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lundi 20 août 2012

"Je demande au Président Obama de cesser la persécution contre WikiLeaks": discours de Julian Assange depuis l'ambassade d'Equateur à Londres

Voici le discours tenu par Julian Assange depuis un balcon de l'ambassade équatorienne à Londres le dimanche 19 août 2012, avec traduction française


Vous m'entendez ?
Je suis ici aujourd'hui parce que je ne peux pas être avec vous là-bas, mais, merci à vous d'être venus, merci pour votre détermination et votre générosité d'esprit.

Dans la nuit de mercredi, après qu'une menace a été envoyée à cette ambassade et que la police a tenté une descente sur ce bâtiment, vous êtes venus en pleine nuit, et vous avez apporté avec vous les yeux du monde.

A l'intérieur de l'ambassade, je pouvais entendre des équipes de policiers envahissant le bâtiment par l' escalier interne d'incendie, mais je savais qu'il y aurait des témoins, et c'était grâce à vous.

Si le Royaume-uni n'a pas jeté les Conventions de Vienne aux orties l'autre nuit, c'était parce que le monde était en train d'observer.

La prochaine fois qu'on vous dira que c'est inutile de défendre ces droits qui nous sont chers, rappelez-leur votre veille dans l'obscurité devant l'ambassade d'Equateur et comment, à l'aube le soleil s'est levé sur un monde différent et uen courageuse nation latino-américaine a pris position pour la justice.

Un mot sur ces gens courageux. Je remercie le président Correa pour le courage qu'il a démontré en examinant et en acceptant ma demande d'asile.

Et je remercie aussi le gouvernement, en particulier le ministre des Affaires étrangères, Ricardo Patiño, qui a pris en compte la constitution équatorienne et sa notion de citoyenneté universelle dans l'examen de ma demande d'asile.

Et merci au peuple équatorien pour avoir soutenu et défendu cette constitution.

Et j'ai aussi une grande gratitude à l'égard du personnel de l'ambassade, dont les familles vivent à Londres, et qui ont fait preuve d'hospitalité et de gentillesse à mon égard malgré les menaces qu'ils ont tous reçu.

Ce vendredi il y aura une réunion d'urgence des ministres des Affaires étrangères d'Amérique latine à Washington DC pour examiner la situation créée par cette affaire.

Je suis donc reconnaissant aux peuples et gouvernements d'Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Colombie, Salvador, Honduras, Mexique, Nicaragua, Perou, Venezuela et de tous les autres pays d'Amérique Latine qui se sont unis pour défendre le droit d'asile.

Merci aux peuples des USA, du Royaume-Uni, de Suède et d'Australie qui m'ont soutenu et donné de la force, même quand leurs gouvernements ne le faisaient pas. Et merci aussi à ceux qui, dans les gouvernements, ont la sagesse de continuer à se battre pour la justice. Votre jour viendra.

Merci à l'équipe, aux supporters et aux sources de WikiLeaks, dont le courage, l'engagement et la loyauté ont été sans égal.

Merci à ma famille et à mes enfants qui ont été privés de leur père. pardonnez-vous. Nous serons bientôt réunis.

Tout comme WikiLeaks, ce sont la liberté d'expression et la santé de nos sociétés qui sont menacées.

Nous devons saisir cette occasion pour faire voir au gouvernement des USA le choix devant lequel il se trouve. Va-t-il retourner aux valeurs sur lesquelles il a été fondé et les réaffirmer ? Ou va-t-il dégringoler dans le précipice, nous entraînant tous dans un monde dangereux et répressif, où les journalistes se taisent par peur de poursuites et où les citoyens doivent chuchoter dans le noir ?
Je dis qu'il faut faire marche arrière. Je demande au Président Obama de faire la seule chose juste. Les USA doivent renoncer à leur chasse aux sorcières contre WikiLeaks. Les USA doivent annuler leur enquête du FBI. Ils doivent s'engager à cesser de poursuivre notre équipe ou nos supporters. Les USA doivent s'engager face au monde à ne pas poursuivre des journalistes mettant en lumière les crimes secrets des puissants.

Il faut mettre fin aux discours insensés sur les poursuites contre des organisations médiatiques quelles qu'elles soient,  WikiLeaks ou  New York Times.

La guerre de l'administration US contre les lanceurs d'alerte doit prendre fin.

Thomas Drake, William Binney, John Kirakou et les autres héroïques lanceurs d'alerte US doivent - ils doivent - être grâciés et indemnisés pour les soufrfances qu'ils ont enduré au service de l'intérêt public.

Quant au soldat détenu dans une prison militaire à Fort Leavenworth, Kansas, dont les Nations Unies ont établi qu'il avait subi des mois de détention avec torture à Quantico, Virginia, et qui attend encore son procès après deux ans de prison, il doit être remis en liberté.

Bradley doit être libéré.

Et si Bradley Manning a vraiment fait ce dont il est accusé, alors il est un héros, un exemple pour nous tous et l'un des plus éminents prisonniers politiques du monde. Bradley Manning  doit être libéré.

Mercredi, Bradley Manning a passé son 815ème jour de  détention sans jugement. Le maximuml légal est de 120 jours.

Jeudi, mon ami Nabil Rajab, Président du Centre bahreïni des droits humains, a été condamné à trois ans de prison pour un tweet. Vendredi, un groupe musical russe a été condamné à deux ans de prison pour une performance politique.

Il y a une unité dans la répression. Il faut absolument y répondre avec unité et détermination.

Je vous remercie.

vendredi 6 juillet 2012

Paraguay-Égypte : bienvenue en ‘démocrature’

par Pepe Escobar, 4/7/2012. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Commençons par une bombe. Il y a plus de 10 jours un coup d'État d’un nouveau genre a eu lieu au Paraguay contre le président élu Lugo Fernando. Il est passé pratiquement inaperçu des médias capitalistes mondiaux.
Est-ce surprenant ? Pas vraiment. Un câble de l'ambassade US à Asunción de mars 2009, révélé par Wikileaks [1] avait déjà expliqué en détail comment les oligarques au Paraguay s’activaient à concocter un "coup d'État démocratique" au Congrès pour déposer Lugo.

À l'époque, l'ambassade des USA notait que les conditions politiques n'étaient pas idéales pour un coup d'État. L’homme-clé parmi les comploteurs était l'ancien président Nicanor Duarte (2003-2008), sévèrement rudoyé par les gouvernements progressistes d'Amérique du Sud pour avoir permis aux Forces spéciales US dans le sol paraguayen de procéder à "des cours de formation", "des opérations de maintien de la paix interne» et une «formation anti-terroriste".
Cette percée des Forces spéciales US se passait des décennies après que "l'un de nos bâtards"*, le tristement célèbre dictateur général Alfredo Stroessner (au pouvoir de 1954 à 1989) avait permis la mise en place d'une piste d'atterrissage géante et semi-clandestine, appartenant aux USA à proximité de Triple Frontière Argentine- Brésil-Paraguay - qui devait être utilisée plus tard dans la guerre contre la drogue, puis contre le terrorisme.
Il n’est donc pas sorcier de deviner quel a été le premier gouvernement à  reconnaître les putschistes de vendredi dernier au Paraguay : les Etats-Unis d'Amérique.

Mauvaise graine par Petre, Argentine

Partager notre gâteau ? Vous n’y pensez pas !

Les  Égyptiens progressistes sont en train de se rendre compte que de nouvelles démocraties prennent des années, parfois des décennies, à se mettre en place, en coexistant avec le cauchemar de la dictature. Ça a été le cas, par exemple, du Brésil - aujourd'hui universellement applaudi comme une nouvelle, puissance mondiale. Au cours des années 1980 et 1990, une certaine forme de re-démocratisation institutionnelle a eu lieu. Mais pendant des années le Brésil n'a pas  pu vraiment se transformer en une démocratie à part entière - économiquement, socialement et culturellement. Il a fallu quelques 17 longues années - jusqu'à ce que le président Luiz Inacio Lula da Silva arrive au pouvoir en 2002 - pour que le Brésil commence à devenir moins outrageusement inégalitaire que ses avides classes dirigeantes ont toujours voulu qu'il soit.
Le même processus historique est maintenant à l'œuvre en Égypte et au Paraguay. Les deux pays ont souffert des dictatures pendant des décennies. Lorsque la dictature semble être en agonie, seuls les partis politiques liés - ou moyennement tolérés - par l'ancien régime se trouvent dans la meilleure position pour profiter de la longue transition tortueuse vers la démocratie. Ces pays deviennent alors ce que le politologue brésilien Emir Sader a baptisé "démocratures".
Cela s'applique au Parti libéral au Paraguay et aux Frères musulmans en Égypte. Lors de l'élection présidentielle égyptienne, nous avons eu un ancien copain de Hosni Moubarak contre un cadre Ikhwan (Frère musulman). Il reste à voir si l’orwellien CSFA (SCAF, Conseil suprême des forces armées) en Égypte permettra à cette nouvelle " démocrature" de se transformer en une véritable démocratie, et dans quelle mesure le Frère est pleinement engagé dans la notion de la démocratie.
Le Paraguay était déjà dans un stade plus avancé que l'Égypte. Pourtant, quatre ans après une élection présidentielle démocratique, le Congrès était encore dominé par deux partis pro-dictature, le Libéral et le  Colorado. Ce fut un jeu d’enfant pour cette oligarchie bipartite de se liguer et de dégommer Lugo.
Une procédure de destitution cuite à point, s'il vous plaît
Lugo a été destitué par un coup d'Etat déguisé en procédure juridique, expédiée en seulement 24 heures. Les praticiens des changements de régime à Washington doivent avoir connu l’extase : ah ! si seulement on pouvait faire pareil en Syrie ! ...
Ce simulacre a dû être concocté par le sénat le plus corrompu des Amériques - et c'est un euphémisme. Lugo a été reconnu coupable d'incompétence dans le traitement d’une affaire très sombre liée - inévitablement – à une question qui est absolument essentielle dans tout le monde en développement: la réforme agraire.
Le 15 Juin, un groupe de policiers et de commandos sur le point d'exécuter une ordonnance d'expulsion à Curuguaty, à 200 kilomètres d’Asunción, à proximité de la frontière brésilienne, a été pris en embuscade par des tireurs embusqués infiltrés parmi les agriculteurs. L'ordre est venu d'un juge protégeant un riche propriétaire terrien, Blas Riquelme, un ancien président du parti Colorado et ancien sénateur, ce qui n’est pas un hasard.
Grâce à des manigances juridiques, il avait pris possession de 2 000 hectares appartenant en fait à l'État paraguayen. Ces terres ont ensuite été occupées par des paysans sans terre, qui avaient demandé depuis un certain temps au gouvernement Lugo de les redistribuer.
L’organisation School of the Americas Watch a déjà documenté la façon dont d'énormes étendues de terres au Paraguay ont été effectivement volése aux paysans et "données" à des copains militaires et oligarques durant les décennies de la dictature Stroessner.
Le résultat à Curuguaty a été  de 17 morts – six policiers et onze paysans - et au moins 50 blessés. Cela est absurde : les membres du commando chargé de l’ expulsion, une unité d’élite nommée Groupe des opérations spéciales, ont été formés aux tactiques de contre-insurrection en Colombie - sous le gouvernement de droite d'Uribe - dans le cadre du Plan Colombie, concocté par les USA.
Le Plan Paraguay, pour sa part, était très simple; criminalisation absolue de toute organisation paysanne, les forçant à quitter la campagne pour faire place à l'agro-industrie transnationale.
C’était donc, pour l'essentiel, un piège. Les gens de droite enragés du Paraguay – qui ont fait la paire avec Washington, par exemple pour tenter d'empêcher, par tous les moyens, l'entrée du Venezuela dans le marché commun du Mercosur - ont été tout simplement prêts à bondir sur un régime qui n'avait pas, encore, porté atteinte à leurs  intérêts, mais avait ouvert beaucoup d'espaces à  la protestation sociale et à  l'organisation populaire.
Lugo, un ancien évêque élu en 2008 avec un large soutien en milieu rural, a peut-être dû le voir venir, mais il n'a rien fait pour l'arrêter. Comparé à son pouvoir de mobilisation des gens dans la rue, il avait au sein du Congrès un soutien minimal: seulement deux sénateurs. Plus de 40% des Paraguayens vivent à la campagne, mais ils ne sont guère mobilisés. Et 30% vivent en-dessous du seuil de pauvreté.
Les «vainqueurs» au Paraguay se devaientd’être les suspects habituels: l'oligarchie des propriétaires terriens - et sa campagne concertée visant à diaboliser les paysans, les intérêts agro-alimentaires de multinationales telles que Monsanto, et les médias liés  à Monsanto (comme le quotidien ABC Color, qui a accusé les ministres n’agissant pas comme faire-valoir de Monsanto d'être «corrompus»).
Les géants de l'agrobusiness comme Monsanto et Cargill ne payent pratiquement aucun impôt au Paraguay grâce à un Congrès contrôlée par la droite. Les propriétaires fonciers ne paient pas d'impôts. Inutile de préciser que le Paraguay est l'un des pays les plus inégalitaires du monde, 85% des terres - soit 30 millions d'hectares - sont contrôlées par l'aristocratie rurale, soit 2% de la population, et dont une grande partie est impliquée dans la spéculation foncière.
D’où leurs résidence de luxe à la Miami Vice demeures dans la station balnéaire uruguayenne de Punta del Este ou d'ailleurs, à Miami Beach ; et l'argent, bien sûr, est aux îles Caïman. Le Paraguay est de facto dirigé par cette crème des 2% de mélangeant l’agrobusiness avec le casino financier néo-libéral.
Et soit dit en passant, comme Martin Almada, un militant paraguayen des droits humains en pointe et lauréat du Prix Nobel de la Paix alternatif, l’a fait remarquer, cela concerne aussi des propriétaires fonciers brésiliens. Le producteur de soja ale plus riche du Paraguay est un "Braziguayen", à double nationalité, Tranquilo Favero, qui a fait fortune sous Stroessner.
Un coup d'État bien frappé, s'il vous plaît
L'Union des nations sud-américaines (Unasur) a traité ce qui est arrivé au Paraguay comme ce qu’il est : un coup d'Etat. Idem pour le Mercosur. Le contraste avec la position de Washington ne pouvait être plus flagrant. L’artisan du putsch Federico Franco est un enfant chéri de l'ambassade US à Asunción.
L'Argentine, l'Uruguay, le Venezuela et l'Équateur ne reconnaissent pas les putschistes. Le Venezuela coupé les ventes de pétrole au Paraguay. La présidente brésilienne Dilma Rousseff a proposé l'expulsion du Paraguay à la fois de l'Unasur et du  Mercosur.
Le Paraguay est déjà suspendu, ce qui signifie que le conspirateur Federico Franco a été empêché d'assister à une réunion- clé du Mercosur la semaine dernière à Mendoza, en Argentine, où la présidence temporaire du Mercosur devait être transmise au Paraguay. L'oligarchie paraguayenne - sous les ordres de Washington – bloquait l'entrée du Venezuela dans le Mercosur. Ce n’est plus le cas, le Venezuela devient un membre à part entière d'ici la fin du mois.
Pourtant les gouvernements sud-américains progressistes doivent être très prudents. Si le Paraguay est expulsé à la fois de l'Unasur et du Mercosur, il va inévitablement demander à Washington de l'aide commerciale et militaire. Cela pourrait se traduire en un véritable cauchemar - des bases militaires US au Paraguay.
Les oligarques du Paraguay, les médias qu'ils contrôlent, et last but not least la hiérarchie réactionnaire de l’église catholique, calculent qu’ils vont étendre leur pouvoir lors des élections qui auront lieu en avril 2013.
Lugo a été de fait face à une tâche digne de Sisyphe - en essayant de diriger un Etat faible, avec un revenu minimum provenant d'impôts (moins de 12% du PNB), et sous une forte pression de puissants lobbies transnationaux et d’élites compradores. C’est, soit dit en passant, la réalité structurelle d'une grande partie de l'Amérique latine - et, grosso modo, pourrait-on ajouter, de l'Égypte.
Sur le plan géopolitique, ce dont les progressistes partout dans le monde - d’Amérique du Sud et du Nord au monde arabe - devraient se soucier est de savoir comment, depuis le coup d'État de juin 2009  contre Manuel Zelaya au Honduras, l’Amérique latine est transformée en un laboratoire géant pour tester toutes sortes de mutations par coups d'État "démocratiques ".
Le Paraguay est une de ces mutations. Une autre était le coup d’État manqué contre l'Equatorien Rafael Correa en septembre 2010. Tous ces putschs visent des gouvernements progressistes qui privilégient les avancées sociales.
Ce n'est pas par hasard que Correa, lui-même rescapé d’une tentative de coup d’État, a dit que si ça réussissait cette fois au Paraguay, cela "créerait un dangereux précédent" dans toute la région.
Et en termes de justice poétique, rien ne bat Correa - la cible d'un coup d’État - en train d'étudier la possibilité d'offrir l'asile politique à Julian Assange, dont WikiLeaks a révélé, entre autres choses, comment l'élite paraguayenne conspiré pour perpétrer son propre coup d'Etat.
En Égypte, un coup d'Etat militaire a eu lieu avant même l'élection présidentielle. Les Égyptiens progressistes qui ont été les protagonistes véritables du Printemps arabe doivent être extrêmement vigilants : le Paraguay est de montrer comment la route rocailleuse vers la démocratie peut déboucher sur une "démocrature".
Note
 1. Voir ici
  * Allusion à la réponse faite par le président Franklin D. Roosevelt à son secrétaire d'Etat qui lui avait dit : "Somoza est un bâtard !": "Oui, mais c'est notre bâtard". [NdT]

lundi 19 mars 2012

Netwar 2.0 : Vers une convergence de la rue et du réseau

par Giorgio Griziotti - Dario Lovaglio - Tiziana Terranova
Il y a un an environ une nouvelle force d'expression de la multitude sur le réseau s'est imposée à l'attention mondiale, d’abord dans la bataille Wikileaks et ensuite, à partir de la Tunisie, dans les révolutions arabes et dans les mouvements 15M et Occupy.

Après un an clé, dense de menaces et de promesses, ces dernières nées d'un mouvement mondial complètement nouveau, la gouvernance financière, consciente de la grande menace que l’autocommunication horizontale des multitudes fait peser sur sa domination, cherche à reprendre avec force l’attaque contre la liberté sur le réseau.


Arrivent alors la tentative, peut-être déjouée, de faire passer le Stop Piracy Online Act (SOPA) et le Protect ip Act (PIPA), puis la fermeture effective de Megaupload aux USA.


Aujourd'hui nous sommes appelés à un autre grand combat mondial contre ACTA (Anti-Counterfeiting Trade Agreement), traité liberticide de défense du copyright et de pénalisation de la contrefaçon.  Préparé en secret par les exécutifs d'une quarantaine de Pays et sans aucun débat public ou parlementaire, ACTA, dont le rapporteur français, Kader Arif, a tout quitté  en claquant la porte ( « Je ne participerai pas à cette mascarade » a-t-il déclaré ), a été déjà signé par Obama, qui pourtant s'était refusé à avaliser SOPA.  Il ne sera pas adopté en Europe avant d’être éventuellement approuvé par le Parlement Européen. Les manifestations en Pologne et dans de nombreux Pays dont la France et les 2,5 millions de signatures en désaccord ont poussé la Commission Européenne à prendre quelques distances.  Elle a sollicité l’avis de la Cour européenne de justice pour déterminer si l’accord était incompatible, d’une façon ou d’une autre, avec les principes fondamentaux de l’UE ou avec la protection des droits de l’homme.


Le renforcement du copyright met en évidence un paradoxe : d'un côté ce renforcement est indispensable au capital pour maintenir et augmenter sa position rentière basée sur la capture de du « temps de cerveau disponible » et la propriété des données, de l'autre il entrave la coopération sociale qui est hautement productive parce qu’elle n’est pas fondée sur la division du travail mais construite autour de la valeur produite par la circulation de flux de désirs, des perceptions, des affects.  Cette circulation, qui excède la capacité de capture du capital, produit des nouvelles sédimentations de sens et une immense production de commun.


Cette contradiction est au cœur de  la bataille interne parmi les deux ailes du capitalisme :  celle des historiques, les incumbent comme dit Yochai Benkler[1], constituée par les conglomérats de l’Entertainment, pour lequel le copyright est vital et  celle des Corporates du Web 2.0 appelée par Mackenzie Wark[2] “ la classe vectorielle”  et qui s'alimente vraiment de cette production commune. Il s’ensuit que SOPA et PIPA sont d'un côté défendues par les Majors et par les cariatides des media verticaux tels Murdoch et compagnie[3] et de l'autre combattues par Google, Facebook, Ebay, Amazon et même par le converti de dernière minute: Microsoft… cependant il s’agit  de faux cavaliers blancs dont l’objectif n'est pas une présumée liberté d'expression sur le net mais la construction d’énormes et rentables chasses gardées, comme justement signalé par Infofreeflow [4]. Nous ne pouvons donc pas être d'accord avec Manuel Castells lorsqu’il dit  dans une interview[5] récente que Google est « plus un allié qu'un ennemi » car  il est simplement « un business et pas une idéologie ». Une contradiction dans les termes lorsque on parle d'une des premières capitalisations mondiales ;  et que dire ensuite  de la stratification ethnique pratiquée sur son célèbre campus, Googleplex, où les travailleurs ont un badge de couleur différent, de droits d'accès différents et de formes d’interdiction de socialisation ?


De manière plus générale le débat sur Internet après la fermeture du site Megaupload par le FBI, renforcé par la décision de Twitter de mettre en place une autocensure qui fait le jeu des pouvoirs constitués, a été caractérisé par deux tendances: d'une part les enthousiastes du réseau qui voient en Megaupload un medium important grâce à ses caractéristiques d'horizontalité et de liberté de l'échange d’information, de l'autre ceux qui critiquent un capitalisme spécifiquement numérique fondé sur la capture et l’exploitation de données.


Le concept « capitalisme numérique» suggérerait la séparation entre un capitalisme en réseau et un autre « matériel », où le premier serait caractérisé par un conflit dialectique entre le parasitisme et la coopération sociale et le second par un autre conflit entre la figure de l'entrepreneur et celle de l'ouvrier.


Cependant le capitalisme ne fait pas de distinction entre production immatérielle et matérielle et cela est vrai pour les entreprises du numérique telles que Amazon ou Apple. Le capitalisme numérique n'est pas une sphère en elle-même pour reprendre la critique traditionnelle du capitalisme cognitif dont la définition exclut la dimension matérielle de la production et de l'exploitation, thèse soutenue par l’article de Wu Ming sur Fétichisme de la marchandise numérique et exploitation cachée : les cas Amazon et Apple[6]. Les conditions de travail dans les entreprises numériques— des vies remplies de stress et de dépressions et un nombre alarmant de suicides — indiquent clairement que ce qui se produit dans les entrepôts d'Amazon et les usines à smartphones du chinois Foxconn n'est pas de nature différente des impitoyables dictats “up or out” qui poussent à une compétitivité au dernier sang dans les gratte-ciels de La Défense.


Même dans le secteur des technologies numériques de l'information et de la communication nous assistons à des grands investissements qui vont des immenses, bien que cachées et anti écologiques, servers farms de Google et en général du Cloud Computing jusqu'au déploiement  de nouveaux réseaux (4G), alors qu’en même temps on utilise toutes les pratiques possibles de réduction des coûts et de discrimination du travail salarié.  La massive adoption forcée de l'offshore vers l'Inde ou autres pays à bas salaires ou encore la récente loi française qui précarise et rend expulsables les jeunes immigrés à peine sortis des Écoles d'ingénieurs payées à prix élevé en sont une démonstration.
Capitol Hill, Seattle, décembre 2011: sur un mur du bâtiment occupé puis évacé violemment par la police, ces mots de Thomas Müntzer (1489-1525), chef de la révolte paysanne allemande du XVIème siècle, prononcés sous la torture avant qu'il soit décapité : "Toutes choses sont communes" ou, avec les mots d'ajourd'hui :"Tout pour tous !"
Le capitalisme numérique est aussi fortement impliqué dans la gouvernance globale du capitalisme financier. Celui-ci opère dans un continuum de production et de circulation qui simultanément intensifie les rythmes d’exploitation et de prolétarisation du travail salarié et siphonne une large composante du travail libre produit avec des dispositifs (PC, smartphones et tablettes) souvent acquis par des mécanismes de financement à crédit. Cela force l’utilisation de moyens de paiement compulsifs (iTunes, Ebay/Paypal, Amazon Oneclick) et pousse certains acheteurs dans la boucle de la dette et de l’exploitation financière.


Sans nier l'existence de l'exploitation de la production matérielle en particulier dans les usines on veut souligner que le réseau est l’attracteur qui catalyse et réorganise l’ensemble des configurations productives au-delà de toute division fictive entre matériel et immatériel, réel et virtuel, ou entre media verticaux et horizontaux. Le réseau en effet n’est pas constitué seulement par les flux de données, la programmation ou le développement et les déploiements des logiciels mais aussi par les infrastructures, les serveurs, les laptops, les smartphones et autres tablettes et par les conséquences implicites à l’envahissement pervasif de ces dispositifs.


Dans la mesure où nous n'assistons pas à un clash entre deux capitalismes, mais à un procès de reconfiguration qui s’organise autour de l'hégémonie de la finance, de l'information et de la circulation, il semble clair que le seul mode pour changer la situation présente passe par l'auto-organisation du travail vivant des multitudes sur le territoire et dans les réseaux.
ANONYMOUS et OCCUPY
Parmi les exemples d'auto-organisation multitudinaire en réseau qui ont émergé depuis quelques années l'expérience d'Anonymous nous semble absolument cruciale. Ce groupe est au centre de la grande réaction en réponse à la fermeture de Megaupload et à la mobilisation contre Acta. Sans vouloir refaire toute son histoire en quelques lignes Anonymous naît pratiquement avec la campagne contre la secte de scientologie et s’affirme ensuite avec celle du soutien à Wikileaks qui attaque directement les plateformes névralgiques de paiement comme Visa, Mastercard, Paypal, coupables d'avoir bloqué, de leur propre  initiative et sans aucune justification juridique, les dons au site.


Suit l'OpTunisie en soutien à la révolte, et ensuite l'importante opération contre Sony, en réponse à l’arrestation du hacker George Hotz, qui a permis l’accès public au catalogue de la multinationale.


Il est intéressant de remarquer comment Anonymous et les actions des hackers sur le net interviennent de façon toujours plus complémentaire et intégrée aux mouvements Occupy et 15M et au même moment en alternative aux plateformes de communication sociale corporatives comme Facebook ou Twitter. Au-delà de l'osmose et des évidentes différences de contexte et d'action parmi les grandes instances du mouvement global, de fortes similitudes émergent sur les principes et les modalités d'organisation.


Le fonctionnement de l'infrastructure technique qui héberge le débat politique d'Anonymous est axé autour de l'Internet Relay Chat (IRC), la première forme de communication instantanée (chat) sur Internet, qui permet le dialogue simultané de groupes entiers de personnes au moyen de chambres de discussion appelez “canaux”. La topologie du réseau IRC, comme souligné par Dmytri Kleiner[7], préserve les principes de la communication parmi les pairs (peer to peer) par rapport à l'actuelle configuration de type client/serveur des plateformes de social networking basées sur le web.


Les Anonymous ont créé et utilisent des multiples canaux autonomes comme lieux de débats politiques et pour d’autres activités à fond plus humoristique et potache (lulz) ou consacrées aux discussions sur le social. Les canaux de débat ont une fonction semblable à celle des assemblées du mouvement Occupy et 15M et dans les deux cas la coordination de ces instances de discussion est lâche et non-hiérarchique.


Comme évoqué dans un récent article[8] il existe un code éthique de fonctionnement d’Anonymous selon lequel le leadership ou la célébrité ne sont pas, dans aucun cas, une fin en soi.  Anonymous offre ce que Mike Wesch[9] définit comme “une critique virulente du culte postmoderne de la célébrité, de l'individualisme et du concept d'identité…” .  Ceci s'exprime en premier lieu dans le refus d'identification forcée avec son nom et prénom, ce qui habituellement définit le modèle politique-économique de plateformes comme Facebook. L'anonymat dans ce cas permet d'exercer, dans l’environnement électronique, le même contrôle que celui qu’ont adopté les assemblées du 15M pour éviter un comportement egocentrique ainsi que pour une obstinée et scrupuleuse recherche du consensus.


Les canaux IRC qui constituent les différentes factions d'Anonymous sont ouverts au public mais ils demandent un minimum de compétences techniques et de connaissances de l’environnement  pour y accéder ou en devenir des administrateurs (ops). Les « ops » ont la charge de maintenir l’ordre et donc la possibilité d'exclure des personnes qui transgressent les règles culturelles et les règlements en vigueur : sur le canal Anonops par exemple il est défendu faire l’apologie de la violence ou de s’en  prendre aux media.  Les « ops » peuvent participer au débat mais ils ne déterminent pas les plans d'action ou les opérations des Anonymous.


Comme dans le mouvement des Indignados, chez les Anonymous ce sont aussi les personnes qui s'investissent le plus dans le travail qui détiennent une autorité naturelle ;  cependant cela ne leur permet pas d’exercer une influence particulière. Les règles sont plus strictes pour ce qui concerne les relations vers l'extérieur : un Anon qui ne se serait pas impliqué dans les actions directes, de type Déni de Service (Ddos[10] ), et qui se permettrait d'en parler avec un journaliste risque l'expulsion. Chez les Indignés tous peuvent s'exprimer sur le mouvement à titre personnel dans les mass media verticaux mais personne ne peut s'en servir pour s’ériger comme représentant ou porte-parole.


À partir de cette convergence réelle on peut présumer qu'à l’avenir les barrières techniques qui séparent ces instances du mouvement vont se dissoudre; aujourd’hui nous portons sur nous des dispositifs connectés toujours plus puissant, qui permettent à nos corps et à nos esprits d’interagir par le moyen de nos sens avec les réseaux. Nos vies (le grec bios) sont maintenant plus socialement intégrées, de manière plus intense et continue, via l’internet mobile, via de multiples réseaux et des millions d’applications : un nouveau paradigme que nous avons défini comme bio-hypermédia[11].


Nous avons le sentiment que le bio-hypermédia sera un medium clé et qu’il permettra d’intégrer encore plus significativement aussi bien les mouvements de la rueque ceux qui se manifestent en réseau.



 

vendredi 9 décembre 2011

The Spy Files : Internet massivement surveillé

par Jean Marc Manach, 1/12/2011

En partenariat avec WikiLeaks, OWNI révèle l'existence d'un nouveau marché des interceptions massives, permettant d'écouter toutes les télécommunications à l'échelle d'une nation. Ses acteurs vendent leurs produits en Europe, aux États-Unis et à des dictatures.

WikiLeaks rend public aujourd’hui près de 1 100 documents internes, plaquettes commerciales et modes d’emploi des produits commercialisés par les industriels des systèmes de surveillance et d’interception des télécommunications.
Ces nouvelles fuites montrent un marché de la surveillance de masse représentant désormais cinq milliards de dollars, avec des technologies capables d’espionner la totalité des flux Internet et téléphoniques à l’échelle d’une nation. Les fleurons de ce marché s’appellent Nokia-Siemens, Qosmos, Nice, Verint, Hacking Team, Bluecoat ou Amesys. Les documents détaillant leurs capacités d’interception, contenant une multitude de détails technologiques, seront progressivement mis en ligne par WikiLeaks.
OWNI, partenaire de cette opération baptisée SpyFiles avec le Washington Post, The Hindu, L’Espresso, la chaîne allemande ARD et l’ONG britannique The Bureau of Investigative Journalism a tenté de visualiser cette industrie d’un genre nouveau, en créant une cartographie interactive sur un site dédié, SpyFiles.org. Et Andy Mueller-Maguhn, ancien porte-parole du Chaos Computer Club allemand (le plus influent des groupes de hackers au monde), également associé à cette enquête, y consacre un site, BuggedPlanet.info – traduisez “planète sur écoute”.

Marchand d’armes de surveillance

À ce jour, nous avons répertorié 124 de ces marchands d’armes de surveillance, utilisant des technologies d’interception, dont 32 aux États-Unis, 17 au Royaume-Uni, 15 en Allemagne, dix en Israël, huit en France et sept en Italie… À l’instar des marchands d’armes “traditionnels“, la majeure partie d’entre eux sont situés dans des pays riches, et démocratiques. 12 des 26 pays recensés font ainsi partie de l’Union européenne qui, au total, totalise 62 de ces entreprises.
87 vendent des outils, systèmes et logiciels de surveillance de l’Internet, 62 de surveillance du téléphone, 20 des SMS, 23 font de la reconnaissance vocale, et 14 de la géolocalisation GPS. Sept d’entre elles font également dans la “lutte informatique offensive“, et commercialisent donc des chevaux de Troie,rootkits et autres backdoors (portes dérobées) permettant de prendre le contrôle d’ordinateurs, à distance, et à l’insu de leurs utilisateurs. Ces systèmes espions ont ceci de particulier par rapport à ceux utilisés par les pirates informatiques qu’ils ne seraient pas repérés par la “majeure partie” des éditeurs d’antivirus et autres solutions de sécurité informatique.
Dans nos démocraties, la commercialisation, et l’utilisation, de ces systèmes de surveillance et d’interception des télécommunications est strictement encadrée. Mais rien n’interdit, en revanche, de les vendre à des pays moins regardants, même et y compris à des dictatures : bien que conçus à des fins d’espionnage, ils ne font pas partie de ces armes dont l’exportation est encadrée par les lois nationales, européennes ou internationales. Ce n’est donc peut-être pas moral, mais tout à fait légal, en l’état.
Et les marchands d’armes se font fort d’exploiter ce vide juridique, comme le reconnaissait récemment Jerry Lucas, l’organisateur d’ISS1, le salon international qui rassemble tous les deux ou trois mois les professionnels de l’interception des communications :
Les systèmes de surveillance que nous exposons dans nos conférences sont disponibles dans le monde entier. Certains pays les utilisent-ils pour supprimer certaines déclarations politiques ? Oui, probablement. Mais ce n’est pas mon job de faire le tri entre les bons et les mauvais pays. Ce n’est pas notre métier, nous ne sommes pas des hommes politiques.
Notre business est de mettre en relation ceux qui veulent acheter ces technologies avec ceux qui les vendent. Vous pouvez bien vendre des voitures aux rebelles libyens, et ces voitures sont utilisées comme armes. General Motors et Nissan devraient-ils se demander comment leurs véhicules seront utilisés ? Pourquoi n’allez-vous pas également interroger les vendeurs de voiture ? C’est un marché ouvert. Vous ne pouvez pas enrayer la circulation de matériels de surveillance.

Interrogé par le Wall Street Journal, Klaus Mochalski, co-fondateur d’Ipoque, une société leader dans ce secteur, répondait de son côté que “c’est un dilemme, moral et éthique, auquel nous sommes constamment confrontés : c’est comme un couteau. Vous pouvez vous en servir pour trancher des légumes, mais vous pouvez également tuer votre voisin“… à ceci près que ces outils ne sont pas en vente libre dans n’importe quel magasin, et que les sociétés qui les commercialisent n’en font pas la promotion dans des foires commerciales ou marchés du coin, mais uniquement dans les salons réunissant marchands d’armes, et clients habilités à en acheter.

Silence radio

ISS interdit ainsi aux journalistes d’assister à ses conférences, et même d’entrer dans son salon. Et il était étonnant de constater, à visiter les nombreux stands spécialisés dans les technologies de surveillance présents au récent salon Milipol, qui s’est tenu à Paris en octobre dernier, que les représentants de ces derniers étaient bien plus frileux que les marchands d’armes traditionnels pour ce qui est de répondre aux questions des journalistes…
Contactée par OWNI, Amesys, la société française qui a vendu un système d’interception massive de l’Internet à la Libye de Kadhafi, se défausse ainsi auprès de son “client” :
Amesys est un industriel, fabricant de matériel. L’utilisation du matériel vendu (sic) est assurée exclusivement par ses clients.
A contrario, Thibaut Bechetoille, le PDG de Qosmos, une autre société française qui, à l’instar d’Ipoque, équipait ce même Big Brother libyen, et qui équipe également celui utilisé, actuellement, par les Syriens, a piteusement expliqué à l’agence Bloomberg que son conseil d’administration avait bien décidé de cesser ses activités en Syrie, mais que c’était “techniquement et contractuellement” compliqué…
A ce jour, quatre autres entreprises occidentales ont été identifiées comme prestataires de services des “grandes oreilles” syriennes : Area, une entreprise italienne qui a dépêché, en urgence, des équipes afin d’aider les services de renseignements syriens à identifier les (cyber) dissidents, Utimaco, filiale allemande de l’éditeur d’antivirus britannique Sophos – qui n’était pas au courant qu’Area utilisait ces systèmes en Syrie -, l’allemand Nokia Siemens, dont les équipements de surveillance de l’Internet auraient été transmis à la Syrie par son voisin iranien, et Bluecoat, une société américaine auquel le site reflets.info a consacré de nombreux articles.
On savait, depuis quelques années, que ces armes de surveillance étaient utilisées en Chine ou en Iran notamment, mais il a fallu attendre le printemps arabe, et les traces ou preuves laissées par ces marchands de surveillance (essentiellement occidentaux) en Tunisie, en Egypte, en Libye, à Bahrein ou en Syrie, pour en prendre toute la mesure.
La quasi-totalité de ces marchands d’armes de surveillance se targuent certes d’oeuvrer en matière de “lawful interception” (interceptions légales en français) et se vantent de travailler avec des ministères de la défense, de l’intérieur ou des services de renseignement. L’allemand Elaman, lui, va jusqu’à écrire, noir sur blanc, que cela permet aussi d’identifier les “opposants politiques” :
En matière de télécommunications, la notion de “rétention des données” porte généralement sur le stockage de toute information (numéros, date, heure, position, etc.) en matière de trafic téléphonique ou Internet. Les données stockées sont généralement les appels téléphoniques émis ou reçus, les e-mails envoyés ou reçus, les sites web visités et les données de géolocalisation.
Le premier objectif de la rétention des données est l’analyse de trafic et la surveillance de masse. En analysant les données, les gouvernements peuvent identifier la position d’un individu, de ses relations et des membres d’un groupe, tels que des opposants politiques.

Initialement développés afin de permettre aux services de renseignements d’espionner en toute illégalité, ces systèmes, outils, logiciels et autres “gadgets” conçus pour écouter, surveiller, espionner, traçabiliser ou géolocaliser quelqu’un “à l’insu de son plein gré“, sont aujourd’hui devenus un véritable marché. Interrogé par le WSJ, Jerry Lucas, l’organisateur d’ISS, expliquait ainsi que, parti de quasiment zéro en 2001, il avoisinerait aujourd’hui les 5 milliards de dollars de chiffre d’affaires, par an.
Les Spy Files sont publiés par WikiLeaks à cette adresse.

Retrouvez notre dossier sur les Spy Files :
- Mouchard sans frontière
- La carte d’un monde espionné

Pendant plusieurs années, la société française Amesys a permis à la dictature du colonel Kadhafi d’espionner les communications Internet de ses opposants installés en Libye. Mais aussi de personnalités vivant en Europe ou aux États-Unis.
Retrouvez nos articles sur Amesys.
Retrouvez tous nos articles sur WikiLeaks et La véritable histoire de WikiLeaks, un ebook d’Olivier Tesquet paru chez OWNI Editions.

The Spy Files


On Thursday, December 1st, 2011 WikiLeaks began publishing The Spy Files, thousands of pages and other materials exposing the global mass surveillance industry
http://wikileaks.org/the-spyfiles.html

Wikileaks : Un monde sous surveillance




Deutsch

Deutsche Überwachungstechnik im Ausland


Es war der Ruhmeszug des Internets. In diesem Frühjahr wurde deutlich, das Internet kann mehr, als Shopping und Kommunikation erleichtern. Es wurde zum Medium für Revolutionen. Der arabische Frühling, der Aufstand gegen die Mubaraks, Gaddafis oder Ben Alis wurde im Internet organisiert. Das Internet als liberaler Raum, nicht zu kontrollieren von den Diktatoren dieser Welt. Was klingt das schön. Leider wurde genau dieses Internet vielen Oppositionellen zum Verhängnis. Und zwar dank deutscher Unternehmen. Sie haben offenbar ausgeklügelte Spionagesoftware an die arabischen Diktatorenstaaten geliefert. ZAPP hat in Kooperation mit Wikileaks recherchiert, wie zerstörerisch die Produkte dieser deutschen Firmen sind.
http://www.ndr.de/fernsehen/sendungen/zapp/medien_politik_wirtschaft/sicherheitstechnologie103.html
http://www.ndr.de/flash/zapp/interactivePlayer.html?xml=zappsendung347-interactiveBroadcasts.xml&sr=zapp

watch video in English here




English
GB


Tracking the surveillance industry

INDIA

New intelligence technology feeding surge in political espionage

Praveen Swami |THE HINDU, NEW DELHI, December 5, 2011

Large part of Intelligence Bureau remains deployed on political tasks, not national security duties »


Italiano

Così il potere spia nel tuo pc

di Stefania Maurizi ...azienda, un partito o un movimento politico. Nei nuovi "Spy Files"dedicati all'industria della sorveglianza elettronica...sotto i riflettori internazionali, anche grazie agli "Spy Files" di WikiLeaks, la milanese Hacking Team ha dichiarato...
(giovedì 08 dicembre 2011)

Come si sorvegliano i computer

di Stefania Maurizi ...rilascio di documenti del progetto "Spy Files" di WikiLeaks . Quelli pubblicati...forze di polizia. Ma non solo. Gli Spy Files di WikiLeaks permettono di documentare...fattibile, come documentano gli Spy Files di WikiLeaks. L'azienda Elaman...
(giovedì 08 dicembre 2011)

Grande Fratello holding

di Stefania Maurizi ...quando i governi d'origine chiudono un occhio. Gli "Spy Files" di WikiLeaks evidenziano il proliferare di intrecci e accordi tra...à un prodotto dalla tedesca DigiTask, censita negli "Spy Files", e commercializzato come uno strumento destinato all...
(venerdì 02 dicembre 2011)

Wikileaks: siamo tutti spiati

di Gianluca Di Feo e Stefania Maurizi ...Italia. Si tratta di centinaia di "Spy Files" con le prestazioni offerte...e poi frugarci dentro. E negli "Spy files" di WikiLeaks l'Italia...dalla Ikon di Ghioni. E negli "Spy files" italiani compare la Loquendo...
(giovedì 01 dicembre 2011)

Aiuto, il nemico ci ascolta

Dossier esclusivo Siamo tutti spiati Spy Files I documenti choc
(giovedì 01 dicembre 2011)

Gli sconvolgenti Spy Files

di Gianluca Di Feo Comincia la pubblicazione in esclusiva delle centinaia di documenti riservati ottenuti da Wikileaks, con le prestazioni offerte dalle società  di sorveglianza elettronica di tutti i Paesi. Un catalogo colossale  di come la vita di chiunque possa essere 'rubata'
(giovedì 01 dicembre 2011)

mardi 27 septembre 2011

Commotion, le projet d'un Internet hors de tout contrôle

par Yves Eudes, Le Monde, 30/8/2011
Español  Commotion, el proyecto de un Internet fuera de todo control 

Un immeuble confortable et anonyme, au cœur de Washington, à quelques rues de la Maison Blanche. Dans une enfilade de bureaux au fond du 5e étage, une vingtaine de jeunes gens, surtout des garçons, travaillent discrètement, dans une ambiance à la fois studieuse et décontractée. Cette petite équipe, composée d'informaticiens, de juristes et de sociologues, est en train de réaliser l'utopie suprême des hackers et des militants libertaires du monde entier : un logiciel permettant la création de réseaux sans fil à haut débit 100 % autonomes, qui fonctionneront sur les fréquences Wi-Fi, sans s'appuyer sur aucune infrastructure existante – ni relais téléphonique, ni câble, ni satellite. Ils seront mouvants, horizontaux, entièrement décentralisés et échapperont à toute surveillance, car le trafic sera anonyme et crypté.

Une vingtaine de jeunes gens finalisent un logiciel permettant la création de réseaux sans fil à haut débit 100 % autonomes, qui fonctionneront sur les fréquences Wi-Fi, sans s'appuyer sur aucune infrastructure existante. Conspiritech / Wikimedia commons.

Ce projet ambitieux – nom de code Commotion– est dirigé par Sascha Meinrath, 37 ans, militant de longue date de l'Internet libre et précurseur des réseaux citoyens – au sein du collectif de journalistes en ligne Indymedia, puis à l'université d'Urbana-Champaign (Illinois), un des berceaux du logiciel libre, et dans diverses start-up et ONG d'action sociale : "J'ai bricolé mon premier réseau autonome il y a dix ans. Les antennes étaient faites avec des boîtes de conserves." Depuis ces temps héroïques, Sascha Meinrath a fait du chemin. Dans sa version actuelle, Commotion est un projet très officiel. Il est hébergé et financé par l'Open Technology Initiative (OTI), département high-tech de la New America Foundation, organisme prestigieux consacré à l'étude des grands problèmes de la société américaine, et présidé par Eric Schmidt, l'un des patrons de Google.
Grâce à cette tutelle, Sascha Meinrath dispose d'un budget annuel de 2,3 millions de dollars (1,6 million d'euros), auxquels est venue s'ajouter une subvention exceptionnelle de 2 millions, octroyée par le département d’État. En effet, les diplomates américains s'intéressent de près à la technologie des réseaux sans fil autonomes, légers et faciles à installer. Ils espèrent les déployer bientôt sur le terrain dans diverses situations d'urgence : dans des zones dévastées par une guerre ou une catastrophe naturelle ; dans les régions les plus déshéritées de la planète, où les populations sont privées de moyens de communication modernes ; et, enfin, comme "outil de contournement" dans des pays dictatoriaux, pour aider les dissidents politiques à communiquer entre eux et avec le reste du monde, en déjouant la surveillance policière et la censure. "Fin 2010, se souvient Sascha Meinrath, j'ai appris un peu par hasard que le département d’État avait décidé d'aider ce type de recherches. Nous avons déposé un dossier, en concurrence avec d'autres organisations, et nous avons été choisis. Les autres projets s'appuyaient en partie sur les infrastructures existantes, alors que Commotion les court-circuite entièrement."
"LE SEUL OUTIL À APPORTER SUR LE TERRAIN, C'EST UNE CLÉ USB" 
La subvention fédérale n'a pas suffi à transformer l'équipe de Commotion en fonctionnaires. Josh King, 28 ans, le responsable technique, a gardé son look très rebelle – vêtu de noir de la tête aux pieds, avec chaîne, piercing et cheveux en bataille... Son bureau est encombré d'appareils de toutes sortes, sur lesquels il fait des tests approfondis, car Commotion doit pouvoir fonctionner avec un assemblage hétéroclite. Ses logiciels transforment un routeur Wi-Fi ordinaire, un simple PC ou un smartphone en relais intelligents, capables de connaître en temps réel la configuration du réseau, et de trier les données pour les envoyer vers leurs destinataires, ou vers un autre relais, plus proche du but. Par ailleurs, Commotion peut être facilement raccordé au reste du monde : il suffit qu'un seul des appareils soit connecté à Internet pour que tous les autres profitent de l'accès. "En fait, résume Josh King, le seul outil indispensable à apporter sur le terrain, c'est une clé USB contenant les logiciels, qui doivent être installés sur chacun des appareils appelés à faire partie du réseau." Depuis le printemps 2011, OTI propose des éléments de Commotion en téléchargement libre sur Internet. Une version de travail complète sera disponible en septembre, afin que des experts de tous les pays puissent l'étudier et faire des suggestions. Sascha Meinrath ne sait pas exactement qui télécharge quoi, car il ne garde aucune trace des internautes venant sur le site : "Si nous conservions une liste de nos visiteurs, nos serveurs pourraient être piratés par différents gouvernements – y compris le nôtre."
Récemment, OTI a reçu des messages de militants du "printemps arabe", vivant en Égypte, en Syrie, en Libye, à Bahreïn et au Yémen : "Ils veulent se procurer Commotion, mais nous essayons de les dissuader. C'est trop tôt, il n'est pas sécurisé, ce serait risqué de s'en servir contre un régime répressif. Cela dit, si ça se trouve, des groupes clandestins utilisent déjà des versions provisoires, sans nous le dire. Certains interlocuteurs sont peut-être des agents au service des dictatures, mais peu importe, nous montrons la même chose à tout le monde."
Sascha Meinrath se donne jusqu'à fin 2012 pour produire une version utilisable par le grand public. Pour aller plus vite, OTI s'approprie des systèmes mis au point par d'autres équipes. Pour la sécurisation, Commotion va intégrer les programmes du projet TOR (The Onion Router), inventé par une bande d'hackers allemands et américains pour circuler sur Internet en évitant d'être repéré. TOR a notamment été utilisé pour protéger les communications du site WikiLeaks –qui a divulgué en 2010 des masses de documents secrets appartenant au gouvernement des États-Unis. L'un des créateurs de TOR, l'Américain Jacob Appelbaum, fut un temps très proche de l'équipe de WikiLeaks. A deux reprises, en 2010, il a été arrêté par la police américaine, qui l'a interrogé sur ses activités au sein de WikiLeaks et a saisi ses téléphones et ses ordinateurs. Or, Jacob Appelbaum est aussi un ami personnel de Sascha Meinrath, qui fait appel à lui comme conseiller pour la mise au point de Commotion.
Pour expliquer cette situation paradoxale, Sascha Meinrath évoque la "schizophrénie" du gouvernement fédéral : "Parmi les responsables de Washington, il y a encore des gens formés pendant la guerre froide, qui rêvent de tout bloquer et de tout surveiller, mais il y a aussi des jeunes arrivés avec Obama, qui sont partisans de la transparence et de la liberté d'expression. En privé, de nombreux fonctionnaires du département d'Etat étaient en colère de voir leur hiérarchie critiquer WikiLeaks aussi violemment. Selon eux, l'affaire aurait pu être l'occasion de montrer au monde que les États-Unis savent défendre la liberté d'expression et la transparence, en toutes circonstances."
A présent, Jacob Appelbaum participe à un vaste projet baptisé Freedom Box – un ordinateur basique et bon marché transformé en serveur crypté et sécurisé pour le grand public. Sascha Meinrath envisage d'intégrer Freedom Box au réseau Commotion, notamment pour bénéficier d'une fonction dite de "connexion différée" : "Par exemple, lors d'une manifestation réprimée par la police, un manifestant prend une photo avec un smartphone connecté à Commotion. Internet a été coupé ce jour-là dans le quartier par les autorités, la photo ne peut pas sortir du pays, mais grâce à Commotion, elle est stockée à l'abri, sur une freedoom box locale. Puis, dès qu'Internet est rétabli, la box envoie automatiquement la photo dans le monde entier."
LES ENTREPRISES DE TÉLÉCOMS, ENNEMIS POTENTIELS
OTI songe à intégrer d'autres appareils expérimentaux, qui permettront aux utilisateurs de partager des masses de fichiers lourds, de faire transiter sur Commotion des appels téléphoniques passés avec des mobiles ordinaires, de transmettre des données dans toutes les gammes de fréquences, et même d'interconnecter plusieurs réseaux voisins : "En juillet, raconte Sascha Meinrath, une équipe d'hackers en camionnette a monté un réseau éphémère, couvrant une zone de 60 km sur 30, à cheval sur l'Autriche, la Croatie et la Slovénie. C'est la preuve qu'on peut fournir une connexion Internet à toute une zone frontalière, sans être physiquement présent dans le pays." Commotion n'est pas prêt pour un déploiement dans les zones à risque, mais il peut déjà être testé aux États-Unis – par exemple, dans les quartiers pauvres des grandes villes, dont les habitants ne peuvent pas se payer d'abonnement Internet classique. A Washington, à Detroit, et dans une réserve indienne californienne, l'OTI est entré en contact avec des associations de quartiers et des groupes militants qui avaient entrepris de créer des réseaux sans fil sauvages, pour offrir aux habitants des accès Internet gratuits. Grâce à son expertise et à son carnet d'adresses, l'équipe d'OTI a fourni à ces amateurs une aide technique et financière décisive.
Cette fois, les ennemis potentiels sont les entreprises de télécoms, qui pourraient faire pression sur les autorités, pour qu'elles tuent ces initiatives citoyennes à coups de lois et de restrictions bureaucratiques. Sascha Meinrath est conscient de la menace : "Notre technologie va bousculer pas mal de choses, y compris aux Etats-Unis. Si les gens se mettent à construire leurs propres réseaux, le business model des groupes de télécoms va s'effondrer. Il faut s'attendre à ce qu'ils contre-attaquent brutalement." Commotion devra aussi affronter l'hostilité des majors d'Hollywood, car il peut faciliter le piratage des œuvres sous copyright. Sascha Meinrath est à la fois fataliste et optimiste : "Que ce soit aux Etats-Unis, au Moyen-Orient ou ailleurs, qui va mettre en place ces réseaux alternatifs ? Pas des vieux, on le sait. Ce sont les ados qui vont s'en emparer. Ils s'en serviront pour contester l'ordre établi et aussi pour partager leur musique et leurs films. Ce sera peut-être négatif pour les détenteurs de droits, mais le bilan global sera très positif."