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lundi 19 mars 2012

Netwar 2.0 : Vers une convergence de la rue et du réseau

par Giorgio Griziotti - Dario Lovaglio - Tiziana Terranova
Il y a un an environ une nouvelle force d'expression de la multitude sur le réseau s'est imposée à l'attention mondiale, d’abord dans la bataille Wikileaks et ensuite, à partir de la Tunisie, dans les révolutions arabes et dans les mouvements 15M et Occupy.

Après un an clé, dense de menaces et de promesses, ces dernières nées d'un mouvement mondial complètement nouveau, la gouvernance financière, consciente de la grande menace que l’autocommunication horizontale des multitudes fait peser sur sa domination, cherche à reprendre avec force l’attaque contre la liberté sur le réseau.


Arrivent alors la tentative, peut-être déjouée, de faire passer le Stop Piracy Online Act (SOPA) et le Protect ip Act (PIPA), puis la fermeture effective de Megaupload aux USA.


Aujourd'hui nous sommes appelés à un autre grand combat mondial contre ACTA (Anti-Counterfeiting Trade Agreement), traité liberticide de défense du copyright et de pénalisation de la contrefaçon.  Préparé en secret par les exécutifs d'une quarantaine de Pays et sans aucun débat public ou parlementaire, ACTA, dont le rapporteur français, Kader Arif, a tout quitté  en claquant la porte ( « Je ne participerai pas à cette mascarade » a-t-il déclaré ), a été déjà signé par Obama, qui pourtant s'était refusé à avaliser SOPA.  Il ne sera pas adopté en Europe avant d’être éventuellement approuvé par le Parlement Européen. Les manifestations en Pologne et dans de nombreux Pays dont la France et les 2,5 millions de signatures en désaccord ont poussé la Commission Européenne à prendre quelques distances.  Elle a sollicité l’avis de la Cour européenne de justice pour déterminer si l’accord était incompatible, d’une façon ou d’une autre, avec les principes fondamentaux de l’UE ou avec la protection des droits de l’homme.


Le renforcement du copyright met en évidence un paradoxe : d'un côté ce renforcement est indispensable au capital pour maintenir et augmenter sa position rentière basée sur la capture de du « temps de cerveau disponible » et la propriété des données, de l'autre il entrave la coopération sociale qui est hautement productive parce qu’elle n’est pas fondée sur la division du travail mais construite autour de la valeur produite par la circulation de flux de désirs, des perceptions, des affects.  Cette circulation, qui excède la capacité de capture du capital, produit des nouvelles sédimentations de sens et une immense production de commun.


Cette contradiction est au cœur de  la bataille interne parmi les deux ailes du capitalisme :  celle des historiques, les incumbent comme dit Yochai Benkler[1], constituée par les conglomérats de l’Entertainment, pour lequel le copyright est vital et  celle des Corporates du Web 2.0 appelée par Mackenzie Wark[2] “ la classe vectorielle”  et qui s'alimente vraiment de cette production commune. Il s’ensuit que SOPA et PIPA sont d'un côté défendues par les Majors et par les cariatides des media verticaux tels Murdoch et compagnie[3] et de l'autre combattues par Google, Facebook, Ebay, Amazon et même par le converti de dernière minute: Microsoft… cependant il s’agit  de faux cavaliers blancs dont l’objectif n'est pas une présumée liberté d'expression sur le net mais la construction d’énormes et rentables chasses gardées, comme justement signalé par Infofreeflow [4]. Nous ne pouvons donc pas être d'accord avec Manuel Castells lorsqu’il dit  dans une interview[5] récente que Google est « plus un allié qu'un ennemi » car  il est simplement « un business et pas une idéologie ». Une contradiction dans les termes lorsque on parle d'une des premières capitalisations mondiales ;  et que dire ensuite  de la stratification ethnique pratiquée sur son célèbre campus, Googleplex, où les travailleurs ont un badge de couleur différent, de droits d'accès différents et de formes d’interdiction de socialisation ?


De manière plus générale le débat sur Internet après la fermeture du site Megaupload par le FBI, renforcé par la décision de Twitter de mettre en place une autocensure qui fait le jeu des pouvoirs constitués, a été caractérisé par deux tendances: d'une part les enthousiastes du réseau qui voient en Megaupload un medium important grâce à ses caractéristiques d'horizontalité et de liberté de l'échange d’information, de l'autre ceux qui critiquent un capitalisme spécifiquement numérique fondé sur la capture et l’exploitation de données.


Le concept « capitalisme numérique» suggérerait la séparation entre un capitalisme en réseau et un autre « matériel », où le premier serait caractérisé par un conflit dialectique entre le parasitisme et la coopération sociale et le second par un autre conflit entre la figure de l'entrepreneur et celle de l'ouvrier.


Cependant le capitalisme ne fait pas de distinction entre production immatérielle et matérielle et cela est vrai pour les entreprises du numérique telles que Amazon ou Apple. Le capitalisme numérique n'est pas une sphère en elle-même pour reprendre la critique traditionnelle du capitalisme cognitif dont la définition exclut la dimension matérielle de la production et de l'exploitation, thèse soutenue par l’article de Wu Ming sur Fétichisme de la marchandise numérique et exploitation cachée : les cas Amazon et Apple[6]. Les conditions de travail dans les entreprises numériques— des vies remplies de stress et de dépressions et un nombre alarmant de suicides — indiquent clairement que ce qui se produit dans les entrepôts d'Amazon et les usines à smartphones du chinois Foxconn n'est pas de nature différente des impitoyables dictats “up or out” qui poussent à une compétitivité au dernier sang dans les gratte-ciels de La Défense.


Même dans le secteur des technologies numériques de l'information et de la communication nous assistons à des grands investissements qui vont des immenses, bien que cachées et anti écologiques, servers farms de Google et en général du Cloud Computing jusqu'au déploiement  de nouveaux réseaux (4G), alors qu’en même temps on utilise toutes les pratiques possibles de réduction des coûts et de discrimination du travail salarié.  La massive adoption forcée de l'offshore vers l'Inde ou autres pays à bas salaires ou encore la récente loi française qui précarise et rend expulsables les jeunes immigrés à peine sortis des Écoles d'ingénieurs payées à prix élevé en sont une démonstration.
Capitol Hill, Seattle, décembre 2011: sur un mur du bâtiment occupé puis évacé violemment par la police, ces mots de Thomas Müntzer (1489-1525), chef de la révolte paysanne allemande du XVIème siècle, prononcés sous la torture avant qu'il soit décapité : "Toutes choses sont communes" ou, avec les mots d'ajourd'hui :"Tout pour tous !"
Le capitalisme numérique est aussi fortement impliqué dans la gouvernance globale du capitalisme financier. Celui-ci opère dans un continuum de production et de circulation qui simultanément intensifie les rythmes d’exploitation et de prolétarisation du travail salarié et siphonne une large composante du travail libre produit avec des dispositifs (PC, smartphones et tablettes) souvent acquis par des mécanismes de financement à crédit. Cela force l’utilisation de moyens de paiement compulsifs (iTunes, Ebay/Paypal, Amazon Oneclick) et pousse certains acheteurs dans la boucle de la dette et de l’exploitation financière.


Sans nier l'existence de l'exploitation de la production matérielle en particulier dans les usines on veut souligner que le réseau est l’attracteur qui catalyse et réorganise l’ensemble des configurations productives au-delà de toute division fictive entre matériel et immatériel, réel et virtuel, ou entre media verticaux et horizontaux. Le réseau en effet n’est pas constitué seulement par les flux de données, la programmation ou le développement et les déploiements des logiciels mais aussi par les infrastructures, les serveurs, les laptops, les smartphones et autres tablettes et par les conséquences implicites à l’envahissement pervasif de ces dispositifs.


Dans la mesure où nous n'assistons pas à un clash entre deux capitalismes, mais à un procès de reconfiguration qui s’organise autour de l'hégémonie de la finance, de l'information et de la circulation, il semble clair que le seul mode pour changer la situation présente passe par l'auto-organisation du travail vivant des multitudes sur le territoire et dans les réseaux.
ANONYMOUS et OCCUPY
Parmi les exemples d'auto-organisation multitudinaire en réseau qui ont émergé depuis quelques années l'expérience d'Anonymous nous semble absolument cruciale. Ce groupe est au centre de la grande réaction en réponse à la fermeture de Megaupload et à la mobilisation contre Acta. Sans vouloir refaire toute son histoire en quelques lignes Anonymous naît pratiquement avec la campagne contre la secte de scientologie et s’affirme ensuite avec celle du soutien à Wikileaks qui attaque directement les plateformes névralgiques de paiement comme Visa, Mastercard, Paypal, coupables d'avoir bloqué, de leur propre  initiative et sans aucune justification juridique, les dons au site.


Suit l'OpTunisie en soutien à la révolte, et ensuite l'importante opération contre Sony, en réponse à l’arrestation du hacker George Hotz, qui a permis l’accès public au catalogue de la multinationale.


Il est intéressant de remarquer comment Anonymous et les actions des hackers sur le net interviennent de façon toujours plus complémentaire et intégrée aux mouvements Occupy et 15M et au même moment en alternative aux plateformes de communication sociale corporatives comme Facebook ou Twitter. Au-delà de l'osmose et des évidentes différences de contexte et d'action parmi les grandes instances du mouvement global, de fortes similitudes émergent sur les principes et les modalités d'organisation.


Le fonctionnement de l'infrastructure technique qui héberge le débat politique d'Anonymous est axé autour de l'Internet Relay Chat (IRC), la première forme de communication instantanée (chat) sur Internet, qui permet le dialogue simultané de groupes entiers de personnes au moyen de chambres de discussion appelez “canaux”. La topologie du réseau IRC, comme souligné par Dmytri Kleiner[7], préserve les principes de la communication parmi les pairs (peer to peer) par rapport à l'actuelle configuration de type client/serveur des plateformes de social networking basées sur le web.


Les Anonymous ont créé et utilisent des multiples canaux autonomes comme lieux de débats politiques et pour d’autres activités à fond plus humoristique et potache (lulz) ou consacrées aux discussions sur le social. Les canaux de débat ont une fonction semblable à celle des assemblées du mouvement Occupy et 15M et dans les deux cas la coordination de ces instances de discussion est lâche et non-hiérarchique.


Comme évoqué dans un récent article[8] il existe un code éthique de fonctionnement d’Anonymous selon lequel le leadership ou la célébrité ne sont pas, dans aucun cas, une fin en soi.  Anonymous offre ce que Mike Wesch[9] définit comme “une critique virulente du culte postmoderne de la célébrité, de l'individualisme et du concept d'identité…” .  Ceci s'exprime en premier lieu dans le refus d'identification forcée avec son nom et prénom, ce qui habituellement définit le modèle politique-économique de plateformes comme Facebook. L'anonymat dans ce cas permet d'exercer, dans l’environnement électronique, le même contrôle que celui qu’ont adopté les assemblées du 15M pour éviter un comportement egocentrique ainsi que pour une obstinée et scrupuleuse recherche du consensus.


Les canaux IRC qui constituent les différentes factions d'Anonymous sont ouverts au public mais ils demandent un minimum de compétences techniques et de connaissances de l’environnement  pour y accéder ou en devenir des administrateurs (ops). Les « ops » ont la charge de maintenir l’ordre et donc la possibilité d'exclure des personnes qui transgressent les règles culturelles et les règlements en vigueur : sur le canal Anonops par exemple il est défendu faire l’apologie de la violence ou de s’en  prendre aux media.  Les « ops » peuvent participer au débat mais ils ne déterminent pas les plans d'action ou les opérations des Anonymous.


Comme dans le mouvement des Indignados, chez les Anonymous ce sont aussi les personnes qui s'investissent le plus dans le travail qui détiennent une autorité naturelle ;  cependant cela ne leur permet pas d’exercer une influence particulière. Les règles sont plus strictes pour ce qui concerne les relations vers l'extérieur : un Anon qui ne se serait pas impliqué dans les actions directes, de type Déni de Service (Ddos[10] ), et qui se permettrait d'en parler avec un journaliste risque l'expulsion. Chez les Indignés tous peuvent s'exprimer sur le mouvement à titre personnel dans les mass media verticaux mais personne ne peut s'en servir pour s’ériger comme représentant ou porte-parole.


À partir de cette convergence réelle on peut présumer qu'à l’avenir les barrières techniques qui séparent ces instances du mouvement vont se dissoudre; aujourd’hui nous portons sur nous des dispositifs connectés toujours plus puissant, qui permettent à nos corps et à nos esprits d’interagir par le moyen de nos sens avec les réseaux. Nos vies (le grec bios) sont maintenant plus socialement intégrées, de manière plus intense et continue, via l’internet mobile, via de multiples réseaux et des millions d’applications : un nouveau paradigme que nous avons défini comme bio-hypermédia[11].


Nous avons le sentiment que le bio-hypermédia sera un medium clé et qu’il permettra d’intégrer encore plus significativement aussi bien les mouvements de la rueque ceux qui se manifestent en réseau.



 

lundi 12 décembre 2011

État de la dette, éthique de la faute-Interview de Christian Marazzi

par Ida Dominijanni, il manifesto, 3/12/2011. Traduit par  Francesca Martinez Tagliavia, Edité par  Fausto Giudice 
La mission impossible du sauvetage de l’euro, la dégringolade de la déseuropéisation, le cataclysme géopolitique qui peut en dériver. Mais, avec l’austérité, on ne sort pas de la crise, on ne produit que de la récession et de la dépression. Interview de Christian Marazzi sur la pénitence après la grande bouffe néolibérale, et sur l’antidote du commun.

Économiste, professeur à l’École universitaire professionnelle de la Suisse Italienne et, précédemment, à Padoue, New York et Genève, militant et intellectuel de référence des mouvements de la gauche radicale, Christian Marazzi est l’un des analystes plus lucides de la crise économico-financière actuelle. En 2009, il fut l’un des premiers à en diagnostiquer le caractère historique et l’impact global ; et lorsque la crise faisait des ravages aux USA, il avait déjà prévu que l’Eurozone y serait inévitablement entraînée. Analyste subtil de la financiarisation comme mode opératoire du biocapitalisme postfordiste, Marazzi ne croit pas en la possibilité de sortir de la crise ou d’en contenir les contradictions à travers des politiques de rigueur. Nous allons partir du sauvetage de l’euro pour raisonner sur ce qui nous attend.
Le cours de la crise a donné raison à tes analyses. Au bout de deux ans, l’épicentre s’est déplacé des Etats-Unis vers l’Europe, et au bout de quelques semaines, nous sommes passés du risque de défaut de paiement de certains pays, y compris l’Italie, au risque d’écroulement de l’Eurozone tout entière ; ce qui équivaut à l’effondrement de l’Union dans les termes où elle a été (mal) réalisée jusqu’à présent. À ton avis, comment la situation peut-elle évoluer ?
Les informations quotidiennes fournissent des indices éloquents. En Europe, l’aversion envers l’Allemagne et la rigidité d’Angela Merkel augmente, car celle-ci ne montre aucune intention de céder aux deux propositions désormais considérées indispensables par tous pour éviter le cataclysme de l’Euroland : la monétisation des dettes souveraines de la part de la BCE, et l’émission d’euro-obligations pour réduire le poids des taux d’intérêt sur les bons du trésor des pays les plus exposés à la spéculation des marchés financiers.
Considères-tu toi aussi ces mesures comme indispensables ?
Ce sont deux mesures partageables, mais elles sont malheureusement au-delà du temps limite : au cours des deux dernières semaines, la crise a enduré une accélération telle qu’elles sont devenues inapplicables. La transformation de la BCE en une vraie banque centrale comme la Federal Reserve – qui puisse fonctionner comme prêteur de dernière instance pour acheter les bons du trésor des pays membres endettés, en arrachant aux marchés le pouvoir de décider comment et quand intervenir – est une idée juste, mais désormais irréalisable face à la fuite actuelle de capitaux de l’Eurozone ; comme le montre le cours de la dernière enchère de bons du Trésor allemand et les 1500 tonnes d’or qui, semble-t-il, sont entrées en Suisse dernièrement. À ce point, la monétisation des dettes de la part de la BCE n’obtiendrait d’autre résultat que celui d’alimenter cette fuite et d’accélérer la déroute de l’euro : ce n’est pas un hasard si même Draghi s’est opposé - du moins jusqu’à présent - à cette solution. De même pour l’institution des euro-obligations - des obligations émises et garanties par l’ensemble des pays membres pour « mutualiser » ou socialiser les différentes dettes souveraines : voici encore une mesure raisonnable qui n’a pourtant aucune possibilité d’être appliquée, car les pays forts comme la France, les Pays-Bas, la Finlande, l’Autriche et l’Allemagne subiraient une augmentation de leurs taux d’intérêt en une période où les entreprises sont déjà soumises à des augmentations prohibitives du coût de l’argent, du fait de la raréfaction des liquidités en circulation. De toute manière, même si au sommet de Bruxelles de jeudi, on réussissait à trouver un accord partiel, les régimes d’austérité imposés aux pays endettés seraient tels qu’ils rendraient vain tout sauvetage de l’euro. Ce n’est qu’une question de temps.
Tu vois donc un effondrement à l’horizon ?
Le fait est que la crise de la monnaie unique construite selon les préceptes monétaristes et néolibéraux est arrivée à sa phase terminale. Et il me paraît tout à fait vraisemblable que la rigidité de Merkel ne soit qu’une stratégie pour rendre inévitable la sortie de l’Allemagne de l’euro et le retour au mark. La date circule déjà – entre Noël et l’Épiphanie – alors que nous serons tous pris par d’autres occupations ; comme l’inconvertibilité du dollar, qui fut décidée le 15 août. Ici en Suisse, circulent déjà des légendes métropolitaines au sujet de deux imprimeries qui seraient en train de produire des marks.
S’il en était vraiment ainsi, à quel genre de scénario pourrait-on s’attendre ?
On assisterait à la naissance d’une zone monétaire forte, comprenant l’Allemagne, les Pays-Bas, la Finlande, l’Autriche, avec le franc Suisse et la couronne Suédoise accrochés. L’euro - fortement dévalué et avec un effet inflationniste conséquent - resterait la monnaie des pays faibles qui, en échange, auraient la possibilité de réduire leur dette. La France est l’inconnue de cette hypothèse. Pour les pays les plus malmenés par les marchés, sur le plan économique, ce ne serait pas un cataclysme. Mais le vrai cataclysme serait géopolitique. De fait, cette déchirure monétaire donnerait le la à un processus de déseuropéisation, avec un axe entre Allemagne, Chine, Russie et Brésil, et un autre axe entre France et USA. Ce n’est pas un scénario de science-fiction, les grandes agences financières internationales sont déjà en train d’y travailler. Cependant, ce que personne ne dit c’est qu’il pourrait s’agir du début d’une nouvelle guerre froide, avec la Chine, la Russie et la Turquie coordonnées pour faire écran à l’Iran contre la menace Israélienne. C’est inquiétant qu’on ne parle pas de cela : le risque Iran est explosif. Et il est tout aussi inquiétant que l’on ne parle désormais que de la crise européenne, alors que pendant ce temps, aux USA la crise des subprimes continue, il y a désormais 46 millions de pauvres, le chômage est à 15%, Obama n’arrive pas à s’en sortir et ne peut compter que sur le caractère querelleur des Républicains pour sa réélection.

Existe-t-il des différences, et si oui lesquelles, entre l’évolution de la crise aux USA et en Europe ?
Sur le plan économique, aucune : l’Europe des dettes souveraines est l’équivalent du marché US des subprimes, sauf qu’au lieu de simples individus endettés, on a des États endettés. Mais une différence existe, qui est tout au désavantage de l’Europe, et elle est politique, institutionnelle et constitutionnelle : en Europe il n’y a pas de Constitution, et il n’y a pas de banque centrale. Il n’y a que la BCE, qui délègue la monétisation des dettes aux marchés, qui émettent des liquidités à la demande des mêmes banques qui ont contribué à créer la dette publique et qui aujourd’hui spéculent sur son cours.

Dans ce tableau macrorégional et global, quel rôle et quel sens prennent les politiques nationales de rigueur ? En Italie, beaucoup d’attentes se sont créées au sujet du passage de gouvernement de Berlusconi à Monti et de son équipe de "techniciens", comme s’il pouvait récupérer non seulement une crédibilité, mais aussi un pouvoir effectif d’intervention sur les dynamiques des marchés. Mais quelle efficacité les "sacrifices" peuvent-ils avoir face à la crise de la dette souveraine et aux spéculations qui y sont liées ?
Ce n’est pas ainsi que l’on sort de la crise, et en effet nous n’en sortirons pas : l’horizon des prochaines années est la récession. Les politiques d’austérité ont un effet déflationniste de compression de la demande interne, qui ne peut être suppléé par les exportations. Mais les politiques d’austérité sont les seules politiques envisagées par la doctrine néolibérale, qui en Europe – et dans tout l’ Occident - est encore aujourd’hui hégémonique et a du mal à mourir. Ces politiques persisteront donc à l’enseigne de l’urgence, ou - pour utiliser le terme de Naomi Klein, de la shock economy - car elles consentent de faire ce qui ne pourrait pas se faire dans une situation normale : compression des salaires, réduction de l’emploi public, affaiblissement des syndicats ; la fameuse boucherie sociale. C’est la logique de la gouvernance de la crise : une régulation technique et technocratique des rapports sociaux dans l’état d’urgence. Le vice-Premier ministre Chinois l’a bien dit lors d’une interview au Financial Times : ce qui nous attend, c’est un nouveau Moyen-âge financier et social.
Avec quelles caractéristiques politiques et anthropologico-politiques ? Tu ne parles jamais seulement d’économie…
Certains processus sont désormais évidents. Le premier est la précarisation de la Constitution. Le deuxième - tu l’as écrit toi-même au sujet du “passage Monti” - est l’anéantissement de l’autonomie du politique sous l’état d’exception. Le troisième est le passage du Welfare State (État-providence) au Debtfare State (État d’endettement) : un État dans lequel le social se représente, et se fait représenter, sous la forme de la dette ; où il se discipline, et se fait discipliner, sous le signe de la dette. Plus encore, un État dans lequel le social se discipline et se fait discipliner sous la forme de la dette et de la faute, selon la double signification du mot allemand Schuld : thème nietzschéen qui revient aujourd’hui au centre du beau livre de Maurizio Lazzarato, La fabrique de l'homme endetté [Essai sur la condition néolibérale, Éditions Amsterdam 2011, NdT] La dette comme dispositif anthropologique d’autodisciplination de l’homme néolibéral.
Cela est très clair dans ce qui est en train de se passer en Italie, où, en un instant nous sommes passés de l’éthique de la jouissance des deux décennies berlusconiennes à l’éthique pénitentielle du gouvernement Monti. Mais combien de temps penses-tu que ce dispositif puisse tenir ? Le sujet néolibéral décrit par Foucault, l’entrepreneur de soi-même qui se nourrissait de consommation en s’endettant, peut-il aujourd’hui se nourrir des dettes qu’il a accumulées ? S’agit-il du développement ou d’une crise de l’éthique néolibérale ?
Pour l’instant, j’y vois un accomplissement : le néolibéralisme se réalise dans son essence de fabrique de l’homme endetté. L’entrepreneur de soi-même produit sa dette, qui le discipline maintenant à travers un dispositif de culpabilisation. Par ailleurs, il y a ici accomplissement, ou dévoilement, de l’essence de l’argent : l’argent est dette, la financiarisation du capital nous a tous transformés en sujets débiteurs, et la valeur est produite en négatif, par une machine dépressive.
Il y a pourtant ceux qui s’indignent, ceux qui ne se soumettent pas, ceux qui se rebellent. Heureusement. Que penses-tu des Indignés et d’OWS (Occupy Wall Street)?
Pour rester dans le sillage de Foucault, des Indignés il aurait dit qu’il s’agit-là d’un mouvement parrhésiastique : un mouvement de personnes qui disent la vérité. Dénoncer l’hypocrisie des marchés, dévoiler le fait que les dettes sont toutes “odieuses”, illégitimes, le fruit de la rente et de l’expropriation, et déclarer que cette crise ce sont les banques qui l’ont produite et que nous ne pouvons pas la payer, cela signifie affirmer la vérité du point de vue du peuple, contre celle des marchés. Et puis, le mouvement de Madrid a fonctionné comme un espace de démocratie absolue, comme une grande assemblée constituante du commun, basé sur l’être ensemble dans l’espace public : une sorte de renversement de l’éthique de la peur hobbesienne, dans laquelle l’empreinte féminine de la pratique des relations, et d’une économie du soin qui va vers une écologie politique, me paraît visible. La croissance du mouvement à l’échelle européenne est le seul antidote au processus de déseuropéisation dont nous parlions au début. Mais l’impulsion constituante doit aussi se donner des formes d’autodétermination locale concrète. Pour interrompre le dispositif cardinal du postfordisme, l’exploitation des savoirs, des connaissances et des relations, il n’y a pas d’autre moyen que de le renverser en production du commun, d’autant plus maintenant que les politiques d’austérité comporteront l’ultérieure privatisation, vente et liquidation des biens communs, de l’eau jusqu’au patrimoine culturel ; mais produire le commun signifie s’organiser au niveau local, se coordonner dans les quartiers pour la gestion de l’eau, de l’électricité, des moyens de transport, des banques mêmes.

Loretta Napoleoni, que tu rencontres aujourd’hui à la Librairie des Femmes de Milan, soutenait - dans un livre publié il y a deux ans - que la fonction sociale des banques ne survit désormais que dans la finance islamique, et que c’est là que nous devrions la redécouvrir : la finance islamique ne spécule pas.
C’est vrai, dans le sens où nous devons réintroduire la solidarité au juste niveau, à la hauteur des contradictions produites par la crise. Et la re-socialisation de la dette et de la fonction originaire des banques est une voie pour plier à notre faveur la financiarisation du capital, en luttant sur son terrain.

Mais est-il possible d’interrompre ou d’inverser la financiarisation ? Tu nous a très bien expliqué à quel point l’économie financière n’est plus dissociable de l’économie réelle, car elle se base sur mise en jeu active des comportements et des formes de vie des gens communs : le consommateur qui utilise sa carte de crédit pour faire ses courses, le salarié aux prises avec les fonds de pension, les classes moyennes étouffées par les prêts immobiliers, les pauvres qui s’endettent en ayant comme seule garantie leur "vie nue". S’il en est ainsi, est-il possible de définanciariser le système, au moins en partie, ou s’agit-il seulement de l’amender en limitant les abus des banques ? Et si la production et la consommation sont tant intriquées dans  la dette, est-il possible d’éviter une issue récessive et dépressive de la crise ?
La définanciarisation, le capitalisme lui-même est en train de la mettre au point sous la forme récessive de la réduction de la dette dont nous avons parlé plus haut ; elle déprime la demande et la consommations et - à travers la discipline de la faute - elle déprime les existences. Nous devons travailler en sens inverse, à reconvertir la rente privée en rente sociale : pour la socialisation de la dette, pour la relance - par cette voie - de la demande et de la consommation de biens socialement utiles, pour la réappropriation de l’espace public, pour la reconstruction de la socialité et du bonheur collectif. Voici le commun, et il n’y a pas d’autre moyen de sortir de la spirale masochiste de la financiarisation. Quelques-uns des mots d’ordre des luttes de ces dernières années, du revenu minimum garanti à la Taxe Tobin, vont déjà dans cette direction.
Et que penses-tu  du mot d’ordre du droit à l’insolvabilité ? Dans les mouvements, il est présenté comme un droit de résistance à la financiarisation de la vie, mais beaucoup d’économistes considèrent que c’est une pure démagogie ; d’autres, au contraire, y voient la possibilité de rétablir la souveraineté nationale effacée par la technocratie européenne.
Je pense que revendiquer ce droit est juste si cela devient une pratique subjective et contextuelle, qui n’est pas déléguée aux États. Je te donne un exemple : aux USA, cela fait longtemps qu’une bulle des bourses d’étude est en train de mûrir, qui équivaut plus ou moins à la moitié du volume des prêts subprimes : dans ce cas, le droit à l’insolvabilité doit absolument être exercé par les étudiants et leurs familles, afin de distinguer la dette illégitime de la dette légitime. Mais je ne le confierais pas aux États, ni à leur velléité de retrouver par ce biais la souveraineté nationale perdue.
 

mardi 15 novembre 2011

La Défense évacuée-URGENT: De la construction à la résistance

http://www.fruncut.org/blog/de-la-construction-a-la-resistance
Posté le 15 novembre 2011 à 23:16:00
English version below
Intervention musclée le 15/11/2011 à Occupons la Défense
Nous avons visité Occupy Amsterdam, nous leur avons raconté notre quotidien à La Défense, les violences policières tous les jours, la précarité du camp, l'interdiction de poser ne serait-ce qu'une tente... Ils n'y croyaient pas, nous demandant même si La Défense était bien en Europe. Nous avons suivi de près Occupy Wallstreet et leur expulsion ce matin, puis le revirement de situation après une décision de justice contre l'action de la Police new-yorkaise. Nous avons regardé Occupy LSX (Londres), nous avons vu Occupy Berlin... Partout des tentes, des camions, des espaces multimédias, deslivestreams avec les autres lieux Occupés.

les CRS chargent et chargent encore !

Mais aujourd'hui, en France, nous voyons des occupations stratégiques totalement précarisées, que les interventions policières cherchent à montrer désorganisées et gérées par des squatteurs. La réalité est bien différente : depuis le premier jour de Occupons la Défense, à chaque fois que l'occupation se structure, qu'une tente est montée, qu'une bâche est tendue pour se protéger de la pluie... les brigades chargent et chargent encore ! Tous les jours nous subissons des intimidations policières, nous constatons des vols de biens privés par les forces de l'ordre, nous encaissons des coups de matraque et des gaz lacrymo...
Que se passe-t-il en France ?? Dans quelle démocratie moderne sommes-nous pour que de tels ordres soient donnés par des représentants de l'État élus par les français pour les représenter. Et pour qu'ils puissent être exécutés par des êtres humains ?

Ce soir, un niveau supérieur a été franchi.

50 CRS gardent un tas de carton
Ce soir les "Gardiens de la Paix" sont sortis déchaînés et caparaçonnés comme pour se préparer à une guerre civile. Ils ont détruit à nouveau le camp, tapé sur des citoyens non-violents, volé des couvertures et des duvets, détruit une cuisine collective. C'est ici la dignité humaine qui a été clairement visée. Le seul tort des indignés ? Sans doute celui d'avoir la pertinence de viser clairement l'oligarchie financière qui tient les reines du pouvoir aujourd'hui partout dans le monde, et en France en particulier.
Ce sont des parents en transit vers chez eux, des retraités de passage,des consommateurs du centre commercial voisin qui sont venus apporter leur soutien physique contre les brigades d'intervention. Ce sont aussi des centaines d'inconnus qui, tous les jours, apportent un peu de riz, du sucre, du café chaud, des légumes, etc (dommage que nous n'ayons toujours pas la possibilité d'avoir un réchaud sur place). Merci à eux.

Un message d'espoir, un cri d'alerte

Ce communiqué d'urgence est autant un message d'espoir qu'un cri d'alerte. Beaucoup de médias demandent aux indignés de la Défense et d'ailleurs de réagir sur les violences qui ont eu lieu contre Occupy Wallstreet ce matin (15 novembre). Mais combien diffusent au Journal Télévisé de 20h ou dans les premières pages de leurs journaux la réalité de ce qui se passe en bas de leur tour ?
Nous ne lâchons rien : le camp de La Defense est ruiné, mais nous y dormirons ce soir, comme à Nantes, Lyon et ailleurs.
À vous.
English version
Version française ci-dessus
We visited Occupy Amsterdam, we told them what life was like at La Défense including the everyday police violence, the precariousness of the camp, the prohibition from putting up as much as a tent...they couldn't believe it and asked whether La Défense was in Europe or not. We closely followed Occupy Wall Street and their eviction this morning, then the reversal of a judicial decision against the New York City Police Department (NYPD) and Mayor Bloomberg this evening, prohibiting tents in Zuccotti Park. We watched Occupy LSX (London), we saw Occupy Berlin... Tents everywhere, trucks, multimedia set-ups,livestreams from other Occupied spaces.

The CRS (French national police) will not stop charging !

But today, in France, we have some very precarious strategic occupations that police are trying to show as disorganized and run by squatters. The reality is completely different. Since the first day of Occupy La Défense, each time that the occupation builds itself up, each time that a tent is raised, each time that a tarp is unfurled to protect protesters from the rain, the police will not stop charging ! Everyday we are undergoing police intimidation, we are witnessing theft of personal property by the forces of order, we are absorbing baton blows and tear gas...
What is happening in France?? In what sort of modern democracy are we living where these kind of orders can be given by representatives of the state, representatives that were elected by French citizens?

Tonight, it was taken to another level.

50 CRS gardent un tas de carton
Tonight the "Guardians of the Peace" came out raging, and were armored as if they were preparing for civil war. They destroyed the rebuilt camp and beat non-violent citizens, stole their covers and blankets, and destroyed the collective kitchen. Human dignity was clearly the target here tonight. The only mistake made by the "indignés"? Without doubt it was the direct targeting of the French oligarchy that holds the reins of power around much of the world today, and in France in particular.
Many thanks to all the parents on their way home, senior citizens passing by, and consumers of the neighboring commercial center who have come to lend their physical support against the police intervention. There are also hundreds of unknowns who, everyday, bring a little rice, sugar, hot coffee, vegetables, etc. (too bad that we have not always had the possibility to reheat this food).

A message of hope, a warning cry

This message is urgent and is as much a message of hope as a warning cry. Many French media organizations are asking the "indignés" of La Défense and elsewhere to give their response to the violence that took place against Occupy Wall Street this morning (15 november). But how many are reporting the events that are happening just downstairs from their office buildings on the evening news, or on the front pages of their reality-based newspapers ?
We are not letting go: the camp at La Defense is ruined, but we will sleep there tonight, just like in Nantes, Lyon, and elsewhere.

jeudi 27 octobre 2011

Le mouvement Occupy : le principe indignation




  

New-York, Londres, Francfort : de plus en plus de gens contestent la finance. Mais comment un sentiment d’injustice mondialement partagé se transformera-t-il en mouvement homogène ?
Le masque de Guy Fawkes, dont l’attentat contre le Parlement anglais, en 1605, se solda par un échec a été popularisé par le collectif Internet Anonymous pour protéger son identité. Désormais ce sont les « occupy » qui le portent dans le monde entier. Photo dpa

Au cours d’une de ces nuits où l’on entend le vent hurler entre les immeubles du quartier de la finance à Francfort, Claudia Keht est déjà assise à s’indigner, une fois de plus, sur un banc de bois. Elle a 25 ans et parle de la crise de la dette, du mécanisme de stabilisation, du déficit démocratique. La jeune femme s’enroule plus étroitement dans sa couverture, il fait froid. Mais elle continue à débattre des temps nouveaux. Avec des gens qu’elle n’avait encore jamais vus il y a quelques jours.

`Claudia Keht est l’une de ces dizaines de personnes qui la semaine dernière ont dressé leurs tentes ici, tout près des centrales des grandes banques «  Ce qu’il y a de plus beau», dit-elle, « c’est de ne plus être seule face à tout ça.» Et de fait, chaque soir, des centaines de gens se rassemblent ici entre les tours. Des jeunes et des vieux, bruyants ou discrets, antifascistes et antinucléaires, altermondialistes, utopistes, étudiants, enseignants, employés. Ils viennent de la ville et de la campagne, de Hesse et de Souabe. Ils sont tous des « Occupy Francfort ».
Contre l’arbitraire policier et pour un impôt sur les riches : New-York, Wall Street.Photo Reuters.
Une partie de ce mouvement mondial qui a mobilisé le week-end dernier des centaines de milliers de gens. 5 000 à Francfort, 5 000 à Londres, 10 000 en Espagne, 200 000 à Rome. Pas de leaders à ces manifestations, rien qu’un sentiment commun : l’indignation de vivre dans un pays qui dépense plus d’argent pour les banques que pour les gens. Cette protestation a surpris le monde politique, qui s’est senti dépassé.

Finalement, voici quelques semaines seulement, le mouvement se réduisait à quelques centaines de manifestants qui s’étaient rassemblés à New York pour former le mouvement “Occupy Wall Street” . Des rêveurs irréalistes - mais qui ont en ce moment le vent en poupe. Et sans doute aussi le soutien de la majorité silencieuse. Mais comment utiliser cette force? Comment transformer un sentiment mondialement partagé, une masse hétérogène, en mouvement homogène? Unifier, voilà le grand défi auquel sont confrontés les villages de tentes qui se sont dressés de par le monde la semaine dernière.
« Bien sûr que c’est fatigant »
« Nous partons de zéro, nous n’avons aucun préjugé » dit Claudia Keht. « Mais nous sommes d’accord sur un point : ça ne peut pas continuer comme ça.» Même en l’absence de toute hiérarchie, « Occupy Francfort » a développé dès les premiers jours une organisation qui fonctionne étonnamment bien, il y a des groupes de travail et des ateliers, quelqu’un propose d’élaborer de nouveaux tracts ou de débattre sur le système éducatif, et tout de suite 15 à 35 personnes sont prêtes à participer. Tous les midis et tous les soirs il y a des « asambleas » -les militants appellent ainsi leurs réunions inspirées des Espagnols, les premiers Européens en colère à en tenir, cet été à la Puerta del Sol à Madrid.

"Fin de partie" : manif en costume-cravate, Cathédrale Saint-Paul, Londres. Photo Reuters
Comme il ne fait pas aussi beau à Francfort en octobre qu’en Espagne au mois de mai, cent personnes s’entassent pour  « l’asamblea » d’aujourd’hui dans les sous-sols du théâtre proche. Pendant qu’on joue sur scène la farce de George Tabori « Mein Kampf », un jeune homme portant un bouc est assis à la cafétéria devant un tableau à feuillets mobiles. C’est Seba, il expose les règles de « l’asamblea ». Tout le monde a le droit de dire ce qu’il veut, il y a de listes d’intervenants et des temps de parole. Quand on approuve, on agite la main en l’air, quand on désapprouve, on croise les bras devant son visage. Exactement comme à New York, Londres, Rome, Sao Paulo et Helsinki, ce sont les codes mondiaux du mouvement.

Une « asemblea » est pourtant une longue histoire, qui ne se termine que quand tout le monde agite les mains, car on procède par consensus. Les militants utilisent surtout les nouveaux médias. On trouve donc sur le site du mouvement les revendications des manifestants, un livestream des actions et les dates à retenir pour les militants. En outre des sympathisants ont créé un nouveau site. Sous l’intitulé « Nous sommes les 99% », des centaines de personnes décrivent l’impact de la crise sur leurs conditions de vie. Les militants appellent à des actions et manifestations via Twitter ou Facebook. À la différence du mouvement des « Occupy » dans le monde réel, ce réseau virtuel a un centre.

Assis dans le parc Zuccotti à New-York sous un parapluie rose, de jeunes gens tapent sur leurs portables. Quelques-uns portent des masques à l’effigie stylisée de l’Anglais Guy Fawkes, qui voulait faire sauter en 1605 le roi et le Parlement. Son visage est devenu une sorte de marque de fabrique mondiale du mouvement. Dans tous les coins des contestataires font des discours ou grattent des guitares. L’équipe médias du mouvement s’occupe de Twitter et Facebook, sert d’observatoire de la couverture du mouvement par les médias grand public, coordonne les retransmissions sur Internet et informe le monde des évènements en temps réel. L’équipe médias du parc Zuccotti n’est que la partie émergée de l’iceberg, selon le journaliste free lance Michael Premo. Dans toute la ville, de centaines de sympathisants des « occupy » travaillent dans des bureaux et des appartements à orchestrer une campagne médiatique. Outre ces activités en réseau, il existe désormais un journal papier des Occupy « Au fond nous sommes une structure d’information multimédia complète » , dit Premo.

Les militants utilisent en outre des programmes comme l’application «Vibe» d’iPhone qui permettent d’entrer en communication anonymement avec un grand nombre de gens se trouvant à proximité. Les manifestants peuvent ainsi se mettre d’accord en temps réel sans être écoutés ou reconnus par la police, comme c’est le cas pour les appels téléphoniques ou SMS. La police n’est pas tendre ave les manifestants, mais les ceux-ci lui répliquent avec les armes de l’Internet : des hackers du groupe Anonymous ont par exemple publié l’adresse, le numéro de portable et des données sur la famille d’un policier qui a paraît-il agressé sans sommation des manifestantes avec une bombe au poivre.

L’organisation new-yorkaise dans le monde réel est elle aussi stupéfiante. Un grand tableau noir portant un calendrier détaillé de la semaine est adossé à une table. C’est un programme est à plein temps, un meeting y est prévu chaque jour pour 6 à 10 groupes de travail. À onze heures a lieu la rencontre d’un groupe « médias », à une heure c’est celui des femmes, à deux heures un collectif qui établit des contacts avec d’autres organisations politiques. Et à 19 heures, comme chaque jour, assemblée générale.

«  Le principe est très simple », dit Michael Premo. «  Les gens viennent ici, au parc Zuccotti, et demandant ce qu’ils peuvent faire. Et il y a une place pour tous, peu importe si on aide à la cuisine ou si on est avocat à même de conseiller les gens qui ont été arrêtés et doivent être jugés. »

Au bout d’un mois de manifestations le village des « occupy » est un ensemble social bien rodé, une ville dans la ville, bien préparée à s’incruster dans le cœur du capitalisme financier.

Le mouvement voulait s’incruster aussi à Londres. De préférence devant le London Stock Exchange, la Bourse londonienne. Une action sans aucun doute bien en phase avec le modèle « Occupy Wall Street » de New York. Mais la police avait bloqué à temps l’accès à la place et les manifestants se sont installés une bonne centaine de mètres plus loin, devant la cathédrale Saint-Paul, qui leur a donné sa bénédiction à condition de rester pacifiques.

  
"Indignez-vous !"  

"Maintenant ça pète !"
Des milliers de Berlinois ont participé le samedi 15 octobre à la journée mondiale de protestation United for global change en manifestant dans le quartier gouvernemental. Des milliers d'autres ont manifesté dans le reste de l'Allemagne. Photos dpa

Une demande qui n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Près de 300 tentes parfaitement alignées, même la distance minimale entre voisins a été respectée. « Instruction des pompiers », dit Natalie, 29 ans, ex-secrétaire qui ne veut pas donner son nom de famille. «Le dernier incendie ici remonte sans doute à plusieurs siècles, mais nous ne voulons pas être agressifs ».

Le vendredi après-midi, le campement s’est tellement étendu que l’administration de l’église l’a fermée au public, une première depuis la Seconde guerre mondiale. Les feux en plein air et les accès bloqués représenteraient un danger pour les pèlerins, touristes et fidèles.
 « Notre maison, ce sont les places »
 À Londres comme ailleurs les adversaires de l’ordre ancien s’en sont immédiatement donné un nouveau : pas de violence, l’alcool est honni, et deux fois par jour les manifestants tiennent une assemblée plénière où ils travaillent à mettre sur pied des réseaux radio et des toilettes mobiles et préparent les prochaines actions. Si des questions particulières se posent, on vous adresse aux groupes spécialisés, « médias » ou  « finances» - les derniers s’occupant des dons. Il y a en outre une tente-point info, une zone « Premiers secours » une cantine et une bibliothèque en plein air - entendez des piles des livres sur une table.

Les objectifs des « campeurs » sont moins structurés que leur logistique, même s’ils s’accordent pour rejeter collectivement « le régime actuel, non soutenable, injuste et antidémocratique » et le pouvoir des grandes banques. Liz, 21 ans, arbore sur sa tente une affiche qui attire l’attention sur le problème de la prostitution enfantine dans le monde. Un professeur d’anthropologie en retraite établit des parallèles sur la place Saint-Paul avec la place Tahrir et souhaite la chute du capitalisme. Natalie serait déjà bien contente si l’on imposait une séparation entre les banques de dépôt et d’investissement. Même le Chancelier de l’Échiquier, le conservateur George Osborne, y souscrirait : il veut qu’elle soit effective en 2019.

L’ « asamblea » de Francfort se préoccupe elle aussi de professions de foi plutôt fondamentales. Minuit approche et quelqu’un veut abolir le capitalisme, d’autres plaident pour une interdiction des actifs pourris, d’autres encore ignorant de quoi il s’agit. Et cela dure des heures. Taxe sur les transactions financières, augmentations réelles des salaires, lutte contre la gentrification [phénomène urbain d'embourgeoisement. Processus par lequel le profil économique et social des habitants d'un quartier se transforme au profit exclusif d'une couche sociale supérieure, NdE]

« Nous devons nous prononcer haut et fort pour la non-violence », dit tout à coup un jeune homme, Stefan. « Nous ne serons vraiment ouverts à toutes les couches de la société que si nous restons complètement pacifiques. »

«  Et que fais-tu de la désobéissance civile ?» demande un autre.
« La désobéissance civile n’est pas une violence » réplique Stefan.

« Oui à la désobéissance civile, non à la violence », crie une jeune fille, plus loin derrière. toutes les mains s’agitent en l’air. Peu après on ajoute au marqueur noir « non-violence » à la liste que les militants ont collée provisoirement sur un panneau d’affichage.

Ce type de mouvement peut-il être efficace? Peut-il aussi passer l’hiver ?

 Piotr Lewandowski sourit. Ce Polonais né en Espagne a 22 ans. Après son licenciement d’une usine de cartonnages il est allé à pied de Santander à Madrid puis a continué à travers la France jusqu’à Bruxelles pour atterrir ici, à Francfort. Largement 2 500 km. Rien qu’entre Santander et Madrid il a tenu avec ses copains plus de 500 « asambleas » dans de petits villages, appelé les gens à participer à la lutte contre des autorités qui font ce que bon leur semble. Et Lewandowski termine : «  Tu dresses une tente, et un jour elle devient ta maison. Nos maisons, ce sont les places. Ils ne pourront plus faire la sourde oreille. »