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dimanche 1 mars 2015

Yaşar Kemal, un souffle millénaire

par Mustafa Can, Aftonbladet, 28/2/2015. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala

L'extraordinaire écrivain Yaşar  Kemal vient de s'éteindre à Istanbul à l'âge de 91 ans. il nous laisse une œuvre épique inégalée, aux profondes racines populaires. Précurseur méconnu de ce qu'on appellera le "réalisme magique", Yaşar  Kemal n'aura pas eu les honneurs du Prix Nobel. Pourtant la Suède est sans doute le pays où il a été le plus lu en dehors de Turquie et c'est là qu'il trouva refuge dans les années 1970, quand la dictature militaire voulait le mettre à l'ombre pour l'éternité. Un représentant de la nouvelle génération d'écrivains suédois, lui aussi d'origine kurde, évoque l'auteur de l'épopée de Mèmed.-FG

Mustafa Can évoque un Yaşar  Kemal triste dans un restaurant chinois à Fridhemsplan à Stockholm
   



Yaşar  Kemal (1923 - 2015)
En apprenant  la mort de Yaşar  Kemal, je pense à une nuit deux jours avant le réveillon du Nouvel An 2006 , à La Havane.

Gabriel García Márquez était assis, entouré de belles femmes et d'hommes graves en costumes, aux larges épaules, sur les divans, au fond de la boîte de nuit "Le chat borgne", aux pieds du légendaire Hôtel Nacional où des mafieux, des espions, des stars de cinéma, des politiciens, des écrivains et d'autres célébrités se côtoyaient en d'autres temps.

Encouragé par mon ami Lars Asklund , je suis allé vers l'écrivain et l'ai remercié pour de magnifiques expériences de lecture. Márquez a hoché la tête et a demandé prudemment d'où je venais.
- Suède. Mais je suis originaire du Kurdistan turc.
- Oh, du même pays que Yaşar  Kemal, s'est-il  exclamé, ravi et a levé son verre.  Bien que je n'ai pas mentionné que je rencontrais parfois Yaşar  Kemal, Márquez a continué :
- C'est très bon confrère et un inspirateur. Salue-le bien de ma part quand tu le rencontres.
Cinq mois plus tard, nous étions quelques personnes attablées avec un Yaşar  Kemal attristé dans un restaurant chinois à Fridhemsplan à Stockholm. Pour lui remonter le moral - il était venu rendre visite à son ami confrère à l'agonie Mehmet Uzun - je lui ai parlé de la rencontre avec Márquez.
- Il a donc dit : «collègue inspirateur»?, a ri Kemal. C'est peut-être une manière pour le bon Márquez de reconnaître que j'ai précédé les Latino-Américains dans le réalisme magique.

Non, à la différence de son collègue colombien le Kurde Yaşar  Kemal, qui écrivait en turc, n'a jamais eu le prix Nobel de littérature. Un prix dont il voulait rarement parler - même s'il y fut candidat pendant de longues années.

- Si vous avez reçu les récits avec le lait maternel, vous ne devez pas passer votre temps à penser aux prix, vous devez simplement raconter, avait-il lancé dans un bistrot d'Istanbul après un séminaire littéraire au consulat suédois en 2004.

Kemal racontait avec verve comment ses parents kurdes avaient fui de la région du Lac de Van pour échapper aux armées russes en 1915. Comment le fait de grandir dans la seule famille kurde d'un village turkmène pauvre, Hemite, dans la plaine entre les monts Taurus et la Méditerranée, l'avait  conduit à maîtriser mieux la langue turque que sa langue maternelle .

Yaşar  Kemal baissait la voix quand il évoquait la perte de son père, qui lui manqua toute sa vie, qui fut abattu dans une mosquée par son frère adoptif quand il avait à peine cinq ans. Et il haussait de nouveau le ton et retrouvait sa bonne humeur quand il disait que c'était les bardes, les conteurs oraux qui, avant même qu'il eût appris à écrire, qui  l'avaient inspiré à aller de village en village pour recueillir des histoires plus ou moins vraies, les  mémoriser et les restituer sous une forme dramatisée. Des récits qui pouvaient durer des jours.  Et le travail de tri des livres dans la bibliothèque déserte d'Adana, la ville de la région, et la rencontre avec Homère, Cervantès, Stendhal, Tchekhov ...

- La littérature occidentale m'a offert un nouveau monde. Ces auteurs m'ont fait réaliser plus tard que "ma" La littérature devait jaillir de l'histoire de ma famille et de mon peuple avec son trésor de contes, de chansons populaires et de mythes.

Dès son premier roman Mèmed le Mince ("İnce Memed", 1955), il est devenu la figure de proue  de la littérature turque. L'inspiration pour les œuvres sur le petit orphelin maigre et rebelle Mehmed, expliquait Kemal, est venue des hommes dans la famille de sa mère. Tous étaient des hors-la-loi révolutionnaires, aucun d'eux ne mourut de vieillesse.

Son paysage d'enfance dans la plaine fertile de Çukurova était son propre Macondo. Yaşar  Kemal dépeint dans son épopée les conditions de vie des opprimés et ce qui arrive à la fois à l'homme et à  la société dans des temps de bouleversement. Lorsque la société paysanne rencontre la modernité, que la pauvreté se confronte au capitalisme, le désir de libération rencontre encore un système politique brutal.

Bien que l'œuvre de Kemal se déroule principalement durant le 20ème siècle,  elle est traversée par un souffle millénaire où chaque objet a son histoire secrète et diverses époques s'interpénètrent. Sur  la plaine de Çukurova les sites préhistoriques du Néolithique et de l'ancienne Cilicie ont laissé leurs traces. Avec des temples, des inscriptions lapidaires et des villages troglodytes prophétiques. Hittites et Babyloniens, Perses, Arméniens et Kurdes, Romains, Grecs, Arabes et Turcs. Une cohorte de souverains et d'esclaves, de paysans et de seigneurs féodaux qui tous se meuvent entre des paysages d'ombres nocturnes et des mondes féériques éblouissants .

Les romans résonnent simultanément de nombreuses voix différentes. Il y a des ruptures, des exodes de masse et des colons. La haine, la vengeance, la suspicion et la violence sont toujours présentes. Mais aussi la révolte, l'amour, la beauté, l'imagination débridée et la quête irrépressible de l'homme qui,  même en des temps chaotiques, rêve de lumière et de paix.

Pour l'athée Yaşar  Kemal, l'homme était la mesure de toute chose. Mais sans la nature, l'homme n'est qu'une coquille vide. À la question de savoir pourquoi il commence presque tous ses romans avec de longues descriptions lyriques de la nature, il répondait :
-Je suis un athée avec une angoisse de mort  parfois paralysante. La nature ne est ni bonne ni mauvaise, elle est juste grandiose, et sa beauté est peut-être mon principal argument contre la mort.

Enfant, il pouvait passer des heures, des journées à observer le vol d'un papillon, le vol des oiseaux, les abeilles sauvages aux reflets bleutés  montant et descendant en nuages ​​étincelants au-dessus la plaine, les formations nuageuses, les changements de nuances des monts Taurus, les têtes épineuses des chardons, les pêchers et abricotiers en fleurs, les amandiers sauvages explosant en rose et pourpre. Il respirait le parfum du thym sauvage et fermait les yeux en écoutant le vent, le chant des ruisseaux et des perdrix au plumage brun-roux.

Le vieux paysan, le tractoriste, le cueilleur de coton, le gardien de nuit, l'écrivain public, l'instit intérimaire, le rebelle et socialiste, fut pendant de longues années l'une des rares consciences publiques de la nation turque. À contrecœur, comme son ami Orhan Pamuk.

Yaşar  Kemal détestait parler de politique, mais ne pouvait nénamoins pas rester à l'écart de la politique. Surtout lorsqu'il s'agissait de la liberté d'expression et de la répression systématique des Kurdes.
- Je suis un écrivain, pas un commentateur politique. Ma tâche est d'écrire aussi bien que possible, mais quel choix ai-je lorsque des gens assoiffés de liberté qui descendent dans la rue sont persécutés et même condamnés à plusieurs siècles de prison, sont torturés, assassinés?
Monument à Mèmed le Mince dans le village natal de Yaşar  Kemal, Hemite, nommé aujourd'hui Gökçedam
C'était à ses yeux immoral d'être politiquement neutre, de s'enfermer et ne s'adonner qu'à la littérature, quand le monde autour brûlait. Particulièrement dans les dictatures et les démocraties fragiles où tout le monde ne sait pas lire écrire, il était du devoir de l'intellectuel de mettre l'éthique avant l'esthétique, de mettre en lumière  l'inflation de la valeur civilisationnelle de la société et perturber l'ordre social.

Les médias turcs ont mené pendant de longues années des campagnes de diffamation et de haine contre Kemal. Au fil des ans il a été souvent condamné ou menacé de procès et d'emprisonnement pour soutien au terrorisme et pour propagande séparatiste. Je me souviens de la mine triste de Yaşar  Kemal quand une jeune femme, au cours d'une rencontre d'écrivains dans une librairie, lui a demandé quel effet ça lui faisait d'être désormais plus connu comme militant des droits de l'homme que comme écrivain:

- Je ne suis qu'un homme parmi les hommes. Être humain implique peut-être avant tout de se sentir responsable de tout ce qui se passe dans le monde et de se confronter à la fois au présent et au passé. Surtout maintenant dans l'hystérie marchande du pluralisme libéral.
Chaque fois que je rencontrais Yaşar  Kemal, il me demandait toujours des nouvelles de la Suède - "ma seconde patrie" - et évoquait la rue où il a vécu durant son exil pendant quelques années à la fin des années 70. Årstavägen 29.

Il décrivait le froid, l'obscurité, les rues désertes et la solitude. Et ce que  l'absence de langue pour communiquer  fait de l'homme, l'isolant du reste de la société, le faisant se sentir une victime impuissante. Car ce qui en fin de compte sauve l'homme est sa capacité de communiquer. Mais ...

- Je n'ai jamais été aussi productif que durant l'exil en Suède, j'ai écrit plusieurs livres en quelques années. Le silence et le calme que j'ai rencontrés là-bas, je ne les ai jamais rencontrés avant ou après. Malgré ma nostalgie du pays, j'ai été très heureux en Suède.

Il y a deux ans, lors d'une brève rencontre dans  une galerie à Istanbul, j'ai demandé Yaşar  Kemal s' il savait qu'il avait été dans les années 70 l'écrivain étranger le plus emprunté dans les bibliothèques suédoises.

Son rire bruyant a résonné entre les murs:
- En tout cas, ce n'est pas ça qui donne le prix Nobel.
 

dimanche 20 avril 2014

Gabriel Garcia Marquez-Gabo : il a vécu pour la raconter

par Carlos Jiménez, 18/4/2014. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Si la seule mention du nom de Borges évoque irrésistiblement l'image d'une bibliothèque infinie, celle de  García Márquez évoque celle d'une vie incommensurable.
Lui n'aurait jamais dit ce que Borges avait dit de lui-même :"La vie et la mort ont manqué à ma vie" [et il poursuivait :"De cette indigence, mon amour laborieux pour ces bagatelles", dans le prologue à Discussion, 1932, NdT]. Car s'il y eut quelque chose de superflu dans la vie débordante et protéiforme de Gabo, ce fut bien la mort, qu'il désavoua dans une interview, parce qu'elle nous prive de qu'il avait de plus cher : la vie. Une vie qui, dans son cas, fut vécue avec une rare intensité depuis qu'à peine adolescent, sa précoce vocation littéraire ne l'enferma jamais dans une bibliothèque ni l'écarta de la rue, des amis, des femmes ou de la nuit.

Mais me voilà pris en flagrant délit de mensonge.

Lui-même a raconté que, quand il préparait son bac dans un internat du glacial clochemerle de  Zipaquirá, dans les environs de Bogotá, presque sans amis ni compagnie, il s'enfermait dans la bibliothèque pour lire des livres de poésie, avec le même zèle qui allait accompagner désormais tous ses engagements. On le comprend : pour un gars de la Côte comme lui, né et grandi au bord de la mer Caraïbe et donc habitué à ses gens remuants et chahuteurs et à ses chaleurs tout aussi extrêmes que ses tempêtes, cette ville collet monté et silencieuse, perdue dans les hauteurs vertigineuses des Andes et habitée par des hommes taciturnes et des femmes effacées aux silhouettes rendues floues par la brume et le crachin, lui semblait être une version de l'enfer plus convaincante et vraisemblable que ses représentations flamboyantes offertes par les ténébreux retables des églises coloniales.
Ses meilleurs biographes – comme Dasso Saldívar ou son frère Eligio García – rapportent que, jusqu'au jour béni où le premier tirage de Cent ans de solitude eut été épuise en un temps record à Buenos Aires, sa carrière littéraire s'était confondue avec celle d'un indomptable chien fou d'écrivain poussé à errer d'un lieu à l'autre aussi bien par sa vocation impétueuse que par ses vicissitudes, celles de sa famille et de son pays, tel une feuille morte portée par la bourrasque. Ainsi il alla d'Aracataca à Zipaquirá, de Zipaquirá à Bogotá et de là à Cartagena, à Montería puis à Barranquilla et de nouveau à Bogotá, pour de là aller pour la première fois à Paris, d'où il revint à Bogotá,  juste pour préparer le voyage vers Mexico, qui en fin de compte devint sa résidence définitive.  Il ne cessa jamais, dans aucune de ces stations, de cultiver et de faire croître sa vocation littéraire : La hojarasca (Des feuilles dans la bourrasque), El coronel no tiene quien le escriba (Pas de lettre pour le colonel) et Cent ans de solitude sont là pour le prouver. Mais cela ne l'empêcha jamais de vivre sa vie avec une passion sans fissures, allant de pair avec le sobre fatalisme qui habite tant de ses meilleures pages.
Le succès de Cent ans de solitude le rendit célèbre et le conduisit à Barcelone, lui permettant de déployer plus largement et plus librement sa vocation politique. Car il faut ici le rappeler, en ce jour où les nécrologies pleuvent de toutes parts : Gabo fut un modèle d'écrivain engagé (en français dans le texte), comme l'avaient été en leur temps Ernst Hemingway, Ilya Ehrenbourg ou André Malraux. Ou, à l'autre extrémité de l'arc politique, Curzio Malaparte ou Louis -Ferdinand Céline. L'emblème de cet engagement est son amitié indéfectible avec Fidel Castro,un leader politique dont García Márquez lui-même a tenté de déchiffrer la dimension historique contradictoire et complexe dans L'Automne du patriarche, son œuvre la plus risquée et difficile, qu'il faudrait d'ailleurs lire parallèlement à La mort de Virgile, d'Hermann Broch, une précieuse réflexion sur les relations entre le poète et l'empereur.

Cette fidélité de García Márquez à Fidel Castro irrite particulièrement les critiques libéraux et dans le meilleur des cas, ils la voient comme une verrue qui défigure une œuvre littéraire d'une qualité absolument indiscutable.  Ce n'est pas pour rien qu'on lui a décerné le prix Nobel de Littérature. Mais ces critiques oublient où rejettent avec dédain un "détail" : Gabriel García Márquez, "un des onze fils du télégraphiste d'Aracataca", dont la première source d'inspiration furent les récits de sa grand-mère, est inscrit dans l'histoire vivante de la Caraïbe, celle qui se transmet oralement de génération en génération et à laquelle se réfèrent de manière récurrente les légendes comme la musique populaires.  Et cette histoire est chargée de toutes les tragédies que cinq siècles de colonialisme et de néocolonialisme ont produit dans la Caraïbe, dont les formes les plus perverses d'esclavage moderne et les dizaines d'invasions et de coups d'État concoctés ou appuyés par les gouvernements de Washington. García Márquez ne pouvait donc que sympathiser avec le radicalisme de la tentative de la révolution cubaine de mettre fin à cette histoire infâme et avec le leader qui, qu'on le veuille ou non, incarne ce radicalisme : Fidel Castro.

En son temps, la France  lui décerna la Légion d'Honneur et lui-même posséda un appartement à Paris. Mais ni cet honneur ni ce privilège ne lui firent oublier cette nuit funeste des années 50 du siècle passé où la gendarmerie française, en représailles pour un attentat terroriste du FLN, donna la chasse à tous les Algériens résidant alors à Paris*. Ils en arrêtèrent et tabassèrent des milliers – et parmi eux, García Márquez, qu'ils prirent pour l'un d'eux a – et en jeta un nombre indéterminé à la Seine. Tout simplement pour qu'ils se noient.
Gabo pardonnait mais n'oubliait pas. Son œuvre journalistique  est immense et aussi éblouissante que le reste de ses écrits. Mais parmi elle, il faut citer les chroniques qu'il consacra à la révolution et à la guerre civile en Angola et à l'audacieuse intervention, qui fut décisive, de Cuba. Leur qualité est au moins comparable aux chroniques sur la Guerre civile espagnole écrites par  Hemingway, Dos Passos, Ehrenbourg, Koestler.... Avec la chronique trépidante de l'aventure risquée de Miguel Littin allant tourner clandestinement un film sur le Chili de Pinochet, elles sont des preuves suffisantes de ce que Gabriel García Márquez fut un formidable écrivain politique et qu'il faut le lire comme tel.
* Le 17 octobre 1961 à Paris. Il y eut entre 200 et 500 morts (officiellement : 2) [NdT]
 

vendredi 15 mars 2013

La vallée de larmes : un classique du XXIème siècle classique du XXIème siècle

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Le premier roman d'Antonio Beltrán Hernández, auteur mexicain vivant entre Paris et Mexico et écrivant aussi bien en espagnol qu'en français, pourrait, par son intrigue, être un roman policier. Mais un roman policier (ou plutôt, un thriller linguistique) écrit par un disciple du grand Borges, tout aussi fasciné que son maître par les langues, de l'hébreu et de l'arabe au japonais et à l'islandais, en passant par le suédois, le sanskrit et le persan, langues que l'auteur a étudiées. Ce pourrait être un roman d'espionnage avec la CIA pour protagoniste.
Ce pourrait être un Bildungsroman (roman d'apprentissage), celui d'une jeune avocate de l’aristocratie chilienne qui déchire le voile de la vérité et déclare la guerre à la famille et à la classe au sein de laquelle elle a grandi.
Ce pourrait être un roman historique, puisqu'il revisite le XXème siècle et certaines de ses tragédies, des conséquences ultimes de la Seconde Guerre mondiale aux guerres néocoloniales du début de notre siècle. Ce pourrait être un roman philosophique, sur le thème de l'impunité et de la justice. Ce pourrait être un roman américain, puisqu'il se déroule en grande partie entre Santiago, Valparaiso, Chuquicamata, Buenos Aires, Mexico, Chicago et New York. Ce pourrait être un roman européen, puisqu'il se déroule aussi bien à Paris qu’à Uppsala, Lund, Bräkne-Hoby, Göttingen, Vienne et Berlin. Ce pourrait être un roman asiatique, puisqu'il nous promène dans l’Inde des Védas et du Mahâbhârata et nous emmène au Vietnam en guerre et dans le Japon de Kobe et Nagasaki.
Et ce pourrait être un roman gastronomique, puisqu'il nous fait découvrir quelques exquis mets mexicains et quelques breuvages non moins exquis. Ce pourrait être aussi un roman scientifique puisqu’il nous met en face de l’horreur atomique et psychopharmacologique et du bonheur des avancées technologiques et de la conquête de l’espace. Ce pourrait être, enfin, un roman théologique, sur le thème du Mal, de la Faute et de la Rédemption dans cette vallée de larmes où nous vivons.
La vallée de larmes, pour dire les choses simplement, est tout cela à la fois. Bref un texte appelé à devenir un "classique du XXIème siècle", destiné au public d'un monde définitivement réduit aux dimensions d'un village – on dit "globalisé" -, et dont la culture quotidienne est désormais un patchwork qui s'apparente à un costume d'Arlequin.
Toutes ces couleurs vont se mettre en mouvement, comme dans un disque de Newton, pour faire éclater devant nos yeux la vérité, une vérité, la vérité toute simple et banale – aussi évidente qu’invisible – perceptible uniquement depuis la banlieue du monde, cette cité perdue qui pour certains se trouve au-delà de l’infini.
Pour venir creuser davantage notre grande vallée, il vous sera permis de pleurer de douleur et d’émotion, mais aussi de bonheur. Et ce même bonheur vous permettra aussi, peut-être, de rire.

  • Antonio Beltrán Hernández La vallée de larmes Tragédie géopolitique à fin heureuse
    éditions
    workshop19, Tunis,  mars 2013
    ISBN 978-9938-862-04-1 15X21, 260 p.
    12 Dinars tunisiens 16 Euros 20 Francs suisses

Distribution Tunisie : AFRIQUE CULTURE 71 205 521
Diffusion France/Belgique/Suisse : L'OISEAU INDIGO
http://www.loiseauindigo.fr

Distribution France/Belgique : POLLEN-LITTÉRAL
http://www.pollen-diffusion.com

Distribution Suisse : SERVIDIS
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Texte de 4 de couverture
Un roman ne se raconte pas, ne se résume pas, et encore moins celui que, cher lecteur, tu tiens entre les mains. Un roman ? Ou bien il se lit, et alors il peut laisser une marque indélébile dans l'esprit de son lecteur, ou bien il s'ignore, et alors il reste un mystère entier pour son non-lecteur. Contentons-nous de dire que l’auteur déteste connaître à l’avance l’histoire des films qu’il va voir, pourvu qu’il soit sûr que le film est bon.
Partons donc du principe que ce livre est bon et ne dévoilons donc pas son intrigue.  Tout est d’ailleurs contenu dans son titre et son sous-titre.  Le premier ne fait pas seulement référence au Salve Regina, mais aussi à l’épisode du même nom (Tåredalen) du film de Bergman « Scènes de la vie conjugale (Scener ur ett äktenskap) ».  Le sous-titre part d’une ferme conviction de l’auteur : les grands tragédiens, de Sophocle à Shakespeare, sont les précurseurs des bons thrillers. Et ce thriller linguistique vous mènera jusqu’au bout du bruit et de la fureur, de la guerre et de la paix, de la souffrance la plus extrême et, enfin, de la justice.

Antonio Beltrán Hernández n’a jamais été un militant politique.  Sa première passion était la science-fiction.  Il vivait dans la Lune et au-delà, il collectionnait toutes les coupures de journaux concernant la conquête de l’espace, il apprit l’alphabet cyrillique en déchiffrant les noms des cosmonautes dans un livre en édition quadrilingue, « космонавт и его родина   —  Le cosmonaute et sa patrie », pendant sa première adolescence il croyait que le monde finirait dans une conflagration nucléaire, et sa vocation définitive, le cinéma, lui fut inoculée par « 2001, l’odyssée de l’espace ».
Cependant, quelque chose changea en lui lorsqu’il lut la préface de Sartre à « Les Damnés de la Terre » de Frantz Fanon (…en le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c'est faire d'une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre).  Puis « Cent ans de solitude » lui fit redécouvrir, par sa magie, l’univers de son Amérique.
Et Borges le transporta au-delà de l’infini.
Aujourd’hui, il n’est ni scientifique ni historien ni stratège ni linguiste, et sa carrière de directeur de la photographie de cinéma connaît des petits hauts et des grands bas. Mais il nous fera voyager, dans ces pages, à travers les arcanes de notre insaisissable vallée de larmes.
EN VENTE DANS TOUTES LES BONNES LIBRAIRIES EN TUNISIE, FRANCE, BELGIQUE, SUISSE !

lundi 19 octobre 2009

Wole Soyinka et le doux lait de la bien-pensance

par Einar SCHLERETH, 19/10/2009

J’ai fait connaissance avec Wole Soyinka dans les années 80 grâce aux éditions suisses Ammann, qui ont publié en 1986  « Aké ou les années d’enfance»] et en 1987 « Cet homme est mort » - entre autres. En outre j’ai lu quelques-unes de ses pièces de théâtre  et de ses prises de position, notamment en faveur de Ken Saro Wiwa, que cela n’empêcha pas d’être assassiné par le dictateur Sani Abacha. J’en avais retiré de Wole Soyinka l’image d’un homme d’une culture incroyable, d’un écrivain au style splendide et d’un combattant courageux contre le fléau du Nigéria : les dictatures militaires.


  C’est surtout Aké qui m’a fait une profonde impression : les portraits de ses parents, tous deux en lutte pour l’indépendance du Nigéria, surtout sa mère, une femme fière  et indépendante, et le contexte tout différent dans lequel W.S. a grandi, proche du mien à la même époque, en ce qui concerne les conditions extérieures, mais dans mon cas sous le signe du fascisme.
     
   Et voici que je viens de lire la suite de ces souvenirs d’enfance « Il te faut partir à l’aube » [éd. all.Ammann Verlag, Zurich 2008, éd. fr. Actes Sud 2007]. Soyinka est resté le conteur splendide que je connais. Mais j’y ai aussi découvert un tout autre W.S. Un homme qui a tété en raison de son éducation chrétienne le  « doux lait de la bien-pensance ». Non qu’il soit devenu un bigot. Au contraire, il a réussi à se dégager au moins de la religion et à devenir un libre penseur, adepte de la philosophie des Lumières et de la grande tradition humaniste. Je veux parler du lait des médias occidentaux « main stream » (dominants).  Le drame de l’Afrique - ses intellectuels formés en Occident, depuis les écrivains jusqu’aux cadres militaires, qui sont donc - presque - tous des anticommunistes de choc, qui ne peuvent que mettre dans le même sac Hitler, Staline, Saddam, Franco et Pol Pot et ne voient de salut que dans les démocraties occidentales et leurs grandes figures. Ces intellectuels, qui ne réfléchissent pas aux traditions démocratiques propres à l’Afrique, ne s’appuient pas sur leur propre peuple, mais au contraire ne songent qu’à éviter le chaos, c’est à dire la révolution.