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samedi 23 janvier 2016

Tunisie, janvier 2016 : un peuple assigné à résidence

par Rym Ben Fradj, Toons Magazine, 22/1/2016
Je n'étais pas née en janvier 1984. On ne nous en a pas parlé à l'école. Mais heureusement notre Père de la Nation a voulu nous donner une leçon d'histoire en nous faisant revivre les journées de janvier 84 où des centaines de citoyens furent massacrés par les mêmes forces du désordre qui, depuis 5 jours, tirent et matraquent aux quatre coins du pays profond, du pays oublié. Il a en effet choisi - ou on a choisi pour lui - le même bureau, pour s'adresser ce soir au peuple, que celui à partir duquel le Combattant Suprême s'était adressé à ses enfants turbulents.


Désormais,  Habib Bourguiba s’est réincarné dans la peau de Béji Caïd Essghrir (comme Victor Hugo avait surnommé Napoléon III "Napoléon Le Petit", par rapport à son oncle Napoléon Ier) en essayant de ressusciter un peu du charisme de son chef disparu. Malheureusement il est incapable de convaincre. Encore pire, à cause de l’âge (89 ans), notre dinosaure n’est plus capable se souvenir des phrases qu'il a prononcées quelques instants plus tôt.  Résultat : un discours vide, répétitif, bafouillant des mensonges et des histoires internes du parti, dont le pauvre peuple, menacé chaque soir sur les plateaux de télé par des flics politicards et des politicards flics  qui se présentent comme ses sauveurs contre le terrorisme, se fout complètement. Ils disent tous qu'ils n'ont pas voulu utiliser la force jusqu’à maintenant mais qu'ils seront obligés de le faire si "ça" continue. Ça, c'est l'intifada TRAVAIL JUSTICE DIGNITÉ, qui a commencé à Kasserine il y a 5 jours.

Assignés à résidence par un couvre-feu de 20h à 5heures, nous voilà condamnés à zapper : on a le choix entre Borhène Bsaies, Mariem Belkadhi et Mohamed Booughalleb, les trois manipulateurs-en-chef. Ils sont là, sur les plateaux,  pour appuyer et justifier tous le discours des flics invités, et en rajoutent, nous ressortant la fameuse " main invisible" qui tire les ficelles des révoltes, menaçant la stabilité (?) et la prospérité (?) du pays. Et voilà les chômeurs, diplômés ou non, transformés en marionnettes diaboliques, en petits chitanes, qu'il faut écraser. C'est tellement gros qu'on se demande s'ils sont aussi cons que ça, en nous prenant pour des cons.

Nous connaissons ces discours par cœur, depuis l’ère de Ben Ali durant les premiers souffles de la révolution tunisienne et partout dans le monde, chaque fois que les gens se soulèvent contre l’injustice.

Nous sommes un peuple assigné à résidence : non seulement, la grande majorité d'entre nous ne peuvent pas sortir du pays, mais encore nous ne pouvons même plus sortir de nos domiciles, condamnés à avaler la propagande des télévisions couvreuses de feu. Et à regarder dans nos frigos, que nous n'avons pas volés, s'il reste quelque chose à manger.
Qui pillait les magasins en janvier 2011 ? Un petit rappel pour les amnésiques
De la même auteure, lire 
À peine j’ouvre les yeux : un film tunisien contre l’amnésie et la nostalgie 

jeudi 17 décembre 2015

Tout ça pour ça ?
“Révolution” tunisienne, 5 ans déjà
كل هذا من أجل هذا؟ "الثورة" التونسيّة، بالكاد خمس سنوات

par FG, 17/12/2015

Italiano Tutto questo per questo?
Ormai al quinto anno dalla “rivoluzione” tunisina  

English All that for this?
The Tunisian "Revolution", 5 years later 

Español  ¿Todo esto para eso?
“Revolución” tunecina, 5 años ya
 

 
Les guillemets s'imposent pour qualifier les événements qui, déclenchés par l'auto-immolation de Mohamed Bouazizi le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, seront accélérés par sa mort le 4 janvier 2011 et conduiront à la fuite précipitée du dictateur Ben Ali, sur les bons conseils des habituels amis qui vous veulent du bien, le vendredi 14 janvier 2011. Un soulèvement qui ne fait aucun mort chez l'ennemi, mais 300 chez les insurgés, est tout sauf une révolution. Une révolution qui ne coupe aucune tête n'en est pas une. C'est pourquoi on a inventé, entre Paris et Bruxelles, le joli qualificatif de "révolution de jasmin", variante tour operator des révolutions de velours, orange et autres couleurs de l'arc-en-ciel vu des centres de commandement du monde.

Cinq ans après la phase 1.0, les Tunisiens attendent toujours la phase 2.0.
Que constatent-ils ?

1- Ils ont une nouvelle Constitution. Très bien, mais ça ne donne pas à manger. L'homme veut avoir du pain, oui, il veut avoir du pain tous les jours/L'homme veut avoir du pain, du pain et pas de discours, pour le dire à la manière de Brecht.
"Merci, M. Le Président", photo (2011) de Fakhri El Ghezal, qui purge actuellement une condamnation à un an de prison pour détention de cannabis
2-Ils sont gouvernés par des fossiles dirigés par un dinosaure qui vient de fêter son 89ème anniversaire. Conscient qu'il n'est pas immortel, l'occupant du Palais de Carthage est donc affairé à préparer sa succession dynastique : son fiston étant un jeunot (il n'a que 54 ans) est promis à un bel avenir. Évidemment toutes ces manigances présentent quelques inconvénients, entre autres elles ont déclenché une bronca au sein du parti au pouvoir, qu'un paquet de députés ont quitté en claquant la porte, mais, plus grave encore, elles laissent peu de temps pour s'occuper des vraies affaires du pays, à commencer par les kamikazes en roue libre qui font ce qu'ils veulent, vu que la police n'a ni formation, ni directives claires ni feuille de route pour étouffer ce qu'on appelle le terrorisme.

3- La police, justement, parlons-en. Elle fait à peu près n'importe quoi. Agit-elle de son propre chef ou obéit-elle aux ordres ? Les deux, mon capitaine. Dans un cas comme dans l'autre, le résultat est le même : le sentiment d'insécurité général est parfaitement justifié. Tout jeune Tunisien, indépendamment de son look et de son sexe, est aujourd'hui, un gibier en sursis. Il suffit de suivre la chronique des événements courants. Un tiers des 30 000 prisonniers du pays aujourd'hui sont des jeunes condamnés ou en attente de jugement pour détention ou consommation de cannabis. En un peu plus de 3 ans, l'appareil policier a renouvelé le stock  qui avait été vidé par des libérations de masse après la "révolution". Le citoyen de base se pince en se demandant s'il rêve ou est bien éveillé : "Avec Daech à nos portes et parmi nous, ils font la chasse aux fumeurs de zetla ? Ils sont tombés sur la tête ou quoi ? " Et voilà que la marchandise humaine livrée dans les taules est maintenant complétée par les pédés. Les condamnations à 3 ans de prison pour "sodomie" pleuvent. Pour compléter le tableau, ajoutons le harcèlement de tout ce qui bouge du côté des porteuses de seins; on ne sait jamais, elles pourraient s'aviser de les montrer pour protester contre la merde dominante et ambiante. Bref, pour parler comme au moins 75¨% des Tunisiens et Tunisiennes, on peut poser la question : "Alors, cette révolution ça vient ?"
"Il a neigé" (2012), d'Atef Maâtallah, qui purge actuellement une condamnation à un an de prison pour détention de cannabis
4-Mais tout cela n'est que détail au vu de la situation réelle de la masse du peuple : le prix de l'huile d'olive a pratiquement triplé en 4 ans, les autres prix ont tous augmenté vertigineusement. Les salaires ont à peine suivi, pour ceux qui en ont, ce qui n'est pas le cas de la moitié de la jeunesse. Le tourisme s'est effondré, Frontex a dressé un mur électronique pratiquement infranchissable en Méditerranée, et le maigre budget de l'État suffit à peine à payer les intérêts de la dette héritée de la dictature – une proposition de loi déposée à l'Assemblée constituante pour réaliser un audit de cette dette a fini aux oubliettes -, à laquelle s'est ajoutée la nouvelle dette contractée par le régime "démocratique" (1,7 milliard de $). Bref, il faut avoir une sacrée dose d'optimisme pour imaginer un futur quelconque.

Tunisie, "No future" ?
Le peuple répondra à cette question. Restez connecté-es, vous n'êtes pas au bout de vos surprises.



علامات الاقتباس ضروريّة لوصف الأحداث الناجمة عن حرق محمد البوعزيزي لنفسه يوم 17 ديسمبر 2010 في سيدي بوزيد، والتي تسارعت بوفاته يوم 4 جانفي 2011 وأدّت لاحقا إلى هروب سريع للدكتاتور بن علي المتبع لنصائح أصدقاءه المعتادين الذين ينصحونه بالأفضل دائما، الجمعة 14 جانفي 2011 انتفاضة لم تسفر عن موت أي من الأعداء، لكن إلى وفاة ثلاثمئة منتفض لا يمكن أن نسمي ما حدث ثورة. ثورة لا يتم قطع خلالها أي رأس لا يمكن في أي حال من الأحوال أن تسمى ثورة.

لهذا تم نعتها بهذا الوصف الجميل في باريس وبروكسيل-ثورة الياسمين-التسمية الترويجية للنسخة التونسية مثل الثورة المخمليّة والبرتقاليّة وألوان أخرى كألوان الطيف كما يراها أصحاب القرار في العالم.
خمس سنوات مرّت بعد المرحلة 1.0 ولازال التونسيّون ينتظرون المرحلة 2.0
ما هو رأيهم؟
لديهم دستور هذا شيء جيّد لكن لا يطعم خبزا
   الانسان يحتاج الى الخبز، نعم، يحتاج الى الخبز كل يوم
   لنقلها على طريقة بريشت" ان الإنسان يحتاج الى الخبز، يحتاج خبزا ليس خطابات."
    

    الزطلة.  صورة تعود الى 2011 لفتحي غزال ، الذي لا يزال مسجونا في قضيّة حيازة مادّة
  يحكم التونسيون كائنات متحجرة ويقودهم ديناصور احتفل مؤخرا بعيد ميلاده التاسع والثمانين يعلم جيدا كونه ليس خالدا، محتل قصر قرطاج منشغل بتحضير ولي العهد. ابنه كونه شابا ليس له من العمر إلا 54 سنة له" مستقبل واعد".
   بالطبع لكل هذه المخططات والخدائع مساوئها بطريقة او بأخرى من بينها خلق انشقاق داخل الحزب الحاكم واستقالة غاضبة لمجموعة من نواب كتلة النداء في المجلس والأخطر من ذلك عدم الإبقاء على وقت للاهتمام بالمشاغل الحقيقية للدولة، بدءا من الانتحاريين الطلقاء والفاعلين ما يحلو لهم، نظرا لغياب في التأهيل والتعليمات في جهاز الامن وعدم توفر خارطة طريق واضحة للتعامل مع ملف الإرهاب.
  -لنتحدث عن قوات الامن. هي تقوم فعلا بفعل أي شيء-تلبز-. لكن هل تنفذ الأوامر أم تتصرف كما يحلو لها الجواب هو الاثنان معا. في جميع الأحوال، النتيجة واحدة ... الشعور بانعدام الأمن وهو امر لم يأتي من فراغ انه نتاج لسلوك قوات الامن تجاه المواطن.
    كل شاب تونسي، بغض النظر عن مظهره وجنسه هو اليوم مشروع سجين.
  يكفي فقط تتبع تواتر الأحداث ثلث ال 30.000 ألف مسجون هم شبان متهمون بحيازة أو استهلاك مادّة الزطلة " القنّب" وينتظرون المحاكمة.
  في ثلاث سنوات ونيف تمكن جهاز الشرطة من تجديد مخزون السجون الذي أفرغ إثر الإعفاءات المتكررة التي تلت الثورة. يتساءل المواطن العادي إن كان مستيقظا يحلم " داعش على الأبواب و بيننا، وهم يركضون وراء مدخني الزطلة ؟ هل فقدوا عقولهم؟ " مع كل هذه البضاعة البشرية التي ترمى في السجون هناك مكان أيضا للمثليين. الحكم بثلاث سنوات لكل متهم باللواط خبر نسمعه كثيرا هذه الأيام وليكتمل المشهد مضايقات لكل من يقترب أو يمسك يد صديقته، من يعلم، فقد تقرر الفتيات تعرية صدورهنّ احتجاجا على القرف المحيط بهن.
  باختصار لنفعل كما يفعل 75 بالمائة من التونسيين والتونسيات يمكن أن نتساءل " إذن، ماذا حققت الثورة؟ هل ستعطي أكلها قريبا؟

   "سقط الثلج"،2012
عاطف معطالله، محكوم عليه الآن بالسجن بتهمة حيازة القنّب الزطلة
لكن كل هذا ليس إلا تفصيلا صغيرا نظرا للوضع الحقيقي للشعب ... تضاعف سعر زيت الزيتون بثلاث مرات في أربع سنوات، ارتفعت أسعار المواد الأخرى بحدّة. الرواتب بالكاد ارتفعت بالنسبة للذين لديهم دخل ولكن هذا ليس حال نصف الشباب التونسي.
 اما السياحة فقد انهارت تماما.
وقد قامت الوكالة الأوروبية لمراقبة الحدود الخارجية" فرونتاكس" بوضع حاجز إلكتروني في البحر الأبيض المتوسّط لا يمكن التغلب عليه عمليا.
ميزانيّة الدولة الهزيلة لا تكاد تكفي تسديد الديون الموروثة من النظام الدكتاتوري ولنضف الى كل هذا الديون التي اقترضتها وتقترضها «الحكومة الديمقراطيّة" (1.7 مليار دولار).
 في الواقع تم تقديم مشروع قانون إلى المجلس التأسيسي لإجراء مراجعة لهذا الدين لكن لم يؤخذ بمحمل الجد.
باختصار ، يجب التحلي بقدر كبير من التفاؤل لتصوّر أي مستقبل .
تونس " لا مستقبل؟ "
سوف يجيب الشعب على هذا التساؤل. ابقوا على اطلاع على اخر الاخبار فالمفاجئات لم تنتهي.
  

Sidi Bouzid, 17 décembre 2010 : ce n'était qu'un début, le combat continue
سيدي بوزيد 17 ديسمبر 2010: كان هذا مجرد بداية ويستمر الكفاح

Dernière minute:

Afraa Amaïri, une jeune femme tunsienne très engagée, a été arrêtée par la police en raison de de la campagne qu'elle mène contre les abus de la police. Elle est actuellement en garde à vue au commissariat du Kef et passera demain devant le juge. Elle n'a que 17 ans. Elle passe son bac cette année. Faites quelque chose pour elle. Elle réside au Kef. On n'en peut plus de gouvernement par la peur. Afraa, c'est notre jeunesse qu'on assassine!!! Réclamez la libération de cette jeune fille et mettez fin à la dictature policière qui s'annonce et à la "Force de l'obéissence" (B. Hiibou). Avec ceux qui nous gouvernent, vous avez l'autocratie et la ploutocratie mais pas du tout la sécurité, alors osez dire non! Libérez Afraa!


http://www.tlaxcala-int.org/upload/gal_3229.jpg

vendredi 8 février 2013

"Le peuple veut une nouvelle révolution" : la Tunisie après l'assassinat de Chokri Belaïd

par Annamaria Rivera. Traduit par  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Original: “Il popolo vuole una nuova rivoluzione”. La Tunisia dopo l’assassinio di Chokri Belaid 
Comme presque toujours quand il s'agit de pays majoritairement arabophones, les médias italiens se distinguent, à quelques exceptions près, par leur négligence et ignorance. Ils en ont fait preuve une nouvelle fois à l'occasion de l'assassinat politique de Chokri Belaïd, un avocat engagé dans la défense des droits humains, dirigeant politique sans poil sur la langue, franc-parler, figure charismatique de l'opposition tunisienne de gauche.

Un Tunisien brandit la photo de Chokri Belaïd, l'opposant politique assassiné, lors d'une manifestation sur l'avenue Bourguiba de Tunis (Tunisie), le 6 février 2013.



Sur l'avenue Bourguiba de Tunis le  6 février 2013 (FETHI BELAID / AFP)
Dans un entrefilet venu d'on ne sait où, le 6 Février, comme un seul homme, les journaux grand public, du Corriere della Sera à La Repubblica, en passant par le Huffington Post et d'autres, ont décrit Belaïd comme dirigeant politique de Nida Tounes,  c'est-àdire le parti néo-bourguibiste fondée par Béji Caïd Essebsi, trois fois ministre puis président de la Chambre à l'époque de Bourguiba, et enfin chef du deuxième gouvernement de transition post-révolution. Dans l'édition en ligne de du même 6 février, La Repubblica a défini Belaid non seulement comme le principal dirigeant de Nida Tounes, mais aussi, et en même temps comme le chef d'un parti qui n'existe pas, le "Parti unifié nationaliste démocrate" (http://www.repubblica.it/esteri/2013/02/06/news/tunisia_ucciso_leader_opposizione-52047984/?ref=HRER3-1).  Encore plus sublime le Corriere della Sera, sans aucun rectificatif explicite, se contente dans l'édition du jour suivant de déplacer l'étiquette "Nida Tounes" de la victime vers son agresseur présumé: http://www.corriere.it/esteri/13_febbraio_07/belaid-tunista-arrestato-autista_cc932df8-712e-11e2-9be5-7db8936d7164.shtml.  

Crédit image : Malek Khadhraoui | www.nawaat.org

Photo Malek Khadhraoui | www.nawaat.org

L'auteure de ces lignes a eu l'honneur de connaître Chokri Belaïd au Palais des Congrès de Tunis du 24 avril 2011, lors de l'assemblée qui a vu l'unification entre deux formations, qui se définissent comme marxistes-léninistes et panarabistes, nées des luttes des années 70 : Le Watad - MPD (Mouvement des patriotes démocrates) et Parti du travail patriotique et démocratique (PTPD). De cette fusion est né le Parti des patriotes démocrates unifié, dont Belaïd était secrétaire général. Ce parti a ensuite rejoint le Front populaire (Al Jabha Chaâbia), une coalition di partis d'extrême-gauche comparables à Syriza en Grèce.


Peut-être l'attribution de Belaïd à Nida Tounes a-t-elle été dictée par le désir inconscient de délayer la biographie du «martyr», d'occulter son appartenance à la gauche radicale d'inspiration marxiste,  de cacher le fait que c'est grâce à celle-ci qu'aujourd'hui la dangereuse impasse institutionnelle que traverse la Tunisie a reçu une secousse et que les masses populaires avec la «société civile» - ont repris les rues comme protagonistes. Ce que sont sont leurs sentiments et leurs aspirations est bien illustré par l'un des slogans scandés lors des manifestations spontanées qui ont traversé presque tout le pays après la mort de Belaïd: "Le peuple veut une nouvelle révolution".


C'est vrai: une deuxième révolution serait nécessaire. En fait, e fossé entre le pays officiel et le pays réel ne pourrait pas être plus profond :, en particulier le pays  des masses défavorisées et abandonnées à leur sort de marginalisation, de chômage, de précarité, de pauvreté, de manque de protection sociale. De ce côté, deux ans plus tard, rien n'a changé après la révolution du 14 Janvier. Au contraire, les problèmes économiques et sociaux déjà graves et les profondes disparités régionales ont été exacerbés par la fuite des entrepreneurs et des capitaux étrangers, l'effondrement du tourisme, l'augmentation vertigineuse du chômage et du coût de la vie, l'inertie et l'inconsistance des gouvernements provisoires, en particulier le dernier en date.


Sur le plan des appareils judiciaire et répressif, les changements sont également à peine visibles. Il suffit de prendre en compte les nombreux procès pour délits d'opinion, conclus parfois par des condamnations plutôt lourdes, sans parler de la violence et de l'arbitraire avec lesquels la police réprime les manifestations et surtout les révoltes spontanées, qui sont une donnée endémique et irréductible du panorama social tunisien. Pour reprendre les termes de Fausto Giudice, éditeur à Tunis et observateur attentif, on pourrait se hasarder à dire, synthétiquement, que le véritable pouvoir est toujours en place, à savoir "la mafia affairiste-bureaucratico-policière" du régime benaliste, "dont quelques piliers se sont faits pousser une barbe". De leur côté, "les piliers barbus" et leurs serviteurs – salafistes jihadistes et prédicateurs wahhabites engraissés à coups de pétrodollars – ont pu jusqu'à présent jouir de l'indulgence d'Ennahdha, le parti islamiste "modéré" qui domine la coalition gouvernementale actuelle. Ajoutons que les nouveaux dirigeants des institutions n'ont pas la force et la capacité de se soustraire aux injonctions des puissants organismes internationaux qui dictent les règles de l'économie néolibérale, et pas seulement de celle-ci.

L'émotion était forte aujourd'hui sur l'avenue Habib Bourguiba. Crédit image : Malek Khadhraoui | www.nawaat.org

Photo Malek Khadhraoui | www.nawaat.org
 
Par complicité, négligence ou inconsistance, Ennhadha a fini par faciliter l'escalade de la violence politique qui a abouti à l'assassinat de Chokri Belaïd, probablement commis par des assassins professionnels. Belaïd lui-même avait dénoncé cette violence à plusieurs reprises, avait pointé le danger qu'elle représentait pour le sort de la transition. Belaïd, non pas par un don prophétiques mais par clairvoyance politique, avait parfaitement prédit l'envolée spectaculaire du cycle d'attaques préméditées contre des dirigeants et des sièges de l'opposition.



Une étape de cette escalade a été l'assassinat d'un dirigeant local de Nida Tounes à Tataouine le 18 octobre dernier : Lotfi Naqdh a été lynché à mort lynché à coups de barre de fer et de marteau par une des tristement célèbres "Ligues de protection de la révolution", milices armées au service d'Ennahdha (ou d'une de ses factions). En ce qui concerne les étapes les plus récentes, les premiers jours de février on a enregistré six agressions en 48 heures, toutes commises par les mêmes milices, épaulées parfois par des groupes salafistes djihadistes. À ce triste décompte, il faut ajouter les agressions contre les journalistes : pour ne citer que le plus récent, Nabil Hajri, de Zitouna TV, a été grièvement blessé par balle blanche. On peut craindre que ce funeste catalogue ne se conclue pas avec la mort de Belaïd : l'UGTT, la principale centrale syndicale,  a rapporté que depuis deux jours elle reçoit des menaces de mort contre son Secrétaire général Hocine Abassi et son fils.

Le cortége funéraire de la dépuoille de Chokri Belaid a traverser l'avenue Habib Bourguiba sous les acclamations des manifestants avant qu'il soit pris pour cible par la police. Les forces de l'ordre ont tirer des bombes à gaz lacrymogène sur le cortége. Crédit image : Emine Mtiraoui | nawaat.org

Photo Emine Mtiraoui | nawaat.org  
 
La grande et puissante réponse populaire à l'assassinat de Belaïd a rendu possible à l'opposition de gauche de proposer le retrait de ses représentants de la Constituante, d'exiger la démission du gouvernement provisoire dirigé par Hamadi Jebali, et d'appeler à une grève générale pour la journée de funérailles de l'illustre victime, appels repris par le reste de l'opposition et, fait plutôt relevant, par l'UGTT elle-même. Jebali a immédiatement réagi en proposant un gouvernement de technocrates pour mener la période de transition jusqu'aux élections, mais il est loin d'être certain que son parti lui apporte un soutien unanime. Abdelhamid Jelassi, vice-président et porte-parole d'Ennahdha, a déjà déclaré que le parti désapprouve la proposition.



Compte tenu du contexte que nous venons de tracer, toute prévision est risquée, et tout aussi infondés sont aussi bien l'optimisme naïf de certains commentateurs  tunisiens qui crient à la victoire de la rue et du tournant que le pessimisme intéressé des prophètes de malheur occidentaux qui évoquent la guerre civile. La seule chose qui est certaine, c'est que les rues et les places tunisiennes continueront de résonner des slogans des foules de manifestants demandant du travail et du pain, la liberté et la justice sociale, l'égalité et la dignité. Pour les faire taire, il ne servira à rien d'intensifier les tirs de gaz lacrymogènes et de chevrotines.


 PS :  Dimanche 10 février de 10 à 14 h, aura lieu à Rome un sit-in devant l'ambassade de Tunisie (via Asmara 7), pour condamner l'assassinat de Chokri Belaïd et exprimer la solidarité avec sa famille et ses camarades, et avec les manifestants en Tunisie.

mardi 22 janvier 2013

De la Tunisie à l’Égypte deux ans après…

Conférences-débat de Rabha ATTAF, auteure de
 Place Tahrir, une révolution inachevée (2012)
À Perpignan
Jeudi 14 février à 17 heures
Librairie Torcatis
10 rue Mailly
Survie
À Montpellier
Vendredi 15 février 2013 à 20h
avec la participation d’invité-e-s en vidéoconférence depuis Tunis
 Salle Jacques 1° d’Aragon – Place de la Révolution française      
Trams Rives du Lez  puis Passerelle Barons de Caravettes
Survie, Les Amis du Monde Diplomatique, Les Amis de l’Humanité, Amnesty International, le Mouvement de la Paix
Librairie Le Grain des mots
À Nîmes
Samedi 16 février à 15h30
Librairie Diderot
2 rue Emile Jamais
Survie, CADTM, les Amis de la Librairie Diderot
    
Rabha Attaf dédicacera son livre, paru aux éditions workshop19, Tunis

vendredi 6 avril 2012

Ces torches humaines qui ne parviennent pas à éclairer la nuit

par  Annamaria Rivera, 3/4/2012. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Le 25 février dernier, un immigré tunisien dont on ignore tout –nom, biographie, destin -, s’immole par le feu à la gare de Brignole à Gênes. On peut imaginer, à partir d’une brève phrase rapportée par la presse, qu’il s’était retrouvé sans travail et sans logement.
Le suicide par le feu, on le sait, est un cri de protestation désespéré, une demande de respect et de dignité. C’est le recours ultime et spectaculaire des sans-pouvoir et sans –voix, pour briser le silence et attirer l’attention publique sur une injustice ou une humiliation, personnelle ou collective. Derrière chaque suicide, surtout si c’est par le feu, il y a une intention de communiquer et de remettre violemment en question un ordre relationnel et/ou social ressenti ou vécu comme injuste et annihilateur, donc insupportable.
Pour notre Tunisien sans nom, en revanche, l’acte consistant à se supprimer en public de la manière la plus atroce possible a été l’énième et ultime échec personnel. Défini hâtivement comme « clochard » ou plus pudiquement « SDF », il n’a eu droit qu’à quatre lignes de dépêche. Le quotidien gênois Il Secolo XIX a estime que même ces quatre lignes, c’était encore trop et il adonc repris l’information de manière encore plus concise, comme pour démontrer une fois de plus le peu de cas que l’on fait des derniers parmi les derniers mais aussi de la misère d’un certain journalisme.
Dans un autre cas, survenu à Turin le 8 mars 2012, sa nationalité italienne n’a pas valu à la victime beaucoup plus, si ce n’est la mention de son nom et de quelques rares autres détails : Gaetano Menale, maçon, 59 ans, père de trois enfants, désespérée d’vaoir perdu son travail, se donne la mort par le feu dans le parc de la Colletta, au cœur de la ville. Un jeune maçon marocain, lui aussi sans nom, aura droit à quelques lignes de plus : privé de son salaire depuis quatre mois, il se transforme en torche humaine à Vérone, devant la mairie, le 28 mars dernier. Mais que ceux qui mettent fin à leurs jours pour protester ou par désespoir soient des commerçants ou des petits entrepreneurs, de préférence italiens, étranglés par les dettes et l’avidité brutale des banques, et voilà les médias qui commencent à prêter attention à cette chaîne tragique de suicides.
Il faudrait plutôt parler d’une série de cas de gens suicidés, qui ont été tués non seulement par la crise économique et financière, mais avant tout par la manière dont celle-ci est « gouvernée » par les techniciens de la récession et de la boucherie sociale : masques impassibles et impitoyables [spietate dans l’original italien, NdT] au sens littéral du terme, autrement dit incapables de pietas [pitié en latin, NdT], prisonniers qu’ils sont de leur bunker de privilèges, obtus qu’ils sont, puisqu’incapables d’imaginer qu’en dehors de leur ghetto doré, au-delà des diktats des despotes de la finance, au-delà des conseils d’administration de la bourgeoisie et des intérêts des nababs, il existe un monde social fait de personnes en chaire et en os, avec leurs besoins matériels, leur exigence de dignité, les souffrances et leurs raisons de désespérer.
Le « SDF » tunisien de Gênes, le maçon turinois de nationalité italienne, le jeune maçon marocain n’ont pas été les premières torches humaines, ni les dernières, dans cette Italie frappée du fléau de la récession, du chômage, de la chute vertigineuse des salaires, et d’un processus dramatique de paupérisation qui parvient même à atteindre même les classes moyennes. Ils avaient été précédés, comme cela arrive souvent pour de nombreux phénomènes sociaux, par des personnes immigrées : à Palerme, le 10 février 2011, Noureddine Adnane, marchand ambulant marocain, s’immole par le feu en pleine rue, pour des raisons et dans des circonstances en tous points similaires à celles de Mohamed Bouazizi, « l’étincelle » de la révolution tunisienne ; le 16 mars 2011, à Vittoria, dans la province de Raguse (Sicile), Georg Semir, ouvrier agricole albanais, lui aussi privé de salaire depuis de longs mois, s’immole devant le théâtre muncipal. Tous deux mourront après quelques jours d’agonie. (lire ici)
Si les journalistes, les commentateurs, les “experts”, les chercheurs n’avaient pas une si courte vue, ils auraient compris que le phénomène croissant des auto-immolations de protestation qui traverse les pays du Maghreb et du Machrek est quelque chose qui nous parle à nous-mêmes, et de nous-mêmes. Ils auraient pu pressentir qu’il arriverait bientôt chez nous, et pas seulement sous les traits d’un quelconque pauvre immigré sans nom et sans importance. Il est curieux que même les moins balourds parmi ceux qui ont publié des commentaires sur cette tragédie sociale – je pense à Adriano Sofri *– n’aient pas pensé à la mettre en relation avec ce qui se passe sur l’autre rive de la Méditerranée. Là-bas, une révolution contre la dictature mafieuse de Ben Ali n’a pas suffi à avoir raison des fléaux économiques et sociaux engendrés par l’ultralibéralisme et par le diktat de la finance et des organismes internationaux à son service. Il faut bien plus que la chute d’un dictateur pour subvertir les mécanismes néolibéraux qui, associés à la prédation exercée par le régime, ont conduit certaines régions à des taux de pauvreté absolue et de chômage proche des 30%.
Les torches humaines en série de l’autre rive nous parlent aussi dans un autre sens. Elles sont entre autres un symptôme de la faillite de la politique. Quand on est non seulement frappés lourdement par la crise économique mais aussi méprisés par les autorités publiques et ignorés par les élites politiques, on se sent alors condamnés à l’insignifiance sociale, niés dans son être, privés de paarole. L’autodestruction est alors conçue, paradoxalement, comme l’unique manière de « prendre la parole » et tenter de l’imposer publiquement.

Mais il y a de fortes chances que même le cri d’une torche humaine, vox clamans in deserto (La voix de celui qui crie dans le désert), ne soit pas suffisant à attirer l’attention sur le gouffre vers lequel on est en train de nous précipiter.

*Adriano Sofri, 70 ans, ancien dirigeant du groupe révolutionnaire Lotta Continua, condamné en 2000 à 22 ans de prison pour l’accusation d’avoir commandité l’assassinat en 1972 – dont il s’est toujours proclamé innocent – du commissaire de police Luigi Calabresi, considéré comme responsable de la mort par défénestration de l’anarchiste en décembre 1969. Dans un article intitulé La Spoon River della crisi, paru dans La Repubblica du 30 mars 2012, il rapproche la longue série de suicides par le feu en Italie, de travailleurs surexploités, de chômeurs, d’artisans et de petits entrepreneurs, des auto-immolations de Tibétains. [NdT]
 

samedi 4 février 2012

Un an après la révolution, les artistes tunisiens s’exposent à Paris

France-Culture, 02.02.2012
« Dégagements... La Tunisie un an après », c’est le titre choc d'une exposition à l'Institut du Monde Arabe. L'événement rend hommage aux artistes tunisiens qui ont accompagné cette année la révolution dans leur pays.


Les virus de la révolution © Rym Karoui
Un an après la révolution tunisienne, aussi appelée la « Révolution du Jasmin », l’Institut du Monde Arabe (IMA) donnent la parole aux artistes. A la fois créateurs et citoyens, témoins et acteurs, ils ont suivi les évolutions de leur pays et les enjeux de ce mouvement de révolte. Par la pratique de leur art, ils s’expriment sur la laïcité, le droit des femmes, les premiers pas vers la démocratie… Car après la chute du dictateur Ben Ali au pouvoir pendant vingt-trois ans, les premières élections libres ont été organisées.
Profitant d’une liberté d’expression toute récente, les artistes explorent de nouveaux espaces où ils ne sont plus sous surveillance. Photographes, plasticiens, peintres ou sculpteurs, ils témoignent des événements vécus pendant cette révolution. Ils questionnent ou interprètent cette période de changement. Les vingt et un artistes exposés sont tunisiens pour la plupart mais quelques œuvres d’artistes étrangers, particulièrement sensibles à cette révolution, sont aussi présentes.
L'exposition, explique sa commissaire Géraldine Bloch, est « un hommage à la révolution et au peuple tunisien mais cette fois à travers des artistes plasticiens et différents médiums représentés et non pas à travers la photo documentaire et journalistique. »


Des œuvres figuratives très expressives
A l'entrée de l'exposition, la reproduction d'un immense tag recouvre l'intégralité d'un des murs. Réalisée en avril 2011, c'est l'œuvre de Sk-one et Meen-One comme l'explique Géraldine Bloch.

Les tags © Tounsi Motha Fucka
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De son côté, l'artiste libanais Ali Cherri a travaillé sur l'immolation dans ses réalisations. Il s'interroge sur la vague d'immolations qui a parcouru le monde arabe après celle de Mohamed Bouazizi. Les explications de Géraldine Bloch.

Je ne suis pas pyromane et Immolation Kit. © Ali Cherry
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L'exposition « Dégagements... La Tunisie un an après » se tient jusqu'au 1er avril à l'Institut du Monde Arabe, à Paris.
 
HORAIRES
Du mardi au vendredi de 10h à 18h et jusqu’à 19 h les week-ends et jours fériés
Salle des expositions niveau -1/-2
 TARIFS
Entrée : 7 € (plein), 5 € (réduit*), 4 € (- 26 ans et champ social)
Nouveau : Tarif réduit spécial famille 5 € pour les parents accompagnés d’un enfant
*Tarif réduit : enseignants et demandeurs d’ emplois
Entrée libre : Amis de l’IMA, handicapés, carte ICOM / ICOMOS, moins de 12 ans, conférenciers, guides touristiques, corps diplomatique arabe et ministère des Affaires étrangères