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vendredi 19 décembre 2014

Pièces d'échecs : Souvenir des Tupamaros

par   Rolando Gómez, 18/12/2014. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Original: Piezas de ajedrez: Recuerdo tupamaro

Le sénateur Enrique Erro * est venu dans ma cellule le soir où on lui a annoncé sa prétendue libération (nous avons su plus tard que ce ne était pas le cas, mais seulement un transfert à une prison de Buenos Aires). Il venait réclamer à l'avance ce que je lui avais promis : lui offrir le jeu d'échecs que je fabriquais à la main avec de la mie de pain, et qu'il lui avait tant plu me regarder le faire avec patience et du temps à revendre.
Le jeu n'était pas encore terminé. J'avais commencé par les pions, faciles à faire, qui avaient une tête ronde, une coiffure avec une frange et une jupe à franges supposée leur donner un aspect de pages médiévaux. Mais ceux dont j'étais le plus fier étaient les fous : un casque à pointe, un blason médiéval sur la poitrine, et une lance verticale réalisée en insérant un cure-dent dans la mie avant qu'elle sèche. Les pièces noires étaient colorées avec du café; les blanches avec de la simple salive et un séchage prolongé, ce qui leur avait donné une couleur jaunâtre. Les pièces contenaient des inserts de couleur opposée. Par exemple, le bouclier des fous noirs avait une croix blanche incrustée, le bouclier des fous blancs un cheval noir. À cette époque, j'avais suffisamment de temps pour essayer différents styles et techniques, ce qui me permettait d'écarter ceux qui ne me satisfaisaient pas. Les chevaux avaient un aspect assez réaliste. Le roi blanc, qui était alors le seul que j'avais fait, avait une longue barbe en relief et brandissait une épée couleur café. L'ensemble qui commençait à prendre forme était d'une certaine manière impressionnant. Je n'avais jamais pensé jusqu'alors avoir des qualités d'artisan.

mardi 4 février 2014

Argentine : campagne pour l'acquittement des travailleurs du pétrole de Las Heras

En tant que signataires de cet appel, nous condamnons les sentences injustes édictées par le tribunal de Caleta Oliva le 12 décembre 2013 à l’encontre de neuf travailleurs du secteur pétrolier de Las Heras, province de Santa Cruz, Argentine. 4 d’entre eux ont été condamnés à perpétuité, dont un à une peine de prison sous régime spécial dans la mesure où il était mineur au moment des faits qui lui sont reprochés, et cinq autres à cinq ans ferme pour complicité et violence en réunion.

Sans aucune preuve, et alors que la procédure a été entachée de graves violations des droits de l’homme, ces travailleurs sont condamnés pour le décès de l’agent de police Sayago, qui est survenu en 2006 à Las Heras au cours du soulèvement populaire dont cette localité a été le théâtre, alors que les travailleurs protestaient pour exiger l’amélioration de leurs conditions de travail et contre une aggravation de la pression fiscale à leur encontre. En tant que signataires, nous exigeons l’acquittement immédiat des travailleurs, dans la mesure où le procès qu’ils ont subi a été un procès monté de toutes pièces.
Au cours de ce procès et dans le cadre de la défense, les avocats, qui eux-mêmes ont été menacés et sanctionnés, ont démontrés l’absence de preuves et l’innocence des travailleurs. La seule chose qui a été démontrée au cours du procès, c’est bien les tortures, les pressions et les vexations de la police à l’égard des travailleurs au cours des trois années d’emprisonnement qu’ils ont subies au cours desquelles les autorités ont essayé d’obtenir des “preuves”, une séquence qui ressemble à s’y méprendre à ce qui avait cours pendant la dernière dictature militaire. Nous dénonçons le Tribunal de Caleta Oliva qui a mené à bien ce procès et qui a condamné les travailleurs tout en validant des témoignages obtenus sous la torture. Le procureur en charge du dossier, Candia, a lui-même reconnu, sans jamais être inquiéter à ce propos, que mettre un sac sur la tête d’un homme et “lui coller quelques claques” ne peut être assimilé à de la torture.
Des centaines d’organisation de défense des droits de l’homme, d’organisations syndicales, sociales et politiques, ont dénoncé cet état de fait. C’est ce qui a poussé le Secrétariat de la Nation aux Droits de l’Homme a exiger du tribunal de Caleta Oliva un rapport sur ce procès construit de toutes pièces contre les travailleurs et émaillés de graves violations des droits de l’homme, à l’instar des tortures subies par les travailleurs et les menaces constantes qui ont visé les familles.
Les peines très dures prononcées sont l’une des attaques les plus graves contre les travailleurs depuis la fin de la dictature en 1983 et ne s’explique que par le fait que les travailleurs de Las Heras combattaient pour défendre leurs droits. Le seul objet de cette condamnation pour l’exemple est de dissuader les travailleurs d’affronter les grandes multinationales du pétrole et le grand patronat. Cette sentence serait un grave antécédent contre les militants de ce pays, mais représenterait également l’impunité pour ceux qui pensent pouvoir obtenir des “aveux” sous la torture, comme au cours de la dernière dictature.
Cette condamnation n’a pas été suivie de l’incarcération immédiate des travailleurs avant la confirmation de la sentence. Nous continuons par conséquent le combat pour faire toute la lumière sur cette affaire et imposer la justice, c’est-à-dire l’acquittement des camarades.
Au cours des premiers jours du mois de février, nous ferons appel de cette condamnation au Tribunal Supérieur de Rio Gallegos.
C’est en ce sens que nous exigeons l’acquittement immédiat et inconditionnel des travailleurs du pétrole de Las Heras.
Envoyez vos signatures à ceprodh@gmail.com et à absoluciontrabajadoreslasheras@gmail.com
Appel à des actions internationalistes le 5 février pour l’acquittement des ouvriers du pétrole de Las Heras  
Le 5 février prochain aura lieu à Buenos Aires (Argentine) une importante manifestation vers la Place de Mai [devant la Casa Rosada, siège de la présidence argentine, NdT] pour exiger l’acquittement des neuf travailleurs du pétrole de Las Heras (province de Santa Cruz). Ceux-ci ont été injustement condamnés, sans preuves, pour la mort d’un policier, fait ayant eu lieu pendant une rébellion populaire en 2006 alors qu’ils exigeaient de meilleures conditions de travail.
Le Comité pour l’acquittement des ouvriers du pétrole de Las Heras vous propose de réaliser le 5 février, au même moment que la manifestation à Buenos Aires, des actions devant les ambassades et/ou consulats argentins dans tous les pays où il existe des organisations défendant la cause des travailleurs et des secteurs opprimés. Ce qui nous anime, c’est l’esprit et l’histoire de lutte et de solidarité du mouvement ouvrier international. Des actions de ce type et avec cette orientation seraient un grand soutien à notre campagne et pourraient permettre que sous la pression internationale, les tribunaux argentins se voient obligés de renoncer à la condamnation.   Aucun ouvrier du pétrole en prison !

 

jeudi 16 janvier 2014

Adios compañero Adieu, camarade Juan Gelman

Original: Adios compañero Juan Gelman


Le poète et journaliste argentin Juan Gelman vient de mourir à Mexico à l'âge de 83 ans. Figure centrale des lettres ibéro-américaines, il avait publié une chronique dans le quotidien de Buenos Aires Página/12 dès son premier numéro, paru le 26 mai 1987. La présidente argentine a décrété un deuil national de 3 jours pour lui rendre hommage.


Un oiseau vivait en moi.
Une fleur voyageait dans mon sang.
Mon cœur était un violon.

J'ai aimé ou pas. Mais parfois
on m'a aimé. Moi aussi
je me réjouissais : du printemps,
des mains jointes, de ce qui rend heureux.

Je dis que l'homme se doit de l'être !

(Ci-gît un oiseau.
Une fleur.
Un violon.)

Épitaphe, premier poème de son premier livre, Violon et autres questions
Allan McDonald, Honduras
JUAN
par Eduardo Galeano

Il y a quelques jours, parlant du Gros Soriano* et du Nègre Fontanarrosa*, j'ai dit, ou plutôt confirmé : -Parfois, le mort ment.
Et je le redis ici : la mort ment quand elle dit que juan gelman n'est plus.
Il continue à vivre dans tout ce que nous avons aimé, dans tout ce que nous avons lu, dans tout ce que nous avons entendu dans sa voix du plus profond de nos êtres.
Nous ne trouverons jamais de mots pour exprimer notre gratitude à l'homme qui fut multitude, celui qui fut nous-mêmes et continuera de l'être dans les paroles qu'il nous a laissées.
* NdT
Roberto el Negro Fontanarrosa (Rosario, 26  nov. 1944 – ibídem, 19 juil. 2007), humoriste graphique et écrivain argentin.
Osvaldo Soriano (6 janv. 1943 – 29 janv. 1997), écrivain et journaliste argentin.
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Juan Gelman
Considéré comme l’un des majeurs poètes contemporains d’Amérique latine, Juan Gelman était né en 1930 à Villa Crespo, un quartier de Buenos Aires, troisième enfant de José et Paulina, deux immigrants juifs de Russie. Il apprend à lire à l’âge de trois ans et passe son enfance à faire du vélo, jouer au foot et à lire. Dans sa jeunesse il fait partie de divers groupes et mouvements littéraires, dont „El pan duro“ (le Pain dur), qui édite son premier livre, “Violín y otras cuestiones”.

Adhérent du parti communiste à l’âge de 15 ans, il se rapprochera plus tard des péronistes de gauche, devenant membre du mouvement des Montoneros (qu’il quittera pour désaccords avec la direction). Il est obligé sous la dictature militaire (1976-1983), de s’exiler en Europe puis au Mexique, où il vivra jusqu'à sa disparition le 14 janvier 2014.

Maria Claudia et Marcelo ArielSous la dictature son fils Marcelo Ariel et sa belle-fille María Claudia García Irureta Goyena de Gelman sont enlevés par les forces de répression. Marcelo meurt sous la torture et María Claudia  est exécutée en Uruguay après avoir accouché de sa fille, par un groupe de tortionnaires dirigés par l’Uruguayen Ricardo José Medina Blanco, alias Le Lapin. Une des nombreuses pages sombres de l’Opération Condor montée par la CIA contre tous ceux qui furent identifiés comme ennemis par les dictatures du Cône Sud (Argentine, Chili, Uruguay, Paraguay, Bolivie).
C’est seulement en avril 2000 que Juan Gelman a pu, après de longues recherches, retrouver sa petite-fille Maria Macarena, adoptée de manière illégale par un policier uruguayen et sa femme.Maria Macarena

Le colonel en retraite uruguayen Manuel Cordero est incarcéré (et sous traitement médical) à Porto Alegre, au Brésil, pour sa participation à l’enlèvement, au transfert en Uruguay et l’exécution de María Claudia. Cordero est aussi accusé de l’assassinat du sénateur uruguayen Zelmal Michelini et de participation à l’assassinat de l’ex-président de la Chambre des députés uruguayenne Hector Gutierrez Ruiz. Il attend son extradition vers l’Argentine, décidée par le Tribunal suprême brésilien en 2009.

Juan Gelman a obtenu le Premio Nacional de Literatura argentin en 1997 et le Prix Juan Rulfo en 2000. Récemment, il a obtenu le prix Lezama Lima, en 2004 le prix Ramón López Velarde et en 2005 le prix Iberoamericano de Poesía Reina Sofía.
Créateur aux multiples facettes, de poésie mais aussi de prose, d’une pièce de théâtre, La junta luz (1982), et de deux opéras.

Gelman est aussi journaliste. Il publie régulièrement de nombreux articles dans Página/12, le quotidien de Buenos Aires et publiés sous le titre Prosa de prensa et Nueva prosa de prensa.
Il croit à la poesía casada con la poesía (poésie mariée avec la poésie) mais n'est pas indifférent au monde qui l'entoure et aux engagements nécessaires qu'il suscite. Il s'inspire autant des grands ancêtres latino-américains que des mystiques espagnols, de la tradition judéo-espagnole ou des poètes nord-américains. Ses thèmes sont, comme il dit, el amor, la revolución, el otoño, la muerte, la infancia y la poesía(l’amour, la révolution, l’automne, la mort, l’enfance et la poésie). Thèmes auxquels il faut ajouter celui de la mémoire.

L'intertextualité - et au sens large la transtextualité - est une des caractéristiques de son œuvre multiforme.Il écrit une poésie profondément humaniste et généreuse. Son dernier recueil País que fue será (2004) témoigne d'une espérance nouvelle en l'Argentine et le futur.
Livres parus en français
Obscur ouvert, éditions PHI, 1997
 Les poèmes de Sydney West, Editions Créaphis, 1997
 Lettres à ma mère, Editions Myriam Solal, 2002
 Salaires de l'impie et autres poèmes, Editions Ecrits des Forges, Graphiti, 2002
 L’Opération d'amour, NRF Gallimard, 2006
Philippe Friolet a consacré une étude à La poétique de Juan Gelman : une écriture à trois visages (L’Harmattan, 2006)
Bibliographie en espagnol
“Violín y otras cuestiones”, Gleizer, Buenos Aires, 1956. “El juego en que andamos”, Nueva Expresión, Buenos Aires, 1959. “Velorio del solo”, Nueva Expresión, Buenos Aires, 1961. “Gotán” (1956-1962), La Rosa Blindada, Buenos Aires, 1962. (Reeditado en 1996) “Cólera Buey”, La Tertulia, La Habana, 1965. (Reeditado en 1994) “Los poemas de Sidney West”, Galerna, Buenos Aires, 1969. (Reeditado en 1995) “Fábulas”, La Rosa Blindada, Buenos Aires, 1971. “Relaciones”, La Rosa Blindada, Buenos Aires, 1973. “Hechos y Relaciones”, Lumen, Barcelona, 1980. “Si dulcemente”, Lumen, Barcelona, 1980. “Citas y Comentarios”, Madrid, Visor 1982. “Hacia el Sur”, Marcha, México, 1982. “Com/posiciones” (1983-1984), Ediciones del Mall, Barcelona, 1986. “Interrupciones I”, Libros de Tierra Firme, Buenos Aires, 1986. “Interrupciones II”, Libros de Tierra Firme, Buenos Aires, 1988. “Anunciaciones”, Visor, Madrid, 1988. “Carta a mi madre”, Libros de Tierra Firme, Buenos Aires, 1989. “Dibaxu”, Seix Barral, Buenos Aires, 1994. “Salarios del impío”, Libros de Tierra Firme, Buenos Aires, 1993. “Incompletamente”, Seix Barral, Buenos Aires, 1997. “Valer la pena”, Seix Barral, Buenos Aires, 2001. “País que fue será”, Seix Barral, Buenos Aires, 2004. Juan Gelman, esperanza, utopía y resistencia. Pablo Montanaro. Ediciones Lea. 2006.
Anthologies poétiques
“Poemas”, Casa de las Américas, La Habana, 1960. (Al cuidado de Mario Benedetti y Jorge Timossi) “Obra poética”, Corregidor, Buenos Aires, 1975. “Poesía”, Casa de las Américas, La Habana, 1985. (Prólogo y selección de Víctor Casaus) “Antología poética”, Vintén, Montevideo, (1993). (Selección, prólogo y bibliografía completa de Lilián Uribe) “Antología personal”, Desde la Gente, Instituto Movilizador de Fondos Cooperativos, Buenos Aires, 1993. “En abierta oscuridad”, Siglo XXI, México, 1993. “Antología poética”, Espasa Calpe, Buenos Aires, 1994. (Selección y prólogo de Jorge Fondebrider) “De palabra” (1971-1987). Prólogo de Julio Cortázar, Visor, Madrid, 1994.
Prose
“Prosa de prensa”, Ediciones B, España, 1997. “Ni el flaco perdón de Dios/Hijos de desaparecidos” (En coautoría con Mara La Madrid), Planeta, Buenos Aires, 1997. “Nueva prosa de prensa”, Ediciones B Argentina, Buenos Aires, 1999. “Miradas”, Seix Barral, Buenos Aires 2005.
(Source : notice bio-bibliographique publiée sur Tlaxcala en 2007)

dimanche 28 août 2011

Les saqueos, c'est contagieux !-Arnaqueurs au grand jour, je vous présente les petits pillards nocturnes


Traduit par  Viktor Dedaj, Le Grand Soir
Edité par  Fausto Giudice فاوستو جيوديشي, Tlaxcala
Original: Daylight Robbery, Meet Nighttime Robbery
Traductions disponibles : Português 

On nous rabâche que les émeutes en Grande-Bretagne n’avaient rien de politique – mais les émeutiers savent que leurs élites, elles, pratiquent le vol à grande échelle et en plein jour..
Je n’arrête pas d’entendre des comparaisons entre les émeutes à Londres et celles d’autres villes européennes – bris de vitrines à Athènes, feux de joie de bagnoles à Paris. Il est certain qu’il y a des similitudes : une étincelle provoquée par la violence policière, une génération qui se sent abandonnée.
Mais les évènements à Londres ont été marqués par des destructions massives, le pillage était un phénomène marginal. Il y a eu cependant d’autres pillages massifs ces dernières années, et peut-être devrions-nous en parler aussi. Il y a eu Bagdad au lendemain de l’invasion par les USA – une vague d’incendies et de pillages qui ont vidé les bibliothèques et les musées. Les usines aussi ont été touchées. En 2004 j’ai visité une usine qui fabriquait des réfrigérateurs. Les employés avaient pris tout ce qui avait de la valeur, puis ils y ont méthodiquement mis le feu jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une structure métallique tordue.
A l’époque les gens à la télé trouvaient que le pillage était un geste hautement politique. Ils disaient "voici ce qui arrive lorsqu’un régime n’a plus de légitimité populaire". Après avoir vu pendant des années à Saddam Hussein et ses fils se servir de n’importe quoi et n’importe qui, de nombreux Irakiens ordinaires ont pensé qu’ils avaient eux-aussi le droit de se servir à leur tour. Mais Londres n’est pas Bagdad, et le Premier ministre britannique, David Cameron, n’a rien d’un Saddam, il n’y donc aucune leçon à en tirer.
Bon, alors que diriez-vous d’un exemple pris dans une démocratie ? L’Argentine, vers 2001. L’économie était en chute libre et des milliers d’habitants des quartiers défavorisés (qui étaient jadis des zones industrielles prospères, avant l’arrivée du néolibéralisme) ont pris d’assaut les supermarchés détenus pas des sociétés étrangères. Ils sont ressortis avec des chariots remplis de produits qu’ils n’avaient plus les moyens d’acheter – vêtements, matériel électronique, viande. Le gouvernement a instauré « un état de siège » pour rétablir l’ordre. Les gens n’ont pas apprécié et ils ont renversé le gouvernement.
Le pillage massif en Argentine fût baptisé el saqueo - la mise à sac,  le pillage. Ce qui est politiquement significatif parce que c’est exactement ce terme qui fut employé pour décrire ce que les élites du pays avaient fait en bradant les biens de la nation lors d’opérations de privatisation à l’évidence entachées de corruption, en planquant leur argent dans des paradis fiscaux pour ensuite faire payer le peuple par des mesures brutales d’austérité. Les Argentins avaient bien compris que le saqueo des centres commerciaux n’aurait pas eu lieu sans le saqueo plus vaste du pays, et que les véritables gangsters se trouvaient au pouvoir.

Saqueo d'un magasin Val Mart au Chili après le tremblement de terre, mars 2010, ou quand "nécessité fait loi"

Mais l’Angleterre n’est pas l’Amérique latine, et ses émeutes ne sont pas politiques, du moins c’est ce que l’on nous rabâche. En Angleterre, ce sont juste des gamins paumés qui profitent d’une situation pour s’emparer de ce qui ne leur appartient pas. Et la société britannique, nous dit Cameron, a horreur de ce genre de comportement.
Tout cela est dit avec le plus grand sérieux. Comme si les sauvetages massifs des banques n’avaient jamais eu lieu, suivis par des distributions de primes aux dirigeants battant tous les records, une véritable provocation. Suivis par des réunions d’urgence du G8 et du G20, où les dirigeants ont décidé, collectivement, de ne pas punir les banquiers ni de prendre des mesures pour éviter que cela ne se reproduise. Au lieu de cela, ils sont retournés chez eux pour imposer des sacrifices aux plus vulnérables. En licenciant des fonctionnaires, en réduisant le nombre d’enseignants, en fermant des bibliothèques, en augmentant les frais de scolarité, en dénonçant les accords sociaux, en se précipitant pour privatiser les biens publics et diminuer les retraites – choisissez parmi ce qui précède pour l’adapter à votre situation locale. Et qui voit-on à la télévision nous faire la leçon sur la nécessité de renoncer à ces « avantages acquis » ? Les banquiers et les gestionnaires de hedge-funds, évidemment.
C’est le saqueo global, le temps du Grand Hold-up. Alimenté par un sentiment maladif de droit sacré, le pillage se déroule en plein jour, comme s’il n’y avait rien à cacher. Cela dit, ils ont quand même quelques craintes. Début juillet, dans le Wall Street Journal, un sondage indiquait que 94% des millionnaires craignaient « des violences dans les rues ». Il s’avère que cette crainte n’est pas complètement injustifiée.
Bien sûr, les émeutes à Londres n’avaient rien de politique. Mais ceux qui volaient de nuit savaient parfaitement bien que leurs élites commettent leurs vols en plein jour. Les saqueos, c'est contagieux ! Les Conservateurs ont raison lorsqu’ils disent que les émeutes n’ont rien à voir avec les coupes budgétaires. Mais elles ont beaucoup à voir avec ce que ces coupes représentent : être coupé du monde. Se retrouver coincé dans une sous-classe sociale qui ne cesse de s’élargir et voir les rares portes de sortie – un vrai travail, une éducation à portée de bourse – se refermer rapidement les unes après les autres. Les coupes budgétaires sont un message. Un message envoyé à des pans entiers de la société pour leur dire : vous êtes coincés là où vous êtes, comme ces immigrés et ces réfugiés repoussés à nos frontières qui deviennent de plus en plus infranchissables.
La réponse de Cameron aux émeutes est de matérialiser cette exclusion par des mesures concrètes : expulsion des habitations à loyers modérés, coupures des outils de communication et des peines de prison scandaleuses (cinq mois pour une femme qui a accepté un short volé). Une manière d’enfoncer le clou : disparaissez, et en silence.
Au « sommet de l’austérité » du G20 l’année dernière à Toronto, les protestations ont dégénéré et de nombreuses voitures de police ont brûlé. Rien à voir avec Londres 2011, mais pour nous les Canadiens, ce fut un choc. Mais la grande controverse qui a suivi concerna le montant des dépenses effectuées par le gouvernement pour la « sécurité » du sommet, 675 millions de dollars (et avec tout ça ils ont eu du mal à éteindre les feux). A l’époque, nombre d’entre nous ont fait remarquer que tout ce nouvel arsenal coûteux que la police venait d’acquérir – canons à eau, canons soniques, gaz lacrymogènes et balles de caoutchouc – n’était pas uniquement destiné aux manifestants dans les rues. A long terme, il était destiné à contrôler les pauvres qui, dans la nouvelle ère d’austérité, n’auront plus grand chose à perdre.
C’est là où Cameron s’est trompé : on ne peut pas réduire le budget de la police en même temps que tout le reste. Parce que lorsqu’on vole aux gens le peu qui leur reste pour protéger les intérêts de ceux qui ont largement plus qu’il ne leur en faut, il faut s’attendre à une résistance – que ce soit sous la forme de protestations organisées ou des pillages spontanés.


Et ça, ce n’est pas de la politique, c’est de la physique.

samedi 16 janvier 2010

Les 5 Cubains sur le toit de l'Amérique


par Atilio A. Boron, 11/1/2010. Traduit par Esteban G., révisé par Michèle Mialane, Tlaxcala


Original : “Los 5” en el techo de América


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Le 10 janvier trois jeunes alpinistes argentins de la province du Neuquén, ont grimpé au sommet de l'Aconcagua, point culminant de l'Amérique qui s'élève à 6959 mètres au-dessus du niveau de la mer. Cet exploit extraordinaire, effectué par Santiago Vega, animateur de radio et de télévision ; Aldo Bonavitta, employé de banque, et Alcides Bonavitta, militante sociale, a eu un objectif politique aussi clair que noble: exprimer la solidarité du peuple argentin avec la cause des cinq combattants antiterroristes cubains, qui sont emprisonnés par l'Empire depuis plus de onze ans, et dans des conditions qui n’ont jamais été appliquées, même au plus féroce criminel en série de ce pays. En outre, ils sont condamnés à la suite de sentences iniques, qui font de leur emprisonnement un affront à un procès digne de ce nom et à l'Empire de la loi.Les agents des services secrets cubains Ramón Labañino, Gerardo Hernández, Antonio Guerrero, Fernando González et René González ont été injustement et illégalement emprisonnés pour avoir fait des investigations sur les activités terroristes dans la communauté cubaine de Miami et leur cas pose un démenti catégorique à la prétendue lutte contre le terrorisme à laquelle Washington prétend se livrer.
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Le cas « des cinq » révèle le haut niveau, rarement atteint, de la putréfaction morale de l'empire. Car si les cinq sont emprisonnés aux USA, c’est précisément pour avoir combattu contre le terrorisme. Par contre, des terroristes reconnus et avoués comme Orlando Bosch Ávila et Luis Posada Carriles, responsables de l’explosion en plein vol de l'avion de la Cubana de Aviación qui a causé la mort de 73 personnes, jouissent d’une totale liberté ; le premier de ces deux terroristes a même bénéficié de la grâce présidentielle, ce qui prouve bien que Washington protège le terrorisme et lui vient en aide, comme il l'a toujours fait : avec Oussama ben Laden, Saddam Hussein, Videla, Pinochet et l’obscur réseau de mercenaires qui dans le cadre du Plan Condor a fait disparaître et a torturé presque un demi-million de Latino-Américains.
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La réclusion des héros antiterroristes cubains est un scandale dont l'immoralité dénonce haut et fort que les USA ne sont aucunement intéressés par le combat, si minime soit-il, contre le terrorisme et que leur discours à ce sujet est une hypocrisie monumentale. Si Barack Obama veut rester fidèle à la mémoire de Martin Luther King, qu’il considérait lors de son discours d'Oslo, comme l’un de ses mentors, il devrait déjà gracier « les cinq » et fermer l’oreille avec fermeté et dignité aux cris de la maffia terroriste logée dans les principales agences et les départements des trois pouvoirs de l'État nord-américain. Une maffia, qui en outre, est liée à la droite radicale et aux grands intérêts du complexe militaro-industriel, farouches adversaires de toute initiative un peu progressiste de celui qui, en arrivant à la Maison Blanche, voulait la mettre en pratique et séduisait ainsi l'électorat avec ses promesses de changement et sa consigne de « Oui, nous pouvons. »
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Si Obama n’amnistie pas les antiterroristes, comme l'exige la Communauté internationale - et comme le réclame la bannière que ces courageux alpinistes du Neuquén ont fait flotter au sommet de l'Aconcagua-, c’est ou bien que son intégrité morale est gangrenée par des faiblesses malsaines (ce qui est très grave pour un Prix Nobel de la Paix) ou bien qu'il manque de l'audace et de la bravoure nécessaires pour affronter « le gouvernement permanent » des USA : c'est-à-dire, le funeste complexe militaro-industriel qui préside en fait aux destinées de ce pays et transforme cette démocratie américaine si prompte à faire du zèle en une sanglante pitrerie. La dégradation morale malsaine de l'Empire et de la nouvelle équipe dirigeante a jailli comme le pus d’une plaie, lorsque quelques mois plus tôt le Département d'État a refusé le visa d’entrée temporaire aux USA à Adriana Pérez O' Conor, l’épouse de Gerardo Hernández Nordelo. Dans cette facétie légale montée de toute pièce à Miami avec le consentement de Bill Clinton, de George W.Bush et, aujourd’hui, de Barack Obama, Prix Nobel de la Paix, Gerardo a été condamné à deux peines de prison : à perpétuité et quinze ans. Comme si une telle monstruosité judiciaire n'était pas suffisante, la « justice » US lui a interdit la visite de son épouse, même après ses onze longues années d’emprisonnement, ce  qui n’est refusé à aucun des pires criminels enfermés dans ses prisons. Lors de cet épisode infâme, digne de figurer en tant que nouveau chapitre du livre mémorable de Jorge Luis Borges, Histoire Universelle de l'Infamie, l’actuelle Secrétaire d'État, Hillary Clinton, a déclaré pour justifier l’injustifiable que la visite d'Adriana « constitue une menace pour la stabilité et la sécurité nationale des USA ». Peu d'expressions peuvent surpasser celle-ci pour démontrer la pourriture morale de l'Empire. Si seulement la prouesse de Santiago, Aldo et Alcides au sommet de l'Aconcagua pouvait aider Obama à prendre conscience du discrédit universel dans lequel il est en train de plonger en maintenant la politique de ses prédécesseurs par rapport aux deux problèmes clé : l'emprisonnement injuste « des cinq » et le maintient du blocus criminel contre Cuba !
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mardi 3 mars 2009

La condamnation d’Alfredo Astiz par la justice italienne est confirmée en cassation : prison à vie pour le tortionnaire argentin

Vols de la mort et disparus
par Gennaro CAROTENUTO, 27/2/2009. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala


Cela semble être une réponse des juges à la frivolité de Silvio Berlusconi, qui, quelques jours auparavant, avait blagué sur les vols de la mort sous la dictature argentine* . Hier jeudi 26 février, la Cour de Cassation de Rome a confirmé la condamnation définitive à la réclusion à perpétuité pour Alfredo Astiz, assassin de trois citoyens italiens, Angela Maria Ajeta, Giovanni et Susanna Pecoraro, torturés et assassinés par le même Astiz. Celui-ce était à l’époque lieutenant de marine, connu sous le surnom d’ « Ange de la Mort », à l’ESMA, l’École de mécanique de la marine militaire argentine convertie en camp de concentration et d’extermination et aujourd’hui Musée de la mémoire.


L'ESMA


Astiz a déjà été condamné à la prison à vie en France pour l’assassinat de deux religieuses, Alice Dumont et Léonie Duquet, lorsque l’Ange blond s’était infiltré dans le premier groupe des Mères de la Place de Mai, qui se réunissait à l’Église de Santa Cruz à Buenos Aires, se faisant passer pour le frère d’une disparue, séquestrant, torturant et assassinant douze personnes. Il est actuellement enfermé en Argentine dans l’attente de son procès**.

Il était en outre l’un des collaborateurs les plus proches de l’amiral Massera, dans le système des vols de la mort, où les prisonniers politiques, après avoir été torturés, étaient jetés vivants dans l’Océan Atlantique.
Dans son réquisitoire final, le substitut du Procureur général de la Cour de Cassation, Luigi Ciampoli, a requis et obtenu la confirmation de la condamnation à la perpétuité pour Astiz, déjà condamné le 24 avril dernier par la Cour d’Assises de Rome pour « la férocité inhumaine documentée par des faits et des témoignages », en même temps que Jorge Eduardo Acosta, Antonio Vanek et Jorge Raul Vildoza, qui n’ont pas fait appel de leur condamnation.

Angela Maria Ajeta était la mère d’un dirigeant de la Jeunesse Péroniste Dante Gullo, d’origine calabraise et tant la Région Calabre que la Province de Cosenza et et l’État italien s’étaient constitués partie civile dans le procès. Elle avait été capturée, torturée et assassinée pour exercer un chantage sur son fils.
Giovanni Pecoraro n’était pas non plus un guérillero mais un simple entrepreneur du bâtiment. Sa faute avait été de vouloir rencontrer sa fille Susanna, elle aussi militante de la Jeunesse Péroniste, une organisation non armée, tout comme 95% des 30 000 disparus, qui n’appartenaient pas à organisations de guérilla. Susanna, enceinte, fut exécutée après avoir donné naissance à une fille, dont la trace n’a été retrouvée qu’en 2007 par les Grands-mères de Mai, l’organisation qui s ‘occupe de retrouver les enfants de disparus que les militaires ont fait disparaître à leur tour en les faisant adopter.

Pour la défense d’Astiz, aucune de ces personnes n’est morte mais elles ont simplement fait disparaître leurs propres traces.

On attend maintenant une confirmation de la demande d’extradition d’Astiz par la justice italienne. Courageux pour ce qui était de trahir les mères, torturer des hommes entravés et des femmes enceintes et les jeter ensuite dans l’Océan avec les vols de la mort – ceux sur lesquels plaisante Silvio Berlusconi (membre de la loge P2 tout comme l’amiral Massera) -, Astiz s’est aussi rendu célèbre pour avoir été le premier officier argentin à se rendre à l’armée britannique durant la guerre des Malouines (Falklands) en 1983. Pendant que des centaines de jeunes appelés se faisaient massacrer ou mouraient de froid, lui ne tira pas un seul coup de feu.


NdT :
*Au Palais des Sports de Cagliari, Berlusconi, répondant à ceux qui l’accusaient d’être un dictateur, a fait une blague sur la dictature argentine, disant des prisonniers politiques jetés dans le Rio de la Plata depuis des avions par leurs tortionnaires : “Ils les emmenaient en avion avec un ballon…Ils ouvraient la porte et, s’il faisait beau, ils les envoyaient jouer dehors. »
** À notre connaissance, Astiz a été remis en liberté en décembre 2008.

Alfredo Astiz
Alfredo Astiz naît le 17 novembre 1950. Lieutenant de frégate affecté à l’École Mécanique de la Marine (ESMA), il est chargé d’un groupe d’infiltration. Très vite, il tentera de noyauter le groupe des Mères de la Pace de Mai sous le nom de Gustavo Niño, prétextant un frère disparu.
En décembre 1977, Astiz est impliqué dans la disparition de deux sœurs françaises, Sœur Alice Domon et Sœur Léonie Duquet, dont les corps ne seront jamais retrouvés.
En 1978, il est en France sous le nom d’Alberto Escudero, où il est chargé d’infiltrer les milieux réfugiés argentins.
En juin 1979, il est nommé attaché naval adjoint en Afrique du Sud.
Lors de la Guerre des Malouines entre l’Argentine et l’Angleterre, il est responsable de l’île principale de Géorgie, et signera l’acte de reddition le 10 juin 1982. Il sera fait prisonnier par les Anglais.
Le 22 décembre 1987, Alfredo Astiz est promu capitaine de corvette.
En janvier 1998, le Président Carlos Menem signe le décret destituant l’officier en raison d’une attitude irresponsable ayant entraîné une très grave situation affectant le prestige de la marine, ainsi que d’autres institutions.
En 1985, la France lance un mandat d’arrêt international contre l’« Angle blond », dans l’affaire concernant Soeur Alice Domon et Soeur Léonie Duquet, enlevées les 8 et 10 décembre 1977. En l'absence de convention d'extradition entre la France et l’Argentine, Astiz reste toutefois en Argentine.
En 1987, en Argentine, s’ouvre finalement au Tribunal Fédéral de Buenos Aires le procès concernant les deux religieuses. La plainte concerne 21 officiers et sous-officiers de la Marine, dont Alfredo Astiz. Seize témoins comparaissent mais tous sont d’anciens militants Montoneros, une organisation appartenant à la guérilla sous la dictature. Ils seront qualifiés de “partisans” et leurs témoignages ne seront pas pris en compte. L’Ange blond ressort libre du procès, acquitté pour faute de preuves.
Le 20 octobre 1989, la France annonce le procès par contumace d’Alfredo Astiz, pour son implication dans les disparitions des deux religieuses. La Chambre d’accusation de Paris renvoie Astiz, accusé de complicité d’arrestations illégales et de séquestration de personnes avec tortures corporelles, devant la Cour d’Assises. Le 16 mars 1990, le procès s’ouvre devant la Cour d’Assises de Paris. Astiz est condamné à la prison à perpétuité. Par cette condamnation, la France “emprisonne” Astiz en Argentine, car tout pays engagé par une convention d’extradition avec la France peut désormais l’arrêter.
En juillet 2001, puis en novembre de la même année, sont lancés deux mandats d'arrêt internationaux contre Alfredo Astiz. Le premier dans une affaire italienne (l’enlèvement de Angela Maria Aieta, Juan Pecoraro et sa fille Susanna), et le second par la justice suédoise (l’enlèvement et le meurtre de Dagmar Hagelin). Les deux demandes seront rejetées quelques mois plus tard.
En juillet 2003, encore une fois, Astiz est arrêté chez lui, à Mar del Plata. Le même jour est abrogé le décret argentin interdisant l’extradition. La France demande le surlendemain son extradition. Début septembre, Astiz est remis en liberté, pour être réarrêté le 16. L’Argentine refuse l’extradition vers la France le 23 septembre 2003. Astiz ressort, encore une fois, libre.
Source : Trial Watch

Lire Tristan Mendès France, Gueule d’ange , sur l’ex-tortionnaire argentin Alfredo Astiz, éditions Favre, 2003

Source : VOLI DELLA MORTE E DESAPARECIDOS : A ROMA ERGASTOLO PER L’ANGELO DELLA MORTE


samedi 18 octobre 2008

L’heure a sonné pour la Banque du Sud

par Emir Sader

Le moment est venu d’approfondir le processus d’intégration. Ce doit être la réponse latino-américaine à la crise, pour renforcer les systèmes financiers des pays de l’Unasul (União das Nações Sul-americanas, Unasul en portugais, Unasur en espagnol, traité de libre échange et commerce, dont le projet est né en 2004 à Cuzco, au Pérou, lors d’un sommet régional, appelé d’abord C.A.S.A. – Communauté Sud-Américaine des Nations - puis baptisé de son nouveau nom lors du sommet sur l’énergie au Venezuela en 2008, avant la signature officielle du traité constitutif en mai 2008 à Brasilia par dix pays membres, Argentine, Brésil, Bolivie, Chili, Colombie, Equateur, Paraguay, Pérou, Uruguay, Venezuela, NdT ).

L’Unasul devrait d’urgence convoquer un sommet exceptionnel pour débattre sur la façon dont les pays du continent peuvent réagir face à la crise internationale. Il n’y a pas d’autre issue que celle de l’approfondissement des processus d’intégration, afin de diminuer la vulnérabilité et les risques de la région du fait de cette crise, née dans le centre du capitalisme et qui vise à faire payer par les pauvres de chaque pays et les pays de la périphérie du système le coût des remèdes de cheval que ces gouvernements centraux entendent administrer.

Un certain nombre de postulats qui font consensus exigent que notre continent renforce ses mécanismes de défense face à la crise internationale. Celle-ci constitue très clairement le résultat de la fièvre spéculative des pays du centre du système, des USA en particulier. La dérégulation financière est à l’origine de cette gigantesque bulle spéculative. En déréglementant – suivant les préceptes du FMI, de l’OMC et de la Banque Mondiale – l’hégémonie rapide du capital financier sous sa forme spéculative a été favorisée, en même temps que la libre circulation des capitaux a été encouragée.

Les conséquences sont visibles. Les pays qui sont parties prenantes des processus d’intégration régionale en Amérique Latine se trouvent moins exposés à la crise, parce qu’ils ont pu développer le commerce et les échanges entre eux et ont su diversifier leurs relations internationales. Il importe maintenant d’effectuer de nouveaux pas en avant, afin de ne pas être les victimes passives de la crise internationale.

Le moment est venu d’avancer et d’approfondir le processus d’intégration. Il est temps d’avancer dans la construction de la Banque du Sud, vers l’objectif de la création d’une monnaie unique régionale, d’une Banque Centrale unique, de mécanismes de contrôle de la circulation du capital financier, de protection des marchés intérieurs, d’aller vers des politiques économiques communes, de développer des projets d’intégration industrielle et technologique, d’élaborer un plan de développement régional.

Telle doit être la réponse latino-américaine à la crise, en renforçant les mécanismes d’intégration, la diversification des relations internationales, par le développement de la consommation des marchés intérieurs, en accentuant la coordination des systèmes bancaires et financiers des pays de l’Unasul.

Les pays centres du capitalisme, responsables de l’exportation des politiques de libre-échange et de libre circulation des capitaux, veulent avant tout nous impliquer dans leurs remèdes, qui consistent simplement à injecter du capital en grande quantité afin de sauver un système en faillite, sans introduire de modifications fondamentales dans les politiques qui sont à l’origine de la gigantesque crise actuelle.

Il nous faut formuler notre propre réponse qui, au plan international, doit promouvoir des formes de régulation de la circulation du capital financier – la taxation de ces mouvements de capitaux, ainsi que le propose ATTAC, comme un impôt citoyen destiné à financer des politiques sociales -, de contrôle du système financier par les États, de pénalisation des responsables des processus spéculatifs ayant conduit à la crise actuelle.

Rien ne saurait se substituer à nos propres alternatives qui, en cohérence avec ce qu’a représenté le processus d’intégration régionale, doivent faire de celui-ci notre forme de défense et d’action autonome face à un système financier international en faillite. Aller de l’avant dans la construction d’un monde multipolaire, politiquement comme économiquement, signifie s’engager dans la construction de la Banque du Sud, disposant de ses propres réserves, de sa monnaie unique et d’une Banque Centrale.

Il n’est plus supportable de voir nos réserves toujours à la merci des banques du Nord, il est grand temps que ce soient elles qui financent directement notre développement, sous notre contrôle. C’est pourquoi il nous faut en même temps renforcer toutes les formes d’intégration du développement régional.

Sinon nous risquons d’être, encore une fois, les victimes des solutions des propres responsables de la crise, qui s’entêtent à vouloir socialiser les pertes d’un système basé sur la privatisation des bénéfices. Il est patent que nous ne saurions accorder aucune confiance aux suppôts d’un système financier international fondé sur ce qu’ils nomment la “libre circulation des capitaux”.

L’heure a sonné pour la Banque du Sud, il est temps d’approfondir et de consolider tous les mécanismes d’intégration régionale, afin d’empêcher qu’ils exportent leur crise, et de faire prévaloir le développement régional sur les ruines du néo-libéralisme et de l’hégémonie impériale usaméricaine.

États

Membres de la CAN²

Bolivie

Colombie

Equateur

Pérou

Membres du MERCOSUL¹

Argentine

Brésil

Paraguay

Uruguay

Venezuela

Autres pays

Chili¹²

Guyana³

Surinam³

Membres Observateurs

Рanama

Mexique

¹ considérés comme membres associés de la CAN.
² considérés comme membres associés du MERCOSUL.
³ ne sont pas encore inclus dans la communauté.

- C.A.N. : Communauté Andine des Nations
- Mercosul Ou Mercosur : Marché Commun du Sud de l’Amérique


Source : A hora do Banco do Sul

Article original publié le 14/10/2008

Sur l'auteur

Traduit par Pedro Da Nóbrega, révisé par Fausto Giudice, Tlaxcala

mercredi 1 octobre 2008

Comment échapper à la vraie-fausse monnaie de singe : les clubs de troc en Argentine

Une expérience utile de sécession économique
par Jorge ALDAO

En ces temps de “crise financière mondiale”, l’expérience argentine s’avère très instructive.
En Argentine, le recours aux « clubs de troc » a trouvé son origine dans la réaction à la l’application de la politique économique des années 90, qu’un Ministre des Relations Extérieures du gouvernement de ce pays avait définie comme étant une « relation charnelle avec les USA » (et évidemment, avec le FMI).
Ces “relations charnelles” avaient généré un déclin économique et social qui déboucha sur une crise et sur la chute du gouvernement élu du président Fernando De la Rúa en décembre 2001.
Cette situation complexe avait obligé Adolfo Rodríguez Saa, premier des 4 présidents, qui se sont succédés en 11 jours dans ces circonstances particulières, à déclarer le pays en cessation de paiement de la dette extérieure.
Le défilé de 4 présidents en l’espace de 11 jours, donne une idée de la décomposition institutionnelle du pays, accompagnée de mesures comme le « corralito » (le gouvernement empêchant les retraits bancaires afin d’éviter les « corridas bancaires »), la généralisation du non-paiement des prêts hypothécaires, les pillages dans les banlieues de Buenos Aires, des « cacerolazos » [manifestation bruyante au moyen de casseroles, de bassines, etc. sur lesquelles les protestataires frappent violemment] de plus en plus fréquents organisées par les épargnants contre les banques, le blocage des routes et des rues par des « piquetes » (piquets de chômeurs), et la manifestation qui dégénéra avec de nombreux morts au milieu de l’historique Plaza de Mayo [Place de Mai], poussant De la Rúa à renoncer à la présidence.
C’est donc bien avant, pendant la décennie des années 90 et jusqu’à 2002, que nous autres Argentins avons vécu et subi ce que le monde développé est en train de subir aujourd’hui avec la crise financière mondiale, car l’Argentine avait déjà une économie virtuellement dollarisée, il n’y avait ni argent ni crédit et un taux de chômage très élevé.
Mais finalement, ce fut un avantage, comme ce le fut pour la Russie lorsque sa crise économique avait abouti à une cessation de paiement de la dette souveraine de ce pays.
Car dans les deux cas, le fait d’avoir d’extrêmes difficultés à recourir au financement extérieur, a forcé les deux pays à sortir de la crise en usant de leur ressources intérieures, ce qui pour l’Argentine, signifie aujourd’hui un montant relativement bas de la dette extérieure (bien que la dette intérieure soit élevée).
C’est pour cela qu’après 2002, lorsque l’Argentine est entrée dans une étape de forte croissance avec une diminution du chômage (stimulée par la hausse des prix des produits de première consommation] les « clubs de troc » ont perdu l’importance qu’ils avaient eu dans les périodesments les plus critiques.
Et même si aujourd’hui, ils connaissent un certain regain, ce n’est pas dû à la crise financière mondiale et à ses conséquences pour l’Argentine (qui parvient à les amortir) mais plutôt à cause du gouvernement pseudo-progressiste de Cristina Fernández de Kirchner, qui recule sur le secteur économique et privilégie, plus que son époux, (l’ex-président Néstor Kirchner) « l’option préférentielle pour les plus riches » (pour paraphraser le Concile Vatican II et la Théologie de la Libération) et les grandes entreprises à qui elle verse toutes sortes d’aides et de subventions.
De toute façon, l’expérience argentine des « clubs de troc » garde toute sa valeur pour les habitants des pays dans lesquels circule la « monnaie de singe »(dinero trucho*) ; en Argentine on parle de « cuasimonedas », « presque-monnaies » (les tickets utilisés par certaines entreprises pour payer une partie du salaire font partie de ces cuasimonedas). Dans les pays frappés par taux élevé du chômage dont les familles manquent de liquidités, les « clubs de troc » ont toute leur utilité.
Dans cette expérience de lutte, il est bon de rappeler une autre remarquable facette ; lorsque la classe moyenne s’aperçut que son épargne et ses dépôts bancaires étaient en train d ‘être confisqués, c’est dans la rue qu’elle descendit manifester en frappant sur des casseroles et en faisant coïncider ses actions avec les manifestations des piqueteros chômeurs autour d’un même slogan « piquet et casserole, un seul combat» ("piquete y cacerola, la lucha es una sola")
Mais cette « romance » entre, d’un côté, la classe moyenne spoliée par les banques et de l’autre les ouvriers sans emploi à cause des délocalisations des usines, n’a guère duré. Dès lors que les caceroleros étaient parvenus à récupérer leur épargne, leur slogan unitaire fut oublié. Ils se sont retournés contre les piqueteros en se plaignant qu’ils barraient les routes et empêchaient la libre circulation. Oubliée aussi, la violence de la part de cette classe moyenne - lorsque le gouvernement avait inventé le « corralito » - déferlant contre les banques et leurs employés ; (Ils en étaient arrivés au point de frapper et de cracher à la figure des employés des banques qui ne pouvaient faire autrement que de leur refuser le paiement de leur épargne. La destruction des façades de certaines banques faisait également partie de leur violence).


Les clubs de troc
En Argentine, c’est en 1995 que les clubs de troc prennent formellement naissance, lorsqu’un groupe de personnes (qui depuis un certain temps déjà, se réunissaient au sujet des problèmes écologiques dans leur zone, située à Bernal, une commune de la banlieue de Buenos Aires) décida de prendre à bras le corps le problème du chômage qui excluait, de facto, leurs voisins, du marché formel, par manque de revenus leur permettant de subsister.
Cette exclusion provoquée par le chômage brutal n’était pas seulement la conséquence de la délocalisation, vers le Brésil ou la Chine, des usines argentines, mais également de l’implantation à grande échelle des chaînes de supermarchés qui achetaient massivement leurs produits à l’extérieur, acculant à la fermeture les petits commerces qui achetaient et vendaient des produits du pays.
En outre, la situation de la population s’aggravait – même celle qui travaillait dans les administrations provinciales et municipales – puisque la politique économique avait déjà privé de finances ces administrations locales qui avaient pallié leur défaillance, en émettant des « bons de dette publique » avec lesquels ils s’acquittaient d’une partie des salaires mensuels déjà très bas, des employés publics.
Cependant, beaucoup de commerces n’acceptaient pas cette « cuasimonedas » (avec ces noms curieux de produits telluriques, tels les« Patacones », « Quebrachos » et « Federales » ou des noms techniques comme « Lecop », « Lecor », « Bocanfor », « Bocades » etc…) de la part de la population à faibles revenus qui souffrait de manques sérieux, vu que ces bons représentaient jusqu’à 30% de la monnaie en circulation dans le pays, mais bien qu’ils étaient acceptés avec prudence dans la province qui les avaient émis, ils étaient refusés dans le reste de l’Argentine.
Face à cette situation – que les créateurs du Club appelaient compétence darwinienne – ils ont imaginé une association de pronsommateurs (« prosumidores »), c'est-à-dire des producteurs consommateurs, une idée attribuée à Alvin Toffler.
Pourtant, de ce concept, pronsommateurs, ils éliminaient l’aspect néocapitaliste qui se nourrit en profitant des avantages de la mondialisation et du développement cybernétique pour que les consommateurs soient, en même temps, les collaborateurs dans la conception ou la production, avec en retour, des miettes pour leur travail, et les plus grands bénéfices pour ceux qui détiennent le contrôle du processus.
Les fondateurs des clubs de troc rappelaient cette phrase d’Henry Ford « si je ne paye pas correctement mes employés, peu d’entre eux pourront acheter mes voitures ». Ils signalaient qu’un employeur se faisait une idée fausse, s’il remplaçait 100 ouvriers par un système industriel robotisé sans comprendre que si tous les industriels agissaient de même, cela engendrait des millions de chômeurs, et que marché pour les produits de ces entreprises disparaîtrait, puisque personne ne pourrait acheter leur production.
Autrement dit, à l’origine du Club de Troc, il y a la conception écologique de l’équilibre entre la nature et l’être humain qui ensuite s’applique à une conception de l’économie dans laquelle on cherche l’équilibre entre producteurs et consommateurs.
Les clubs du troc n’ont aucune affiliation politique ni religieuse, ils fonctionnent seulement sur la base de membres pronsommateurs.
De plus, leur organisation structurelle est horizontale, sans hiérarchie ni permanents payés, chaque pronsommateurs a le droit d’entrer et de sortir du club comme il le désire. Il suffit que chacun respecte l’un des douze principes du Réseau Global du Troc, à savoir la rotation permanente des rôles et des fonctions afin de diminuer les risques de bureaucratisation.

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