladé le mur du lycée Souiyah El Houari, à Oran. Il s'est placé face à la salle des professeurs, puis s'est aspergé d'essence et a allumé un briquet. Horrifiés, des jeunes témoins de la scène se sont évanouis, rapporte Le Quotidien d'Oran, avant de se révolter et de saccager du mobilier scolaire. Le lendemain, mardi, à Telagh, dans la wilaya (préfecture) de Sidi Bel Abbès, dans le nord-ouest du pays, un autre lycéen de 19 ans, Fillali Messaoud, a tenté de mettre fin à ses jours de la même façon. L'un et l'autre réclamaient de réintégrer leur lycée après un échec au bac, en vain.
A Batna, dans les Aurès, début octobre, un père de famille, Yahia Moussa, a été empêché de s'immoler par le feu après avoir laissé une lettre à des amis dans laquelle il confiait : "Je déteste tout. (...) J'ai vécu seul et je veux mourir seul. Ils ont voulu que je vive pauvre." Le 7 octobre, un homme de 35 ans, marié et père d'un enfant, a mis le feu à son corps après avoir perdu son emploi précaire de standardiste à l'hôpital d'Aïn Temouchent. Il a été transféré aux soins intensifs à Oran. Le même jour, une jeune femme, âgée de 30 ans, mère de deux enfants, divorcée et sans emploi, a succombé à ses blessures au service des grands brûlés du CHU d'Oran après s'être aspergée d'essence. Elle avait appris, la veille, qu'elle allait être expulsée de son logement.
Chaque semaine, ou presque, les tentatives de suicide se poursuivent en Algérie. Depuis la mort, le 17 décembre 2010, de Mohamed Bouazizi, à l'origine du soulèvement en Tunisie, l'Algérie, comme d'autres pays, a connu une explosion de ces actes désespérés. Au plus fort de ces tentatives, en janvier, les islamistes s'en étaient mêlés. Sous le titre "Est-ce que ceux qui se suicident sont des héros ?", la revue islamiste El Islah, éditée par la maison Darelfadiha, avait ainsi tranché : "Le suicide est interdit, c'est l'enfer pour l'éternité." L'article sur deux pages conseillait de "patienter face à l'oppression des dirigeants et des gouvernants. Les personnes prêtes à patienter et à endurer les épreuves, Dieu les récompensera un jour ou l'autre". Mais ici, ce phénomène perdure dans l'indifférence. Aucune statistique n'a été rendue publique sur ces tentatives d'immolation par le feu, inédites jusque-là en Algérie. Et les journaux n'y consacrent plus que des brèves.
"En Tunisie, il y a eu toute la société derrière Bouazizi, ici, ça reste des actes isolés", constate Hassiba Cherabta, psychologue, présidente de l'Association pour l'aide psychologique, la recherche et la formation (SARP) installée à Alger. Nulle trace de revendications politiques derrière ces gestes de désespoir. Malgré des manifestations de violence éparses, et des émeutes quasi quotidiennes dans les quartiers, l'Algérie se tient prudemment à l'écart des mouvements du "printemps arabe". Trop de violence, trop de morts. La guerre civile des années 1990-2000 a laissé un profond traumatisme dans la société. "Elle n'est pas suffisamment structurée pour un mouvement collectif de protestation, par exemple contre la hausse injustifiée des prix", relève Larbi Icheboudene, sociologue à l'université Alger-1 et directeur de recherche au Centre de recherche en économie appliquée au développement (CREAD), qui établit un parallèle avec les harragas - terme qui désigne littéralement ceux qui "brûlent", qui transgressent, et qui tentent chaque jour de rejoindre clandestinement l'Europe par la mer, au péril de leur vie.
"Ce sont, aussi, des situations de non-espoir, observe le sociologue. Et, comme le disait Durkheim, il n'y a pas plus grave que le sentiment d'inutilité.""Les pays arabes sont devenus depuis plusieurs décennies des immenses incubateurs de désespoir. L'accroissement vertigineux des conduites sacrificielles dans leurs populations n'est pas pensable si l'on n'a pas en vue cette donnée cruciale, souvent déniée", rappelle Fethi Benslam, psychanalyste et professeur d'université à Paris, dans son livre Soudain, la révolution (Denoël, 128 p., 10 €).
En Algérie, le phénomène des immolations par le feu est avant tout utilisé comme un geste pour témoigner, une arme ultime de revendications individuelles, mais il ne touche pas seulement des jeunes ou des chômeurs. Des femmes, des jeunes filles ou des pères de famille passent à l'acte, après avoir épuisé tous les recours, pour un logement, ou un emploi, parfois même pour protester contre une mesure jugée injuste, une mutation, ou une brimade administrative
"C'est le résultat d'une absence de la société civile, de syndicats, explique Nourredine Hakiki, sociologue à l'université Alger-2 et directeur du laboratoire de changement social. Le citoyen algérien ne trouve pas d'intermédiaires, il est livré à lui-même." Parfois, ajoute-t-il, "c'est une forme de chantage. Il veut, parce qu'il se sent lésé". Depuis le mois de janvier, les milliards de dinars prélevés sur la rente pétrolière par le gouvernement algérien et distribués pour des augmentations de salaire, accélérer la construction de logements, ou bâtir des plans emploi massifs pour les jeunes, ont décuplé les impatiences.
Lakhdar Malki, 43 ans, a tenté de s'immoler par le feu en janvier sur son lieu de travail avec l'une de ses filles, puis a récidivé en septembre en voulant ingurgiter de l'acide devant la daïra (sous-préfecture) de Zéralda. Père de quatre filles âgées de 1 mois, 2 ans, 10 ans et 14 ans, dont une handicapée, il vit à Staouali, à une quinzaine de kilomètres d'Alger, avec sa femme, dans une modeste masure : une pièce, attenante à un petit réduit qui sert de débarras et de cuisine. "J'habite là depuis vingt ans, on dort serrés les uns contre les autres, on mange par terre, nous avons l'eau courante depuis trois ans et voyez, l'électricité, c'est toujours un branchement sauvage", lâche-t-il, en faisant visiter les lieux, situés, comme il le souligne, "à 800 mètres d'une résidence d'Etat du président".
De loin, on aperçoit la cime de beaux arbres. "Ma vie est derrière moi, cette pièce deviendra ma tombe", poursuit cet homme employé depuis dix-huit ans comme veilleur de nuit dans une banque à quelques kilomètres de là, à Ouled Fayet. Son salaire a été rehaussé après sa première tentative de suicide, pour atteindre 38 000 dinars (environ 271 euros au marché noir), soit deux fois le salaire minimum en Algérie. Malgré cela, Lakhdar Malki ne s'en sort pas. "Dans le coin, le loyer le moins cher est de 28 000 dinars et pour acheter des couches pour mes filles, je dépense 5 000 dinars par mois."
Le regard noir, il dit avoir sonné à toutes les portes, écrit à toutes les autorités, jusqu'au premier ministre, Ahmed Ouyahia, et s'être heurté partout à la même réponse : "Il faut patienter." A bout de nerfs, en janvier, il a emmené avec lui à la banque sa fille de 10 ans, Maria, handicapée en chaise roulante, pour s'immoler, avec elle, avant d'en être empêché. "J'ai ressenti la même chose que les Tunisiens, on est du même côté, oppressés...", raconte-t-il. Mais la proximité s'arrête là. Car Lakhdar Malki le dit tout net : "Si ce n'est pas sous le mandat de Bouteflika (Abdelaziz, le président algérien en exercice) que j'obtiens un logement, on ne m'en donnera jamais. C'est lui qui a fait le plus sur le plan social et qui a donné un peu d'espoir au peuple. On le voit à la télé, il y a des projets, les choses s'arrangent..."
Nulle volonté, ici, de vouloir bousculer le régime, mais plutôt une farouche détermination à obtenir ce qu'il ne supporte plus d'attendre, un logement, et la prise en charge de sa fille handicapée. "Ma fille aînée est obligée de se coucher tôt à cause des bébés, ses résultats scolaires en pâtissent, et pour Maria, on m'a donné un déambulateur, mais ça ne sert à rien !", s'énerve-t-il en dépliant l'appareil coincé dans le réduit. "Maintenant, je suis prêt à tout !"
Malgré les programmes colossaux de construction qui transforment les banlieues de villes algériennes en gigantesques chantiers, le logement reste la première cause de révolte. A Diar Echems, un bidonville au coeur d'Alger, une jeune fille a tenté de s'immoler par le feu en septembre. "Ces cités sont devenues des endroits intenables, des lieux de dissidence où les relations avec l'Etat sont des relations d'émeutes et de non-négociation", commente Larbi Icheboudene. La cité, construite pendant la colonisation, devait accueillir des fonctionnaires et des militaires célibataires. Les appartements, des F1, sont aujourd'hui occupés par des familles entières. Mais ce sont les opérations de relogement, dans des appartements plus vastes mais en périphérie d'Alger, qui provoquent le plus de réactions. "Leurs parents, déracinés, venaient de la campagne parce qu'ils fuyaient la guerre d'indépendance, et cinquante ans plus tard, on vient dire à leurs enfants qu'il faut partir en dehors de la ville", décrypte Larbi Icheboudene.
Aux difficultés sociales s'ajoute la montée de l'individualisme. "L'immolation survient surtout quand la personne est lâchée par sa famille et qu'elle est confrontée à elle-même, explique le sociologue Nourredine Hakiki. Avant, si on avait besoin d'emprunter de l'argent, on demandait au frère et il donnait. Maintenant, ce n'est plus le cas."
Sans projection sur l'avenir, isolés, des Algériens ont importé la "méthode" tunisienne, sans autres conséquences que l'existence de drames à huis clos. "Il y a beaucoup de formes de protestation, celle-ci en est une nouvelle parce qu'elle a donné des résultats ailleurs, mais ce n'est pas réfléchi, analyse la psychologue Hassiba Cherabta. C'est le désespoir qui les a poussés à copier."
A Souk El Tenine, à environ 50 kilomètres de Béjaïa, en Kabylie, un jeune de 26 ans au chômage a tenté de s'immoler par le feu début octobre avant d'être maîtrisé. Marié, il avait ouvert un petit commerce de fortune pour survivre et lorsque des policiers sont venus lui demander de démonter son installation ; hors de lui, il a commencé à barrer la route. Puis il s'est aspergé d'essence. Comme Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant tunisien, mais élevé, depuis, au statut de chahid (martyr) de la révolution.

mercredi 22 juin 2011

Un jeune marchand algérien s'immole par le feu الجزائر: وفاة بائع فواكه وخضار أحرق نفسه ياشير


par RFI, 21/6/2011 
Une jeune vendeur de fruits et légumes s'est immolé par le feu, ce dimanche 19 juin, à Béchar, une ville algérienne située près de la frontière marocaine. Il a succombé à ses blessures lors de son transfert à l'hôpital d'Oran. Les habitants de la ville ont organisé un grand rassemblement devant le siège de la wilaya, selon la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme.   Abdelmoumène Khellil, secrétaire général de la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme:

21/06/2011 par Constance de Bonnaventure
Le jeune homme, âgé de 32 ans, Yachir Boumèdiene avait l'habitude de s'installer à proximité du marché de Bouhlel situé au centre‑ville. Dans la matinée, la police, présente sur les lieux dans le cadre d'une opération de délocalisation des marchands informels, lui ordonne de déplacer sa marchandise pour ne pas occuper la voie publique. Il s'en va, abandonnant sa table et revient quelques minutes plus tard pour s'asperger d'un bidon d'essence. Et il s'immole devant la foule.
Yachir Boumèdiene, brûlé au troisième degré, a succombé à ses blessures lors de son transfert à l'hôpital d'Oran. Choqués par cette nouvelle, les habitants de la ville ont organisé un grand rassemblement devant le siège de la wilaya, selon la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme (Laddh).
NDLR Basta! - RFI oublie de dire que les jeunes de Béchar ont attaqué le commissariat de police pour protester contre ce nouvel épisode de la hogra

الجزائر: وفاة بائع فواكه وخضار أحرق نفسه ياشير


توفي شاب يبيع الفواكه والخضار متأثرا بجروحه بعد أن ألهب النار في جسده يوم الأحد 19 جوان، ببشار جنوب غرب الجزائر العاصمة.
 
ويدعى هذا الشاب ياشير بومدين، ويبلغ من العمر 32 سنة، وقد اعتاد هذا البائع عرض سلعته في سوق بوهلال الواقع في مركز المدينة.
 
وفي الصباح حضرت الشرطة إلى المكان في إطار عملية منع التجار غير الشرعيين، حيث طلبوا من الشاب بومدين نقل بضائعه وإخلاء المكان العمومي، لكن الشاب غادر المكان تاركا وراءه طاولته، ليعود بعد دقائق وهو يحمل قارورة بنزين، وأضرم النار في جسده أمام الجميع.
 
وقد أصيب الشاب بحروق من الدرجة الثالثة، نقل على إثرها على جناح السرعة إلى مستشفى وهران، وقبله تلقى الإسعافات الأولية في مستشفى مشرية، ليلفظ أنفاسه الأخيرة، وهو ما أحدث صدمة لدى السكان الذين نظموا تجمعا أمام مقر الولاية، وفقا لما نقلته للرابطة الجزائرية للدفاع عن حقوق الإنسان في اتصال مع احد السكان، الشباب قاموا بمهاجمة مقر الشرطة، "وحسب المعلومات الأولية التي تحصلنا عليها، فان الشاب تعرض للإهانة من طرف الشرطة، لهذا السبب قام بالتضحية بنفسه، ثم عانق الشرطي الذي أصيب هو الآخر بحروق من الدرجة الثانية"، يقول الناشط في مجال الحقوق.
 
وفي يوم 17 ديسمبر الماضي، قام الشاب التونسي محمد البوعزيزي الذي كان هو الآخر بائع للفواكه والخضار بإضرام النار في جسده، أمام محافظة الشرطة بسيدي بوزيد، وهي المنطقة التي دمرتها البطالة، وتأتي هذه الحادثة اليائسة في سلسلة من الحالات المشابهة والتي سجل بعضها في الجنوب، وهي المنطقة التي تحوي على ثورات كبيرة لكن يعيش أهلها في الفقر والحرمان. 

lundi 17 janvier 2011

Un Égyptien s'immole par le feu devant le Parlement au Caire شاب يشعل النار في نفسه أمام مجلس الشعب المصري

L'homme s'est planté lundi matin devant le siège du Parlement au Caire et s'est mis à crier Amn Eddaoula ya Amn Eddaoula Haqqi daya' jaoua daoula Ô Sûreté de l'État, j'ai perdu mes droits à l'intérieur de cet État.
Les policiers lui ont dit s'éloigner. il s'est alors aspergé d'essence et a mis le feu. Un chauffeur de taxi a essayé d'éteindre la torche vivante avec son extincteur. Puis les pompiers sont arrivés, qui ont conduit l'homme à l'hôpital.
Abdou Abdelmoneïm, 49 ans, natif de Kuneitra, était propriétaire d'un restaurant à El Kantara, à l'ouest d'Ismaïlia. Son restaurant a été fermé sans explications par la police. Il a tenté en vain des recours  auprès des responsables, qui l'ont envoyé balader. Alors, il a décidé de passer aux actes, à la Bouazizi


"أمن الدولة يا أمن الدولة حقي ضايع جوا (داخل) الدولة."
وكالات
 أفاد شهود عيان أن شابا مصريا أشعل النار في نفسه، اليوم الاثنين، أمام مجلس الشعب في وسط القاهرة، وهو يردد هتافات ضد الشرطة.
وقال أحد شهود العيان، إن الشاب نقل إلى المستشفى للعلاج.
وقال مصدر أمني: "قام مواطن بإشعال النار في نفسه اليوم أمام مجلس الشعب بعد سكب البنزين على جسده، وتم نقله إلى مستشفى قصر العيني".
من جانبها، ذكرت مصادر طبية أن المصاب يعاني من حروق من الدرجة الثالثة وحالته خطيرة جدا.
وتشير الدلائل الأولية إلى أن اسمه عبده عبد الحميد، صاحب مطعم بالقنطرة شرق بمحافظة الإسماعيلية، من مواليد 1962، وأنه أقدم على ذلك بسبب غلق مطعمه ومحاولته تقديم شكوى للمسؤولين إلا أن محاولته باءت بالفشل، ما جعله يقدم على هذه الخطوة.
وقال حراس أمن أمام إحدى بوابات مجلس الشعب، إن سائق سيارة أجرة استعمل طفاية الحريق الموجودة بسيارته في إخماد النار التي أمسكت بالرجل، وأن رجال إطفاء في المجلس استعملوا طفاية حريق خاصة بهم في إخماد النار أيضا.
وقال حارس، "صب على الجزء الأسفل من جسمه بنزينا في الغالب، وأشعل النار، وارتمى على الأرض."
وأضاف أن الرجل بدا للحراس في بادئ الأمر كما لو كان جاء للاعتصام، أمام المجلس وأن 4 ضباط حاولوا إبعاده عن المكان.
وتابع "ابتعد عنهم قليلا ثم أشعل النار في جسمه".
وقال الحارس، "أمن المجلس وجد في ملابسه بطاقة هوية مسجل بها اسمه: عبده عبد المنعم حمادة جعفر خليفة، مولود في العاشر من فبراير عام 1962 من مدينة القنطرة غرب محافظة الإسماعيلية، وصاحب مطعم."
وذكر أحد شهود العيان أن الشاب كان يردد هتافا يقول، "أمن الدولة يا أمن الدولة حقي ضايع جوا (داخل) الدولة."
من جانبها ذكرت مصادر طبية أن المصاب يعاني من حروق من الدرجة الثالثة وحالته خطيرة جدا 

dimanche 16 janvier 2011

"Si tu as le courage de Bouazizi, vas-y" : Vague d'autoimmolations par le feu en Algérie حركة المحترقين

La scène se passe samedi matin à la mairie de Boukhadra, une ville minière de la région de Tébessa, dans l'Est de l'Algérie; 23 jeunes sont reçus sont par le maire, qui adopte une attitude hautaine et méprisante. Le dialogue suivant s'engage entre Mohsen Bouterfif, 27 ans, père de deux enfants et le maire :
- Si je n'ai pas de contrat d'embauche à la mine, je me brûle
- Si tu as le courage de Bouazizi, vas-y.
Mohsen sort alors de la mairie, va se procurer de l'essence et s'immole. Le soir même, il décède à l'hôpital d'Annaba. Le wali (préfet/gouverneur) se rend sur place et suspend le maire.
Cet acte s'inscrit dans une liste qui ne fait que s'allonger : cinq jeunes à la recherche de travail et/ou de logement se sont immolés publiquement par le feu en Algérie en moins d'une semaine.
On peut désormais parler de la naissance d'une حركة المحترقين  Harakat Al Mouhattariquiine (Mouvement des Immolés) au Maghreb.