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mercredi 16 novembre 2011

Après l’élection de l’Assemblée constituante en Tunisie : quels enjeux derrière l’épouvantail islamiste ?

par Aziz Krichen عزيز كريشان
16/11/2011

 
Lorsque l'on est démocrate, on accepte le résultat du suffrage populaire. On le respecte parce que l'on respecte son propre peuple. Les Tunisiens ont voté et tranché. Globalement, ils ont donné leurs voix aux mouvements qui se sont comportés honorablement sous la dictature (Ennahdha, CPR, Ettakatol), et ils ont sanctionné sévèrement ceux qui se sont compromis avec le régime, avant ou après le 14 janvier (PDP et Ettajdid). De ce point de vue, nos compatriotes ont été on ne peut plus clairs et conséquents.

Toujours lorsque l'on est démocrate, on ne diabolise pas son vis-à-vis. L'islamisme n'est pas un, mais multiple. L'islamisme jordanien n'est pas l'islamisme afghan, l'islamisme turc n'est pas l'islamisme saoudien. Les militants d'Ennahdha et ses dirigeants ne sont pas tous des fous furieux et, surtout, ils ne vont pas gouverner seuls. Si l'on ne souhaite pas les voir devenir majoritaires, si l'on ne veut pas qu'ils soient hégémoniques, si l'on tient à préserver le pluralisme du pays, il n'y a qu'une chose à faire : s'engager dans un mouvement politique capable de se maintenir face à eux et de les contenir.

L'islamisme et la laïcité à la française

Après ces deux positions de principe, allons au fond du problème : on ne peut pas faire reculer l'islamisme en se réclamant de la laïcité à la française. Je le répète depuis des années, à contre-courant de nos pseudo-modernistes, dont le regard est bouché par la nostalgie de la "belle époque" coloniale. La Tunisie n'est pas la France. Notre histoire n'est pas pire, elle n'est pas meilleure : elle est différente. En France, la révolution démocratique était proprement condamnée à prendre un contenu antireligieux. Pourquoi ? Parce que l'Eglise catholique représentait, avec la monarchie, le principal appui du système féodal renversé en 1789. Ensemble, en effet, le clergé et le roi détenaient plus du tiers des terres agricoles du pays. L'accès à la propriété passait par la désacralisation du catholicisme et de la royauté. L'anticléricalisme et le laïcisme français viennent directement de là.

En Tunisie, comme dans le reste du monde arabe, le contexte est radicalement différent. Pourquoi ? Parce que la révolution démocratique revêt d'abord chez nous un caractère national, une obligation d'indépendance nationale. Le pays a été longtemps colonisé, c'est-à-dire dépossédé de lui-même. En 1956, le premier propriétaire foncier n'est ni le bey ni la Zitouna, mais la colonisation française[1], qui exploite par ailleurs de manière exclusive toutes les autres ressources du pays. Pour affaiblir le mouvement de libération et le désorienter, la colonisation n'avait cessé de s'attaquer aux références identitaires de la population - la langue rabe et la religion musulmane -, en cherchant à les déconsidérer, à les discréditer, les présentant comme rétrogrades, aliénantes et finalement étrangères à la "tunisianité authentique".

Ce travail de sape de l'identité nationale ne s'est pas arrêté en 1956. Après l'indépendance formelle - passage d'un statut colonial à un statut néocolonial -, il s'est poursuivi et même intensifié, d'abord sous la dictature "éclairée" de Bourguiba, puis sous la dictature maffieuse de Ben Ali. Tout au long de leurs présidences, sur près de 60 ans, en dépit de diversions tactiques ici ou là, l'islam et la culture arabe sont restés l'objet de la méfiance et de l'hostilité du pouvoir politique. Malgré la récupération folklorique de la religion opérée par les deux hommes, être musulman, pour leur police, c'était être suspect.

Comment expliquer une telle continuité ? En grande partie par l'orientation donnée au système scolaire en 1958 (réforme Messadi). La France avait formé une (petite) élite autochtone à son image ; après son arrivée au pouvoir, cette élite a repris le modèle métropolitain et l'a généralisé, tout en le dégradant. La domination directe par la France (par le biais de l'administration et de l'armée) s'est ainsi transformée en domination indirecte (par le biais de supplétifs locaux). L'islam restait l'ennemi dans les deux cas - malgré des concessions formelles dans certaines matières d'enseignement. Après les attentats du 11 Septembre, cette structure de base est même devenue une donnée fondamentale de toute la stratégie de domination occidentale dans le monde arabe et musulman.

Le 14 Janvier a ouvert un nouveau cycle. Le soulèvement populaire a commencé à faire bouger les lignes. Les élections du 23 octobre ont permis de franchir un pas de plus dans ce sens, même si le chemin est encore long. S'exprimant pour la première fois librement après un demi-siècle d'oppression et d'abus, les électeurs ont indiqué clairement qu'ils ne considéraient pas l'islam comme un ennemi, qu'ils y voyaient plutôt le rempart de leur identité nationale, de leurs droits et de leurs libertés.

L'islam comme religion nationale

Replacés dans leur perspective historique réelle, ces divers éléments convergent vers une même conclusion. En Tunisie, comme dans le reste du monde arabe, l'islam n'est pas seulement la religion de la majorité de la population, il est aussi la religion nationale de l'ensemble de la population. L'islam représente une sorte de marqueur distinctif, l'héritage commun de tous les citoyens, qu'ils soient musulmans ou adeptes d'autres religions, croyants ou non-croyants.

Comment l'islam a-t-il pu acquérir une telle centralité dans la conscience collective ? Pour plusieurs raisons, certaines anciennes, d'autres plus récentes. Les raisons anciennes relèvent de la culture. Religion de la majorité, l'islam a aussi développé des façons d'être, un mode de vie et de pensée, bref une culture, qui ont fini par imprégner en profondeur l'ensemble des communautés qui évoluaient dans son giron. Aujourd'hui encore, en Égypte ou au Liban par exemple, on peut tomber sur un copte ou un maronite qui se définira comme "musulman de confession chrétienne". L'accolement des deux qualificatifs paraîtrait incongru ailleurs ; il caractérise pourtant le vécu existentiel de très nombreux Arabes non-musulmans.

Les raisons liées à l'histoire moderne et contemporaine ne sont pas moins déterminantes. Répétons-le : depuis deux siècles, l'islam est la cible principale de la guerre idéologique menée par les puissances occidentales pour briser notre volonté d'indépendance. Et depuis deux siècles, c'est principalement au nom de la défense de l'islam que se mène la résistance. Même scénario après les indépendances formelles : la tyrannie s'est exercée d'abord contre l'islam et ce sont précisément les islamistes qui ont payé le plus lourd tribut à la répression.

Certes, les résistances successives n'ont jamais été le fait des seuls musulmans (ni le fait des seuls arabophones, d'ailleurs), elles ont été portées par des communautés nombreuses et ont mobilisé d'autres idéologies, notamment de gauche. Il n'en demeure pas moins que l'affrontement décisif s'est toujours polarisé autour de l'islam, hier comme aujourd'hui. Il en découle une leçon politique très simple. En Tunisie et dans tout le monde arabe, on ne peut pas être en même temps pour la souveraineté populaire et contre l'islam. Dans les conditions historiques qui sont les nôtres, ces deux positions sont radicalement antithétiques.

Des religions nationales ailleurs qu'en terre d'islam

Les observations précédentes n'ont aucun rapport avec les élucubrations habituelles sur une prétendue "exception" musulmane. D'autres religions que l'islam se sont transformées en religions nationales lorsque les circonstances l'ont exigé. Je ne vise pas seulement l’État sioniste d'Israël. J'ai plutôt en tête des exemples issus du catholicisme romain. Je pense en particulier à la Pologne et à l'Irlande, deux pays qui ont été longtemps occupés par des États voisins plus puissants, où la religion dominante était différente de la leur : dans le cas irlandais, l'anglicanisme britannique, dans le cas polonais, le protestantisme allemand et l'orthodoxie russe. Dans les deux pays, l'oppression nationale s'est accompagnée d'une oppression religieuse. Dans les deux cas, la résistance nationale a été inséparable de la résistance religieuse. Dans les deux cas, la politique nationale a pris la forme d'une idéologie religieuse.

Et dans les deux cas, sitôt l'indépendance obtenue ( en 1921 pour l'Irlande, en 1989 pour la Pologne), les représentants des deux peuples se sont empressés de rappeler le caractère catholique de la société et de l’État en préambule de leur nouvelle constitution. Le catholicisme avait été le bouclier qui avait permis de sauvegarder leur identité collective et il leur semblait légitime de consacrer la place éminente qui lui revenait des les premières lignes de la loi fondamentale qui établissait, à la face du monde, le recouvrement de leur souveraineté[2].

En leur temps, ces dispositions constitutionnelles n'avaient gêné personne parmi les professionnels du laïcisme. La question qui se pose alors est de savoir pourquoi des dispositions similaires par leur portée symbolique ne seraient pas recevables quand ce sont des pays arabes qui les adoptent ? Poser la question, c'est y répondre.

Le faux alibi de la charia

Le battage médiatique incessant fait autour de la référence à la charia est directement inspiré par une telle démarche discriminatoire. La charia a été transformée en une sorte d'épouvantail sanglant, derrière lequel se cacherait un Dieu vengeur et des croyants fanatisés par le désir de servir Son besoin de violence. On oublie simplement de préciser que le texte de la Bible n'est pas moins belliqueux que celui du Coran. Et qu'avant d'être un entassement de règles et de normes juridiques - dont beaucoup sont archaïques et tombées en désuétude dans la plupart des pays musulmans -, la charia est d'abord une inspiration, une voie, une visée. Pourquoi les Arabes devraient-ils chercher les sources de leur inspiration, acte intime par excellence, en dehors d'eux-mêmes, en dehors des cadres de leur propre culture ?

En quoi le retour à soi, après des siècles de dépossession, serait-il scandaleux ou illégitime ? Pourquoi poser, a priori, que pareille reprise empêcherait l'évolution, le changement, le progrès ou même l'emprunt à d'autres inspirations et d'autres cultures en cas de besoin ?

Réaffirmer l'identité arabe et musulmane du peuple tunisien dès les premières lignes de la nouvelle constitution est une nécessité historique et politique absolue. Les conditions nécessaires, toutefois, ne sont jamais suffisantes. L'identité d'un pays n'est pas une donnée intemporelle, figée une fois pour toute. Elle est obligatoirement fidélité au passé, mais aussi investissement dans le présent et projection dans le futur. Le combat politique ne s'achève pas avec la reconnaissance solennelle de l'islam et de l'arabisme. Cette reconnaissance délimite seulement l'enracinement géostratégique à partir de quoi il doit désormais se déployer.

La déférence due à l'islam n'est pas due à l'islamisme

La lutte pour la souveraineté au-dehors et la démocratie au-dedans n'est pas derrière nous ; pour l'essentiel, elle est devant nous. Les acquis réalisés à ce jour sont précieux, ils sont cependant trop fragiles encore et trop isolés pour être considérés comme définitifs. Le combat politique doit se poursuivre, et il doit se poursuivre en s'appuyant sur le plus grand nombre. Cela exige des orientations générales claires, expurgées des théories rétrogrades qui ont pu s'insinuer parmi nous. J'ai fourni plusieurs illustrations des errements où pouvait conduire la dogmatique laïciste. Cela ne voulait pas dire que le mouvement islamiste était dépourvu d'errements symétriques. L'islamisme idéologique n'est pas l'islam. La déférence due à ce dernier ne saurait en aucun cas envelopper le premier.

Regardons Ennahdha, mouvement central de l'islamisme tunisien. Le moins que l'on puisse dire est que ce parti est passablement hétérogène. On trouve, en effet, toute sorte de tendances et de courants parmi ses cadres et ses militants : des proaméricains et des antiaméricains, des libéraux et des antilibéraux, des fondamentalistes et des réformateurs, des démocrates et des non-démocrates, des révolutionnaires et des conservateurs, des adeptes de la monogamie et des défenseurs de la polygamie, des inconditionnels du droit des femmes ou des minorités et des adversaires déclarés de ces droits... On le voit, les contradictions qui traversent l'islamisme ne sont pas moins graves ni moins nombreuses que celles qui traversent ou séparent les organisations du camp "moderniste". Ennahdha est néanmoins restée la maison commune de la grande majorité des islamistes tunisiens. Sans doute parce que la répression les a poussés à rester soudés ; peut-être aussi grâce à un meilleur sens politique chez ses dirigeants.

La base de masse du parti est saine, parce que populaire. Mais on ne sait pas encore avec précision où se situe son centre de gravité idéologique. Ce qui paraît évident, c'est que l'exercice du pouvoir va nécessairement clarifier le tableau. Les choix qui seront faits et l'accueil qui leur sera réservé permettront de mieux situer les lignes de fracture. Le débat public s'en saisira. Le travail de reconstruction de la scène politique tunisienne pourra alors prendre sa vraie dimension. Il concernera tous les partis et toutes les filiations intellectuelles.

Changer en restant soi-même

Plus vite nous serons nombreux à partager des références stratégiques communes, plus solidement nous unifierons notre peuple et plus sûrement nous progresserons. Plus longtemps nous resterons divisés par des querelles d'appartenance, plus nous aurons tendance à nous éloigner les uns des autres et plus nous laisserons de champ aux forces étrangères et à celles de l'ancien régime pour comploter et manœuvrer.

L'avenir n'est pas dans la perpétuation en l'état de l'élite laïciste ou de l'élite islamiste. Il est dans leur dépassement commun, dans la constitution - avec elles, ou malgré elles - d'une élite nationale et moderne, profondément attachée à sa culture et à son histoire, mais ouverte sur le monde et capable de dominer la crise formidable qui le secoue aujourd'hui. Cette crise annonce la fin d'une époque et le commencement d'une époque différente. Elle est lourde d'incertitudes. C'est une chance et une menace. Elle peut nous engloutir ; elle pourrait nous faire renaître, si nous apprenions à changer tout en restant nous-mêmes.




[1] - Deux millions d'ha sur un total de 4,5 millions d'ha de terres arables.
[2] - Préambule de la constitution irlandaise :
"Au nom de la Très Sainte Trinité, de laquelle découle toute autorité et à laquelle toutes les actions des hommes et des États doivent se conformer, comme notre but suprême, Nous, peuple de l'Irlande, Reconnaissant humblement toutes nos obligations envers notre seigneur, Jésus Christ, qui a soutenu nos pères pendant des siècles d'épreuves,
Se souvenant avec gratitude de leur lutte héroïque et implacable pour rétablir l'indépendance à laquelle notre Nation avait droit, Désireux d'assurer le bien commun, tout en respectant la prudence, la justice et la charité, afin de garantir la dignité et la liberté de chacun, de maintenir un ordre véritablement social, de restaurer l'unité de notre pays et d'établir la paix avec toutes les autres nations, Nous adoptons, nous promulguons et nous nous donnons la présente Constitution."
Préambule de la constitution polonaise :
"Soucieux de l'existence et de l'avenir de notre Patrie, ayant en 1989 recouvré la faculté de décider en toute souveraineté et pleine démocratie de notre destinée, nous, Nation polonaise - tous les citoyens de la République, tant ceux qui croient en Dieu, source de la vérité, de la justice, de la bonté et de la beauté, que ceux qui ne partagent pas cette foi et qui puisent ces valeurs universelles dans d'autres sources, égaux en droits et en devoirs envers la Pologne qui est notre bien commun,reconnaissants à nos ancêtres de leur travail, de leur lutte pour l'indépendance payée d'immenses sacrifices, de la culture ayant ses racines dans l'héritage chrétien de la Nation et dans les valeurs humaines universelles,
renouant avec les meilleures traditions de la Première et de la Deuxième République, responsable de la transmission aux générations futures de tout ce qu'il y a de précieux dans un patrimoine plus que millénaire, unis par des liens de communauté avec nos compatriotes dispersés à travers le monde, conscients du besoin de coopérer avec tous les pays pour le bien de la Famille humaine, ayant en mémoire les douloureuses épreuves essuyées à l'époque où les libertés et les droits fondamentaux de l'homme étaient violés dans notre Patrie, souhaitant garantir, pour toujours, les droits civiques et assurer un fonctionnement régulier et efficace des institutions publiques, conscients de la responsabilité devant Dieu ou devant notre propre conscience, instituons la Constitution de la République de Pologne en tant que droit fondamental de l’État..."


Lettre ouverte à Rachid Ghannouchi, dirigeant d’Ennahdha رسالة مفتوحة ، إلى راشد الـغنوشي، رئيس حركة النهضة

 تذكير بمجموعة من المبادئ 
ترجمة   حديفة الحجام
 Offener Brief an Rached Ghannouchi, den Führer der Ennahdha-Partei 
Tamazight   Tabṛat iledyen n EbrahimYazdi, aneɣlaf aqbur n tɣawsiwin n beṛṛa n Iṛan, i yemḍebber isenneslem Rachid Ghanouchi

Un rappel de quelques principes
par Ebrahim Yazdi ابراهیم یزدی. Traduit par  Michèle Mialane, Tlaxcala



Le Docteur Ebrahim Yazdi, Secrétaire général du Mouvement iranien pour la liberté, félicite Rachid  Ghannouchi, le Président du parti tunisien Ennahdha pour sa victoire électorale  et rappelle quelques points :

Au nom de Dieu, le Clément et le Miséricordieux,
Mon cher frère Rachid  Ghannouchi
Je te salue et que Dieu te bénisse.
Je te félicite de la victoire que vous avez remportée, toi et tes frères et sœurs. Elle ne vous a pas seulement permis de renverser un régime oppressif, mais aussi de faire des élections libres et justes. En Iran nous y portons un grand intérêt, tout en priant pour votre succès. J’ai suivi de très près la lutte que tu as menée avec le peuple tunisien pour vous libérer du despotisme et fonder un État démocratique.
 
Il faut se réjouir du succès électoral de ton parti. Mais parallèlement cette victoire charge tes épaules, à toi le leader d’Ennahdha, d’un lourd fardeau. Si d’un côté je suis impressionné par la maturité politique du peuple tunisien, d’un autre je me fais de gros soucis pour le long terme. Nous autres musulmans- quel que soit notre peuple - luttons pour notre liberté et notre souveraineté, mais nous n’avons pas une expérience suffisante de la démocratie. Nous combattons et renversons les dictateurs, mais nous ne réussissons pas à éliminer l’arbitraire dans notre mode de vie. Le despotisme ne se résume pas à une structure politique, mais comporte aussi des dimensions culturelles inhérentes à cette structure. Et ce sont justement les effets de ces dimensions culturelles sur la personnalité des gens et sur la société acquise au despotisme qui permettent la survie de celui-ci. Et c’est précisément ce qui est arrivé en Iran.
Nous avons renversé le Chah en oubliant de nous attaquer à l’attitude et à la personnalité du Chah en nous-mêmes. Et le cercle vicieux n’a pas été rompu.
Que faire pour mettre un terme à cet éternel retour et établir une véritable démocratie ?  La démocratie ne s’exporte pas. C’est au contraire un processus d’apprentissage national à l’ouverture d’esprit. Les élections sont un très précieux instrument. Mais elles n’impliquent pas automatiquement la démocratie. Je voudrais attirer ton attention sur trois valeurs fondamentales, car si les populations de tous les pays les acceptent et les intériorisent, les chances de liberté et de démocratie pour les générations musulmanes actuelles et futures s’accroîtront.
Le premier point, c’est l’acceptation et le respect de la diversité et de la variété des sociétés humaines. Dieu le Très-Haut, qu’il soit loué, a dans le saint Coran attiré notre attention sur les différences au sein des sociétés humaines et nous a invités à nous supporter mutuellement. Parole de Dieu : Au jour du Jugement je serai juge de la diversité de vos opinions. Les pays musulmans, dont la Tunisie, présentent toutes les caractéristiques de sociétés en pleine mutation. Et dans les sociétés en transition la diversité et la variété des opinions et convictions sont beaucoup plus grandes que dans des sociétés déjà organisées. C’est ce qui rend d’autant plus important et nécessaire d’accepter et de respecter la diversité, à notre époque où les musulmans sont en pleine évolution.
Le deuxième point dans notre apprentissage de la démocratie, c’est celui de la tolérance, qui occupe une place toute particulière dans notre culture et notre doctrine islamiques. La diversité de nos sociétés pourrait conduire à des heurts, des luttes et des régressions sociales et ouvrir la voie à de nouveaux despotismes. C’est pourquoi la tolérance est une absolue nécessité. Mais elle est par essence passive et ne suffit pas à prévenir les affrontements et leurs conséquences. Ce qui  nous amène au troisième point.
La troisième condition pour l’établissement d’une démocratie est de pouvoir s’entendre et se comprendre entre personnes actives politiquement. L’évolution politique et sociale de la Tunisie exige une convergence et une entente mutuelle entre tous les citoyens, quels que soient leurs appartenances idéologiques, religieuses, raciales et sexuelles. S’entendre et se comprendre ne signifie pas faire passer au second plan sa propre foi et ses propres convictions. Mais comprendre la nécessité de collaborer pour le salut national en vue du bien de tous les groupes de population.
Frère très honoré, tu as gagné la confiance et le soutien de la majorité des électeurs et maintenant c’est à toi d’être un modèle de grandeur d’âme et de reconnaître ceux qui ne pensent pas comme toi. Je prie Dieu le Très-Haut de t’épargner les erreurs commises chez nous en Iran, ou en Algérie et d’autres pays du même genre.
En ce printemps, la Tunisie a joué un rôle de pionnier et d’éclaireur dans le mouvement de réveil arabe. Aujourd’hui elle a fait le premier pas et a ouvert la voie royale pour fonder la démocratie. Je prie Dieu qu’elle soit le pionnier de l’établissement de la démocratie dans le monde arabe et pour le monde musulman.
Ton frère en Islam
Ebrahim Yazdi
Ex-ministre des Affaires étrangères de la République islamique d’Iran.
Téhéran, le 26 octobre 2011


Ebrahim Yazdi ابراهیم یزدی
Le Dr. Ebrahim Yazdi est le secrétaire général du Mouvement iranien pour la liberté (Nehzat e Azadi e Iran).
Né en 1931 dans la ville de Ghazvin, au Nord de l’Iran, Ebrahim Yazdi a obtenu son diplôme de pharmacien en 1953 à l’Université de Téhéran. En 1947 il avait adhéré au mouvement des Socialistes croyants et à l’Union des étudiants musulmans de l’Université de Téhéran. Lors du mouvement en faveur de la nationalisation de l’industrie pétrolière - en vue de se libérer des filets de la domination anglaise - il s’est rangé derrière le premier Président du Conseil élu par le peuple, le Dr Mohammad Mossadegh. Après le putsch de la CIA contre Mossadegh, il a fait partie du Mouvement national de résistance.
                                      
En 1960 il a émigré aux USA pour y poursuivre ses études. Il y a été membre fondateur du Front National iranien et du Mouvement pour la liberté de l'Iran, Section USA. En 1965 il a participé avec d’autres militants à une formation à la guérilla en Égypte. En 1968 il a été membre fondateur de la communauté musulmane de Huston et de la première mosquée texane. En 1972 l’ayatollah Khomeiny l’a nommé son représentant spécial à l’ étranger.
En 1978 Ebrahim Yazdi a accompagné l’ayatollah Khomeiny à Paris. Après la Révolution, il a d’abord été membre du Conseil de la Révolution, puis vice-Premier Ministre et enfin Ministre des Affaires étrangères au sein du gouvernement de transition iranien.
Après le retrait du gouvernement de transition, il a refusé de participer au gouvernement suivant et l’ayatollah Khomeiny l’a chargé de la gestion de crise dans l’enquête sur les troubles dans les provinces et les luttes tribales. Il a provisoirement été directeur de Keyhan, le plus grand quotidien iranien. Aux premières élections qui ont suivi la révolution il a été élu député de Téhéran. Lorsque le Mouvement pour la liberté est redevenu légal, il a été membre du Comité central du Parti et a succédé à son premier secrétaire général, Mehdi Bazargan, à la mort de celui-ci.
En 1989 le Dr Yazdi, face au nombre croissant de violations des droits humains et au mépris des lois dont font preuve les dirigeants, a été l’un des fondateurs, puis un collaborateur actif de la Société pour la protection de la liberté et de la souveraineté nationale. Il a été plusieurs fois emprisonné sous la République islamique, la dernière fois de septembre 2010 à février 2011, en dépit de son grand âge (80 ans).
Le Dr Ebrahim Yazdi est marié à la fille d’un combattant de la liberté d’Azerbaïdjan et père de deux fils et quatre filles.

samedi 5 novembre 2011

« Quelles sont les conditions d’une véritable souveraineté économique pour la Tunisie ? »

Débat entre les formations politiques tunisiennes, organisé par le Collectif ACET (Auditons les créances envers la Tunisie) le 13 octobre à Paris.

Le Collectif ACET (Auditons les créances européennes envers la Tunisie) invitait les têtes de listes de partis politiques tunisiens, de coalition et d’indépendants candidats aux élections de la constituante qui le souhaitaient, à venir débattre sur le thème de la souveraineté économique tunisienne. Ce débat s’inscrit dans la continuité des événements précédemment organisés par le Collectif, à savoir une conférence le 28 juin 2011 sur le mécanisme de la dette puis une conférence de presse le 15 septembre 2011 à l’Assemblée Nationale Française lançant officiellement la campagne pour un audit des créances françaises et européennes envers la Tunisie.

L’objet de ce débat était de permettre aux électeurs de prendre connaissance des positions des différentes listes tunisiennes, candidates à la Constituante, sur cette question d’autodétermination fondamentale. C’était aussi l’occasion pour chacun de confronter ses idées et son programme économique et d’exposer sa vision de la future économie du pays.

mardi 1 novembre 2011

Élections tunisiennes: déchiffrage

par Esam Al-Amin عصام الامين. Traduit par  Chloé Meier, édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Au début de l'année 1994, un petit laboratoire d’idées islamique affilié à l'Université de Floride de Sud a organisé un forum universitaire pour lequel ils entendaient inviter Rachid Ghannouchi, le chef d'Ennahdha, alors le principal parti d'opposition en Tunisie. Cet événement annuel avait pour but d'offrir aux scientifiques et aux intellectuels occidentaux une occasion rare de faire intervenir un intellectuel ou un dirigeant politique d'orientation islamique à un moment où le discours politique était dominé par la thèse hyper-médiatisée du clash des civilisations de Samuel Huntington. Peu de temps après l'annonce publique de l'événement, des groupes et des propagandistes pro-israéliens emmenés par Martin Kramer, Daniel Pipes, Steven Emerson (chef du B’nai B’rith local et collaborateur occasionnel du journal local de droite) ont commencé à coordonner un campagne pour jeter le discrédit sur l'événement et effrayer l'université.
 
Selon Arthur Lowrie, ancien haut responsable du Département d'État et professeur adjoint à Université de Floride de Sud à cette époque, l'AIPAC et d'autres groupes pro-israéliens avaient exercé d'énormes pressions sur le Département d'État pour faire annuler le visa de Ghannouchi deux semaines après son émission à Londres. Par conséquent, l'université a dû annuler l'événement en dépit des fortes protestations exprimées par une vingtaine de chercheurs et d'universitaire. Résultat : une rencontre de grande valeur entre des intellectuels et des faiseurs d'opinions occidentaux d'une part et une figure majeure du monde islamique de l'autre a été bloquée par l'agenda étranger d'un groupe d'intérêts petit mais puissant. Cet épisode a préfiguré le mouvement anti-intellectuels qui s'est développé les années suivantes et qui a cherché à limiter la capacité des groupes et personnalités islamique à contribuer au dialogue national, en particulier après le 11 septembre.
Ghannouchi au début des années 80
 
Depuis ce jour de 1994, Ghannouchi n'a plus jamais pu obtenir de visa pour les USA, où il s'était pourtant rendu à plusieurs reprises à la fin des années 80 et au début des années 90. À cette époque, il vivait au Royaume-Uni, qui lui avait accordé l'asile politique et où il avait été blanchi de tout soupçon de lien avec la violence. Il y avait également gagné un procès en diffamation contre de ses détracteurs et des fidèles au régime (Ben Ali) qui l'accusaient de fomenter violences et troubles en Tunisie.
 
Dix-sept ans plus tard, Ennahdha, le mouvement islamique de Ghannouchi remporte les élections en Tunisie, avec un score écrasant de 42% des suffrages; il reçoit trois fois plus de sièges que le parti qui le suit. Toutes les parties et tous les observateurs concernés saluent le caractère démocratique, libre, non-faussé et transparent des élections.


Rachid Ghannouchi en 2011
 
Or, ces élections libres et honnêtes n'auraient pas pu se produire si elles n'avaient pas été précédées de la révolution populaire qui a éclaté le 17 décembre dernier à Sidi Bouzid, après des décennies de répression et de corruption généralisée, et qui s'est rapidement propagée dans tout le pays pour aboutir, le 14 janvier, à la fuite du dictateur de longue date Zine Al Abdine Ben Ali et de toute sa famille vers l'Arabie saoudite.
 
Depuis qu'elle a obtenu son indépendance de la France en 1956, la Tunisie a été dirigée par un système à parti unique qui à imposé sa version autocratique d'une laïcité stricte. Après avoir pris le pouvoir par un coup d'État sans effusion de sang en 1987, Ben Ali a gouverné, pendant une brève période, en laissant la place à une certaine ouverture politique. Mais ensuite, l'appareil de sécurité s'est mis à réprimer toute opposition politique, en particulier Ennahdha ainsi que des groupes pro-démocratie et de défense des droits humains.
 
Dans les élections qui viennent de se tenir, qui donc étaient les principaux concurrents? Quelle était le programme principal de chaque parti? Quels résultats ont-ils obtenus ? Que signifient ces résultats pour la Tunisie? Et que va-t-il se passer maintenant?
 
Le 23 octobre, les Tunisiens se sont rendus aux urnes pour la première fois depuis leur révolution afin d'élire une Assemblée nationale constituante composée de 217 sièges, dont 18 représentent plus d'un million d'expatriés, sur 11 millions de Tunisiens. Le principal rôle de cette assemblée est de rédiger une nouvelle constitution qui traduise les aspirations démocratiques de la révolution populaire.
 
On comptait 91 listes de partis ou d’indépendants réparties dans 27 circonscriptions dans le pays et 6 à l’étranger, principalement en Europe. Selon l’Instance Supérieure Indépendante pour les Elections (ISIE), la participation (près de 90%) a dépassé toutes les prévisions. Certains votants ont attendu plus de quatre heures pour pouvoir glisser leur bulletin dans l'urne. Quatre principaux concurrents se dégageaient des nombreuses listes, mais un nouveau parti, dont la direction est douteuse, a créé la surprise chez tous les observateurs politiques en remportant 9% des voix. Voici la liste des principaux vainqueurs et perdants des élections.
 
 
1) Le parti Ennahdha. C'est le successeur du mouvement de la tendance islamique, affilié aux Frères musulmans dans les années 60 et dirigé depuis le milieu des années 70 par Ghannouchi, 70 ans. En 1989, il a pris le nom d'Ennahdha ou Parti de la Renaissance et déclaré s'engager pour la démocratie et le pluralisme. Le mouvement se considère comme un parti islamique modéré ayant à cœur la préservation de l'identité de la Tunisie en tant que pays arabe et islamique. Depuis près d'une dizaine d'années, il a préconisé un modèle politique similaire à celui du parti Justice et Développement (AKP) du premier ministre Recep Tayeb Erdogan en Turquie. Plus récemment, il a plaidé en faveur de l’adaptation des valeurs libérales, humanistes et laïques aux principes islamiques, en particulier dans les domaines sociaux et économiques. Il est également favorable à un régime parlementaire.
 
Après que le mouvement a remporté un cinquième des voix lors des élections de 1989, Ben Ali l'a interdit. Il a lancé une répression contre ses instituions et emprisonné 30 000 de ses membres en 20 ans. En tant que principal groupe d'opposition des 30 dernières années, Ennahdha était bien organisé et bien connu à travers le pays. Ses dirigeants étaient respectés et admirés non seulement dans les centres urbains, mais aussi dans les régions rurales. Par conséquent, il a remporté une écrasante majorité dans tous les districts, sauf un, et obtenu 90 sièges, y compris la moitié des sièges de la communauté établie à l'étranger.
 


La direction du CPR. Au centre, Moncef Marzouki
 
2) Le Congrès pour la République (CPR). Créé en 2001, il est dirigé par Moncef Marzouki, 66 ans, un médecin et défenseur des droits de l'homme charismatique. Le CPR est considéré comme un parti de gauche qui accorde une large place à l'identité et au nationalisme arabse ainsi qu'aux valeurs laïques. Il prône l'instauration de principes et l'implication de groupes islamiques modérés, ainsi qu'un système présidentiel accordant de larges pouvoirs parlementaires. Marzouki est bien connu pour être un défenseur acharné des droits de l'homme, de la démocratie et de la transparence. Le CPR a réalisé le second score et reçu 30 sièges dans tout le pays.


Mustafa Ben Jaafar
 
3) Le Forum démocratique pour le travail et les libertés (Ettakatol). Fondé en 1994 par des professionnels et activistes progressistes et de gauche, ce parti, qui rejetait la dictature de Ben Ali, défend une politique socialiste et nationalistes. Il est dirigé par Mustafa Ben Jaafar, 71 ans, qui a été nommé Ministre de la santé dans le gouvernement désigné peu après la révolution. Bien qu'ayant une politique très laïque, il reconnaît l'importance de l'islam dans la société et il a une approche modérée favorable au compromis en matière d'inclusion de l'islam politique dans la vie publique. Il a remporté 21 sièges.
 


Jribi et Chebbi (PDP)
 
4) Le Parti démocrate progressiste (PDP). Créé en 1998, il était considéré, durant le règne de Ben Ali, comme le principal parti de l'opposition face au parti dirigeant rongé par la corruption. Il défend des principes strictement laïques. On voyait en lui le principal opposant d'Ennahdha au niveau idéologique. Son leader historique est Ahmad Nejib Chebbi, 67 ans, un célèbre avocat et homme politique de gauche. Depuis 2006, le parti est dirigé par Maya Jribi, 51 ans, une biologiste, militante des droits humains et féministe dotée d'énormes talents politiques. Durant la campagne, les dirigeants du PDP ont prétendu être les principaux rivaux d'Ennahdha et promis de remporter la victoire. Ils ont essuyé un sérieux revers et dû se contenter de 17 sièges. Après les élections, ils ont concédé la défaite et félicité Ennahdha, mais se sont engagés à ne rejoindre aucune coalition gouvernementale et à rester dans l'opposition.
 


Hechmi Hamdi
 
5) Pétition populaire (Al Aridha Chaabia). Ses résultats ont créé la surprise chez tous les observateurs. N'ayant que quelqus mois, cette liste étaient emmenée par Mohamed Hechmi Hamdi, le propriétaire d'un chaîne de télévision par satellite établie à Londres et ancien membre d'Ennahdha, qui a quitté ce parti au milieu des année 90. Par la suite, il a ouvertement critiqué celui-ci et a collaboré avec le régime de Ben Ali. Son parti a remporté 19 sièges.
 
De nombreux observateurs accusent ce parti d'avoir été financé et supporté par les restes de l'ancien régime et de l’ex- RCD de Ben Ali, désormais interdit. Après avoir annoncé les résultats l’ISIE a invalidé dans six circonscriptions les sièges de la Pétition populaire, qu'elle a accusée de fraude électorale, dont de la corruption.
 
Les sièges restants ont été répartis entre vingt autres partis comprenant des partis tribaux, libéraux, communistes ou autres groupements d’extrême-gauche. A souligner que le Pôle démocratique moderniste (PDM), la coalition de onze partis strictement laïcs et anti-islamiques, anciennement communistes ou ancrés très à gauche, a été le principal perdant de ces élections et n'a remporté que cinq sièges.
 


Les porte-parole du PDM
 
La large victoire d'Ennahdha, suivi du Congrès pour la République représente une rupture totale d'avec les mouvements politiques de l'époque répressive de Ben Ali. La volonté collective du peuple tunisien que traduisent les résultats de ces élections était de donner le pouvoir aux principaux groupes qui adhèrent fortement aux principes islamiques modérés et défendent l'identité arabo-islamique. Les Tunisiens ont envoyé un message clair: ils veulent que les islamistes modérés et les défenseurs de la laïcité travaillent de concert pour mettre sur pied une gouvernance démocratique ainsi qu'un système socio-économique juste en préservant des libertés gagnées de haute lutte et en respectant les droits humains et l'identité arabo-islamique de la Tunisie.
 
Après sa nette victoire, Ennahdha a promis qu'il n'allait pas imposer par décret de préceptes sociaux et moraux islamiques, mais plutôt tenter de préserver les droits accordés aux femmes par le Code du Statut personnel. Il a également annoncé qu'il n'allait pas interdire l'alcool ni le port du maillot de bain, comme ses détracteurs l'avaient prétendu. Le lendemain de l'annonce des résultats, Ghannouchi a rencontré les dirigeants de la bourse tunisienne pour leur assurer que son parti soutiendrait vigoureusement une forte croissance économique, notamment dans le secteur du tourisme. Le programme de son parti  prône une croissance annuelle de pas moins de 8%.


Hamadi Jebali
 
Ennahdha a annoncé que son secrétaire général Hamadi Jebali, 62 ans, ancien journaliste et ingénieur de formation, serait son candidat au poste de Premier ministre. Il plaide en faveur de la formation, d'ici un mois, d'un gouvernement d'unité nationale incluant autant de partis élus que possible. Au moins les trois principaux vainqueurs, qui rassemblent une majorité de 141 sièges, ont formulé le vœu de travailler main dans la main pour la nouvelle Tunisie. En outre, dans un esprit de réconciliation, Jebali a annoncé que le candidat d'Ennahdha pour la présidence intérimaire serait soit Marzouki, du CPR, soit Ben Jaafar d'Ettakatol.
 
Mais les défis majeurs qui attendent le nouveau gouvernement sont de trois ordres. D'une part, Ennahdha devra être capable de former non seulement un gouvernement d'unité, mais un gouvernement efficace, qui soit en mesure d'assurer à toute personne la sécurité physique et économique ainsi que des services publics, dans une période de complet bouleversement politique et social. Par chance, les difficultés économiques ont été atténuées cette semaine grâce à la promesse faite par le Qatar – un État qui a joué un rôle de premier plan dans le soutien au Printemps arabe – de verser une aide économique immédiate de 500 millions de dollars.
 
D'autre part, l'Assemblée élue devra rédiger en une année la nouvelle constitution de la deuxième république tunisienne. Les élections ont montré que les Tunisiens penchent largement pour un mouvement islamique modéré et d'autre partis laïcs modérés. Or, trouver comment traduire ces aspirations dans une constitution qui incarne un consensus national ne sera pas chose facile.
 
Enfin – et il s'agit peut-être de la tâche la plus ardue – le nouveau gouvernement devra faire face à la réaction des puissances étrangères, notamment occidentales, qui pendant des décennies ont brandi la menace d'une accession des "islamistes" au pouvoir.
 
Le souvenir du siège et du boycott du Hamas suite à sa victoire aux élections palestiniennes en 2006 est encore très présent. Jusqu'ici, l'administration US et ses alliés européens ont adopté une position d'attente malgré le tapage fait par les néoconservateurs, Les sionistes et les milieux de droite. Dans un laps de deux semaines, les dirigeants israéliens Bibi Netanyahou, Ehud Barak, Shimon Peres et Tzipi Livni ont mis l'Occident en garde contre la montée des “groupes islamiques radicaux” en train de s'imposer au Moyen-Orient et menaçant les intérêts israéliens et occidentaux.
 
Les vieilles voix islamophobes – qui ont crié au loup en se faisant l'écho des peurs israéliennes largement médiatisées  depuis près de 20 ans et en empoisonnant les relations entre l'Occident et les groupes islamiques modérés – ont repris du souffle. La question qui se pose maintenant est de savoir si les dirigeants occidentaux ont appris quelque chose pendant ce temps ou si nous sommes sur le point de manière prévisible le clash des civilisations ?

Total des sièges par parti
 
Parti Nombre de sièges
Ennahdha 90
Congrès Pour la République 30
Ettakatol 21
Al Aridha 19
PDP 17
PDM 5
L'Initiative (Al Moubadra) 5
Afek Tounes 4
L'Alternative Révolutionnaire (Al Badil Al Thawri) 3
MDS 2
Al Mostakilla 2
Echaab (Mouvement du Peuple) 2
Al Watad 2
PNCU 1
MPUP 1
Plan de répartition
Répartition des sièges de l'Assemblée Nationale Constituante
Répartition des sièges de l'Assemblée Nationale Constituante
 

jeudi 27 octobre 2011

Tunisie Transit, chroniques d'un pays en transition (6) : Jasmin barbu

Le billet de Hatem Bourial, webdo, 25/10/2011

Les urnes n’ont pas d’état d’âme et, bientôt, le parti “Ennahdha” se prévaudra d’une triple légitimité. Celle du vote populaire d’abord qui confère à ce mouvement une assise incontestable. Légitimité démocratique ensuite, car les élections de l’Assemblée nationale constituante se sont déroulées, selon l’éditorialiste du quotidien “La Presse”, «dans la sérénité, la citoyenneté et une mobilisation électorale jamais égalée dans l’histoire du pays».
Enfin, la légitimité militante du parti “Ennahdha” ne fait aucun doute. Ce qui fut dans le passé le mouvement de la tendance islamique (MTI) peut en effet se prévaloir d’une continuité militante, d’une grande capacité de résistance à la répression et de longues années de clandestinité.
Ainsi, nous savons désormais, pour reprendre un des leitmotivs de la révolution, ce que «le peuple veut…». Nous le savons de manière partielle, mais le verdict final ne devrait pas tarder à tomber et confirmer l’ascendant d’Ennahdha sur l’échiquier politique tunisien.
Ceci était prévisible et ne devrait surprendre personne. Prévisible, car “Ennahdha” a su s’emparer du discours sur la justice sociale et en faire un de ses chevaux de bataille. Prévisible, car la dissolution du RCD ouvrait quasi mécaniquement un boulevard devant ce parti. Prévisible, car la dispersion, la naïveté et l’égoïsme des autres «grandes» formations faisait tout aussi mécaniquement le jeu d’Ennahdha.
Mon propos n’est pas de vous lancer dans une analyse. Ce n’est pas l’esprit de ce billet. Toutefois, je voudrais souligner quelques points pour, comment dire, avoir la conscience tranquille.
En premier lieu, le narcissisme démesuré des chefs des partis laïques a joué un mauvais tour au peuple tunisien. Rongé par l’ambition, revanchards, souvent inconsistants, les ténors de ces mouvements devraient tirer les conséquences de l’échec dans lequel ils ont entraîné leur camp et avoir l’élégance de se retirer.
Leur faute majeure et la suivante : ils ont offert sur un plateau le monopole du discours sur la justice sociale à Ennahdha. Leur faute morale est la suivante : ils ont traité le parti “nahdhaoui” non pas comme un mouvement conservateur qui serait leur adversaire politique, mais comme un ennemi des libertés et une force réactionnaire. Leur faute tactique est la suivante : ils ont produit un discours en décalage avec les réalités du peuple et, en quelque sorte, ont eu l’illusion narcissique d’une démocratie sans le peuple.
Ils sont lourdement sanctionnés, car leurs discours ceux ont été mal reçus partout. Ils ne s’en relèveront que dans le cas où leurs militants respectifs les obligeront à fusionner dans le cadre d’un grand parti débarrassé des ambitions personnelles des chefs actuels.
Ne l’oublions pas : la révolution a été le fait d’une fonction inédite entre la jeunesse, la paysannerie et les nouvelles technologies. Aucun leader n’était impliqué dans cette révolution à laquelle l’UGTT a donné un coup de pouce décisif en appelant à une grève générale le 14 janvier.
Sans vouloir heurter qui que ce soit, une page se tourne aujourd’hui pour plusieurs leaders historiques de l’opposition tunisienne. Il est temps qu’ils laissent les forces vives et les générations montantes s’exprimer. Auront-ils cette sagesse ? J’en doute fort…
Second point que je désire développer : la recomposition du paysage politique va entraîner une nouvelle étape dans la révolution tunisienne. Nous avons connu l’enthousiasme des premiers jours, le chaos des jours suivants puis la confiscation progressive par la classe politique de nos espérances légitimes.
Désormais, la montagne a accouché d’un jasmin barbu et, sous le choc de la défaite, beaucoup de citoyens se disent «Tout ça pour ça ?» et ont peur d’un avenir à l’iranienne. Certains cultivent le cynisme amer au point de proposer d’offrir à “Ennahdha” l’ancien siège du RCD pour y établir son futur quartier général.
En fait, ce qui importe le plus aujourd’hui, c’est la fondation de contrepoids au parti unique en puissance qui pourrait naître, au fil du temps, avec cette victoire électorale d’Ennahdha. Sinon retour à la case départ et peut-être même regrets éternels…
Aujourd’hui, Bourguiba pourrait bien se retourner dans sa tombe. Ses héritiers destouriens ont trahi en s’appropriant exclusivement son projet moderniste pour le mettre au service de desseins mafieux. Et maintenant, la révolution le trahit, car elle omet les nouveaux zeitouniens au cœur du jeu politique.
Car, au fond, tout cela risque de se transformer en une revanche contre l’héritage bourguibien, contre la dictature de la modernité qu’il avait imposée à une société archaïque, contre nos identités plurielles, contre notre ancrage actuel à l’ouest…
Peut-être qu’en 1955, Salah Ben Youssef aurait pu gagner et mener le pays vers une autre voie ? Peut-être allons-nous poursuivre notre révolution à reculons ? Peut-être tournerons-nous nos vestes une nouvelle fois ? Peut-être, peut-être…
Contentons-nous pour l’heure de humer notre jasmin barbu, notre jasmin voilé, notre jasmin fané, flétri, fauché, immolé non par le feu, mais par nos incapacités à être dans le monde.

mercredi 28 septembre 2011

Tunisie Transit: chroniques d'un pays en transition (3) تونس العابر: التقويم الفلكي من بلد يمر بمرحلة انتقالية

Retour sur un tabassage: La Blague

par Azyz Amami ((@Azyyoz), 19/9/2011

Short URL: http://wp.me/p16NIR-2yC

8 mois jour pour jour après le fameux 14 janvier, j’ai été illégalement arrêté et tabassé (pléonasme voulu, on ne peut être légalement tabassé) , pendant quelques heures dans un poste de police. Grâce à la vague déferlante de solidarité, j’ai pu être vite libéré, excuses à l’appui. Pendant trois jours, tout Internet (du moins celui visible en Tunisie) en parlait3. C’était le buzz du moment, une affaire de banane. Et depuis on ne cesse de me poser la question, que ce soit en public ou en privé , “Mais quelle a été la blague ??” , parce que le motif premier du défoulement policier sur mon corps civil fût bel et bien une blague. 
Au fait, voilà , c’est décidé , je vous raconte tout. La blague qui a causé mon arrestation est : “ON S’EN FOUT PAS MAL”. Enfants bananiers de républiques bananières (néo-ex-colons inclus) , la main d’un système qui se débat pour survivre, n’en est pas à sa première singerie.
Je remercie tous ceux qui se sont solidarisés avec moi, et motivés. Mais quitte à s’indigner, il faudrait que ce le soit par rapport à la répression continue , en tant que telle, non pas par simple copinage. Le gouvernement actuel, héritier légitime de l’autoritarisme ancestral, n’a pas cessé de montrer (avec une fierté inégalée) son illégitimité , tant sur le plan du discours que sur le terrain.
B.C.E , premier ministre valsant avec l’ange de la mort, n’avait-il pas répété à maintes reprises , au peuple tunisien que “de toutes façons ce n’est pas vous qui m’avez mis ici, et je n’ai de compte à rendre à personne”??? De même , la violence policière (toujours illégale) s’est maintes fois manifestée : le 28 janvier , ce fûrent les braves gars du sit-in de “Kasbah 1″ qui y goutèrent, persécutés ruelle par ruelle toute une nuit, qui restera comme une nuit des plus effroyables dans les mémoires. Le week-end fin février, ou les manifestants anti-gouvernement eurent droit au lynchage, balles réelles (Mohamed Hanchi en a été le martyr) , des scènes de tabassage à 30 policiers contre 1 (ce qui montre un peu la valeur arithmétique d’un policier).
En avril avec les “vendredis de violence noire” ou des agents cagoulés et des policiers armés de batons frappèrent aveuglément les passants au centre ville de Tunis. Les événements de Siliana, de Menzel Bourguiba et Sidi Bouzid, dont un jeune a trouvé la mort par balles réelles. Plein de jeunes leaders locaux de la révolution ont été arrêtés et tabassés puis relâchés, un par un. Hed Zoghbi, militant de droits de l’homme, est arrêté depuis 4 mois sans accusation, et il en est à sa troisième arrestation aprés la dite révolution.
Oussama Gaidi et Imed Aouidi, ont été arrêtés et tabassés le 24 avril par tous les services de police accessibles (dont le service Anti-Terrorisme) pour avoir osé avoir une caméra en pleine rue. Le 15 aout , Refik Rezine -ressortissant algérien- a été tabassé de la pire façon , puis arrêté des heures pour avoir osé prendre des photos en pleine manifestation pour l’indépendance de la justice. Un professeur universitaire meurtri a été laissé pour mort le même jour en pleine rue.
Amine Rekik y est passé auparavant. Taher Melliti, simple bachelier ayant eu une mention “trés bien” lors de son bac, dans un quartier populaire, a retrouvé la mort début aout , aprés avoir été tabassé par 4 policiers, à mort. Sans parler des violences extrêmes des manifestations de fin mai, là ou Bassem Bouguerra a failli laisser les bras. Encore moins de cet ami avec lequel j’ia pris des bières le lendemain de mon arrestation, et qui a été tabassé tout de suite aprés que l’on s’est quitté.
Et j’en passe de ces “cas” que je ne peux énumérer, dont une grande partie est mentionnée dans le rapport de la FIDH de 2011. Hélas , devant le traitement médiatique, ce ne sont que des “cas”. La police , la violence institutionnalisée, n’est pas indépendante de la volonté politique qui contrôle l’appareil exécutif. Et on l’a bien vu, les policiers ont beau gronder, ils se résignent toujours aux ordres.
Je remercie encore de tout mon coeur ceux qui m’ont supporté. Mais, je ne peux que constater avec amertume que le “deux poids deux mesures” est toujours là. Les médias, de mèche dans le petit jeu de “construction de symboles” , y ont fortement contribué. Ainsi que le jeu d’influence qui en découle. Jeté sous les projos , on a trop parlé de moi. Etant un “connu” relatif, mes amis se sont débrouillés, et le directeur de sûreté nationale est intervenu pour que l’on me relâche, après les pressions de la part de “connaissances” , voulues et moins voulues, et après la campagne instantanée déclenchée sur internet.En une seconde , les policiers se sont métamorphosés aprés ce coup de fil, et le loup a troqué sa peau contre celle d’un agneau. Et bien que ça flatte mon égo, je ne peux m’en réjouir. Car ce n’est en rien l’acheminement logique des choses. Mes autres concitoyens n’ont pas eu droit à ce privilège, et c’est là que je m’effraie pour moi même, de peur que ces médias ne me biaisent. De peur que , même à travers ma personne, une mini-corruption revienne.
Mes concitoyens n’ont pas eu droit au privilège auquel j’ai eu droit, et qui a fortement allégé ce qui aurait dû être mon sort. Et ça me révolte. Ce n’est pas de leur faute qu’ils ne s’appellent pas “Azyz Amami” , encore moins de la mienne. Citoyens, ils ont droit au respect, de la part de ceux qui sont censés être les serviteurs des citoyens. Il ne devrait pas y avoir de différenciation, ou de répression, et l’indignation devrait être la même pour tous. J’aurais aimé voir cette même vague de solidarité avec Amine Rekik, Rafik Rezine, Sami Feriani etc.. via les mêmes médias.
Pour finir , je dis que, si nos policiers sont des singes, c’est parce qu’ils sont gouvernés par des macaques. Il suffit de voir Caid Essebsi gouverner, comme s’il était au dessus d’un bananier :)

dimanche 25 septembre 2011

Tunisie : contre la dictature de la dette تونس: لإسقاط دكتاتوريّة المديونيّة

Photos de la manif du 25/9 à Tunis













مسيرة شعبيّة لإسقاط دكتاتوريّة المديونيّة
Lieu : ساحة 14 جانقي- شارع الحبيب بورقيبة
Date/heure : dimanche 25 septembre 2011 11:00

Venez nombreux pour protester et exiger la suspension du remboursement de la dette tunisienne qui étrangle le peuple! Nous devons absolument faire entendre nos voix avant le paiement de la 2ème tranche du service de la dette 2011, prévue courant septembre.

Rendez-vous le dimanche 25 septembre à partir de 11h00 sur la place du 14 janvier, Avenue Bourguiba, pour le départ !
Parce qu’il n’y aucune raison pour que nous, nos enfants et les générations futures payent les factures des Ben Ali, des Trabelsi, et de leur clan aux prêteurs étrangers qui se sont aventuré à signer des chèques au régime dictatorial de Ben Ali. Le 24 septembre, nous invitons tous les blogueurs à s’exprimer sans restriction aucune de ligne éditoriale contre la dette inique tunisienne.       

Vous n’avez pas de blog ? Votre profil facebook  de micro-blogging twitter seront votre blog, alors n’hésitez pas à écrire des notes, twitter des liens d’articles et de documents pour promouvoir l'action contre la dictature de la dette.

Cette action pour objectifs de :   
  • Sensibiliser nos concitoyens et les fédérer autour de cette cause
  • Soutenir la manifestation du 25 sep. « Contre la dictature de la dette » organisée par l'association RAID
  • Manifester notre engagement contre toutes les formes de dictatures qui menacent le processus démocratique tunisien.