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vendredi 6 juillet 2012

Réflexions amicales dans la crise actuelle-Texte pédagogique



par Antonio Negri. Traduit par  Francesca Martinez Tagliavia, édité par  Fausto Giudice , Tlaxcala 

Leçon donnée à l'Université d’Oxford, Ashmolean Museum, le 12 mai 2012.
1.     Les hommes pour lesquels je ressens une certaine sympathie se sont battus, en Europe, au XXème siècle, autour de trois objectifs : pour le socialisme contre le fascisme ; pour une Europe unie contre l’État-nation ; pour la paix contre la guerre. Les deux premiers objectifs, dans la crise actuelle, semblent avoir été fortement ternis, et les luttes qui se développent maintenant autour d'eux semblent avoir un résultat incertain – et les résultats de celles qui se sont déjà développées, sont soit oubliés, soit dans une crise solide. Quant à la paix, elle est encore là, mais oh combien incertaine !
2.     Le socialisme s'est affirmé en Russie en 1917. Sa victoire locale et son expansion idéologique induisent à l'encerclement des Soviets de la part des puissances occidentales et provoquent d'abord les fascismes (en Italie, en Allemagne, en Espagne, etc.) puis la guerre froide, pour maintenir l'isolement de l'URSS. Même la grande crise de 29 n’arrive pas à affaiblir cette politique conduite par les élites capitalistes et libérales. Celles-ci doivent, au contraire, accepter le keynésianisme comme une politique de confinement « réformiste » des luttes et de l'expansion politique du socialisme. Mais dès la fin des années 30, puis de nouveau dans les années 70, à chaque fois que le « réformisme » s'affirme et atteint des objectifs importants, les élites capitalistes se répètent en expérimentations réactionnaires, optant selon les cas pour la répression ou pour la guerre (chaude ou froide). Après la deuxième -guerre mondiale, les gouvernements européens, contraints à  abandonner les empires coloniaux, à transférer la souveraineté impériale aux States, combinent à diverses sauces leur politiques intérieures, en sens réactionnaire ou réformiste : le but est de toute manière toujours celui de gagner la guerre froide. Leur haine antisocialiste dépasse et excède tout autre objectif. Tout comme les Églises de la fin de la Renaissance contre les révoltes des paysans et contre les anabaptistes, les États capitalistes se sont agités férocement contre les ouvriers et le socialisme – en cédant, en même temps, leur pouvoir à l'empire usaméricain. 
3.     Nous savons désormais que le socialisme soviétique ne perd pas sa bataille sous les coups de l'adversaire libéral, mais parce que, dés le début, il n'a pas réussi à susciter un mouvement victorieux en Europe et parce que, à la fin, il n'a pas été en mesure de produire une transformation sociale et politique continue, à la mesure de la puissance productive qu'ilavait exprimé. Ce n'est pas la première fois que Hercule est étouffé dans le berceau par le serpent qui l'isole encore enfant, et l'enserre, et le suffoque dans son enfance. Mais revenons à nous. Après 17, soviétiques et libéraux européens avaient compris qu'ici en Europe, à l'intérieur du tissu social qui l'avait généré, se développait la bataille pour le succès du socialisme. Ici alors, en Europe, dans les années 20 et 30, le fascisme et les expressions exaspérées des divers nationalismes furent opposés au socialisme. Après la deuxième guerre mondiale, la bourgeoisie européenne va feindre de recueillir les drapeaux de la paix et de l'Union qu'on avait fait tomber jusqu'alors dans la boue. On agite l'idéal d'une Europe unie contre les Soviets. La puissance impériale usaméricaine sollicite le processus d'unification européenne exclusivement en fonction antisoviétique. 

Mais quand l'Europe, après 1989, commence à se constituer indépendamment, développe une économie puissante et un modèle social autonome, impose sa propre monnaie et se présente donc comme concurrente et alternative aux USA sur le marché mondial, alors les Usaméricains se rangent contre l'unité européenne. Se rouvre ainsi, sur le terrain européen, la lutte entre la classe capitaliste recomposée au niveau global et les multitudes européennes : une lutte froide mais décisive, qui suffit pour lancer l'actuelle et profonde crise économique et sociale. Cette crise, l'actuelle, celle qui surgit de la relative solution de la précédente en 2008-2009, est construite et dirigée contre l'union politique de l'Europe. Flagellée par cette crise, l'Europe ne trouve pas, et ne peut trouver de solutions ou d'alternatives dans l'ordre néolibéral. Les USA l'écrasent, pour ne pas être – ayant perdu l'ancienne hégémonie – eux-même emportés par de nouveaux antagonismes impériaux. 


General Intellect, d'Elio Copetti
4.     Au-delà des Etats-nation, dans la crise la classe capitaliste s'était donc recomposée au niveau mondial. Et c'est en effet au niveau mondial qu'on met en acte, en exploitant les nouvelles technologies, un nouveau processus d' « accumulation originaire » sur la base de la transformation postindustrielle du travail, devenu de plus en plus « travail cognitif ». Cette accumulation se produit donc à partir de la privatisation et de l'organisation productive du General Intellect. J'entends par General Intellect l'ensemble de la force de travail cognitive qui s’est substituée, dans la production de la plus-value, à la classe ouvrière industrielle et qui est maintenant exploitée sur l'ensemble du terrain social. Le capitalisme même se modifie d'une manière fondamentale : c'est la finance qui, au niveau mondial, recompose maintenant le commandement du capital. Le banquier et le financier dominent désormais sur l'entrepreneur et sur l'innovateur industriel : la rente se substitue au profit. Les processus productifs sont ainsi transformés, et à la production fordiste, dans l'usine, se superposent l'organisation postfordiste de l'exploitation sur la société et la captation de la plus-value (produite socialement) à travers des mécanismes financiers. 

Sur cette profonde transformation de l'accumulation capitaliste se forme, bien sûr, une nouvelle praxis politique : la gouvernance néolibérale. Par celle-ci, les élites capitalistes veulent, d'un côté, détruire le Welfare State de la classe ouvrière industrielle, qu'elles considèrent désormais comme un corps étranger, le résidu d'un soviet chez elles ; de l'autre, le capital veut organiser l'exploitation entière de la société, assujettir à sa domination la vie des sujets et, en tant que « biopouvoir », il veut dominer tout mouvement biopolitique. Ainsi, à travers des crises fiscales successives, on démolit les rapports de force entre les classes sociales qui caractérisaient encore les sociétés fordistes, et on attaque le progrès économique relatif et les structures constitutionnelles qui, à l'intérieur de chaque État-nation européen avaient, au cours de la deuxième après-guerre, garanti la paix sociale et un certain réformisme politique. Dans ces conditions, à l'intérieur de la crise, l'unité européenne – dont l'idéal et dont les premières concrétisations avaient créé du bien-être et conservé un certain équilibre continental – est non seulement violemment attaquée, mais complètement surdéterminée par une volonté de pouvoir capitaliste réorganisée au niveau global, qui ne supporte plus les résistances qui s'organisaient encore dans les vieux Etats souverains. 
5.     Il convient de reconnaître que la résistance ne peut se déployer que sur un niveau global, mondial. Mais c'est ici, maintenant, que la paix est en danger. L'intérêt capitaliste vis en effet à empêcher tout flux d'initiatives subversives qui puisse, de quelque manière, s'étendre sur de grandes aires géographiques continentales. L'intérêt des opprimés est par contre d'organiser la résistance et les antagonismes au niveau global. La défaite subie par les USA en Amérique Latine s'est révélée importante mais non décisive. En Asie et en Extrême-Orient les tensions sociales et politiques semblent, pour le moment, être contenues par les énormes retards du développement et des équilibres économiques. L'Afrique n’en est encore qu’au début du nouvel affrontement d’envergure qui s'ouvrira bientôt - mais on ne sait pas encore quand - pour l'exploitation de ses territoires. La grande zone de crise est en revanche celle qui va de l'Atlantique aux pays arabes à travers la Méditerranée : c'est, surtout là que la paix est en péril. Et c'est ici que la spécificité de la culture et du développement européens est entrée dans une crise probablement définitive. La succession des efforts et des défaites militaires dans les guerres globales, l'extinction inutile des cris à la Croisade, qui ont tant résonné à partir des années 90, ont simplement montré la misère et l'impuissance des politiques mises en œuvre par la classe politique capitaliste euro-américaine. 

Seule une transformation radicale des élites, seule la généralisation et l'adhésion au projet de l'unité européenne des multitudes européennes auraient permis de modifier cette situation, et peut-être de donner aux classes travailleuses européennes la possibilité de renouveler un projet socialiste puissant – en Europe, donc, où le socialisme est né. Rien ne s'est encore produit : du côté capitaliste, tout mouvement a été suffoqué. Et toutefois – dans ces dernières années – les nouvelles générations ont commencé à bouger, à lutter contre les nouvelles formes d'appauvrissement, de précarité, de pauvreté auxquelles elles sont soumises. Indignées, les nouvelles générations se soulèvent, en pratiquant de nouvelles figures d'insubordination et de lutte. Cette fois-ci, le jeune Hercule peut tuer le serpent.
6.     En relançant le projet européen de la part des gauches, nous insistons sur le fait que, pour maintenir la paix, il faut de nouveau créer et assurer du bien-être. Si nous nous demandons ici : les capitalistes peuvent-ils encore le faire ?, la réponse ne peut être que négative. En effet, à l'entrepreneur s'est désormais substitué le capitaliste financier, au profit la rente, et à l'usine s'est substituée la banque : des fonctions et des comportements parasitaires se multiplient. Les crises se succèdent car il n'y a plus une mesure de la valorisation et parce que, par conséquent, la spéculation devient la seule forme de l'accumulation.
Mais si le capitaliste est désormais étranger à l'organisation de la société, s'il a perdu cette dignité qui consistait à organiser le travail, à anticiper le capital constant et à rendre les marchés intelligents sous son commandement – comment pourra-t-il créer et garantir du bien-être et du progrès ? Il nous semble que cette synthèse de bien-être et de progrès ne pourra se constituer, désormais, qu'à partir de la « nouvelle » force de travail, de cette force de travail qui, en tant que cognitive, peut de manière autonome prendre dans ses propres mains la production même. Elle travaille à travers les langages, les connaissances, les affects – elle produit en mettant en commun le savoir et en agrégeant des éléments singuliers de la communication. Ainsi, elle produit désormais cette excédnce, cette richesse, qu'on appelait, autrefois, plus-value. Mais demandons-nous donc : n'appellerons-nous pas plus vraisemblablement « commun », ce produire « ensemble » des connaissances, des codes, des informations, des affects ? Quand on parle de « commun », on ne parle pas, en effet, seulement de ces richesses déjà disponibles dans la nature (comme l'air, l'eau, les fruits de la terre et tous les autres dons de la nature même), mais on parle surtout des nouvelles formes de production de richesse, de la composition sociale et politique actuelle des forces immatérielles du travail et de la puissance vivante de la subjectivation. C'est à cette puissance que le capital cherche maintenant d'appliquer son instinct vampirique. Aux puissances du commun, sans lesquelles il n'y a plus, à notre époque, de richesse. 
7.     Que peut signifier aujourd'hui, construire un soviet, c'est-à-dire porter la lutte, la force subversive, la multitude, le « commun » dans (et contre) la nouvelle réalité et les nouvelles organisations totalitaires de l'argent et de la finance ? Pour répondre à cette question, il faut avant tout garder toujours à l'esprit que le capital n'est pas un Moloch, mais bien un « rapport de force » entre qui commande et qui résiste, entre qui exploite et qui produit. La multitude n'est pas simplement exploitée, elle propose au niveau social son autonomie et sa résistance. C'est ici, sur cette relation, que la crise se détermine, c'est-à-dire l'affaiblissement et/ou la rupture du rapport capitaliste.

La crise actuelle s'est en effet produite à la suite de la nécessité capitaliste d'empêcher que la pression sur le revenu ne rompe les rapports de domination, de maintenir l'ordre, en multipliant d'abord sans aucune mesure les quantités d'argent à dépenser dans le seul but de garder les prolétaires de la connaissance tranquilles, puis (dès que la situation est devenue dure et la concurrence insupportable), en leur demandant de restituer ce qu'ils avaient justement gagné, mieux, de « payer la dette » - sous la menace de la misère et du déshonneur. Ceci dit pour que l'on puisse reconnaître que la financiarisation n'est pas une déviation improductive et parasitaire de quotas croissants de plus-value et d'épargne collective, mais bien la forme même de l'accumulation, c'est-à-dire de l'exploitation, opérée par le capital à l'intérieur des nouveaux processus de production cognitive et sociale de la valeur. C'est sur ce terrain que les coûts de la reproduction de la force de travail, du travail nécessaire (et c'est-à-dire de son instruction, de ses formes de vie, de la nouvelle organisation sociale) et bien sûr des luttes ouvrières, ont produit une accumulation manquée de capital et donc la rupture du rapport d'exploitation au niveau social. 

Ceci s'est réalisé car les conditions de valorisation du travail sur base cognitive et biopolitique sont désormais, comme on l’a dit, « communes », tandis que l'accumulation n'est pas seulement « privée » mais elle insiste sur des technologies et des politiques administratives qui, ne réussissant pas à détruire la « puissance commune » de la production, l'oppriment – en en ignorant les droits et la puissance. Comment sort-on d'une crise de ce type ? Seulement à travers une révolution sociale. Tout New Deal envisageable peut seulement consister dans la construction de nouveaux droits de « propriété sociale » des « biens communs ». Un droit qui, de toute évidence, est en train de s'opposer au droit de propriété privée et à ses garanties publiques. 

En d'autres mots, si jusqu'à présent l'accès à un « bien commun » a pris la forme de la « dette privée », à partir d'aujourd'hui il est légitime de revendiquer le même droit sous la forme de la « rente sociale », du « commun ». Faire reconnaître ces droits communs est la seule et juste voie pour sortir de la crise. Pour reconstruire – à travers le travail de la société entière – le progrès et donc, l'espérance de paix. La révolution en Europe est le passage nécessaire pour y affirmer l'hégémonie du commun, et construire ainsi l'unité du pays le plus beau et le plus intelligent que l'histoire humaine ait connu.

 

jeudi 28 juin 2012

"Les Allemands ont fait un tragique erreur historique": George Soros, sur la crise de l'euro

 
Avant le sommet de l’UE il y a une forte pression  sur les gouvernements européens. Le célèbre investisseur George Soros ne leur donne que peu de temps pour sauver l’union monétaire. Dans cette interview, il explique comment l’Allemagne a développé  une image de puissance impériale haïe – et pourquoi un retrait de l’euro serait extrêmement coûteux.
Hambourg – Le célèbre investisseur américain Georges Soros a été l’un des plus grands spéculateurs du monde de la finance. Maintenant, assis dans sa maison de ville dans le quartier Kensington de Londres, il se pose des questions sur l’amélioration du monde. Soros investit chaque année de centaines de millions de dollars  dans la démocratisation des pays de l’Europe de l’Est. De plus en plus, il interfère aussi dans le débat concernant le sauvetage de l’euro.
 
Georges Soros,  d’origine hongroise devient célèbre  en 1992, lorsqu’il a spéculé contre l’intégration de la livre sterling  dans le  Système monétaire européen. Par le passé, Soros a attaqué la politique suivie par la chancelière Angela Merkel (CDU) dans le crise de l’euro. Maintenant, il compare la situation vécue aux USA après la Seconde Guerre mondiale avec l’Allemagne dans son contexte européen actuel. Les USA ont alors mis en place  le Plan Marshall en tant que “puissance impériale bienveillante.” Le pays lui-même en a bénéficié beaucoup. Aujourd’hui, l’Allemagne ne semble “pas être disposée à s’impliquer dans quelque chose comme l’ont fait les USA avec le Plan Marshall”, critique Soros.  “C’est une erreur tragique et historique que l’Allemagne ne reconnasse pas ces possibilités.”
 
Selon Soros, Merkel se trouve dans une situation particulière:  Elle a fini par se rendre compte que l’euro ne peut pas fonctionner ainsi, mais elle ne peut pas changer le narratif de la crise qu’elle a créé.” Cette narration selon laquelle les pays débiteurs n’ont pas fait leurs devoirs, s’est installée dans l' esprit des Allemands.  Le ministre fédéral des Finances Wolfgang Schäuble, (CDU) est, selon Soros, “le dernier Européen qui reste.” Il est  “un personnage tragique parce qu’il comprend bien ce qu’il faut faire, mais il sait aussi qu’il ne peut pas balayer les obstacles”, dit Soros. ”Il en souffre vraiment.”
 
Lisez l’interview intégrale de George Soros sur le rôle de l’Allemagne dans la crise de l’euro et le plan qu’il propose pour résoudre  le problème de la dette.
Le milliardaire George Soros - REUTERS
SPIEGEL ONLINE: En Allemagne, les gens parlent ouvertement de ce qui était, il y a à peine quelques années impensable: un retrait de la zone euro. Beaucoup d’Allemands croient qu’un retour au mark serait mieux que de le rester dans une union monétaire fragile. Ont-ils raison?

Soros:
 Une rupture de la zone euro serait très coûteuse et préjudiciable, aussi bien financièrement que politiquement. Et les Allemands seraient obligés d’en accepter des pertes plus grosses.Vous devez être conscients du fait qu’ils n’ont pas pratiquement pas perdu d’argent dans la crise de l' euro. Tous les transferts des capitaux ont été faits par des crédits – et c'est seulement si ceux-ci ne sont pas remboursés qu'on pourra parler de pertes réelles.
 
SPIEGEL ONLINE: Les sondages montrent que la plupart des Allemands ne croit pas que les prêts à la Grèce et à d’autres pays seront remboursés un jour. Ils craignent que l’Allemagne doive payer pour le reste de l’Europe.
 
Soros: Cela ne se produira que si l’euro s’effondre. Nous assistons actuellement à une fuite de capitaux massive, qui s’accélère en permanence – et pas seulement de la Grèce mais aussi d’Espagne et d’Italie. Tous ces transferts d’argent à l’étranger se reflètent dans les bilans des banques centrales - et cela conduirait à des exigences énormes des pays créanciers aux pays débiteurs. Je pense que rien que d’ici la fin de cette année, les exigences allemandes vont grimper en flèche au-delà de 1000 milliards d’euros.
 
SPIEGEL ONLINE: En cas de dislocation de la zone euro, ces exigences seraient tout d’un coup sans valeur. N'est-ce donc qu'un bluff, quand la chancelière Angela Merkel flirte avec l’idée d’un retrait allemand de l’union monétaire?

Soros: l’Allemagne pourrait quitter la zone euro. Mais ce serait extrêmement coûteux. Je viens de lire  l’étude faite par le ministère allemand des Finances, publiée par le Spiegel, selon laquelle en cas d’effondrement de la zone euro,  le chômage en Allemagne augmenterait de manière significative et la croissance économique baisseraitdrastiquement. Par conséquent, l’Allemagne va faire toujours le minimum nécessaire pour garder l’euro. Mais  la situation des pays débiteurs ne fera que s’aggraver. Le résultat sera une Europe dans laquelle l’Allemagne sera considérée comme une puissance impériale – comme une puissance qui n’est plus admirée ni imitée par le reste de l’Europe. Au lieu de cela, l’Allemagne sera haïe, d’autres pays lui opposeront unbe résistance, parce qu’ils vont percevoir les Allemands comme oppresseur.s
 
SPIEGEL ONLINE: Pourquoi l’Allemagne devrait être blâmée pour tout? D’autres pays de l’UE se sont dérobés à des réformes structurelles et ont vécu au-dessus de leurs moyens.
 
Soros: Bien sûr, les Etats qui ont une dette élevée aujourd’hui, ne sont ps passés par des réformes structurelles, comme l’Allemagne. Alors maintenant, ils sont à la traîne. Mais le problème c’est que ces inconvénients deviendront plus grands avec la politique punitive actuelle. L’Italie, par exemple, doit dépenser chaque année une somme égale à six pour cent de son activité économique, pour arriver dans une position de départ semblable  à celle de l’Allemagne. C’est parce que le pays doit payer ces intérêts sur sa dette. Avec ce handicap de départ, il est impossible pour l’Italie de rattraper son retard dans la compétitivité.
 
SPIEGEL ONLINE: Encore une fois: pourquoi cela devrait-il être la faute de l’Allemagne ?
 
Soros: C’est la responsabilité commune de tous ceux qui ont adhéré à l’union monétaire, sans comprendre les conséquences de cette étape. Lorsque l’euro a été introduit, les organismes de réglementation ont permis aux banques d’acheter autant des titres d’Etat qu’ils voulaient sans devoir pour cela provionnser de capital propre. Et la Banque centrale européenne (BCE) ne faisait pas la différence parmi les obligations d’État, déposées par les banques pour emprunter de l’argent. Cela rendait les obligations des pays plus faibles  de l’euro  soudainement plus attrayantes.
 
SPIEGEL ONLINE: Et cela a poussé les taux d’intérêt vers le bas ?
 
Soros: Oui. dans des pays comme l’Espagne et l’Irlande, les faibles taux d’intérêt ont conduit à un boom dans le marché immobilier et la consommation. Dans le même temps l’Allemagne luttait avec les effets de la réunification et essayait de devenir plus compétitive. Cela a conduit au développement économique d’un côté et à la dérive de l’autre. L’Europe a été divisée en pays créanciers et débiteurs. Toutes ces conditions ont été créées par les institutions européennes, y compris la BCE, qui a été conçue sur le modèle de la Bundesbank. Les Allemands oublient souvent que l’euro est avant tout une créature franco-allemande. Aucun autre pays n’a donc bénéficié de l’union monétaire, comme l’Allemagne – ni économiquement, ni politiquement. Par conséquent, l’Allemagne porte aussi – dans le sens du mot allemand – la “faute” [Schuld = dette et faute, NdE] pour ce qui s’est passé par l’introduction de l’euro.L’Allemagne est responsable.

Athènes, février 2012-DPA
SPIEGEL ONLINE: Les Allemands ont un souvenir très différent de la naissance de l’euro : ils pensent avoir dû sacrifier leur Mark, pour que les autres pays européens acceptent la réunification de l’Allemagne.
 
Soros: C’est exact. L’intégration européenne a été fortement encouragée par l’Allemagne parce que le pays était toujours prêt à donner un peu plus pour un compromis qui  puisse être accepté par tous. Ce fut également le fait que l’Allemagne avait besoin du soutien pour sa réunification. Cette réflexion a ensuite été connue sous le nom de “vision à long terme” – une vision qui a finalement rendue l’Union européenne possible.
 
SPIEGEL ONLINE: Aurions-nous actuellement besoin d’une vision similaire ?
 
Soros: je veux établir une parallèle entre la situation actuelle de la zone euro et  la situation qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, lorsque le système monétaire de Bretton Woods - un système de règles pour l’économie mondiale - a été créé. Les USA se sont établis comme le pouvoir central de ce système, et le dollar devint la monnaie de réserve du monde. C’était un monde libre dominé par les USA . Mais l’Amérique a gagné cette place parce qu’elle  a soutenu la reconstruction de l’Europe avec le Plan Marshall. Les USA sont devenue une puissance impériale bienveillante, ce qui a rendu un grand service au pays.

SPIEGEL ONLINE: Comment peut-on comparer cela avec la situation en Europe aujourd’hui ?
 
Soros: l’Allemagne est dans une position similaire à celle de l’Amérique, mais elle ne semble pas disposée à s’impliquer dans quelque chose comme l’a fait l’Amérique avec le Plan Marshall. Elle s’oppose à toute sorte de transformation de l’Europe en union de transfert.
 
SPIEGEL ONLINE: Mais le plan Marshall ne constituait qu'une petite partie du produit intérieur brut US– alors que les obligations potentielles pour l’Allemagne, pourraient aspyxier le pays.
 
Soros: Ça n’a pas de sens.  Plus un plan de réduction de la dette est complet et convaincant et moins le risque est grand qu'il échoue. Rappelez-vous comment l’Allemagne a été et est toujours reconnaissante à  l’Amérique, pour le Plan Marshall .L’Italie, par exemple, serait également reconnaissante si l’Allemagne  contribuait à réduire les coûts de financement pour le pays. ce faisant, le gouvernement fédéral pourrait même poser les conditions. L’Italie serait prête à les remplir si elle en tire profit. Il s’agit d’une erreur tragique et historique que l’Allemagne ne reconnaisse pas ces possibilités.
 
SPIEGEL ONLINE: Pourquoi, alors le peuple américain a-t-il à ce moment-là appuyé le Plan Marshall – et pourquoi les Allemands préfèrent-ils maintenant miser sur les mesures d’austérité d’Angela Merkel ?
 
Soros: Les Américains  après la Seconde Guerre mondiale, se sentaient victorieux et généreux. Et ils avaient appris de leurs propres erreurs  après la Première Guerre mondiale. À cette époque, ils avaient imposé de lourdes sanctions à l’Allemagne – et où cela nous a-t-il conduit  ? A la dictature nazie, qui a plongé le monde dans la peur et la terreur. L’Allemagne d’aujourd’hui, certes, ne se sent pas aussi riche que l’Amérique à  l’époque, mais elle est encore très riche.
 
SPIEGEL ONLINE: C’est justement cette prospérité que les Allemands ont peur de perdre.
 
Soros: La position allemande est très imprévisible. Contrairement à ce qui se passe dans le reste de l’Europe, l’économie allemande va bien jusqu’à l’heure actuelle. Mais si la crise de l’euro n’est pas résolue rapidement,  l’Allemagne va bientôt ressentir la récession mondiale.
 
SPIEGEL ONLINE: Il ya quelques semaines, on a averti, qu’il ne restait que trois mois pour reconstruire la zone euro.
 
Soros: Eh bien, maintenant, nous sommes probablement plus proche de trois jours.
 
SPIEGEL ONLINE: Trois jours ?
 
Soros: Les chefs d'Etat et de gouvernements européens doivent prendre le risque de proposer des mesures audacieuses lors du sommet de jeudi et vendredi.
 
SPIEGEL ONLINE: Pensez-vous qu’Angela Merkel soit prête pour les accepter ?
 
Soros: Elle se trouve prise au  piège. Merkel s’est rendue compte que l’euro ne peut pas fonctionner ainsi, mais elle ne peut pas changer le narratif qu’elle a créé. Cette narration  s'est ancrée  dans l'esprit des Allemands – et ils l’ont adoptée.
 
SPIEGEL ONLINE: Le discours est fondé sur l’idée  que les pays en crise, contrairement à l’Allemagne, n’ont pas fait leurs devoirs.
 
Soros: Exactement. Mais dans le même temps la chancelière a reconnu que la gestion de crise ne peut pas continuer de cette manière. Mais elle veut garder absolument l’euro.

SPIEGEL:  Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances, a récemment exposé dans une interview donnée au SPIEGEL ses idées pour une “nouvelle Europe”, refondée sur une union politique beaucoup plus étroite.
 
Soros: Schauble représente l’Allemagne de l’ère de Helmut Kohl. Il est l’un des derniers Européens, et il est une figure tragique, car il comprend ce qui doit être fait, mais sait aussi qu’il ne peut pas balayer les obstacles. Il en souffre vraiment.
 
SPIEGEL ONLINE: Que conseilleriez-vous à Schäuble ?
 
Soros: Le  problème principal est le fardeau de la dette de la zone euro. Tant qu'il n'est pas allégé, les pays les plus faibles n’ont aucune chance d’être compétitifs.
 
SPIEGEL ONLINE: Comment peut-on alléger le fardeau de la dette ?
 
Soros: Je proposerais   de créer une agence de financement européenne qui pourrait faire avec la BCE exactement ce que la BCE ne peut pas faire seule. Elle pourrait constituer un fonds d’amortissement de dettes – ce que le Conseil consultatif allemand a suggéré et comme le SPD et les Verts le demandent. Le fonds pourrait acheter une grande partie des obligations d'Etat espagnoles et italiennes – en contrepartie, ces pays s’engageraient à des réformes structurelles.
 
SPIEGEL ONLINE: Où trouver l’argent pour acheter les obligations d’État ?
 
Soros: Le fonds pourrait à financer les achats par l’émission d’euro-bills, une variante à court terme des euro-bonds, dont tous les pays membres seraient conjointementgarants . Puisque les coûts de financement seraient très faibles pour ces obligations, le Fonds pourrait continuer à donner l’avantage aux pays touchés. Alors l’Italie pourrait emprunter de l’argent frais à peut-être 1% taux d’intérêt . Ce serait un grand soulagement pour les pays comme l’Italie et l’Espagne – et cela égaliserait les conditions de financement en Europe.
 
SPIEGEL ONLINE: Mais une fois que les pays en crise commenceraient à ressentir l'allègement, ils chercheraient probablement à éviter les réformes promises.
 
Soros: Au contraire, les réformes seraient beaucoup plus faciles à se mettre en place. Εn Italie, par exemple, le gouvernement du Premier ministre, Mario Monti, en réalité veut faire  des reformes plus fortes du  marché du travail que ce qu’il peut réaliser actuellement. Si les réformes étaient  récompensées par la perspective de conditions de financement favorables, il serait beaucoup plus facile de lesréaliser.
 
SPIEGEL ONLINE: Mais qu’est-ce qui se passe si, par exemple, le gouvernement change et la nouvelle direction ne se sent plus engagée à respecter l’accord sur la réforme ?

Soros: Alors, vous pouvez tout simplement retirer l’aide financière au pays – et le priver de la possibilité de se financer à un pour cent d’intérêt. Il lui faudrait obtenir de l’argent sur le marché financier, qui à son tour  le punirait pour cela. Aucun pays ne pourrait résilier l'accord  sans avoir à payer un prix élevé.
 
SPIEGEL ONLINE: Mais ainsi on pousserait des grands pays comme l’Italie à la faillite – avec des conséquences imprévisibles pour l’Europe. Ce serait une punition qui ne serait jamais imposée.
 
Soros: On pourrait adapter la peine à l’infraction. Même Une petite augmentation des coûts de financement ramènerait déjà le gouvernement en question à la raison.
 
SPIEGEL ONLINE: Est-ce qu’un tel plan pourrait aider aussi la Grèce ?
 
Soros: Probablement pas. Pour sauver la Grèce, il faudrait une générosité énorme. La situation là-bas est tout simplement trop empoisonnée. Si Angela Merkel était restée dure dans le cas de la Grèce, elle pourrait maintenant convaincre plus facilement le public allemand d’accepter les aides pour d’autres pays. Merkel pourrait établir une distinction entre les bons et les méchants en Europe.
 
SPIEGEL ONLINE: Angela Merkel a souvent dit : “Si l’euro échoue, l’Europe échoue.” Seriez-vous d’accord avec elle , tout au moins sur ce point ?
 
Soros: Oui, parce qu'à long terme, un marché commun ne peut pas fonctionner sans une monnaie commune.

SPIEGEL ONLINE: Supposons que vous soyez encore un investisseur et spéculateur  actif. Souhaiteriez-vous parier contre l’euro?

Soros:
 En tant qu’investisseur, je verrais la situation de manière très pessimiste, en particulier en Europe. Mais parce que je crois dans une société ouverte, je crois aussi que les gens et les dirigeants politiques en Europe finiront par agir raisonnablement.
 
L’interview a été réalisée par Mathias Müller von Blumencron, Stefan Kaiser et Gregor Peter Schmitz

samedi 7 janvier 2012

Démocratie et dette : A-t-on brisé le lien entre les deux ?

L’esclavage de la dette a détruit Rome et nous détruira si nous n'y mettons pas fin
par Michael Hudson, 2/12/2011. Traduit par Dominique Muselet, Le Grand Soir
Le livre V de La Politique d’Aristote décrit l’éternel cycle des oligarchies qui se transforment en aristocraties héréditaires —pour finalement être renversées par des tyrans ou se déchirer entre elles quand certaines familles décident de "mettre la multitude dans leur camp" et de réinstaurer la démocratie dont émerge à nouveau une oligarchie, suivie d’une aristocratie et ainsi de suite tout au long de l’histoire.
 
La dette a été la force motrice de ces évolutions —seules les stratégies changent. La dette clive la richesse en créant une classe de créanciers dont le pouvoir oligarchique est renversé par de nouveaux leaders ("tyrans" dans le vocabulaire d’Aristote) qui obtiennent le soutien populaire en supprimant la dette et en redistribuant les biens ou en gardant les profits que génèrent ces biens pour l’état.
Depuis la Renaissance, cependant, les banques se sont mises à soutenir les démocraties. Non pas par souci de liberté ou d’égalité mais bien plutôt pour sécuriser leurs prêts. Comme l’a expliqué James Steuart en 1767, les emprunts royaux restaient des affaires privées plutôt que des dettes publiques. Pour qu’une dette souveraine devienne la responsabilité d’une pays tout entier, il fallait que des représentants élus puissent faire passer des augmentations d’impôts pour payer les intérêts.
En accordant aux contribuables une voix au gouvernement, les démocraties anglaises et hollandaise ont donné aux créanciers de bien meilleures garanties de remboursement que les rois et les princes dont les dettes s’éteignaient avec eux. Mais à cause des récentes protestations contre la dette, de l’Islande à la Grèce en passant par l’Espagne, les créanciers retirent leur adhésion aux démocraties. Ils exigent l’austérité fiscale et même la privatisation des biens publics.
La finance internationale est devenue le fer de lance d’un nouveau type de guerre. Son objectif est le même que la conquête militaire d’autrefois : s’approprier la terre et les ressources minières, ainsi que les infrastructures communales et les revenus de l’extraction. En réponse les démocraties exigent des référendums pour choisir de payer ou non les créanciers en vendant le domaine public et en augmentant les impôts, ce qui engendrera du chômage, des baisses de salaire et une récession économique. L’alternative étant de réduire le montant de la dette ou même de l’annuler et de remettre en place des règles pour contrôler le secteur financier.
Des gouvernants du Proche-Orient ont effacé leurs ardoises pour maintenir l’équilibre économique
Faire payer un intérêt sur l’argent ou les marchandises livrées en avance de règlement n’avait pas pour but au départ de cliver l’économie. Lorsqu’il a été institué pour la première fois au troisième millénaire avant JC par un accord contractuel entre les temples et les palais sumériens et les marchands et les entrepreneurs qui travaillaient dans la bureaucratie royale, l’intérêt était de 20% (le capital doublait en 5 ans) et représentait une honnête part des profits générés par le commerce de longue distance ou la location de terre ou d’autres biens publics comme des usines, des navires et des maisons à boire.
Quand la pratique a été privatisée au profit des collecteurs royaux de redevances et de loyers, "la royauté divine" protégeait les créditeurs agricoles. Les lois de Hammourabi (vers 1750 avant JC) ont décrété la suppression de leurs dettes en cas d’inondation ou de tornade. Tous les dirigeants de la dynastie babylonienne, en montant sur le trône, annulaient les dettes des paysans afin de leur permettre de repartir à zéro. Le travail gratuit des débiteurs, les hypothèques sur la terre ou la récolte et autres obligations étaient annulés pour "réinstaurer l’ordre" dans une situation idéale d’équilibre "originel". Cette coutume s’est poursuivie avec l’année du Jubilée de la Loi de Moïse comme elle est décrite dans le Lévitique 25.
La logique était claire. Les sociétés anciennes avaient besoin de lever des armées pour défendre leur terre et pour cela il leur fallait libérer les citoyens de l’esclavage. Les lois de Hammourabi empêchaient les conducteurs de chars et autres combattants d’être réduits en esclavage à cause de leur dette et empêchaient les créanciers de prendre les récoltes des tenanciers des terres royales, publiques et communales qui étaient redevables au roi de service sur ses terres et dans son armée.
En Egypte, le pharaon Bakenranef (vers 720-715 avant JC, “Bocchoris” en Grec) a proclamé une amnistie de la dette et aboli l’esclavage des endettés devant la menace d’une invasion militaire de l’Ethiopie. Selon Diodore de Sicile, (I, 79, écrit en 40-30 avant JC), il a établi que si un débiteur contestait sa dette, la dette était annulée si le créancier ne pouvait présenter un contrat écrit. (Il semble que les créanciers aient toujours eu tendance à exagérer le montant des dettes). Le pharaon pensait que "les corps des citoyens devaient appartenir à l’état afin que l’état puisse bénéficier des services que les citoyens lui devaient en temps de paix comme en temps de guerre. Car il se disait qu’il serait absurde qu’un soldat... soit mis en prison par son créancier pour ne pas avoir remboursé un prêt et que l’avidité de personnes privées mette ainsi en danger la sécurité de tous."
Le fait que les principaux créanciers du Proche Orient étaient les rois, les temples et leurs collecteurs facilitait l’annulation des dettes. Il est toujours plus facile d’annuler les dettes qu’on vous doit à vous. Même les empereurs romains ont brûlé des livres d’arriérés d’impôts pour empêcher une crise. Mais il est devenu beaucoup plus difficile d’annuler des dettes dues à des créanciers privés quand la pratique de l’intérêt s’est répandue à l’ouest vers les royaumes de la Méditerranée à partir de 750 avant JC environ. Au lieu de permettre aux familles d’équilibrer les recettes et les dépenses, la dette est devenue le principal facteur des expropriations et du clivage des sociétés en deux camps : l’oligarchie créditrice et les clients endettés. En Judée, le prophète Isaïe (5:8-9) condamne les créanciers qui saisissent les bien hypothéqués et "ajoutent maisons aux maisons et champs au champs au point qu’il ne reste plus d’espace libre et qu’ils se retrouve les seuls habitants du pays".
Le pouvoir des créanciers et la croissance stable n’ont jamais fait bon ménage. La plupart des dettes personnelles de la période classique étaient constituées de petites sommes d’argent prêtées à des individus au seuil de la pauvreté qui avaient du mal à joindre les deux bouts. La saisie de leur terre et de leurs biens —et de leur liberté personnelle— enchaînaient irréversiblement les débiteurs. Au 7ième siècle avant JC, des "tyrans" (leaders populaires) se sont levés pour renverser les aristocraties de Corinthe et d’autres riches cités grecques en obtenant le soutien populaire par l’annulation des dettes. D’une manière moins autoritaire, Solon, a fondé la démocratie athénienne en 594 avant JC en interdisant l’esclavage de la dette.
Mais les oligarchies se sont reformées et ont appelé Rome à la rescousse quand les rois de Sparte, Agis, Cléomène et leur successeur Nabis ont voulu effacer les dettes à la fin du 3ième siècle avant JC. Ils ont été assassinés et leurs supporters chassés. Depuis l’antiquité, ça a été une constante politique de l’histoire que les créanciers s’opposent à la fois à la démocratie populaire et au pouvoir royal qui pouvaient tous les deux empêcher la conquête de la société par la finance —une conquête qui a pour objectif de transformer en dette productrice d’intérêts autant de pans de l’économie qu’il est possible.
Quand les frères Gracchus et leurs adeptes ont essayé de réformer les lois sur le crédit en 133 avant JC, la classe sénatoriale dominante a réagi avec violence et les a fait assassiner, inaugurant de la sorte un siècle de guerre sociale qui s’est terminée avec le sacre de l’empereur Auguste en 29 avant JC.
L’oligarchie créancière romaine gagne la Guerre Sociale, réduit la population en esclavage et c’est le début des années noires
Les choses étaient plus sanglantes à l’étranger. Aristote n’a pas mentionné la construction d’une empire dans son schéma politique, mais la conquête étrangère a toujours été un instrument capital dans la création de dettes et les guerres ont été la cause principale des dettes publiques des temps modernes. Rome a été le plus intraitable créancier de l’Antiquité ; ses collecteurs rançonnaient l’Asie Mineure, sa province la plus prospère. Le droit n’existait plus quand les "chevaliers" qui levaient le tribut arrivaient. Mithridate de Ponts a mené trois révoltes populaires et les populations d’Ephèse et d’autres cités se sont soulevées et ont tué 80 000 Romains en 88 avant JC selon les estimations. L’armée romaine a riposté et Sulla a imposé un tribut de guerre de 20 000 talents en 84 avant JC. En 70 avant JC les amendes pour les intérêts en retard avaient multiplié la somme par six.
Tite Live, Plutarque et Diodore, entre autres historiens célèbres de Rome, ont rejeté la responsabilité de la chute de la République sur l’intransigeance des créanciers qui a provoqué une guerre sociétale de 100 ans (133 à 29 avant JC) marquée par les meurtres politiques. Des leaders populaires ont essayé d’obtenir le soutien populaire en demandant l’annulation de la dette (la conspiration de Catilina en 63-62 avant JC). Ils ont été assassinés. Au 2ième siècle après JC, environ un quart de la population était réduite en esclavage. Au 5ième siècle, l’économie de Rome s’est effondrée car il ne lui restait plus un sou. Pour survivre les gens retournèrent dans les campagnes.

Les créanciers trouvent une raison légale pour soutenir la démocratie
Quand les banquiers se sont remis en selle après le pillage de Byzance par les croisés et ont investi de l’or et de l’argent dans le commerce occidental européen, les chrétiens n’ont pas réussi à empêcher le paiement d’intérêts comme ils l’auraient souhaité à cause de l’entente entre des prêteurs prestigieux (les Templiers et les Hospitaliers ont prêté de l’argent pendant les croisades) et leurs principaux clients — les rois, d’abord pour payer l’Eglise et de plus en plus pour financer les guerres. Mais les dettes royales n’étaient pas honorées quand les rois mouraient. Les Bardi et les Peruzzi ont fait faillite en 1345 quand Edward III a refusé d’honorer ses dettes. Les familles de banquiers ont perdu beaucoup d’argent en prêtant aux Habsbourg et aux Bourbon qui régnaient sur l’Espagne, l’Autriche et la France.

Les choses ont changé quand la démocratie hollandaise a voulu se libérer de l’Espagne des Habsbourg. Le fait que leur parlement pouvait faire des emprunts publics sur le long terme au nom de l’état a permis aux Pays Bas de lever des emprunts pour s’offrir des mercenaires à une époque où l’argent et le crédit étaient le nerf de la guerre. L’accès au crédit "a été l’arme la plus puissante dans leur lutte pour l’indépendance" a écrit Richard Ehrenberg dans Capital et finance à l’époque de la Renaissance (1928). "Celui qui faisait crédit à un prince savait que le remboursement de la dette dépendait de la capacité et du bon vouloir de son débiteur. Il n’en était pas de même avec les cités qui n’avaient pas seulement le pouvoir de décider mais étaient aussi des corporations et des groupes d’individus reliés par un destin commun. Selon la règle généralement acceptée chaque habitant de la cité répondait des dettes de la cité sur sa personne et sur ses biens".
L’avantage financier du gouvernement parlementaire était donc de pouvoir contracter des dettes qui n’étaient pas seulement les obligations personnelles de princes, mais étaient véritablement publiques et contraignantes quelque soit le roi en place. C’est pourquoi les deux premiers pays démocratiques, la Hollande et l’Angleterre après sa révolution de 1688, sont devenus les pa ys marchands les plus actifs pour ensuite devenir des puissances militaires de première importance. Ce qui est ironique, c’est que c’est le besoin de financement de la guerre qui a promu la démocratie en formant une trinité symbiotique, la guerre, le crédit et la démocratie parlementaire, qui s’est perpétuée jusqu"à nos jours.
A l’époque "la situation légale du roi en tant qu’emprunteur n’était pas claire et on ne savait pas encore si ses créanciers pouvaient exercer un recours contre lui en cas de non-paiement." (Charles Wilson, England’s Apprenticeship : 1603-1763 : 1965.) Plus l’Espagne, l’Autriche et la France devenaient despotiques, plus elles avaient du mal à financer leurs opérations militaires. A la fin du 18ième siècle, l’Autriche était un pays "sans crédit et par conséquent sans grande dette", un pays à qui personne ne voulait prêter, qui avait la plus mauvaise armée d’Europe et qui était complètement dépendant des subsides et garanties de prêts anglais au moment des guerres napoléoniennes.

La finance s’adapte à la démocratie, puis s’efforce d’y promouvoir une oligarchie
Au 19ième siècle, alors que les réformes démocratiques réduisaient le pouvoir de l’aristocratie terrienne au parlement, les banquiers ont adroitement développé des relations symbiotiques avec presque toutes les formes de gouvernement. En France, les adeptes de Saint-Simon réclamaient des banques mutualistes qui accordent du crédit en échange d’une répartition équitable des profits. L’état germanique a fait alliance avec la grande finance et l’industrie lourde. Marx a écrit avec optimisme que le socialisme rendrait la finance productive au lieu de parasitaire. Aux Etats-Unis, la régulation des services publics était assortie de profits garantis. En Chine, Sun-Yat-Sen a écrit en 1922 : "J’ai l’intention de regrouper toutes les industries nationales chinoises en un Grand Trust appartenant au peuple chinois qui sera financé par les capitaux internationaux pour un profit mutuel."

Pendant la première guerre mondiale les Etats-Unis ont remplacé l’Angleterre comme principal pays créancier et à la fin de la guerre ils avaient accaparé 80% de l’or monétaire mondial. Leurs diplomates ont modelé le FMI et la Banque Mondiale de façon à ce que leurs crédits engendrent la dépendance financière aux Etats-Unis principalement. Les prêts accordés pour financer le commerce et le règlement des déficits étaient soumis a des "conditions" qui mettaient la direction de l’économie entre les mains d’une oligarchie aux ordres et de dictateurs militaires. La réaction démocratique aux plans d’austérité nécessaires au service de la dette s’est réduite à des "soulèvements contre le FMI" jusqu’à ce que l’Argentine refuse d’honorer sa dette étrangère.
Une austérité au service de la dette similaire est aujourd’hui imposée à l’Europe par la Banque Centrale Européenne (BCE) e la bureaucratie européenne. Des gouvernements d’obédience sociale démocrate ont été mis en demeure de sauver les banques au lieu de promouvoir la croissance économique et l’emploi. Les pertes dues aux prêts bancaires toxiques et à la spéculation sont imputés aux budgets des états grevant les dépenses publiques et obligeant même à vendre des infrastructures. En réponse les contribuables, écrasés par le poids de la dette, sont sortis dans les rues ; les manifestations ont commencé en Islande et en Lettonie en janvier 2009 et se sont amplifiées en Grèce et en Espagne à l’automne pour protester contre le refus de leurs gouvernement de faire des référendums au sujet de ces aides funestes en bonds étrangers. 

La planification passe des représentants du peuple aux banquiers

Toutes les économies sont planifiées. Ce sont traditionnellement les gouvernements qui sont chargés de cette planification. Renoncer à cette prérogative au nom du " libre marché " revient à la céder aux banques. De plus la planification de la création et de la répartition du crédit est encore plus centralisée que lorsque les officiels élus en avaient la responsabilité. Et pour combler le tout, le cadre temporel financier est le court terme, une course en avant qui se termine quand nous n’avons plus rien. En recherchant leur seul profit, les banques tendent à détruire l’économie. Les surplus sont finalement absorbés par les intérêts et autres frais financiers, et ils ne reste rien pour de nouveaux investissements ou pour les dépenses sociales de première nécessité.
C’est pourquoi donner le contrôle de la politique d’une pays à une classe de créanciers a rarement engendré la croissance économique et la hausse du niveau de vie. La tendance des dettes à grossir plus vite que la capacité des peuples à les rembourser est une constante de toute l’histoire connue. Les dettes croissent exponentiellement, absorbant les surplus et réduisant une grande partie de la population en esclavage de la dette pour ainsi dire. Le cri du peuple de l’Antiquité pour annuler la dette avait la même fonction que les ordonnances royales du Proche Orient de l’âge de bronze : annuler l’excès de dettes pour retrouver l’équilibre économique.
A une époque plus récente, les démocraties incitaient un état fort à taxer les revenus et les biens des rentiers et à effacer une partie de la dette quand cela devenait nécessaire. Cela est plus facile à faire quand c’est l’état lui-même qui crée la monnaie et le crédit. Quand les banques ont la possibilité de faire leurs propres règles et peuvent mettre leur veto à ceux qui veulent leur imposer des limites, l’économie est pervertie et incite les créanciers à se livrer aux paris spéculatifs et aux fraudes cyniques qui ont marqué la dernière décennie. La chute de l’Empire Romain montre ce qui arrive quand les exigences des créanciers ne sont pas contrecarrées. En effet, la seule alternative à la planification et la régulation étatique du secteur financier est l’esclavage de la dette.

La finance contre le gouvernement ; oligarchie contre démocratie
La démocratie implique de subordonner la dynamique financière à l’équilibre économique et à la croissance — et de taxer les revenus des rentiers ou de garder les monopoles essentiels dans le domaine public. Détaxer ou privatiser les revenus de la propriété c’est les "libérer" pour les confier aux banques pour qu’ils soient capitalisés en prêts plus importants. Financée par l’augmentation de la dette, l’inflation des prix des biens augmente la richesse des rentiers tout en endettant l’économie globale. L’économie se contracte et la valeur des biens devient inférieure au montant des emprunts contractés.
Le secteur financier a assez de pouvoir pour profiter de telles situations d’urgence pour convaincre les gouvernements que l’économie va s’effondrer s’ils ne "sauvent pas les banques". En pratique cela leur permet de renforcer leur contrôle de la politique pour cliver encore plus l’économie. Le modèle typique est ce qui est arrivé dans la Rome ancienne en passant de la démocratie à l’oligarchie. En fait, en donnant la priorité aux banquiers et en permettant à l’Europe, à la BCE et au FMI prendre la direction des économies, on prend le risque de déposséder les pays de leur pouvoir de frapper ou d’imprimer de la monnaie et de lever les impôts.
Le conflit qui en résulte est celui des intérêts financiers contre l’indépendance nationale. L’idée que la banque centrale indépendante est le "fleuron de la démocratie" est un euphémisme qui permet de confier la décision politique la plus importante —celle de créer la monnaie et le crédit— au secteur financier. Au lieu de laisser le choix politique à des référendums populaires, le sauvetage des banques organisé par l’UE et la BCE représente aujourd’hui la meilleure manière d’augmenter la dette nationale. Les dettes des banques privées ont été intégrés aux bilans des gouvernements irlandais et grecs et les contribuables en sont redevables. C’est la même chose pour les 13000 milliards de dollars qui ont été ajouté en Amérique aux bilans du gouvernement depuis septembre 2008 (dont 5300 milliards de dollars de mauvaises hypothèques de Fannie Mae et Freddie Mac portés au bilan de l’état et 2000 milliards de dollars de produits toxiques "recyclés" par la Réserve Fédérale).
Tout cela est fait sur ordre des représentants de la finance qu’on appelle par euphémisme des technocrates. Ils sont mis en place par des lobbys de créanciers pour évaluer la quantité de chômage et de récession qu’il faut pour extraire le surplus d’argent nécessaire pour rembourser aux créanciers des dettes qui sont maintenant intégrées aux bilans des pays. Mais cela va à l’encontre du but recherché car la contraction de l’économie —la déflation due à la dette— rend la dette encore plus impossible à rembourser.
Ni les banques, ni les autorités publiques (ni les universitaires de la pensée dominante d’ailleurs) n’ont évalué la capacité concrète de l’économie à rembourser —je veux dire à rembourser sans contracter l’économie. Grâce à leurs médias et à leurs think tanks, ils ont convaincu les populations que la manière de devenir riche rapidement est d’emprunter de l’argent pour acheter des maisons, des actions et des obligations qui montent —grâce à l’inflation due au crédit bancaire— et d’inverser le système d’imposition progressive de la richesse du siècle dernier.
Pour le dire clairement, ce sont des pratiques économiques malsaines. Le but est de détruire les équilibres et les réglementations étatiques pour transférer le pouvoir de décision économique à la haute finance sous prétexte que c’est plus efficace que les réglementations publiques. On accuse la planification et la taxation gouvernementales de "mener à l’esclavage" comme si le "libre marché", contrôlé par des banquiers qui ont tout loisir de prendre des risques insensés, n’était pas au service des intérêts spécifiques de l’oligarchie et non de la démocratie. On ordonne aux gouvernements de rembourser des emprunts contractés non pas pour défendre des pays en temps de guerre comme au temps passé mais au profit des couches les plus riches de la population en faisant payer leurs pertes par les contribuables.
Le refus de prendre les opinions publiques en considération laisse les dettes nationales sans solide garantie politique ni même légale. En face d’un forte opposition populaire, des dettes imposées par décret, par des gouvernements ou par des agences financières étrangères peuvent se révéler aussi fragiles que celles des Habsbourg et autres despotes des temps passés. N’ayant pas été validées par le peuple, elles peuvent devenir caduques en même temps que le régime que les a contractées. De nouveaux gouvernements peuvent agir de manière démocratique et obliger le secteur bancaire et financier à servir l’économie au lieu du contraire.
Ils pourraient au moins essayer de les payer en réinstaurant une imposition progressive sur le patrimoine et les revenus, faisant ainsi passer le fardeau fiscal sur la richesse et les biens des rentiers. La re-réglementation bancaire et la remise en place de banques publiques de services et de crédit renouerait avec le programme social démocratique qui semblait avoir un bel avenir au siècle dernier.
L’Islande et l’Argentine en sont les exemples les plus récents mais on peut aussi se rappeler le moratoire sur les dettes de guerre des Alliés et les réparations germaniques en 1931. Un principe mathématique et politique de base est à l’oeuvre : Les dettes qui ne peuvent pas être payées ne le seront pas.
 
  • Michael Hudson, ancien économiste de Wall Street, est professeur à l’Université de Missouri, Kansas City (UMKC). Il a écrit de nombreux livres dont Super Imperialism : The Economic Strategy of American Empire (new ed., Pluto Press, 2002) et Trade, Development and Foreign Debt : A History of Theories of Polarization v. Convergence in the World Economy. Conseiller des gouvernements islandais, letton et chinois en matière de législation financière et fiscale, il fait partie du groupe d'experts économiques et financiers du mouvement Occupy. 

lundi 12 décembre 2011

État de la dette, éthique de la faute-Interview de Christian Marazzi

par Ida Dominijanni, il manifesto, 3/12/2011. Traduit par  Francesca Martinez Tagliavia, Edité par  Fausto Giudice 
La mission impossible du sauvetage de l’euro, la dégringolade de la déseuropéisation, le cataclysme géopolitique qui peut en dériver. Mais, avec l’austérité, on ne sort pas de la crise, on ne produit que de la récession et de la dépression. Interview de Christian Marazzi sur la pénitence après la grande bouffe néolibérale, et sur l’antidote du commun.

Économiste, professeur à l’École universitaire professionnelle de la Suisse Italienne et, précédemment, à Padoue, New York et Genève, militant et intellectuel de référence des mouvements de la gauche radicale, Christian Marazzi est l’un des analystes plus lucides de la crise économico-financière actuelle. En 2009, il fut l’un des premiers à en diagnostiquer le caractère historique et l’impact global ; et lorsque la crise faisait des ravages aux USA, il avait déjà prévu que l’Eurozone y serait inévitablement entraînée. Analyste subtil de la financiarisation comme mode opératoire du biocapitalisme postfordiste, Marazzi ne croit pas en la possibilité de sortir de la crise ou d’en contenir les contradictions à travers des politiques de rigueur. Nous allons partir du sauvetage de l’euro pour raisonner sur ce qui nous attend.
Le cours de la crise a donné raison à tes analyses. Au bout de deux ans, l’épicentre s’est déplacé des Etats-Unis vers l’Europe, et au bout de quelques semaines, nous sommes passés du risque de défaut de paiement de certains pays, y compris l’Italie, au risque d’écroulement de l’Eurozone tout entière ; ce qui équivaut à l’effondrement de l’Union dans les termes où elle a été (mal) réalisée jusqu’à présent. À ton avis, comment la situation peut-elle évoluer ?
Les informations quotidiennes fournissent des indices éloquents. En Europe, l’aversion envers l’Allemagne et la rigidité d’Angela Merkel augmente, car celle-ci ne montre aucune intention de céder aux deux propositions désormais considérées indispensables par tous pour éviter le cataclysme de l’Euroland : la monétisation des dettes souveraines de la part de la BCE, et l’émission d’euro-obligations pour réduire le poids des taux d’intérêt sur les bons du trésor des pays les plus exposés à la spéculation des marchés financiers.
Considères-tu toi aussi ces mesures comme indispensables ?
Ce sont deux mesures partageables, mais elles sont malheureusement au-delà du temps limite : au cours des deux dernières semaines, la crise a enduré une accélération telle qu’elles sont devenues inapplicables. La transformation de la BCE en une vraie banque centrale comme la Federal Reserve – qui puisse fonctionner comme prêteur de dernière instance pour acheter les bons du trésor des pays membres endettés, en arrachant aux marchés le pouvoir de décider comment et quand intervenir – est une idée juste, mais désormais irréalisable face à la fuite actuelle de capitaux de l’Eurozone ; comme le montre le cours de la dernière enchère de bons du Trésor allemand et les 1500 tonnes d’or qui, semble-t-il, sont entrées en Suisse dernièrement. À ce point, la monétisation des dettes de la part de la BCE n’obtiendrait d’autre résultat que celui d’alimenter cette fuite et d’accélérer la déroute de l’euro : ce n’est pas un hasard si même Draghi s’est opposé - du moins jusqu’à présent - à cette solution. De même pour l’institution des euro-obligations - des obligations émises et garanties par l’ensemble des pays membres pour « mutualiser » ou socialiser les différentes dettes souveraines : voici encore une mesure raisonnable qui n’a pourtant aucune possibilité d’être appliquée, car les pays forts comme la France, les Pays-Bas, la Finlande, l’Autriche et l’Allemagne subiraient une augmentation de leurs taux d’intérêt en une période où les entreprises sont déjà soumises à des augmentations prohibitives du coût de l’argent, du fait de la raréfaction des liquidités en circulation. De toute manière, même si au sommet de Bruxelles de jeudi, on réussissait à trouver un accord partiel, les régimes d’austérité imposés aux pays endettés seraient tels qu’ils rendraient vain tout sauvetage de l’euro. Ce n’est qu’une question de temps.
Tu vois donc un effondrement à l’horizon ?
Le fait est que la crise de la monnaie unique construite selon les préceptes monétaristes et néolibéraux est arrivée à sa phase terminale. Et il me paraît tout à fait vraisemblable que la rigidité de Merkel ne soit qu’une stratégie pour rendre inévitable la sortie de l’Allemagne de l’euro et le retour au mark. La date circule déjà – entre Noël et l’Épiphanie – alors que nous serons tous pris par d’autres occupations ; comme l’inconvertibilité du dollar, qui fut décidée le 15 août. Ici en Suisse, circulent déjà des légendes métropolitaines au sujet de deux imprimeries qui seraient en train de produire des marks.
S’il en était vraiment ainsi, à quel genre de scénario pourrait-on s’attendre ?
On assisterait à la naissance d’une zone monétaire forte, comprenant l’Allemagne, les Pays-Bas, la Finlande, l’Autriche, avec le franc Suisse et la couronne Suédoise accrochés. L’euro - fortement dévalué et avec un effet inflationniste conséquent - resterait la monnaie des pays faibles qui, en échange, auraient la possibilité de réduire leur dette. La France est l’inconnue de cette hypothèse. Pour les pays les plus malmenés par les marchés, sur le plan économique, ce ne serait pas un cataclysme. Mais le vrai cataclysme serait géopolitique. De fait, cette déchirure monétaire donnerait le la à un processus de déseuropéisation, avec un axe entre Allemagne, Chine, Russie et Brésil, et un autre axe entre France et USA. Ce n’est pas un scénario de science-fiction, les grandes agences financières internationales sont déjà en train d’y travailler. Cependant, ce que personne ne dit c’est qu’il pourrait s’agir du début d’une nouvelle guerre froide, avec la Chine, la Russie et la Turquie coordonnées pour faire écran à l’Iran contre la menace Israélienne. C’est inquiétant qu’on ne parle pas de cela : le risque Iran est explosif. Et il est tout aussi inquiétant que l’on ne parle désormais que de la crise européenne, alors que pendant ce temps, aux USA la crise des subprimes continue, il y a désormais 46 millions de pauvres, le chômage est à 15%, Obama n’arrive pas à s’en sortir et ne peut compter que sur le caractère querelleur des Républicains pour sa réélection.

Existe-t-il des différences, et si oui lesquelles, entre l’évolution de la crise aux USA et en Europe ?
Sur le plan économique, aucune : l’Europe des dettes souveraines est l’équivalent du marché US des subprimes, sauf qu’au lieu de simples individus endettés, on a des États endettés. Mais une différence existe, qui est tout au désavantage de l’Europe, et elle est politique, institutionnelle et constitutionnelle : en Europe il n’y a pas de Constitution, et il n’y a pas de banque centrale. Il n’y a que la BCE, qui délègue la monétisation des dettes aux marchés, qui émettent des liquidités à la demande des mêmes banques qui ont contribué à créer la dette publique et qui aujourd’hui spéculent sur son cours.

Dans ce tableau macrorégional et global, quel rôle et quel sens prennent les politiques nationales de rigueur ? En Italie, beaucoup d’attentes se sont créées au sujet du passage de gouvernement de Berlusconi à Monti et de son équipe de "techniciens", comme s’il pouvait récupérer non seulement une crédibilité, mais aussi un pouvoir effectif d’intervention sur les dynamiques des marchés. Mais quelle efficacité les "sacrifices" peuvent-ils avoir face à la crise de la dette souveraine et aux spéculations qui y sont liées ?
Ce n’est pas ainsi que l’on sort de la crise, et en effet nous n’en sortirons pas : l’horizon des prochaines années est la récession. Les politiques d’austérité ont un effet déflationniste de compression de la demande interne, qui ne peut être suppléé par les exportations. Mais les politiques d’austérité sont les seules politiques envisagées par la doctrine néolibérale, qui en Europe – et dans tout l’ Occident - est encore aujourd’hui hégémonique et a du mal à mourir. Ces politiques persisteront donc à l’enseigne de l’urgence, ou - pour utiliser le terme de Naomi Klein, de la shock economy - car elles consentent de faire ce qui ne pourrait pas se faire dans une situation normale : compression des salaires, réduction de l’emploi public, affaiblissement des syndicats ; la fameuse boucherie sociale. C’est la logique de la gouvernance de la crise : une régulation technique et technocratique des rapports sociaux dans l’état d’urgence. Le vice-Premier ministre Chinois l’a bien dit lors d’une interview au Financial Times : ce qui nous attend, c’est un nouveau Moyen-âge financier et social.
Avec quelles caractéristiques politiques et anthropologico-politiques ? Tu ne parles jamais seulement d’économie…
Certains processus sont désormais évidents. Le premier est la précarisation de la Constitution. Le deuxième - tu l’as écrit toi-même au sujet du “passage Monti” - est l’anéantissement de l’autonomie du politique sous l’état d’exception. Le troisième est le passage du Welfare State (État-providence) au Debtfare State (État d’endettement) : un État dans lequel le social se représente, et se fait représenter, sous la forme de la dette ; où il se discipline, et se fait discipliner, sous le signe de la dette. Plus encore, un État dans lequel le social se discipline et se fait discipliner sous la forme de la dette et de la faute, selon la double signification du mot allemand Schuld : thème nietzschéen qui revient aujourd’hui au centre du beau livre de Maurizio Lazzarato, La fabrique de l'homme endetté [Essai sur la condition néolibérale, Éditions Amsterdam 2011, NdT] La dette comme dispositif anthropologique d’autodisciplination de l’homme néolibéral.
Cela est très clair dans ce qui est en train de se passer en Italie, où, en un instant nous sommes passés de l’éthique de la jouissance des deux décennies berlusconiennes à l’éthique pénitentielle du gouvernement Monti. Mais combien de temps penses-tu que ce dispositif puisse tenir ? Le sujet néolibéral décrit par Foucault, l’entrepreneur de soi-même qui se nourrissait de consommation en s’endettant, peut-il aujourd’hui se nourrir des dettes qu’il a accumulées ? S’agit-il du développement ou d’une crise de l’éthique néolibérale ?
Pour l’instant, j’y vois un accomplissement : le néolibéralisme se réalise dans son essence de fabrique de l’homme endetté. L’entrepreneur de soi-même produit sa dette, qui le discipline maintenant à travers un dispositif de culpabilisation. Par ailleurs, il y a ici accomplissement, ou dévoilement, de l’essence de l’argent : l’argent est dette, la financiarisation du capital nous a tous transformés en sujets débiteurs, et la valeur est produite en négatif, par une machine dépressive.
Il y a pourtant ceux qui s’indignent, ceux qui ne se soumettent pas, ceux qui se rebellent. Heureusement. Que penses-tu des Indignés et d’OWS (Occupy Wall Street)?
Pour rester dans le sillage de Foucault, des Indignés il aurait dit qu’il s’agit-là d’un mouvement parrhésiastique : un mouvement de personnes qui disent la vérité. Dénoncer l’hypocrisie des marchés, dévoiler le fait que les dettes sont toutes “odieuses”, illégitimes, le fruit de la rente et de l’expropriation, et déclarer que cette crise ce sont les banques qui l’ont produite et que nous ne pouvons pas la payer, cela signifie affirmer la vérité du point de vue du peuple, contre celle des marchés. Et puis, le mouvement de Madrid a fonctionné comme un espace de démocratie absolue, comme une grande assemblée constituante du commun, basé sur l’être ensemble dans l’espace public : une sorte de renversement de l’éthique de la peur hobbesienne, dans laquelle l’empreinte féminine de la pratique des relations, et d’une économie du soin qui va vers une écologie politique, me paraît visible. La croissance du mouvement à l’échelle européenne est le seul antidote au processus de déseuropéisation dont nous parlions au début. Mais l’impulsion constituante doit aussi se donner des formes d’autodétermination locale concrète. Pour interrompre le dispositif cardinal du postfordisme, l’exploitation des savoirs, des connaissances et des relations, il n’y a pas d’autre moyen que de le renverser en production du commun, d’autant plus maintenant que les politiques d’austérité comporteront l’ultérieure privatisation, vente et liquidation des biens communs, de l’eau jusqu’au patrimoine culturel ; mais produire le commun signifie s’organiser au niveau local, se coordonner dans les quartiers pour la gestion de l’eau, de l’électricité, des moyens de transport, des banques mêmes.

Loretta Napoleoni, que tu rencontres aujourd’hui à la Librairie des Femmes de Milan, soutenait - dans un livre publié il y a deux ans - que la fonction sociale des banques ne survit désormais que dans la finance islamique, et que c’est là que nous devrions la redécouvrir : la finance islamique ne spécule pas.
C’est vrai, dans le sens où nous devons réintroduire la solidarité au juste niveau, à la hauteur des contradictions produites par la crise. Et la re-socialisation de la dette et de la fonction originaire des banques est une voie pour plier à notre faveur la financiarisation du capital, en luttant sur son terrain.

Mais est-il possible d’interrompre ou d’inverser la financiarisation ? Tu nous a très bien expliqué à quel point l’économie financière n’est plus dissociable de l’économie réelle, car elle se base sur mise en jeu active des comportements et des formes de vie des gens communs : le consommateur qui utilise sa carte de crédit pour faire ses courses, le salarié aux prises avec les fonds de pension, les classes moyennes étouffées par les prêts immobiliers, les pauvres qui s’endettent en ayant comme seule garantie leur "vie nue". S’il en est ainsi, est-il possible de définanciariser le système, au moins en partie, ou s’agit-il seulement de l’amender en limitant les abus des banques ? Et si la production et la consommation sont tant intriquées dans  la dette, est-il possible d’éviter une issue récessive et dépressive de la crise ?
La définanciarisation, le capitalisme lui-même est en train de la mettre au point sous la forme récessive de la réduction de la dette dont nous avons parlé plus haut ; elle déprime la demande et la consommations et - à travers la discipline de la faute - elle déprime les existences. Nous devons travailler en sens inverse, à reconvertir la rente privée en rente sociale : pour la socialisation de la dette, pour la relance - par cette voie - de la demande et de la consommation de biens socialement utiles, pour la réappropriation de l’espace public, pour la reconstruction de la socialité et du bonheur collectif. Voici le commun, et il n’y a pas d’autre moyen de sortir de la spirale masochiste de la financiarisation. Quelques-uns des mots d’ordre des luttes de ces dernières années, du revenu minimum garanti à la Taxe Tobin, vont déjà dans cette direction.
Et que penses-tu  du mot d’ordre du droit à l’insolvabilité ? Dans les mouvements, il est présenté comme un droit de résistance à la financiarisation de la vie, mais beaucoup d’économistes considèrent que c’est une pure démagogie ; d’autres, au contraire, y voient la possibilité de rétablir la souveraineté nationale effacée par la technocratie européenne.
Je pense que revendiquer ce droit est juste si cela devient une pratique subjective et contextuelle, qui n’est pas déléguée aux États. Je te donne un exemple : aux USA, cela fait longtemps qu’une bulle des bourses d’étude est en train de mûrir, qui équivaut plus ou moins à la moitié du volume des prêts subprimes : dans ce cas, le droit à l’insolvabilité doit absolument être exercé par les étudiants et leurs familles, afin de distinguer la dette illégitime de la dette légitime. Mais je ne le confierais pas aux États, ni à leur velléité de retrouver par ce biais la souveraineté nationale perdue.