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mardi 1 février 2011

Le Caire : comment le régime a basculé

La Vache a fini de rire, et quand la vache tombe, les couteaux fleurissent

"La Vache qui rit": c'est ainsi que le peuple égyptien a surnommé Hosni Moubarak dès que celui-ci a pris la succession d'Anouar Essadate en 1981. 30 ans plus tard, il semble bien que la vache ait fini de rire. Qui rira le dernier ? Omar Souleiman ? Á quoi vont aboutir les manigances en cours entre Le Caire, Washington et Tel Aviv ? Quel général vont-ils sortir de leur manche ? On le saura dans les prochaines heures. La réponse appartient au peuple, qui a commencé dès l'aube de ce mardi 1er février à affluer vers la Place Tahrir (dans le cercle rouge sur la carte) au centre du Caire. Ils seront très nombreux. L'objectif déclaré est de rassembler un million de personnes pour réclamer le départ de Moubarak. En fin de compte, l'interruption des connexions Internet vendredi dernier a été une bonne chose : cela a obligé les gens à communiquer directement entre eux, les militants ont fait marcher les photocopieuses, des embryons de pouvoir populaire se sont mis en place suite à la disparition de la police.L'armée a déclaré lundi soir qu'elle jugeait les revendications du peuple comme légitimes et qu'elle ne tirerait pas contre lui. La question est : de quelles revendications s'agit-il ? Du départ de Moubarak simplement, ou du démantèlement du système ? L'armée va-t-elle laisser le Vieux prendre l'avion pour Djeddah à son tour, ou bien va-t-elle le mettre en frais en attendant qu'il soit jugé pour ses crimes ?
Un proverbe arabe dit : "Quand la vache tombe, les couteaux fleurissent".

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Khaled Saïd, icône de la révolte égyptienne sur le Web - Basile Lemaire
Battu à mort par des policiers égyptiens en juin dernier, Khaled Saïd devient le symbole de la révolte contre le régime d'Hosni Moubarak

dimanche 30 janvier 2011

Égypte: échec au blackout

Le blackout imposé par la police moubarako-soleimanesque sur les communications Internet et téléphoniques est un échec, grâce à la solidarité de la communauté mondiale des internautes.
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Without Internet, Egyptians find new ways to get online

mercredi 29 décembre 2010

Comment un homme qui s'est immolé par le feu a déclenché une révolte en Tunisie

par Brian Whitaker, Guardian, 28/12/2010. Traduit par  Omar Khayyam, édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Un incident relativement mineur a été le catalyseur d'une vague de protestations qui pourraient provoquer la fin de la présidence de Zine El Abidine Ben Ali
En observant les événements des dernières jours en Tunisie, je me suis peu à peu rappelé un événement qui remonte à 1989: la chute du dictateur roumain, Nicolae Ceausescu. Le dictateur tunisien, Zine El Abidine Ben Ali, est-il sur le point de connaître le même sort ?


Après 22 ans de règne, Ceausescu  a connu une fin subite et, en quelque sorte, imprévue. Tout a commencé lorsque le gouvernement a persécuté un prêtre de la minorité hongroise à cause de propos qu'il avait tenus. Des manifestations se sont déclenchées, mais, en peu de temps,  le prêtre est tombé dans l'oubli. Les manifestations se sont tout de suite transformées en un mouvement de protestation généralisé contre le régime Ceausescu. Bref - c'est un euphémisme - la population roumaine en avait ras-le-bol.

Les émeutes et les manifestations qui se sont propagées partout en Tunisie durant les dix derniers jours ont aussi commencé par un petit incident. Mohamed Bouazizi, un jeune de 26 ans, vivant à Sidi Bouzid, une petite ville de province, avait un diplôme universitaire mais était sans emploi. Pour gagner un peu d'argent, il s'est résigné à vendre, sans permis,  des fruits et des légumes dans la rue. Lorsque les autorités l'ont interpellé et ont confisqué sa marchandise, il était tellement en colère qu'il s'est immolé par le feu.

Peu après, des émeutes se sont déclenchées et les forces de sécurité  ont coupé la ville du reste du pays. Mercredi, un autre jeune chômeur de Sidi Bouzid a escaladé un poteau électrique, a crié "non à la misère, non au chômage", puis a touché les câbles. Il a été électrocuté sur-le-champ.

Vendredi, des émeutiers à Menzel Bouzayane ont incendié des voitures de police, une locomotive, les locaux du parti au pouvoir et un poste de police. Ripostant à des attaques de cocktails Molotov, la police a ouvert le feu, tuant un jeune manifestant.

Samedi, les protestations ont atteint la capitale, Tunis. Hier, une deuxième manifestation y a eu lieu.
La couverture médiatique sur ces événements a été - c'est le moins qu'on puisse dire - sporadique. En effet, la presse est strictement contrôlée en Tunisie et les médias internationaux n'ont montré que peu d'intérêt pour ces événements. Peut-être s'agit-il du syndrome du "pas-assez-de-morts". Mais dans le contexte tunisien, ce sont des événements de taille. C'est, après tout,  un État policier où normalement il n'y a ni émeutes ni manifestations, et surtout pas simultanément dans des grandes comme des petites villes, du nord au sud du pays.
Donc, ce que l'on constate, premièrement, c'est la faillite d'un système construit durant des années pour empêcher les gens de s'organiser, de communiquer et de militer.

Deuxièmement, nous voyons un nombre relativement important  de gens qui se débarrassent de leur peur du régime. Malgré le risque réel d'arrestation et de torture, ils ne se plient plus à l'intimidation.

Enfin, nous assistons à l'effondrement d'un pacte avec le diable bien rôdé où, en contrepartie d'une acceptation d'une vie sous la dictature, les besoins économiques et sociaux des gens sont censés être satisfaits par l'État.

Officiellement, le taux de chômage en Tunisie tourne autour de 13%. Mais le taux réel est probablement plus élevé, surtout parmi les diplômés des universités. D'après une étude récente, 25% des diplômés de sexe masculin et  44% des diplômées de sexe féminin à Sidi Bouzid sont au chômage. En effet, ils sont victimes d'un système éducatif qui a réussi à leur procurer des qualifications sans débouchés et des attentes impossibles à satisfaire.

Le régime semble avoir exagéré les succès économiques dont il se vantait.  Les gens se demandent : si ce qu’ils nous disent est vrai, alors que s'est-il passé avec l'argent ? La réponse qu'ils donnent est que cet ragent est allé dans les poches de la famille de Ben Ali et de ses associés.

Dr. Larbi Sadiki, de l'Université d'Exeter a écrit l'autre jour: "La Première Dame est presque la réincarnation d'Imelda Marcos des Philippines. Mais au lieu de chaussures, Madame Leila collectionne des villas, des propriétés immobilières et des compte en banque". Il y a aussi le gendre du président et son possible successeur, Mohamed Sakher El Materi dont le style de vie extravagant et les intérêts d'affaires ont été éloquemment décrits par l'ambassadeur des USA  à Tunis. Gracieuseté de Wikileaks.

Le moment décisif de la révolution roumaine est arrivé lorsque le président Ceausescu et sa femme ont tenu un rassemblement populaire, télévisé,  pour susciter le soutien de la foule. Mais, au lieu de les acclamer, comme auparavant, la foule les a hués et chahutés. Visiblement choqués, les Ceausescu se sont éclipsés à l'intérieur de l'édifice. Ainsi tout le pays a-t-il su que c'était la fin de partie.

Le président Ben Ali a jusqu'ici évité cette faute et continue d'être glorifié par les médias officiels. Mais il y avait quelque chose dans l'air lorsque le Rassemblement Constitutionnel Démocratique a convoqué un meeting à Sidi Bouzid, la semaine dernière. " Ce meeting, qui devait délivrer un message politique très fort et calmer les esprits, était mou", tels sont les propos rapportés d'un journaliste. Peu de membres du parti y avaient répondu à la convocation.

Les allégations du régime, évoquant des forces malveillantes (non-spécifiées) se cachant derrières les émeutes et les manifestations, semblent, elles aussi, assez molles. En accordant dans la précipitation une aide de 15 millions de dinars (10 millions de livres sterling) à Sidi Bouzid, le régime vient de reconnaître que les contestataires n'avaient pas tort.

La question cruciale est de savoir ce que pensent réellement les membres des forces de securité, les membres du parti au pouvoir et les hauts fonctionnaires, c'est-à-dire tous ceux qui ont permis à Ben Ali de tenir la route pendant les 23 dernières années. Combien parmi eux ont-ils des proches au chômage ? Et, surtout, combien d'eux croient-ils réellement que Ben Ali est l'homme capable de résoudre les problèmes du pays ?

La majorité des régimes arabes se fient à des réseaux clientélistes pour se maintenir au pouvoir, mais la base qui soutient Ben Ali paraît comparativement petite et de plus en plus fragile, comme l'a noté l'ambassadeur US dans les documents wikileakés. Il y décrit un régime qui a perdu le contact avec le peuple, un régime qui ne tolère aucun conseil ni critique et dont la corruption est devenue tellement flagrante que même "le Tunisien moyen en est pleinement conscient".

Ben Ali pourrait s'accrocher au pouvoir, mais son régime dégage maintenant une odeur de fin de siècle. Il est arrivé au pouvoir en 1987 en déclarant le président Bourguiba inapte d'exercer le pouvoir. Ce n'est, probablement qu'une question de temps avant que quelqu'un d'autre délivre le même message à  Ben Ali.

samedi 6 février 2010

La formation politique dans un processus de transformation nationale : le défi bolivien

par Vinicius  MANSUR, Brasil de Fato-, 21/1/2010. Traduit par Pedro da Nَbrega, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala
La vaste légitimité donnée par les Boliviens au gouvernement du MAS-IPSP lors de l' élection présidentielle du 6 décembre 2009 a constitué une confirmation formelle de la suprématie du mouvement dirigé par Evo Morales dans le pays, marquant la fin de la dure polarisation imposée par la droite durant ces quatre dernières années. Se pose dès lors la question de la capacité de ce processus politique à consolider son projet pour le pays. Face à une tâche de telle ampleur, quel est le travail de formation politique qui se développe ?

La liste des défis pour ceux qui luttent pour la décolonisation de l’Etat, une révolution démocratique et culturelle avec aussi l’obligation de mettre en place une nouvelle Constitution – qui définit l’Etat comme plurinational et prévoit la coexistence des économies publique, privée et communautaire –, n’est pas mince. Les réflexions du Directeur-général de la Gestion Publique du Ministère de l’Economie et des Finances, membre du groupe d’intellectuels Comuna, Raul Prada peuvent aider à donner un aperçu de sa dimension : “Nous avons hérité de la colonie un ةtat, qui s’est certes modernisé, mais qui reste encore le grand colonisateur. Cependant, la Constitution nous demande de fonder une deuxième République. Comment dès lors assumer cette transition afin qu’elle soit transformatrice et non restauratrice ? Qu’entendons-nous par nations ? Comment sortirons-nous du multiculturalisme libéral ? Nous défendons un modèle social communautaire, mais comment y parvenir dans le contexte de l’économie mondiale capitaliste et avec un programme de gouvernement axé sur le développement, une restauration nostalgique des projets d’industrialisation des années 50 ?”Résultats de l'élection présidentielle
Pour Prada, le défi historique de l’actuel processus bolivien réside dans sa capacité à mêler le changement d’élite politique au changement de modèle d’ةtat, mais aussi à s’affranchir du pragmatisme politique dans lequel, tout au long de l’histoire, les gouvernements révolutionnaires de gauche se sont retrouvés enfermlés, ce qui a amoindri leurs visées transformatrices. C’est pourquoi il caractérise la situation actuelle comme préoccupante, dans la mesure où elle combine une “excessive centralité accordée au Pouvoir Executif” avec des carences en matière d“analyse des expériences, de compréhension théorique du processus pour le conduire et le diriger”.

Hétérogénéité
L’analyste politique Hugo Moldiz considère que le cabinet de Morales regroupe une bonne part “de ce qu’il y a de meilleur dans ce pays”, mais il attribue ce manque de clarté politique évoqué par Prada à l’hétérogénéité de sa composition. “Cela va de démocrates radicaux jusqu’à des dirigeants de sensibilité marxiste, en passant par toute une gamme de conceptions indigénistes, qu’il est raisonnablement possible de séparer en deux courants : l’un qui s’identifie avec la cosmovision andino-amazonienne et l’autre plus communautaire. Les éléments unificateurs sur lesquels tous se retrouvent sont l’anti-impérialisme et le nationalisme populaire-indigène. Mais il y a divers degrés d’anti-impérialisme. De ceux qui estiment que lutter contre l’impérialisme c’est lutter contre le capitalisme à ceux qui ne souhaitent qu’une plus grande autonomie face à l’ingérence des USA.”
Selon Moldiz, un des aspects positifs du scénario créé par l' élection du 6 décembre réside précisément dans la possibilité de voir ces contradictions dépasser les cercles gouvernants et alimenter un riche débat à l’intérieur des mouvements sociaux et dans l’ensemble de la société sur l’avenir de ce processus. “Néanmoins seule la formation politique peut contribuer à résoudre cette question et cela n’a pas constitué une préoccupation centrale jusqu’à maintenant”, précise-t-il.

La formation politique
Rafael Puente, responsable depuis trois ans de l’école de formation politique du parti MAS-IPSP reconnaît les faiblesses en matière de formation. Selon lui, au sein des bases d’appui de ce processus – qui se caractérise par une forte capacité de mobilisation populaire –, “se trouvent assez de détermination politique, de sentiment, d’instinct politique, enfin de tout ce dont on a besoin pour savoir ce que l’on ne veut pas. Mais il manque de la conscience politique pour définir ce que l’on veut effectivement c’est-à-dire pour déterminer une stratégie de pouvoir”.
Pour Puente, ce déficit dans la formation politique est l’illustration des séquelles culturelles issues de l'histoire de l’ةtat patrimonial bolivien, où prédominait l’idée que “si l’on entrait dans l’appareil d’ةtat, ce n’était pas pour le changer, mais pour y prélever sa part d’héritage”. Cependant, ce militant du MAS-IPSP pointe aussi les responsabilités des dirigeants du parti qui, une fois élus, “n’éprouvent plus la nécessité de se former” et ne s’approchent plus des écoles que “pour y prononcer des discours d’inauguration”.
Moldiz attribue, lui, les difficultés dans l’institutionnalisation de la formation au sein du MAS dans une bonne mesure au fait qu'il est né de la “forme mouvement”, où la préparation politique a moins de tradition si elle est comparée à la “forme parti”.
D’après Puente, si le sentiment que la formation doit constituer une priorité grandit, il n’existe pas de politique claire en sa faveur, ni même de budget spécifique. L’école du MAS est itinérante et ne dispose pas d’infrastructures physiques propres. Elle peut compter sur une liste de 90 professeurs, tous volontaires, dont 30 sont déjà intervenus. En deux ans et demi, neuf sessions de deux jours pleins se sont réalisées, avec des effectifs d’environ 35 jeunes à chaque fois. Tous ces cours se sont déroulés dans les zones urbaines de La Paz, Santa Cruz, Cochabamba, Sucre et Tarija. “Ils étudient des thèmes qui portent sur la réalité nationale, l’économie, l’histoire du pays, la nouvelle Constitution, le système des partis, selon une présentation qui n’est pas vraiment systématisée”, précise Puente. Ce mois-ci, les classes entament une deuxième phase dans ce cursus.


Un cours de l'école itinérante du MAS
Quelle éducation ?

La formation de dirigeants – “une invention des gringos qui nous aura causé bien du tort” – et de gestionnaires publics ne doit pas constituer la priorité d’une politique de formation, estime le Directeur de l’école du MAS. Le profil des militants qui doivent être formés correspond selon Puente à “des personnes dotées d’esprit critique, solidaires et au fait de leur réalité et c’est parmi ceux-là que se dégageront des dirigeants reconnus comme tels par les masses”.
Moldiz et Prada sont plus exigeants et défendent une école qui définit clairement “où commence et où finit la formation de véritables cadres”, dans le style “bolchevik”. “Il faut savoir s’inspirer des plus riches expériences de la gauche historique, pas forcément de tout son parcours, mais de l’ambition de disposer de processus de formation de militants qui intègrent des parcours systématiques d’études”, précise Prada. Moldiz cite un autre exemple dans ce sens : “Si des camarades émergent et sont identifiés comme des cadres potentiels de l’administration publique, et qui, plus qu’être des bureaucrates, sont perçus comme des cadres politiques, la décision la plus responsable par rapport à l’avenir consiste peut-être à mettre ces cadres en disponibilité pendant quelques mois, un an, afin qu’ils puissent se consacrer à des cours de formation politique intensive pour reprendre ensuite leurs postes”.
Outre des cadres disposant d’un haut niveau de préparation, cet analyste politique souligne qu'un deuxième axe doit exister dans la politique de formation, avec des initiatives de masse, notamment des instituts de formation et des séminaires, permettant une plus grande démocratisation des diverses influences présentes dans la base d’appui du gouvernement : le marxisme et ses divers courants, l’indigénisme communautaire et andin, etc.

Une nouvelle intellectualité
Au-delà de l’hégémonie électorale conquise, Moldiz considère “qu’une nouvelle suprématie politique ne pourra se construire que par le biais de changements profonds dans l’éducation formelle, informelle et par de nouveaux outils idéologiques”. “Nous pourrons ainsi réécrire notre histoire, mais nous avons besoin pour cela d’une nouvelle intellectualité. Le niveau académique et intellectuel doit passer d’une attitude romantique à une posture beaucoup plus active. ةcrire certes sur le processus, mais en se fondant autant sur ses zones d’ombre que de lumière, c’est-à-dire avec un esprit critique. Si nous disposons déjà d’une intellectualité émergente, indigène, paysanne, populaire et aussi des classes moyennes, elle souffre d’une faible visibilité. Même les médias publics continuent à interviewer toujours les habituels interlocuteurs”, dénonce-t-il.
Prada estime quant à lui que la création d’avant-gardes intellectuelles, issues des propositions des mouvements sociaux et qui y soient liées, doit se situer au cœur de la dimension historique du processus bolivien car il est indispensable de remplir le vide laissé par les avant-gardes de gauche qui sont entrées en crise suite à la chute du Mur de Berlin.

jeudi 8 octobre 2009

La caméra dans la forêt

Sur le documentaire FARC-EP : L’insurrection du XXIème siècle, de Diego Rivera
par Florencia TORRES FREEMAN, 6/10/2009. Traduit par Esteban G. et édité par Fausto Giudice, Tlaxcala
Original : La cámara en la selva

Tandis que les USA déploient leur Quatrième Flotte et installent sept nouvelles bases militaires en Colombie, dans divers pays d'Amérique latine, vient de sortir simultanément un long métrage documentaire, FARC-EP: La insurgencia del siglo XXI (FARC-EP : L’insurrection du XXIème siècle ), qui raconte le conflit armé du point de vue de la guérilla bolivarienne.

Est-ce qu’au XXIème siècle l’insurrection est un souvenir* du passé ? Les idéologies ont-elles disparu? Les révolutionnaires se sont-ils transformés en délinquants, en narcotrafiquants, en brigands, en terroristes ?

Les grands monopoles de la (dés)information insistent toujours avec le sempiternel message ancien, usé et unique : l’insurrection colombienne n'a pas d’idéologie, de formation culturelle ni de projet politique. Son cœur mercenaire bat au rythme frénétique et brumeux de la coca. L’ancien et ténébreux « or de Moscou » a été remplacé par les mallettes pleines de dollars et d’euros, provenant du trafic de drogues. Elle massacre les indigènes, viole les femmes, maltraite les jeunes. Sur les écrans de télévision le mouvement de la guérilla s'est transformé en un monstre beaucoup plus terrible que Satan, Lucifer, Belzébuth et les pires démons médiévaux.

Le vieux barbu Karl Marx commençait son célèbre Manifeste Communiste en affirmant : « Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte Alliance pour traquer ce spectre… Quel est le parti d'opposition qui n’a pas été accusé de communisme par ses adversaires au pouvoir ? ». Si l’on remplace « communisme » par FARC-EP (Forces Armées Révolutionnaires de la Colombie - Armée du Peuple), aujourd'hui le spectre continue à roder par ici. Quel mouvement social radical d'Amérique latine n'a t-il pas été stigmatisé et accusé de sympathiser avec les FARC ?

De nos jours, la CIA, le FBI, la DEA et d'autres organismes « démocratiques » vivent en accusant d’être un « collaborateur des FARC » quiconque tente, parait ou aspire à être un dissident radical.

L'œuvre Les sorcières de Salem d'Arthur Miller semble avoir été écrite hier. Le maccarthysme se promène hautain et provocateur. Dans quelque partie du monde que ce soit, toute dissidence sent la guérilla bolivarienne. Nous vivons un contrôle de la pensée qui ferait pâlir les prédictions les plus sombres des romans 1984, Le meilleur des mondes et Fahrenheit 451 ou les films Brazil, Matrix et jusqu'au plus récent Secteur 9.

Des plus grands journaux télévisés jusqu'aux fictions de Hollywood, en passant par les tonnes de papier maculées d'encre des supermarchés journalistiques, tous aujourd'hui visent une même cible. Même les principaux présidents d'Amérique latine doivent parler avec Uribe, le servile ventriloque local du grand maître impérial, et doivent se positionner par rapport à l'appui, au rejet ou à l'indifférence face aux FARC-EP. Ni l’UNASUR ni l'OEA n’ont échappé à ces débats.

Dans ce contexte mondial, où la guerre froide a culminé, ne permettant pas de faire baisser d’un seul degré la température de la guerre psychologique contre les rébellions armées contemporaines, que pensent réellement les FARC-EP ? Possèdent-elles un plan ? Ont-elles une idéologie ? Maintiennent-elles leurs dizaines de milliers de jeunes combattants par la force et par la menace ? Comment voient-elles le futur de l'Amérique latine ?

Le long métrage FARC-EP : L’insurrection du XXIème siècle tente de répondre à ces questions, en soumettant à la discussion, la propagande baroque et maccarthyste lancée depuis les USA. Pour cela l'équipe de cinéma « Glauber Rocha », constituée par des cameramen de divers pays d'Amérique latine et d'Europe, pénètre dans la jungle, parcourt les cordillères et les montagnes, en montrant de l'intérieur, comme jamais on n’a pu le voir, la vie quotidienne dans les camps des FARC-EP. Le documentaire, qui dure presque deux heures, comprend des interviews des principaux commandants guérilléros du secrétariat les FARC-EP et de nombreux témoignages de combattants de base, des paysans et des jeunes des zones urbaines du Parti Communiste Clandestin de Colombie (PCCC), ainsi que des séquences sur le rôle fondamental des femmes dans la lutte de la guérilla, des indigènes et des peuples originaires, le problème du narcotrafic, le para-militarisme, les prisonniers de guerre, les nouvelles bases militaires usaméricaines et la violation systématique des droits de l’homme appliquée par le terrorisme d'État dans la patrie du leader indépendantiste Simón Bolívar.

La structure formelle du documentaire est celle d’un immense collage*, où sont reconstituées en images depuis les massacres de l'entreprise bananière UNITED FRUIT en 1928 et l’assassinat du dirigeant populaire Eliécer Gaitán en avril 1948 jusqu’à la création des FARC-EP et la capture de militaires usaméricains dans la jungle colombienne, la récente affaire Ingrid Betancourt et les déclarations des principaux paramilitaires (alliés d'Uribe) qui admettent avoir reçu de l'argent des entreprises bananières pour assassiner des guérilléros et massacrer la population civile.

Dans cette mosaïque qui n’oublie rien ou presque rien, sont dépeints pour la première fois dans l'histoire (du moins à notre connaissance) les cours de formation politique, idéologique et militaire des combattants de base des FARC-EP ainsi que de leurs forces spéciales. Au milieu de la jungle, des rivières, des arbres immenses et des animaux apparaissent des bibliothèques, des groupes de lecture, des tableaux noirs et beaucoup, mais beaucoup de jeunes gens qui étudient. Celui qui assiste à la projection de ce film (jusqu'à présent projeté dans des circuits underground, sera-t-il projeté dans les grandes salles ?) ne pourra manquer de se souvenir des scènes de ces Passages de la guerre révolutionnaire raffinés et dépeints à une autre époque par l’exquise plume d'Ernesto Che Guevara, un des inspirateurs de l'idéologie des FARC-EP avec leur commandant légendaire et fondateur Manuel Marulanda Vélez, récemment décédé. Mais les scènes et les interviews que ce film dépeint n'appartiennent pas à ces regrettées et nostalgiques années soixante, tant louées qu’elles en ont été banalisées, mais…au XXIème siècle.

Comme à Cuba, au Nicaragua et au Salvador, comme en Algérie et surtout au Vietnam, aujourd'hui la Colombie vit une guerre civile de dimension continentale. Ce film montre ce que ne montrent jamais CNN et d'autres fabriques du pouvoir : le conflit armé du point de vue de la rébellion bolivarienne. Il ne passera pas inaperçu.

FICHE TECHNIQUE :

Scénario et direction/Script and Direction : Diego Rivera

Montage/Editing : Alejo Carpentier

Caméras/Cameras : Diego Rivera, Tina Modotti et César Vallejo

Photographie/Cinematography : Frida Kahlo

Production : Groupe de cinéma « Glauber Rocha »

Postproduction/Post-production : Julius Fucik et André Gunder Frank

Musique/Music : Chœurs et orchestres des FARC-EP/Songs of FARC-EP

Recherche Journalistique/Journalistic Research : Roque Dalton

Recherche historiographique/Historical Consultant : Ruy Mauro Marini

Remerciements/Thanks : Frida Kahlo, Ulrike Meinhof et Vladimir Maïiakovsky

112 minutes

Mini DV Cam, 2009

*: en français dans le texte original

samedi 26 septembre 2009

Le discours de Leganés



Evo Morales referme une vieille blessure



Dans le chapitre XVII de l'Histoire Générale des Indes (1554), l'ecclésiastique Francisco López de Gomara décrit comment Christophe Colomb, de retour en Espagne après son premier voyage vers le continent qui, des années plus tard, recevrait le nom d'Amérique, s'est déplacé de Palos à Barcelone où se trouvaient alors les Rois Catholiques. « Bien que le chemin était long et parsemé d’obstacles, il fut très honoré et [devint] célèbre, car on allait le voir en chemin pour avoir découvert un autre monde et en avoir rapporté de grandes richesses et des hommes vêtus différemment, de nouvelle forme et couleur ». Seulement six de ces hommes, alors étranges pour la vieille Europe, avaient survécu à la traversée. « Les six Indiens ont été baptisés, les autres ne sont pas arrivés à la Cour ; et le Roi, la Reine et le Prince Jean, leur fils, furent les parrains pour avoir autorisé en personne le saint baptême du Christ sur ces premiers chrétiens des Indes et du Nouveau Monde ».

Ces faits se sont produits en mars 1493. Cela fait exactement 516 ans et 5 mois, les mêmes qui ont dû s'écouler pour qu'un descendant de ces êtres malheureux répète le même voyage à titre de réparation, non plus en qualité de prisonnier sans voix, mais comme bavard président d'une république qui, enfin, a cassé les derniers liens avec le colonialisme. Evo Morales, un indigène bolivien d'origine aymara, a renvoyé la balle à la marâtre patrie au nom de tous ses frères qui ont souffert et continuent à subir les dernières conséquences de cette entreprise. Il faut souligner qu'il l'a fait sans rancœur, les bras tendus, mais en énumérant ses vérités haut et fort devant cinq mille Latino-Américains de quasi toutes les républiques et une bonne poignée d'Espagnols enthousiastes. Le lieu choisi pour le discours possède un symbolisme clair : Leganés n'est pas la cour d'aristocrates qui héberge l'ancienne monarchie encore régnante sur le pays, mais une populeuse ville ouvrière de 200.000 habitants située dans la banlieue industrielle de Madrid. Le dimanche 13 septembre, la mairie de Leganés a mis à la disposition du dignitaire aymara ses modernes arènes - la Cubierta- pour qu'il y parle à sa guise. Et bien sûr qu'il l'a fait, avec un ton toujours respectueux mais ferme!

Les tribunes de la Cubierta ont commencé à se remplir dès cinq heures de l'après-midi. Il y avait des drapeaux de toutes les couleurs, des faucilles et des marteaux, des pancartes revendicatives, des salutations au compagnon Evo et des hommages à la révolution indigène, communautaire, interculturelle et plurinationale bolivienne. Il y eut, pour échauffer les esprits, un spectacle haut en couleurs de danses folkloriques andines du Pérou, de l'Équateur et de la Bolivie -qui conclurent dans une diablada des plus heureuses. Et, enfin, Evo Morales est arrivé sur la scène. L'hymne national de Bolivie a retenti, qu'il a écouté le poing gauche levé et la main droite sur le cœur. Le maire de Leganés Rafaël Gómez Montoya, l'écrivaine Rosé Regàs, l'ancien directeur de l'UNESCO Federico Mayor Zaragoza, et l'ambassadrice de Bolivie en Espagne Carmen Almendras, ont ensuite souhaité tour à tour la bienvenue au premier chef d'État d'Amérique de sang indien dans les veines. Et lorsqu'Evo Morales s'est avancé vers le micro pour prononcer son discours, l'atmosphère était déjà tellement festive qu'à partir de ce moment jusqu'à la fin les ovations et les applaudissements n’ont pas arrêté. Le public buvait littéralement ses paroles. Il était temps, en cette Europe à court d'idées, si correcte et domestiquée qu'aucun de ses dirigeants n'ose altérer le prêche de fausse supériorité morale appris pendant des siècles, qu'un indigène de l'ancienne colonie, aujourd'hui investi de responsabilités étatiques, appelle les choses par leur nom et dise ce qu'eux tous savent -mais ne disent jamais- du colonialisme, de l'exploitation, du pillage, du racisme, du capitalisme, de l'impérialisme et de la destruction environnementale.

Evo Morales a démontré être un chaud orateur, exubérant de charisme. Son espagnol exotique est un baume populaire et un révulsif pour puristes. Il se fait aimer, et combien ! Il parla et parla sans lire une seule feuille, par ses lèvres s'écoulait la sève de Cuauhtémoc, Atahualpa, Tupac Amaru, Camilo Torres et du Che que les racines de son peuple ont reçue de la Terre-Mère comme aliment spirituel. À ses mots de remerciement finaux à l'adresse d'un public extatique, les tribunes entrèrent en délire, les arènes de Leganés devinrent territoire improvisé de Bolivie. L'ancien syndicaliste cultivateur de coca, instruit à l'école de la pauvreté, avait fait mouche en plein cœur de l'ancienne métropole… sans épée ni croix, sans verser une seule goutte de sang -uniquement avec l'arme des mots. Il est venu, il a vu, il a vaincu.

Il consacra le restant de sa visite, le lundi et le mardi, à des affaires protocolaires, à des accords économiques et à la diplomatie -sans doute inéluctables dans le monde de la politique officielle, mais qui sont pourtant de l'ordre du quotidien. Par contre la soirée magique de Leganés fut, quant à elle, inoubliable. Elle mérite d'entrer avec tous les honneurs dans le panthéon de l'Histoire, car elle a refermé une vieille blessure infligée par l'Espagne cinq siècles auparavant à la dignité des femmes et des hommes d'Amérique –quand, dans un voyage depuis Palos jusqu'à Barcelone, elle a humilié six Indiens prisonniers et leur a nié le droit de dire ce qu'ils pensaient d'une violation si injuste.

Que le néocolonialisme espagnol et ses multinationales le sachent : ces Indiens muets ont maintenant, aujourd'hui, une voix rédemptrice, la voix du Discours de Leganés.

Manuel Talens, Tlaxcala

Paroles d'Evo Morales Ayma, Président constitutionnel de l'État Plurinational de Bolivie, à Leganés (Madrid) le 13 septembre 2009

Il est recommandé aux lecteurs d'écouter la voix d'Evo Morales et les réactions du public pendant le Discours de Leganés sur ce lien tandis qu'ils suivent en même temps, ci-après, la transcription fidèle de ses paroles :

Honorable Maire Rafaël Gómez de la ville de Leganés, autorités de la commune, autorités du Gouvernement espagnol, chère Ambassadrice de Bolivie en Espagne, salutations à tous nos frères boliviens. Merci beaucoup pour votre présence et pour me recevoir sur cette terre de Leganés, d'Espagne. Je suis surpris par la présence de milliers et de milliers de Boliviens, Équatoriens, Uruguayens, Vénézuéliens, Colombiens, de frères péruviens, de frères cubains, tant de Latino-Américains réunis ce soir. Je vous remercie beaucoup pour votre grande mobilisation, cette grande intégration en Europe de tous les Latino-Américains. Mais je veux aussi exprimer notre respect au peuple espagnol. Un tout grand merci pour votre présence et pour avoir organisé cette grande rencontre de peuples du monde.

Je suis surpris, à l'écoute de l'intervention de plusieurs sœurs et frères d'Espagne, par leur connaissance des processus de libération en Bolivie et en Amérique Latine, surpris par leur connaissance des transformations profondes en matière sociale, économique et politique. Certainement que beaucoup d’entre vous qui êtes ici savent comment nous nous sommes organisés, d'abord syndicalement, socialement, communautairement pour changer la Bolivie et, évidemment, pour changer l’Amérique Latine. Si nous parlons de changement, un des changements était justement la libération des peuples en Amérique Latine.

En Bolivie, ensemble avec la Centrale Ouvrière Bolivienne et les différents mouvements sociaux, [ce fut] une lutte permanente contre des modèles économiques qui faisaient un mal fou aux Boliviens. Si nous nous rappelons de la situation des politiques mises en œuvre pendant la république, avant la république, les peuples indigènes originaires, quechua, aymaras, guaranis, [c’est] une lutte permanente contre le pillage de nos ressources naturelles, une lutte permanente pour l'égalité en ces temps entre indigènes, métis et créoles, pour un nouveau mode de vie, d'égalité dans la dignité, mais aussi une lutte permanente pour le respect de nos droits, le droit surtout des peuples indigènes, le secteur le plus vilipendé de l'histoire bolivienne et de l'histoire d'Amérique Latine. Une résistance dure, une rébellion face à un État colonial, une rébellion des peuples contre le pillage de nos ressources naturelles, une rébellion permanente contre les formes de soumission. Et ces luttes -je veux vous le dire, sœurs et des frères de Bolivie- n'ont pas été en vaines. D’une lutte syndicale, d'une lutte sociale, d'une lutte communale, nous sommes passés à une lutte électorale.

Je me souviens parfaitement quand je suis arrivé en 1980 au Chapare , quand il y avait des négociations avec des gouvernements et que les dirigeants syndicaux, d'ex-dirigeants syndicaux émettaient des propositions de changements structurels. La réponse des gouvernements néolibéraux était que nous autres paysans, indigènes, n'avions pas le droit de faire de la politique, et nos propositions de modifications à l’ordre du jour ou au calendrier des négociations étaient controversées parce qu'elles étaient de caractère politique. Je me souviens qu’on nous disait -j'étais le délégué de base- qu’ils nous disaient : ce sont des propositions politiques et on ne s’occupe pas de ça, la politique du mouvement paysan indigène dans la zone tropicale de Cochabamba c’est la hache et la machette, c'est-à-dire le travail, et nous n'avions pas le droit de faire de la politique. Sur les hauts plateaux, c’était la pelle et la pioche, la pelle pour le travail, le pilori pour le travail aussi. Et peu à peu ce mouvement social va rompre la peur de la politique. Quelques-uns avaient le droit de faire de la politique et nous les majorités ouvrières et originaires n'avions pas le droit de faire de la politique. Quand quelque ouvrier, mineur, dans les décennies 60, 70, 80, faisait de la politique, il était accusé de communiste -nous saluons le Parti Communiste Espagnol, le Parti Socialiste, nous saluons les humanistes ici présents, merci beaucoup de m'avoir enseigné à défendre la vie, nous avons eu tant de rencontres- mais je veux que vous sachiez, sœurs et frères d'Amérique Latine, d’Europe, mouvements sociaux de ce continent, [que] nos dirigeants syndicaux, dans ces décennies 60, 70, étaient accusés de communistes et poursuivis. [On fomentait] des coups d'État, des putschs militaires pour terminer avec les dirigeants syndicaux du secteur minier. Par conséquent, la doctrine de l'impérialisme américain était de les accuser de communistes et, pour cette raison, des mineurs étaient massacrés dans des centres miniers et beaucoup de frères dirigeants miniers ont échappé en s’exilant, en Europe parfois. Je veux exprimer mon profond respect et mon admiration pour l’accueil reçu par beaucoup de frères miniers et paysans en fuite en Europe pour pouvoir survivre. Les gouvernements humanistes, communistes, socialistes leur ont sûrement accordé l’asile politique.

Est venue ensuite l'autre doctrine, qui était la lutte contre le trafic de drogues. Je me rappelle parfaitement que, dans les décennies 80 et 90, les dirigeants syndicaux étaient des narcotrafiquants, autre persécution de l'Empire et [que], à partir du 11 septembre 2001, les dirigeants syndicaux [étaient] accusés de terroristes. Quelques frères doivent sûrement se souvenir qu’on appelait Evo Morales le Bin Laden andin, les producteurs de coca les talibans, et avec ce prétexte, [est venue] la doctrine politique de coca zéro, comme moyen d’expulser le mouvement paysan de la zone productrice de coca. Tout ça pour dire -je veux qu'on me comprenne-, que nous avons supporté des interventions permanentes, parfois de caractère même militaire pour attaquer cette rébellion de nos peuples en Amérique Latine. Ces luttes, qu’elles soient ouvrières ou indigènes, ces luttes de métis, ces luttes d'intellectuels comme Marcelo Quiroga Santa Cruz, ces luttes de pères révolutionnaires comme Luis Espinal, un Espagnol qui a donné sa vie par les pauvres de Bolivie et, comme Luis Espinal, ces luttes de militaires patriotes comme Germán Busch, comme le Lieutenant-colonel Gualberto Villarroel - je vous le dis, sœurs et frères- n'ont pas été vaines. Une lutte évidemment pacifique, démocratique, pour arriver au gouvernement, au Palacio Quemado , pour changer, de là, les politiques économiques, les politiques sociales.

Et avec un résultat ! Je voudrais que vous écoutiez, sœurs et frères boliviens : depuis l'année 1940, la Bolivie n'avait jamais d’excédent fiscal, et ce jusqu'en 2005 -avant que je sois président. Après que nous ayons nationalisé en 2006 et récupéré les hydrocarbures, [il y a eu] en Bolivie en 2006, la première année de notre gouvernement, un excédent fiscal. On a fini avec cet État mendiant qui empruntait même de l’argent pour payer les étrennes en Bolivie. L'année 2005, les réserves internationales de la Bolivie étaient de 1.700 millions de dollars. Nous sommes allés avant-hier à la Banque Centrale de la Bolivie signer un prêt interne, et le président de la Banque Centrale de la Bolivie m'a informé que nous avons maintenant 8.500 millions de réserves internationales. De 1.700 à 8.500 millions de dollars de réserves internationales ! Imaginez, sœurs et frères, combien d’argent s’en est allé pendant les vingt années de gouvernement néolibéral, et où il est allé, sûrement dans la poche d’économistes, d’experts financiers en Europe, en Espagne et en Amérique Latine. Je voudrais que vous m’aidiez à enquêter sur le pillage de nos ressources naturelles. Combien d’argent ont perdu la Bolivie ou l’Amérique Latine, durant les dernières années combien argent avons-nous perdu, au détriment d'un nombre d’avantages sociaux ? Même si ce n'est pas beaucoup, ce serait un soulagement pour beaucoup de familles boliviennes. Maintenant nous avons des réserves, maintenant nous avons un excédent.

On nous a dit, depuis l'année passée, qu'il y avait une crise économique du capitalisme, une crise financière. On nous a effrayés, on nous a induit la peur pour voir comment nous allions y faire face. J'ai vraiment pensé, sœurs et frères, que cette crise allait fort nous affecter. J'ai pensé qu'il n’y aurait pas d’excédent commercial. Je voudrais vous dire, sœurs et frères boliviens, qu’au 30 juillet de cette année la balance commerciale [était] positive de trois cent millions de dollars ! Il n'y avait jamais de balance commerciale positive en Bolivie ! Et c'est pourquoi, sœurs et frères, je suis acquis aux changements structurels en démocratie et, quand il y a un certain secteur qui s'oppose, [je suis d'avis qu']il vaut mieux les soumettre au peuple bolivien par le referendum. Maintenant les Boliviens et Boliviennes ont non seulement le droit d’élire leurs autorités nationales ou départementales, ainsi que leurs autorités municipales. Maintenant le peuple bolivien a le droit de décider par tout referendum des politiques économiques pour le peuple bolivien. Ce sont des referendums qu'il n'y avait jamais avant. Mais aussi, grâce à la nouvelle Constitution politique de l'État bolivien, les Boliviens et Boliviennes non seulement ont le droit d’élire leurs autorités nationales, départementales, municipales ou parlementaires. Maintenant avec le vote du même peuple, ils ont le droit de révoquer tout président, vice-président, parlementaire, préfet ou maire qui agit mal en son domaine, ils ont le droit de les révoquer par le vote. C’est une démocratie profonde qui non seulement est représentative, mais aussi participative -là où se prennent les décisions avec le vote en conscience du peuple bolivien. Mais je voudrais vous dire, sœurs et frères, qu’il est aussi possible de changer en Bolivie les normes, les procédures pour administrer un État. Pour la première fois en 183 années de vie républicaine, le peuple bolivien approuve une nouvelle Constitution. Il n’y a jamais eu cela auparavant. Seuls la classe politique, les partis ou finalement le parti qui avait la représentation parlementaire avaient le droit de réformer la Constitution. Maintenant, le peuple approuve avec son vote une nouvelle Constitution de l'État bolivien. C'est-à-dire que nous avons même changé des constitutions.

Je voudrais vous dire, sœurs et frères, nous avons une grande faiblesse, qui est le changement de la mentalité des fonctionnaires publics. Quelques-uns ne comprennent pas encore ce qu'est être fonctionnaire public. Je l’ai déjà dit, je n'ai pas besoin de simples fonctionnaires publics, j'ai besoin de révolutionnaires au service du peuple bolivien. On a du mal à trouver des personnes qui sont au service du peuple. Il y a une mentalité, une mentalité coloniale –dirais-je-, un héritage paternaliste, du patron, du pillard, de l'exploitant, cette mentalité ne peut être changée facilement, elle est une des faiblesses présentes encore en Bolivie. Nous commençons toutefois à changer, malgré ces faiblesses. Ce n’est pas suffisant, la participation des mouvements sociaux dans ces transformations profondes sera sûrement encore importante. Il y a un moment, notre Ministre des Affaires Étrangères me disait : « En Bolivie il y a beaucoup de mobilisation, élections après élections, des campagnes pour des referendums, parfois révocatoires, parfois pour approuver la nouvelle Constitution ». Je lui ai répondu qu’auparavant c’était putsch après putsch, que maintenant c’étaient élections après élections. Je suis très content, même s'il y a chaque année des élections et des referendums -mais pas de coups d'État.

Mais je voudrais vous dire aussi que, dans notre nouvelle Constitution politique de l'État bolivien approuvé par le peuple bolivien, il ne sera pas permis, il n’est autorisé aucune base militaire étrangère, encore moins des Etats-Unis. Et je voudrais que les frères d'Europe, d'Espagne me comprennent. En Amérique Latine, là où il y a une base militaire des Etats-Unis, il y a des putschs militaires ; la paix n’est pas garantie, la démocratie n’est pas garantie. Et je parle d'expérience, puisque j'ai été continuellement victime, dans la décennie 90 -de mi-80 à mi-2000-, de la présence de militaires étrangers en armes, spécialement des Etats-Unis. C’est heureusement terminé, grâce à la conscience du peuple bolivien. Je dois demander aux mouvements sociaux d'Europe et du monde : aidez-nous à mettre un terme aux bases militaires en Amérique Latine ! Tout pour la vie, tout pour la démocratie, et tout pour une paix et une justice sociale !

[Applaudissements nombreux] Merci beaucoup, sœurs et frères, je crois que vous m’aimez plus en Espagne qu’en Bolivie, merci beaucoup. Je suis sûr, sœurs et frères, que le processus de libération, le processus de transformation profonde, non seulement en Bolivie mais en Amérique Latine, est engagé dans une voie à sens unique. Les processus de transformation de la démocratie ne peuvent être arrêtés en Bolivie. Pourquoi dis-je ceci ? Vous les frères qui vivez ici, vous devez être informés : plusieurs fois des groupes néolibéraux de la droite fasciste, raciste, ont essayé de me sortir du gouvernement -et je m’en souviens parfaitement. La première année de mon gouvernement, qu'ont-ils dit ? « Pauvre petit indien, il restera trois, quatre, cinq, six mois, il ne va pas pouvoir gouverner, et après il va s’en aller, ils vont le sortir ». C’était en 2006. Arrive 2007, qu'ont dit ces groupes ? « Je crois que cet Indien va rester longtemps, il faut faire quelque chose ». 2008, en 2008 ils ont fait quelque chose. Et qu’est-ce que c’était ? D’abord essayer de me sortir par le vote révocatoire du peuple bolivien. J'ai accepté : allons au révocatoire ! Vous savez que nous avons gagné les élections avec 54 %. Dans ce vote révocatoire, le peuple bolivien nous a ratifiés avec 67 %. Comme ils ont raté leur coup par le vote révocatoire, qu’ils n’ont pas réussi à me faire révoquer avec la conscience du peuple, ils ont tenté l'année passée un coup d'État civil -pas militaire. Et ici je voudrais remercier les pays d’Europe, des défenseurs de la démocratie, UNASUR, les Nations Unies pour leur défense de la démocratie. Ils ont raté leur coup d’État civil préfectoral. Et voilà le grand triomphe du peuple bolivien dans le domaine politique et constitutionnel ! Et cette année, grâce à la force et à la conscience du peuple, nous avons approuvé la nouvelle Constitution. Nous avons maintenant l'obligation d'appliquer et de mettre en œuvre cette nouvelle Constitution politique de l'État bolivien, dont quelques pays européens me disent honnêtement qu’elle est plus avancée, dans le domaine social, au niveau des droits sociaux, que dans n’importe quel pays d'Europe.

Y de quels droits parlons-nous ? Nous parlons non seulement des droits individuels, nous parlons non seulement des droits politiques : dans cette nouvelle Constitution Politique de l'État bolivien, on respecte autant les droits collectifs que privés. Par exemple, tous les services de base constituent des droits de l'homme ; s'il s'agit d'un droit de l'homme, il ne peut être de négoce privé -mais de service public.

Sœurs et frères, je peux vous en raconter pas mal de cette nouvelle Constitution de l'État bolivien, mais je suis aussi sûr qu'il y a quelques requêtes que nous n'avons encore pu résoudre -spécialement du service extérieur. Je n'ai trouvé l'État bolivien -maintenant reconnu mondialement comme l'État plurinational, où existe une diversité d'êtres humains qui habitent sur cette terre de patrie qu'est la Bolivie-, je ne l'ai trouvé par exemple que deux [fois] en Espagne -à Madrid et Barcelone. Nous créons maintenant un autre consulat à Murcie -je sais, ce n'est pas suffisant. Nous sommes en train de discuter pour étendre les consulats dans quatre ou cinq villes espagnoles -inclus les Iles Canaries, Tenerife ou même Majorque et Menorca que j'ai déjà pu visiter, sœurs et frères-, pour nous occuper d'un problème nôtre, celui des migrations et des papiers y relatifs. Mais je voudrais aussi vous parler, sœurs et frères, au nom de l'Ambassade en Espagne -où tous les consulats donnent des informations grâce à la compréhension du gouvernement espagnol- de quelques thèmes importants. Le sujet par exemple des permis de conduire est très avancé, de même que celui d’une convention de vote réciproque -c'est-à-dire les résidents boliviens en Espagne auront le droit de voter aux élections municipales. Nous espérons concrétiser cela, ce vote en Espagne, lors de cette visite.

Le thème du vote à l'étranger a été une préoccupation permanente. Je veux que vous sachiez, sœurs et frères, qu’en 2006 nous avons envoyé, depuis le palais, un projet de loi au Congrès National. La Chambre des Députés a heureusement approuvé sans aucune limitation le vote à l’étranger. Mais de 2006 à 2009 il n'a pas été approuvé au Sénat, et vous savez d’ailleurs pourquoi ils ne l'ont pas approuvé au Sénat : les sénateurs néolibéraux ont très peur des frères qui ont abandonné la Bolivie à la recherche de meilleures conditions de vie. On l'a enfin approuvé pour la première fois -mais pas autant que je l’aurais voulu-, sous la forte pression en Bolivie et en Argentine. Je sais qu’ici aussi on s’est mobilisé pour faire pression sur le Congrès national en vue de l'approbation d'une loi sur le vote extérieur. Il a été approuvé jusqu’à une certaine limite, mais c'est clair, sœurs et frères, [viendra] un moment où des congressistes partageront les sentiments de beaucoup de frères vivant à l’étranger. Nous ferons alors en sorte que le vote à l'étranger ne soit pas limité. Je ne suis pas d'accord de limiter, c’est une forme d’atteinte aux droits de l’homme, le droit des citoyens boliviens vivant à l’étranger. Mais nous commencerons cette année, cette année avec le vote extérieur -bien que limité.

Sœurs et frères, il y a un moment je parlais du thème de la migration. Je voudrais dire aux pays d’Europe et du monde, spécialement d'Europe, aux gouvernements, que ce sera aussi un débat. Par le passé des Européens, des Espagnols sont arrivés en Bolivie, et nos grands-pères n'ont jamais dit qu'ils étaient illégaux. Maintenant que les Latino-Américains viennent en Europe, ils ne peuvent pas être déclarés illégaux, parce que tous, nous avons tous le droit d'habiter dans n’importe quelle partie du monde -nous avons tous le droit d'habiter dans n’importe quelle partie du monde- en respectant les lois de chaque pays. Mais nous déclarer illégaux est une grande erreur, c’est là où je diverge des Nations Unies. Heureusement beaucoup de pays se joignent à nos propositions. Nous espérons que les Nations Unies établiront bientôt des normes permettant à ces soi-disant immigrants d’être reconnus comme personnes légales -je répète, en respectant la législation de chaque pays -, qu’ils investissent ou qu’ils viennent chercher des meilleures conditions de vie. Soyez-en sûrs, sœurs et frères, ce sera une autre bataille, une autre bataille pour nos sœurs et frères -que ce soient des Européens en Bolivie ou en Amérique latine, ou d’autres Latino-Américains en Europe. Ils doivent être déclarés comme des personnes légales qui vivent de leur travail, qui, par leurs efforts, vivent pour améliorer leur situation économique et sociale.

Il y a un autre sujet central, sœurs et frères : le sujet de l'environnement. Il y a sûrement beaucoup de paceños ici. Imaginez-vous : le Chacaltaya , notre Chacaltaya n'a plus de neige ! A Potosí, le Chorolque n'a plus de neige -il y a sûrement quelques potosinos ici. Chaque jour qui passe voit se réduire le poncho blanc de ces montagnes des hauts plateaux boliviens et du haut-plateau paceño. Nous devons en établir la responsabilité : [ce sont] les modèles de développement capitaliste, l'industrialisation exagérée et illimitée de quelques pays occidentaux. Ce problème affecte toutefois [toute] l'humanité. C'est pourquoi je voudrais vous dire que je suis arrivé à la conclusion, à la conclusion suivante : à l'heure actuelle, dans ce nouveau millénaire, il est plus important de défendre le droit de la Terre Mère que le droit de l'être humain. Si nous ne défendons pas le droit de la Terre Mère, il ne servira à rien de défendre seulement le droit humain. Je voudrais dire aux frères humanistes, au grand nombre de mouvements sociaux, aux groupements, intellectuels et personnalités qui se consacrent à la défense de l'environnement, et donc de la Terre Mère, je voudrais vous dire : unissons-nous, rejoignez-nous, aidez-nous, présidents et gouvernements qui défendons le droit de la Terre Mère. Défendons tous l'environnement, par conséquent le droit à la terre, défendons la planète terre pour sauver l'humanité. Si nous ne nous unissons pas, si nous ne nous engageons pas dans une direction, si nous ne travaillons pas ensemble, quelle sera la situation de tout être humain d’ici 20, 30, 50 ans? Je veux dire, qu’il s’agisse d’un indigène, d’un ouvrier, d’un chef d'entreprise ou d'un dirigeant de transnationale : leur vie n'est pas sûre ! La seule façon de garantir, de garantir notre vie d'êtres humains qui vivons sur cette planète terre est de défendre la Terre Mère.

Il est temps d'assumer cette énorme responsabilité, et tous nous avons cette obligation noble et sacrée de défendre l'environnement. J’appelle les pays qualifiés d’industrialisés à commencer à penser sérieusement à l’annulation de la dette climatique, une dette historique qui aura fait beaucoup de tort à l'environnement. Je pressens que nous devrons assumer, en ce millénaire, cette responsabilité pour défendre l'humanité.

Sœurs et frères, je sais que vous venez de beaucoup de secteurs, par différents chemins. Salutations aux frères qui viennent nous voir de différentes villes, qui viennent nous saluer, qui viennent tous applaudir, aux frères des îles, aux compagnons latino-américains qui viennent partager ce moment, et aux organisateurs. Je remercie le maire de Leganés pour nous avoir permis ce rassemblement. En ce qui me concerne, je voudrais vous dire, frères, un grand merci à tous. A bientôt ! Nous continuerons à travailler pour l'égalité, pour la dignité et le bien des Boliviens et de tous les Latino-Américains, pour leur libération qui se prépare depuis l'Amérique du Sud. Un grand merci !



[1] La diablada est une danse traditionnelle des hauts plateaux des Andes en Bolivie et à Puno au Pérou représentant l’affrontement entre les forces infernales et celles des anges et créée dans un but d’évangélisation. Cette danse offre une série de costumes et de masques impressionnants (des capes cousues au fil d’or) –le costume du diable pèse plus de 30 kg. C’est pourquoi les danseurs doivent être capables de porter ce poids et de danser plusieurs minutes. (Wikipedia)


[2] La province de Chapare est une des 16 provinces du département de Cochambaba, en Bolivie.


[3] Palais présidentiel


[4] Les paceños sont les habitants de La Paz.


[5] Le Cerro Chacaltaya ou Chacaltaya (« chemin froid » en aymara) est une montagne culminant à 5.395 mètres d’altitude, située en Bolivie dans la Cordillère des Andes. Son glacier abritait une station de ski possédant la plus haute piste du monde, mais son retrait rapide et sa quasi disparition ont provoqué sa fermeture. Il reste une destination pour les randonneurs et abrite un laboratoire de recherche sur les particules. (Wikipedia)


[6] Le Cerro Chorolque ou Chorolque culmine à 5552m.



Manuel Talens est auteur et traducteur espagnol. Il appartient aux collectifs de Rébelión et de Tlaxcala, auquel Thierry Pignolet appartient.

Source : http://www.tlaxcala.es/detail_artistes.asp?lg=de&reference=357



mercredi 17 juin 2009

Réforme par une révolution : un nouveau chapitre s’ouvre dans l'histoire de l'Iran

par Mohssen MASSARRAT محسن مسرت , Tlaxcala, 16/6/2009. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Original : Reform durch Revolution - Beginn eines neuen Abschnitts in der Geschichte Irans

"Quand ceux d’en bas ne veulent plus et ceux d’en haut ne peuvent plus, alors naît une situation révolutionnaire." Cette description par Lénine d’une situation révolutionnaire, s’applique en ce moment (lundi 15 juin, 22 heures) à la République islamique d'Iran.

Le soulèvement en cours, jusqu'à présent, heureusement non-violent, ne peut plus être arrêté. Les opposants à la dictature n'ont pas peur des équipes de cogneurs des milices basidji, les défenseurs paramilitaires du système. Au contraire, ces derniers sont mis en fuite. Ceux qui ont vu leurs voix volées et ont été humiliés se libèrent de leur léthargie.

Descendus par centaines de milliers dans les rues de Téhéran, ils se sentent comme une force concentrée, qui est assez forte pour se défendre des insultes d’un dirigeant populiste qui sentait sûr de lui grâce à un pouvoir acheté à coups de cadeaux et légitimé par un chef spirituel de l’État peu perspicace. Le putsch à froid par l’évidente falsification des résultats des élections semble avoir échoué, et c’est un coup d’État à chaud que l’Ayatollah Khamenei devrait craindre.


L'alliance entre le chef spirituel de l’État et le président Ahmadinejad, obsédé par le pouvoir et se considérant investi d’une mission, s’est profondément fissurée. Aujourd'hui, l'Iran est dans la même situation qu'il y a 30 ans, en février 1979. À cette époque, il s'agissait de mettre fin à la monarchie et de renverser le système, aujourd'hui il s’agit de réformer le système de l’État théocratique, par une révolution pacifique et de lever les obstacles à une véritable démocratisation.



Mir-Hossein Moussavi a été le premier dans l'histoire de la République islamique à oser s’opposer au vote du chef spirituel de l’État. Il a tout simplement ignoré sa décision d'accepter le résultat des élections et de soutenir le président élu. L’argument classique - "il ne faut pas faire le jeu de l’ennemi et rester unis" – n’a cette fois-ci pas marché.

Apparemment, l'ayatollah Khamenei n’avait pas compté avec le courage de Moussavi et n’avait pas imaginé que celui-ci serait prêt à prendre des risques. Par sa détermination à ne pas accepter la fraude électorale et à lutter pour imposer la volonté du peuple, Moussavi a encouragé ses électeurs à se soulever.

De même, les électeurs, en s'opposant fermement et sans craindre le pouvoir à l'interdiction de manifester, ont encouragé Moussavi à ne pas céder. Cette énergie sociale se renforçant mutuellement a débouché en deux jours sur une sorte de situation révolutionnaire.



Ahmadinejad peut désormais essayer de rallier le Chef de l'État pour la prochaine et peut-être ultime étape, à savoir le coup d'État à chaud. Mais l'ayatollah Khamenei, selon toute probabilité, ne prendrait pas ce risque. Ahmadinejad a été jusqu’à présent soucieux de garder sn pouvoir et celui de ses clients, achetés avec les milliards du pétrole volés au peuple. Mis le dos au mur, il serait prêt à jouer sa dernière carte.

Khamenei en revanche est soucieux de préserver le système et se trouve face à une alternative : ou bien suivre Ahmadinejad et mettre ainsi en jeu son propre pouvoir et la légitimité de l'ensemble du système ou bien sacrifier Ahmadinejad pour sauver le système. En effet, à la différence du président, qui est aveuglé, le chef spirituel de l’État doit prendre en compte qu’une partie des forces armées n’acceptera pas de coup d’État à chaud contre la population et que la facture sera lourde pour Ahmadinejad.

Un nouvel échec après la fraude électorale, cette fois-ci après un feu vert donné à l’utilisation de la violence d’État contre l’opposition, sonnerait le glas pour la République islamique.



C'est pourquoi, avec l'écrasante majorité des Iraniens, nous allons être témoins - espérons-le - dans les heures et les jours qui viennent, d'une réforme révolutionnaire, qui en fin de compte, abolira les traits dictatoriaux du système d'État théocratique par une révolution pacifique, et ouvrira la voie à un nouveau chapitre, bien meilleur, dans l'histoire de l'Iran. L’Ayatollah Khamenei est le seul à pouvoir faire le choix de suggérer au Conseil des Gardiens, de décider non pas dans dix jours, mais immédiatement de nouvelles élections. Ces messieurs du Conseil des Gardiens ne devraient avoir aucune difficulté à trouver des justifications théologiques et politiques pour sauver la face de Khamenei.

Quoi qu'il en soit, la République islamique d'Iran ne sera plus jamais ce qu’elle a été avant la fraude électorale. Mais la fin de l'État théocratique serait loin d’impliquer la fin de la République islamique. En effet, le mouvement réformateur, dans ses composantes majeures (Moussavi lui-même, Khatami, Karroubi et de nombreuses autres personnalités dirigeantes disposant d’une base sociale) continue de s'identifier avec une République d'Iran à visage islamique.

La République islamique a divisé dès le début la société en deux parties, ceux qui soutiennent le système et ceux qui le critiquent. Grâce à l’engagement actif de la partie critique le réformateur Mohammad Khatami a gagné, en 1997 et 2001, l'élection présidentielle à une écrasante majorité. Mais devant le manque de courage de Khatami, qui n’a pas osé prendre de risques, pour utiliser la force morale du peuple pour d’authentiques réformes politiques et sociales, l’aile critique de la société s’est retirée résignée. C’est cela qui a permis au populiste Ahmadinejad de gagner l’élection en 2005.




En juin 2009, l’aile critique a découvert vers la fin de la campagne électorale qu’elle avait de nouveau une chance et a décidé de ne pas répéter l'erreur de 2005. Tous les groupes d'opposition qui avaient appelé au boycott des élections, avec l'argument de "ne pas vouloir légitimer le système de l'État théocratique", ont reçu une leçon de la volonté populaire spontanée. Les partisans du boycott avaient négligé l’aspect duel de la société iranienne et donc la possibilité que l’État théocratique puisse être délégitimé aussi par les élections.

Les bases d'une abrogation de l’État théocratique mise en branle par des réformes révolutionnaires se trouvent dans la Constitution même de cet État, qui divise la société en deux parties, l’une favorable au système et l’autre exclue - tout comme autrefois l’État de l'apartheid sud-africain, qui a connu une fin abrupte.





L'auteur
Allemand d'origine iranienne, Mohssen Massarrat, né en 1942 à Téhéran, vit depuis 1961 en République fédérale d’Allemagne. De 1962 à 1967, il a fait des études d’ingénieur des mines à Clausthal-Zellerfeld et à l’Université technique de Berlin, où il a obtenu un diplôme d’ingénieur. De 1967 à 1974, il a étudié les sciences politiques à l’Université libre de Berlin où il a présenté sa thèse de doctorat. En 1978, il a obtenu le titre de docteur en sciences économiques à l’Université d’Osnabrück où il enseigne les sciences politiques depuis 1982. . Membre actif du mouvement pacifiste, il a été l’un des fondateurs de la Coalition pour la vie et la paix. Il fait en outre partie du conseil scientifique du mouvement anti- mondialisation ATTAC.En avril et mai 2004, il a fait un séjour de recherches en Iran. Ses domaines de recherches sont l’économie politique, la théorie de la démocratie, la mondialisation, la paix et les conflits ainsi que le Proche et le Moyen-Orient. Il a publié sur ces sujets plus de 400 livres et articles de journaux et de revues, entre autres : L’Ordre américain, Hégémonie et guerres du pétrole, ainsi que Capitalisme - Puissance inégale- Développement durable : Perspectives de transformations révolutionnaires.
Articles de Mohssen Massarrat en français sur Tlaxcala

lundi 15 juin 2009

« Nous ne sommes pas des militaires, nous sommes du peuple, nous sommes des citoyens armés »

Conversations avec Augusto César Sandino, février 1933
par Ramón BELAUSTEGUIGOITIA LANDALUCE. Traduit par Esteban G..Édité par Fausto Giudice,
Tlaxcala
Original : Conversaciones con Sandino
Sur l’auteur

1. L'homme et ses idées

Durant les deux semaines que j'ai passées approximativement dans le campement de l'armée de la Liberté, je n'ai pas cessé de converser quotidiennement avec le général Sandino. Celui-ci m'a accueilli dès le premier jour avec une amabilité très familière.

Quelquefois le chef m'appelait et d'autres fois c’était moi qui allais le voir dans sa maison, sur laquelle veillait sa garde personnelle armée de mitrailleuse. Le général avait l’habitude de se promener dans une chambre sombre proche de celle de la garde et entrait tout souriant, en m’embrassant, selon sa coutume.

C'était une simple chambre décorée avec un calendrier et un chromo représentant des chasseurs de phoques dans une mer de glace déchaînée, tirant contre ces amphibiens qui s'approchaient dangereusement de l’embarcation. Il y avait un banc et quelques chaises ; d’ordinaire certains chefs qui assistaient silencieux à l’interview, ou bien des soldats de la garde, s’asseyaient sur le banc. Dans un coin il y avait un tas de fusils.

Le général s'asseyait dans un simple fauteuil à bascule, sur lequel il ne cessait de se balancer. Son visage ovale, mais anguleux, offre une sorte d'asymétrie des deux côtés, ce qui, avec les commissures de ses lèvres, contribue à lui donner quelques étranges variations. Une sympathie affectueuse se reflète fréquemment dans ses yeux sombres, mais d'ordinaire en émanent une profonde gravité, une réflexion intense. Ses traits au repos, ses mâchoires fortes, en angle bien ouvert, confirment l'impression d’une volonté sereine et affirmative que donne sa conversation. Sa voix est douce, convaincante ; il ne doute pas de ses concepts, et les mots sont précis, bien guidés par un intellect qui a eu une réflexion propre sur les thèmes qu'il aborde. Son geste habituel est de se frotter les mains avec un mouchoir. C’est très rare qu’il modifie ou qu’il change le ton calme de sa voix. Que se soit par son aspect ou par sa conversation, l'impression que donne le général Sandino, est celle d’une grande élévation spirituelle. Il pratique, sans doute le « yoga », et est un disciple de l’Orient.

Les thèmes de notre conversation ont été variés et en général sans ordre particulier. J'ai essayé de les rassembler en différentes matières, mais en respectant évidemment les concepts et des phrases à la lettre, afin que le lecteur puisse pénétrer la psychologie de cet extraordinaire paladin de la Liberté, que beaucoup ont décrit comme un homme vulgaire et sans instruction, peut-être comme le Pancho Villa de la rébellion nicaraguayenne. Mais ceci est absolument faux. Le général Sandino est d’un esprit sensible et fin, un homme d'action et un visionnaire, comme nous l’avons déjà dit, malgré son instruction assez limitée et, au-delà de son rôle de libérateur, il est une personnalité extraordinaire.


Augusto César Sandino, Général des Hommes Libres, 1895-1934



- Je vois qu’on vous a déjà pris pour un Américain, m'a-t-il dit, en riant joyeusement, la première fois qu’il m'a vu.

- Oui, général –lui ai-je répondu ; mais très vite, ils se sont aperçus de leur erreur, et il ne s'est rien passé. C’était une plaisanterie.

Après nous être assis, et pendant que le général commençait à se balancer, je lui dis :

- Dans ce mouvement, c’est surtout son aspect spirituel qui m’intéresse plus que l’épisodique et le militaire. Je vois qu’il y a en vous une grande foi, et je ne sais pas si elle a un sens religieux. Je comprends que tous les mouvements qui ont laissé leur trace dans l'histoire ont eu une grande foi religieuse ou civile. Le libéralisme des peuples anglo-saxons, allant de pair avec leurs principes religieux, me semble plus profond et définitif que celui de la Révolution française. Avez-vous une religion ?

Sandino - Non ; les religions sont des choses du passé. Nous, nous sommes guidés par la raison. Ce dont nos indiens ont besoin, c’est d’instruction et de culture pour se connaître, se respecter et s’aimer.

Moi, ne m’avouant pas vaincu, j’insiste :

- Ne croyez-vous pas en la survie de la conscience ?

Sandino - De la conscience?

Moi. - Oui, de la personnalité.

Sandino -De l'esprit, oui, c’est clair ; l'esprit survit, la vie ne meurt jamais. On peut supposer depuis le début, l'existence d'une grande volonté.

Moi - Tout est question de mots ; pour moi, c’est la religion, l’importance de la vie.

Sandino - Comme je vous dis, la grande force première, cette volonté, c’est l'amour. Vous pouvez l’appeler Jéhovah, Dieu, Allah, Créateur…

Après avoir expliqué, selon sa foi théosophique, la valeur des esprits qui ont guidé l'humanité parmi lesquels il range Adam, Moises, Jésus, Bolivar…, tandis que sa parole exprime une conviction profonde et que ses yeux, opaques, s’égayent, il poursuit :

- Oui ; chacun accomplit son destin ; j'ai la conviction que mes soldats et moi, nous accomplissons celui qui nous a été assigné. C’est ici que cette volonté suprême nous a réunis pour parvenir à la liberté du Nicaragua.

Moi - Croyez-vous au destin, à la fatalité ?

Sandino –Ne dois-je donc pas y croire ? Chacun de nous fait ce qu'il doit faire dans ce monde.

Moi - Et comment voyez-vous, général, cette force première, qui fait bouger les choses ? Comme une force consciente ou inconsciente ?

Sandino - Comme une force consciente. Son principe est l'amour. Cet amour crée, évolue. Mais tout est éternel. Et nous, nous essayons de faire en sorte que la vie soit non pas un moment passager, mais une éternité à travers les multiples facettes de ce qui est transitoire.

Moi - J'insiste sur ce point, parce que je crois que toute grand œuvre n’a pu être réalisée que sur la base d'une grande foi, que moi j'appelle religieuse et vous nommez autrement ; mais qui n'est que la poussée d'un monde spirituel. J'ai pu percevoir cette imprégnation, cette spiritualité dans votre armée.

Sandino - Si c’est cela, nous sommes imprégnés de notre rôle ; nous sommes tous des frères.

Moi. –Je me rappelle avoir fait référence au sens historique de Napoléon et de Bolivar.

Sandino - Ah, Napoléon ! Il était une immense force, mais il n'y avait que de l'égoïsme en lui. J'ai plusieurs fois commencé à lire sa vie et j'ai jeté le livre. Par contre, la vie de Bolivar m'a toujours ému et m'a fait pleurer.

Puis, comme le général faisait référence aux forces spirituelles qui agissent sur la conduite des hommes, je lui demande :

- Croyez-vous, général, que des forces de cette nature puissent agir chez les hommes sans l'action de la parole ?

Sandino – Tout à fait ; moi-même je l’ai expérimenté et pas qu’une fois, mais bien souvent. En diverses occasions j'ai ressenti une espèce de trépidation mentale, des palpitations, quelque chose d’étrange qui m’habitait. Une fois j’ai rêvé que les troupes ennemies s'approchaient et qu’avec elles arrivait un certain Pompilio, qui auparavant avait été avec moi. Je me suis levé immédiatement et j’ai donné l'alarme, en mettant tout le monde en position de défense. Deux heures après, et avant le lever du jour, les Américains étaient là, ils engageaient le combat.

- Quelque part dans notre organisme il y a un organe du pressentiment.

- Je dirais que c’est là, ajoute le général, prenant ma tête, et me montrant la nuque. Vous ne croyez pas ?

Moi - Je ne rejette aucun type de possibilités de cette nature. Et je pense évidemment que vous pouvez avoir un système nerveux spécial : une grande puissance spirituelle. Je le vois dans votre armée.

Je me rappelle avoir lu dans une lettre écrite par votre frère Sócrates que don Gregorio [le père de Sandino, NdT] m'avait montré, que « Augusto avait une très grande capacité télépathique». Et dans une autre lettre, « qu’il avait vu en rêve son père et sa mère qui étaient très inquiets ».

Et j'ajoute :

- J'ai vu vos soldats animés d’un sens spirituel admirable. En parlant avec pas mal d’entre eux, je les ai entendus dire que la justice était de leur côté et c’était pour cette raison qu’ils remportaient des victoires tout en étant inférieurs en nombre. Comment êtes-vous parvenu à leur inculquer ces principes?

Sandino - En leur parlant souvent des idéaux de justice et de notre destin, en leur inculquant l'idée que nous sommes tous des frères. C’est surtout, au moment où le corps a faibli que j'ai essayé d'élever leur esprit. Parfois, même les plus courageux se découragent. Il est nécessaire de les connaître, les choisir. Et écarter la crainte, en leur faisant voir que la mort n’est qu’une douleur légère, un passage.

Moi. --Par imprégnation ?

Sandino - Oui ; nous sommes imprégnés de notre mission, et, c'est pourquoi mes idées et même ma voix peuvent les atteindre plus directement. Le magnétisme d'une pensée se transmet. Les ondes circulent et sont récupérées par ceux qui sont disposés à les entendre. Dans les combats, avec le système nerveux tendu, une voix magnétique a une énorme résonance… Les esprits aussi combattent, qu’ils soient incarnés ou non.

Moi - Croyez-vous en l’importance de ce mouvement ?

Le général n'a certainement pas compris le sens réaliste de ma question. Déjà lancé dans l’exposé de ses impressions pour ainsi dire suprasensibles, il poursuit en dénouant sa pensée en concepts plus lointains et plus difficiles.

Mais il ne nous serait pas possible de suivre toute sa pensée, et nous indiquerons uniquement le schéma de ses idées, qui s’orientent déjà sur des termes irréels :

- Je vous dirais ; les esprits combattent aussi, qu’ils soient incarnés ou non… Depuis l'origine du monde, la terre est en évolution continue. Mais ici, en Amérique Centrale, c’est le lieu où je vois une formidable transformation… Je vois quelque chose que je n’ai jamais dit…Il me semble que rien n’a été écrit à ce sujet…Dans toute cette Amérique Centrale, dans la partie inférieure, comme si l'eau pénétrait d'un océan dans un autre…Je vois le Nicaragua entouré d’eau. Une immense dépression qui vient du Pacifique… Uniquement les volcans qui dépassent…c’est comme si une mer se vidait dans une autre.

C'est une description fantastique, que je n'ai pas pu appréhender complètement, mais qui se traduit par une sorte de vision d'une grande catastrophe maritime dans cette zone d'Amérique Centrale. Et Sandino porte les mains à ses yeux, comme s’il voulait en extraire quelque vision. De nouveau le ton opaque de son regard s’égaye davantage.

C’est Sandino, le héros, le génial Sandino, le visionnaire.

- La foi, d’après moi, est éternellement enfantine et créative ; enfantine, parce qu'elle unit le monde réel, ce qu’il y a d’admirable, en écartant le doute, qui est scepticisme et vieillesse, elle nous transporte dans le monde du rêve de ces premières années, au cours desquelles peut-être, comme dit le poète Wordsworth, les hommes conservent encore le reflet d'une non-mentalité ou d'une incarnation, comme diraient les théosophes, qui n'a pas encore été effacée de l'esprit, avec les années et la basse réalité des sensations.

Et elle est créative, parce que l'homme ne se sent pas comme un compagnon d’infortune d'une vie transitoire, qui se dissipe comme la fumée, mais comme le propriétaire, mieux encore, comme l'acteur d'un drame éternel et toujours renouvelé.

Au moment où je sors, Sandino parle avec un vieux soldat, chargé de porter du sel aux colonnes qui s'approchent, et tandis que celui-ci s’éloigne avec son mulet chargé, le général le salue par un « Que Dieu vous garde ».

2. Thèmes sociaux

Nous avions vu le général Sandino lorsqu’il chevauchait aux côtés de quelques officiers, en faisant une inspection de ses troupes et il me dit :

- Vous voyez bien, nous ne sommes pas des militaires. Nous sommes du peuple, nous sommes des citoyens armés.

En rappelant ces impressions sur l'aspect social du mouvement sandiniste, un après-midi, tandis que nous conversions, je questionnais le général qui, lui, se balançait dans son fauteuil à bascule.

- On a dit parfois que votre rébellion avait un caractère social fortement marqué. On vous a même traité de communistes. J’entends que ce dernier qualificatif a obéi à une propagande tendancieuse et de discrédit. Mais vous n’avez pas de programme social ?



Sandino – En plusieurs occasions on a tenté de déformer ce mouvement de défense nationale, en le faisant passer pour une lutte à caractère plutôt social. Je m’y suis opposé de toutes mes forces. Ce mouvement est national et anti-impérialiste. Nous gardons le drapeau de la liberté pour le Nicaragua et pour toute l’Amérique hispanique. Pour le reste, sur le terrain social, ce mouvement est populaire et nous préconisons une avancée dans les aspirations sociales. Sur ce point, les représentants de la Fédération Internationale du Travail, de la Ligue Anti-impérialiste, des Quakers ont tenté de nous approcher pour nous influencer… Nous avons toujours opposé notre critère décisif que notre lutte était essentiellement une lutte nationale. [Farabundo] Martí, le propagandiste du communisme, a vu qu'il ne pouvait pas vaincre avec son programme et il s’est retiré.

Le général, pensif, se tait.

Dans certains pays, comme le Mexique, on a souvent cru que le mouvement sandiniste était fondamentalement agrarien. J'ai eu l’occasion de vérifier, pendant mon séjour au Nicaragua, que la propriété y est très morcelée et que c’est un pays de petites propriétés. Il n’y a presque pas de latifundios ( grandes propriétés), et encore ils ne sont pas très grands. L’agrarisme n'a donc pas un grand champ d'action. Le peu de gens qui n'ont pas de terre ne meurent pas de faim, comme on me l’avait dit. Et, effectivement, j'ai eu l’occasion de vérifier ces impressions de terre promise de façon peu flatteuse. Il y a près de Granada une merveilleuse plantation de manguiers qui descend jusqu'au Lac. Tandis qu'une espèce de Cerbère qui a le contrat pour ramasser les fruits les récupère comme il le peut, deux ou trois déshérités attendent la chute accidentelle de quelque fruit en guise de repas quotidien. Ils ne tenaient pas à aller travailler dans les plantations de café où on ne payait que quinze centimes, et préféraient cette modeste paresse. Le pays est détruit ; selon eux, il n'y a de travail nulle part.

J'insiste encore sur la question des terres avec le général, et je lui demande s'il est partisan de renforcer le sens de petite propriété qui existe dans le pays, en donnant des terrains à ceux qui n’en ont pas.

Sandino - Oui, évidemment, c’est une chose qui ne nous pose pas de problèmes. Nous avons des terres incultes, peut-être les meilleures du pays. Nous les occupions nous-mêmes.

Et le général explique son projet de coloniser la zone du fleuve Coco, qui est d'une grande fertilité

- Le Nicaragua importe une quantité de produits qu’il ne devrait pas : céréales, matières grasses, même la viande, par la côte Atlantique. Tout ça peut être produit ici. Bientôt nous rendrons le fleuve navigable ; ensuite nous commencerons à défricher des terrains cultivables. Mais il y a une exubérance végétale incroyable. Seul le cacao sauvage peut être immédiatement exploité.

Moi - Croyez-vous au développement du capital ?

Sandino – Il n’y a pas de doute que le capital peut faire son travail et se développer ; mais que le travailleur ne soit pas humilié et exploité

Moi - Croyez-vous que l'immigration serait opportune ?

Sandino. - Ici il y a beaucoup de terres à répartir. Ils (les étrangers NdT) peuvent beaucoup nous apprendre. Mais à condition qu'ils respectent nos droits et traitent nos gens comme leurs égaux.

Le général ajoute ensuite, en plaisantant, que s'il y avait des étrangers qui venaient ici avec d'autres idées, guidés par un esprit d'exploitation inacceptable ou de domination politique, ils leur mettraient des bâtons dans les roues. Mais sinon, tous les étrangers seraient reçus comme des frères, à bras ouverts.

Nous nous sommes rappelés à ce moment le désitéressement admirable que le général Sandino a tout le temps démontré, et la clause spéciale de l’accord qui vient d'être signé que ses délégués expriment en son nom « son total désintérêt personnel et sa résolution irrévocable à ne rien accepter qui pourrait amoindrir les raisons et les motifs de sa conduite publique ». Alors je lui demande :

- N'avez-vous pas l'ambition de posséder un terrain à vous ?

Sandino. - Ah, en disant cela vous pensez que je vais me convertir en latifundista [grand propriétaire] ! Non, pas du tout ; je n'aurai jamais de propriété. Je n'ai rien. Cette maison dans laquelle je vis est celle de mon épouse. Certains disent que c’est de l’idiotie de ma part, mais je ne peux pas faire autrement.

Me rappelant que le général Sandino est sur le point d’avoir un héritier, je lui demande :

- Et vos enfants, si vous en avez ?

Sandino - Non, cela n'est pas un inconvénient ! Qu’il y ait du travail et de l’activité pour tous. Je suis plutôt partisan de ce que la terre soit à l'État. Dans ce cas particulier de notre colonisation dans le Coco, je penche pour un régime de coopératives. Mais cela nous devrons l’étudier plus à fond

À propos de ces choses - ajoute le général, en souriant : j'ai eu aujourd'hui un cas de ces nombreuses personnes qui viennent me raconter leurs soucis, qui dépeint l'esprit anxieux des gens qui manipulent l'argent. C'est un pauvre père de famille nombreuse à qui l’on avait prêté trois cent pesos il y a pas mal de temps. Aujourd’hui le prêteur exige le remboursement, et comme il ne les a pas, il veut lui prendre sa maison, le bétail, tout, même ses enfants comme esclaves. Alors j’ai dit au prêteur : « Croyez-vous que votre argent vaut autant que les larmes de cette famille pauvre ? ». Ensuite J'ai dit à l'autre qu’il aille chercher un de ces avocats qui font justice et qu’il revienne un autre jour. J'espère les convaincre. Vous voyez, ajoute le général, comment les choses se passent par ici, et un franc sourire se dessine sur son visage, démontrant son excellente humeur

Je souris également devant le rappel de cette justice bienveillante, qui démontre son esprit persuasif et non son épée de guérilléro.

Moi - Général, vous aimez beaucoup la Nature !?

Sandino - Oui.

Moi - Plus que la ville ?

Sandino - Oui ; la Nature inspire et donne des forces. Nous apprenons tout d’elle. La ville nous use et nous diminue. Mais les champs sont là non pas pour s’y enfermer égoïstement, mais pour se tourner vers la ville et l'améliorer.

L’observation des plantes, des arbres ; les oiseaux, avec leurs coutumes, leur vie… sont un apprentissage continu.

La diction claire et précise du général, le sens didactique qu’il donne à ses explications, même la tranche de sa main, qui se déplace sans cesse et qui découvre des doigts courts et fermes, nous démontrent que le général, n’est pas homme de fantaisie, mais d'une pensée inquiète et profonde dans laquelle bouillonne l'éternel désir de savoir. Donc je lui demande :

- Est-ce vrai que vous souhaitez faire des études ?

Sandino - Oui ; je suis intéressé par l'étude de la Nature et des relations plus profondes des choses. C'est pourquoi j'aime la philosophie. Naturellement que je ne me vais pas maintenant aller à l’école. Mais vouloir, apprendre, ça oui toujours !

Nous abordons ensuite le domaine militaire, l'aspect d’extermination qu’a eu la campagne, et je lui demande :

- Les Américains ont-ils été cruels ?

Sandino - Ah, cela je ne vais pas vous le dire ! Demandez-le, par là, dehors, et vous verrez.

Moi – Général, on dit que parmi vos ennemis il y a eu des morts inutiles, des crimes qui sont attribués à une partie de vos troupes.

Sandino. – Eh bien, si on doit imputer quelque mal que soit, c’est moi qui suis le seul responsable. On dit qu'il y a eu des assassinats ? Eh bien, c’est moi l'assassin. Qu’il y a eu des injustices ? Eh bien, c’est moi l’injuste. Il a fallu punir non seulement l'envahisseur, mais aussi celui qui a des concomitances avec lui.

Le général se dresse et parle avec énergie, et ses yeux brillent d’indignation.

Moi - À moi, lorsqu’on m'a parlé de ces choses, j'ai répondu que la liberté ne se conquiert pas en faisant des sourires aux envahisseurs. Que c’est le prix de la liberté. Mais, naturellement, je pense que pour quelqu’un d’extérieur, c’est très difficile de dire cela.

Sandino - Oh, oui ; le prix de la liberté !

Le général Sandino est passé, par association d'idées, à la rigueur imposée à ses propres troupes afin de maintenir la discipline. Comme certaines choses ont été dites sur ce point, je lui demande :

- Combien de d’ordres de fusiller dans vos troupes avez-vous donné?

Sandino - Cinq. Deux généraux, un capitaine, un sergent et un soldat. Un des généraux pour avoir commis des abus. Il était accusé d’avoir violé plusieurs femmes. J'ai vérifié les faits et je l’ai fait fusiller. Et l'autre, pour trahison.

Et le général raconte comment dès l’arrivée du général Sequeira il avait senti en lui un homme d’une loyauté suspecte. Un jour les avions l'ayant surpris ont déclenché un violent bombardement. Le général Sandino était resté sans bouger dans un coin quand, au milieu de l’explosion des bombes, il sent quelqu'un s'approcher en douce. C’était Sequeira, pistolet à la main. « Il veut me tuer ! », a pensé Sandino ; et il a immédiatement sorti son arme, et se jetant sur lui il l'a obligé à rengainer son automatique. Sequeira est resté sans commandement, mais il prenait encore part aux opérations. Une nouvelle fois le général l'avait surpris dans un cas semblable au précédent. Au moment où il a su qu’on allait le capturer, il s'est enfui en direction du camp américain. Sandino a détaché des forces pour le ramener tout de suite, mort ou vif. Ils l'ont alors ramené, mort.

Moi – Est-ce vrai que toutes vos armes, fusils ou mitrailleuses, ont été prises à l'ennemi ? Dans quel pourcentage, d’après vous?

Sandino. - Oui, vous pouvez le dire, toutes le sont, à part quelques fusils venant du Honduras, et des vieux « Con Con », qui ne servent plus. Ceux qui n'avaient pas de fusil attendaient qu’il soit pris à l'ennemi ou entraient en action avec des grenades et des revolvers, ou faisaient simplement partie des gens en réserve.

Moi – Général, pendant le combat, avez-vous eu l'intuition de la victoire morale définitive ?

Sandino. - Non ; j'ai cru, en me mettant dans cette entreprise, que je n’en sortirais que mort. J'ai considéré que cela était nécessaire pour la liberté du Nicaragua et pour brandir le drapeau de la dignité dans nos pays indo-hispaniques.

Je me rappelle avoir entendu s’exprimer des sentiments semblables au sein de votre troupe, j’ai entendu : « Plutôt mourir qu’être humilié » et « nous ne nous serions pas retirés sans que les ‘mecs’ s’en aillent ».

Moi –Votre épouse a-t-elle été un obstacle ou un stimulant pour la lutte ?

Sandino. – Elle a été un stimulant. En arrivant ici, je l'ai connue après avoir commencé la lutte. J’avais lié amitié avec elle. Ses idées et les miennes étaient les mêmes ; nous étions identiques. J'ai été séparé pendant cinq ans. Ensuite, elle a pu venir dans la montagne. Mon épouse n'a jamais renoncé dans son esprit.

Mais, vous ne la connaissez pas ? ajoute le général, et il appelle : Blanca ! Blanca ! Je vais te présenter un Monsieur avec un nom très long, qu’il n'y a pas moyen de prononcer.

L’épouse du chef apparaît. C’est une femme très jeune, aux traits corrects, l'air doux et le teint très blanc. Je la salue, et après quelques mots très brefs elle repart.

Sandino – Mon épouse est d'ici, à 95% espagnole. Ici Les Espagnols se sont peu mélangés avec les Indiens.

Moi – En général l'Espagnol s’est uni avec les Indiens en dehors des lieux où celui-ci a été très guerrier. Au Mexique, par exemple, dans le Sonora et le Sinaloa il y a eu peu de mélange. Dans le reste il s’est fait presque totalement.

Sandino – Eh bien ici, très peu. L'Indien s'est enfui vers la montagne. Mais il a quelque chose. Si bien, qu’il existe un proverbe qui dit : « Dieu parlera pour l'Indien de Las Ségovias ». Et comment qu’il a parlé ! Ce sont ceux qui ont fait en grande partie tout ça. C’est un indien timide, mais cordial, sentimental, intelligent. Vous le verrez vous-même de vos propres yeux.

Le général ordonne alors d’appeler un soldat et l'invite à parler avec son chef, qui montel a garde et qui est de la même race d’indiens zambos [métis d’Indien et de Noir, NdT) de la côte Atlantique.

Les deux parlent, et l’on note dans leur dialecte un mélange de mots de plusieurs langues, anglais, français et espagnol.

- Maintenant parlez-leur en anglais ! me dit-il.

Je leur parle un instant et je vois qu’ils le parlent parfaitement tous deux.

- Et maintenant, en espagnol, ajoute-t-il.

Effectivement, ils le parlent parfaitement.

Sandino - Alors vous voyez, ils sont intelligents. Mais ils ont été complètement abandonnés. Ils sont environ cent mille sans communications, sans école, sans rien du gouvernement. C’est là où je veux arriver avec la colonisation pour les faire se lever et devenir de véritables hommes.

Moi - Croyez-vous en la transformation des sociétés par la pression de l'État ou par la réforme de l'individu ?

Sandino. - Par la réforme intérieure. La pression de l'État change ce qui est extérieur, l’apparent. Nous, nous pensons que chacun donne ce qu'il a. Que chaque homme soit un frère et pas un loup. Le reste est une pression mécanique extérieure et superficielle. Naturellement que l'État doit avoir son pouvoir d’intervention.

Moi - Que signifient les couleurs de votre drapeau ?

Sandino. - Le rouge, la liberté ; le noir, le deuil, et la tête de mort, que jusqu'à la mort nous ne renoncerons pas.

3. Amérique Hispanique, Amérique Centrale et Espagne

C’était un de ces après-midi pluvieux habituels; Sandino promenait dans la chambre sombre, à côté de la garde, et en me voyant il s'exclame :

Sandino - Oui ; venez, nous sommes très heureux qu’il y ait un Espagnol dans le camp, pour qu'il voie ce que nous sommes et ce que nous avons été ! Oui ; nous avons reçu un grand soutien moral d'Espagne.

Moi - Il aurait été préférable que se soit une aide positive, des volontaires…

Sandino - Non ; ils nous ont donné quelque chose de meilleur : les ondes qui arrivent avec le soutien moral. Mieux vaut cela que s'ils nous avaient envoyé une canonnière avec des soldats et de l’armement.

Et il raconte, qu’il y a quelque temps, un Espagnol était arrivé au camp, c’était un routard qui parcourait le monde. Il était resté plusieurs jours et avait raconté des anecdotes intéressantes sur son voyage et sur l'Espagne.

J'ai su plus tard que ce routard avait été écrasé par les roues d’un train en marche. Il devait sans doute voyager gratuitement. En vérité je ne me rappelle pas son nom, on me l'a pourtant dit.

À cet instant on lui apporte une lettre, et je lui demande qu’il la lise, et d’interrompre notre conversation, le général ajoute alors:

- Non ; vous, nous vous considérons comme un membre de notre grande famille indo-hispanique, et n'avons aucune réserve. Regardez cette lettre : elle est d'un ami curé, qui est resté longtemps ici. Il avait des idées libres ; il a sa famille, ses enfants, sa propriété, et il est de ceux qui pourraient dire : « Fais comme je te dis ; mais ne fais pas ce que je fais ».

Et Sandino sourit avec son bienveillant sourire franc. Il lit ensuite la lettre, dans laquelle le curé félicite le général pour la paix, qu’il dit ne pas devoir s’arrêter à moitié.

Je demande au général :

- Ce mouvement peut-il avoir quelque connexion avec les idéaux d'une Amérique Hispanique unie ?

Sandino - Oui ; le grand rêve de Bolivar est toujours en perspective. Les grands idéaux, toutes les idées, ont leurs étapes de conception et de perfectionnement jusqu'à leur réalisation.

Moi - Croyez-vous que ce rêve pourra se réaliser en une seule génération ? La préparation manque encore pour cela. Les communications, l’intime conviction, une sensibilité harmonisée pour sentir les problèmes communs.

Sandino - Je ne sais pas quand cela pourra se réaliser. Mais nous avancerons en posant les pierres. J'ai la conviction que ce siècle verra des choses extraordinaires.

Je me souviens alors de la situation d'Amérique Centrale. Et que ce n’est même pas la diplomatie yankee mais les compagnies américaines, surtout les compagnies fruitières qui jouent avec ces petites républiques comme avec marionnettes.

Elles font et défont les élections et mettent sans grand effort en place leurs hommes de confiance. Aujourd’hui, dans la récente révolution du Honduras, elles ont donné beaucoup de choses avec prodigalité ; naturellement, pour les récupérer ensuite par d’autres manières. Tandis que ces pays mettent comme ils peuvent des restrictions à l'immigration des blancs, ces compagnies vident les côtes Atlantique de l'île de la Jamaïque, pour baisser le coût de la main d'œuvre en faisant affluer énormément de noirs. Ainsi, les petites républiques voient leur souveraineté mise sous influence…

Moi - Général, ne pensez-vous pas que l'Union de l'Amérique Centrale est nécessaire ?

Sandino - Oui, absolument nécessaire.

Moi - Quand croyez-vous que le projet sera réalisable ?

Sandino - Cela viendra, ça viendra…

Et le général reste pensif ; moi, ne voulant pas être indiscret, je n'insiste pas sur un point aussi sensible.

Je me souviens que le Président Sacasa [général, président libéral du Nicaragua de 1933 à 1936, NdT] me disait qu'il considérait l'Union comme nécessaire; mais avec le temps, lorsque les idées communes et les communications seraient suffisamment développées et seulement sur la base d'un accord mutuel ; mais je pense qu'il y a des élites dirigeantes d'Amérique centrale qui pensent que la séparation représente un état morbide, une faiblesse commune, encouragée par l'impérialisme, et ils voudraient aller vers l'Union par la force. Évidemment, il y a une espèce de patriotisme d'Amérique centrale très marqué.

Sandino - De toute façon, nous ne professons pas un nationalisme excessif. Nous ne voulons pas nous enfermer seuls ici. Que les étrangers viennent, les Américains aussi, évidemment !

Nous ne pensons pas non plus que dans le nationalisme politique il y a toute la solution. Au-dessus de la nation, la fédération ; continentale, d'abord ; puis plus élargie jusqu'à arriver à la mondiale.

Moi – Comment voyez-vous l'Espagne ?

Sandino – Comme une nation prédestinée. L'Espagne sera celle chargée d'effectuer la communisation universelle dans le futur.

Moi - Communisation ?

Sandino - Oui, fraternisation. L'Espagne a un passé glorieux. C’est là que, selon la légende, Marie et Saint-Jacques, le frère de Jésus sont enterrés. En plus, elle donne au monde des exemples admirables. L'avènement de la République a été quelque chose de remarquable. L'attitude du roi comme celle du peuple….

Moi -Et croyez-vous que 'Espagne aura une influence morale dans la future Amérique ?

Sandino - Indubitablement ! Son œuvre n'est pas terminée. Elle perdurera.

Comme une certaine allusion au problème régionaliste de l'Espagne est apparue, Sandino a indiqué que ce point de la diversité des tempéraments l’intéressait et il sexclame :

- Dites-moi, Quelle différence y a-t-il entre un Andalou et un Basque ?

Moi. – Eh bien, moi je crois que l'Andalou a une disposition prédominante à l'imagination, à la compréhension facile d'autres idées, à l’ingéniosité, à la clarté des concepts, à la tendance aux termes opposés, à l’optimisme brillant, parfois découragé, parfois sceptique. Beaucoup de races sont passées par là-bas. En revanche, le Basque est primitif, avec des idées simples, un « mono-idéiste » ; mais celles-ci sont enracinées au plus profond que son être, et il ne se contente pas de vivre, mais tend à passer à l'action. Il y a là une grande spiritualité cachée. Il est optimiste par nature.

Sandino - Ces différences me paraissent intéressantes. Y en a-t-il quelques autres ?

Moi - Oui ; par exemple, le Catalan et le Galicien représentent aussi de profondes différences régionales et ethniques, dans l'unité historique et spirituelle. Quant à l'harmonie commune de l'ensemble, tout dépend des grands idéaux communs.

Ensuite, Sandino fait référence à la basquitude.

- J'ai travaillé avec des Basques , dit-il, et je les connais bien. Le Basque est lié au sanscrit. Il y a dans l'esprit des Basques quelque chose de d'international. Ils sont unis au monde. C'est pourquoi, ils se sentent partout chez eux.

Ensuite, abordant la politique espagnole, il demande :

- Les choses prennent-elles une bonne direction ?

Moi.- J'ai la conviction que oui. Il y a la tête de l'Espagne un caractère magnifique : c’est Azaña. Son travail est de renforcer l'âme traditionnelle, le squelette de l'Espagne, et de l’intégrer dans l'évolution moderne. C'est le véritable leader. Il ne va pas mendier derrière les masses; il les oriente et les guide. Il sait faire face à un avis injuste ou idiot, même s’il est majoritaire. J'espère qu’il amène derrière lui, dans un parti propre, une bonne partie de la meilleure énergie espagnole : les intellectuels, les professionnels, les petits propriétaires indépendants et les capitalistes conscients et évolutionnistes. Azaña est un homme d'action, c’est un homme providentiel.


Sandino - Et la République ?

Moi - À mon avis, la République doit résoudre la grande antinomie des temps modernes, le maximum d’étatisme avec le maximum de liberté, les avancées de l'idéal du travail avec la défense et la stimulation du bien-être commun. L’avenir est encore pour la classe moyenne. Celle-ci et le capitalisme conscient peuvent encore hisser un grand drapeau, pas un drapeau honteux, mais altier et indépendant. Si un jour le capitalisme doit livrer son héritage ou se transformer définitivement, il doit le faire avec dignité, comme ayant accompli une mission historique, et non pas comme le voleur surpris la main dans le sac. Entre-temps, il doit orienter, il doit prendre part au gouvernement, comme toute force vitale. En outre, de nos jours la liberté est de nouveau en danger, et je ne me réfère pas à des éclipses partielles, qui peuvent être nécessaires. Le libéralisme n’est pas mort, et ne mourra jamais, tant qu'il y aura un homme au cœur libre. Je crois que le programme d'une République espagnole doit tourner autour de tout ceci.

Sandino – M’avez-vous demandé un autographe ?

Moi. - Oui, mon général.

Sandino - Je vous le donnerai, en envoyant un salut à l'Espagne.

AU PEUPLE ESPAGNOL, UN SALUT PAR LE TRUCHEMENT DE L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN MONSIEUR BELAUSTEGUIGOITIA, QUI A RECUEILLI LES IMPRESSIONS DE NOS DERNIERS EFFORTS LIBERTAIRES.

San Rafael del Norte, le 13 février 1933.