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vendredi 12 août 2011

Tunisie : Seriati s'en sort...pour le moment

l'ex-chef de sécurité de Ben Ali est acquitté, prison pour ses proches

LEMONDE.FR avec AFP, Reuters | 12.08.11

Ali Seriati, ex-chef de la sécurité présidentielle, le 13 décembre 2010.
Ali Seriati, ex-chef de la sécurité présidentielle, le 13 décembre 2010.AFP
La justice tunisienne a acquitté vendredi le général Ali Seriati, ex-chef de la sécurité présidentielle, jugé pour complicité dans la fuite en Arabie Saoudite de Zine El Abidine Ben Ali et de sa proche famille le 14 janvier, en plein soulèvement populaire. Le tribunal de première instance de Tunis a en revanche prononcé des peines de prison allant de quatre mois à six ans contre 25 membres de la famille Ben Ali et de son épouse Leïla Trabelsi, dont 22 étaient présents à ce procès, pour tentative de fuite et possession illégale de devises.
Homme fort de la sécurité sous l'ancien régime, le général Seriati n'en a pas fini avec la justice car il fait l'objet d'autres poursuites pour des chefs d'inculpation beaucoup plus graves, tels que complot contre la sécurité intérieure de l'Etat, incitation à commettre des crimes et provocation au désordre. L'un de ses avocats, Me Abada Kefi, s'est félicité d'un jugement "historique". "C'est un jour de gloire pour la justice tunisienne qui a fait montre de liberté vis-à-vis de l'exécutif et de la pression de la rue", a-t-il dit à l'AFP. "J'ai craint l'influence de la pression populaire", a affirmé Youssef, frère du général Seriati, se disant "soulagé par un verdict juste".

Le président déchu Zine El Abidine Ben Ali et sa femme Leïla.
Le président déchu Zine El Abidine Ben Ali et sa femme Leïla.AFP/FETHI BELAID
Parmi les proches de Ben Ali et de son épouse Leïla Trabelsi jugés dans le même procès, Moez, neveu de l'ex-première dame, a été condamné par contumace à la peine maximum de six ans de prison. Deux de ses sœurs, Jalila et Samira, ont été condamnées respectivement à dix-huit et quatre mois d'emprisonnement ferme. Imed, le neveu préféré de Leïla, aussi haï qu'elle des Tunisiens et déjà condamné à quatre ans de prison pour détention de drogue, a écopé de deux ans. Sa mère Najia Jridi a été condamnée à huit mois de prison. Un des frères de Leila, Moncef, a lui été condamné à dix-huit mois de détention.
BEN ALI,  PLUS DE 66 ANS DE PRISON DANS DES PROCÈS PAR CONTUMACE
Outre le général Seriati, six inculpés ont été acquittés, dont la veuve de Moncef Ben Ali, frère aîné de l'ex-président condamné en France en 1992 pour trafic de drogue dans l'affaire dite "Couscous connection", trafic international de stupéfiants et de blanchiment d'argent qui se déroula pendant les années 1980.
Sur les 32 accusés, 23 se trouvaient en détention provisoire : outre le général Seriati, 22 membres du clan Ben Ali-Trabelsi arrêtés le 14 janvier à l'aéroport de Tunis-Carthage en possession de sommes importantes en devises et de bijoux, alors qu'ils s'apprêtaient à prendre l'avion. Six personnes, parmi lesquelles la veuve de Moncef Ben Ali, comparaissaient libres. Trois ont été jugées par contumace : outre Moez, il s'agit de Leïla Trabelsi elle-même et de Sakhr El-Materi, gendre du couple présidentiel en fuite, qui ont été condamnés par défaut respectivement à six et quatre ans de prison pour complicité et possession illégale de devises.
Leïla avait donné l'ordre à ses proches de se rassembler à l'aéroport pour embarquer sur un vol à destination de la France. Ce plan avait été déjoué par la brigade antiterroriste, selon la police, et le refus d'un pilote de les avoir à bord.
Le tribunal a aussi prononcé des peines d'amendes pour un montant global de 200 millions de dinars (plus de 100 millions d'euros). Ce procès, qui s'était ouvert le 26 juillet, concernait le plus grand nombre d'accusés dans une série d'affaires en justice contre le président tunisien déchu et ses proches. Ben Ali, réfugié en Arabie saoudite et dont la Tunisie n'a pu obtenir l'extradition, cumule déjà plus de soixante-six ans de prison dans des procès par contumace.

samedi 18 juin 2011

Tunisie-France: micmac au 36 Botzaris

Micmac à l’ancien siège du parti de Ben Ali à Paris
Par BAPTISTE LE MAUX, WILLY LE DEVIN, Libération, 17/6/2011

Expulsions . Des migrants ont été délogés, hier, de l’immeuble abritant des archives convoitées de l’ex-président tunisien.

C’est un étrange ballet qui se déroule au 36 de la rue Botzaris, dans le XIXe arrondissement parisien, au siège de l’ancien Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti du despote tunisien déchu Zine el-Abidine Ben Ali. Hier encore, des migrants ont été délogés «du 36» 
Racket.
Mais l’imbroglio dure depuis déjà plusieurs semaines. Verrouillé et placé sous étroite surveillance après la révolution, le bâtiment est investi une première fois le 31 mai par une quarantaine de migrants arrivés de l’île italienne de Lampedusa, dont beaucoup vivent dans une extrême précarité. Problème, le bâtiment recèle de nombreuses archives du régime Ben Ali. D’après une source diplomatique, les documents entreposés concerneraient «les tout premiers cercles du RCD, tel Imed Trabelsi, neveu de Leïla Ben Ali, seconde épouse du président». S’y trouveraient également, selon la même source, des talons de chèques, des références de comptes bancaires dont les ressources émaneraient d’un racket organisé sur les salaires des fonctionnaires tunisiens, ainsi que des preuves de la complaisance des services français à l’égard de l’ancienne dictature.
Dans la nuit du 6 au 7 juin, une escouade d’une trentaine d’hommes prend possession des caves de Botzaris. Plusieurs sources militantes, associatives (notamment la Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives), et policières identifient ces Tunisiens comme des proches de l’ancien pouvoir. Des rixes éclatent avec les migrants, du matériel est dégradé, et des documents sont dérobés. Dès le lendemain, la police française, déjà sur ordre de l’ambassade de Tunisie, charge et emmène tous les occupants de l’immeuble au commissariat de la rue Riquet. Relâchés, les migrants retournent «au 36» etentament des pourparlers avec l’ambassadeur pour transformer le lieu en centre d’accueil, placé sous l’égide d’associations communautaires.
Activiste.
Mais le ballet reprend de plus belle : on vient s’emparer, troquer ou monnayer des documents. Le dernier coup de théâtre - qui semble avoir motivé l’intervention policière d’hier - se déroule mercredi vers 18 heures 30. Une avocate parisienne anti Ben Ali, Soumaya Taboubi, ainsi qu’un dissident, Ali Gargouri, se présentent «au 36» au volant d’un monospace et emportent plusieurs milliers d’archives. Leur objectif ? Créer un comité de préservation des archives de la Tunisie qui rassemblera des avocats et des intellectuels. Contactée par Libération, Soumaya Taboubi est demeurée injoignable. Elle a toutefois confié à nos confrères d’Owni, «avoir placé les archives en lieu sûr afin de les remettre dès que possible aux justices française et tunisienne.»
 

Trente Tunisiens sur le carreau après leur expulsion de l'ancien siège du parti de Ben Ali

Par MATHIAS DESTAL, Libération, 17/6/2011

En attendant de voir leur situation se débloquer, ils ont pris leurs quartiers parisiens aux Buttes-Chaumont.

Les migrants tunisiens délogés de l'ancien local du RDC espèrent voir leur situation
Les migrants tunisiens délogés de l'ancien local du RDC espèrent voir leur situation régularisée. (Mathias Destal)
Il pleut. La trentaine de ressortissants tunisiens abrités sous les arbres du parc des Buttes-Chaumont attendent que des «amis» leur apportent des bâches pour se protéger des gouttes. Les regards sont fermés, les traits tirés.
Mercredi encore, ces migrants occupaient le 36 de la rue Botzaris, l'ancien siège parisien du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti de Ben Ali. Jusqu'à ce que les policiers les évacuent manu militari, jeudi à six heures du matin.
«C'est à nous ici, ça appartient aux Tunisiens», s'énerve Karim, 29 ans, arrivé en France il y a un mois. Adossé à un arbre, l'ancien peintre en bâtiment est tendu. «On n'a pas dormi depuis deux jours. La police ne nous laisse pas tranquille. Ils nous ont sorti du bâtiment à six heures du matin, mercredi. On s'est installé dans le parc. Ils sont revenus à 23 heures en passant pas la grille et nous ont gazé avec leurs lacrymogènes». Trois d'entre eux ont été amenés à l'hôpital. Dont deux mineurs.

«Secrets bien gardés»

Le 31 mai, le bâtiment avait été investi par une quarantaine de migrants  arrivés en France après la révolution qui a secoué leur pays en janvier. Mais le lieu était étroitement surveillé par la police qui les a délogés à plusieurs reprises. Le bâtiment recelait de nombreuses archives du régime de Ben Ali dont certaines pourraient révéler des secrets bien gardés.

La facade du 36 rue Botzaris. (M.D.)
Afin de trouver une solution pour les locataires du «36», une entrevue a eu lieu ce vendredi matin entre des représentants des Tunisiens et Elyes Ghariani, le chargé d'affaire de l'ambassade de Tunisie en France. L'objectif: trouver une solution pour la trentaine de clandestins qui n'ont toujours pas trouvé où dormir légalement. Les plus chanceux ont déjà été dirigés vers des gymnases aménagés pour accueillir les réfugiés tunisiens.
«Nous avons essayé de trouver une solution pour qu'ils ne dorment pas dans la rue ce soir» explique Amira Yahyaoui, la fille de Moktar Yahyaoui (un opposant à Ben Ali en Tunisie), présente à la réunion au côté d'Ali Garghouri «L'ambassadeur a appelé la mairie de Paris qui nous a renvoyé vers France Terre d'asile.» Vendredi à 18 heures, l'association n'était pas en mesure de nous dire si une solution avait été trouvée pour les Tunisiens du «36».

«Centre de rétention»

L'autre point de la négociation a porté sur l'«aide au retour volontaire», qui est normalement de 2000 euros. L'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) ne propose pourtant aux réfugiés qu'une aide de 300 euros. Elle correspond à «l'aide humanitaire».

Photo: Zouaoui, arrivé en France il y a cinq mois. (M.D.)
«Certains sont prêts à repartir au bled s'ils peuvent avoir les 2000 euros, mais qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse de 300 euros?» s'indigne Zouaoui, lui aussi assis à la table des négociations vendredi matin. Le voyage jusqu'ici leur a déjà coûté enre 1200 et 1500 euros.
Et retourner au pays pour 2000 euros? Même ça, Zouaoui n'en veut pas. L'homme à la voix grave d'un fumeur de gitane est arrivé en France il y a cinq mois. Malgré un séjour de «dix jours au centre de rétention de Bobigny», il garde l'espoir de régulariser sa situation en France. «On est 23000 Tunisiens à être venu en France. C'est pas facile de trouver un logement et du travail dans ces conditions mais ça va venir. Je galérais là-bas. Je peux bien galérer un peu ici.» En Tunisie, le salaire ne dépasse pas, dit-il, 300 dinars tunisiens par mois, soit 152 euros. «Une misère.» Alors, en attendant que leur situation s'éclaircisse, les Tunisiens des Buttes-Chaumont restent «perdus, comme ils disent, dans le vent et les nuages». 

Des citoyens français campent avec les migrants à #Botzaris36

Ce billet est une contribution d’un collectif d’activistes suite à une initiative lancé par Paul Da Silva (http://www.paulds.fr/).
Je relaie ce billet par solidarité avec le mouvement qui s’active en France pour une cause d’une importance majeure pour les Tunisiens.
#Botzaris36
Nous avons besoin de votre aide dans le parc des Buttes Chaumont, il nous faut :
  • Des draps, duvets, sacs de couchages et couver
  • A manger et à boire (pas d’alcool)- Des vêtements
  • Des cigarettes
  • Du nécessaire d’hygiène
  • Des bâches ou même des sacs poubelle grande contenance
  • De quoi produire de l’électricité
  • Des citoyens qui trouvent que ce qui se passe n’est pas normal!
  • Des journalistes !!
  • … Nous n’avons rien et avons besoin de tout, la mairie elle ne fait rien!
L’histoire que je vais vous raconter ici met en place une trentaine de jeunes Tunisiens ayant fait le périple depuis leur pays jusqu’à Paris, deux citoyens français et toute une myriade de politiques qui ont clables à nous autres humains désirables sur le sol français, et de subir (presque)  les  mêmes conditions qu’eux. Tout ce que nous vivons nous le publions en  direct sur Twitter, au fur et à mesure de la journée et en marquant  de  brèves pauses pour aller recharger les batteries. Du matin au soir,  et  même pendant la nuit où nous allons (et avons déjà commencé) camper  avec  ces gens (par ailleurs formidables) dans le parc qui est  actuellement  leur seul refuge.
La  problématique est la suivante :
Hier près d’une centaine de Tunisiens  qui occupaient illégalement un local affilié au RCD (l’ancien parti du «  président » déchu Ben Ali) faute d’avoir ailleurs où aller ont été  expulsés et ce sans qu’aucune solution de logement ou d’aide de quelque  ordre que ce soit ne leur soit proposée. Cette expulsion a pour raison  la présence de documents compromettants (pour les politiques tunisiens  comme français) dans le local en question et la peur de les en voir  sortir et révélés à la presse ou utilisés en justice…
La  question qui se pose est alors : qu’est ce que l’on fait lorsque l’on  est simple citoyen et que l’on voit ainsi les droits de l’Homme (qui  s’appliquent à tous les humains et pas uniquement aux franco-français  jusqu’à preuve du contraire) foulés au pied pour protéger quelques  politiciens ayant de toutes façons ouvertement pratiqué la complaisance  depuis plus de vingt ans avec un régime qui lui-même, déjà, opprimait sa  population. Comment se battre pour que des humains, composés de chair,  d’os, et de pas mal d’autres choses soient reconnus en tant que tels et  pas juste en tant qu’indésirables ou que potentiels dangers pour des  bouts de papiers et des disques durs (dont certains ont de toutes façons  déjà été extraits) ?
La  seule solution que nous avons trouvé est la suivante :
Puisque la  chair, l’os, et tout le reste ne suffisent pas, nous allons y rajouter  ce que les Hommes politiques aiment plus que cela : des cartes  d’électeurs, des citoyens français…
Je   vais essayer de publier un papier comme celui-ci tous les jours, en   espérant que la fatigue ne m’emporte pas trop, lors de courtes pauses   dédiées à cela dans notre rythme de réfugiés.
Comprenez   bien que nous préférerions chacun dormir chez nous et que les  Tunisiens  avec qui nous avons sympathisé soient traités correctement,  mais après  avoir contacté l’ambassade, la mairie de Paris, la mairie  de  l’arrondissement et la région Île de France sans qu’aucune solution  ne  soit proposée pour mieux loger les Tunisiens nous avons décidé   d’inverser la balance et de nous nous mettre au niveau de vie qu’on  leur  impose.
La journée d’hier fut riche en rebondissement, laissez moi vous la raconter.Alors   que j’avais prévu de passer la journée sur un salon (Pas Sage en Seine), je suivais en simultané sur mon téléphones les nouvelles de   Botzaris (#Botzaris36) et lorsque j’ai vu qu’une plaque avait été posée sur le bâtiment maintenant vide de ses occupants
Ambassade de Tunisie « annexe »
#Botzaris36 - Ambassade de La Tunisie, Annexe
J’ai   eu peur que la situation ne dégénère et ai donc quitté le salon pour   retourner sur place. Arrivé vers 15 heures, tout le monde me salue et   m’accueille poliment. Nous discutons un peu avec tout le monde et   découvrons qu’une journaliste a enfin fait le déplacement et qu’elle  est  aussi intéressée par le sort des migrants et non uniquement par  celui  des documents. Nous discutons donc un certain temps, et résumons   notamment les épisodes de la nuit.
Aux alentours d’une heure du matin, alors que les Tunisiens étaient   endormis dans le parc, et que la mairie était au courant de cela, une   patrouille de police est arrivée les réveiller, lampe torche au poing.   Ceci a eu pour effet d’en agacer certains et la mayonnaise est   rapidement montée jusqu’à se transformer en gaz lacrymogène. Bilan : 3   mineurs à l’hôpital pour la nuit…
On   a aussi une information selon laquelle deux autres Tunisiens sont en garde à vue, ce qui est illégal pour un immigré en France depuis peu et   ne peut donc signifier que centre de rétention…  Dure nouvelle…
Nous nous retirons dans un café pour recharger les téléphones et parler plus calmement avec la journaliste. La discussion se passe bien, nous  lui  donnons tout ce que nous pouvons lui donner et la remercions très   chaleureusement d’être venue. Comprenez que seule la médiatisation de   l’affaire peut permettre de la débloquer autrement que dans un   affrontement contre-productif…
Tout   ce temps la pluie bat et nous trouvons abri sous les arbres du parc ou   sous une bâche que la sureté de Paris va nous demander d’enlever pour  ne  pas gâcher le paysage…
On passera sur les évènements de la vie quotidienne suivants, la galère à   s’organiser pour répartir les maigres ressources alimentaires, la  quête  pour décrocher un ballon pris dans la charpente d’une tonnelle  qui nous  sert aussi d’abri, …
Arrivent deux équipes de télévision : France 2 et France 3. Les   deux nous consultent directement, nous leur expliquons en détail ce  qui  se passe et l’équipe de France 3 essaye de rentrer (sous la caméra  de  France 2) et se fait bien entendu refouler. Partant de là et  sachant  qu’il n’y aura aucun document à diffuser à l’antenne, ils  partent…
A  l’opposé la journaliste de France 3 va effectuer un travail   considérable pendant au moins deux heures, discuter en arabe avec les Tunisiens sur place, filmer les tentatives de tractation des uns avec   les autres, jusqu’à ce que les vigiles décident de sortir et de donner   l’assaut sur les quelques jeunes présents ici, allant jusqu’à en  prendre  un à la gorge. La police ayant été vraisemblablement appelée  (elle  commence à bien connaître l’adresse je pense) elle arrive très  vite et  calme les vigiles. Dans le même temps nous expliquons aux  policiers la  situation. Ils sont très compréhensifs et nous demandent  juste d’arrêter  d’essayer de discuter avec les gardiens qui n’en ont  visiblement pas  envie.
Peu après et alors que la police est partie et que les vigiles sont   rentrés, ce sont deux voitures de la sécurité de la mairie de Paris que nous repérons stationnées en contrebas dans le parc. En courant on y   arrive vite, pour constater que les véhicules sont vides et que leurs   occupants ne sont visibles nul part. Nous remontons voir ce qui se  trame  en haut avant de redescendre à nouveau en courant en voyant le  nombre  des voitures doubler et leurs occupants bien présents pour le  coup.
Il s’avère en fait qu’ils ne souhaitaient que faire respecter le  règlement  et ainsi demander à ce que l’on ne consomme pas d’alcool dans  le parc  et que l’on range le drapeau tunisien. Ces consignes seront  respectées  et tout se fera dans la bonne entente des deux côtés…
Un des tunisiens avec lequel j’ai le plus discuté vient alors me voir et   me dit plein de gêne qu’il a faim et qu’ils n’ont presque plus rien à   manger. Je lance un appel sur Twitter qui restera malheureusement sans   réponse jusqu’à ce qu’un des soutiens que l’on connait bien revienne  les  bras chargés de pain et de nourriture à mettre dedans pour faire  des  sandwichs…
A nouveau nous voyons deux journalistes (c’est la première fois que nous   en voyons autant en si peu de temps) dans un café et en profitons pour   recharger les batteries des téléphones en discutant à la fois des   tunisiens, des documents et de notre démarche. L’un des journalistes va   rester avec nous une bonne partie de la soirée et partir très tard.
C’est   pendant que ce journaliste fait une prise d’image de l’autre côté de  la  grille du parc que les vigiles en profitent pour faire sortir une   camionnette de la cour du bâtiment. Personne n’a pu voir si elle était   chargée et/ou si elle transportait des gens. Elle n’est pas revenue à   l’heure où j’écris…
La Sureté de Paris viendra plus tard, vers 22h, nous demander de quitter   le parc pour la fermeture. Nous leur expliquons que cela est  impossible,  que personne ne posera de souci et que l’on souhaite être  enfermés dans  le parc. Ils finiront, à force de négociation, par  accepter.
Vers 23h/minuit nous décidons de rester avec Elisabeth et de passer la   nuit dans le parc. Elle sera agitée et si nous avons grappillé 10 minutes de sommeil chacun c’est un grand maximum. Dormir à même le sol   est très inconfortable, nous ne l’avions pas prévu (elle était en robe   et moi en veste de costume – que je peux d’ailleurs mettre à la   poubelle), il pleut par intermittence et les arbres ne nous protègent   que partiellement, il fait froid, …
J’essaye de dormir assis contre un   arbre, un de nos amis tunisien va insister pendant près de 20mn pour  que  je prenne sa place allongé : « vous êtes notre invité ! » –  j’aimerai  pouvoir lui répondre qu’eux sont les invités de la France !
A   4h20, pris par le froid nous allons marcher un peu et en passant aux   abords du 36 les chiens commencent à hurler. Dix minutes plus tard une   voiture de police est sur place… Une personne viendra finalement nous   parler, son visage nous est familier, ses questions sont orientées et  il  a l’air horriblement frais pour l’heure avancée de la nuit… De là  à  dire qu’il s’agirait d’un policier en civil comme il en circule nuit  et  jour à Botzaris…
A   6 heures et après avoir visité le parc presque vide et encore fermé   pendant le lever de soleil, nous allons recharger à nouveau les   batteries de nos téléphones – les nôtres sont bien à plat…
Les images sont reprises de fhimt.com
Source : nawaat

Pétition au Conseil Européen pour l’application de la protection temporaire aux migrants tunisiens

Suite à l’insurrection populaire qui a abouti à la fuite du président Ben Ali et à l’initiation d’un processus démocratique et constituant en Tunisie, près de 25 000 Tunisiens se sont embarqués vers l’Europe durant quelques semaines. La grande majorité était constituée de jeunes hommes originaires des régions sud-est de la Tunisie, ils sont aujourd'hui répartis en Europe, essentiellement en France et en Italie, où ils vivent dans des conditions déplorables et humiliantes.
Au regard des données démographiques européennes, des besoins de main d'œuvre étrangère déclarés et des volumes annuels constatés et attendus d’entrée d’étrangers dans le territoire de l’UE, l’arrivée de vingt cinq mille personnes en Europe peut être considérée comme dérisoire, mais pour le pays de provenance (10 millions d'habitant), cela constitue un déplacement massif de population.
Les régions dont ces migrants proviennent sont sujettes à une forte instabilité due à la désorganisation de l’administration et de la police, elles sont sinistrées économiquement en raison de l’arrêt des principales activités rémunératrices (commerce transfrontalier avec la Libye, tourisme) et fragilisées par l’arrivée d’un nombre important de réfugiés de Libye.
Le départ de ces milliers de migrants est donc la conséquence directe d’une véritable nécessité impérieuse qui a coïncidé avec un ensemble de conditions opportunes (désorganisation du contrôle des frontières, météo favorable…). Leur retour forcé dans le contexte actuel porterait incontestablement de graves préjudices à des milliers de familles ; il serait une menace sérieuse à la stabilité et à la sûreté de régions entières et un surcroît important de difficultés pour le processus fragile de démocratisation tunisien.
L'Europe a été, jusqu'aux derniers jours le principal soutien de la dictature du Général Zine-El-Abidine Ben Ali, aujourd'hui tous les gouvernements européens déclarent être solidaires du processus démocratique. Il faudrait plus que des déclarations pour que le peuple tunisien y accorde un quelconque crédit. L’arrivée de ces milliers de Tunisiens en quelques semaines en Europe correspond aux conditions d’applicabilité de la directive européenne 2001/55/CE du Conseil du 20 juillet 2001 relative à des normes minimales pour l'octroi d'une protection temporaire en cas d'afflux massif de personnes déplacées.
Nous demandons au Conseil Européen d'activer cette directive pour permettre à ces migrants de vivre dignement en Europe en attendant que la situation s'améliore en Tunisie.

dimanche 13 février 2011

La Tunisie libérée du joug d’un dictateur … par sa jeunesse, les Nouzouhs venus du Sud : la révolution pourra-t-elle aboutir ?

par Ginette Hess Skandrani, 9/2/2011
Plusieurs de mes amis, opposants tunisiens de la première heure ou soutiens de cette opposition en France m’ont demandé pourquoi je n’ai rien écrit sur cette libération de la Tunisie alors que je n’arrêtais pas de diffuser les textes d’analyse des uns et des autres sur la situation de ce pays.
J’ai préféré attendre, suivre les événements, essayer de comprendre, voir si cette révolte pouvait continuer sans se faire récupérer comme cela est arrivé tant de fois par le passé.

Cela  fait douze ans que je ne peux me rendre en Tunisie, Ben Ali m’en ayant interdit l’entrée à cause de engagement concret contre le dictature, mon soutien aux prisonniers politiques, ma dénonciation d'un régime corrompu, mes actions publiques contre la banalisation de la répression policière et de la torture.
CELA FAIT DOUZE ANS QUE JE DÉNONCE LE SOUTIEN ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE DONT BÉNÉFICIE LE DICTATEUR  SOUS PRÉTEXTE QU’IL CONSTITUERAIT UN REMPART CONTRE LA MONTÉE DE L’ISLAMISME ET PAR SES POSITIONS DE SOUTIEN AU SIONISME comme en témoigne l' installation d’ un « Conseil économique israélien » sur l’avenue Bourguiba, alors que l’encre de ces « accords d’Oslo » qui trahissaient Intifada, n’était pas encore séchée.
Ma fille franco-tunisienne, ainsi que ma petite-fille qui avait tout juste onze ans, ont également eu des problèmes lors de leur arrivée à l’aéroport et gardées au commissariat afin d’être interrogées pendant plusieurs heures. Mon ex-mari a été obligé de produire l’acte de divorce pour pouvoir rentrer en Tunisie. La famille tunisienne, sur place a également été soupçonnée à cause de mes engagements contre la dictature tunisienne. Le pouvoir benaliste était d’une telle férocité qu’il s’en prenait à toute la famille, grande et petite et également aux amis de tous ceux qui osaient le critiquer. Il est vrai qu’étant en France, je prenais moins de risque que la famille qui était au pays. Mais fallait-il se taire pour autant ?
Nous étions peu nombreux, il y a une quinzaine d’années, à soutenir les Tunisiens, à accueillir les réfugiés, à essayer de comprendre comment ce pays qui prétendait respirer l’hospitalité, la douceur de vivre, qui vantait ses plages, son sable fin et son ciel bleu pouvait traiter aussi férocement sa population.
Mes liens avec la Tunisie sont des liens très étroits qui datent de mon mariage avec un Tunisien. J’ai été souvent dans sa famille que j’ai toujours appréciée.
 J’ai beaucoup aimé ce pays malgré le fait que l’on ne pouvait s’exprimer ouvertement dans la rue , dans les cafés, ou le TGM, le train qui faisait le tour de la baie de Tunis. Déjà sous Bourguiba les gens chuchotaient quand ils critiquaient le gouvernement. Sous Ben Al, c’était encore pire, ils attrapaient des torticolis à force de se retourner dans tous les sens pour voir s’ils n’étaient pas écoutés. Ayant été élevée librement en Alsace par des parents engagés communistes et anticolonialistes, je n’avais pas l’habitude de ce genre d’attitude et j’étais souvent mal à l’aise, sans compter que je gênais mes interlocuteurs. Surtout que j’étais très curieuse de nature et je que je posais plein de questions sur l’organisation de la société, sur la politique du pays, sur les liens avec les Palestiniens.
J’ai pris vite conscience que la décolonisation ou la « déprotectoration » de la Tunisie n’était pas terminée et que ce pays dépendait toujours de la France. J’ai vu également déferler cette société de consommation occidentale au détriment des consommations, productions, distributions locales. Le formica devenait roi, ainsi que le pain industriel et le préfabriqué dans une société qui avait des traditions ancestrales et surtout communautaires. C’est cette solidarité familiale, de clan, communautaire qui me plaisait le plus, vu que j’arrivais d’un pays où l’individualisme, le matérialisme, la compétition, l‘élimination des plus pauvres était roi.
 J’ai été accueillie dans une grande famille très ouverte et tolérante. Mes belles sœurs, dont certaines portaient le hijab, d’autres non, étaient très ouvertes et discutaient de tout avec moi, y compris de leurs relations de couple. Plusieurs membres de la famille étaient pratiquants, d’autres se disaient laïcs. Les débats étaient très intéressants. J’avais compris que certains se réfugiaient également dans la pratique de l’islam pour échapper à cette occidentalisation déferlante. J’avais également compris avant l’heure que les accords de partenariat signés entre l’Europe et la Tunisie allaient achever la petite paysannerie du sud, l’artisanat et la petite industrie et détruire ce qui faisait la richesse de la société tunisienne : son hospitalité et sa solidarité avec les plus pauvres.
 La pauvreté du Sud est également issue de ces accords coloniaux signés individuellement par certains pays du Maghreb au détriment de leurs productions locales. Au lieu de négocier groupés, les gouvernements ont préféré aller chacun tout seul à la soupe. Une soupe qui se révéla bientôt indigeste pour les peuples, surtout le peuple tunisien. La révolte des jeunes contre la pauvreté, l’exclusion et le manque d’avenir vient pour beaucoup de cette exploitation européenne à travers les accords de « partenariat » coloniaux.
 Lorsque j’avais compris, avec l’arrivée au pouvoir de Ben Ali, qui avait d’abord suscité un énorme espoir, vu ses promesses de changement, que la Tunisie allait continuer à être traitée comme une éternelle assistée par l’ancien « protecteur », j’ai essayé de discuter. Mais comme ils étaient tous attirés par le progrès, le consumérisme occidental et qu’ils voulaient tous vivre comme des Français…j’ai compris que c’était trop tôt et qu’il fallait attendre.
L’ensemble de la « gauche laïque et démocratique » tunisienne soutint Ben Ali dès sa prise de pouvoir, signant avec lui un « Pacte national ».
La motivation principale du putsch médical pour virer Bourguiba avait été d’empêcher les islamistes du mouvement Ennahdha (la Renaissance) d’arriver au pouvoir par une révolution populaire. Ben Ali engagea une répression féroce et efficace contre ces islamistes, soutenu dans cette opération par la quasi-totalité de la « gauche laïque et démocratique » des deux côtés de la méditerranée. Quelques avocats courageux osèrent s'opposer. Les relais internationaux,  en premier lieu la Fédération internationale des droits de l’homme ont pris position contre les tortures.
La répression était organisée avec la bénédiction unanime de l’Occident démocratique saluant en lui un « rempart de notre civilisation » contre l’islamisme obscurantiste.
 Une fois son « travail de nettoyage » des islamistes achevé, Ben Ali s’occupa à son tour de cette « gauche » timorée. Les uns furent réduits au silence et à l’exil, d’autres furent achetés et ont rejoint le pouvoir.
Lorsqu’il y a eu les premières répressions contre les opposants, arrestations des militants d’Ennahdha suivie par celle des groupes d’extrême-gauche, des militants des droits de l’homme, peu de gens ont bougé en France. Ils ont tous cru le « Super menteur » qui prétendait empêcher l’islamisation de la Tunisie en se servant honteusement de la propagande des généraux algériens responsables du putsch électoral sous le même prétexte. Entre dictateurs, on se sert les coudes.
Lorsque j’ai commencé à dénoncer les arrestations arbitraires, les interrogations dans les ministères, les tortures dans les commissariats, le flicage de la population… je me suis fait traiter de sous-marin des islamistes par cette gauche conditionnée, y compris par LES VERTS dont j'étais une des dirigeantes. (membre du CNIR)
Nous avons crée des comités, des associations en soutien aux Tunisiens, toutes tendances confondues, et lancé une campagne pour le respect des droits de l’homme en Tunisie.
Nous avons organisé des manifestations, des rassemblements, des conférences afin de dénoncer la torture, les arrestations, tout en soutenant les réfugiés tunisiens qui ont réussi à s’enfuir, souvent à travers la Libye et qui se sont regroupés dans une association « Solidarité tunisienne ». Nous avons soutenu les grèves de la faim pour la libération des prisonniers tunisiens.
J’ai également participé pendant deux années à la rédaction du journal de l’opposition « L’Audace » où je tenais une rubrique mensuelle sur les prisonniers. Je réalisais également des interviews des femmes libérées de prison tout en plaçant de temps en temps mes articles de soutien aux Palestiniens.
Je n’ai jamais fait de différence, contrairement à d’autres entre les laïcs et les religieux. Pour moi, ils étaient tous Tunisiens et victimes de la dictature de Ben Ali et de sa clique mafieuse.
J’ai été menacée par la police secrète de Ben Ali à Belleville, agressée et surveillée continuellement.
J’ai également programmé plusieurs émissions sur « Radio Méditerranée », une des dernières radio vraiment libre dont j'étais animatrice,  en invitant des opposants tunisiens afin de débattre de la dictature de Ben Ali et de ses sbires.
Mes enfants et petits-enfants m’ont souvent reproché mon engagement contre le dictateur et ses ramifications, car ils ne pouvaient plus aller en Tunisie. Ce pays était également leur pays de par leur naissance. Ils l’aimaient beaucoup ainsi que la famille qui était restée en Tunisie.

L'AVENIR D'UNE TUNISIE DÉMOCRATIQUE POUR L'ENSEMBLE DU PEUPLE TUNISIEN DANS TOUTE SA DIVERSITÉ
Maintenant que les jeunes ont libéré le pays et donné un coup de pied à Ben Ali ce voleur qui a trouvé refuge au pays des intégristes, il faut espérer qu’ils arriveront également à se débarrasser du système mafieux qu’il avait tissé, de tous les agents officiels et secrets dont il avait parsemé le pays, des mouchards, des indics de toutes sortes et des faux-culs qui arpentaient les trottoirs comme des prostitués, tout en surveillant tout le monde, y compris les touristes.
 Je me demande si une Tunisie démocratique s’intégrant dans un futur Maghreb uni, se tournant résolument vers l’Afrique tout en gardant ses racines méditerranéennes sera réalisable?

UN GOUVERNEMENT D'UNITÉ NATIONALE POURRA-T-IL VOIR LE JOUR DEMAIN?
Lors des manifestations et rassemblement pour la Tunisie à Paris, les militants tunisiens ne sont pas arrivés à faire des cortèges unitaires.Il y avait d’un côté les associations laïques, comme la FTCR ou la LTDH ou les syndicalistes de l’UGTT qui nous reprochaient nos positions sur la décolonisation de toute la Palestine et préféraient que nous ne défilions pas dans leur cortège. De l’autre côté, les représentants d’Ennahdha et de tous leurs sympathisants, qui eux , nous accueillaient favorablement vu qu’ils sont également antisionistes. Mes relations avec Ennahdha ont toujours été correctes, alors que je suis une « libre penseuse » notoire. Je respecte les croyants, qui en principe me le rendent bien. Je déteste également cette laïcité intégriste s’attaquant en priorité aux musulmans et qui me rappelle trop l’inquisition chrétienne qui voulait convertir tout le monde.
Maintenant que la majorité d’entre eux ont retrouvé leurs passeports et sont retournés chez eux, j’espère qu’ils arriveront à dialoguer entre eux et à construire, DÉGAGÉS DU COCON FRANÇAIS ET EUROPÉEN UNE IDENTITÉ TUNISIENNE plurielle et multiculturelle pour laquelle ils se sont tous battus.
Le combat pour une démocratie à la tunisienne, qui n’est pas celle des impérialistes et sionistes occidentaux, une démocratie crée et discutée par l’ensemble du peuple tunisien aura bien du mal à émerger.
Mais cette démocratie-là, initiée par cette jeunesse dans la rue, concrétisée par les nombreuses discussions et négociations entre toutes les tendances politiques et sociales du pays finira par émerger.
J’ai toujours fait confiance au peuple tunisien et je suis sûre qu’il finira par gagner sa libération. Il a donné l’exemple à tous les peuples arabes dont certains, comme Égypte et le Yémen, commencent déjà à suivre son exemple. Il a également suscité beaucoup de réflexions chez la jeunesse européenne qui pourrait bien prendre exemple de son courage et de sa perspicacité.

dimanche 30 janvier 2011

Ben Ali, un partenaire idéal : la double morale de la politique allemande vis-à-vis de la Tunisie

par German-Foreign-Policy.com, 18/1/2011. Traduit par  Michèle Mialane et édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala
TUNIS-BERLIN-À Berlin on a réagi à la chute de notre vieil allié tunisien Zine El Abidine Ben Ali par une volte-face grotesque. En plein accord avec son Ministre des Affaires étrangères, la Chancelière a déclaré qu’il  « serait désormais indispensable de respecter des droits humains ». Depuis des dizaines d’années des organisations de défense des droits humains déposaient  des plaintes auprès de la Chancellerie et du Ministère des Affaires étrangères au sujet des graves violations de ces droits imputables au gouvernement tunisien- sans résultat.
De fait, le gouvernement ultra-répressif du Président Ben Ali comptait parmi les alliés de la République fédérale en Afrique du Nord ; non content d’être un collaborateur zélé au plan politique, il offrait aux entreprises allemandes des  conditions extrêmement lucratives - les bas salaires pratiqués en Tunisie en avaient fait pour les managers allemands leur lieu de production préféré en Afrique du Nord. La presse économique allemande  tressait récemment encore des lauriers à Ben Ali, le « dictateur soft », aujourd’hui diabolisé par Berlin, qui souhaite conserver son influence en Tunisie après la chute du Président. Il y a quelques semaines encore la Fondation Konrad Adenauer, proche de la CDU, déclarait que le régime tunisien était un « partenaire idéal ».
Un prolongement des ateliers  allemands ?
Le régime du Président tunisien Zine El Abidine Ben Ali, désormais renversé, entretenait des liens étroits avec Berlin et les entreprises allemandes. La Tunisie est  de quelque importance pour l’industrie allemande : c’est le prolongement de ses ateliers. L’Allemagne est le troisième partenaire commercial de la Tunisie. Elle importe en particulier des produits semi-finis pour en faire - souvent dans des entreprises où les Allemands ont des participations - des produits finis destinés aux consommateurs allemands. Un exemple classique : l’industrie textile, qui introduit des matières premières et les  fait transformer en Tunisie pour des salaires dérisoires. Ce type de production représente 40% des importations tunisiennes d’Allemagne et 80% des exportations vers l’Allemagne. « La Tunisie est au Maghreb le premier partenaire des exportateurs allemands», écrit le Ministère des Affaires étrangères, parlant du rôle de tâcheron économique joué par cet État.1 Parallèlement, l’Allemagne est le quatrième investisseur étranger en Tunisie ; dans ce pays plus de 250 entreprises essentiellement exportatrices travaillent avec du capital allemand; par exemple le sous-traitant automobile Leoni, bien connu, qui fait travailler environ 12 000 Tunisiens pour remplir les poches des Allemands.
 Leoni, fabriquant de faisceaux de câbles à Sousse

Des salaires de misère
Les raisons la prédilection des managers allemands pour la Tunisie ont été en 2008 splendidement exposées par l’Agence fédérale pour le  commerce étranger Germany Trade and Invest (gtai). Celle-ci écrivait alors 2: « Les salaires tunisiens se situent  « tout en bas de l’échelle internationale’. » Seuls quelques pays d’Extrême-Orient pratiquaient « des salaires inférieurs » ; même « le Maroc et la Turquie » sont obligés « d’accorder des salaires plus élevés ». Voilà très précisément décrite la pauvreté qui - jointe  à la corruption, qui apparemment ne cause aucun tort aux firmes allemandes - a déclenché la révolte cotre le régime de Ben Ali. « Un pays évolué et acquis au libéralisme » - voilà ce qu’était la Tunisie pour la presse économique d’il y a plusieurs années, qui se félicitait des salaires de misère tunisiens ; le pays s’imposait ainsi comme « un endroit rêvé pour les investissements industriels. » L’un des principaux responsables de ces conditions lucratives était Ben Ali, le « dictateur soft ». 3
En vertu de l'accord d'association entré en vigueur en 1998, il n'y a plus de barrières douanières entre la Tunisie et l'UE depuis 2008. Ici Ben Ali avec Herman Van Rompuy, président de la Commission européenne

Pas pris au sérieux
De fait Ben Ali a veillé à ce que son pays rapporte aux entreprises européennes. Durant sa présidence, en 1995, Ben Ali a conclu un accord d’association avec Bruxelles, s’est ensuite  rapproché de la politique commerciale de l’UE et a fait  entrer son pays - le premier en Afrique du Nord - dans une zone de libre échange avec l’Europe. Il y a été fortement aidé par la politique allemande d’aide au développement, qui, d’après le Ministère des Affaires étrangères, a fait sien le programme de « modernisation de l’économie tunisienne » - préparant ainsi le pays à « l’union douanière avec l’UE »4. Dans le domaine de la lutte contre l’immigration aussi le gouvernement Ben Ali s’est montré en général coopératif avec l’Europe, en particulier grâce à quelques vedettes militaires d’occasion que Tunis avait rachetées en 2005 à la marine de guerre allemande. Seules  quelques organisations de défense des droits humains protestèrent. Une des clauses de l’accord d’association passé entre l’UE et la Tunisie prévoyait en théorie le respect des droits humains, fit remarquer Amnesty International en 2006 : « Si l’UE prenait ce passage vraiment au sérieux », elle aurait dû « résilier » cet accord depuis longtemps.5
Usine de confection en Tunisie. Salaires horaires des ouvrières : 0,75 €

Aucune aide à attendre
Il est évident que Berlin n’avait aucun intérêt à gêner une coopération aussi lucrative en insistant sur le respect dû aux droits humains. Même confronté aux reproches faits à l’appareil répressif tunisien de pratiquer la torture, le gouvernement fédéral répondait que « le gouvernement tunisien présente cela sous un tout autre jour », rapporte le journaliste Marc Thörner dans une interview accordée à notre rédaction en 2005. Lui-même avait été victime en Tunisie de répression policière illégale au cours d’investigations en 2003. Ayant, puisqu’il était citoyen allemand, demandé de l’aide à l’ambassade d’Allemagne, il s’était entendu répondre qu’il devait se soumettre aux autorités du pays et n’avait aucune aide à attendre  son ambassade6. Le grand manitou de la diplomatie allemande était à cette époque Joseph (Joschka) Fischer (Bündnis 90/Die Grünen Alliance 90/ Les Verts, Ndlt).  Berlin n’a modifié en rien sa politique tunisienne jusqu’à la fin de l’année 2010. Par exemple, lorsqu’en novembre 2010 une délégation parlementaire tunisienne de haut rang - sous la conduite du Président d’une Commission compétente entre autres en matière de « droits humains » - rendit visite à la Fondation Konrad Adenauer, proche de la CDU, le vice-Premier secrétaire de la fondation qualifia Ben Ali de « partenaire idéal7».
Grotesque
Au prix d’une grotesque volte-face Berlin essaie maintenant de prendre ses distances  d’avec son partenaire Ben Ali, après sa chute. Dès ce week-end la Chancelière - par ailleurs membre du Directoire de cette même Fondation Konrad Adenauer, naguère encore si enthousiaste de l’État répressif de Ben Ali - déclarait qu’il était désormais « indispensable de respecter mes droits humains et de garantir la liberté de presse et de réunion ». L’UE et en particulier l’Allemagne étaient bien sûr prêtes  « à apporter leur soutien pour  ce nouveau départ8 ». Le Ministre des Affaires étrangères, dont les services avaient laissé tomber même des journalistes allemands persécutés par l’appareil répressif tunisien déclarait maintenant que la Tunisie avait besoin « de réformes durables et solides9.  Un coup d’œil aux notes d’ information émises par le Ministère des Affaires étrangères au sujet de la Tunisie révèle cependant les  difficultés que rencontrent ses services pour  se dépêtrer de la chute de son allié tunisien de longue date. On peut y lire, en août 2010 , que « les relations de la Tunisie avec  l’Allemagne sont bonnes et intensives 10». La situation des droits de l’homme dans ce pays répressif d’Afrique du Nord présente certes « quelques déficits » « dans la pratique ». Mais le pessimisme n’est pas de mise : « La Constitution garantit le respect des droits humains et une justice indépendante11 ». 
Notes
1 Beziehungen zu Deutschland (Relations avec l’Allemagne, Ndlt); www.auswaertiges-amt.de  août 2010
2 Lohn- und Lohnnebenkosten - Tunesien (Salaires et charges en Tunisie Ndlt); www.gtai.de  28.03.2008
3 Milder Diktator (Un dictateur soft, Ndlt); www.wiwo.de  03.06.2006
4 Beziehungen zu Deutschland (Relations avec l’Allemagne, Ndlt); www.auswaertiges-amt.de  août 2010
5 Nichts hören, nichts sehen; AI-Journal April 2006 (Ne rien voir, ne rien entendre, Journal d’Amnesty International, avril 2006)
7 Ausgezeichnete Partnerschaft stärker in Wert setzen(Mieux mettre en valeur un partenariat idéal, Ndlt); www.kas.de 11.11.2010
8 Bundeskanzlerin Merkel zur Lage in Tunesien; Presse- und Informationsamt der Bundesregierung 15.01.2011(la Chancelière Merkel sur la situation en Tunisie ; service de  presse et communication du gouvernement fédéral, le 15/01/2011)
9 Bundesaußenminister Westerwelle begrüßt Bildung einer Regierung der nationalen Einheit in Tunesien; Pressemitteilung des Auswärtigen Amts 17.01.2011 (Westerwelle, Ministre allemand des Affaires étrangères salue la formation d’un gouvernement d’unité nationale en Tunisie; déclaration du Ministère des Affaires étrangères à la presse en date du 17/01/2011)
10 Beziehungen zu Deutschland (Relations avec l’Allemagne, Ndlt); www.auswaertiges-amt.de  /août 2010
11 Innenpolitik (Politique intérieure, Ndlt) ; www.auswaertiges-amt.de  / août 2010

jeudi 27 janvier 2011

Zabastan زاباستان: Le clan Ben Ali-Trabelsi, ou le jeu des 2 familles

Il aura fallu 23 ans pour que la presse française, en l'occurrence Le Monde, publie ce genre de documents. Mieux vaut tard que jamais !
 Pour connaître les détails, cliquer ici

lundi 24 janvier 2011

Ben Ali et la liste des 65 flatteurs

Par Catherine Gouëset, L'Express, 20/01/2011 

Petite histoire de l'appel, en août 2010, de personnalités en faveur d'un sixième mandat du président tunisien.

Au mois d'août 2010, le quotidien arabophone Echourouq publie un appel de 65 personnalités tunisiennes (médecins, avocats, personnalités de la culture, etc.) de divers horizons, au président Ben Ali, l'exhortant à se représenter pour un nouveau mandat présidentiel (le sixième) de 2014 à 2019. Quelque temps plus tard, le nombre des signataires passe à 100 puis à 1000. Cette prose atteint un rare niveau de flagornerie. 
Pour leur défense, les signataires (ou leurs proches) expliquent qu'ils n'ont "jamais lu le texte pour lequel ils auraient soit disant pétitionné. Quand ils l'ont été, ils ont été contactés par la présidence avec pour seule question: - On veut que M. le Président se représente en 2014, êtes-vous avec ou contre le président?", rapporte un internaute de LEXPRESS.fr. Si cette réserve vaut pour les listes de 100 et de 1000 qui ont suivi la première mouture, nombre d'observateurs mettent en doute le fait que les 65 premiers signataires aient totalement ignoré leur présence sur cette liste. 
Extraits:
"La Tunisie a choisi, sous votre conduite, la voie de la réforme et de la modernisation et le défi aujourd'hui est de poursuivre sur cette voie, après que vous ayez enrichi, d'un capital sans équivalent, notre expérience nationale en matière de changement social et de construction civilisationnelle, un capital qui vous a valu la confiance de votre peuple, et dont témoignent la prospérité de notre peuple et son bien-être, ainsi que le progrès du pays et son développement qui lui a valu d'occuper les meilleurs positions dans son environnement régional et international".  
Le texte et la liste sont consultables sur le portail tunisien Kapitalis: "Les signataires, dont de nombreux anciens ministres, médecins, universitaires, hommes d'affaires et artistes, concluent leur appel en disant: 'Toutes les mutations importantes autour de nous et celles à venir soulignent la nécessité pour la Tunisie d'un commandement de la valeur de celui du président Zine El Abidine Ben Ali, avec tout son poids et toute sa sagesse'.  
De rares réactions
Au moment de la parution de la pétition, Yahyaoui Mokhtar s'étranglait sur le site d'opposition TunisiaWatch: "En lisant le texte de l'appel, on dirait que le président Ben Ali est réticent à 'poursuivre la direction de la Tunisie'. Or, ce n'est pas le cas, tout le monde sait à l'intérieur comme à l'étranger que le président Ben Ali ne lâchera jamais le pouvoir de son propre gré."  
"J'aimerais sincèrement croire que ces personnes eussent été manipulées, voire forcées à signer cette ignoble missive, mais mon petit doigt me dit (excusez la petitesse de ma source) que cette "élite" qui a toujours brillé par son silence durant 22 ans de dictature, a simplement confondu son besoin à ELLE de Ben Ali avec celui de l'ensemble de la Tunisie", se moque un auteur sur le blog collectif Nawaat.  
Ben Ali et la liste des 65 flatteurs
  
Rebondissements
Si l'affaire a fait peu de bruit à l'époque, censure oblige, elle rebondit aujourd'hui sur la toile, alors que plusieurs des signataires ont été pris en flagrant délit de retournement de veste.  
Ainsi, le cinéaste et producteur tunisien Tarek Ben Ammar, qui explique sur Europe 1 que le peuple tunisien a courageusement tourné cette page et combien cette "révolution" est salutaire. Notre confrère Renaud Revel a rappellé sur son blog qu'il est signataire de la fameuse liste.  
Une autre personnalité célèbre du "renouveau tunisien" fait partie de cette liste, il s'agit de la ministre de la Culture Moufida Tlatli, comme nous l'indiquions le 18 janvier.  
Par ailleurs, cette fameuse liste semble mettre dans l'embarras ceux qui l'avaient mise en ligne. Ainsi, le blogueur Sami Ben Abdallah révélait, ce 19 janvier au matin que le site Leaders dirigé par l'homme d'affaires Taoufik Habaieb venait de retirer la liste de son site, et rappellait que ce dernier "avait exprimé son souhait publiquement de rejoindre" les pétitionnaires. La liste était à nouveau accessible sur Leaders quelques heures plus tard.
 
 NDLR Basta! La journaliste de L'Express semble ignorer que ce sont en tout plus de 8 000 Tunisiens qui ont signé l'appel infâme suppliant  Ben Ali à se représenter en 2014...

dimanche 23 janvier 2011

Frédo, Mickey et Zaba : Tune Connection, nouveaux épisodes du feuilleton

Frédo, c'est Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture de Sarkozy.
Mickey, c'est Bertrand Delanoë, maire socialiste de Paris.
Zaba, c'est Zine Abidine Ben Ali.
Voici les derniers épisodes du feuilleton
I. Les "regrets" de Frédo

Frédéric Mitterrand exprime ses "regrets"aux Tunisiens
LEMONDE.FR avec AFP | 23.01.11 | 15h33

Frédéric Mitterrand, le 13 janvier dans les locaux du ministère de la culture.
Frédéric Mitterrand, le 13 janvier dans les locaux du ministère de la culture.REUTERS/CHARLES PLATIAU
Le ministre de la culture français, Frédéric Mitterrand, critiqué ces derniers jours, ainsi que d'autres responsables français, pour sa complaisance envers le régime du président tunisien déchu Ben Ali, a présenté ses "regrets", dans une lettre publiée dimanche 23 janvier par un hebdomadaire tunisien.
M. Mitterrand a été vivement critiqué pour avoir jugé le 9 janvier "tout à fait exagérée" l'opinion selon laquelle le pays serait une "dictature univoque" en réponse à une question sur la répression, déjà en cours, des manifestations.
"Les Tunisiens savent que je travaille au service de la Tunisie, et notamment dans le domaine culturel, depuis trente ans. Comme beaucoup d'autres, je l'ai fait en essayant de privilégier le dialogue avec les autorités et souvent en allant jusqu'aux limites de ce qui était acceptable", a écrit le ministre français dans une lettre publiée par l'hebdomadaire Réalités sous le titre "Lettre de Frédéric Mitterrand au peuple tunisien". "Je regrette profondément que mon attitude et les expressions qu'il m'est arrivé d'utiliser aient pu offenser des gens que j'ai toujours voulu aider et que j'admire et que j'aime", a-t-il ajouté.
"Puissent ceux qui me connaissent bien et savent ce que j'ai accompli réellement me comprendre et accepter mes regrets", a-t-il ajouté, assurant partager "totalement l'enthousiasme pour l'avènement de la liberté et l'espoir en la démocratie" en Tunisie.
Frédéric Mitterrand a par ailleurs reconnu jeudi avoir obtenu la nationalité tunisienne dans les années 90, après l'organisation d'une année de la Tunisie en France, qui avait donné lieu à de nombreuses manifestations culturelles. "Il se trouve que, sans doute peut-être, le régime a essayé de me récupérer en me donnant la nationalité, mais je n'ai pas fait de compromis, aucun", aassuré M. Mitterrand sur la radio France Inter.

Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication, était l’invité de Bruno Duvic dans le 7/9 de France Inter (8h20 – 20 janvier 2011).
Frédéric Mitterrand, qui s'était vu octroyer la nationalité tuisienne par Ben Ali, alors qu'au même moment, des passeports étaient retirés à de nombreux opposants, ne regrette rien, ou plutôt, "regrette comme tout le monde".
"On a toujours ce côté repentance en France, qui me semble un peu biaisé...
Les révolutions vont très vite...
Je ne vais pas faire la liste, très longue, des gens qui ont eu la même position que moi...
Tout le monde regrette..."

II. Mickey's Follies

Lettre à Bertrand Delanoë...
par Bruno Testa, L'Union (Reims, France)
Billet doux du 15 janvier

Delanoë défenseur des libertés !
La ville de Paris a intégré le réseau Icorn, qui promeut la liberté d'expression et l'accueil d'écrivains réfugiés. Elle accueillera donc durant un an Mana Neyestani, écrivain et caricaturiste iranien. Une belle occasion pour rappeler que ce grand défenseur des libertés qu'est Delanoë n'a pas pensé à condamner la répression qui s'abat sur le peuple et les intellectuels tunisiens. Il faut dire que le maire de Paris est né à Tunis et a une baraque dans le pays. Ne disait-il pas le plus grand bien du dictateur Ben Ali dans son dernier ouvrage imprudemment intitulé (à moins que ce ne soit de l'humour noir) « De l'audace ! ». Ben Ali étant maintenant en fuite, la ville de Paris l'accueillera peut-être comme réfugié…
Cher Bertrand,
Comme vous êtes un homme fort occupé, vous avez demandé à votre conseiller Gaspard Gantzer (je suppose que Melchior et Balthazar étaient pris) de répondre à mon billet du samedi 15 janvier que vous n'avez pas trouvé suffisamment doux à votre goût. J'affirmais que vous n'aviez pas « condamné la répression qui s'abat sur le peuple et les intellectuels tunisiens ». Vous me faites parvenir des coupures de presse dans lesquelles effectivement vous semblez prendre des distances avec le régime de Ben Ali. J'accepte bien entendu ce rectificatif. Mais permettez-moi à mon tour non pas de le rectifier mais de le commenter. Et tout d'abord de m'étonner.
« Soucieux »
Oui, de m'étonner de votre prudence dans le ton. Ne dirait-on pas que vous marchez sur les œufs de l'Histoire ? Exemple, cette dépêche du 12 janvier où vous vous dites « soucieux » des événements. « Soucieux » ! Mais c'est ce qu'on dit quand son gamin a de la fièvre. Que son conjoint tire la gueule. Ou alors quand les tomates ou les poireaux de son jardin sont la proie des insectes. Pas quand des gens se font tirer dessus à coup de fusil ! « Scandalisé » n'aurait-il pas été préférable à « soucieux » ?
Il a choisi, continue la dépêche qui cite votre entourage qui vous cite, « de manifester son soutien au peuple tunisien non par des déclarations mais par des contacts utiles avec les uns et les autres, et en tenant le même langage à tous ».
Oh que c'est joliment dit ! « Le même langage à tous » ! Avec les bourreaux et les victimes ? Ne dirait-on pas saint Bertrand au dessus de la mêlée, distribuant la bonne parole à ses ouailles ! J'avoue que si j'étais Ben Ali, j'aurais été furieux de tels propos ! Que dis-je, j'aurais été effrayé !
Le 12 janvier, c'est encore plus fort. On sent la moutarde (pas l'extra-forte, faut pas exagérer) de la révolte vous picoter le nez. Sur France Culture cette déclaration : « La Tunisie subit une épreuve très difficile et qui peut douter que je suis au côté du peuple tunisien ».
Là encore, quelle prudence dans l'indignation. Sans vouloir trop vous chicaner, c'est pas une « épreuve » qu'a eu à subir le peuple tunisien mais un massacre (100 morts tout de même!). Ce n'est pas tout à fait la même chose. L'épreuve, c'est presque de l'ordre du destin. Le massacre, c'est le fait des hommes. A trop lire des récits édifiants dans son enfance, de la bibliothèque rose ou du catéchisme, voilà comment on sort des formules éculées qui émasculent la réalité !
« Mes convictions »
Vous continuez dans ce registre de la pose que vous affectionnez tant : « Toutes et tous connaissent mes convictions ».
Mais non justement, Bertrand, c'est bien ça le problème. On aurait aimé que vous et vos potes,- je pense à Claude Bartolone, au journaliste-cinéaste Serge Moati, à l'inénarrable Frédéric Mitterrand alias Monsieur Fredo-, dénonciez bien avant Ben Ali et ses 40 voleurs ! Mais on ne peut pas tout faire. On ne peut pas être au four de l'indignation et au moulin des vacances. Faire partie du Club des Tun (sous-entendu Tunisiens comme le disait récemment Serge Moati sur France Inter alors que moi j'entendais des « thunes »), être reçu dans les palais présidentiels et s'indigner trop fort.
En novembre 2009, vous avez appelé au strict respect des droits de l'Homme en Tunisie. Vous entendiez protester contre l'incarcération du journaliste Taoufik Ben Brik. Ce qui vous a attiré les foudres des autorités.
Bon, je reconnais volontiers que cet épisode m'avait échappé.
Quoi qu'il en soit, il vous en aura fallu du temps pour comprendre quelle était la nature exacte de ce régime. Je ne suis pas né comme vous à Bizerte, cher Bertrand, je ne discute pas avec Ben Ali, je ne donne pas mes conseils éclairés aux uns et aux autres. Mais il suffit d'avoir quelques amis tunisiens (j'en ai) pour savoir que le pillage de la Tunisie par Ben Ali et sa femme ne date pas de vos récentes indignations. Idem pour la main mise sur les médias et les libertés. Or qu'écriviez-vous dans votre livre De l'audace ! paru en mai 2008, livre qui m'avait bien amusé (votre éloge du capitalisme six mois avant la crise était croquignolesque !) car je l'ai lu hélas, et même payé ? Rien ou presque…
"Mickey" dans son pays natal

« Nous les Tunisiens »
Mais je m'en voudrais de ne pas vous citer dans le texte. Voici donc ce savoureux passage sur Ben Ali. « Je lui parle beaucoup des opposants. Je dis ce que je pense, et notamment du président de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme. »
De nouveau le rôle de directeur moral dont vous avez du mal à vous départir. Saint Bertrand s'adressant aux Corinthiens, aux lépreux, aux dictateurs, que sais-je ! Mais continuons cet édifiant récit :
« En Tunisie, on peut être ami avec des gens qui se combattent. Il n'est pas rare de se retrouver à un dîner, à une soirée d'amis où il y a les opposants les plus farouches, les légaux, les illégaux, les gens au pouvoir. Parfois ils sont cousins, et ce n'est pas toujours ceux de l'opposition qui disent les choses les plus dures sur le régime. »
Oh la jolie façon de nous ramener l'exploitation d'un peuple à une querelle de famille ! Comtesse de Ségur n'aurait pas fait mieux, cher Bertrand !
Plus fort encore ? Oui, on va trouver !
« Nous les Tunisiens, nous sommes un peu complexes. »
Là j'avoue que vous me scotchez comme on dit aujourd'hui. Après Joyce et son Portrait de l'artiste en jeune homme, voilà le Portrait de Bertrand en vrai tunisien.
Conclusion familiale pour affiner le cadre délicieusement champêtre : « C'est un des charmes de la Tunisie. Elle est dirigée de manière autoritaire et je ne méconnais pas la réalité de ce pouvoir. Mais je suis le fils de la Tunisie. Ce qui ne m'empêche pas d'exprimer mes convictions de la même manière avec tous ».
Réveillez-vous Bertrand !
Franchement Bertrand, entre nous, vous n'espérez quand même pas que je vais prendre le charabia psychologisant qui précède pour une critique acerbe du pouvoir de Ben Ali ? Si vous dites ça à un cheval de bois, il vous fout un coup de pied. Ce que je lis dans votre prose ? Un narcissisme extravagant qui vous fait poser en interlocuteur providentiel. Mais cela doit se soigner, j'en suis sûr. Une bonne potion de réalité amère à prendre matin, midi et soir et cela devrait aller mieux.
Je l'espère en tout cas. Comme j'espère vous voir revenir sain et sauf sur les rivages républicains, sans palmier, sans sable autre que celui que vous distribuez généreusement sur les berges de la Seine. Oui, réveillez-vous cher Bertrand, il est encore temps.
Ne confondez pas politique et Club Med. Jaurès ne faisait pas du pédalo et Blum ne portait pas des Ray Ban que je sache ! La Tunisie n'est pas une histoire de famille qui concernerait les anciens nés dans les colonies. Je veux bien que vous et vos amis Moati, Mitterrand, Bartolone (Séguin aussi, mais il n'est plus là !) ayez des beaux souvenirs de baignades, de bouée, de pâtés de sable. Mais c'est d'éthique, de politique dont je vous parle ! Et puis cessez ce ton moralisant, vaguement hautain, en un mot colonial ! Pas de pose Bertrand, surtout pas de pose ! Je connais des bustes qui servent de reposoir aux pigeons. Ne les imitez pas !
Avec toute mon affection.
Bruno Testa
btesta@journal-lunion.fr
La réaction du maire de Paris
« Monsieur
Après lecture de votre article publié dans l'union du samedi 15 janvier, Bertrand Delanoë medemande de porter à votre connaissance les éléments suivants :
- les dépêches AFP faisant état de ses déclarations sur la Tunisie depuis lundi dernier (voirci-dessous) ;
- une sélection d'articles de presse faisant suite à ses déclarations sur les droits de l'homme en Tunisie en 2009 (voir ci-joint) ;
- l'extrait de son ouvrage De l'audace qui évoque Ben Ali et ne correspond pas du tout à ce que vous pouvez dire dans votre article (voir ci-joint).
Cordialement,
Gaspard Gantzer
Conseiller auprès du maire de Paris »

Un exemple des activités "tunisiennes" de Delanoë 

Le coup de pouce de Bertrand Delanoë aux promoteurs immobiliers tunisiens à Paris : en vrai « Ould Bled »
Source : Leaders.com, Tunisie, 6/6/2010

Le coup de pouce de Bertrand Delanoë aux promoteurs immobiliers tunisiens à Paris : en vrai « Ould Bled »Paris - De l'envoyé spécial de Leaders - Le Maire de Paris, Bertrand Delanoë ne rate pas une occasion pour réitérer son attachement à sa Tunisie natale. Malgré un agenda fort chargé, il a tenu à se rendre, vendredi après-midi, au Salon de l’Immobilier Tunisien, Espace Champerret, prêter par sa présence main forte aux organisateurs et exposants. Ponctuel, à 18h30 précises, il arrive sans tralala et ne cache pas sa joie d’être accueilli également par M. Moncef Ben Gharbia, l'ancien Maire de Bizerte, les Guellouze et nombres d’amis.
Au pas de course, Delanoë parcourt le Salon, visitant un à un les stands, s’intéressant aux appartements et villas proposés marquant un intérêt aux projets résidentiels novateurs, serrant au passage la main aux « parisiens » de Tunisie et prodiguant ses encouragements aux exposants.
Kamel Landoulsi, le concepteur avec Mme Baccouche de ce Salon, ne cache pas sa joie. Déjà, le matin, il avait reçu les félicitations du Secrétaire d’Etat à l’Habitat, auprès du Ministre de l’Equipement, M. Mohamed Néjib Berriche qui a fait spécialement le voyage de Tunis, et de l’Ambassadeur de Tunisie à Paris, M. Raouf Nejjar. Plus encore, dimanche soir, à la clôture, l’affluence des milliers de visiteurs (statistiques exactes sont encours de précision) et le volume des transactions enregistrées témoignent d’un franc succès de cette 3ème édition. Un Salon plus qualitatif qui démontre son intérêt et un rendez-vous désormais incontournables.
Les premiers enseignements tirés sont instructifs. Nombre de promoteurs immobiliers tunisiens gagnent à perfectionner davantage leur marketing. « Ils savent concevoir et construire, mais ne savent pas bien vendre, confie à Leaders, un spécialiste. Des stands mieux aménagés, une mise en valeur par de grandes photos des belles réalisations, des catalogues interactifs attractifs, des projections multimédias, et des offres de prix bien étudiés sont indispensables, ajoute-t-il. » Ceux qui s’y sont mis ont bien réussi. Les autres doivent s’y convertir.
Les prix sont en effet parfois fluctuants, surtout avec la baisse de l’Euro et parfois sur margés, les prix allant jusqu’à 2000 et 3000 D le m2 au nom d’un grand luxe. Mais on trouve des offres à 1500 D. Des visiteurs avertis n’ont pas manqué de le relever. « Il suffit d’ajouter la Jacuzzi à la baignoire pour augmenter de 100 D le prix du mètre carré, relève un père de famille établi en France depuis 20 ans, venu chercher un pied à terre à Tunis. Et puis, la conception n’est pas innovante. On n’achète pas un appartement ou une villa, mais une vraie résidence intégrée avec des parcs, un espace sportif, et des services de gardiennage et d’entretien. Nous résidons en France et voulons trouver sur qui compter en Tunisie pour s’occuper de notre logement durant notre absence. »
Deuxième aspect, l’absence d’une offre attractive en résidences secondaires dans les stations balnéaires, des maisons de campagne, de fermettes, bureaux magasins et autres produits immobiliers et fonciers. « Nous n’achetons pas qu’en ville et du résidentiel, déclare à Leaders, Samira, 45 ans, mère de famille, venues spécialement de Tour. Pourquoi ne pas élargir l’offre, nous cherchons à investir. »
Troisième constatation, qui se transforme en recommandation précieuse : ce grand Salon qui attire pas moins de 60 000 visiteurs ne peut-il pas s’étendre aussi aux produits financiers. Cinq banques sont présentes pour financer l’immobilier. Certaines d’entre-elles (notamment la Biat, la BH et la TFH) en profitent pour proposer d’autres produits d’épargne et de placement, sans en faire une grande publicité. Même si Elyès Chatty de la Biat indique que tous les clients de sa banque en France ont été invités par courrier à venir à la rencontre de l’équipe (bien forte) dépêchée de Tunis, pour toute sorte de question. La BH aussi, Mme Koubaa mentionne des rendez-vous avait été pris avec la clientèle. Mais, le nombre des banques présentes est encore réduit et il pourrait être renforcé par les intermédiaires en bourse et les gestionnaires d’OPCVM. Ces deux derniers peuvent en effet, maintenant que la bourse de Tunis est riche en titres et que les SICAV sont attractives, y attirer l’épargne des Tunisiens à l’étranger. A l’instar du Salon Banques, Assurances et Finances de l’APBTEF au Kram, le Sitap gagne à se muer, tout en cultivant sa vocation immobilière en grand salon des opportunités d’investissement en Tunisie.
Kamel Landousi aime les nouveaux challenges. Il suffit de l’y rallier pour les réussir.