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vendredi 29 avril 2016

Crise au Brésil

par Perry Anderson  
Original: Crisis in Brazil

Les BRICS connaissent une mauvaise passe. Après avoir été les moteurs de la croissance internationale alors que l'Occident était enlisé dans la pire crise financière et la pire récession depuis la Grande Dépression, ils constituent maintenant la principale source d'inquiétude pour les états-majors du FMI et de la Banque Mondiale. La Chine surtout, à cause de son poids dans l'économie globale : ralentissement de la production et dette colossale. La Russie : assiégée, chute dramatique du prix du pétrole, dommages dus aux sanctions. L'Inde : elle s'en sort le mieux, en dépit de révisions statistiques inquiétantes. Afrique du Sud : en chute libre. Les tensions politiques s'accroissent dans chacun de ces pays : Xi Jinping et Poutine musèlent l'agitation avec force, Modi est écrasé aux élections, Zuma est en disgrâce dans son propre parti. Cependant, nulle part les crises, économique et politique, n'ont fusionné de façon aussi explosive qu'au Brésil, qui a vu l'année dernière plus de gens manifester dans ses rues que dans tout le reste du monde.
Choisie par Lula pour lui succéder, Dilma Rousseff, l'ancienne « Jeanne d'Arc de la guérilla » qui était devenue son chef de cabinet, a remporté l'élection à la présidence en 2010 avec une majorité presqu'aussi écrasante que lui. Quatre plus tard elle fut réélue par une marge bien plus étroite cette fois, devançant de 3 % son rival Aécio Neves, gouverneur de l'État du Minas Gerais, dans une élection marquée par une polarisation régionale plus marquée que jamais, le Sud et le Sud-est industrialisés se tournant massivement contre elle, pendant que le Nord-Est votait pour elle de manière encore plus écrasante - 72 % - qu'en 2010. Mais dans l'ensemble ce fut une victoire nette, comparable à celle de Mitterrand sur Giscard, et beaucoup plus large, pour ne pas dire plus propre, que celle de Kennedy sur Nixon. En janvier 2015, Dilma – à partir d'ici nous omettrons son nom de famille, à l'instar des Brésiliens – entamait son second mandat.
Dans les trois mois, d'énormes manifestations regroupant au moins deux millions de personnes se sont déversées dans les rues des principales villes du pays pour réclamer son départ. Au Congrès, le Parti Social-Démocrate Brésilien de Neves et ses alliés, encouragés par des sondages qui montraient que la cote de popularité de Dilma était tombée en dessous de 10 %, ont pris l'initiative de réclamer sa mise en accusation. Le Premier Mai elle n'a même pas été en mesure de délivrer l'allocution télévisée traditionnelle à la nation : quand son discours à l'occasion de la Journée Internationales des droits de la femme avait été diffusé en mars, les gens l'avaient couvert par un concert de casseroles et de klaxons. Du jour au lendemain, le Parti des Travailleurs (PT), qui avait longtemps joui du taux d'approbation le plus élevé au Brésil, est devenu le parti le plus impopulaire du pays. En privé, Lula se lamentait : « Nous avons gagné l'élection. Le lendemain nous l'avons perdue. » Beaucoup de militants se demandaient si le parti arriverait à s'en remettre.
Comment en était-on arrivé là ? Pendant la dernière année du mandat de Lula, alors que l'économie mondiale souffrait encore des séquelles du krach financier de 2008, l'économie brésilienne avait progressé de 7,5 %. A sa prise de fonctions, Dilma avait adopté des mesures plus strictes contre les risques de surchauffe, à la satisfaction de la presse financière, qui y voyait l'équivalent de la politique de réassurance que Lula lui-même avait adoptée au début de son premier mandat. Mais à la mesure de la chute brutale de la croissance, et alors que le firmament de la finance s'assombrissait une fois de plus, le gouvernement changea de politique une fois de plus, adoptant une série de mesures destinée à amorcer l'investissement en vue d'un développement durable. Les taux d'intérêt ont été abaissés, les charges sociales réduites ainsi que le coût de l'électricité, les prêts des banques privées au secteur privé augmentés, la monnaie dévaluée et un contrôle limité sur les mouvements de capitaux a été imposé. A la suite de ce coup de fouet, à mi-mandat, le taux de satisfaction de Dilma atteignait les 75 %.Lire la suite  

dimanche 15 mars 2015

Tunis, 24-28 mars 2015: 13ème (et peut-être dernière) édition du Forum social mondial

par Fausto Giudice, depuis Tunis, 15/3/2015

Pour la deuxième fois, le Forum social mondial aura lieu à Tunis. Ce qui se voulait l'assemblée mondiale des mouvements populaires a été lancé en 2001 à Porto Alegre, capitale du Rio Grande do Sul. Son objectif était de rassembler et de coordonner tous les mouvements opposés au désordre néolibéral à travers le monde, sans exclure personne sauf les partis politiques en tant que tels.
Au fil des années, le FSM a connu une évolution que ses initiateurs jugent négative: les partis politiques ont fait leur entrée dans le FSM à tous les niveaux, notamment à travers les fondations des partis politiques allemands qui les financent partiellement. Un des obstacles principaux à la réalisation de l'objectif initial – rassembler des mouvements réellement populaires de toute la planète – a été, comme toujours l'argent, ou plutôt le manque d'argent, qui a rendu les pauvres dépendants des riches, lesquels décident qui est digne de recevoir leur aide pour pouvoir se déplacer d'un continent à l'autre et participer à des telles rencontres. C'est ainsi que le projet d'organiser une délégation de l'Autre Colombie, réellement représentative des mouvements de lutte de base et non des habituels "représentants" qui se rendent à toutes les rencontres, a échoué face au mur d(e non-)'argent. Aucun des riches organismes de "solidarité" auxquels une aide a été demandée n'a accepté de donner le moindre centime pour un projet qui n'aurait pas coûté plus cher que ce qu'une dame de l'oligarchie colombienne gaspille en un week-end d'aller-retour de Bogotá à Miami ou Londres.

mercredi 29 janvier 2014

Brésil : les rolezinhos ou quand les jeunes des banlieues investissent les temples de la marchandise

par  Raúl Zibechi, 24/1/2014. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Des groupes de jeunes de 15-20 ans se donnent des rendez-vous de masse dans les centres commerciaux du Brésil, surtout à São Paulo, mais la pratique est en train de se diffuser à travers tout le pays, pour se promener, s'amuser et chanter/danser sur des rythmes de funk ostentação, un genre dérivé du funk carioca [de Rio de Janeiro, NdT] qui exalte la consommation, les marques de luxe, l'argent et le plaisir. Ces jeunes viennent des banlieues de São Paulo, ils sont pauvres, donc, souvent, noirs.




Le 7 décembre 6 000 jeunes ont convergé au Shopping Metro Itaquera, généralement fréquenté par des familles de banlieue. Le 14 plusieurs centaines d'entre eux sont entrés en dansant et criant au Shopping International de Guarulhos, et bien qu'il n'y ait eu ni dégâts ni vols ni consommation de drogues,  la police a réprimé et en a arrêté 23 sans motifs.
Les rolezinhos (de dar um rolé, faire un tour)  sont réalisés depuis plusieurs années par des étudiants, des fans de musiciens ou de célébrités sportives. Un des rolezinhos  les plus célèbres est celui réalisé depuis 2007 par des étudiants d'économie à l'Université de São Paulo (USP) dans le Shopping Eldorado. Ils n'ont jamais été réprimés, ni même perturbés par la sécurité, bien qu'ils arrivent en masse sans prévenir. Ils crient agressivement et quand certains montent sur ​​les tables, les vigiles leur demandent poliment de descendre (Folha de São Paulo, 21 janvier 2014).


Nuno Guimares/Reuters


En revanche, quand il s'agit de jeunes de banlieues, les propriétaires de centres commerciaux procèdent à des filtrages sous couvert de décisions judiciaires, les vendeurs ferment leurs boutiques et les clients les insultent et les traitent comme des criminels. Cela crée un climat favorable à la répression par la Police militaire, l'une des plus meurtrières du monde.


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La journaliste Eliane Brum demande : "Pourquoi la jeunesse noire de la banlieue du Grand São Paulo est-elle criminalisée ? " (El País - Brésil 23 décembre 2013). Dans l'imaginaire national, soutient-elle, pour les jeunes pauvres, s'amuser hors des limites du ghetto et désirer des objets de consommation est quelque chose de transgressif, parce que "les centres commerciaux ont été construits pour les garder en dehors." Pas seulement les shopping : toute la société les laisse en dehors.
Chaque fois que ceux d'en bas bougent, se montrent, que ce soit seulement pour sortir de la périphérie en utilisant les codes mêmes de la société capitaliste, ils sont discriminés et frappés, parce qu'ils occupent des espaces qui ne sont pas les leurs. Dans ce cas, ils commettent un crime majeur : leur défi  ne consiste pas seulement à arborer sur leurs corps bruns les mêmes objets que les riches, mais aussi à vouloir occuper des espaces-temples sacrés pour les classes moyennes et supérieures .


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La Police militaire explique ce qu'est un "rolezinho" :
-C'est quoi cette interdiction à tout habitant de favela d'entrer dans le shopping ?
-Association de mafaiteurs  !
-Carlos Latuff
Lorsque les périphéries bougent, elles dévoilent les relations de pouvoir qui dans la vie quotidienne sont voilées par les inerties, les croyances, les influences médiatiques, religieuses et idéologiques. La première chose qu'elles ont donné à voir, c'est la texture du pouvoir : le rôle de l'appareil répressif et de la justice comme serviteurs du capital, la manière dont le racisme et le classisme sont entrelacés et sont des axes d'oppression et d'exploitation, le rôle de la ville comme un espace de spéculation immobilière, autrement dit l'extractivisme urbain.


La deuxième chose est l'intransigeance des classes moyennes, en particulier le secteur de nouveaux consommateurs qui sont sortis de la pauvreté au cours des dernières années grâce à la croissance économique induite par les prix élevés des matières premières et les politiques de protection sociale. Il y a là un problème de génération : les jeunes qui font des rolezinhos sont les enfants de ceux qui les traitent de voleurs et les matraquent. Ils appartiennent au même secteur social, mais les uns sont reconnaissants alors que les autres veulent plus.

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La troisième question nous concerne nous-mêmes. J'ai consulté un ami militant du Movimento Passe Livre [mouvement pour la gratuité des transports, NdT], qui a joué un rôle important dans les manifestations de juin dernier, pour lui demander son opinion sur ce qui se passe. Il m'a répondu agacé qu'ils sont fatigués d'être interprétés par d'autres, en particulier par des gens qui n'ont aucun lien avec les luttes mais s'érigent en analystes, établissant une relation de pouvoir coloniale, sujet-objet, dans laquelle ceux d'en bas sont toujours ravalés au second rang.
En quelques jours on a vu et entendu une rafale d'analyses prétendant expliquer ce que font les jeunes, et tombant généralement à côté de la plaque. Les discours les plus nocifs viennent de personnes et de groupes de gauche. Lors des manifestations de juin dernier, durant la Coupe confédérale, ils avaient taxé les manifestations de provocations pouvant favoriser la droite. Un calcul absurde mais efficace pour isoler et démobiliser.
En ce qui concerne les rolezinhos, ces mêmes voix prétendent que ce sont des « actions non engagées », «dépolitisées ", qu'en fin de compte ces jeunes ne cherchent qu'à s'intégrer à travers la consommation. Ici aussi joue un préjugé âgiste : l'ancienne génération (à laquelle j'appartiens) a coutume de faire des sermons aux jeunes sur ce qui est correct et ce qui ne l'est pas, avec le même air de supériorité que prenaient les cadres de partis qui nous faisaient la leçon dans les années 69 et 70.

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Liberté de déplacement dans le Brésil esclavagiste (XVIè-XIXè siècle)
Liberté de déplacement dans le Brésil démocratique : "rolezinhos" au XXIè siècle
Mais ce qui semble plus grave, c'est la mythification des luttes sociales. Les ouvriers de Saint- Pétersbourg qui ont mené la révolution de 1905 et créé les premiers soviets n'étaient pas politisés par les discours et les écrits de Lénine et de Trotski, mais par des balles du tsar quand ils ont défilé vers le Palais d'Hiver pour remettre une liste de revendications, sous la direction du prêtre Gapone, qui travaillait pour la police secrète. C'est le Dimanche sanglant qui a politisé les travailleurs russes. Quelque chose de similaire s'est produit suite à la marche des femmes vers Versailles en octobre 1789, qui a marqué la fin de la monarchie.
Il règne une profonde confusion sur le rôle des idéologies et des dirigeants dans les révolutions et les processus de changement. La spontanéité pure, qui selon Gramsci n'existe pas, ne mène pas très loin, et souvent à de sanglantes défaites. Mais la "direction consciente" et externe ne garantit pas de bons résultats. Nous pouvons essayer d'apprendre ensemble, surtout quand les banlieues se mettent en mouvement et remettent en question nos vieux savoirs.
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Les proprpriétaires de centres commerciaux veulent que Geraldo Alckmin, le gouverneur de São Paulo, contienne les"rolezinhos": -Voilà mon projet d'espace de loisirs pour les jeunes pauvres de banlieue
Carlos Latuff
 

vendredi 28 juin 2013

Pour jouer au football, rien ne vaut une bonne dictature




Le secrétaire général de la Fédération internationale de football (FIFA) a jugé en avril que le système démocratique compliquait l’organisation des coupes du monde de football. Une déclaration qui prend un relief saisissant alors que le mouvement social au Brésil est parti notamment des dépenses démesurées engagées pour la Coupe du monde de 2014.

La démocratie peut représenter un obstacle à l’organisation de grands événements sportifs internationaux comme la Coupe du monde de football, a estimé mercredi 24 avril Jérôme Valcke, secrétaire général de la Fifa.
Le Français a imputé en partie les difficultés d’organisation rencontrées pour le Mondial 2014 au Brésil aux différents échelons administratifs du pays hôte. Jérôme Valcke a ajouté que selon lui, la Russie du Président Vladimir Poutine offrait des conditions a priori plus favorables en vue de la Coupe du monde 2018.
« Je vais dire quelque chose de fou, mais un moindre niveau de démocratie est parfois préférable pour organiser une Coupe du monde », a-t-il dit lors d’une conférence au siège de la Fifa à Zurich. « Quand on a un homme fort à la tête d’un Etat qui peut décider, comme pourra peut-être le faire Poutine en 2018, c’est plus facile pour nous les organisateurs qu’avec un pays comme l’Allemagne où il faut négocier à plusieurs niveaux. » Le dirigeant français a évoqué le cas du Brésil, où « le système politique est divisé en trois niveaux, fédéral, régional et municipal ».


mercredi 13 février 2013

BRÉSIL - "Les Unis de la Bâche Noire ne font pas de la samba-fête mais de la samba-lutte" Entretien avec le sociologue et musicien Tiarajú Pablo D'Andrea

« Les Unis de la Bâche Noire » (1), école de samba qui a surgi en 2005 au sein du Mouvement des Travailleurs Sans Terre (MST), a pour objectifs principaux de contribuer à la formation politique de ses membres, de montrer qu’un modèle collectif de samba est possible, comme d’apporter beaucoup de plaisir à travers la samba. Nous avons conversé avec le sociologue et musicien Tiarajú Pablo D'Andrea, du secteur de la culture du MST et membre des « Unis de la Bâche Noire » à propos de la création de cette école, de son fonctionnement et du contrepoids qu’elle constitue face au carnaval commercialisé.
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Comment s’est créé l’école des « Unis de la Bâche Noire » ?
Elle a été fondée en 2005 par des militants d’unités productives nées de la lutte pour la terre dans l’État de São Paulo. L’idée principale était la formation et l’insertion de la jeunesse dans les activités du mouvement, tant par le biais de la musique que par la politisation qui peut en naître. São Paulo possède des unités productives dans des zones de transition entre l’urbain et le rural. Beaucoup des producteurs ruraux de ces unités avaient des expériences de vie en périphérie urbaine, où la samba traditionnelle de Bahía, la samba frappée à la paume et les groupes de percussion inspirés de la samba (« batucadas ») ont une forte présence.
Par ailleurs une caractéristique de la samba de São Paulo est d’avoir été historiquement pratiquée dans l’intérieur de l’État et souvent en milieu rural. Que ce soit à la campagne ou à la ville, cette expression culturelle a toujours représenté les classes subalternes, les travailleurs, les pauvres. De sorte que chanter la samba c’est affirmer l’identité de classe, en même temps qu’elle évoque une racine culturelle dans l’histoire sociale et dans l’histoire individuelle. La création d’ »Unis de la Bâche noire » a pris en compte tous ces éléments.
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Qui fait partie de l’école ?

La majeure partie de l’école est formée par des membres des unités productives agricoles du grand São Paulo. En font également partie des représentants du Movimento Passe Livre ou du groupe artistique Dolores Boca Aberta, des compagnons de l’usine Flaskô et des travailleurs d’un peu partout, non organisés mais qui ont vu dans les « Unis » un espace de formation, d’amusement et qui se politisent à travers le processus. Les « Unis » font partie du MST, mais rassemblent des collectifs et des travailleurs non organisés. Je crois que cette diversité est sa majeure richesse et une des raisons qui insufflent sa vie à ce processus.
Combien de personnes participent-elles aujourd’hui à l’école ?

Au total nous avons trente-cinq rythmistes qui jouent des percussions dans la « batucada », et qui sont le noyau du processus. Il y a aussi des collaborateurs, ceux qui garantissent l’infrastructure, ceux qui travaillent avec les enfants, entre autres fonctions. Nous pouvons dire que le processus engage environ soixante personnes.
Pourquoi les « unis » se considèrent-ils comme une école de samba et non comme un groupe de carnaval, par exemple ?

À l’origine, une école de samba est un local où on enseigne la samba. Telle est l’acception la plus originale du terme. Avec le temps, cette définition a changé et signifie un local de luxe, avec beaucoup d’argent et de professionalisation. Peut-être cette acception est-elle hégémonique aujourd’hui. Pour s’identifier comme quelque chose de plus spontané, de pauvre et dont l’objectif est le pur et simple amusement, plusieurs groupes du carnaval se dénomment « blocs », souvent par opposition à cette idée d’école de samba.
Les « Unis de la Bâche noire » veulent contester ce concept. C’est pourquoi elle s’appelle école de samba : parce qu’elle fait une formation sur la samba, tant musicalement que théoriquement. D’autre part, c’est une école parce qu’elle pense et réalise une formation politique, une formation artistique et une formation humaine. Tels sont ses présupposés.
Comment les Unis font-ils la critique sociale à travers le carnaval ?

Historiquement, le carnaval est un moment de renversement de l’ordre. Penser la possibilité de la différence est déjà quelque chose de provocateur pour tout ordre établi. Au carnaval les gens occupent la rue en chantant, joyeusement.
Dans un pays comme le Brésil avec une histoire esclavocrate, dictatoriale et ségrégationniste, occuper les rues est une transgression et l’être joyeux est une transgression. Donc nous avons déjà les éléments d’inversion de l’ordre et de provocation. Cependant le caractère spontanéiste qui consiste à descendre dans la rue sans organicité, ne configure pas à lui seul une possibilité de transformer les structures. Comment élaborer une critique au moyen de la structure carnavalesque sans tuer le caractère ludique propre au carnaval ?
Les « Unis » s’attaquent à la question et tentent d’allier deux choses. Si nous retournons au chansonnier de la « samba-enredo », il est clair que toutes les thématiques ont déjà été abordées par les écoles de samba. Il y a des chansons conservatrices, de droite, commercialisées, etc. C’est clair. Mais quand on examine l’histoire de ce genre on voit qu’elle a été forgée par les sambas critiques, les sambas de célébration et parfois même romantiques. Telle est la matrice des « Unis de la bâche noire » et nos sambas le reflètent aussi.
D’autres matrices musicales évidentes des « Unis de la bâche noire » sont la samba rurale de São Paulo, d’une plus grande force rythmique et de manière surprenante, le rap, dont l’influence provient du succès qu’il a dans la jeunesse des unités productives et par la forme directe d’énoncer une critique qui a trouvé dans l’école une terrain fertile d’expression. C’est pour ces raisons entre autres que les « Unis » ont un jour déclaré qu’ils ne font pas de la samba-fête mais de la samba-lutte. En d’autres termes la samba n’est pas un simple passe-temps ou un objet de contemplation destiné à la consommation artistique de la bourgeoisie, mais, pour les « unis », un engagement. C’est un amusement qui vise l’émancipation humaine, la politisation et le renforcement des relations inter-personnelles.
Ce qui ne veut pas dire que les « Unis » soient contre les groupes de carnaval, les satires, les marches musicales etc… Bien au contraire les « Unis » appuient toutes ces expressions. Cependant, par le fait de s’organiser au sein d’un mouvement social, par les caractéristiques militantes de ses participants, par les conditionnements historiques et à travers certaines écoles conscientes, nous avons préféré développer une position de lutte et tel est notre présupposé. Ce qui n’empêche pas la joie et le bonheur.
Comment l’école se prépare-t-elle pour le carnaval ?

Dans les écoles de samba traditionnelles, le thème est choisi par une direction du carnaval et souvent sous l’influence des exigences des sponsors. La coordination du carnaval élabore un synopsis distribué aux compositeurs qui créent leurs chansons (« sambas-enredos ») à partir des informations fournies. La « samba-enredo » du défilé est choisie au sein de l’école de samba à travers des èpreuves éliminatoires, où plusieurs sambas concourent de manière interne jusqu’à ce qu’émerge un vainqueur à travers le vote des jurés choisis par l’école.
C’est avec le thème choisi qu’ont lieu des répétitions jusqu’au carnaval. Beaucoup de ceux qui participent au jour le jour dans ces écoles n’apprennent pas la totalité du processus du défilé, ni la création artistique qui s’y reflète. Ce processus d’aliénation est plus aigu dans les cas de ceux qui veulent seulement s’amuser le jour du carnaval et vont à l’école pour acheter leur déguisement. Il n’existe aucune connaissance du processus, qui est totalement aliéné par les grands compagnies qui défilent au sein d’une école de samba.
Les « Unis » ont observé ce processus et ont décidé de faire autrement. Les trois présupposés formatifs sont : la formation politique, la formation musicale et la formation poétique. Les trois formations s’imbriquent durant tout le processus qui commence entre les mois de septembre et de novembre et va jusqu’au carnaval.
Le thème est choisi à travers des débats au sein du collectif, qui sélectionne un élément parmi les lignes politiques du Mouvement des Sans Terre. Le thème choisi, on pense à de possibles conseillers qui pourront mener des discussions avec le collectif et avec toute personne qui souhaite participer, sur le thème choisi. Ce sont les formations politiques.
Il se peut que les participants du collectif prennent note des parties les plus importantes des paroles du conseiller. Ces notes peuvent être reprises sous une forme versifiée ou en prose. Pour que ces notes acquièrent une richesse poétique, on organise – de manière concomitante avec ces formations politiques – des débats avec des paroliers de « samba-enredo », où sont discutés les thèmes, la métrique, les rimes, les contenus et d’autres éléments de poésie. C’est la formation poétique.
Au terme des formations, on discute collectivement de quels vers seront utilisés. Finalement un collectif plus réduit, composé de musiciens mais pas seulement, apporte la dernière touche musicale, mélodique, poétique et harmonique à l’oeuvre. Et voilà notre « samba-enredo » prête : sans auteur, car tous ont participé à sa fabrication.
Après cette préparation de la chanson de la « samba-enredo », on passe aux répétitions avec les percusssions (batucada). Divers arrangements de percussion sont pensés selon le matériel mélodique et poétique qu’offre la « samba-enredo ». On invente des temps d’arrêts, des déclamations, des pas, tout cet univers délicieux que peuvent offrir les percussions d’une « batucada » dans une école de samba. C’est la formation musicale. Tout ce processus vise à garantir que celui qui participe au défilé intègre le concept de ce qui est chanté, montré et joué. On cherche, en d’autres mots, à en finir avec l’aliénation du membre de l’école de samba.
Pourquoi les « Unis » ne participent pas aux concours ou aux tournois des écoles de samba ?
Quel sens cela aurait-il d’entrer dans un tournoi d’écoles de samba ? Recevoir de l’argent public ? S’inscrire dans une compétition ? Injecter au sein de l’école de samba les valeurs productivistes basés sur l’efficacité et le productivité, avec l’objectif de dépasser l’école concurrente, qui fait la même samba que ton école ? Ce n’est pas l’objectif des « Unis ». Notre principe n’est pas la compétition, mais la coopération.
Les « Unis » sont une des principales articulations d’un mouvement naissant et prometteur d’organisations qui parient sur un carnaval populaire, de lutte et contre-hégémonique.
De ce processus font partie le « Cordão Carnavalesco Boca de Serebesqué », le « Bloco Unidos da Madrugada », le « Bloco Saci do Bixiga » et le « Bloco da Abolição ». Tous ensemble ils se sont dénominés “batucada du peuple brésilien”.
Chacun possède une spécificité, une manière de faire et de penser le carnaval. Les uns plus satiriques, les autres plus bohèmes, d’autres radicalement critiques, mais tous ont dans la tête un carnaval qui accompagne les luttes populaires. Ceci dit, plus il y aura de batucadas au Brésil, mieux ce sera. Ce seront plus de personnes voulant découvrir le monde la samba, creusant dans l’histoire et dans la tradition de lutte de notre peuple, menant le combat idéologique contre les formes pasteurisées de production artistique et largement disséminées par l’industrie culturelle. Donc pourquoi devrions-nous mettre en compétition toutes ces « batucadas » ?
Est-il possible de penser l’art, dans le cas de la samba, comme une forme de lutte politique ?

Dans toute son histoire, l’école des « Unis de la bâche noire » s’est composée de sambistes-militants
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ou de militants-sambistes, comme on voudra les appeler. Ce sont des personnes disposées à faire un saut de politisation par-delà l’expression de résistance que la samba représente déjà en soi. En découle une autre maxime des « Unis de la Bâche Noire » : « la lutte fait la samba, la samba fait la lutte ».
Une « batucada » est un excellent instrument pour les actions politiques telles que les manifestations ou les occupations. Depuis toujours, chanter et faire collectivement de la musique font partie des rituels guerriers et préparent l’âme et le coeur aux actions. C’est une mystique qui élève le moral des troupes, en plus de mener la lutte idéologique et de proposer de nouvelles formes esthétiques.
Organiser une « batucada », en soi, c’est organiser le peuple. La « batucada » possède des éléments internes et organisationnels qui s’entrelacent avec une dynamique propre d’organisation du mouvement social.
Pour que trente-cinq personnes jouent ensemble des instruments de percussion, il est nécessaire d’établir une relation entre individu et totalité. L’individu est responsable de son instrument. Lui seul joue, lui seul exécute et cela implique une particularité. Mais cette subjectivité doit prendre en compte le collectif, et jouer en prenant en compte ce que font les autres instrumentistes, pour que la masse sonore adopte un sens en commun
Si chacun joue son instrument sans se préoccuper des autres, nous pouvons produire quelque chose de très bruyant mais nous n’aurons pas de batucada. Cette organisation à l’origine musicale possède d’évidents présupposés politiques.
Quelle discussion a-t-elle lieu au sein des « Unis » à propos du carnaval commercialisé ?
Les « Unis » ne veulent pas renforcer l’esthétique bourgeoise dominante. Penser un carnaval en termes de luxe et de richesse serait travailler gratuitement pour l’ennemi. Dans une bonne mesure les écoles de samba actuelles reproduisent ces modèles, et les « Unis » s’opposent à la commercialisation, à la privatisation, à la financiarisation et à l’industrialisation du carnaval.
Cela dit, une école de samba est quelque chose de bien plus complexe que ce qu’on pourrait supposer.
De nombreux secteurs progressistes de la société font une critique bête et pleine de préjugés des écoles de samba, avec des phrases telles que : « La commercialisation, ça ne marche pas ! » Et certes, les grandes écoles de samba se sont commercialisées. Mais à l’intérieur des écoles de samba, se nouent des processus très intéressants et variés que cette critique préconçue ne veut pas voir.
Il existe des communautés actives, des personnes qui se forment avec des valeurs déterminées, la défense d’une ancestralité africaine, l’affirmation de la samba, tout cela offre un spectacle artistique d’un très haut degré de création, et chaque année surgissent des sambas porteuses d’une critique sociale intelligente qui peut servir de matériel d’agitation et de propagande pour n’importe quelle organisation politique. Ce sont ces enseignements qui s’acquièrent dans les écoles de samba.
Aux « Unis » nous entretenons une relation de profond respect et d’admiration pour toutes les écoles de samba, ces véritables patrimoines de la culture brésilienne, mais nous ne sommes pas d’accord avec la direction que prennent les défilés aujourd’hui.
Note : La « bâche noire » évoque les toits de plastique sous lesquels des dizaines de milliers de travailleurs ruraux ont vécu ou vivent encore au fil des occupations de terre dans un Brésil où la réforme agraire est pratiquement arrêtée malgré l’arrivée au pouvoir de Dilma Roussef.
 

vendredi 13 janvier 2012

Les mots et les choses : à propos des dictatures


par Emir Sader
Original: As palavras e as coisas: sobre as ditaduras
Traduit par  Pedro da Nóbrega, édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala

Le coup bas des octaviens* appelant la dictature militaire “dictamolle” [ditabranda : jeu de mots sur le mot en portugais ditadura, dont la deuxième partie dura signifie aussi dure, ndt] se reproduit au Chili. Le gouvernement néo-pinochetiste de Sebastian Piñera a fait approuver par le Parlement le remplacement du terme “dictature militaire” par “gouvernement militaire” dans les manuels scolaires et celui de “dictateur” par “Général” s’agissant de Pinochet. La tentative de procéder à cette relecture de l’histoire en catimini a là aussi échoué mais elle n’est pas dénuée d’enseignements.

Quelle importance cela a-t-il d’appeler un chat un chat ? De dire que la dictature a été une  dictature et non pas une “dictamolle” ou un gouvernement militaire ou même un “régime autoritaire” (comme la nomme FHC [Fernando Henrique Cardoso, président de droite prédécesseur de Lula, ndt] dans ses analyses?

Appeler une dictature une dictature, c’est affirmer que c’est le contraire de la démocratie. Dire qu’il s’agissait d’une dictature militaire, c’est rappeler que les Forces Armées Brésiliennes, en tant qu’institution, ont violé leurs attributions constitutionnelles et accaparé le pouvoir d’État.

La qualifier d’“autoritaire” ou de “dictamolle” ou de “gouvernement militaire”, c’est cacher sa nature essentielle : celle d’un gouvernement imposé par la force des armes, déposant un gouvernement légalement constitué.




"Grâce à la la Folha de S. Paulo j'ai appris que dans un régime de force, quand on torture ou qu'on aide le stortionnaires, il n'agit pas d'une dictature... Ça s'appelle une "dictamolle"!!!Ouf...me voilà soulagé!!!"

Quand les organes de la vieille oligarchie médiatique brésilienne appellent Castello Branco, Costa e Silva, Garrastazu Medici, Ernesto Geisel, et Joao Figueiredo [anciens chefs de la dictature militaire, ndt] Présidents ou ex-Présidents et non pas dictateurs, ils les mettent sur le même plan que ceux qui ont été élus par le suffrage du peuple et masquent leur caractéristique essentielle qui a été d’être devenus des dirigeants par la force des armes et non pas par la volonté du peuple.
Passer sous silence ce caractère de dictature militaire leur sert à tenter de faire oublier le rôle que ces mêmes médias ont joué à l’époque, attribuant au gouvernement démocratiquement élu des projets de prétendu coup d’État pour ensuite baptiser le putsch militaire “sauvetage de la démocratie en danger”. Cette vieille ficelle du voleur qui crie “au voleur !” leur a servi à justifier ce qu’ils disaient vouloir éviter : un putsch avec l’instauration du régime le plus brutal que notre histoire ait jamais connu, une dictature militaire.

Ils continuent à qualifier – comme le faisait justement la dictature militaire qu’ils ont appuyée – leurs opposants de “terroristes”, cherchant à discréditer ceux qui, contrairement à eux et contre eux, ont résisté et combattu cette dictature au péril de leurs vies. Ils prétendent que ceux qui luttaient contre la dictature voulaient instaurer ici un autre type de dictature. Un procès d’intention bien malvenu de la part de ceux qui ont soutenu le putsch militaire au prétexte de la menace d’un coup d’État. Car c’est ce que les militaires ont réellement accompli, avec le soutien et la complicité de ces médias, pour instaurer une dictature militaire et un régime de terreur pendant plus de deux décennies.

Appeler démocratie la démocratie et dictature la dictature a son importance. FHC  a choisi de qualifier la dictature d’“autoritarisme”, et la démocratisation du pays simplement de lutte contre “les séquelles autoritaires”. Partant de ce point de vue, la démocratisation ne consistait qu’en une opération politique superficielle, en quelque sorte le démaquillage d’un régime autoritaire pour le rendre démocratique. Juste déconcentrer le pouvoir politique détenu par l’exécutif et déconcentrer le pouvoir économique de l’État fédéral, ainsi qu’a procédé FHC, dont la conception est restée prédominante au Brésil à l’époque où les vraies bases du pouvoir – les banques, la terre et les moyens de communication, entre autres – sont restées intactes et intouchables.

En effet, c’est du sens que l’on donne au mot dictature – ou autoritarisme – que découle le contenu de ce que chacun donne au mot démocratie. S’il s’agit simplement de l’égalité formelle juridique proposée par le libéralisme ou de la profonde démocratisation des structures économiques, sociales et politiques de la société.

Appeler un chat un chat ou les choses par leur nom est bien plus qu’une simple question de langage. C’est nommer leur contenu, leurs déterminants sociaux et leurs caractéristiques politiques. Les choses ne se résument pas à leurs appellations, mais les mots désignent – ou cachent – la nature de chaque chose.
* Otavinho (petit Octave ou Octavien) est le diminutif de Otavio Frias Filho (né en 1957), directeur de la rédaction du journal Folha de São Paulo, tête de pont d’un puissant groupe de presse fondé par son père Octávio (grand Octave) Frias de Oliveira (1912-2007). C’est ce journal qui a déclenché en 2099 la polémique violente à propos de la « dictamolle » qu’aurait été, selon lui, la dictature militaire brésilienne. Otavinho est devenu un terme courant au Brésil pour désigner les adeptes de la vulgate  néolibérale. Emir Sader leur a consacré une chronique saignante en juillet 2011, Os Otavinhos.
Dans la parodie ci-contre, une fausse Folha de S. Paulo annonce avoir reçu le Prix Garrastazu Medici de Torture dans la Presse. [NdE]

dimanche 11 décembre 2011

Le message de l’Amérique latine au monde arabe

L’Amérique latine doit partager ses expériences de démocratisation avec d’autres pays du Sud du monde
par Pepe Escobar, 9/12/2011. Traduit par  Gabrielle Yriarte, édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Original: Latin America's message to the Arab world
Traductions disponibles : Português  Español  Türkçe  
 





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Aujourd’hui présidente du Brésil, Dilma Rousseff a été torturée en 1970 par la junte militaire qui gouvernait le pays [Ricardo Amaral]


Regardez bien cette photo de 1970.
Cette jeune femme de 22 ans est assise devant une bande d’inquisiteurs subtropicaux, qui s’apprête à l’interroger.
Elle a été torturée à coup de décharges électriques et a subi des simulations de noyade pendant 22 jours – pratiques que Dick Cheney qualifie « d’interrogatoire poussé ».
Elle n’a pas cédé.
Aujourd’hui, cette femme, Dilma Rousseff, est présidente du Brésil – cet éternel « pays d’avenir », la 7è économie du monde (avant la Grande-Bretagne, la France et l’Italie), pays membre des BRICS, détenteur reconnu d’un soft power qui dépasse la musique, le foot et la joie de vivre.
Cette photo vient d’être publiée dans une biographie de Rousseff, au moment même où finalement le Brésil crée une Commission de la Vérité, pour savoir ce qui s’est vraiment passé pendant la dictature militaire (1964-1985). L’Argentine a déjà fait ce travail, bien avant le Brésil – en jugeant et en sanctionnant ceux des inquisiteurs en uniformes qui étaient encore en vie.
Samedi, Rousseff sera à Buenos Aires, pour la cérémonie d’investiture de Cristina Kirchner, réélue présidente de l’Argentine. Ces deux pays d’Amérique du Sud sont présidés par des femmes. Parlez-en donc à ce Tantaoui de la junte qui gouverne l’Égypte – ou à ces parangons de démocratie de la maison des Saoud.
Cela prend du temps…
Les Égyptiens ne savent peut-être pas que les Brésiliens ont dû attendre 21 ans pour se débarrasser d’une dictature militaire. À l’image de cette Dilma que l’on voit sur la photo des années 70 et qui ne se laissait pas abattre, des hommes et des femmes appartenant à la génération Google, du Caire à Manama et d’Alep à l’Est de l’Arabie Saoudite, sont en train de se battre pour plus de démocratie.
La liberté est ce qui reste quand on n’a plus rien à perdre – à part du temps, beaucoup de temps. Au Brésil, une vraie démocratie était en train de se développer quand en 1964, elle fut écrasée par un coup d’État militaire, dans la réalisation duquel Washington joua un rôle actif. Le coma dura deux longues décades.
C’est alors que, dans les années 1980, les militaires décidèrent de faire un petit pas, c’est à dire une transition à vitesse d’escargot, « lente, graduelle et en toute sécurité » (en toute sécurité pour eux-mêmes, bien entendu), en direction d’une ébauche de démocratie. Mais ce fut la rue – comme plus tard la place Tahrir – qui a finalement permis que les choses avancent.
Le renforcement des institutions démocratiques a pris encore une dizaine d’années – et passa par « l’impeachment », pour motif de corruption, d’un président élu. Il fallut encore attendre huit ans de plus pour qu’un président élu - le président Lula, dont la popularité était immense et qu’Obama a gratifié du titre de « ce type-là » - ouvre la voie à Dilma Rousseff.
Le chemin fut long pour qu’un des pays les plus inégalitaires du monde – gouverné pendant des siècles par une élite arrogante et corrompue, qui n’avait d’yeux que pour le riche Nord – en vienne à consacrer la lutte pour l’intégration sociale problématique essentielle de sa politique nationale.
Les progrès faits au Brésil ressemblent à ceux de plusieurs autres pays d’Amérique du Sud.
La semaine dernière, la nouvelle Communauté des États Latino-américains et des Caraïbes (connue sous son sigle CELAC en espagnol) s’est réunie à Caracas pour réaliser une petite victoire. Au départ, la CELAC n’est qu’une belle idée, en attendant qu’émerge – dans un nouveau « système-monde », comme dirait Immanuel Wallerstein – une nation américaine intégrée, basée sur la justice, le développement durable et l’égalité. Deux hommes ont été d’une importance essentielle dans ce processus : le président brésilien Lula et le président du Venezuela Hugo Chavez. Les vues de ces deux hommes convainquirent tous les autres, du président de l’Uruguay Pepe Mugica, ancien guérillero, au président chilien Sebastian Piñera, banquier de son état.
Ainsi, aujourd’hui, au cœur de la crise aux allures d’agonie qui consomme le Nord atlantiste, l’Amérique latine apparaît comme une véritable « troisième voie » (qui n’a rien à voir avec les idées de Tony Blair).
Tandis que l’Europe – où gouverne le Dieu Marché – élabore des moyens de paupériser toujours plus les peuples européens, l’Amérique latine accélère son élan vers une inclusion sociale toujours plus large.
Et tandis que, de l’Afrique du Nord au Moyen-Orient, tout le monde en théorie rêve de démocratie, l’Amérique latine a des résultats concrets à présenter, fruits durement conquis de ces luttes démocratiques.
Ne perdez pas de vue l’objectif, n’attendez pas que votre salut tombe du ciel.
La CELAC est un pari considérable sur les possibilités du dialogue Sud-Sud. Elle sera dirigée, au cours de sa première année, par le Chili, Cuba et le Venezuela.
Pepe Mugica, président de l’Uruguay et ex-leader des guérilléros Tupamaros, a été très clair en affirmant à Caracas qu’il ne fallait pas croire que la réalisation du rêve d’intégration latino-américaine se ferait sans souffrance. D’innombrables batailles idéologiques devront encore être menées avant que ne prenne forme le premier projet politique et économique d’envergure.
La CELAC va dans le même sens que l’UNASUR – Union des nations sud-américaines - dominée par le Brésil. L’UNASUR elle aussi en est à ses débuts ; pour l’heure, elle s’apparente essentiellement à un forum.
Il existe aussi le MERCOSUR/MERCOSUL – marché commun du Brésil, de l’Argentine, de l’Uruguay et du Paraguay – auquel bientôt s’ajoutera le Venezuela. À Caracas, Dilma et Cristina en ont scellé la future intégration avec Chavez.
Le principal partenaire économique du Brésil est la Chine ; avant, c’étaient les USA. Bientôt, l’Argentine prendra la place des USA comme second partenaire commercial du Brésil. Au sein du MERCOSUL le commerce est en forte croissance – et celle-ci doit s’accélérer avec l’incorporation du Venezuela.
Certes, les obstacles ne manquent pas sur le chemin de l’intégration. Le Chili préfère les accords bilatéraux. Le Mexique regarde toujours de préférence vers le Nord – à cause de l' ALÉNA (Accord de libre-échange nord-américain). Et l’Amérique centrale est devenue une zone potentiellement soumise à l’impérialisme US, à cause de l’ ALÉAC (Accord de libre-échange d'Amérique centrale).
Il n’en reste pas moins que l’UNASUR vient d’approuver un projet stratégique d’importance cruciale en termes géopolitiques : créer un réseau de 10 000 kilomètres de fibre optique, administré par des entreprises d’État locales, afin de s’affranchir de la dépendance vis-à-vis des USA.
Actuellement, 80% du trafic international de données en Amérique latine transite par câbles sous-marins jusqu’à Miami et la Californie – ce chiffre impressionnant représente deux fois le pourcentage de celles qui vont vers l’Asie, et quatre fois le pourcentage de celles qui vont vers l’Europe.
Mais le coût de l’accès à internet en Amérique latine est trois fois plus élevé qu’aux USA. Comment parler, dans ce contexte, de souveraineté et d’intégration ?
Actuellement Washington – qui exporte trois fois plus vers l’Amérique latine que vers la Chine - se concentre et va devoir continuer à se concentrer sur d’autres régions : l’Asie bien sûr, ce continent à qui le gouvernement Obama s’emploie à vendre son agenda du « siècle du Pacifique ».
À vrai dire, ni Washington – ni aucune des diverses droites latino-américaines - n’ont rien à proposer aux peuples d’Amérique latine, ni en termes politiques, ni en termes économiques. Aussi est-ce aux Latino-américains de perfectionner leurs démocraties, de faire avancer l’intégration régionale et de construire des modèles de démocratie sociale qui puissent constituer des alternatives au vieux néolibéralisme hardcore.
À la manière de l’Ange de l’histoire de Walter Benjamin, il est peut-être temps à présent pour les Latino-américains de se rappeler le passé, et de partager leur expérience avec leurs frères du Moyen-Orient, au sein du Sud global.
La route est longue, c’est incontestable. Elle commence par une jeune femme de 22 ans qui n’a pas baissé la tête face à la dictature et à ses dictateurs. C’est en outre un chemin qui va de l’avant, et ne fait jamais marche arrière.

dimanche 18 octobre 2009

Brésil


Mise au point sur la dernière campagne médiatique contre le Mouvement des sans-terre 



Le MST (Mouvement des travailleurs ruraux sans terre du Brésil) mène depuis de longues années une très dure bataille contre les fortes inégalités sociales existantes dans le monde rural au Brésil et pour donner une réalité sur le terrain à la loi de la Réforme Agraire. En effet s’il existe une loi fédérale sur la Réforme Agraire, elle peine à être appliquée concrètement, la résistance de l’oligarchie pouvant s’appuyer sur de nombreuses complicités au niveau des Etats, qu’elles soient politiques, judiciaires ou policières. Un des modes d’action développé par le MST est l’occupation par des familles de paysans sans terre de grandes propriétés qui ne respectent pas les lois fédérales. Ces actions se heurtent à la violence de l’oligarchie, que ce soit celle des hommes de mains ou des policiers à la solde des potentats locaux.  Des incidents survenus lors d’une des occupations d’exploitations agro-industrielles (une orangeraie du géant Cutrale comptant un million d’arbres à Borebi, dans l’État de São Paul) organisées par le MST ont été l’occasion, pour les médias à la solde de l’oligarchie, de déclencher une campagne hystérique et mensongère pour criminaliser l’action du MST et présenter les paysans sans terre qui luttent pour que la loi soit appliquée comme des « bandits ».
Voici la déclaration sur le sujet rendue publique par la direction nationale du MST en portugais et traduite en français.
 Pedro Da Nóbrega

Face aux derniers évènements impliquant le MST (Mouvement des travailleurs ruraux sans terre du Brésil, NdT) et à la campagne médiatique qui se développe, la direction nationale du MST tient à apporter les précisions suivantes :

1. Notre lutte vise la démocratisation de la propriété de la terre, de plus en plus concentrée dans notre pays. Le recensement de 2006, publié la semaine dernière, montre que le Brésil est le pays où existe la plus grande concentration de la propriété de terre dans le monde. Moins de 15 mille latifundiaires possèdent des propriétés de plus de 2,5 mille hectares et détiennent 98 millions d’hectares. Près de 1% de l’ensemble des propriétaires contrôle 46% des terres.
2. Il existe une loi de la Réforme Agraire pour corriger cette distorsion historique. Nous savons cependant que les lois favorables au peuple ne sont effectives que sous la pression populaire. C’est cette pression que nous mettons en œuvre par l’occupation de latifundia improductifs et de grandes propriétés qui ne remplissent pas leur fonction sociale, comme le stipule la Constitution de 1988.
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lundi 21 septembre 2009

Don Manuel est à Tegucigalpa



Manuel Zelaya, le président constitutionnel du Honduras, se trouve de retour dans la capitale de son pays depuis lundi 21 Septembre, 86 jours après en avoir été chassé par les gorilles putschistes, qui l'avaient mis en pyjamas dans un avion. Don Manuel, avec la complicité de Lula, président du Brésil, vient d'apporter une innovation originale à l'histoire de la diplomatie et du droit d'asile: normalement, les ambassades servent de refuges à des personnes persécutées qui cherchent à s'enfuir. Cette fois-ci, l'ambassade du Brésil dans la capitale hondurienne est appelée à jouer un nouveau rôle: celui de base d'appui pour la reconquête du pouvor légal et légitime par un président élu et renvers par un coup d'État. Zelaya, dans une ambassade entourée par ses smpathisants, a annoncé qu'il va entamer les négocations avec le gouvernement de facto issu du putsch. Décidément, l'Amérique latine n'en finit pas de surprendre le monde.

Carlos Latuff

jeudi 30 octobre 2008

Le Nestlégate helvético-brésilien

Nestlé, Securitas & ATTAC : un polar de l'ère de la mondialisation
«Le politique devrait réprimander Nestlé!»-Interview de Franklin Frederick sur le Nestlégate en Suisse
par Isabelle Stucki

INTERVIEW - Engagé contre la privatisation de l'eau, le Brésilien Franklin Frederick est scandalisé par le «Nestlégate» et par le peu de réactions que l'affaire suscite dans la sphère politique.

Il est indigné, Franklin Frederick, lui qui se bat contre Nestlé pour sauver le parc d'eau de São Lourenço, au Brésil. Voici trois mois, l'émission Temps Présent révélait que Nestlé avait mandaté l'entreprise Securitas pour infiltrer le groupe Attac-Vaud. En possession du rapport, Franklin Frederick constate que l'opération le touche de près. Et qu'elle est remontée jusque dans son pays. Pour le militant, ce n'est pas le pire: la faible levée de boucliers face à cette affaire «gravissime» le choque. Entretien.


Franklin Frederick. Photo Olivier Fatton, Le Courrier


Qu'est-ce qui vous frappe dans ce rapport?

Franklin Frederick: Sa réalisation est très professionnelle. Sa première page s'ouvre sur le 2 septembre 2003. Il est question de l'organisation du Forum social suisse qui a eu lieu à Fribourg en septembre 2003 et auquel j'allais être invité pour parler du cas de Nestlé au Brésil. La dernière page du rapport est datée du 16 mai 2004. L'opération d'espionnage ayant duré plus d'une année, ce rapport est incomplet. Et comme nous n'avons pas reçu une réponse positive à la demande de notre avocat d'obtenir tous les documents, ce que nous avons entre les mains n'est que la pointe visible de l'iceberg.

Etiez-vous spécialement visé?

En tant que défenseur de l'eau au Brésil, j'étais une cible de cette opération, autant qu'Attac ou que les Colombiens, mentionnés dans le rapport. La quantité et le détail des informations sur ce qui se passe au Brésil et sur ma personne s'accroissent au fur et à mesure du document. Même mon entrée en Suisse, qui s'est faite par Neuchâtel – où les militants d'Attac ont défendu la source de Bevaix contre Nestlé–, est citée. L'agente de Securitas avait des contacts réguliers avec Nestlé. Peu à peu, son travail s'est focalisé sur le forum Nestlé que Attac, la Déclaration de Berne, Greenpeace et moi-même avons organisé en juin 2004 à Vevey.
Pour la première fois, des gens de multiples provenances se sont retrouvés pour mettre leurs savoirs en commun et parler des lieux où Nestlé pose des problèmes. Nous avons réalisé que ces cas ne sont pas uniques: Nestlé a un modèle, toutes ces situations sont similaires et appartiennent à la politique globale de Nestlé, décidée en Suisse.

Quel était l'intérêt pour Nestlé de vous espionner?

Pourquoi est-ce que Nestlé a décidé d'espionner Attac-Vaud? Certes, il y a le livre très important que le groupe écrivait sur Nestlé. Mais une des grandes motivations de la multinationale était d'obtenir, par le biais d'Attac, des renseignements sur ce que les groupes de résistance font au Brésil et en Colombie. Dans ces pays, les informations fournies par le rapport, dont mon e-mail, peuvent avoir une utilité concrète. Nestlé était en mesure de coordonner ses activités, de devancer nos stratégies et d'adapter les siennes. Si Nestlé connaît mes contacts, je ne sais pas quel genre de pressions, notamment auprès des politiciens, peuvent être exercées au Brésil: ce pays a une tradition démocratique plus faible que celle de la Suisse.



Le Parc des Eaux de São Lourenço


Vous dites que les faits de 2004 viennent de s'éclairer...

Au début de 2004, j'annonçais à Attac et à l'espionne inclue dans notre liste d'adresses que je viendrais en Suisse pour le Public Eye et l'Open Forum, événements organisés en parallèle au Forum économique mondial de Davos. J'ai sollicité, en vain, un entretien avec Nestlé. Mais à l'Open Forum, j'ai pu m'adresser à Peter Brabeck (ancien directeur général de Nestlé, ndlr). Comme il avait été renseigné, il savait que je serais là. Il était préparé. Il a alors annoncé cette nouvelle inattendue: l'usine de São Lourenço, située dans le parc d'eau que je défends, serait fermée et le pompage cesserait. En même temps, avec une parfaite synchronisation qui n'aurait pas pu avoir lieu sans les informations de l'espionne, Nestlé établissait des contacts avec le gouvernement de l'Etat de Minas Gerais, où se trouve São Lourenço. Nestlé a conclu un «gentlemen's agreement» pour y rester. Le jour où la presse suisse racontait notre «victoire», l'Etat du Minas Gerais annonçait un accord avec Nestlé: la multinationale s'était racheté le droit de rester...

Pourquoi le groupe Nestlé userait-il d'une telle stratégie?

La presse suisse avait passablement médiatisé le cas du Brésil. La multinationale déteste cette visibilité que lui confèrent les médias quand ils la critiquent. Nestlé subissait une sorte de pression de la part des églises nous soutenant et de la presse. Annoncer que le cas était résolu ferait taire tout le monde.



Fontaine dans le Parc des Eaux. Photo Gil


Le soutien de certaines églises dérange-t-il Nestlé?

Oui. Quand les critiques proviennent d'ONG cataloguées à gauche, Nestlé est habituée à riposter. Mais les remarques des églises ont un poids différent. Nestlé ne peut y répliquer de la même façon. Les diverses églises de Suisse qui épaulent notre lutte contre la privatisation de l'eau, dont l'Eglise réformée de Berne ont émis des critiques. A mesure que ces remarques se multipliaient, je devenais une cible plus importante pour Nestlé.

Comment percevez-vous les réactions suscitées par l'affaire?
Le manque de réactions fortes face à ce scandale est un scandale en soi! Un débat public devrait absolument avoir lieu. Que font les politiciens? Une réponse très sévère à l'attitude de Nestlé est nécessaire. Ce genre de pratiques est à bannir définitivement: quand cela commence, on se retrouve dans une zone trouble et dangereuse.

Craignez-vous votre retour au Brésil?
La lecture des rapports et le fait que la multinationale se donne le droit de poursuivre de telles opérations si elle se sent menacée m'inquiètent. Jusqu'à quel niveau suis-je surveillé dans mon pays? Je ne me sens pas en sécurité. Une limite a été franchie. C'est très grave: en Amérique latine, nous savons où ce type d'espionnage conduit! En l'occurrence, il me semble qu'un citoyen suisse ne peut être menacé physiquement. Mais il n'en va pas de même en Colombie et au Brésil.


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samedi 18 octobre 2008

L’heure a sonné pour la Banque du Sud

par Emir Sader

Le moment est venu d’approfondir le processus d’intégration. Ce doit être la réponse latino-américaine à la crise, pour renforcer les systèmes financiers des pays de l’Unasul (União das Nações Sul-americanas, Unasul en portugais, Unasur en espagnol, traité de libre échange et commerce, dont le projet est né en 2004 à Cuzco, au Pérou, lors d’un sommet régional, appelé d’abord C.A.S.A. – Communauté Sud-Américaine des Nations - puis baptisé de son nouveau nom lors du sommet sur l’énergie au Venezuela en 2008, avant la signature officielle du traité constitutif en mai 2008 à Brasilia par dix pays membres, Argentine, Brésil, Bolivie, Chili, Colombie, Equateur, Paraguay, Pérou, Uruguay, Venezuela, NdT ).

L’Unasul devrait d’urgence convoquer un sommet exceptionnel pour débattre sur la façon dont les pays du continent peuvent réagir face à la crise internationale. Il n’y a pas d’autre issue que celle de l’approfondissement des processus d’intégration, afin de diminuer la vulnérabilité et les risques de la région du fait de cette crise, née dans le centre du capitalisme et qui vise à faire payer par les pauvres de chaque pays et les pays de la périphérie du système le coût des remèdes de cheval que ces gouvernements centraux entendent administrer.

Un certain nombre de postulats qui font consensus exigent que notre continent renforce ses mécanismes de défense face à la crise internationale. Celle-ci constitue très clairement le résultat de la fièvre spéculative des pays du centre du système, des USA en particulier. La dérégulation financière est à l’origine de cette gigantesque bulle spéculative. En déréglementant – suivant les préceptes du FMI, de l’OMC et de la Banque Mondiale – l’hégémonie rapide du capital financier sous sa forme spéculative a été favorisée, en même temps que la libre circulation des capitaux a été encouragée.

Les conséquences sont visibles. Les pays qui sont parties prenantes des processus d’intégration régionale en Amérique Latine se trouvent moins exposés à la crise, parce qu’ils ont pu développer le commerce et les échanges entre eux et ont su diversifier leurs relations internationales. Il importe maintenant d’effectuer de nouveaux pas en avant, afin de ne pas être les victimes passives de la crise internationale.

Le moment est venu d’avancer et d’approfondir le processus d’intégration. Il est temps d’avancer dans la construction de la Banque du Sud, vers l’objectif de la création d’une monnaie unique régionale, d’une Banque Centrale unique, de mécanismes de contrôle de la circulation du capital financier, de protection des marchés intérieurs, d’aller vers des politiques économiques communes, de développer des projets d’intégration industrielle et technologique, d’élaborer un plan de développement régional.

Telle doit être la réponse latino-américaine à la crise, en renforçant les mécanismes d’intégration, la diversification des relations internationales, par le développement de la consommation des marchés intérieurs, en accentuant la coordination des systèmes bancaires et financiers des pays de l’Unasul.

Les pays centres du capitalisme, responsables de l’exportation des politiques de libre-échange et de libre circulation des capitaux, veulent avant tout nous impliquer dans leurs remèdes, qui consistent simplement à injecter du capital en grande quantité afin de sauver un système en faillite, sans introduire de modifications fondamentales dans les politiques qui sont à l’origine de la gigantesque crise actuelle.

Il nous faut formuler notre propre réponse qui, au plan international, doit promouvoir des formes de régulation de la circulation du capital financier – la taxation de ces mouvements de capitaux, ainsi que le propose ATTAC, comme un impôt citoyen destiné à financer des politiques sociales -, de contrôle du système financier par les États, de pénalisation des responsables des processus spéculatifs ayant conduit à la crise actuelle.

Rien ne saurait se substituer à nos propres alternatives qui, en cohérence avec ce qu’a représenté le processus d’intégration régionale, doivent faire de celui-ci notre forme de défense et d’action autonome face à un système financier international en faillite. Aller de l’avant dans la construction d’un monde multipolaire, politiquement comme économiquement, signifie s’engager dans la construction de la Banque du Sud, disposant de ses propres réserves, de sa monnaie unique et d’une Banque Centrale.

Il n’est plus supportable de voir nos réserves toujours à la merci des banques du Nord, il est grand temps que ce soient elles qui financent directement notre développement, sous notre contrôle. C’est pourquoi il nous faut en même temps renforcer toutes les formes d’intégration du développement régional.

Sinon nous risquons d’être, encore une fois, les victimes des solutions des propres responsables de la crise, qui s’entêtent à vouloir socialiser les pertes d’un système basé sur la privatisation des bénéfices. Il est patent que nous ne saurions accorder aucune confiance aux suppôts d’un système financier international fondé sur ce qu’ils nomment la “libre circulation des capitaux”.

L’heure a sonné pour la Banque du Sud, il est temps d’approfondir et de consolider tous les mécanismes d’intégration régionale, afin d’empêcher qu’ils exportent leur crise, et de faire prévaloir le développement régional sur les ruines du néo-libéralisme et de l’hégémonie impériale usaméricaine.

États

Membres de la CAN²

Bolivie

Colombie

Equateur

Pérou

Membres du MERCOSUL¹

Argentine

Brésil

Paraguay

Uruguay

Venezuela

Autres pays

Chili¹²

Guyana³

Surinam³

Membres Observateurs

Рanama

Mexique

¹ considérés comme membres associés de la CAN.
² considérés comme membres associés du MERCOSUL.
³ ne sont pas encore inclus dans la communauté.

- C.A.N. : Communauté Andine des Nations
- Mercosul Ou Mercosur : Marché Commun du Sud de l’Amérique


Source : A hora do Banco do Sul

Article original publié le 14/10/2008

Sur l'auteur

Traduit par Pedro Da Nóbrega, révisé par Fausto Giudice, Tlaxcala