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vendredi 24 avril 2015

Dénonçons le crime contre l’humanité commis contre les migrants

par Claude Calame, Le Monde, 8/4/2015
English  Exposing the crimes against humanity committed against migrants 
Plus de 3 400 migrants morts en Méditerranée en 2014, 300 dans la seule deuxième semaine de février 2015, tel est le dramatique bilan de la politique de fermeture des frontières menée par l’Union européenne (UE), de Ceuta et Melilla en face de Gibraltar, au fleuve Evros, en Grèce du Nord. La France n’échappe pas à cette politique d’érection de murs opposés à migrantes et migrants. Non pas en Méditerranée, mais à Calais.
http://tlaxcala-int.org/upload/gal_10041.jpg
Khalid Albaih, Soudan
Un récent rapport d’Human Rights Watch (HRW) vient de dénoncer les conditions de survie imposées aux quelque 3 000 migrants qui, à Calais et dans le Calaisis, attendent soit une opportunité de passer clandestinement en Angleterre, soit l’incertain résultat d’une demande d’asile déposée en France : au dénuement total dans une situation d’extrême précarité s’ajoutent répression et exactions policières, entre passages à tabac et attaques au gaz lacrymogène.

mercredi 22 avril 2015

Le massacre des migrants et les responsabilités de l'Europe


par Annamaria Rivera, Micromega, 21/04/2015.Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala 
Au moins 1 800 morts depuis le début de l'année. Victimes du néocolonialisme occidental, de sa politique de pillage, de guerre, d'ingérence "humanitaire", de déstabilisation, qui trouve souvent des complices dans les élites locales. Victimes aussi des politiques prohibitionnistes, donc migranticides, d'une Union européenne qui a jeté aux orties jusqu'aux plus élémentaires des droits de l'homme - le droit à la vie et à l'asile – qui fondent aussi son ordonnance. Une Union qui, comme l'écrit Barbara Spinelli, avec ses 28 États et ses eurodéputés, mais aussi avec le Haut-commissariat des Nations Unies aux réfugiés, est de fait coupable "de crimes de guerre et d'extermination  en temps de paix".
Face au pire massacre dans l'histoire des exodes en Méditerranée - immédiatement suivi d'un autre naufrage mortel, cette fois près de l'île de Rhodes - la misère morale et politique des institutions et des dirigeants politiques, européens et italiens, s'affiche de manière éclatante.
http://tlaxcala-int.org/upload/gal_10028.jpg

vendredi 18 octobre 2013

Lesbos/Grèce, la nouvelle “cage” pour migrants

par Migreurop, 17/10/2013
Migreurop, le Réseau Euro Meditérannéen pour les Droits de l’Homme (REMDH), Welcome 2 Europe, Jeunes sans Frontières (Jugendliche ohne Grenzen – JOG) et leurs amis afghans et membres, qui ont été détenus dans l’enfer de Pagani en 2009 et de retour à Lesbos ces derniers jours ont écrit ensemble un communiqué de presse sur l’ile de Lesvos et le centre nouvellement ouvert sur l’ile.
Les récentes tragédies à Lampedusa ont mis en lumière, une fois de plus, l’indifférence dominante de l’Union européenne face au sort des migrants. Aux portes de l’Europe, en Italie comme dans les îles grecques, les migrants sont sujets à des contrôles arbitraires aux frontières, et à des mesures sécuritaires qui mettent leurs vies en danger.
Ces derniers jours, plus de 80 migrants ont réussi à gagner l’île de Lesbos, malgré les nombreux refoulements qui ont lieu en Mer Egée. Ces femmes, ces enfants et ces hommes, qui fuient des pays dévastés, des régimes dictatoriaux ou d’insupportables conditions socio-économiques, sont victimes de violences et de l’indifférence des autorités grecques et européennes. En l’absence d’une réglementation claire, la police et les garde-côtes laissent les survivants de ces dangereuses traversées dans des limbes juridiques, sans aucune forme de protection, de soins et d’information.
Les migrants qui arrivent sur l’île de Lesbos doivent s’enregistrer afin de pouvoir ensuite quitter l’île. Néanmoins, l’enregistrement ne se déroule généralement qu’après leur arrestation et leur détention dans un nouvel établissement près du village de Moria. Ouvert le 25 septembre 2013, ce centre de détention, décrit officiellement comme un “centre de premier accueil”, est de facto un centre fermé, entouré de barrières et de fil barbelé. Il devrait par la suite également comprendre 600 places pour l’enfermement sur de plus longues périodes. La police locale, assistée par l’agence européenne Frontex, est responsable de l’identification des migrants, mais aussi des recherches d’informations sur les routes migratoires empruntées. Ces procédures ne signifient pas pour autant que les migrants accèdent à une protection, elles constituent en revanche des stratégies de contrôle, de surveillance et de dissuasion supplémentaires. Demander l’asile est actuellement impossible.
En 2009, des habitants de Lesbos, des migrants et des réseaux de militants internationaux ont réussi à faire fermer le vieux centre de détention de l’île, situé dans la zone industrielle de Pagani. Pagani est devenu le symbole des conditions inhumaines de détention, un Guantanamo dans la mer Egée. Trois ans plus tard, les militants locaux ont ouvert “Pikpa”, un village de solidarité auto-organisé où des centaines de réfugiés ont été accueillis. Cette expérience d’hospitalité réelle montre que l’enfermement n’est pas nécessaire.
http://w2eu.net/files/2010/09/dsc00932.jpg
Les personnes qui ont perdu la vie en mer Égée, comme ailleurs en mer Méditerranée, et celles qui sont détenues dans de véritables ”cages”, nous rappellent la violence du régime européen des frontières. Ces pratiques ne peuvent pourtant pas empêcher les personnes de se déplacer ; elles ne font que créer des trajectoires migratoires plus dangereuses.
Nous ne tolérons pas cette situation. L’exemple du centre d’accueil auto-organisé de Pipka à Lesbos, l’hospitalité de la population locale aux arrivants, prouve qu’il existe des alternatives à la militarisation du contrôle des frontières, aux refoulements et aux centres de détention. Cette alternative est basée sur la solidarité.
Ensemble, nous n’acceptons pas la détention de personnes en recherche de protection et de sécurité. Nous voulons les accueillir en Europe. Leur liberté de mouvement nous concerne tous. Nous n’accepterons jamais d’autres Pagani.
Source :

mardi 15 octobre 2013

Superstiti e bare : il tradimento dell'Europa/Des survivants et des cercueils : la trahison de l'Europe

Enrico Montalbano, 14/10/2013
Cronaca di una giornata di sbarchi a Porto Empedocle: 13/10/2013
L'arrivo di due navi militari, durante l'arco di tutta la giornata, che hanno trasportato vivi e morti: i superstiti e le prime 100 bare del naufragio di Lampedusa del 3 ottobre 2013.
Nessuna parola può restituire certi drammi. Le immagini di questo video sono il resoconto di un film già visto in passato, le cui scene hanno come protagonisti sempre gli stessi attori. Il tempo è scandito dal ritmo delle stesse operazioni di routine, che sono ormai il simbolo di una sconfitta storica di quella che qualcuno definisce, ancora una volta, civiltà.

Chronique d'une journée de débarquements à Porto Empedocle*, 13 octobre 2013
L'arrivée de deux bateaux militaires, dans la journée du 13 octobre, qui ont transporté des vivants et des morts : les survivants et les cent premiers cercueils de victimes du naufrage de Lampedusa du 3 octobre 2013. Certains drames ne peuvent être restitués par des mots. Les images de cette vidéo sont le concentré d'un film déjà vu dans le passé, dont les scènes ont toujours les mêmes protagonistes. Le temps est rythmé par les mêmes opérations de routine, devenues désormais le symbole d'une défaite historique de ce que certains continuent à appeler une civilisation;

*Port d'Agrigente, au centre-ouest de la Sicile

vendredi 30 mars 2012

Tunis, 30 mars 2012: sit-in des familles de disparus en mer devant l'ambassade d'Italie

Des familles de jeunes Tunisiens disparus en mer entre la Tunisie et l'Italie en mars 2011, accompagnées de nombreux amis tunisiens et italiens, se sont rassemblées ce matin 30 mars devant l'ambassade d'Italie à Tunis pour crier la question qu'elles posent depuis un an :"Où sont nos enfants?" Après plusieurs heures d'attente, une délégation a été reçue par une secrétaire administrative qui a prétendu que l'ambassadeur italien était absent de Tunis. Parallèlement, une manifestation avait lieu devant l'ambassade tunisienne à Rome(ascoltate qui).

Regardez les vidéos ici
 
 "Ouïn ouledna ?": Où sont nos enfants ?
 "D'une rive à l'autre : des vies qui comptent"
 "La Terre est à tout le monde"


"Nous voulons nos enfants, SVP" 

Une longue attente sans résultat

jeudi 24 février 2011

Libye : L'aveuglement de l'Europe a été criminel

par Delphine Perrin, Libération, 23/2/2011
Delphine Perrin est juriste et chercheure associée à l’IREMAM (Institut de Recherches et d’Études sur le Monde Arabe et Musulman). Elle est membre du réseau d’experts du CARIM (Consortium euro-méditerranéen pour la Recherche Appliquée sur les Migrations Internationales), basé à l’Institut universitaire européen de Florence, et du réseau international Ramsès II. Domaine de recherche : la cadre juridique des migrations et de la citoyenneté au Maghreb, au Machrek et en Europe. Bibliographie

Les pays occidentaux, l’Europe en tête, semblent découvrir la barbarie du régime de Kadhafi. Les marques d’«indignation» se succèdent dans les ministères face à une répression «parfaitement inacceptable», les exhortations à «la fin immédiate» des violences se multiplient.
Seul l’appel euphémique de Katherine Ashton à «la retenue» de tous les Libyens nous rappelle l’aveuglement criminel de la politique entreprise par l’Europe avec son voisin libyen depuis 2003. Cette année-là, l’Italie et la Libye concluaient le premier d’une série d’accords visant à lutter contre la migration irrégulière. L’année suivante, tandis que cinq infirmières bulgares et un médecin palestinien étaient condamnés à mort après quatre ans de simulacre de procès en Libye, l’UE renonçait à faire de leur libération une condition à la levée de l’embargo sur les armes et permettait ainsi à l’Italie de livrer le matériel nécessaire au contrôle des frontières libyennes.

Depuis lors, des ONG, et singulièrement Human Rights Watch et Amnesty International, dénoncent le traitement inhumain réservé aux migrants en Libye. Enfermés pendant des mois, voire des années, maltraités, torturés, ou abandonnés en plein désert, ils sont des milliers à avoir subi le pire, sans que l’Europe n’y voit autre chose que son intérêt à ne plus en entendre parler.
Comme les pays dont sont ressortissants ces migrants, les Etats européens se sont montrés faibles et corrompus face à un Kadhafi prêt à ouvrir ses marchés et fermer ses frontières. L’Italie en premier chef, qui, depuis 2003, a renvoyé des milliers de migrants en terre libyenne avec une telle facilité depuis 2009 qu’elle envisageait même récemment pouvoir se passer désormais de Frontex (l’Agence européenne de contrôle des frontières extérieures de l’UE) – avant de se raviser face à l’arrivée de Tunisiens.

Des négociations opaques

Ces gouvernements européens, aujourd’hui ostensiblement scandalisés, négocient avec Kadhafi depuis 2008, dans la plus grande opacité, la conclusion d’un accord global qui comprendrait notamment l’engagement de la Libye à réadmettre ces migrants plus systématiquement. En vue d’y implanter une «zone de protection régionale» permettant de traiter sur place les requêtes des demandeurs d’asile que l’Europe ne peut plus souffrir, l’UE, comme l’OIM et le HCR, espéraient du leader libyen la ratification de la convention de Genève de 1951 sur le statut des réfugiés, sachant que Kadhafi est déjà appelé en Afrique « l’homme des traités » pour les avoir tous ratifiés sans en avoir respecté aucun.

En ce domaine pourtant, le chef de la Jamahiriya libyenne s’était montré transparent: il ne ratifierait pas la convention de Genève, ne reconnaissant tout simplement pas l’existence de réfugiés dans son pays et n’ayant aucune intention d’en prendre la charge. Peu importe, le HCR y était toléré depuis 1991 et légitimait, s’il en était besoin, de poursuivre les refoulements vers ce pays de facto considéré comme sûr pour les migrants.
Le fait que Kadhafi ait décidé en juin 2010 de fermer le bureau du HCR et l’ait enjoint de quitter le territoire n’a en rien modifié les projets européens d’externaliser davantage la gestion des migrants et le contrôle des frontières au-delà de la Méditerranée. D’ailleurs, l’absence d’accord de réadmission entre l’Union européenne et la Libye ne butait pas sur le manque de garantie en matière de respect des droits humains, comme le souhaiteraient certains membres du Parlement européen. La Libye est tout simplement trop chère, Kadhafi ayant réclamé à l’Europe des sommes astronomiques pour faire le travail qu’elle attendait de lui. Comme l’indiquent les documents de Wikileaks, les Libyens sont des «pirates» dans la négociation, aucune stratégie ne les guide davantage que de tirer profit de gouvernements prêts à offrir leur âme pour d’obscurs desseins, y compris celui de se débarrasser d’étrangers indésirables ou de prendre part à des marchés prometteurs – comme l’est celui de la sécurisation des frontières.

Kadhafi n’a jamais caché sa brutalité

L’opinion publique peut aujourd’hui mesurer, grâce à une attention médiatique sur ce pays – mais à quel prix! -, la violence démesurée inhérente au régime de Kadhafi. La soudaine prise de conscience des gouvernements européens est beaucoup moins crédible. A la différence de ses homologues, fussent-ils dictateurs, Kadhafi n’a jamais camouflé sa démesure ni son extrême brutalité. Le seul souvenir de son appel à la guerre sainte contre la Suisse lors de l’arrestation de son fils Hannibal pour coups et blessures contre deux employées en 2008 suffit à en convaincre. Un épisode parmi d’autres qui aurait dû justifier que l’Europe cesse de lui livrer des personnes vulnérables, c’est une évidence. Et cesse par la même occasion de feindre la dignité face à un allié sur lequel elle n’a jamais eu aucune prise, comme c’est encore le cas aujourd’hui. 

Jusqu’au-boutiste et fin stratège sur le plan interne comme international, Kadhafi a toujours su transformer ses défaites en victoires. Il n’a jamais perdu de bataille diplomatique vis-à-vis de l’Occident, y compris pendant dix ans d’embargo international achevés par des concessions conjoncturelles. En revanche, le «roi des rois d’Afrique», tel qu’il se fait nommer sur le continent, a échoué dans tous ses projets mégalomaniaques en Afrique et dans le monde arabe et c’est par ce peuple, le peuple libyen, qu’il sera mis fin à «son projet révolutionnaire».

Cette révolte du peuple libyen et la médiatisation de sa répression démesurée permettent aujourd’hui de révéler au grand jour le cynisme sans borne des gouvernants européens. Elles pourraient, on l’espère, amener les peuples européens à s’interroger sur le prix, payé par d’autres, de leur tranquillité.

jeudi 11 février 2010

Ça s’est passé dans « cette » Autriche-là : Justice politique, la veille de Noël 2009


par Vladislav MARJANOVIĆ, 8/2/2010.Traduit par  Michèle Mialane, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala
Leopold Figl, chancelier autrichien,
discours de Noël 1945

La justice des démocraties occidentales est bien étrange. Plus la chute du Mur de Berlin s’éloigne dans le temps, plus elle est susceptible lorsqu’on porte publiquement  des jugements sur des personnes impliquées dans des affaires de droits humains. La justice fait aussitôt entendre son courroux pour - diffamation !
Mais qu’est-ce que la « diffamation » ? Les interprétations de ce mot, que l’on trouve également dans les lois qui régissent les  médias, semblent plutôt élastiques. Un mot qui n’a pas plu et déjà vous êtes accusé d’atteinte à l’honneur des personnes. Que le jugement de valeur (moral de surcroît !) repose sur des faits avérés ou sur une interprétation étroite ne semble plus jouer de rôle. Le contexte n’importe pas. Seul le mot compte. En voici un exemple.
De mortui nihil nisi bene
Ça s’est passé en Autriche. Le 31 janvier 2006 Liese Prokop, ex-Ministre de l’Intérieur est morte subitement. De toute évidence la défunte était appréciée de ses collègues. L’ex-sportive de haut niveau, médaillée d’argent de pentathlon aux Jeux Olympiques de Mexico en 1968, est entrée peu après en politique, dans l’aile droite du parti conservateur  ÖVP. Ce qui lui permit d’être la bienvenue  dans le gouvernement de coalition que l’ex-chancelier Wolfgang Schüssel a formé en 2004 avec le parti d’extrême-droite FDP. La toute nouvelle Ministre de l’Intérieur se mit immédiatement au travail.  Elle réforma la police et se montra dure et inflexible envers les demandeurs d’asile. Elle entreprit d’amender (autrement dit de restreindre) le droit d’asile et des étrangers, en particulier parce qu’elle estimait que 45% des musulmans étaient rebelles  à toute intégration.
Le décès subit de la ministre fut déploré par tous les partis. Wilhelm Molterer, Secrétaire général en exercice du Volkspartei (ÖVP) était « sans voix ». Alfred Gusenbauer, alors Président  du Parti social-démocrate et futur chancelier, salua une « femme d’envergure » et une «  politicienne hors du commun », tandis qu’Alexander von Bellen, qui cette année-là présidait aux destinées des Verts, loua l’esprit d’ouverture de la défunte ministre. On fit ensuite à celle-ci des obsèques solennelles, auxquelles assista la plus haute instance morale du pays, le Président fédéral autrichien.
Pendant que les VIP célébraient un deuil public, un homme du commun osa exprimer un  autre avis. C’était le dirigeant de l’association «  Asyl in Not » (Droit d’asile en danger, NdlT), Michael Genner. Moins de 24 heures après la mort de Madame Prokop, il publia un communiqué qui débutait ainsi : « Une bonne nouvelle en ce début d’année : Madame Prokop, Ministre de la Torture et de la Déportation, est morte. Le souvenir des souffrances endurées par des personnes recherchant désespérément, mais en vain, un abri, restera pour toujours lié à son nom. » et s’achevait par cette sentence : « Madame Prokop était une criminelle en col blanc, espèce dont la cruelle histoire de ce pays offre nombre d’exemples. »
 
Ces paroles, publiées dans un simple communiqué d’une association, firent l’effet d’une bombe. Tous les journaux conservateurs autrichiens (il n’en existe d’ailleurs pas d’autres), depuis la « Presse » jusqu’au journal du métro, « Heute », clouèrent au pilori le manque de cœur de son auteur. De mortui nihil nisi bene (Des morts, on ne doit parler qu’en bien) : les médias rappelèrent la bonne vieille coutume que respectaient les peuples de l’Antiquité. Comme l’article de Michael Genner y faisait infraction, la famille de la défunte s’en mêla et de sa propre initiative (ou peut-être pas ?) porta plainte pour diffamation.
« J’en appelle à la liberté de la presse »
Le premier procès a eu lieu le 25 mai 2007 et n’a duré qu’une demi-heure. La juge Lucie Kaindl-König s’est efforcée de traiter les faits avec grande objectivité. À ses yeux, peu importaient les excuses écrites formelles que Genner avait présentées le 8 janvier pour la phrase incriminée. Et encore moins la tragédie vécue par les réfugiés et leurs familles du fait des mesures renforcées qu’on leur avait appliquées lorsque  Madame Prokop était ministre et des maltraitances qui en avaient été le corollaire. « Le Tribunal sait bien que les réfugiés subissent un traumatisme du fait de la rétention administrative » déclara la juge, balayant ainsi d’un revers de main les arguments de Genner relatifs aux tortures physiques et psychiques subies par les réfugiés. Seul l’intéressait ce que Genner entendait par  «déportations »  et « criminels en col blanc » ainsi que par « raciste ». Dans cette optique elle demanda (provocation ?) : « Madame Prokop était-elle raciste elle aussi, ou était-ce seulement le cas de ses fonctionnaires ? » À la parade de Genner : « Les fonctionnaires qui ont exercé une pression », la juge réagit en attaquant : « Saviez-vous, en écrivant cet article, qu’il ferait autant de vagues ?  Saviez-vous que ce que vous écriviez est déshonorant ? Étiez-vous conscient que c’est de la diffamation ?» La réponse de Genner a été claire : « J’en appelle à la liberté de la presse. »
C’était apparemment le nœud  du problème. A-t-on le droit de critiquer des responsables politiques nationaux pour des mesures appliquées à l’encontre d’un groupe de personnes sans être traîné en justice pour diffamation ? Visiblement pas, car, si l’on s’en rapporte aux termes employés par Madame la juge Kaindl-König cela « fera [trop] de vagues ». Pourtant seuls les derniers États totalitaires ont peur des « vagues ».  Ou ne seraient-ils pas les seuls ?
La « diffamation » est, on l’a dit, une notion assez élastique. Toute critique directe, dès lors qu’elle est publique, peut être « diffamatoire ». Les faits ou preuves comptent alors moins, pour la justice, que les termes employés. Il s’agit donc de faire très attention et de s’(auto)censurer à temps , et si possible d’éviter toute polémique directe, même sous forme de lettre ouverte ! Le contenu ou les raisons des critiques publiques adressées à des personnalités politiques n’intéressent pas la justice. C’est en vain que Michael Genner a souligné lors de son premier procès qu’il avait présenté ses excuses à la famille de la défunte et même  proposé de « supprimer  » la phrase incriminée. La juge s’est contentée de remarquer qu’il existe « diverses façons de formuler ». Peut-être parce que Michael Genner, tout en présentant ses excuses, a souligné qu’elles ne « changeaient absolument rien » à son argumentation.
La procédure en est restée là, comme il a déjà été dit, et a été ajournée ... jusqu’au 19 septembre suivant. Et là, la sentence tombe : en première instance Michael Genner est déclaré coupable de diffamation. Selon la juge, il a porté un « jugement excessif » et il est en conséquence condamné à une amende de 1200 € avec sursis partiel à exécution. Michael Genner a fait appel. Il considérait ce jugement « ...non seulement comme une atteinte à la liberté des médias (...) mais aussi l’expression d’une solidarité du tribunal avec le système juridique indirectement critiqué lui aussi ». Mais ce n’était pas l’avis de la Cour suprême. Peu avant Noël 2009 elle a confirmé le jugement du Tribunal de  première instance.
« Une condamnation légitime » ?
Les médias ont pris acte de ce jugement . Le très respecté quotidien « Die Presse » faisait le commentaire suivant : « Le dirigeant de l’association Asyl in Not, Michael Genner, a reçu une condamnation  légitime pour avoir diffamé la défunte Ministre de l’Intérieur.» C’est ce qu’il écrivait dans sa livraison du 20 décembre dernier. Il faut dire que dans le même texte, on faisait remarquer  que « La Cour suprême pose des limites à la liberté d’opinion même dans le domaine politique. » Que faut-il comprendre? Est-ce une approbation ou une manière discrète de pointer une tendance inquiétante du système ?
Difficile de trancher, car l’opinion publique reste muette. Même les partisans de Michael Genner ne pipent mot. C’est bien étonnant, car certains d’entre aux avaient pourtant fait l’éloge de Michael Genner le 27 octobre 2008, à l’occasion de son 60ème anniversaire. Le Président de SOS-Mitmensch Burgenland (SOS –Notre prochain du Burgenland, État fédéral le plus oriental de l’Autriche, Ndlt), Rainer Klien, avait par exemple déclaré : « Un mot relatif à ta notice nécrologique sur Prokop : on doit être autorisé - indépendamment du respect dû aux morts- à exprimer une telle opinion. J’attends chaque jour de voir au banc des accusés les responsables des morts aux frontières extérieures de l’UE ». Volker Kier, Président honoraire d’Asyl in Not et ex-député libéral, avait souligné que « Michael Genner s’engage en faveur des droits humains sans craindre les risques pour lui-même, y compris celui de sa propre destruction. » Toutes ces approbations ont été prononcées devant 150 personnes environ à l’occasion du soixantième anniversaire de Genner. Mais aujourd’hui on fait silence autour de lui.
Ce qui frappe le plus, c’est le mutisme des partis d’opposition, de gauche ou écologistes, d’autant plus, en qui concerne ces derniers, que Michael Genner avait été candidat des Verts au Conseil national [chambre basse du Parlement, NdE]. La députée verte Teresija Stoïsitz lui avait décerné ces louanges : « Le procès fait à Michael Genner est un procès politique. S’il est illégal de dire que les réfugiés ont besoin de protection et que nous leur apportons notre aide pour empêcher leur expulsion, alors je veux bien entrer en délinquance.» L’hebdomadaire « Falter » avait rapporté ces paroles le 17 mai 2006. Et maintenant ?
Un silence de plomb
Bon. On était en pleines fêtes de fin d’année et la sentence de la Cour suprême contre Genner est tombée juste avant Noël. À cette époque on est généralement préoccupé de tout autre chose que de points juridiques délicats. Cela permettait à la Cour suprême de publier son jugement, de confirmer l’accusation de diffamation et la peine relativement légère infligée en première instance sans provoquer quelque réaction indésirable. Les médias y ont fait un vaste écho. Du moins pendant un peu de temps. Puis le silence s’est fait autour de Michael Genner. Aucune organisation, aucune personnalité, pas même issue du milieu de l’immigration, n’a osé mettre en question ce jugement. On aurait pu pourtant s’y attendre, car Michael Genner se bat depuis des années, et de toutes ses forces, pour que les demandeurs d’asile soient traités humainement. Mais son dérapage verbal semblait constituer un obstacle infranchissable. Avoir blessé les proches de Madame la Ministre Prokop juste après sa mort pèse plus lourd, dans l’opinion publique, que l’expulsion de demandeurs d’asile et la dislocation légale de familles, ce qui s’est produit avec son accord et au su de tout le gratin quand elle était ministre. Il semble en tout cas que Genner et son « communiqué de bonne nouvelle » aient fourni à ses adversaires politiques haut placés un argument bienvenu pour discréditer son association et sa personne.
Et de fait : dès le 24 mai 2008 l’éditorialiste Gerald Freihofner, dans ses « Notes de bas de page », traitait Genner de « petit chef communiste » . Non content de reprocher à Genner son appartenance passée à l’organisation d’extrême-gauche « Spartakus », Freihofner l’accuse d’être l’auteur du slogan figurant sur le site Internet de la « Kommunistische Initiative  » (Initiative communiste, KI) sous le sigle de la faucille et du marteau : « Nous nous battons pour le renversement de l’ordre établi !  En tout cas le message est clair : « Laissons tomber Genner ! »
La "pierre de Marcus Omofuma ", d'Ulrike Truger - 2003, Mariahilferstrasse/VienneLes associations de soutien aux migrants et assimilées pensent-elles aussi qu’il vaut mieux se taire dans le cas Genner? Cela n’aurait rien d’étonnant. Ces associations sont dépendantes des subventions de certaines fondations, assez liées à l’establishment. Du reste les milieux gouvernementaux ne se contentent pas de tolérer leurs demandes de non-discrimination raciale, religieuse ou ethnique : ils encouragent leur participation  aux institutions politiques. Ils en ont donné un signal de grande portée symbolique : à Vienne, on a érigé un monument à la mémoire de Marcus Omofuma, un demandeur d’asile nigérian mort des suites de maltraitances policières au cours de son expulsion en 1999. Un monument très moderne, mais impersonnel et abstrait. Peut-être pour ne pas éveiller plus d’émotion que les autorités ne peuvent en tolérer?   Puisque les autorités font quelque chose pour l’intégration, quel sens cela aurait-il de se solidariser avec un marginal critique envers la société si l’on peut parfaitement, sous ce rapport, collaborer avec elles ? Du reste Genner s’est trompé. Sous les successeurs de Madame Prokop la situation des demandeurs d’asile n’a fait qu’empirer.  À bien y réfléchir, le propos de Genner n’était peut-être pas simplement de la « diffamation » ?
On aurait sûrement  pu envisager les choses sous cet angle, si les arguments de Michael Genner avaient été  de pure fiction. Or il n’en est rien. Les exemples qu’il a fournis suffisent à légitimer sa réaction. La violation systématique des droits humains au nom de la loi est, au regard de la morale universelle, bien pire que la tenue de propos irrespectueux sur la  responsable de ces violations  qui vient de mourir. Les souffrances, non pas de quelques, mais de milliers de gens en détresse qui ont échoué en Autriche n’éveillent pas la compassion de la juge de Genner, et pas davantage  celle de l’establishment. Pourquoi en irait-il autrement ? Juge et establishment ne font qu’appliquer les décisions de la Conférence de Dublin. C’est l’Union européenne elle-même qui est derrière cette politique.  Il ne s’agit pas en l’occurrence d’humanité, mais, comme le disait de la solution finale Adolf Eichmann, le modèle du parfait bureaucrate nazi, de statistiques. Si nous éliminons les Juifs, le peuple des seigneurs aura davantage à manger. C’était la logique d’alors. Et la logique actuelle ? Si nous expulsons les migrants et demandeurs d’asile vers leur patrie secouée de guerres et de crises pour y mourir, en Autriche, en Europe et dans tous les pays riches la situation sur le  marché de l’emploi sera moins tendue. Cacher dans sa maison des réfugiés menacés d’expulsion reviendra, comme autrefois pour ceux qui cachaient les Juifs persécutés, à être en infraction avec la loi. Pourtant Michael Genner, en 2006 à Innsbruck, a osé y appeler ses concitoyens.
A-t-on le droit de le lui reprocher ? Peut-être juste autant qu’à ceux qui n’ont pas eu peur de s’opposer à la domination nazie. Le courage civique reste nécessaire aujourd’hui car l’Holocauste ne s’est malheureusement pas limité à l’époque nazie. Cette fois-ci il menace non pas telle ou telle communauté ethnique ou religieuse, mais l’humanité tout entière. On continue à le perpétrer,  mais sous une autre forme, plus perfide mais non moins efficace, et pas dans un seul pays, mais dans le monde entier, grâce à la solidarité planétaire des dirigeants. Déportation ou expulsion forcée, où est la véritable différence ? Discriminer les demandeurs d’asile en leur déniant leurs droits ou être antisémite à une certaine époque, où est la différence ? Même les mariages mixtes sont criminalisés, on les brise par force et on fait éclater les familles. Mais tandis que les dirigeants attestent leur solidarité par des expiations rituelles en mémoire de l’Holocauste, se lavant ainsi les mains de tous les péchés contre la société qu’ils ne cessent de commettre, les victimes, elles, ne se serrent pas les coudes. C’est pourquoi les rares individus qui luttent pour l’humanisation de la société, comme Michael Genner, ne trouvent aucun soutien. Pour combien de temps encore ?