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samedi 6 juillet 2013

Égypte : Rabha Attaf apporte un éclairage sur la situation dans le pays

Rabha Attaf, grand reporter, spécialiste du Maghreb et du Moyen-Orient s'est immergée dans le formidable mouvement de 2011 qu'elle a restitué, au fil des semaines et des mois, dans un ouvrage intitulé « Place Tahrir, une révolution inachevée » (éditions workshop19, Tunis). Un récit unique de la première phase de la révolution égyptienne en cours, qui va du 25 janvier 2011 à l'élection présidentielle de juin 2012, « conclue, provisoirement, par la mise en place d'une cohabitation instable entre le président élu, le Frère Musulman Mohamed Morsi, et le Conseil Suprême des Forces armées (CSFA) », avait-elle précisé. Une instabilité qui s'est vérifiée aujourd'hui. Entretien.
Propos recueillis par Patricia MAILLE-CAIRE
Rabha Attaf grand reporter et auteure de l'ouvrage "Place Tahrir, une révolution inachevée", éditions workshop19 (PHOTO D.R.)
Rabha Attaf entre la chute de Hosni Moubarak en février 2011 et l'élection de Mohamed Morsi, 16 mois plus tard, l’Égypte était dirigée par le Conseil Suprême des Forces armées. Au printemps 2012, le peuple scandait alors : «  A bas le régime militaire » et aujourd'hui  « L'armée et le peuple », s'agit-il d'une contre-révolution ? 
Nous venons tout simplement d'assister à un coup d’État militaire. Le Conseil Suprême des Forces armées a profité du vaste mouvement de contestation pour destituer le président Mohamed Morsi qui, rappelons-le, était le premier président civil élu de l'histoire égyptienne. Il faut préciser que le Conseil militaire  a toujours gardé la main haute sur la vie politique depuis la chute de Moubarak, le 11 février 2011. Après avoir fait voter des amendements à la constitution permettant à l'armée de conserver ses prérogatives et privilèges, il a mis en place un calendrier électoral, des élections législatives suivies de l'élection présidentielle, toutes deux remportées par le Parti pour la Liberté et la Justice (Frères Musulmans) dont est issu le président Morsi. Dans le même temps, l'armée a réprimé violemment les manifestations qui se sont poursuivies au Caire, à Alexandrie et dans les principales villes de l'estuaire du Nil (Port Saïd, Suez, Mansouria), sans oublier Mahala El-Kubra (la ville des filatures). Et ce jusqu'en ce début d'année 2013. Le comble, c'est que la dernière constitution en date, votée en décembre 2012 par une assemblée constitutionnelle dominée par les partis islamistes, maintenait les prérogatives des militaires. Ce qui leur a permis aujourd'hui de faire leur coup de force et de dissoudre cette constitution !
Depuis le renversement du président Mohamed Morsi par l'armée, le président intérimaire, Adly Mansour, a décidé de dissoudre, ce vendredi 5 juillet  l'Assemblée nationale, largement dominé par les islamistes. Que va-t-il se passer, selon vous ?
La dissolution de l'Assemblée populaire dans la foulée de la suspension de la constitution signifie clairement l'instauration de la loi martiale et de mesures d'exception. La décision d'Adly Mansour ne fait qu'entériner les mesures énoncées par le Général Sissi dans son discours télévisé annonçant la destitution du président Morsi. Officiellement jusqu'à la mise en place de nouvelles élections, l’Égypte sera gouvernée par des technocrates chargés d'assurer la gestion courante des affaires du pays. C'est à dire par un gouvernement illégitime puisque non issu des urnes. En procédant à un coup d’État, le Conseil Suprême des Forces Armées a mis brutalement un terme à la transition démocratique jusque là en cours en Égypte. Un processus certes chaotique, mais tout de même en cours ! Cela signifie clairement que l'instauration d'un État de droit n'est pas pour demain. La conclusion de mon livre « à l'ombre du Sphinx, la démoctature a encore de beaux jours devant elle », s'avère malheureusement pertinente.
Que vont devenir les frères musulmans et les salafistes ? Ne risquent-ils pas, d'une part,  de passer une nouvelle fois pour des martyrs et d'autre part se radicaliser ?
Il ne faudra pas s'étonner de la radicalisation d'une partie des islamistes qui sont en droit aujourd'hui de s'estimer trahis par une armée qui s'était portée garante de la transition démocratique. Pour faire simple, le camp islamiste est partagé entre partisans de la légalité, majoritaires et une minorité qui prône le recours à la violence. Avec ce coup d’État, l'armée vient de renforcer les activistes radicaux et la prise du gouvernorat d'El Arish, dans le Sinaï, par un groupe d'islamistes armé est le premier de leur fait d'arme. Dès lors, il faut s'attendre à un cycle de répression, avec notamment l'arrestation massive de militants islamistes. Kheyrat Shater, le numéro 2 du Parti pour la Liberté et la Justice vient d'ailleurs d'être incarcéré à la prison de Tora. L'exclusion brutale des Frères Musulmans du champ politique est particulièrement dangereuse car, jusqu'à présent, ils se sont montré respectueux de la légalité constitutionnelle. Leur mise hors la loi laisserait le champ libre à des groupes radicaux, des Gami'a islamiya reconstituées, qui n'auraient aucun mal à recruter parmi la jeunesse des quartiers où la pauvreté est endémique. Précisons que les membres des anciennes Gami'a islamiya, y compris ceux qui avaient participé à l'assassinat du président Saadate, ont été libérés dès le mois de mars 2011. Dès lors, il n'est pas à exclure que l'instrumentalisation de la violence de ces groupes par la police politique permette de légitimer la répression et de mettre au pas l'ensemble de la société égyptienne, y compris les contestataires laïques.
Comment réagissent les personnes avec lesquelles vous avez noué des liens sur la place Tahrir ?
Les réactions sont mitigées. Après le temps d'euphorie due au succès massif des manifestations du 30 juin, le doute s'installe. Et pour cause: Les arrestations massives de militants, condamnés ensuite par des tribunaux militaires, sont encore dans toutes les mémoires!  Même si certains, aveuglés par leur anti-islamisme primaire ont applaudi le coup d’État, la plupart des jeunes acteurs de la société civile n'accordent pas leur confiance au Conseil militaire.  Dans son dernier communiqué, par exemple, le Mouvement des Jeunes du 6 avril - qui avait été l'un des fers de lance des journées de révolte de janvier-février 2011- exige de l'armée qu'elle respecte les « demandes de la révolution », à savoir l'instauration de la justice sociale et des libertés individuelles, le respect de la dignité humaine ainsi que l'éradication de la corruption. Sous aucun ciel la démocratie n'est née à l'ombre des mitraillettes !
Peut-on comparer les situations égyptiennes et turques ?
Rien n’est comparable entre les deux situations, sauf la colère populaire, et un dirigeant affaibli par cette colère. Le Premier ministre Erdogan a dû renoncer à la destruction du parc Gezi à Istanbul sous la pression de la rue, après des semaines de contestation et sur décision de la justice qui a annulé ce projet. Même si cette contestation est menée, comme en Égypte, par les segments laïcs de la population contre ce qu'elle considère "une dérive islamiste des tenants du pouvoir", la similitude s'arrête là. L'armée turque est largement sous le contrôle du gouvernement - du moins jusqu'à présent- et la situation sociale et économique est bien moins explosive en Turquie qu'en Égypte. Précisons aussi que le Parti de la Justice et du Développement (l'AKP) gouverne la Turquie depuis 10 ans et que lors des dernières élections, il a fait un score de 50% des suffrages. Autrement dit, Erdogan peut se prévaloir d'une légitimité bien ancrée!

Il serait plus judicieux de comparer l’Égypte à l'Algérie. Le coup d'état militaire du 12 janvier 1992 avait suspendu les élections législatives, largement remportées au premier tour par le Front Islamique du Salut, et plongé le pays dans une décennie sanglante. Souhaitons que les Égyptiens ne connaissent pas le même sort, même si on ne peut exclure aujourd'hui cette possibilité tant la situation s'annonce volatile...

mardi 22 janvier 2013

De la Tunisie à l’Égypte deux ans après…

Conférences-débat de Rabha ATTAF, auteure de
 Place Tahrir, une révolution inachevée (2012)
À Perpignan
Jeudi 14 février à 17 heures
Librairie Torcatis
10 rue Mailly
Survie
À Montpellier
Vendredi 15 février 2013 à 20h
avec la participation d’invité-e-s en vidéoconférence depuis Tunis
 Salle Jacques 1° d’Aragon – Place de la Révolution française      
Trams Rives du Lez  puis Passerelle Barons de Caravettes
Survie, Les Amis du Monde Diplomatique, Les Amis de l’Humanité, Amnesty International, le Mouvement de la Paix
Librairie Le Grain des mots
À Nîmes
Samedi 16 février à 15h30
Librairie Diderot
2 rue Emile Jamais
Survie, CADTM, les Amis de la Librairie Diderot
    
Rabha Attaf dédicacera son livre, paru aux éditions workshop19, Tunis

vendredi 6 janvier 2012

Égypte, 25 janvier 2012: Révolution 2.0 مصر، 25 يناير 2012 : ثورة

La vidéo qui appelle à une deuxième révolution

par Benjamin Barthe, Le Monde,  5/1/2012

C'est la nouvelle sensation de l'internet égyptien. Une vidéo de deux minutes qui appelle le peuple égyptien à faire de la date anniversaire de la révolution, le 25 janvier, le point de départ d'un deuxième soulèvement, contre le Conseil supérieur des forces armées qui a pris la suite de Hosni Moubarak. Depuis sa mise en ligne le 1er janvier, plus de 110.000 personnes ont visionné ce clip et près de 55.000 l'ont partagé sur Facebook.
Le montage débute par le fameux discours d'Omar Suleiman, dans lequel cet ancien chef des services secrets égyptiens, éphémère vice-président, proclame sur un ton de voix sépulcral que vieux dictateur a démissionné. Mais l'intervention originale, qui s'achevait au bout de quelques dizaines de secondes sur l'annonce du transfert du pouvoir aux militaires, se poursuit, grâce à un habile imitateur de Souleiman, par l'énoncé de tous les crimes et violations des droits de l'homme perpétrés par l'armée depuis un an : bastonnades, tirs à balles réelles sur les manifestants, procès militaires, campagne de diffamation contres les révolutionnaires, jusqu'à la dernière provocation en date : la fermeture de nombreuses ONG pro-démocratie.
Cela suffira-t-il à convaincre les Egyptiens que leur révolution est en danger ? Et que la démission de Hosni Moubarak s'est doublée d'un coup d'Etat feutré ?
Réponse le 25 janvier, sur le bitume de la place Tahrir.

jeudi 29 décembre 2011

Egypte : Les artistes révolutionnaires de la Place Tahrir

Egypt's Revolutionary Artists' Union Revived in Tahrir Square
"We are here expressing ourselves using art, pencils and a paint brush"



Children of Tahrir Square
Egyptian children and a teacher talk about the revolution (Note: this was shot before the military's recent attacks on protesters)  December 23, 2011
Egypt's Revolutionary Artists' Union Sing Out
Activist artists sing for the revolution  December 13, 2011
Revolutionary Rap in Tahrir Square, Cairo
Reed Lindsey reports: Salman Abdul Aziz al-Balshi and Mohammad Mohammad Youssry mix music and politics in Tahrir Square, Cairo, Egypt.  Decem

lundi 26 décembre 2011

Égypte : La déposition du frère d’Issam Atta, le mort de la prison de Tora


par Al Dostor الدستور ‎, 31/10/2011

Traduit par Mariem Eddaaliti مريم الدعليتي, édité par Tafsut Aït Baamran, Tlaxcala
Original: مصر: ننشر شهادة شقيق عصام عطا قتيل طرة

Issam Atta , 23 ans, arrêté le 25 février dernier Place Tahrir et condamné de  manière expéditive par un tribunal militaire à 2 ans de prison ferme, est mort le 27 octobre à l’hôpital Kasr El Ayni, où il avait été conduit d’urgence depuis la prison de Tora. Selon la version officielle, il avait “ingurgité un poison inconnu”. Plus prosaïquement, il a succombé aux tortures qui lui ont été infligées. Sa mort et l’exposition de sa dépouille sur la Place Tahrir le vendredi 28 octobre ont donné une nouvelle raison de manifester aux Égyptiens qui réclament le départ de la junte militaire qui a pris la suite de Moubarak. -Tlaxcala
 
Le journal Al Dostor a obtenu le procès-verbal de la déposition auprès du procureur faite par Mohamed Atta, le frère aîné d’Issam Atta, décédé à la prison de Tora le 27 octobre dernier. Il s’agit du procès verbal n° 5537-2011 du dossier de l’enquête administrative ouverte après ce décès. En voici la teneur :
 
Question du procureur : Qu’est il arrivé ?
Mohamed Atta : R : Mon frère était en prison depuis huit mois - depuis le 25 février 2011 - et il y avait trois mois qu’il n’avait pas eu de visite. Il nous a appelés sur le téléphone de l’un des prisonniers pour nous demander d’aller le voir. Effectivement, ma mère et la copine de mon frère y sont allées mardi dernier 25 octobre ; elles ont apporté de la nourritureet une carte SIM. Pendant qu’elles se trouvaient à l’intérieur de la prison, mon frère a demandé du thé à un prisonnier qui lui doit de l’argent, mais le prisonnier a refusé et il est allé dire aux policiers qu’il avait vu mon frère en train de prendre des stupéfiants. Un moment plus tard, les policiers ont emmené mon frère dans une pièce où ils l’ont battu et ont mis des tuyaux dans sa bouche, son nez et son rectum, car ils croyaient que mon frère avait pris des stupéfiants. Il n’avait pas droit aux visites. En plus ils lui ont fait boire un vomitif pour vérifier s’il avait pris les dits stupéfiants. Et puis l’officier a dit : cela fait trois mois que personne ne lui a rendu visite et il n’a pas été placé en quartier disciplinaire; si la police peut avoir le moindre soupçon que mon frère ait pris des stupéfiants, il sera placé en quartier disciplinaire.
Le lendemain, mon frère nous a appelés, il a dit que l’officier Nour  l’a engueulé au sujet de l’affaire de drogue, et qu’il veut que quelqu’un porte plainte contre l’administration, mais son copain a pris le téléphone et lui a dit de ne pas porter plainte afin de ne pas être maltraité, et remercier Dieu de ne pas avoir été mis en quartier disciplinaire.
J’ai alors pris le téléphone et j’ai parlé avec Issam, lui disant qu’on ne porterait pas plainte, et il s’est fâché contre moi.
Ma mère nous a appelé le troisième jour, c’était un jeudi. Elle a dit qu’un copain d’Issam a appelé, et qu’il lui a annoncé que mon frère avait été hospitalisé. Elle a passé son temps à chercher le nom de l’hôpital. Enfin, elle a su que mon frère était à Kasr El Ayni. J’ai appris ensuite qu’il est mort dans cet hôpital.
Arrivé à l’hôpital, je l’ai vu par terre. Il avait du sang partout et une mousse sortait de sa bouche et son nez. J’ai su que l’officier qui s’appelle Nour  l’avait torturé, et voilà ce qui est arrivé.
Q : Qui a rendu visite à ton frère ?
R : Ma mère et une copine à lui, elle s’appelle Aya
Q : Quel est le nom complet d’Aya ?
R : Je ne sais pas, ce que je sais c’est qu’elle l’aimait et elle est allée le voir avec ma mère.
Q : A-t-elle a pu le voir ?
R : Oui, mais elles ne sont pas restées jusqu’à la fin de la visite.
Q : Qu’est ce qui les en a empêchées ?
R : Un homme qui préparait le thé doit de l’argent à mon frère, et il ne voulait pas lui rendre son argent, alors il a dit à la police que mon frère avait pris des stupéfiants, pour se venger.
Q : Comment s’appelle-t-il ?
R : Je ne sais pas
Q : Que s’est-il passé ensuite?
R : Après l’avoir conduit dans la salle d’interrogatoires ils l’ont battu et torturé, et ont expulsé ma mère de la prison.
Q : Quelles agressions a-t-il subies ?  
R : Une fois au poste de police, mon frère a été torturé dans une pièce et ma mère été expulsée.  
Q : Comment a-t-il été torturé ?
R : Ma mère dit qu’ils l’ont battu et torturé, et qu’ils ont introduit des tuyaux d'eau dans sa bouche et son anus.
Q : Pour quelle raison ont-ils fait cela ?
R : Parce qu’ils ont cru le prisonnier qui disait que mon frère a pris des drogues, et cela leur permettait de savoir c’était vrai ou non.
Q : Comment as-tu pu déduire cela ?
R : Ma mère me l’a raconté.
Q : Quand vous l’a-t-elle rapporté ?
R : Le même jour, c’était un mardi
Q : Est-ce que vous avez porté plainte?
R : Non.
Q : Qu’est ce qui t’a retenu?
R : J’ai eu peur qu’ils l’apprennent et lui fassent du mal.
Q : Quelle était la teneur de l’appel téléphonique du jour suivant ?
R : Le mercredi, mon frère a appelé ma mère sur mon téléphone mobile. Il lui a dit qu’ils l’avaient battu et torturé 
Q : Comment l’as-tu appris?
R : Quand je suis rentré du travail, ma mère m’a raconté ce qui s’est passé, en pleurant. Mon frère a rappelé encore une fois vers 23:30, je me suis connecté sur Skype et il m’a raconté comment il a été torturé. Mes parents aussi étaient là.  
Q : Que vous a-t-il dit ?
R : Toujours la même chose et il a ajouté que l’officier qui le torturait s’appelle Nour et travaille dans une prison de haute sécurité.
Q : Pour quelle raison l’officier a-t-il torturé ton frère ?
R : Pour la même raison, et sur les dires de la même personne à qui mon frère a demandé du thé. On l’a torturé tout le mardi et le mercredi.
Q : Est-ce que tu as porté plainte à ce sujet?
R : Non
Q : Qu’est-ce qui t’a retenu?
R : Mon frère voulait vraiment qu’on dépose plainte, mais on a eu peur de se mettre en danger si on le faisait.
Q : Quand as-tu parlé pour la dernière fois avec le défunt ?
R : Le dernier appel, c’était le mercredi soir vers 23h30.
Q : Quand  l’avez-vous vu pour la dernière fois?
R : Moi je ne suis pas allé lui rendre visite depuis qu’il a été emprisonné, mais lui me demandait chaque fois d’aller le voir.
Q : A-t-il a dit avoir été soumis à la torture, avant cet incident ?
R : Non mon frère se conduisait bien, avait bonne réputation, mieux que personne, et le procureur a dit ici que les prisonniers, le médecin et les officiers de la prison ont tous affirmé qu’Issam était bien éloigné de faire cela et qu’il n’a pas pris de drogues ni fumé de cigarette.
Q : Est-ce que quelqu’un a pris note de ce qui s’est dit lors de l’incident ?
R : Il n’y avait que moi, ma mère et mon père.
Q : De quel numéro Issam a-t-il appelé ?
R : Du numéro 01155164916, mais je n’ai pas enregistré les lignes des prisonniers.      
Q : Comment ton défunt frère se comportait-il ?
R : Il était pauvre et gentil, il n’a jamais fumé même une cigarette.
Q : Est-ce qu’il souffrait d’une quelconque maladie physique ou mentale ?
R : Non
Q : Est-ce qu’il a essayé de se suicider auparavant ?
R : De se suicider ? Non pas du tout. Il était trop pauvre, il voulait juste des vêtements pour les mettre le jour où il sortirait de la prison, c’est pour cette raison qu’il a demandé à ma mère de lui en coudre. À ce moment-là, on était en train de faire appel pour lui [il avait été condamné à 2 ans de prison par un tribunal militaire, NdT].
Q : Est ce qu’il y avait des personnes au sein de la prison, que ce soit des prisonniers, du personnel ou des superviseurs qui ont torturé ton frère avant l'incident et le mardi susmentionné, ou est-ce qu’il y a eu un différend entre lui et des prisonniers, officiers ou toute autre personne avant cela ?
R : Non, les problèmes ont commencé le mardi, entre lui et l’officier qui s’appelle Nour. Mais les prisonniers l’aimaient bien, il n’y avait aucun problème entre eux.
Q : Quelles sont les causes de la mort de ton frère ?
R : La cause de sa mort c’est la torture.
Q : Est-ce que les méthodes de torture entraînent la mort ?
R : C’est sûr.
Q : Est-ce que l’auteur de l’incident avait l’intention de le tuer ?
R : Oui.
Q : Qui accusez-vous d’avoir tué votre frère ?
R : L’officier qui s’appelle Nour, et qui est dans une prison de haute sécurité. 
Q : Est-ce qu’il y a eu des différends entre vous deux ?
R : Je ne le connais pas, et je ne l’ai jamais vu. Mon frère a dit que c’est lui qu’il torturé 
Q : Que dites-vous des témoignages de:
1.     Ahmad Said Abderrahman
2.     Ahmad Said Ahmad Sadiq
3.     Mohamed Ahmad Othman Mohamed
4.     Said Mohamed Ibrahim Rizq
Ce sont des co-détenus du défunt, ils disent que votre frère, avant son décès, était très stressé et qu’ils ont été informés que la cause de ce stress était que votre frère a pris de stupéfiants.
R : Ce n’est pas vrai, ils ont eu peur de dire la vérité
Q : Quelle est votre lien de parenté avec le défunt ?
R : C’était mon petit frère.
Q : Quelle est la composition de votre famille ?
R : Mon père, ma mère, Inâm Hassan Raghib, quatre sœurs, deux sont mariées, Yasmine et Imane  et deux sont encore jeunes, Shaïmae  et Salma, moi et Issam.
Q : Où est votre mère maintenant ?
R : Elle est à la maison, mais elle est fatiguée après tout ce qui s’est passé.
Q : Tu es tenu d’annoncer à votre mère qu’elle doit se présenter devant le ministère public pour une audience urgente d’investigation dès qu’elle ira mieux.
R : Je m’y engage.
Q : As-tu quelque chose à ajouter ?
R : Non.
 
Les funérailles d'Issam, le vendredi 28 octobre 2011, sur la Place Tahrir
Prayer for Essam Atta صلاة الجنازة على روح الشهيد عصام عطا
Essam Atta's Funeral جنازة الشهيد عصام عطا
Essam Atta's Funeral جنازة الشهيد عصام عطا

mercredi 23 novembre 2011

Soutenons les combattants de la Place Tahrir ساندوا محاربي ميدان التحرير

http://www.facebook.com/pages/Tahrir-Battle-Supporters/281375071900799?sk=wall


We need your support again! International Suport helped us a lot during the revolution in Janurary in exposing the Mubarak Regime brutality!... now we need your support again in showing your governments and the world the Military Council (SCAF) brutality.. Join the page and show your support to those fighting for dignity and freedom now in Tahrir... ! 
Manifestation devant l'Ambassade d’Égypte à Tunis, Avenue Mohammed V
Vendredi 25 novembre 2011
مضهارة أمام السفارة المصرية لمساندة اخواننا في ساحة التحرير
الجمعة 25 نوفمبر 2011
Demonstration in front of the Egyptian Embassy in Tunis,
Avenue Mohamed V 

Friday 25th November 2011

مساندة للثورة المصرية، جمعة الغضب #occypyEmbassy

lundi 21 novembre 2011

Lundi noir place Tahrir: 33 morts الاثنين الاسود بميدان التحرير33 قتيل

Dernière minute: le gouvernement égyptien a présenté sa démission. On attend de connaître la réaction du Conseil supérieur des forces armées, qui détient le pouvoir réel dans le pays.

http://rt.com/on-air/egypt-tahrir-clashes-live/

Égypte: Au moins 33 morts dans les affrontements

Créé le 21/11/2011 à 15h33 -- Mis à jour le 21/11/2011 à 17h51


AFFRONTEMENTS - Les quelque 4.000 manifestants installés place Tahrir, au Caire, ont fait échec dans la matinée à une nouvelle tentative de dispersion des forces de l'ordre, et deux cortèges devaient y converger ce lundi après-midi...

Les affrontements entre les forces de l'ordre égyptiennes et les manifestants -qui réclament que l'armée quitte le pouvoir, à une semaine des élections législatives du 28 novembre- ont fait au moins 33 morts, a-t-on appris ce lundi de sources médicales. L'Egypte n'avait pas connu de telles scènes de violences depuis le renversement d'Hosni Moubarak, le 11 février, au terme de la «révolution du Nil».
Les quelque 4.000 manifestants installés place Tahrir, au Caire, ont fait échec dans la matinée à une nouvelle tentative de dispersion des forces de l'ordre, rapportent des témoins. Les policiers se sont servis de gaz lacrymogène et s'en sont pris à un hôpital de fortune, ont-ils précisé, ajoutant que les contestataires avaient riposté en leur lançant des morceaux de béton arrachés à la chaussée. Les blessés se comptent par centaines, et des dizaines de personnes ont été arrêtées.

Exaspération de la population face au statu-quo

Les autorités affirment que la police n'a pas ouvert le feu sur les manifestants, mais ces derniers ont brandi des cartouches, des douilles et des grenades vides de gaz lacrymogènes. «Le peuple veut la chute du régime», ont scandé des milliers de manifestants avant et après la charge de la police, appuyée par des militaires qui étaient jusqu'à présent restés en retrait. D'autres slogans visaient directement le maréchal Hussein Tantaoui, qui fut pendant vingt ans le ministre de la Défense de Moubarak et dirige le Conseil suprême des forces armées (CSFA), à la tête de l'Egypte depuis le renversement du «raïs».
Les généraux de l'armée égyptienne étaient fêtés en héros après le 11 février pour n'avoir pas réprimé les manifestations, mais ce week-end a mis en lumière l'exaspération de la population face au statu-quo observé depuis neuf mois. Lundi, l'armée a assuré qu'elle ne prenait pas parti entre les manifestants et la police et qu'elle n'avait pas tenté d'évacuer les manifestants de la place Tahrir. Le ministère de l'Intérieur a demandé la protection de l'armée et une protection similaire peut être offerte aux manifestants, a dit le général Saïd Abbas, adjoint au chef du Commandement central.
«Si les manifestants veulent être protégés des voyous sur la place, nous enverrons des hommes pour écarter le danger de la place», a dit le militaire. Les «voyous» désignent ici ceux au service, selon les manifestants, des opposants au soulèvement contre Hosni Moubarak. «J'ai vu la police frapper des femmes qui avaient l'âge de ma mère. Je veux la fin de ce régime militaire», a dit Mohamed Gamal, 21 ans. Une partie des Egyptiens est opposée à ces manifestations, souhaitant le retour à la stabilité compte tenu de l'état de délabrement de l'économie.

Climat d'insécurité

D'autres, dont les islamistes favoris des futures élections, soupçonnent l'armée d'entretenir de climat d'insécurité pour rester en place. L'armée assure que ces violences n'empêcheront pas l'organisation de la première phase des élections législatives, à partir de lundi prochain. Les généraux comptent conserver l'essentiel du pouvoir jusqu'à la désignation au scrutin direct du prochain président, qui pourrait ne pas intervenir avant la fin de l'année prochaine ou début 2013.
Les forces de l'ordre étaient déjà intervenues dimanche soir pour tenter d'évacuer la place Tahrir à coups de matraques et de grenades lacrymogènes, mais des manifestants se sont regroupés et ont passé une troisième nuit sur ce site-symbole de la révolution de l'hiver dernier. «On a clairement atteint un point de non-retour, on ne pourra pas faire comme si cette violence n'avait jamais existé», a dit Essam Gouda, un manifestant.
Deux cortèges devaient converger ce lundi après-midi vers la place Tahrir, a-t-il dit. «Nous voulons contrôler les points d'entrée de place pour que la sécurité n'empêche pas les manifestants d'y pénétrer.» Les forces de l'ordre ont effacé d'Internet des vidéos, dont l'authenticité n'a pu être vérifiée, montrant des policiers frappant les manifestants, les traînant par les cheveux et, dans un cas, jetant sur un tas d'ordures ce qui semble être un cadavre.

Un gouvernement de salut national à la place du CSFA

Le Mouvement du 6-Avril, qui fut en pointe dans la contestation contre le régime de Moubarak, a prévenu qu'il resterait place Tahrir tant que ses exigences n'auraient pas été acceptées. Il réclame notamment la tenue de l'élection présidentielle d'ici avril prochain et la constitution d'un gouvernement de salut national en lieu et place du CSFA. Les Frères musulmans ont condamné l'intervention des forces de sécurité au Caire même si eux-mêmes s'étaient auparavant retiré de la place Tahrir: «Cela rappelle les pratiques du ministère de l'Intérieur de l'ancien régime», disent-ils dans un communiqué.
Mohamed ElBaradeï et Abdallah al Achaal, candidats potentiels à la présidentielle, ont dénoncé les violences contre les manifestants et réclamé la formation d'un gouvernement de salut national, selon l'agence de presse officielle Mena. La haute représentante de l'Union européenne pour la politique étrangère, Catherine Ashton, a invité les autorités à mettre fin aux violences contre les manifestants et à garantir le bon déroulement de la transition vers la démocratie.
Reuters

jeudi 9 juin 2011

Les « utopistes» de la place Tahrir : Comment des Égyptiens « très ordinaires » sont devenus des révolutionnaires


par Juliane Schumacher, Neues Deutschland, 31/5/2011, Traduit par Michèle Mialane, Tlaxcala 
Original: Die Träumer vom Tahrir-Platz
Traductions disponibles : Español  

Ensemble ils ont vécu sur la place Tahrir au Caire à la fois les plus durs et les plus beaux jours de leur vie - et ils débordent de souvenirs. Mais en même temps ils craignent pour l’avenir de leur pays : ce sont les jeunes héros de la révolution égyptienne.
Ensemble ils ont vécu sur la place Tahrir au Caire à la fois les plus durs et les plus beaux jours de leur vie - et ils débordent de souvenirs. Mais en même temps ils craignent pour l’avenir de leur pays : ce sont les jeunes héros de la révolution égyptienne.


Vendredi dernier, sur la place Tahrir, des milliers de gens réclamaient l’accélération des réformes démocratiques et la punition de ceux qui ont abusé de leur pouvoir à l’époque Moubarak 
Photo dpa/Mohamed Omar
« J’étais une Égyptienne tout à fait ordinaire » nous dit Heba Hafiz. « Et comme tous les Égyptiens  ordinaires je n’avais qu’une idée : quitter l’Égypte au plus vite. Je ne m’étais jamais intéressée à la politique. » Et puis la révolution est arrivée et tout a changé. « J’ai  fait un virage à 180° », reconnaît la remuante jeune femme en fichu. « J’étais déjà indépendante avant. Mais maintenant je suis vraiment libre ! Je ne laisse personne me faire de remarques, je fais ce que je veux et c’est comme ça. »
Durant les deux semaines qu’elle a passées sur la place Tahrir, elle a appris à être forte, et patiente. « Nous n’avions rien à manger, pas de toilettes. Mes parents n’étaient pas riches, mais pas des pauvres non plus. Donc je n’avais jamais connu ça. » Pour Heba, la révolution a été la période la plus importante de sa vie, la plus belle et la plus horrible à la fois.  « Nous avons vu la mort en face, nous avons vu des amis mourir à nos côtés. Après, rien ne peut plus être pareil.»
Heba Hafiz a 30 ans, elle enseigne à l’American International School, un établissement  privé fort cher, a été mariée deux fois (brièvement) ; elle est revenue chez ses parents après son deuxième divorce. Elle est allée seule à la première manifestation, celle du 25 janvier, elle avait lu l’appel sur Internet, aucun de ses amis n’a voulu l’accompagner. «Je n’avais pas l’intention de rester. » Mais ensuite elle a rencontré un ami de son frère  et a vu quelle brutalité les forces de sécurité opposaient aux manifestants. Et elle est restée, avec d’autres, innombrables.
Les premiers jours ils ont dormi par terre, puis peu à peu on a vu arriver des bâches et  des tentes. Et pourtant, a posteriori, son plus beau souvenir de toute cette période reste sa première nuit à même le sol.« J’étais fatiguée et le sol était dur. Tout autour de la place il y avait des charges de police ou de casseurs. Mais je me suis couchée et me suis sentie parfaitement en sécurité, parce que je me savais entourée d’amis qui me protégeraient. On se sentait  à l’abri, en communion-  je n’oublierai jamais cette impression. »
Elle n’a plus aucun contact avec ses amis d’avant la révolution. Elle les a fréquentés presque au quotidien durant 15 ans. « Depuis la révolution je ne les ai pas vus une seule fois, et c’est bien ainsi. Ils ne peuvent pas me comprendre. Ils étaient tous contre la révolution.»
Heba s’est également disputée avec ses parents, elle vient de quitter le toit paternel et a pris un appartement avec une amie. Au début, dit-elle, mes parents me soutenaient, mais maintenant, comme beaucoup parmi les plus âgés, ils sont pour l’arrêt de la contestation.Ils croient ce qu’on leur raconte à la télé, que nous mènerions le pays à sa ruine, en continuant à exiger des réformes. Ils croient les militaires. » La jeune enseignante secoue la tête, désarmée. « Nous les avons pourtant vus à l’œuvre ! »


Heba Hafiz : « Quelque chose  que je n’oublierai jamais. »

Photo Juliane Schumacher
Selon elle, au cours  des derniers mois, ce n’est pas durant la révolution, le 2 février quand les « baltaguiyas », des sbires appointés, ont chargé les manifestants et en ont tué plusieurs, ni au moment des violences policières qu’elle a vécu le pire.  Mais le 9 avril, deux mois après le retrait de Moubarak, où elle a tenté avec des milliers d’autres d’occuper à nouveau la place Tahrir à l’issue d’une manifestation. Et où l’armée a ouvert le feu sur les manifestants. « Qu’ils nous tirent vraiment dessus, eux à qui nous avions fait confiance, qu’ils nous tirent dessus- non, ça, je n’ai toujours pas pu m’en remettre.»
Elle ne peut chasser de son esprit le souvenir de cette nuit où elle a couru pour sauver sa vie. Cet instant a détruit sa belle confiance. L’euphorie, la certitude que désormais tout irait mieux se sont envolées. « Ce n’est pas bien que les gens acceptent de l’armée ce qu’ils acceptaient de la police de Moubarak. » Et pourtant, elle en est sûre, « la révolution nous a incroyablement apporté. Nous autres, les jeunes, avons appris à dire « non », à nous lever, à avoir une opinion. Et nous avons atteint un point de non-retour. »
Et elle aussi : sa nouvelle vie est définitivement placée sous le signe de la politique. Le groupe où elle milite a des réunions quotidiennes, on s’apprête à fonder un parti en vue des élections de septembre. Mais surtout elle y retrouve ce qu’elle a vécu à Tahrir, cette impression d’être à l’abri, en communion, ce souci que chacun avait des autres, si intense  qu’elle ne l’oubliera jamais . »
Elle est plus proche de ses nouveaux amis qu’elle ne le fut jamais des anciens. « Cette relation entre membres de notre groupe, qui avons lutté ensemble à Tahrir, personne ne peut la comprendre s’il n’y était pas. C’est quelque chose de très particulier, je suis incapable même de l’expliquer... Quand je prends dans mes bras ou embrasse l’un d’entre eux, je ne me dis pas: c’est un homme ou une femme - c’est un autre type de relation. Parce que nous avons vécu ensemble les jours les plus beaux et les plus durs de notre vie. Parce que nous avons vu ensemble la mort en face. »
Ahmed Fathi, 21 ans, s’intéressait à la politique avant la révolution. « J’ai écouté les informations, lu des blogs sur Internet. J’étais au courant de ce qui se passait. Quand a été battu à mort, je l’ai su». En définitive, c’était la peur qui empêchait d’agir ce jeune homme aux cheveux ébouriffés -et beaucoup de ses amis.  «On connaissait tous les méthodes des forces de sécurité, et on savait à quoi il fallait s’attendre si on était arrêté. »
Mais un jour, d’un seul coup, la peur a disparu. « Dès le début de la révolution, tout était clair : c’est notre révolution. Et nous nous battrons pour elle, que nous en sortions morts ou vifs. » Durant les premiers jours, il était descendu dans la rue  dans sa ville d’origine, Mansourah, à environ deux heures de route du Caire. Mais la contestation y restait peu active, et au bout de quelques jours, il  était évident qu’ici on n’obtiendrait rien. À la télé, sur la chaîne Al-Jazira, Ahmed a vu les masses humaines qui emplissaient la place Tahrir. Et il lui sembla évident que c’était là qu’il fallait aller. En compagnie d’un ami, Rahmy, il s’est mis en route. En bus, puis en métro, et pour finir à pied. « Nous ne connaissions personne là-bas, n’avions rien que les vêtements que nous portions. Et immédiatement on nous a indiqué une tente, on nous a donné des sacs de couchage et à manger. » On a rencontré de nouvelles têtes. « Les amis de la révolution sont les meilleurs qui existent » dit Ahmed. « La manière dont tout le monde s’occupait des autres ! Nous étions face aux baltaguiyas, nous défendions la place, et quelqu’un arrivait et disait : « Tu as l’air fatigué. je prends ta place, va te coucher et dors, pour pouvoir, demain, continuer le combat. »
La révolution a donné de l’espoir à beaucoup de gens, dit-il : il connaît pour sa part six personnes qui sont rentrées au pays après la révolution et y restent. Lui aussi est resté, mais sur la place, jusqu’au 11 février où fut annoncé le départ de Moubarak.


Ahmed Fathi : « je crois qu’il faut que nous redescendions dans la rue. »
  Photo Gaby Osman
Il s’entend toujours très bien avec ses amis de Mansourah, tous étaient pour la révolution. Mais il ne les voit plus beaucoup. Il passe le plus clair de sa semaine au Caire avec ses nouveaux amis et ceux, comme Ramy, qui l’ont accompagné ici. Il bavarde avec eux dans les cafés de la vieille ville, passe des nuits blanches, va à des rassemblements, des conférences et revient toujours à Tahrir.
Ahmed a terminé ses études de droit, il devrait se chercher un boulot, mais pour le moment il est militant et c’est tout. « Jusqu’à la révolution, je me disais toujours que je chercherais un job d’avocat ou de procureur. Maintenant je me pose beaucoup plus de questions : que puis-je faire pour vraiment aider les gens, pas les riches ou les gouvernants ? »
Il n’est ni dans un groupe, ni dans un parti. « C’est nous, les indépendants, qui sommes les véritables militants et qui portons le mouvement. Je ne veux pas être au service d’un parti, mais des gens. » Des pauvres, car il y en a beaucoup trop en Egypte. Des ouvriers. Des gosses des rues, dont l’un s’est joint à eux. Ils lui ont appris à écrire, mais l’ont perdu de vue le 9 mars quand l’armée a assailli et fait évacuer le campement. Ahmed Fathi était contrarié de voir les gens fêter le départ de Moubarak comme une victoire au foot. «  La révolution n’est pas un match de foot, elle ne se gagne pas comme ça. »
Il est mécontent de la situation actuelle. « L’armée fait ce qu’elle veut. Les tribunaux militaires ont jugé des milliers de civils, beaucoup de contestataires et les ont condamnés à des années d’emprisonnement. Pourquoi ?» Il se bat pour leur libération. Pour un report des élections. Pour une nouvelle constitution. Et pour le retrait des militaires hors de la politique. « Il nous faut un gouvernement de transition civil. » Ce ne sera pas simple, il le sait. « Je crois que nous devons redescendre dans la rue. Nous occuperons la place une nouvelle fois. » Peut-être alors entendra-t-il  à nouveau les slogans dont sa tête résonne encore et que tous reprenaient en rythme. « Parfois je rêve des jours passés à Tahrir, des attaques des « baltaguiyas ». Et même si je me réveille terrorisé,  j’aime tous ces rêves, parce qu’ils me rappellent la révolution. »
Puerta del Sol, Madrid. Photo Reuters
 

mercredi 16 mars 2011

Place Tahrir, avec les partisans de la République libre d'Egypte

par Rabha Attaf, 15/3/2011
Un vent de liberté souffle sur l'Égypte depuis cette journée historique du 11 février 2011, date de la révocation du général-président Hosni Moubarak par ses pairs et de sa fuite sans gloire vers Charm El Cheikh, station balnéaire aux allures de  coin de paradis, particulièrement appréciée des plongeurs du monde entier pour la transparence de ses eaux et la compagnie des dauphins.
Place Tahrir, le campement de la République libre d'Egypte

Un vent tellement grisant qu'un groupe irréductible d'activistes pacifiques -auxquels se sont jointes plus de 500 personnes- a décidé de faire le siège de la place Tahrir. Issus de différentes catégories de la société égyptienne -entrepreneurs, guides touristiques, ingénieurs, avocats, médecins, journalistes, étudiants, ou tout simplement hommes et femmes du peuple- ces derniers ont en effet décidé d'occuper, tel un défi démocratique, le centre de ce lieu hautement symbolique de la révolution égyptienne. Objectif : la promulgation d'une nouvelle constitution et la tenue d'élections libres après un an -et non quatre mois comme annoncé par le Conseil Suprême des Forces Armées à la tête du pays- pour permettre à la société civile égyptienne d'organiser sa représentation. L'enjeu est de taille : éviter ainsi que les aspirations démocratiques de la majorité jusque-là silencieuse ne se retrouvent coincées entre la puissante Confrérie des Frères musulmans (jusque là interdite de scrutin électoral en tant que parti) et le Parti National Démocratique, celui-là même sur lequel reposait le système népotique de Moubarak.
« Jusqu'à présent, nous n'avons pas encore obtenu nos droits », m'explique Mustapha, un ingénieur quadragénaire à l'allure particulièrement soignée. « Le système doit être purifié de la corruption de haut en bas et ce qui s'est passé ici démontre que nous sommes encore loin des standards internationaux en matière de droits humains ». Malgré le tourisme de masse, véritable fleuron de l'économie nationale, l'Égypte, comme la Tunisie et d'autres pays arabes, est en effet régulièrement épinglée par Amnesty International et Human Rights Watch. Notamment à cause de « Amn Ad-Dawla », la Sûreté d’État, véritable police politique du régime dans les locaux de laquelle la pratique de la torture est monnaie courante. A se sujet, le Dr Mona Ahmed, psychiatre de son état et présidente du Centre Al Nadeem pour la réhabilitation des victimes de la torture m'avait d'ailleurs confié, lors de notre première rencontre, que, questionné sur le pourquoi de la torture, un agent d'Amn Ad-Dawla lui a tout simplement répondu : « Que peut-on faire d'autre pour obtenir des aveux ? C'est la seule méthode qui marche ! ». Monstrueux... comme si d'autres méthodes avaient été testées !



 Avec ses camarades de combat, Mustapha fait partie des manifestants de la première heure : il a laissé famille et travail pour être au cœur de la « Révolution du 25 janvier ». Très vite, un attroupement se forme, les paroles fusent. Abdelghani, un jeune médecin âgé de 25 ans venu de Souk, une bourgade située à 200 km du Caire intervient :
-« Ici, on a appris la fraternité et le courage. On a affronté les balles et les jets de pierres. Les premiers chiffres donnent plus de 500 morts. Mais dans quelque temps on découvrira qu'il y en a eu beaucoup plus !
        Pourquoi vous êtes restés ?
        En tant que médecin, c'est mon devoir d'aider ces pauvres gens qui ont affronté la police du gouvernement avec leurs mains nues. Nous voulons tous vivre libres ! »
Et effectivement, avec quatre autres médecins, il a dressé un hôpital de campagne au centre du square. On y soigne, avec les moyens de bord, les quelques blessés qui affluent quotidiennement à la nuit tombée. Noyés dans la foule qui encercle le campement, les « baltaguiya », genre de voyous payés par la police et les affidés du régime, continuent de harceler les occupants de Tahrir. Chaque soir, le même scénario se reproduit : des jeunes manifestants sont agressés à l'arme blanche et l'armée est obligée de s'interposer pour protéger la place. Quand un provocateur est repéré, il est systématiquement remis entre les mains de la police militaire qui l'embarque au poste le plus proche. Car les occupants de la place Tahrir tiennent avant tout à rester pacifiques pour éviter l'évacuation !

Au centre de la place, un spectacle incroyable s'offre au regard des curieux. Juchée sur le terre-plein surélevé, la « République libre d'Égypte » a planté ses tentes de toiles et de plastique à l'abri desquelles des gens venus de tous horizons tiennent des forums jusqu'à l'aube, ivres de paroles et d'espérance. Des piquets reliés par des cordes délimitent son territoire dont l'accès est strictement contrôlé par des « check-points ». Impossible d'y entrer sans montrer patte blanche ! Bref, une sorte de petit État qui me rappelle la République Arabe Sahraouie du Front Polisario, en exil dans le désert algérien, au sud-ouest de Tindouf.





Juste devant, perché sur un muret à l'entrée de ce qui devait être certainement un square avant l'occupation de la place, un prêcheur musulman, micro au point, harangue la foule sur le ton d'un télé-évangéliste américain.
–        « Le peuple égyptien est quoi ?
–        Un peuple uni !
–        Il est quoi ?
–        Un peuple libre !
–        Il veut quoi ?
–        Le renversement du régime !
–        Plus fort !
–        Le renversement du régime !

Et de scander à tue-tête ce célèbre slogan de la Révolution tunisienne -« Chaab yourîd iskat en-nîdham ! » (le peuple exige le renversement du système !)- repris aujourd'hui aux quatre coins du monde arabe en révolte.
« Réjouissez vous, mes frères et mes sœurs, poursuit le prêcheur, ravi de son succès, la nation du prophète Mohamed s'est levée contre les puissants et les oppresseurs ! Les impérialistes doivent comprendre que désormais, tous les peuples du monde arabe vont se libérer... et libérer la Palestine !». Pour sûr, Ossama El Arabi -c'est le nom qu'il m'a donné- a un don oratoire particulier pour exalter la foule. Ces derniers, hypnotisés par les paroles et la voix de l'orateur, semblent maintenant dans un état second, prêts à le suivre jusqu'à Madinat Al Quods (nom de Jérusalem pour les Musulmans) !
Quelques pas plus loin, devant le monument érigé à la gloire des martyrs tombés sous les balles de la police et des miliciens du régime, le 28 janvier dernier, d'autres slogans repris en chœur par des hommes et des femmes à la mine réjouie chauffent l'atmosphère. Et pour cause, dès le coucher du soleil, le froid se fait sentir. Ce qui n'empêche pas les gens de faire la prière du couchant en plein air ! Ici, la foule s'agite dans tous les sens, hors de l'espace et du temps, tandis qu'autour de la place, la circulation -ou plutôt les embouteillages légendaires du Caire- a repris ses droits... à coup de klaxons incessants et de pots d'échappement crachant leur fumée polluée. Et ce, jusqu'à minuit, heure du couvre-feu durant lequel l'armée prend possession de la rue, bloquant notamment l'accès à la place Tahrir.
À l'entrée du camp, un espace de 17m de long sur 5m de large, entouré de bâches en plastique transparent, a été aménagé spécialement pour servir de lieu de réunion. C'est là que tout se décide. Chaque soir, le Conseil de la place Tahrir se réunit pour répartir les fonctions de chacun : service d'ordre, de nettoyage, de ravitaillement, de soins et même de relations publiques. Car il faut prendre le temps d'écouter les jeunes, de leur expliquer pourquoi il faut garder le contrôle de soi, ne pas s'énerver même quand on est insulté ou agressé. La révolution pacifique en somme ! Un homme à l'allure joviale et au regard vif me repère, alors qu'il est en pleine discussion avec des gens de tous âges assis autour de lui. Il me fait une place à ses côté. Lui, c'est Wael Aly, le principal animateur du Conseil des manifestants de la place Tahrir. "Les médias sont partis mais nous sommes restés avec le petit peuple", m'explique-il. « Car c'est lui, et lui seul, qui a été le fer de lance de cette révolution. Sans lui, la classe moyenne ne peut rien ». En Égypte, la classe moyenne ne représente en effet pas plus de 25 % d'une population de 80 millions d'habitants. Autant dire une goutte d'eau dans un océan ! « Les membres de la Coalition composée du mouvement Ikhtilaf (le changement), des Frères musulmans et d’autres groupes sont allés négocier avec le gouvernement. Mais ils ne réalisent pas que si demain ils essuient un échec, le peuple leur tournera le dos ! », poursuit-il. Logique : la trahison n'a jamais été payante ! Cadre dans une entreprise de tourisme, cet homme âgé de 42 ans a un véritable tempérament de chef d'orchestre. Sollicité de toutes parts pour résoudre les problèmes du quotidien ou s'interposer dans une discussion un peu trop agitée -histoire d'éviter tout dérapage violent. Précisons que les particules de plomb concentrées dans l'air du Caire ont pour effet de mettre le système nerveux à cran.
Pourquoi sa présence à Tahrir ? Tout a commencé pour lui le 25 janvier, alors qu'il était à la station balnéaire d'Urgada. Sa mère, affolée, lui a téléphoné pour l'informer que son jeune frère âgé de 22 ans se trouvait au milieu des manifestants, alors que les balles sifflaient de toutes parts -ce dernier se balade d'ailleurs encore avec du plomb dans la peau ! « Alors, le 27 janvier, j'ai quitté Urgada pour rejoindre Tahrir et je suis resté depuis », m'explique-t-il. « Mais la révolution, on la doit à Khaled Saïd ».
Khaled Saïd ? C'est un jeune d'Alexandrie qui a été assassiné par des policiers véreux le 6 juin 2010. Arrêté à la sortie d'un cyber-café devant ses amis, il a été embarqué et violemment passé à tabac dans le hall d'un immeuble, avant d'être jeté mort dans la rue pour servir d'exemple. « Cette affaire est particulièrement scabreuse », m'explique Wael. « Khaled Saïd était connu comme  un mordu d'internet. Un jour, il a mis en ligne un film montrant deux policiers en flagrant délit de racket sur la personne d'un dealer de shit. On les voit lui piquer de la came avant de l'embarquer. C'est vrai que Khaled fumait du hash, mais pas plus que les jeunes de son âge. Il avait l'habitude de se ravitailler au début de chaque mois, quand il recevait un peu d'argent de son frère qui travaille à l'étranger. Alors, ils l'ont suivi pour le voler et se venger de lui ».
Un ami de Khaled écoute notre conversation. Il confirme en hochant la tête. Pour maquiller le crime, les deux policiers en civil ont, d'après des témoins, embarqué Khaled dans le hall d'un immeuble. Son corps sera retrouvé quelques heures plus tard avec... une poignée de marijuana enfoncée dans la gorge. Version officielle : il se serait étouffé en voulant dissimuler de la drogue. Grotesque ! « Tout le monde sait ici qu'il est impossible de trouver de la marijuana à  Alexandrie ! », m'affirme-t-on. « Du cannabis oui ! L'herbe, on la trouve seulement au Caire ! ».
Très vite, la famille et les amis de Khaled réagirent. Dépôt de plainte et création d’une page Facebook, « Nous sommes tous Khaled Saïd ». L'histoire a fait le tour du monde, jusqu'à Miami.  Les amis de Khaled ont témoigné devant le juge. Mais en vain : les policiers ne sont toujours pas inculpés. Alors des consignes de résistance pacifique furent affichées sur la page, genre : « Si un policier vient vers toi, ne lui parle pas. S'il te dit dégage, ne réponds pas et passe ton chemin, etc. ». Devant ce   nouveau   comportement des jeunes, les policiers d'Alexandrie ont pris peur. Car le cas de Khaled est loin  d'être isolé : plusieurs jeunes sont morts dans des conditions similaires sans que leur meurtre ne soit élucidé et les auteurs poursuivis.
C'est ce groupe constitué autour de l'affaire Khaled Saïd qui a appelé aux premières manifestations de janvier dernier, à la place Tahrir. Le « téléphone arabe » et les connexions internet ont fait le reste. Depuis, Khaled Saïd est devenue une figure de proue de la révolution égyptienne du 25 janvier. A ce jour, le procès des policiers n'a pas encore eu lieu. L'audience prévue le 26 février dernier a été reportée. Ce qui a provoqué un sit-in devant le palais de justice d'Alexandrie. L'oncle de Khaled Saïd, Ali Kassem, a accusé Mamdouh Marey, l'ex-ministre de la Justice, d’avoir collaboré avec la Sûreté de l'État pour éviter les poursuites contre les policiers Mahmoud Salah Mahmoud et Awad Ismael Soliman. La rumeur d'Alexandrie dit que ceux-ci ont pris la fuite...


Carlos Latuff

Pas étonnant donc que les manifestants s'en prennent maintenant aux édifices de la Sureté de l'État! Non loin de la place Tahrir, des clameurs résonnent. Telle une trainée de poudre, l'info a fait le tour du Caire. Les Frères Musulmans manifestent devant le quartier général de la Sureté Nationale situé dans la vieille ville. Des coups de feu provenant de tireurs embusqués ont même été tirés en direction des militaires stationnés devant l'édifice, semant une confusion générale. Quatre soldats ont été grièvement blessés. Finalement, les manifestants ont investi l'immeuble, allant de découvertes macabres en découvertes ahurissantes : des dossiers complets sur des militants de   la société civile, des rapports contenant le détail de leurs e-mails et communications sur les réseaux sociaux, mais aussi, au quatrième sous-sol, des appartements privés et des cellules. Aussitôt, la consigne a été donnée de préserver les archives en vue de procès de dignitaires de l'ancien régime, eux aussi « traités » par la police politique.
Et pour cause : plusieurs immeubles de la Sureté ont en effet flambé la veille. Ces incendies sont curieusement tombés à point. Les manifestations organisées par les Frères Musulmans sur la place Tahrir, véritable marée humaine réunissant plus de 100 000 personnes tous les vendredis depuis la fin janvier, demandaient, entre autres revendications, la démission du général Ahmed Chafik, nommé Premier ministre avant la chute de Moubarak et la dissolution de la Sureté Nationale. Ces incendies ont emporté dans le secret des fumées les archives de cette police politique honnie par les Égyptiens à cause de sa corruption et de sa violence. Un nouveau gouvernement venait d'être nommé, composé de personnalités réputées « intègres». Et lors de la manifestation du 4 février dernier, Essam Sharef, le nouveau Premier ministre, ovationné par la foule, avait promis de faire le ménage. Ceci explique peut-être cela !
Mais la petite République de Tahrir Square n'a pas pour autant levé le camp. Car les Égyptiens, véritables hypnotiseurs du verbe, savent bien que les paroles s'envolent. D'autant que jusqu'à présent, le Conseil Suprême des Forces Armées -qui a pris la tête du pays pour officiellement assurer la transition démocratique- s'est contenté d'annoncer un simple lifting de la Constitution en prenant soin de « mouiller » l'opposition nouvellement intégrée au jeu politique dont il édicte les règles. Il a même fixé un calendrier de seulement six mois pour faire muter le système vers la démocratie. Un référendum sur les modifications de la Constitution est même annoncé pour le 19 mars prochain. « Impossible d'opérer un changement en si peu de temps ! », s'insurge Ossama, un avocat du Groupe de défense des personnes arrêtées en janvier. « On se moque vraiment du peuple ! ».
Pas étonnant dès lors que tout le monde ici soit dans l'expectative. La nouvelle composition du gouvernement a de nouveau provoqué des débats houleux sous la tente du Conseil. Mohammed Abou Farès, un entrepreneur en import-export, qui a roulé sa bosse dans plusieurs pays d'Europe durant sa jeunesse après un rapide passage à la Sorbonne, m'interpelle justement à ce sujet : « Le nouveau gouvernement comporte en son sein quatre ministres de l'ancien régime. Comment pouvons-nous lui faire confiance pour réaliser les aspirations de notre jeunesse ? La Constitution doit intégralement être changée. On a besoin de plus de garanties car nous n'avons connu jusque-ici que des régimes militaires répressifs ». Les discussions se prolongeront jusqu'au petit matin....

Place Tahrir, les jours se suivent et ne se ressemblent pas ! Un jour ce sont les lycéens et leurs enseignants qui manifestent devant leur ministère de tutelle, le lendemain ce sont les étudiants et universitaires, les avocats, les journalistes, les fonctionnaires... et même les sans-logis ! En Égypte, le système scolaire est véritablement sinistré, sauf pour les gens aisés qui ont les moyens de payer les « High Schools » à leurs enfants ou de les envoyer à l'étranger. Les autres, se débrouillent avec les moyens de bord, des salaires de misère ridicules (de 100 à 300 livres dans le public, jusqu'à 500 dans le privé, soit de 20 à 65 euros par mois !). Sans compter les 25 millions de chômeurs, dont une partie se démène avec des petits boulots au jour le jour, alors que 5% de nantis détient 70% de la richesse nationale.


La composition sociale des visiteurs qui viennent quotidiennement soutenir les résistants de Tahrir a aussi changé. Des personnes appartenant à des catégories plus aisées se mélangent maintenant aux populaires : des affairistes et même des intellos -genre bobos parisiens qui se font prendre en photo devant le portrait des « martyrs de la Révolution »... Même Wael Bichri, un animateur vedette de la télévision Dream 2 a fait le déplacement. Des admiratrices en hijab se sont agglutinées autour de lui pour  arracher un autographe. Pas étonnant : cet homme élancé aux cheveux argenté est plutôt beau gosse ! Autre attroupement, autre excitation : Abdallah Assam, un chanteur populaire connu dans tout le monde arabe,  a aussi fait le déplacement. Un juge est aussi de la partie, en représentation pour le Syndicat de la magistrature dont le président, Achraf Zahram, n'a pas hésité a soutenir les occupants de Tahrir dès le début. Rencontré au siège du club de la presse, situé aussi à proximité de la place, ce dernier m'explique sa démarche : « Ce que nous demandons est simple : que le peuple égyptien décide enfin de son destin, élise souverainement ses dirigeants, un gouvernement civil et non militaire. Bref, la démocratie ! Mais aussi qu'un terme soit mis à la corruption dans tous les milieux, et que justice soit rendue aux martyrs de la révolution. Car notre peuple vient de prouver au monde entier qu'il est digne de la démocratie et mérite le soutien de toutes les nations libres ». Et de m'expliquer que la lutte contre la corruption est menée dans l'appareil judiciaire depuis les dernières élections de la corporation.

Mais en ce 8 mars 2011, « Women’s Day », la place Tahrir a été investie par des dizaines de milliers de femmes, voilées ou non. Tout de suite après la manifestation, Nehad Abu Elkomsan, avocate et présidente du Centre égyptien pour le droit des femmes, a tenu personnellement à rencontrer les membres du Conseil et à visiter le campement. « Nous sommes venues pour saluer nos martyrs de la révolution et rappeler que la  femme ne doit pas être oublié dans cette transition démocratique. Nous avons constaté qu'il n'y a aucune femme dans le nouveau gouvernement. On ne peut pas parler de démocratie sans participation des femmes à différents niveau du pouvoir alors qu'elle est le pivot de la société égyptienne, s'exclame-t-elle indignée. « C'est une question nationale et pas seulement de genre !». Pas évident à faire accepter, car la société égyptienne, dont 25 millions sont totalement illettrés, est encore marquée par un conservatisme coutumier. A l'extérieur du square, des contre-manifestants brandissent d'ailleurs des pancartes avec l'inscription « Not Now! »
« Mais ne nous y trompons pas! », précise-t-elle, « la question des femmes est une question de transformation culturelle et non d'idéologie. La preuve c'est que les Frères Musulmans, réputés pourtant conservateurs, sont plus ouverts sur cette question que les partis libéraux ! ». Ce matin même, les frères ce sont rassemblés devant le palais du gouvernement pour demander la libération de leurs 27 militants -arrêtés l'autre soir devant l'édifice de la Sureté Nationale- tandis que les « sœurs » participaient massivement à la manif des femmes.
La fin de cette journée fut particulièrement tendue à Tahrir Square. Des groupes de dizaines de personnes (les baltagui) ont manifesté une hostilité inquiétante contre les occupants de la place, faisant monter la tension d'un cran. Les agressions se sont multipliées, y compris contre moi-même. J'ai alors compris que je devenais un témoin gênant...on cherchait à m'éloigner. Alors que je recueillais le témoignage d'un homme qui insistait lourdement pour que je le prenne en photo, un groupe  hostile m'a entouré et les menaces ont fusé. Un homme habillé de noir m'a alors dégagée, emmenée dans la tente des réunions et finalement fait venir la police militaire... pour officiellement me protéger. J'ai quitté le camp encadrée par des militaires. Ce qui n'a pas empêché une foule excitée par je ne sais qui de nous suivre. Arrivée au poste militaire du Musée du Caire qui fait office de QG, j'ai dû attendre dans le froid durant plus de sept heures que l'on me rende mon passeport.
Bonne intuition ! Le soir même, le harcèlement du campement, notamment par des jets de pierres a commencé et a duré jusqu'à l'aube. Le harcèlement a repris dans la matinée du 9 mars. A la tombée de la nuit, les résistants de la place Tahrir furent finalement attaqués  par des centaines de « baltaguis » armés de couteaux, de machettes et de torches incendiaires. Juste avant l'intervention des soldats. Des personnes ont été frappées et arrêtées, le campement a été entièrement saccagé, et même le drapeau égyptien qui flottait tel un symbole de renaissance au milieu du square a été retiré. Comme si on voulait éradiquer tout espoir de liberté et de démocratie ! [voir vidéos de l'attaque]
« On a tenu le coup durant quinze jours, malgré l'hostilité des suppôts du système et le dénigrement de la presse égyptienne », m'explique Wael Aly, une fois remis du choc. « Mais nous ne baissons pas les bras », ajoute-t-il malicieusement. «En nous réprimant et en arrêtant une centaine d'entre nous, le pouvoir viens finalement d'amplifier l'impact de notre action ». Il faut dire qu'il a eu chaud et qu'aujourd'hui il doit redoubler de vigilance. Les premières condamnations sont en effet tombées : 15 ans de prison ferme !

« Nous ne sommes pourtant pas des violents », s'insurge-t-il. « Nous voulons juste vivre libres et dignes. Cette courte expérience a prouvé que nous pouvions organiser la société et gérer nous-mêmes nos affaires ». Effectivement, le matin du 8 mars, le « Conseil des occupants de la place Tahrir » avait rendu public un certain nombre de règles à respecter et décidé de réorganiser le campement. Notamment en décidant de la création d'une sorte de police destinée à évacuer les éléments perturbateurs, en réservant une tente comme lieu de culte pour les Coptes et les Musulmans, une pour l'intendance, une pour la formation, et une destinée à accueillir les nécessiteux - un pécule leur étant remis chaque semaine à condition qu'ils renoncent à la mendicité. Bref, une administration comprenant la police, le culte, l'éducation et le social. Cela ne vous rappelle rien ? Quelque part au Mexique, dans les montagnes du Chiapas....
Photos de Rabha Attaf
Une version abrégée de ce reportage a été publiée par le magazine Les Inrockuptibles