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samedi 1 octobre 2011

Incendie du squat de Pantin : témoignage d'Adel, 23 ans , de Ben Guerdane

par Aziz Zemouri, Le Point, 29/9/2011

Adel, Tunisien de 23 ans, a survécu à l'incendie qui a fait six victimes mercredi. Insalubre, l'immeuble était occupé par des Tunisiens et des Égyptiens.

Incendie du squat de Pantin : un survivant témoigne
L'incendie d'un squat à Pantin a fait six morts. © Johanna Leguerre / AFP
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Six personnes, des ressortissants tunisiens et égyptiens, sont mortes mercredi matin dans l'incendie d'un immeuble qu'elles squattaient à Pantin, à la limite du 19e arrondissement Paris. "Les victimes sont décédées par asphyxie ou carbonisées, quatre personnes ont été très légèrement blessées en sautant par la fenêtre du premier étage", avait indiqué la procureur de la République de Bobigny, Sylvie Moisson.
Adel, 23 ans, résidait dans le bâtiment qui a pris feu. Il était arrivé de Tunisie en avril dernier via Lampedusa, avec un titre de séjour délivré par l'Italie qui lui permettait de circuler six mois au sein de l'espace Schengen. Le jeune homme a échoué dans ce squat de Pantin après que les structures d'hébergement ont été fermées aux réfugiés tunisiens à la fin de l'été.
"Vous êtes les bienvenus"
L'incendie s'est déclaré vers 5 heures du matin : "J'avais quitté l'immeuble vers 22 heures. Je fais la queue devant la préfecture de Bobigny pour des immigrés, je leur cède ma place contre 20, 30 ou 40 euros, c'est comme ça que je gagne de l'argent. C'est mon boulot." C'est grâce à cette activité que le jeune homme a échappé aux flammes.
"Nous n'avions ni eau ni électricité. On se déplaçait avec des bougies. Le squat était délabré, il manquait des marches pour accéder aux étages, témoigne Adel. Selon le jeune homme, jusqu'à trente personnes s'entassaient dans l'immeuble : "Celui qui a ouvert le squat est mort dans l'incendie. Il nous disait Tant qu'il y a de la place pour s'allonger, vous êtes les bienvenus ! Ces derniers temps, ajoute-t-il, il y avait pas mal de conflits entre squatteurs, mais, le jour du drame, c'était calme."
La police et la mairie étaient au courant
Le bâtiment abritait des Tunisiens et deux Égyptiens, décédés dans l'incendie. "Il n'y avait pas de Libyens, explique Adel. Certains d'entre nous disaient à la police qu'on était de Libye, cela permettait d'obtenir une autorisation provisoire de séjour de sept mois. À croire qu'il n'y a que les Tunisiens à être maltraités par la France", s'indigne-t-il. Adel est originaire de Ben Guerdane, situé à 30 kilomètres de la frontière libyenne.
Selon lui, tout le monde connaissait la situation : "Le propriétaire nous prévenait avant l'arrivée de la police. Elle est venue au moins trois fois avant la tragédie, et la mairie également."
Plainte contre X
Samia Maktouf, avocate au barreau de Paris, a d'ailleurs décidé de déposer une plainte contre X pour homicide involontaire et non-assistance à personne en danger. Elle vise toutes les personnes au courant de la situation de danger que vivaient les squatteurs et qui n'ont rien fait pour les protéger. Selon elle, le ministre de l'Intérieur fuit ses responsabilités : "Les réfugiés tunisiens ne sont pas arrivés en France par des filières clandestines, contrairement aux propos qui ont été tenus sur les lieux du drame. Le discours de Claude Guéant est à but électoraliste sans rapport avec la réalité", déclare-t-elle au Point.fr. "La Tunisie a ouvert ses bras à près de 200 000 réfugiés libyens quand à peine 20 000 Tunisiens sont arrivés en France. Ils ont été traités sans ménagement, chassés et dispersés par la volonté du ministère de l'Intérieur pour que personne ne leur vienne en aide. Malgré les efforts de la mairie de Paris, ils se retrouvent dans des squats insalubres", explique-t-elle.
Les corps des six personnes n'ont pas encore tous été identifiés. Une enquête a été ouverte par le parquet de Bobigny.

vendredi 30 septembre 2011

Le 23 septembre 2011, les galères sont réapparues en Méditerranée...

Photo Gabriele del Grande
...et cela dans les ports de Palerme puis Porto Empedocle en Sicile et Cagliari en Sardaigne. La police italienne a réquisitionné trois ferries pour y détenir illégalement 900 migrants évacués de Lampedusa par avions gros porteurs militaires C 130, du même type que ceux que l'Italie est en train de vendre à la Tunisie, qui ne fera ainsi que creuser sa dette. Les ferries répondant aux noms de MOBY FANTASY, MOBY VINCENT et..AUDACIA sont ainsi les premières galères au sens propre du XXIème siècle : des prisons flottantes. De là, les nouveaux galériens sont déportés vers la Tunisie, d'où ils viennent. Au nom de "l'urgence migration", de la lutte contre le "tsunami humain", l'Italie de Berlusconi, avec l'approbation tacite de l'Union européenne, bafoue toutes les lois internationales et nationales en vigueur. La séquestration de personnes à bord de navires dans les eaux internationales est un crime - elle relève de la piraterie - puni par le code pénal italien par une peine de 10 à 20 ans de prison. Le même crime, commis dans les eaux terrotiriales nationales, relève "seulement" de l'enlèvement ou kidnapping ("sequestro di persone") et est puni par le même code par une peine de 1 à 10 ans de priison, s'il est commis abbusivement par des fonctionnaires. On ne va pas laisser faire.
FG

mardi 2 août 2011

Italie : révoltes logiques

Accrochages en Italie entre police et demandeurs d'asile
LEMONDE.FR avec AFP | 01.08.11 



Le 1er août 2011 à Bari.
Le 1er août 2011 à Bari.AFP/-

Des demandeurs d'asile ont bloqué pendant plusieurs heures, lundi 1er août, une route et une voie ferrée près d'un centre d'accueil de migrants à Bari, dans le sud de l'Italie, pour exiger le statut de réfugié, provoquant des affrontements avec les forces de l'ordre.
Le face-à-face a fait trente-cinq blessés, parmi lesquels figurent notamment des policiers et quelques passants ayant reçu des pierres jetées par les manifestants, qui s'en sont aussi pris avec leurs projectiles à un autobus qui passait à proximité.

Le 1er août 2011 à Bari.
Le 1er août 2011 à Bari.AFP/-

Les manifestants, au nombre de plusieurs centaines et pour certains armés de barres de fer, ont bloqué la voie ferrée avec de grosses pierres et allumé des feux le long de la voie. Une trentaine d'entre eux ont été arrêtés. Les demandeurs d'asile entendaient protester contre les lenteurs administratives retardant le traitement de leurs dossiers de demande du statut de réfugié.

"SANCTIONS"

La manifestation s'est achevée en début d'après-midi avec l'engagement écrit pris par le préfet adjoint de Bari (Pouilles) de répondre aux demandes formulées d'ici à mercredi, après une réunion qui aura lieu à Bari sous l'égide du secrétaire d'Etat à l'intérieur, Alfredo Mantovano. Celui-ci a par ailleurs demandé "des sanctions contre ceux qui seront reconnus responsables de ces actions".

Dans la soirée, d'autres accrochages ont eu lieu près d'un centre d'accueil situé à Isola Capo Rizzuto, en Calabre. Une trentaine de demandeurs d'asile qui manifestaient devant le centre ont été dispersés par les forces de l'ordre.

Plusieurs manifestations ont marqué ces dernières semaines les centres d'accueil pour migrants, remplis notamment de travailleurs africains ayant fui le conflit en Libye.

Sur le Net, des Italiens en révolte contre la "caste" politique
LEMONDE.FR avec AFP | 22.07.11



Le compte Twitter de Spider Truman, le "vengeur précaire" qui fait parler toute l'Italie.
Le compte Twitter de Spider Truman, le "vengeur précaire" qui fait parler toute l'Italie.Capture d'écran du compte Twitter de Spider Truman.

Depuis quelques semaines, un certain "Spider Truman", qui affirme avoir travaillé plusieurs années à la Chambre des députés italienne avant d'en être licencié, fait un tabac sur le Net en dévoilant les avantages des parlementaires.

Sa page Facebook est "aimée" par 341 800 internautes et le nombre de ses fans ne cesse de croître. Dans son blog "les secrets de la caste", il affirme que certains parlementaires se disent victimes de vols pour toucher l'assurance et vont jusqu'à s'envoyer des menaces de mort pour obtenir des gardes du corps.

Selon le blogueur anonyme, le Parlement emploie neuf coiffeurs payés 11 000 euros par mois. Une affirmation démentie par la Chambre des députés qui a indiqué qu'il n'y en avait que... sept touchant 2 400 euros alors que le salaire moyen en Italie ne dépasse pas 1 300 euros.

Ces révélations ont déclenché une révolte sur le Net. "Parasites et profiteurs !", tempête Valeria sur un blog. "Ils nous volent notre avenir", abonde Fausto tandis que Simon met en garde : "A leurs yeux, nous sommes 60 millions de marionnettes (...) mais il faut qu'ils soient prudents car 60 millions, cela fait beaucoup de gens, ils jouent avec le feu".

"Les politiciens ont des privilèges absurdes et des salaires exorbitants... C'est comme si on était revenu à la Grèce antique, avec les dieux sur le mont Olympe qui décident du sort de la plèbe. Il est temps que l'Italie se réveille et dise 'ça suffit !' à ces injustices", explique à l'AFP le blogueur Leonardo Monti, 21 ans.

"Ce dont nous avons besoin, c'est une bonne pendaison publique", n'hésite pas à dire mtmchat sur un blog. D'autres internautes sont en revanche plus fatalistes. "Nous sommes des moutons et nous méritons cela", lâche F. Rodi.

UNE RÉMUNÉRATION MENSUELLE DE 11 704 EUROS

Selon les médias, ces privilèges s'élèvent à plusieurs millions d'euros par an : voitures avec chauffeur, billets d'avion et de train, tickets de cinéma ou de théâtre, rabais au restaurant ou sur les frais de santé... Et la rémunération moyenne des parlementaires est de 11 704 euros par mois en Italie, soit deux fois plus que la moyenne européenne.

Pour Sergio Rizzo, auteur de La Caste, un best-seller sur les privilèges des parlementaires, les Italiens sont furieux car "dans un moment difficile sur le plan financier, les politiciens n'ont pas été trop durs avec leurs privilèges". Ils devraient "être attentifs à ce qui se passe sur Internet car c'est vraiment inquiétant", souligne-t-il.

Le chef du gouvernement, Silvio Berlusconi, n'a pas réagi directement aux critiques contre la "caste".
Le chef du gouvernement, Silvio Berlusconi, n'a pas réagi directement aux critiques contre la "caste".REUTERS/STRINGER/ITALY

Le plan d'austérité voté la semaine dernière prévoit une diminution du recours aux voitures de fonction et aux avions d'Etat et une baisse des retraites des parlementaires de plus de 90 000 euros bruts par an, comme pour les autres Italiens. Un projet de réforme réduisant le nombre de parlementaires doit par ailleurs être examiné vendredi en conseil des ministres.

En revanche, la réduction des salaires des politiciens au niveau moyen européen a été renvoyée après les prochaines élections, en 2013.

Le chef du gouvernement, Silvio Berlusconi, troisième homme le plus riche du pays, qui a fait sa carrière sur son image d'homme politique non conforme, n'a pas réagi directement aux critiques contre la "caste". Mais au sein de l'opposition et des milieux d'affaires, les appels se multiplient en faveur d'une véritable réduction de ces privilèges. "Il est inacceptable que tout le monde fasse des sacrifices sauf les politiques", a dénoncé la "patronne des patrons", Emma Marcegaglia.

La presse mondiale en parle

Italian MPs' salaries to be cut after public outcry in the wake of austerity measures (Mirror - UK)
http://www.mirror.co.uk/news/top-stories/2011/07/22/italian-mps-salaries-to-be-cut-after-public-outcry-in-the-wake-of-austerity-measures-115875-23287924/

Italian insider threatens Europe's greatest MPs' expenses scandal  (the indipendent - UK)http://www.independent.co.uk/news/world/europe/italian-insider-threatens-europes-greatest-mps-expenses-scandal-2315899.html

Italian MPs sent themselves bogus death threats to qualify for protection (Daily Telegraph - UK)
http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/europe/italy/8652767/Italian-MPs-sent-themselves-bogus-death-threats-to-qualify-for-protection.html


Fenômeno de audiência em rede social italiana expõe os políticos (Correio - Brasil)http://correiodobrasil.com.br/fenomeno-de-audiencia-em-rede-social-italiana-expoe-os-politicos/270767/

Politicians avoid austerity, Italy enraged (Associated Press - USA)http://news.yahoo.com/politicians-avoid-austerity-italy-enraged-102346497.html

Perkbuster' slams Italian MPs (NZ Herald - Nuova Zelanda)http://www.nzherald.co.nz/world/news/article.cfm?c_id=2&objectid=10739599&ref=rss

Un topo en el Parlamento italiano denuncia en Facebook privilegios y despilfarro (Lavanguardia - ES)http://www.lavanguardia.com/internacional/20110719/54187616675/un-topo-en-el-parlamento-italiano-denuncia-en-facebook-privilegios-y-despilfarro.html

Italien: Privilegien-Blog wird zum Renner (Eurones - DE)http://de.euronews.net/2011/07/21/italien-privilegien-blog-wird-zum-renner/

Spider Truman, o bufo italiano que pôs o Parlamento em alvoroço (Publico - PT)
http://www.publico.pt/Mundo/spider-truman-o-bufo-italiano-que-pos-o-parlamento-em-alvoroco_1503853

18 Milliarden Euro für Dienstwagen (Berner Zeitung - CH)http://www.bernerzeitung.ch/ausland/europa/18-Milliarden-Euro-fuer-Dienstwagen/story/25696901

Καταχρήσεις βουλευτών αποκαλύπτει πρώην υπάλληλος της βουλής στην Ιταλία  (Otenet - Gr)http://www.otenet.gr/portal/portal/info/news/worldnews?media-type=html&user=anon&js_panename=worldnews&action=portlets.PsmlPortletAction&eventsubmit_doview=2993971

Volée de bois vert contre les abus des parlementaires italiens (Reuters - Fr)http://maghreb.msn.com/Actualites/Monde/Reuters/2011/July/7636809.aspx

Scandal over MP perks angers austerity-hit Italy (AFP - Usa)
http://news.yahoo.com/scandal-over-mp-perks-angers-austerity-hit-italy-043104538.html

Spider Truman : un Wikileaks italien qui dézingue la caste politique (Eitb - Fr)
http://www.eitb.com/infos/europe/detail/704383/spider-truman--wikileaks-italien-qui-dezingue-caste-politique/

vendredi 17 juin 2011

Une brebis clandestine à Lampedusa

par Annamaria Rivera, 16/6/2011. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
 
Il y avait aussi une brebis, avec les dix-neuf Tunisiens, dont six femmes et un enfant, débarqués à l’aube  à Lampedusa il y a quelques jours. On ignore si le doux animal avait été embarqué pour nourrir le petit pendant la traversée ou seulement comme souvenir du pays, comme l’auraient déclaré les Tunisiens. Il y a une troisième hypothèse que personne n’a avancée : que la brebis ait été destinée à être sacrifiée pour l’Aïd, la fête du sacrifice, justement.
 
Quoiqu’il en soit, il y a quelque chose d’évangélique dans cette image d’une petite communauté voguant sur les eaux de la Méditerranée avec un enfant et une brebis. C’est une parabole vivante qui met à nu l’absurdité des règlements qui prétendent enfermer les êtres humains à l’intérieur de clôtures nationales.  Alors que ce sont des raisons existentielles premières  qui poussent les gens vers un ailleurs pour se mettre à l’abri ou pour trouver un destin meilleur, ou « simplement » pour conquérir la liberté, dont celle de mouvement, conquise par une révolution.
 
 
Une fois arrivés à Lampedusa, les douze Tunisiens, les six Tunisiennes et l’enfant sont tous devenus nuda vita (vie nue*), comme la brebis, se retrouvant exposés à l’arbitraire de pouvoirs qui ont décidé de manière préventive qu’ils n’ont pas le droit d’avoir des droits.

Nous savons quel sort attend les Tunisiens humains : ils sont arrivés après le 5 avril, ils sont donc clandestins, passibles d’expulsion, précédée d’une période variable d’emprisonnement, d’arbitraire et de vexations. Après un séjour dans l’île, dans ce foutoir qu’on ose appeler centre d’accueil, ils seront déportés dans quelques camps défendus par des grilles et des barbelés en attendant d’être rapatriés. Peut-être tenteront-ils de s’enfuir, peut-être protesteront-ils contre les mauvais traitements, peut-être goûteront-ils aux matraques et lacrymos des forces de l’ordre.
 
La brebis extracommunautaire**, en revanche, a été immédiatement abattue, sans aucune hésitation. Les protestations des amis des bêtes ont été vaines. Les gazettes rapportent que « le protocole prévoit dans de tels cas l’abattage de l’animal après les analyses d’usage et la désinfection ». Notez ce langage : il n’est pas différent de celui qui est utilisé pour les humains, tout aussi clandestins que la brebis : »Les extracommunautaires de nationalité tunisienne…dans l’attente des décisions des autorités…après les vérifications d’usage… »
 
 Je ne sais pas si notre gentille brebis, amenée à émigrer clandestinement, avait un nom. Maintenant qu’elle a rejoint cette autre dimension dans laquelle plus personne, ni animal ni humain, ne peut être sacrifié, donnons-lui un nom pour l’honorer. Appelons-la Karima, Généreuse en arabe. Ce nom lui convient, qu’elle ait vraiment sauvé, grâce à son lait, la vie d’un bambin, qu’elle se soit prêtée à faire office de souvenir vivant du pays, ou, à son corps défendant, de bouc émissaire au sens propre (c’est ainsi que s’appelle aussi un personnage de mon roman Spelix. Storia di gatti, di stranieri e di un delitto[Spelix, Histoire de chats, d’étrangers et d’un délit], qui n’est pas une brebis, mais est également tunisienne : une coiffeuse tout aussi douce et généreuse).
 
Karima est emblématique de la hiérarchie de la domination : nous sommes tous sacrifiables à partir du moment où l’on a décidé que les animaux sont sacrifiables ; nous sommes tous marchandisables à partir du moment où l’on a décidé que les non-humains le sont. Dans la hiérarchie de la domination, elle occupait le dernier degré. La petite communauté tunisienne arrivée par la mer, qui avait exercé son pouvoir sur la brebis, s’est trouvée à son tour exposée à l’arbitraire du pouvoir.
 
Karima est non seulement l’emblème de la générosité et de la douceur, mais aussi du vivant sans défense et sacrifiable, que le sacrifice s’accomplisse sous forme de mise à mort ou d’expulsion, c’est-à-dire d’anéantissement d’un projet de délivrance.
 
Nous devrions faire quelque chose pour qu’il soit consenti à cet enfant et aux siens, arrivés sur les rives de l’espoir de manière aventureuse, de chercher un avenir meilleur sur ces rives.
 
NdT
* Vita nuda : concept de Walter Benjamin dans sa Critique de la violence, repris par Giorgio Agamben dans Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue. Les deux philosophes s’interrogent sur la sacralisation de la vie humaine dans les sociétés modernes, suspectée de servir de substitut à la croyance perdue en Dieu. Le caractère sacré de la vie - présenté aujourd'hui comme un droit universel - n'est qu'un assujettissement radical de l'humain à un souverain pouvoir de mort. Cette origine s'est actualisée avec une brutalité et une clarté inouïe dans la politique nazie. Selon Agamben, la vie nue est "l'objet d'une violence qui excède autant la sphère du droit que celle du sacrifice". Ainsi, le sacré est ramené dans la sphère biopolitique (néologisme créé en 1974 par Michel Foucault pour identifier une forme d'exercice du pouvoir qui porte, non plus sur les territoires mais sur la vie des gens, sur des populations, le biopouvoir).

** Traduction littérale du curieux terme italien désignant les ressortissants de pays n’appartenant pas à la « communauté », autrement dit l’Union européenne.

mardi 14 juin 2011

Une deuxième baffe pour Berlusconi

par Gorka Larrabeiti , 14/6/2011. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Les Italiens ont rejeté massivement  le retour  à l'énergie nucléaire, la privatisation de l'eau et des services publics et l'empêchement de juger  Berlusconi et ses ministres

Grande joie en Italie, hier, quand il est apparu que le quota requis (50% plus un des électeurs inscrits) était atteint   pour valider les résultats  des quatre référendums abrogatifs  sur la gestion des services publics (eau, transports, déchets), les taux de service de l'eau, l'énergie nucléaire et les entraves légales à la possibilité de  juger le Président et les membres du  Conseil des ministres. Environ 95% des 27.500.000 électeurs  (55% du total) qui s'étaient rendus aux urnes ont voté quatre fois oui1. Un résultat  écrasant.

Il est très difficile d'atteindre le quota  lors d'un référendum abrogatif. Cela faisait 15 ans que cela ne s’était pas passé.  On dit que Fukushima a été la clé qui explique l'énorme participation des électeurs. On dit  aussi qu’il s’est agi d’un vote politique contre Berlusconi. En deux semaines, Il  Cavaliere a essuyé deux défaites électorales spectaculaires. Tout d'abord, lors des élections locales quand il a perdu des villes symboliques comme Milan et Naples. Et voilà que les Italiens lui désobéissent en masse en allant aux urnes alors qu’il les avait invités «aller à la plage » dimanche. Les ruses de Berlusconi  pour que la participation aux référendums n’atteigne pas le quota requis n’ont servi à rien. «Nous en avons marre de prendre des baffes. Maintenant, c’est nous qui allons dicter  l'ordre du jour », a averti Roberto Calderoli, ministre de la Ligue du Nord, le parti sans lequel  Berlusconii ne pourrait pas continuer à gouverner. Le gouvernement Berlusconi est chancelant, et, logiquement, les partis d'opposition exigent en bloc la démission de l'actuel président du Conseil et la convocation immédiate d’élections politiques.


Mais la signification de cette victoire va au-delà de l’immédiateté et de l’actualité  politiques de la baffe à Berlusconi ou ou du déclin du berlusconisme, et cela  pour deux raisons. Premièrement, parce que c'est un triomphe d'un référendum promu par le bas, sans autre moyen que la mobilisation populaire dans les réseaux sociaux et dans les rues. Il est vrai que le parti  Italie des Valeurs s’était fait le promoteur de la collecte des signatures nécessaires pour obtenir un référendum, mais ce sont  les mouvement pour l'eau publique et contre l'énergie nucléaire qui se sont mobilisés les premiers. Deuxièmement, parce que ce qui était en jeu, à savoir l'eau, l'énergie, l'environnement et la justice sont des biens publics qui appartiennent à tout le monde car ils ne sont à personne, et une majorité transversale a décidé qu’ils devaient le rester. Ce référendum révèle le désir de participer, d’échapper à l'égoïsme, et de revenir au commun. Nichi Vendola, chef de file du parti Gauche, écologie et liberté, (SEL) résume ainsi la situation actuelle: «Aujourd'hui, c’est l'Italie des biens communs qui gagne et celle des lobbys qui perd .»
 
Selon Giuseppe di Rita (2), président de CENSIS (Centre d'Études en Investissement Social), une fondation qui publie un rapport annuel socio-économique sur l'Etat italien, 'un cycle politique fondé sur la subjectivité qui a commencé dans les années 60 et a atteint son apogée avec Berlusconi est en train de se refermer. Un cycle qui a produit un «malaise social» dans cette dernière phase, parce que la société s’éloigne du modèle  "tout est à moi" et recommence à se réunir, à s’agréger. Le « je », axe du libéralisme qui prétend encore dominer le monde, est en train de cesser d’être le centre du monde car il ne fait que conduire à " des formes d’agressivité diffuse ou automutilante (anorexie, boulimie, consommation de drogues). Et à des situations familiales exaspérante, à des crimes et délits violents."
 
Di Rita dit: «Aujourd'hui, on commence à percevoir que solitude et l'individualisme ne sont pas une aventure de puissance, mais de dépression. Le dérèglement des pulsions est un produit de l'égocentrisme, d’une culture qui fait du moi le principe du monde, et de plus dans la une phase où la reconnaissance sociale se raréfie."
 
Et tandis que Berlusconi, qui a reçu hier Nétanyahou, continuait à faire des blagues sur le Bunga Bunga, pour essayer de détourner l'attention de la défaite et la centrer à nouveau sur sa personne, l'Italie nous a donné une grande joie. L’ère du « moi-moi-moi » prend fin. Le « nous » est de retour.
Notes
1. Pour voir les chiffres exacts
2. Ida Dominijanni, entretien avec Giuseppe di Rita. "Il lento sipario sulla Seconda Repubblica", Il Manifesto, 8-6-2011, p.7.

mardi 5 avril 2011

Appel : Urgence d’un moratoire sur les renvois vers la Tunisie, et d’un accueil digne des Tunisien.ne.s dans l’UE !

http://www.migreurop.org/article1879.html

4 avril 2011 
Depuis deux mois, la Tunisie subit des pressions considérables, notamment de la part de l’Italie, pour renforcer les contrôles à ses frontières et réadmettre ses ressortissants arrivés à Lampedusa. La visite de Silvio Berlusconi ce 4 avril a pour objet d’obtenir des engagements des autorités tunisiennes en ce sens, malgré les appels répétés des organisations de défense des droits des migrants (Migreurop, 22 Février, Mare Nostrum, 2 Mars et REMDH, 23 Mars) et en dépit de la situation exceptionnelle à laquelle le pays doit faire face.
La Tunisie vit des moments historiques et doit relever les défis considérables en termes de construction démocratique. La situation est porteuse d’immenses espoirs mais elle est complexe et rendue particulièrement difficile par la guerre en Libye. La Tunisie a accueilli depuis le début de la crise libyenne plus de 200 000 personnes, soit dix fois plus que l’Italie. Si la majorité des personnes arrivées en Tunisie ont pu être rapatriées vers leur pays d’origine, des milliers d’entre elles sont toujours bloquées dans les campements à la frontière, ne pouvant rejoindre leur pays en guerre, comme c’est le cas pour la Côte d’Ivoire, Érythrée et la Somalie.
Il est hypocrite et immoral de la part de l’UE de se réjouir de la révolution en Tunisie tout en exigeant que celle-ci continue, au nom de la supposée nécessité de protéger l’Europe d’un « déferlement migratoire », à jouer le rôle de garde frontière, comme du temps de la dictature de Ben Ali. Il est urgent au contraire de prendre acte des changements démocratiques et de reconstruire les relations entre l’UE et la Tunisie sur des bases équitables et transparentes. Les États européens ne peuvent pas répondre au processus démocratique en cours par une politique répressive à l’égard des migrant.es, en faisant peser la menace d’un renvoi collectif.
Non seulement cette menace doit être levée, mais les États de l’UE ont la responsabilité d’accueillir dignement celles et ceux qui sont arrivé.e.s en Europe ces dernières semaines. Depuis plus d’un mois, l’arbitraire et l’incohérence caractérisent la gestion de la situation par le gouvernement italien. Le traitement qui est réservé aux Tunisien.n.es dans certains centres de rétention en Italie, la chasse aux migrants dans le sud de la France et le jeu de « ping-pong » dont d’autres sont l’objet à la frontière franco-italienne sont inacceptables.
Il est enfin inadmissible que l’Union Européenne laisse à la Tunisie la seule responsabilité de l’accueil des personnes fuyant la Libye et qui n’ont pas la possibilité de rentrer dans leur pays. L’Union Européenne a le devoir de se montrer à la hauteur de la situation, en prenant exemple sur l’accueil offert par la Tunisie à toutes les personnes fuyant la Libye.
Une situation exceptionnelle appelle des mesures exceptionnelles, et l’UE dispose de tous les outils juridiques et politiques pour y faire face. Les États membres doivent sans plus attendre prendre leurs responsabilités et :
• Déclarer un moratoire immédiat sur les renvois de Tunisien.e.s en Tunisie ;
• Accorder l’admission exceptionnelle au séjour des Tunisiens déjà arrivés en France et en Italie
• Garantir l’accès au territoire européen aux personnes en quête de protection et s’abstenir de toute mesure ou accord qui pourraient l’entraver ;
• Mettre en œuvre le dispositif permettant d’accorder la protection temporaire prévue par la directive du 20 juillet 2001 à tou.te.s celles et ceux qui peuvent s’en prévaloir ;
• Accueillir, dans le cadre de la réinstallation, les réfugié.e.s présent.e.s à la frontière tuniso-libyenne qui le souhaitent ;
• Offrir l’asile ou une protection à toutes les personnes qui ne peuvent être rapatriées du fait de la situation dans leur pays d’origine.
A court terme, il importe de mettre en place un programme européen d’aide et de coopération avec la Tunisie qui permette à ses ressortissant.es d’entrer régulièrement dans les États membres pour y travailler ou y faire des études.
Signataires : ABCDS (Ma), ACORT (F), APDHA (ES), ARCI (I), ASGI (I), ATMF (F), CIRE (B), FTCR (F), GADEM (Ma), GISTI (F), La Cimade (F), Migreurop, LDH (B), SOS Racismo (Es)

lundi 4 avril 2011

Comment Berlusconi entend-il "convaincre, voire contraindre" la Tunisie ? En la padanisant ? En la transformant en terrain de golf ?

Silvio Berlusconi se rend aujourd'hui 4 avril à Tunis pour "examiner avec le gouvernement provisoire le dossier de l'émigration clandestine". Son ministre  de l'Intérieur, membre de la Ligue du nord, Roberto Maroni a déclaré  que Rome attendait deux choses de Tunis: ''Les rapatriements et le blocage des départs'' depuis les côtes tunisiennes. ''Nous irons à Tunis pour convaincre, voire contraindre la Tunisie à maintenir les engagements pris'' notamment pour dissuader les candidats à l'émigration de partir, a ajouté Maroni. Comment Berlusconi va-t-il "convaincre, voire contraindre" le gouvernement tunisien de prendre des mesures policières pour bloquer les départs ? Va-t-il menacer de bombardements ? Ou bien va-t-il se rallier à la proposition surréaliste faite par François Fillon de proposer " l'association à l'Union européenne en échange d'un certain nombre d'engagements, dont celui de reprendre sur son territoire ses clandestins''? À notre connaissance, la Tunisie est déjà associée à l'UE depuis 1995. Peut-être Fillon l'ignore-t-il ? Pour revenir à Berlusconi, il est allé faire le pitre à Lampedusa il y a quelques jours et s'y est livré à une des clowneries dont il est le spécialiste : il a promis de faire dégager en quelques jours tous les migrants arrivés par bateaux ces derniers jours, il a annoncé qu'il allait faire construire un...golf sur l'île, où, a-t-il révélé, il vient d'acheter une villa et, last but not least, il a promis de "proposer la candidature de Lampedusa au...Prix Nobel de la Paix" !!! Bref, du grand n'importe quoi. Lisez l'article de la chercheuse et militante italienne Annamaria Rivera sur l'Italie padanisée.

Serguéï Tunin, Russie
Lampedusa: les barbelés de notre médiocrité 
par Annamaria Rivera, Liberazione, 3/4/2011. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Original :
Lampedusa: I fili spinati della nostra mediocrità

Face à l’exode, tout à fait prévisible, de quelques milliers de migrants et de réfugiés, on ne pourrait imaginer de farce plus indigne que celle qui se joue dans le malheureux pays dans lequel il nous est échu de vivre, désormais padanisé* du Nord au Sud, à quelques exceptions près.
Et le contraste est strident entre la noblesse du printemps arabe et la misère des réponses italouillardes** à l’issue escomptée et secondaire de cet extraordinaire tournant historique : rien que chaos, déshumanisation, alarmisme social, compétition entre égoïsmes institutionnels, camps de concentration, barbelés, menaces de rapatriements collectifs, patrouilles “spontanées” et chasse aux fugitifs jusque dans les hospitalières Pouilles.
La jeune taupe a bien creusé : le mélange monstrueux de liguisme nazi, de cynisme individualiste de propriétaires, de provincialisme pingre et inconscient dessine aujourd’hui le portrait le plus fidèle de la nation italienne.
Nous sommes le pays qui est incapable – ou refuse – de contraindre à la démission son médiocre despote, camarade de goûter et de bunga-bunga***des tyrans renversés par les révoltes : un homme qui, après l’apocalypse japonaise, a eu le culot de qualifier l’arrivée de réfugiés de “tsunami humain”. Et il est donc cohérent que nous en exprimions au niveau institutionnel et social les attitudes, les tics, les sautes d’humeur indécentes.

Chappatte, Le Temps (Genève), 31/3/2011
À l’opposé - et ce n’est pas un hasard – l’héroïsme et la générosité collectifs qui ont guidé le soulèvement tunisien se sont reflétés dans la solidarité, l’altruisme, le naturel serein avec lesquels les populations très pauvres des villages frontaliers – et les autorités tunsiennes elles-mêmes – ont accueilli presque 150 000 réfugiés arrivés de Libye : cela, dans un pays d’à peine 10 millions et demi d’habitants, se trouvant dans une phase très difficile de transition politique, sociale et économique.
Chez nous – un pays de plus de 60 millions d’habitants – il a suffi de 20 000 arrivées pour entraîner le cycle pervers et crapuleux dont nous avons parlé, qui va de l’impéritie et du chaos à leur instrumentalisation alarmiste, du malaise et du rejet populaires aux renvois de balles entre institutions. Il faut ajouter que c’est seulement en apparence que la France est à peine moins dégoûtante, qui, à Vintimille, renvoie les Tunisiens vers l’Italie : pour retrouver leur honneur perdu - si l’on ose dire – Sarkozy & Co., eux aussi anciens camarades de goûter de Kadhafi et grands protecteurs de Ben Ali, préfèrent les bombardements “humanitaires” à l’accueil et à la solidarité.
Et pourtant il n’y a dans toute cette situation aucun lien objectif, mais plutôt des volontés perverses et des inaptitudes subjectives. Pour ne parler que du niveau institutionnel, il suffirait, pour garantir aux migrants un traitement digne d’un pays civilisé, de réaliser un plan d’accueil diffus, organisé en petits groupes, et surtout édicter un décret sur la protection temporaire, parfaitement possible selon les lois et règlements actuels. Cela permettrait entre autres aux migrants de transiter dans les pays européens et de rejoindre la France et l’Allemagne, c’est-à-dire leurs objectifs réels, contournant ainsi le “bouchon” de Vintimille. C’est ce que demande la myriade d’associations de défense des droits des migrants, à commencer par l’ARCI.
Le Parti démocratique évoque lui aussi la protection temporaire, mais de manière passablement plus ambiguë, car il ne résiste pas à la tentation de demander dans le même souffle un “accord avec la Tunisie pour gérer l’arrêt des arrivées et la programmation des rapatriements”. Peut-être les « démocrates » ignorent-ils qu’ainsi ils trahissent la volonté et l’esprit du printemps arabe, dont la déclaration récente du Forum économique et social tunisien est un exemple. Le Forum demande à son propre gouvernement l’exact contraire : de refuser “la demande des autorités italiennes concernant un rapatriement de masse obligatoire des émigrés” et ”l’interruption de l’application des accords sur les questions migratoires, passés avec l’ex-dictature”.
Mais les nôtres sont durs de la feuille. Ils n’ont pas encore compris que la liberté pour laquelle les jeunes Tunisiens et Égyptiens, peut-être aussi Libyens, ont lutté et luttent, c’est aussi la liberté de mouvement. Les jeunes révoltés qui ont expérimenté virtuellement le droit à la mobilité – avec les blogs, Facebook et autres réseaux sociaux – et qui donc se sentent déjà partie prenante d’une communauté globale sans frontières, n’acceptent plus (en admettant qu’ils l’aient jamais accepté) d’être confinés à l’intérieur des enceintes nationales. Par leurs révolutions ils ont déclarés faire partie d’au moins une région euro-méditerranéenne.
Certes les raisons qui les poussent à risquer leur vie en embarquant sur les habituelles charrettes de la mer sont aussi multiples que leurs biographies individuelles. Pour beaucoup de jeunes prolétaires tunisiens, la transition, avec l’effondrement du secteur touristique et de tout le secteur informel induit, signifie perte de travail et de revenu, impossibilité de continuer à faire vivre leur famille. Pour d’autres, cette transition, avec le relâchement de la surveillance policière, représente l’occasion de réaliser enfin un projet de migration qu’ils avaient dans le tiroir. Pour beaucoup d’entre eux, partir, aller voir ce qu’il y a sur l’autre rive, est simplement le corollaire de la liberté conquise par le soulèvement.
Penser qu’on peut contraindre de telles aspirations entre les barbelés de notre médiocrité fainéante et devenue méchante, de notre égoïsme incapable et provincial, est pure sottise car cela va dans la direction opposée à celle des désirs collectifs des autres et du mouvement historique.
Dès maintenant, des brèches et des voies de fuite s’ouvrent dans les clôtures de barbelés. Et à propos : pourquoi est-ce que nous, les vrais “hommes et femmes de bonne volonté”, ne nous armons pas de cisailles - des vraies, pas des symboliques - pour encourager le cours de l’histoire ?
 Ndt
*Padanisé : néologisme formé à partir du mot Padania, la chimérique république virtuelle de la région du Pô inventée par la Ligue du Nord. Une version post-moderne de l'esprit de clocher et du “maître chez soi”.
**Italouillardes : néologisme du traducteur, formé à partir de franchouillard et de trouillard, pour rendre l’italien italiche.
*** Bunga-bunga : Terme inspiré à Berlusconi par Kadhafi pour désigner ses orgies.

 
 

mercredi 16 février 2011

L'Italie de Silvio Berlusconi est du mauvais côté de l’histoire-Il y a une Italie meilleure : la gauche doit fournir une alternative

par Nichi Vendola, 14/2/2011. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Original: Silvio Berlusconi's Italy is on the wrong side of history
 Italiano
Dimanche, les Italiens sont descendus dans la rue pour défendre la dignité de femmes contre le mélange vulgaire de sexisme et de machisme illustré par les mots et les actions non seulement de leur Premier ministre Silvio Berlusconi, mais aussi par la philosophie envahissante qui est devenue contagieuse sous le "berlusconisme". J'étais fier de me compter parmi les femmes et les hommes qui ont montré qu’ils et elles comprenaient  que le combat contre l'archétype de l’omnipotence mâle incarné par Berlusconi est un acte politique.
Il y a une Italie meilleure que celle que les observateurs étrangers ont imaginée, en s’émerveillant de la popularité de Berlusconi et de sa résilience malgré ses scandales sexuels multiples. C'est l'Italie qui n'a jamais été séduite par lui.

Milan, 13 février : "La dignité des femmes est la dignité d'une nation"

Aujourd'hui le Premier ministre est accusé d’avoir recouru à des prostituées mineures et d'avoir abusé de son pouvoir pour couvrir ce  crime.
Alors que le spectacle de sa dépravation privée se déploie dans les médias, il est impénitent et insulte les juges qui enquêtent sur lui et son entourage. Ses alliés politiques le soutiennent fermement. Les enquêteurs, disent-ils, violent sa vie privée.


"Je suis la nièce d'Obama - Téléphone à l'ambassade américaine" (allusion au fameux "Ruby est la nièce de Moubarak" de Berlusconi pour faire libérer sa protégée, interpellée pour vol)
C'est n’est pas seulement une affaire de sexe. C'est une nouvelle indication de ce que Berlusconi et une bonne partie de la classe politique italienne de droite pensent des femmes et de la loi. Dans la vision du monde promue par le berlusconisme, toutes deux ont été réifiées comme propriété privée de ceux qui ont de l'argent et du pouvoir.

"Ma génération n'a rien à apprendre de ton langage despotique et médiéval. Tu n'es que l'antithèse de nos valeurs...Démission !!!"
Le berlusconisme est une plaie pour  la société italienne. Au lieu de la solidarité, il propose un faux  individualisme. Au lieu du travail dur et du professionnalisme, il dit aux jeunes gens qu'ils peuvent s’enrichir rapidement  en utilisant la ruse, la fraude et leur propre corps. Le vrai scandale est qu'une génération entière, lorsqu’elle cherche à imaginer son avenir, n’a devant les yeux que le modèle de dégradation morale offert par les leaders.

"Veronica (ancienne femme de Berlusconi, qui a divorcé de lui) est libre. maintenant, c'est notre tour !"
Berlusconi et ses alliés s’appellent eux-mêmes libéraux, mais ce mot a besoin d’être traduit pour les lecteurs. Dans la langue du berlusconisme, il signifie que les élites politiques s'approprient la richesse publique italienne pour un usage privé. Ce qu'ils ne peuvent pas utiliser, ils le laissent pourrir. Naples, une de nos villes les plus belles, avec 3 000 ans d'histoire, est dans les cordes.
Et la reconstruction d'Haïti procède sans doute à un rythme plus rapide que celle de L'Aquila, une ville médiévale durement frappée par un séisme il y a deux ans.
Nous demandons-nous même pourquoi Berlusconi et ses ministres économiques ont été pris au dépourvu par la suggestion que Fiat déplace son siège social aux USA ? Ils n'ont pas de politique pour l'industrie stagnante de l'Italie, parce qu'ils n'ont pas du tout fait de la protection des emplois d'Italiens travaillant dur une priorité.
Sergio Marchionne, le PDG de Fiat, a forcé ses travailleurs à faire des concessions importantes, en menaçant d'investir ailleurs. J’ai été aux côtés du syndicat des métallos, qui a rejeté ses propositions, non parce que je me suis opposé aux négociations, mais parce que j'ai vu que son but était tactique, sans plan à long terme de développement en Italie. Aujourd'hui Marchionne prouve que nos hypothèses étaient fondées  et que le pays risque de perdre son plus grand employeur privé.

 
Ce gouvernement n'est pas seulement désastreux pour l'Italie, il est mauvais pour le monde. Nous sommes un pays clé en Méditerranée et n'avons jamais auparavant été appelés avec une telle urgence à  jouer un rôle dans cette région. Alors que la demande de démocratie et de justice venant de Tunisie, d'Égypte et d'Albanie est devenue irrépressible, l'Italie se trouve du mauvais côté de l'histoire.
  
Berlusconi ne s'est pas allié avec ces citoyens se battant pour la démocratie, mais avec le seul homme fort de la région qui pour l'instant n’a pas été ébranlé par la révolte : Mouammar Kadhafi le Libyen. Avec Berlusconi, l'Union Européenne ne peut pas compter sur l'Italie pour mener une politique étrangère innovatrice affrontant  la nouvelle réalité en Méditerranée. Notre pays est plein d'énergie créatrice, mais ses institutions font preuve d’une grande pauvreté d'idées à un moment historique crucial. Il est  temps de changer de voie.
Comment en sommes-nous arrivés là ? La responsabilité retombe aussi sur la gauche. Nous nous sommes  endormis au volant pendant que Berlusconi et ses stations de télévision transformaient l'Italie. Aujourd'hui, des principes importants de notre constitution très progressiste sont attaqués, de l’égalité devant la loi à la liberté d’expression et  à la responsabilité sociale du secteur privé.

"Et moi, je suis le neveu d'Obama !"
C'est la raison laquelle une gauche rajeunie ne peut pas être un simple mélange de radicaux et de réformistes, prêts à transiger avec la droite de crainte d’effrayer le centre. Croire  que cette sorte de realpolitik nous fera  gagner les  élections est une illusion.
La gauche italienne a besoin de fournir une narration alternative au berlusconisme. Cela signifie à la fois un programme politique crédible, affrontant les questions de moralité, des emplois, de l’immigration et d’une économie durable, et un nouveau leadership. Discutons de ce que nous voulons pour l'Italie.
Choisissons qui interprétera le mieux les souhaits des Italiens, qui sont beaucoup plus élevés que la vulgarité offerte par l’actuel gouvernement.  Je suis prêt à relever ce défi.

lundi 20 septembre 2010

Chronique d’un voyage en Vitellonia

Que dire d’un pays qui abrite le QG de l’Église apostolique romaine et où les cathédrales sont à entrée payante ?
Que dire d’un pays qui abrite le plus grand évadé fiscal d’Europe ?
Que dire d’un pays où les fascistes d’hier sont désormais des démocrates postfascistes et où les communistes d’hier sont des démocrates postcommunistes ?
Que dire d’un pays, où désormais, le vin rouge et la pasta sont biologiques, les pizzas sont durables et soutenables  et les mandolines biodégradables ?
Que dire d’un pays dont le ministre de l’Intérieur a inventé la possibilité d’expulser les étrangers – à commencer par les Rroms - vivant à la charge de l’État ?
Que dire d’un pays en forme de botte que son gouvernement est acharné à détricoter comme une chaussette en commençant par le haut (la Lombardie), défaisant ce que Garibaldi, le Héros des Deux-Mondes, avait tricoté en commençant par le bas (la Sicile) ?
Italie malade (magnablog)

Je reviens d’un périple de quatre semaines à travers la moitié du Pays des veaux* et je voudrais essayer de partager des impressions et des constats en formes d’interrogations sur ce pays énigmatique, miroir grossissant de toutes les maladies qui frappent l’Europe, dont j’ai traversé à petites étapes une quinzaine de villes, de Gênes et Turin à Florence et Ancône, et d’innombrables villages.
Silence et propreté
Premier constat en revenant dans ce pays où je n’avais pas remis les pieds depuis 14 ans : l’Italie est devenue silencieuse et propre. Les Italiens criaient, désormais ils chuchotent, ils murmurent ou se taisent. Apparemment, on les a réduits au silence. Ils utilisent maintenant des poubelles de cinq couleurs différentes, destinées à la collecte différenciée des ordures. Les centres-villes élargis sont d’une propreté et d’un luxe suspects. Ils ont été définitivement nettoyés de tout élément populaire et totalement gentryfiés. N’y vivent plus que des classes moyennes de la couche supérieure et les seuls éléments populaires sont leur domesticité : femmes de ménage, cuisinières et garde-malades philippines, salvadoriennes, somaliennes ou érythréennes. Les petites trattorie alla buona (restaurants à la bonne franquette) d’antan ont été remplacées ou sont devenues des restaus branchés et chers. « C’est votre faute, vous les touristes », m’a dit un vieux boucher dont la boutique survit miraculeusement dans le vieux centre de Gênes. Et désormais, on trouve même (horresco referens) des distributeurs automatiques de pizzas, une véritable hérésie. Il ne reste plus aux pauvres qu’à aller s’enfiler un kebab chez l’Indien, le Turc ou le Bangladeshi du coin, avec parfois de bonnes surprises, comme celle-ci, à Pise, indice d’une créativité certaine :
"Menu du jour : frites kebab fast food japonais et indien". Photo FG
En revanche, sur les murs de ces villes, on ne voit plus aucun graffiti de contestation politique de gauche, à quelques rares exceptions près. Les graffitis qui dominent sont ceux des « ultras » - les supporters de foot fascisants – ou les déclarations d’amour de « Lino » à « Paola ». Voici un des rares graffitis contestataires que j’ai pu trouver, à  Gênes :




La Lega, c'est la Ligue du Nord, d'Umberto Bossi. Écrit en tout petit à droite : "Flics assassins, on vous balancera dans les égouts". Photo FG
 

Sur les murs d'Ancône, les supporters proclament qu'être "ultra", c'est un "style de vie". Photo FG

Money, money, money
Tout est bon désormais pour faire du fric. Dans la gare ferroviaire de Florence, il n’y a plus un seul siège pour s’asseoir gratuitement en attendant son train. Et la salle d’attente est devenue un…magasin de chaussures. Autrement dit, les chemins de fer de l’État – qui restent une entreprise publique, même s’ils sont devenus une société par actions – louent une salle d’attente à un marchand de godasses. Ce n’est pas la seule surprise qui vous attend dans la ville des Médicis, capitale éphémère de l’Italie (1865-1871). La Galerie des Offices, un des plus célèbres musées du monde, est non seulement à entrée payante, mais aussi à sortie payante : après avoir traversé un dédale infernal consacré, sur un inquiétant fond rouge sombre, au Caravage et « Caravagiens », une exposition temporaire faisant suite aux 42 salles de l’exposition permanente, vous croyez avoir atteint la sortie et être sur le point de pouvoir respirer à nouveau. Que nenni ! Commence alors un nouveau dédale de boutiques où on vous propose toutes sortes de marchandises – le merchandising » des musées est devenu un phénomène mondial – et au cas où vous seriez à court de monnaie, un panneau vous indique la présence, dans une salle qui lui est exclusivement consacrée, du Dieu Bancomat, le distributeur automatique d’argent, qui vous attend avec son écran vert. J’ai une suggestion pour les marchands des Offices : il manque à leur assortiment l’essentiel, des préservatifs à l’effigie de la Vénus de Botticelli. Je suis sûr qu’un tel produit ferait un tabac !
Toujours à Florence, l’accès au Duomo, la cathédrale, est désormais payant, comme l’est celui au Duomo de Pise, au Duomo de Milan. J’ignore si l’accès à Saint-Pierre de Rome est encore gratuit, je n’ai pas poussé mon périple jusque-là. Que le gouvernement britannique ait décidé de faire payer l’accès aux messes célébrées par le Pape lors de sa visite en Angleterre obéit donc à une logique cohérente et transfrontalière. Question à 14 € : que signifient les panneaux demandant aux touristes de respecter les fidèles venant dans ces cathédrales pour prier ? Comment distingue-t-on un touriste infidèle d’un touriste ou indigène fidèle ? Les fidèles venus « seulement » prier (c’est ce qu’on est censé faire dans une église) ont-ils le droit d’accéder à ces temples sans bourse délier ? Les queues aux divers Duomi m’ont dissuadé d’avoir la patience d’attendre mon tour pour poser la question à quelque préposé.

Autre moyen de faire de l’argent : les zones bleues. La quasi-totalité des surfaces asphaltées ou pavées, sur lesquelles on ne roule pas, de toutes les villes traversées est recouverte de traits de peinture bleue. Ce sont des emplacements de parking payants. Heureusement, il ne semble pas que les employés municipaux chargés de les surveiller fassent une chasse très acharnée aux mauvais payeurs.

Tout cela est évidemment de la petite bière à côté des gros profiteurs. Ainsi, l’Italie abrite le plus gros « évadé fiscal » connu d’Europe, Alberto Aleotti, 87 ans, patron de l’entreprise pharmaceutique Menarini, qui a soustrait au moins 450 millions d’Euros au fisc italien en les mettant au chaud au Liechtenstein. Un vrai personnage pour Millenium 4, cet Alberto, déjà arrêté en 1994 pour avoir versé un milliard (de lires, « seulement ») à Duilio Poggiolini, vénérable membre de la fameuse loge P2 et directeur général du service pharmaceutique national au ministère de la Santé, pour obtenir une augmentation des prix des produits pharmaceutiques. Poggiolini, l’un des plus grands corrompus de l’histoire mondiale – il fallut 12 heures aux flics perquisitionnant sa villa pour faire le compte des lingots d’or, bijoux, billets de banque et autres pièces d’or qu’il détenait – fit tout de même deux ans de prison avant de bénéficier d’une grâce. Le Florentin Aleotti sortit indemne  de l’opération Mains propres et est, comme de bien entendu, copain comme cochon avec Berlusconi et ses hommes.




"Il est interdit d'acheter de la marchandise fausse et "contrefaite" aux vendeurs abusifs": marché San Lorenzo, Florence. Photo FG.
Vu cumprà
Les Italiens, peuple de commerçants, ont délaissé entièrement le petit commerce ambulant aux vu cumprà** – Sénégalais, Nigérians, Chinois, Marocains – et une bonne partie du petit commerce sédentaire aux immigrés du Bangladesh, du Pakistan et de Chine, se réservant le haut de gamme, essentiellement les boutiques où l’on propose aux touristes des produits de « vrai artisanat italien » (cuir, bois, broderies, crochet, tricot et dentelles) généralement d’excellente qualité et donc chers, et les supermarchés, qui ont poussé comme des champignons à la périphérie des agglomérations, et les outlets, ces magasins d’usine où sont bradés les produits de grandes marques invendus à des prix défiant presque toute concurrence.


Boutique bangladeshie à Comacchio, Romagne. Photo FG.
Les marchands immigrés apparaissent donc comme le fer de lance de la mondialisation capitaliste, une grande partie des produits qu’ils vendent provenant du cheap labor en Chine et ailleurs. Mais tout ne vient pas de Chine et la commerçante chinoise qui vend des jolies robes en coton et en lin sur un marché hebdomadaire s’empresse de répondre à la question : « D’où ça vient ? » : « D’Italie, d’Italie ». Et elle a souvent raison. Comme me le disait un Italien rencontré, « Nous, la Chine, on l’a à domicile ». Ce qui me rappelait le slogan gauchiste de 1970 aux usines Fiat : « Agnelli, l’Indocina, ce l’haï nell’officina » (Agnelli, patron de Fiat, l’Indochine tu l’as dans l’atelier, autrement dit les ouvriers en lutte sont les guérilleros vietnamiens locaux). Mais mon interlocuteur voulait dire par là que les sweat shops continuent à fleurir dans la Péninsule. Il suffit de faire un tour à Prato, la ville de naissance de l’écrivain Malaparte, en Toscane, pour s’en convaincre.


Prato : un pêcheur sur l'Arno et des Chinois en goguette
Cette capitale de l’industrie textile et de la teinturerie italienne est devenue une ville chinoise : « ils » sont partout, non seulement comme ouvriers dans les usines mais dans les conseils d’administration, où les capitaux chinois se sont associés aux capitaux italiens, et donc dans les boutiques de gros et de détail, et dans les rues de la ville. Une bonne partie de ces Chinois ont l’air de paysans fraîchement débarqués de la Chine profonde sans même avoir transité par une grande ville chinoise, mais leurs enfants ont déjà le look de petits clients italiens de MacDo et Reebok, ils sont, comme on dit, « intégrés » (il faudrait plutôt dire « désintégrés »). Et plus d’un Chinois croisé en ville n’avait pas du tout l’air d’un ouvrier exploité, mais plutôt celui d’un technico-commercial très affairé.
Un pays entièrement balisé
Une série de surprises attend le voyageur qui arrive en Italie en voiture, à commencer par les distances kilométriques, qui ne sont généralement pas indiquées sur les panneaux d’autoroutes et sont souvent fantaisistes et contradictoires sur les routes nationales ou provinciales. Ensuite, comme le remarquait un touriste prolétarien français entendu sur une place de marché à Turin : « Les Italiens, ils ont un klaxon coincé dans le c… ». Pour ne pas parler de l’absolue ignorance par les automobilistes italiens du sens universel de la ligne continue blanche, qui de surcroit, en Italie, est double. Il faut donc croire qu’une double ligne continue signifie : « autorisation de doubler ». Cela pour les chauffeurs de quatre-roues. Quant aux conducteurs de deux-roues, ils semblent considérer qu’une double ligne blanche est faite pour être longée sur sa gauche. Ne parlons pas des piétons, qui semblent toujours ignorer la différence entre un trottoir et une chaussée. Bref, même s’ils ont appris à se taire, les Italiens continuent à aimer vivre dangereusement. Ce qui doit expliquer leurs choix électoraux. Des choix bien balisés, à l’image de ce phénomène qui fait battre à l’Italie le record mondial de la signalétique : il n’y a désormais plus une seule église, un seul palais, une seule ruine, dans les villes et jusque dans les moindres villages, qui ne soit signalée par un panneau marron indiquant sa direction. S’y ajoutent, sur les routes provinciales, les panneaux indiquant que l’on se trouve sur la « route des vins du Chianti », la « route des vins et des saveurs », la « route des saveurs et des couleurs », ou encore la « vallée du faucon » (invention récente d’un indigène créatif des Marches). Comble du raffinement, dans les villes touristiques comme Florence, Pise, Ravenne ou Ferrare, la direction de tous les monuments est indiquée à la fois pour les piétons et pour les visiteurs motorisés. Vous n’aurez donc plus aucun prétexte pour vous égarer. En revanche, prenez garde aux panneaux censés indiquer les directions aux automobilistes. Ils sont toujours à droite juste avant le carrefour ou le rond-point, généralement cachés par des branches, et jamais en amont, à gauche, pour être bien visibles, comme presque partout ailleurs.
150 ans, et après
L’Italie unie aura 150 ans en 2011. Le 17 mars 1861, à Turin, le roi de Piémont-Sardaigne se proclame roi d’Italie, au terme des guerres d’indépendance du Risorgimento – la résurrection, la renaissance -, commencé en 1848, qui ont mis à mal les États du Pape, à bas celui des Bourbons (le Royaume des deux-Siciles avec siège à Naples) et chassé les Autrichiens de Lombardie et de Vénétie. Turin est la capitale du nouveau royaume, dont Rome ne deviendra la capitale qu’en 1871, une fois le Pape mis en cage dans son Vatican.

Le principal artisan de cette unité aura été Giuseppe Garibaldi, le Héros des Deux-Mondes, qui aura été en même temps le dindon de la farce. Lui, le républicain socialisant, le patriote éclairé, le disciple militaire de Giuseppe Mazzini, ne saura pas traduire politiquement sa victoire militaire sur les Bourbons, les papistes et les Autrichiens et cèdera la place à Cavour, le « Grand Homme Politique » par excellence, ministre du roi, et porte-parole de la bourgeoisie piémontaise et du Nord.


"Considérant qu'en temps de guerre, il est nécessaire que les pouvoirs civils et militaires soeint concentrés dans les mains d'un seul homme, j'assume au nom de Victor-Emmanuel, roi d'Italie, la dictature en Sicile. Giuseppe Garibaldi. Salerno, 14 mai 1860."
L’épopée de Garibaldi, qui combattit pour la liberté au Brésil, en Uruguay, en Italie et en France, a de quoi enflammer. Sa période la plus glorieuse est celle que l’on est en train de commémorer en Italie : l’Expédition des Mille. Le 6 mai 1860, Garibaldi et ses 1089 volontaires, les Chemises rouges, embarquent sur deux bateaux à Quarto près de Gênes. Le 11 mai, ils débarquent à Marsala, en Sicile. Le 7 septembre, ils entrent dans Naples libérée au terme d’une marche victorieuse émaillée de faits d’armes retentissants. Mais Cavour veille : pas question que Garibaldi proclame une république à Naples. Il envoie donc des troupes piémontaises au Sud pour contenir les éventuelles velléités garibaldiennes de poursuivre sa marche vers Rome et le Nord pour « achever le travail ». En novembre 1860, Garibaldi se soumet au roi et se retire dans l’île de Caprera. Toutes ses tentatives ultérieures de libérer Rome de ce pape Pie IX, dont il avait donné le nom à son âne, ce pape que Garibaldi avait appelé « un mètre cube de fumier », se heurteront à la volonté de Cavour, qui le fera arrêter, et de Napoléon III, qui enverra ses troupes défendre l’État pontifical, au grand dam des républicains italiens, qui étaient généralement d’enthousiastes pro-Français (révolutions de 1789, 1830 et 1848 obligent).

Ravenne. Photo FG.

Il n’existe pas de ville italienne qui n’ait au moins une rue ou une place portant le nom de Garibaldi et il est difficile de compter celles qui ont une statue de lui, quand ce n’est pas trois, comme Gênes. On pourrait donc croire que le héros est une figure incontestée et incontestable de l’histoire italienne. Eh bien, il n’en est rien.
On réécrit l’histoire
Voulant visiter le Musée du Risorgimento à Ravenne, une des villes dont la population participa avec le plus d’enthousiasme aux mouvements révolutionnaires de 1848-1849 puis de 1859-1860, nous trouvons porte close. Une affichette indique qu’il faut ‘adresser à la bibliothèque à côté du musée. Là, un jeune bibliothécaire barbu qui nous demande si « Sarkozy, ça n’est pas mieux que Berlusconi » nous explique que le musée est fermé, vu qu’il a en moyenne 8 visiteurs par mois et nous révèle que Berlusconi a fait supprimer l’enseignement du Risorgimento des écoles publiques élémentaires. Il appelle une de ses collègues, qui nous ouvre le musée, magnifiquement installé dans une église désacralisée, ce qui aurait plu à l’athée anticlérical qu’était Garibaldi. Nous y trouvons de véritables trésors, dont ceux-ci :


"Italie libre. Dieu le veut" : drapeau du Risorgimento. Photo FG.



Une authentique Chemise rouge garibaldienne. Photo FG.
Garibaldi ? Un voleur de chevaux esclavagiste, à la tête d’une conspiration mafieuse ourdie par les infâmes francs-maçons et libéraux et soutenue par la perfide Albion, contre la « vraie Italie », celle des traditions et de l’Église catholique. Le Héros des Deux-Mondes ? Un vulgaire criminel de guerre du niveau de…Pol Pot. Voilà la nouvelle doxa diffusée par Berlusconi et son âme damnée, l’hémiplégique padanien Umberto Bossi, l’homme qui veut dissoudre l’Italie dans un bain d’acide « fédéraliste ». Ces hommes s’appuient sur les travaux d’une « historienne » dont je ne citerai même pas le nom, qui a produit un tissu d’insanités dans deux livres qui font fureur. Et les Lombards de la Ligue du Nord diffusent depuis deux ans ce genre de tracts :



"Mais quel héros ? Dehors ses statues de nos places. Ligue du Nord Padanie".
Le Comité interministériel pour les célébrations du 150ème anniversaire de l’unité italienne (Comitato interministeriale per le celebrazioni del 150° anniversario dell'Unità d'Italia), créé en 2007, est un des legs empoisonnés du gouvernement de « centre-gauche » de Romano Prodi au gouvernement de « centre-droit » de Silvio Berlusconi. En avril dernier, son président, Azeglio Ciampi, ancien président de la République (1999-2006) très proche du Parti démocratique (il est membre honoraire de son comité directeur), a démissionné pour des « raisons d’état-civil » (il a quand même 90 ans) du Comité de parrainage (Comitato dei garanti) chargé de « vérifier et surveiller les initiatives liées aux célébrations de l’unité nationale ». Il a aussitôt été remplacé par Giuliano Amato, autre personnage de « centre-gauche », membre du parti démocratique après avoir été longtemps un cacique du Parti socialiste, quand celui-ci existait encore. D’autres démissions ont suivi, celles de l’écrivaine Dacia Maraini, du juge et constitutionnaliste Gustavo Zagrebelsky, du journaliste et réalisateur Ugo Gregoretti, de la journaliste et essayiste Marta Boneschi et de la journaliste Ludina Barzini. Ceux-ci et celles-ci n’ont pas démissionné pour des raisons d’âge, mais pour des raisons politiques : la dérive « liguiste » imprimée au programme des commémorations. Maraini dit : « On veut faire passer le Risorgimento pour une révolution d’en haut, imposer un révisionnisme de marque liguiste, qui veut laisser dans l’ombre les révoltes populaires, les répressions violentes ». Et elle décrit ainsi le fonctionnement du comité : « Au début, je croyais que ça pourrait fonctionner. Il y avait des centaines de projets de municipalités et d’institutions dont nous devions nous porter garants de la valeur culturelle. Mais quand nous demandions de faire des choix, les réponses étaient vagues. En revanche, nous apprenions l’existence d’autres initiatives qui étaient déjà en cours, dont personne n’avait songé à nous parler. »

L’écrivaine avait essayé de lancer deux propositions, un festival de cinéma sur le Risorgimento, à Turin ou à Rome, et une série d’initiatives sur la langue italienne : « Personne ne m’a répondu. Puis à l’improviste on nous a dit qu’il n’y avait plus une lire, qu’on ne pouvait plus rien faire. On a continué à se rencontrer quand même [au Comité de parrainage, NdA], espérant débloquer la situation, mais ça a été inutile. Dans toutes nos réunions, nous ne sommes parvenus à approuver qu’une seule chose, le dessin avec les trois petits drapeaux qui sera le logo officiel des célébrations ».


Bref, la célébration du 150ème anniversaire de l’unité est loin de se présenter comme un long fleuve tranquille.


Turin, août 2010 : ce violoniste tsigane, ces jeunes précaires zonant devant le Musée du risorgimento en pleine restauration, ce clochard égaré dans une luxueuse galerie marchande, qu'ont-ils à faire de l'Unité italienne, dont l'histoire est évoquée sur de grands panneaux sous les portiques turinois ? Photos FG.

Un postpays qui a besoin d’un nouveau Risorgimento
Tout au long de notre traversée de l’Italie, nous avons vu un peu partout, ces affiches en grand format :


"L'Italie se réunit à Turin. 150 ans en 15 jours. C'est la fête"
Elles appelaient à l’équivalent italien de la Fête de l’Humanité, organisée par le Parti démocratique (PD), l’ancien Parti communiste italien, devenu ensuite Parti démocratique de gauche puis Parti démocratique. S’il continue comme ça, il va bientôt s’appeler Parti tout court, puis…plus rien. Désormais membre de l’Internationale socialiste, ce parti est en train de liquider allègrement tous les acquis du mouvement communiste et ouvrier au nom d’une politique d’ouverture, pour se positionner comme le pivot du « centre-droit », au sein du Nouvel Olivier, en train de se mettre en place dans la perspective d’élections législatives qui ne sauraient tarder, puisque Berlusconi, sur les conseils de Bossi, a viré Fini du gouvernement et se retrouve donc à la tête d’un gouvernement minoritaire.
 Fini, c’est le modèle de Marine Le Pen : en 10 ans, il a réussi à débarrasser son parti de tous ses oripeaux fascistes – il s’appelait le Mouvement social italien avant d’être rebaptisé Alliance nationale – et à se faire adouber par toute la classe politique comme homme d’État. Sa base sociale et électorale étant constituée de fonctionnaires méridionaux attachés au maintien de l’État national, il ne pouvait qu’entrer en collusion avec Bossi et sa bande, qui veulent…qui veulent quoi au juste ? On ne sait pas trop. En tout cas, ils veulent en finir avec l’État national. Berlusconi, après avoir rompu avec fracas avec Bossi dans les années 1995-1998 – ils s’étaient traités mutuellement de noms d’oiseaux – s’est non seulement rabiboché avec lui, mais il le consulte toutes les semaines. Fini, évincé, a tout de suite acquis le statut de victime nationale, et c’est tout juste si le PD ne le soutient pas.
Revenons-en à la Fête de Turin, où nous n’avons pu nous rendre. Ce fut un succès à 95% - 2 millions de visiteurs, 200 000 repas servis, des tonnes de bière et de vin -, à deux incidents près : des trouble-fête, parmi lesquels des membres du parti, ont protesté contre l’invitation faite au Président berlusconien du Sénat et au chef du syndicat démocrate-chrétien CISL à participer à des débats publics. Protestations qui ont provoqué l’ire du chef du PD, Bersani, lequel a présenté des excuses aux invités, jouant les vertus démocratiques outragées.
Dans son grand discours à la fête, qui se présentait comme la fête de lancement de la commémoration de gauche de l’unité italienne, Bersani n’a pas dit un seul mot sur cette unité ou sur Garibaldi. Il s’est contenté de répéter que le PD était un « parti de gouvernement, qui se trouve momentanément dans l’opposition », mais a un programme pour relever l’Italie de la pente sur laquelle elle glisse. Sauf que mon humble impression est que le PD, s’il est fort content d’administrer la plupart des villes italiennes – ce qu’il fait de manière politiquement e écologiquement correcte – n’a pas du tout envie de se retrouver au pouvoir à Rome, à devoir gérer le casino (bordel) italien. La moyenne d’âge de ses troupes est désormais canonique et il n’enthousiasme nullement la jeunesse. Il suffit de s’en convaincre de jeter un coup d’œil aux anciennes Case del Popolo (Maisons du peuple), devenues désormais de simples bars, et à leur clientèle de joueurs de carte, dont la moyenne d’âge tourne autour des 70 ans. Ainsi cette ancienne Maison du peuple de Ravenne, devenu le bar « Cà Rossa » (Maison rouge) :


Le PD se présente implicitement comme le successeur légitime des artisans garibaldiens de l’indépendance et de l’unité italiennes. Il oublie juste que c’est avec des armes et non des mots que Garibaldi a (partiellement) libéré le pays.

Décidément, les postcommunistes pas plus que les postmafieux ou les postfascistes ne semblent en mesure d’enrayer la marche de l’Italie vers un statut de …postpays.
Garibaldi, réveille-toi, ils sont devenus mous !

Le 17 mai 1899, la Société des artisans de Comacchio appose cette plaque en mémoire de Filippo Bellini, un volontaire italien de la brigate de volontaires levée par Riciotti Garibaldi, un des fils du Héros, pour combattre aux côtés des Grecs contre l'Empire ottoman. Bellini faisait partie des Italiens qui se sacrifièrent pour protéger la retraite de l'armée grecque devant l'armée ottomane, à Domokos en Thessalie en 1897. En 1915, de nombreux Garibaldiens s'engageront dans la Légion étrangère française pour combattre l'Allemagne impériale. L'esprit garibaldien n'est jamais mort.

Notes
* Une des étymologies possibles du nom Italia serait le grec Ouitalia, le Pays des veaux. Veau se dit vitello en italien, gros veau, ou vieux veau se dit vitellone (revoir I Vitelloni [traduit par Les Inutiles, 1953], un des films les plus emblématiques de l’Italie de l’après-guerre, sur une bande d’adolescents attardés et désœuvrés à Rimini – ville natale de Mussolini et du réalisateur Fellini – qui, à 30 ans passés, habitent toujours chez leur Mamma et font des 400 coups minables. La figure du vitellone est à ce point installée dans le paysage social de l’Italie berlusconienne du XXIème siècle qu’on pourrait rebaptiser le pays …Vitellonia.
** « Vu cumprà ? », « Tu veux acheter ? », l’apostrophe lancée par les premiers marchands ambulants sénégalais qui sont apparus sur les plages italiennes dans les années 1980 est devenu le terme générique utilisé pour désigner les marchands ambulants étrangers, dont un grand nombre sont, contrairement à ce qu’on croit, en situation régulière. Cette catégorie d’immigrés très travailleurs, dominée par les Sénégalais appartenant à la confrérie des Mourides, est en butte permanente aux tracasseries policières. Durant l’été qui vient de finir, plusieurs grandes rafles ont été organisées sur des plages, notamment en Toscane (Massa-Carrare) et en Romagne (Ferrara). Au cours de mon périple, j’ai identifié deux types d’ambulants sénégalais : les dynamiques de bonne humeur, dont les affaires marchaient bien – en général ceux qui proposaient des produits artisanaux sénégalais fournis par la confrérie – et les déprimés affamés, qui n’arrivaient à rien vendre – en général, ils proposaient des fausses Ray-Ban et des fausses Rolex made in China, fournies par des grossistes italiens ou chinois. On peut aussi désormais voir des femmes faire du commerce ambulant. Innovation : sur la plage de Marina di Massa, en Toscane, nous avons vu passer une femme sénégalaise qui, elle, proposait de faire des tresses africaines aux vacancières. Elle avait l’air satisfaite de sa journée, à la différence du Marocain désespéré nous suppliant de lui acheter une horrible serviette de plage.

À Parme, sur la Place de la Paix (paradoxalement ornée de la statue d’un combattant armé d’une mitraillette), nous avons assisté à une conversation tragi-comique entre un marchant ambulant nigérian très cool (il avait tous les papiers nécessaires et ne semblait donc rien craindre) et un jeune policier municipal de gauche, à lunettes, qui essayait de le convaincre d’aller mettre son étalage ailleurs et était extrêmement stressé, expliquant au Nigérian que s’il restait là, ça lui retomberait dessus. Ce qui ne fit ni chaud ni froid au Nigérian.


En haut, Bossi, en bas Fini