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vendredi 10 août 2012

Peut-on vraiment comparer les conflits syrien et libyen ?

par François Burgat, Atlantico, 10/8/2012
Nicolas Sarkozy s'est entretenu mardi par téléphone avec le chef de l'opposition syrienne Abdel Basset Sayda*. Tous deux ont convenu dans un communiqué commun "qu'il y a de grandes similitudes avec la crise libyenne".
Il est instructif de comparer les crises libyenne et syrienne. Il serait dangereux de les assimiler. Si le socle du mécontentement populaire devant un autoritarisme au long cours est commun, si la lente militarisation de l’opposition et la violence de la répression d’un Etat faisant usage de l’aviation et des armes lourdes ont suivi un cours identique, les forces en présence, à l’intérieur et plus encore sur la scène internationale, sont profondément différentes.

Ces différences devraient interdire en tout état de cause à ceux qui seraient tentés de le faire de prôner aujourd’hui pour la crise syrienne une porte de sortie « à la libyenne ».

Demi-spécificité syrienne, le régime baasiste est tout d’abord ancré à un socle ethnique et religieux certes comparable  à l’assise clanique et tribale du pouvoir de Kadhafi, mais manifestement plus large. La vraie spécificité syrienne est en effet la capacité dont jouit Bachar el Assad, et dont il a largement fait usage, de diviser ses opposants en manipulant les appartenances ethniques et confessionnelles.
En gagnant le soutien des Alaouites, cette minorité chiite hétérodoxe mais également d’une majorité des communautés chrétienne et druze, il a réussi à ralentir la montée en cohésion de ses opposants. Outre ce “potentiel” de divisions, Bachar el Assad, relativement jeune, et qui n’est au pouvoir “que” depuis une dizaine d’années, était moins « usé » que ne l’était Kadhafi.

Mais l’essentiel n’est sans doute plus là : la différence majeure entre la crise libyenne et la crise syrienne vient des conditions de son internationalisation et de l’ampleur des soutiens étrangers dont (contrairement à la Libye, qui ne pouvait plus compter que sur de peu influents voisins africains,) Damas continue à bénéficier. Secondaire dans les cas tunisien et égyptien, le soutien de la communauté internationale toute entière à l’opposition libyenne (du Conseil de sécurité à la Ligue arabe en passant par l’OTAN) a été décisif. A l’inverse, le régime syrien reste protégé par un véritable rempart international qui interdit à ceux qui pourraient y être favorables – ce qui est un débat en tant que tel - d’envisager une identique solution militaire.
Ces soutiens à Damas prennent paradoxalement appui sur des motivations très diverses, dont certaines ne sont que « réactives ». Peu ont en réalité à voir avec les vertus du régime, et notamment la « laïcité » proclamée du parti Baas, très relative quand on sait qu’il a construit en fait son pouvoir sur la promotion privilégiée des seuls Alaouites. Pour la Russie et pour la Chine, les motivations vont de la peur de voir d’identiques rébellions recevoir chez eux un quelconque soutien international jusqu’à une vieille et banale volonté d’affirmation à l’encontre des Etats-Unis. Le Brésil semble prosaïquement suivre les orientations de son importante communauté syrienne, majoritairement chrétienne.
Dans l’environnement régional, hormis la Turquie, on est très loin d’avoir, comme ce fut le cas de l’Egypte et de la Tunisie, un consensus en faveur de l’opposition et d’une intervention étrangère destinée à la soutenir : ni le Hezbollah au pouvoir au Liban, allié indéfectible de la Syrie qui le soutient dans sa longue confrontation avec l’Etat hébreu, ni l’Iran qui s’oppose « logiquement » à ses ennemis traditionnels que sont les Etats-Unis et leurs alliés dans le Golfe, ni même l’Irak majoritairement chiite ne resteraient insensibles à une incursion étrangère.

Dès lors, l’appui accordé à l’opposition par la Turquie, le Qatar, l’Arabie Saoudite, l’Europe et les Etats-Unis est loin d’avoir le poids de celui qui a rendu politiquement possible l’intervention de l’OTAN.

C’est donc bien cette différence du rapport de force international qui devrait interdire (à ceux qui sont tentés de la considérer) de se lancer dans l’aventure d’une très hasardeuse intervention militaire.


* Ce chercheur kurde d'origine de 55 ans a pris en juin dernier la tête du Conseil national syrien, suite à la démission de Bourhane Ghalioun. Il vit à Uppsala, en Suède depuis 1994 et n'a pas beaucoup d'expérience politique. Il est présenté comme un démocrate et un "modéré"(NDLR Basta)
De gauche à droite: Sayda, Ghalioun et Mohamed Farouk Tayfur

dimanche 29 janvier 2012

vendredi 27 janvier 2012

Nicolas Sarkozy, ce qu'il regrette

par Arnaud Leparmentier et Vanessa Schneider, Le Monde, 27/1/2012

Nicolas Sarkozy espère le grand pardon. Faire oublier le bling bling, les faux pas et les formules déplacées qui ont écorné son image jusque dans son propre électorat. Toutes ces taches qui marquent le début du quinquennat et l'esprit des Français. La nuit du Fouquet's au soir de son élection, le 6 mai 2007, la croisière sur le yacht de Bolloré, le "casse-toi pov' con" lancé à un quidam au Salon de l'agriculture en 2008, la tentative de nomination de son fils à la tête du quartier d'affaires de la Défense (EPAD) en 2009, autant d'outrances qui le poursuivent encore. Des fautes originelles.

"Normalement, il devrait être réélu dans un fauteuil", estime l'un de ses conseillers. Si seulement il n'y avait pas eu ces fichues deux premières années… Le président, qui se prépare à affronter le candidat autoproclamé "normal" François Hollande, sait qu'il doit prouver qu'il a changé. Son objectif : s'humaniser. Et quoi de mieux pour adoucir son image que de reconnaître ses péchés ? Samedi 21 janvier, lors d'une longue soirée à la résidence du préfet de Guyane, Nicolas Sarkozy s'est essayé à l'exercice du mea culpa devant une quinzaine de journalistes, qui préfigure peut-être ce qu'il fera quand il entrera véritablement en campagne.
LA THÉRAPIE, "C'EST CIVILISÉ"
Entre fausses confidences et regrets sincères, il s'est livré à un exercice de vérité ayant pour seul but de faire passer un message : "Je ne suis pas l'homme que vous croyez." "Ce qui me fascine dans tous les grands personnages de l'histoire, c'est ce qu'ils ont raté. On n'apprend rien de ses succès, a-t-il ainsi confié. J'ai toujours pensé que j'étais le premier responsable de mes erreurs. J'ai toujours assumé. La seule façon d'accepter de prendre de l'âge, c'est d'essayer d'être meilleur. Il faut reconnaître ses erreurs. Il est capital de savoir s'auto-analyser." Mais pas question, pour lui, de se livrer à une réelle thérapie : "Je n'en ai jamais ressenti le besoin, mais si on en a besoin, c'est extrêmement utile. C'est civilisé", ajoute-t-il étrangement.
Au divan, Nicolas Sarkozy préfère les conversations à bâtons rompus avec les journalistes. Ce soir-là, il égrène ses fautes. L'épisode de l'EPAD, que son fils Jean briguait en 2009 ? "Je le regrette. Il a beaucoup souffert. Je n'ai pas vu venir le problème. Cette fonction n'était pas payée, il n'y avait pas de bureau, pas de secrétariat, pas de chauffeur. C'était néanmoins une erreur mais ça aurait été un de mes amis, j'aurais fait la même erreur."
Jean Sarkozy lors de son passage au journal de France 2, le 22 octobre 2009. Le fils cadet du chef de l'Etat a annoncé qu'il renonçait à briguer la présidence de l'EPAD.
Jean Sarkozy lors de son passage au journal de France 2, le 22 octobre 2009. Le fils cadet du chef de l'Etat a annoncé qu'il renonçait à briguer la présidence de l'EPAD.REUTERS/HO
Son voyage tant photographié avec Carla Bruni en Egypte et en Jordanie à la fin de l'année 2007 ? "Pour moi, je partais simplement en Egypte entre le 25 et le 31 décembre, mais cela aussi était une erreur. Quand ils m'ont vu heureux, les Français se sont dit : 'Il nous abandonne. On a élu Bionic et il est heureux'. A Noël, cette année [2011], je ne suis pas parti en vacances car, avec la crise, les Français n'auraient pas compris."
Les mises en orbite de Rachida Dati et Rama Yade avant de les lâcher en milieu de quinquennat ? " Sans doute ai-je fait une erreur de leur donner trop et trop vite. Je protégerai davantage Rachida et Rama si c'était à refaire. Avec Nathalie [Kosciusko-Morizet], j'ai mieux préparé cela. Elle était prête quand elle a eu des responsabilités importantes. Je n'ai pas eu cette prudence pour les autres, j'en porte une responsabilité." En revanche, aucun regret sur l'ouverture pourtant si critiquée dans son camp. "La France est un pays violent, on a besoin de gens différents dans les équipes. Non seulement je recommencerais mais j'irais plus loin, jure-t-il. Le monocolore chiraquien ou socialiste, ce n'est pas ce qu'il faut à la France."
RECHUTES
Ce n'est pas la première fois que le président s'excuse d'être ce qu'il est. Dès le mois de juillet 2009, il avait fait un acte de contrition dans un entretien accordé au Nouvel Observateur. L'hebdomadaire l'interroge sur sa réplique vive à Laurent Joffrin, alors patron de Libération, lors de sa première conférence de presse en janvier 2008 : "Est-ce ce dont je suis le plus fier dans mon début de mandat, certainement pas", avait confessé le président. Avant d'ajouter : "J'ai commis des erreurs. Est-ce que tout ce qui m'est reproché l'est injustement ? Non."
Seul problème, le président a souvent rechuté. Au mois de septembre suivant, il trébuche sur le terrain familial. Il ne comprend pas que l'élection de son fils à la tête de l'EPAD ne passe pas dans l'opinion. "A travers cette polémique, qui est visé ? Ce n'est pas mon fils. C'est moi. Ceux qui ne se sont jamais faits à mon élection et qui n'ont rien à dire sur le fond essaient d'attaquer sur tous les sujets avec une mauvaise foi et une méchanceté qui ne trompera pas les Français", s'enferrait-il dans un entretien au Figaro en octobre 2009.
Un an plus tard, c'est sur le terrain politique que Nicolas Sarkozy s'obstine, après son discours de Grenoble sur les Roms et la déchéance de la nationalité. Il est d'autant plus agressif qu'il est mis en cause sur le terrain des droits de l'homme, et accuse violemment, lors de sa conférence de rentrée à Bruxelles, en septembre 2010, la commissaire européenne aux droits de l'homme, la Luxembourgeoise Viviane Reding. Il faut attendre le remaniement ministériel de novembre et le lâchage de l'électorat catholique pour qu'il consente, du bout des lèvres : "J'ai renoncé à l'identité nationale comme mots parce que cela suscite des malentendus", explique-t-il à la télévision le 16 novembre 2010. Et d'ajouter : "Mais sur le fond, je ne renonce pas." Ces contritions pouvaient paraître trop tardives ou partielles pour être sincères.
"HYPER-INTIME"
Aujourd'hui, Nicolas Sarkozy hésite à franchir le pas. Doit-il se contenter de ces petites confidences distillées aux journalistes ou adresser directement ses regrets aux Français ? Il pourrait en dire quelques mots lors de son interview télévisée, dimanche 29 janvier. Une sorte de teasing avant un propos écrit : une lettre aux Français, un livre, un support électronique. Sur ce sujet, il n'a pas tranché. "Je ne sais pas si je vais le faire, disait-il le 21 janvier. Il faudrait le faire de façon extrêmement précise, ça nécessiterait un gros travail personnel. C'est de l'hyper-intime". "La maladie du moment, c'est l'image. Rien ne passe par l'image, dit celui qui en a tant usé. L'écrit, c'est personnel. Pour l'instant, je ne prends pas de notes, je n'ai pas de journal. Mais, si je devais dire des choses, je le ferais pleinement."
Son entourage est divisé sur la question. Faut-il un mea culpa uniquement sur le terrain intime ou doit-il être élargi à des choix politiques qui ont pu blesser ? "Il y a un débat entre nous, reconnaît son ami Brice Hortefeux. L'acte de contrition sur les choix politiques, c'est prendre le risque d'ouvrir la boîte de Pandore. Certains sont pour le droit d'inventaire. Mais d'autres, dont je fais partie, pensent qu'il faut fendre l'armure sur le plan personnel, surtout sur le début du quinquennat." Bruno Le Maire, ministre de l'agriculture, est en faveur du droit d'inventaire. Appelant à l'"humilité", un mot dans toutes les bouches à droite, il a concédé, le 19 janvier sur Europe 1, qu'"il y a eu des échecs", citant le débat sur l'identité nationale.
"ERREURS ANECDOTIQUES", DIT JUPPÉ
Alain Juppé, ministre des affaires étrangères, est très réservé. "Il y a tellement d'adversaires qui nous critiquent que ce n'est pas la peine d'en rajouter, dit-il. Chirac était d'avis de ne jamais reconnaître ses erreurs. Dans le feu du combat, ce n'est pas le moment." Il admet tout de même que "quelques erreurs ont été commises, mais elles sont anecdotiques par rapport à tout ce qui a été fait".
L'enjeu est de ne pas retomber dans l'impudeur privée, alors que les Français veulent que le président reste dans la majesté du chef de l'Etat. "Il ne faut ni quelque chose de voyeur, ni quelque chose qui élude les sujets", considère un dirigeant de l'UMP. Au Nouvel Observateur, M. Sarkozy avait donné, par allusion, l'explication de la nuit du Fouquet's, voulue par Cécilia qui lui échappait. "Cela correspondait à une époque de ma vie personnelle qui n'était pas facile et où j'avais à me battre sur plusieurs fronts", avait-il dit, avant de reconnaître : "J'ai eu tort." L'ancien ministre socialiste Claude Allègre l'a dit franchement dans son livre paru en janvier, Sarko ou le Complexe de Zorro (Plon, 292 pages, 20 euros) : "Si cet homme s'est parfois égaré, c'est par amour pour cette femme. Son départ l'a déstabilisé. Mais est-ce une faute pour un homme, même président, d'aimer une femme ?" Nicolas Sarkozy doit-il l'écrire ou le laisser dire ?

lundi 22 août 2011

Le dessin du jour: The Sarkozy Wall

Xavi a appelé ce dessin "The Sarkozy Wall", Le mur de Sarkozy, précisant qu'il a voulu ainsi exprimer son indignation contre la politique menée par Sarko en France et dans l'Union européenne. Xavi, c'est la signature de Xavier Salvador Ramisa, un Catalan de 37 ans qui vit à Reus, près de Barcelone. Visitez donc son site: http://www.krop.com/xavisalvador/ et si vous avez un petit boulot pour lui, n'hésitez pas: les dessinateurs doivent aussi manger!

dimanche 17 avril 2011

ONU et France : échec des « médiateurs » en Côte d’Ivoire

par Survie, 12/4/2011

Survie condamne fermement les agissements belliqueux dont l’ONU et les autorités françaises font preuve en Côte d’Ivoire et rappelle les manquements des prétendus « médiateurs » du conflit, qui ont laissé prévaloir le règne de la violence et de l’impunité.
La France et l’ONU ont finalement décidé d’intervenir directement dans le conflit ivoirien. Le scénario qui se joue en Côte d’Ivoire est un des pires qui pouvait avoir lieu. Il n’est pas possible de croire à cette heure que cette intervention armée onusienne et française, dont le seul but sera de remplacer un président contesté par un autre légitimé dans le sang, résoudra durablement la crise ivoirienne. Tous les protagonistes de cette crise, à commencer par les clans politiques et militaires qui s’affrontent depuis 10 ans pour le pouvoir sont responsables de cet enlisement et de la dérive criminelle qui s’accentue aujourd’hui. Mais les prétendus « médiateurs » du conflit ne sont pas en reste.
Les graves manquements de l’ONU
Le mandat de « protection des civils ivoiriens » et d’ « interdiction des armes lourdes » brandi avec opportunisme par l’ONUCI pour intervenir militairement à Abidjan ne peut faire oublier les graves manquements dont ces mêmes forces ont fait preuve, incapables de prévenir ou d’arrêter les massacres perpétrés à Abidjan, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire et ailleurs, particulièrement à Duékoué. Dans la période précédente, l’ONU avait déjà renoncé à accompagner à son terme le processus de désarmement, démobilisation et réinsertion, pourtant préalable aux élections et condition de leur certification, comme convenu dans les accords de Ouagadougou. Alors que le pays subissait encore les exactions de milices et forces armées (« loyalistes » ou « rebelles ») incontrôlées, le point focal de l’activisme diplomatique multilatéral a été l’organisation de l’élection présidentielle.
La partialité et l’ingérence de la diplomatie et de l’armée française
Dans une continuité historique marquée par une ingérence persistante et la volonté de conserver son d’influence militaire, économique et monétaire, la diplomatie française fait preuve depuis de nombreuses années d’une attitude partiale, voire partisane dans la crise ivoirienne, qui s’est renforcée à l’issue de l’élection présidentielle et de la contestation de ses résultats. Cette attitude est aujourd’hui particulièrement lourde de conséquences dans la mesure où il ne s’agit plus d’un positionnement sur un contentieux électoral mais bien d’une implication directe dans un conflit armé. Les militaires français de la force Licorne étaient les plus mal placés pour une action de maintien de la paix, au vu notamment des événements de 2004, où ils avaient ouvert le feu sur la foule devant l’Hôtel Ivoire.
Aujourd’hui, ce sont ces soldats qui, sous le paravent d’une légitimité onusienne très discutable et toujours sous commandement opérationnel français, contribuent à imposer par les armes à un pays déchiré son nouveau président. Les bombardements du palais présidentiel et de la Radio Télévision Ivoirienne par les hélicoptères français, outre leur côté particulièrement symbolique, outrepassent le mandat onusien. Cette intervention brutale illustre par ailleurs une fois de plus la toute puissance du pouvoir exécutif français dans le déclenchement d’une opération militaire si lourde de conséquences, en l’absence de tout contrôle parlementaire.

Une impunité toujours de mise
Quel que soit le résultat des urnes, Alassane Ouattara ne tire aujourd’hui sa légitimité que des armes, celles des rebelles et celles de l’ONU et de la France. Dès lors, il est difficile d’imaginer une issue pacifique à la situation actuelle. Ajoutons que l’unanimité, en France, pour dénoncer, avec raison, les crimes commis par les forces de Laurent Gbagbo, s’est accompagnée d’un aveuglement sur ceux, tout aussi graves, commis par le camp d’Alassane Ouattara. Il faudra pourtant en passer par la fin de l’impunité des uns et des autres qui règne depuis dix ans. Il est impératif que la Cour Pénale Internationale (CPI) s’empare de manière impartiale et complète de l’ensemble des crimes qui ont été commis en Côte d’Ivoire, comme cette cour le souhaite elle-même. Un processus de Vérité, Justice et Réconciliation doit dans le même temps être mis en œuvre en Côte d’Ivoire, comme le demande la Convention de la Société Civile Ivoirienne (CSCI).
Des acteurs de la société civile trop souvent écartés
Enfin, les deux camps qui s’affrontent aujourd’hui, en plus des aspects criminels, ont pour point commun d’avoir systématiquement écarté les acteurs de la société civile du jeu politique. Si la communauté internationale espère être crédible dans sa volonté affichée d’œuvrer pour la paix en Côte d’Ivoire, elle doit imposer la présence de la société civile ivoirienne dans tous les scénarios de transition.

L’association Survie demande :
-  à nouveau le retrait définitif des militaires français de Côte d’Ivoire ;
-  que la lumière soit faite sur l’implication de l’armée française et de l’ONU dans l’avancée vers Abidjan des ex-rebelles (dont certains pourraient s’être rendus coupables de crimes de guerre) ;
-  que le parlement français exerce son contrôle sur l’opération Licorne, conformément aux dispositions prévues par la réforme de la Constitution de juillet 2008, et crée une commission d’enquête parlementaire sur l’ensemble de cette action depuis son déploiement en 2002 ;
de conditionner les relations avec le nouveau pouvoir ivoirien à l’obligation de poursuivre les responsables des crimes commis dans l’ouest de la Côte d’Ivoire et de les exclure de tout rôle politique.

Survie demande en outre :
-  la publication du rapport du groupe d’experts de l’ONU chargé de surveiller l’embargo de 2004 sur les armes et diamants, dont celle-ci reste bloquée depuis septembre ;
-  la saisine de la CPI pour l’ensemble des crimes commis en Côte d’Ivoire et la mise en œuvre d’un processus Vérité, Justice et Réconciliation, comme le demande la Convention de la Société Civile Ivoirienne (CSCI).

mercredi 19 janvier 2011

Ben Ali et la France d'en haut : 23 ans d'une indéfectible amitié

Paris, décembre 1991



Paris, octobre 1997

Tunis, avril 2008

Paris, juillet 2008

mardi 4 novembre 2008

Le livre que Nicolas Sarkozy et Henri Guaino ne liront pas

par Fausto Giudice
Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable à la
civilisation, tel est le problème. L'Europe le résoudra.Allez, Peuples! emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui? à personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes, Dieu offre l'Afrique à l'Europe. Prenez-la. Où les rois apporteraient la guerre, apportez la concorde. Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue; non pour le sabre, mais pour le commerce; non pour la bataille, mais pour l'industrie; non pour la conquête, mais pour la fraternité. Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même
coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires.
Allez, faites! faites des routes, faites des ports, faites des villes; croissez, cultivez, colonisez, multipliez; et que, sur cette terre, de plus en plus dégagée des prêtres et des princes, l'Esprit divin s'affirme par la paix et l'Esprit humain par la liberté!
Victor Hugo, Paris, 18 mai 1879, discours au banquet commémorant l’abolition de l’esclavage en présence de Victor Schoelcher (Intégralité du discours ici )
Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l’idée de progrès.
Nicolas Sarkozy, Dakar, 26 juillet 2008

Le 26 juillet 2007 Nicolas Sarkozy a livré au monde un véritable manifeste-programme du néoconservatisme à la française, le tristement célèbre « Discours de Dakar », un monument de rhétorique rédigé par son Nègre en chef, Henri Guaino, qui est une longue litanie d’horreurs, d’insanités et de mensonges éhontés sur l’Afrique et ses rapports au monde, à l’histoire, au passé et aux défis du futur.
Dans l’enceinte de l’Université Cheikh Anta Diop, le nouveau président français a donné à entendre un concentré hautement toxique de tous les préjugés, de tous les stéréotypes produits depuis plus de deux siècles par les idéologues du « devoir de civilisation », du « fardeau de l’homme blanc ».
Ce discours, accueilli par une légitime levée de boucliers d’intellectuels africains et africanistes, n’était pas un simple exercice de rhétorique. Il était une tentative de justification de la nouvelle mouture du pacte néocolonial concoctée par le club des maîtres de la Françafrique, rebaptisée « Eurafrique ». Un produit idéologique par excellence, donc.
Chaque phrase, chaque paragraphe de ce discours boursouflé, répétitif, redondant, a de quoi susciter des hurlements d’indignation et de colère.
Mais au-delà de l’indignation, il faut réfuter l’enchaînement de syllogismes meurtriers censé fournir aux jeunes Africains une vision du monde dégagée à la fois du « mirage du collectivisme et du progressisme » et de la « la mondialisation telle qu'elle se fait. »
Ce défi est relevé avec brio dans un ouvrage paru aux éditions La Découverte le 16 octobre, dont la lecture et la diffusion seront un devoir pour tout militant et sympathisant de Survie (quant à Sarkozy et Guaino, on doute qu’ils lisent jamais ce livre, bien trop ardu pour eux). Il s’agit du Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy (348 p., 22 €).L’ouvrage est né d’un appel lancé en septembre 2007 par Mme Adame Ba Konaré, historienne malienne et épouse de l’ancien président Alpha Omar Konaré, auquel ont répondu 400 historiens africains, africanistes et citoyens. Sur 45 contributions, 25 ont été sélectionnées par un comité scientifique pour figurer dans le livre. Les autres peuvent être consultées sur le site
http://www.memoireafrique.com.
Les contributions retenues ont été regroupées en quatre parties qui abordent chacune un versant particulier du discours de Dakar. La première - « Qui a dit que l'Afrique n'avait pas d'histoire ? » - s'attache directement à réfuter l'idée absurde de l'anhistoricité et de l'immobilité du continent. La seconde - « Un discours d'un autre âge 1 » - s'efforce de comprendre l'ori­gine des stéréotypes et les raisons de la pérennité des préjugés concernant l'Afrique en France. La troisième - « Qui est responsable des "difficultés actuelles" de l'Afrique ? » - déconstruit l'entreprise de restauration du mythe de la mission civilisatrice de la France et de son action bienfaitrice et souligne les séquelles de l'esclavage puis de la conquête coloniale. Enfin, la dernière partie - « Qui a parlé de Renaissance africaine ?» - interroge l'avenir que Nicolas Sarkozy est « venu proposer » à l'Afrique et lui oppose les pistes que les Africains s'efforcent de développer pour leur propre compte.
(article paru dans
Billets d’Afrique, n°174, novembre 2008)

vendredi 3 octobre 2008

Lettre à Nicolas

Par Denis Robert, jeudi 2 octobre 2008
Le président français a demandé, lundi soir à New York, que les "responsables du désastre soient sanctionnés et rendent des comptes". La crise financière devrait être au centre des discussions de l’assemblée générale des Nations Unies qui se sont ouvertes ce mardi.

Cher Nicolas,
Toi et moi sommes empêtrés depuis bientôt trois ans dans cette sale affaire qui porte le nom d’un multinationale bien connue à Luxembourg. Tu es devenu Président de la République, je suis devenu mis en examen pour "*recel de vol de secret bancaire*". C’est une différence de taille entre nous.
À te lire ces jours-ci, je constate avec joie à quel point nous poursuivons le même but. Cette lutte implacable à mener contre les dérives du système financier. Tu as plus de pouvoir que moi dans ce combat, mais j’aimerais ici te rappeler quelques évidences.
Nous en avions déjà parlé, alors que tu n’étais que candidat à la présidentielle. C’était dans les coulisses d’une émission de télévision où je t’avais offert mon livre, "La Boîte noire". J’y faisais le parallèle entre les krachs boursiers et les accidents d’avions. Il existe des boîtes noires de la finance qui permettent d’observer et de retracer les parcours de l’argent.
Ce qu’il y a de compliqué à dénicher dans le marasme financier qui nous occupe, c’est la bonne information. Ce n’est pas en lisant les journaux, ni même en interrogeant les banquiers, fussent-ils centraux, que tu la trouveras. Il faut mettre en place des moyens de contrôle indépendant. Les autoroutes de la finance ressemblent au réseau autoroutier mondial. En plus simple car tout y est centralisé.
En particulier l’information. Je raisonne ici en terme de flux. Pour bien les observer, il faut trouver les bonnes places et inventer les bons radars. Les gens n’ont encore pas bien intégré l’idée que l’argent était devenu un bien immatériel se déplaçant à la vitesse du son. De grosses centrales sont chargées sur cette planète d’organiser ce trafic, de transformer l’argent en titres, de conserver ces titres. Elles ont leurs stations de péages, leurs tours de contrôle, leurs coffres-forts électroniques, leurs informaticiens, leurs secrets.
Rappelle-toi la crise argentine, en décembre 2001. Elle aurait pu être évitée si ces centrales avaient joué un rôle préventif au lieu de ne penser qu’au profit de leurs clients. Mais, je suis bête, tu sais tout cela, toi qui connais si bien Clearstream. Eh oui, cette foutue multinationale a vu passer en 2007 près de 300 trillions d’euros en flux financier sans son réseau autoroutier.
Et sa concurrente directe, Euroclear, encore davantage. C’est là que se concentre une partie des flux financiers planétaires. Par ces trous de souris de la finance, ces points de passage obligés. De Lehmann Brothers à Merrill Lynch en passant par Goldman Sachs ou Morgan Stanley, toutes ces banques qui plongent aujourd’hui ont bâti leur business grâce à ces boîtes noires de la finance.
L’information s’y cache. Là-bas ou chez Swift, l’agence de routing financier. En plaçant des gendarmes et des contrôleurs indépendants dans ces trois endroits, tu peux anticiper les crises, prévenir le trafic, visualiser les dérives. Ce n’est pas très loin de chez nous. Ces sociétés privées ont leurs sièges à Luxembourg et à Bruxelles. Je me demande ce que tu attends pour mettre en place les moyens qui permettent aux citoyens de connaître "avec franchise, la vérité dans la crise économique et financière que nous connaissons". Comme tu dis si bien.
Bien à toi,
Denis
Denis Robert pour Siné Hebdo
"Les vrais mafieux lisent le Financial Time ou le Wall Street Journal"
Voilà ce qu’écrivait Denis Robert dans « Une affaire personnelle » sorti en avril dernier :
Parmi les sociétés qui ont réalisé le plus de bénéfices en une trentaine d’années, on trouve d’abord des banques. Le magazine Forbes a établi en 2007 le Hit Parade des sociétés mondiales cotées en Bourse. Les critères du palmarès étaient les bénéfices. On mesure ici la rentabilité et non le chiffre d’affaires qui n’indique que la masse. Les banques américaines se partagent les premières places du classement, avec en tête Citygroup, qui était déjà premier l’an dernier. Il arrive devant Bank of America, qui a gagné une place. La banque britannique HSBC se place en troisième position. Ces banques sont toutes clientes de la multinationale qui me fait des procès et ont eu un représentant à son conseil d’administration. Les banques américaines occupent six des sept premières places. BNP Paribas est le premier groupe français et se place en quatorzième position, loin devant les pétroliers comme Total ou l’assureur Axa.

Les banques sont le fleuron du capitalisme. Elles sont aussi les sociétés les plus incontrôlables. L’un ne va pas sans l’autre. Toutes ces banques arrivées en tête du hit parade de Forbes ont ouvert des milliers de comptes dans tous les paradis fiscaux de la planète. D’un côté, on vente leur sérieux et leur stratégie. D’un autre, on les laisse défiscaliser à tout va. Les journaux n’évoquent jamais ce double jeu. Les journaux ne parlent jamais de leur pouvoir, mais se lamentent sur leur sort en cas de faillite ou de krach. Les banques sont de très gros annonceurs. La plupart des médias appartiennent ou sont gérés par des pools bancaires. Les banques sont à l’origine et à la conclusion de tout ce qui fait la vie économique et financière de nos sociétés. Elles sont intouchables. Elles sont la façade légale et la porte d’entrée du crime organisé dans nos sociétés. Je me suis intéressé à elles parce que j’ai compris qu’elles étaient une des clés du système de contrôle et d’appauvrissement de nos sociétés.

La banque, l’argent ne lui coûte rien.

Elle le fabrique et le revend. Le cash c’est pour la galerie ou les distributeurs automatiques. 99 % des masses monétaires qui circulent par le monde sont virtuelles. Cette fausse monnaie est investie en actions et en obligations. Puis, pour une part considérable, cachée dans des paradis lointains. Seules les banques savent y aller. Elles peuvent y libérer leurs rapacités. La seule différence entre une banque et une autre réside en sa communication. L’image qu’elle donne au monde. En vitrine, elles minaudent. Dans l’arrière-cuisine, elles sortent les griffes et les couteaux.

Les banquiers se sont partagé la planète. Mais à force de tirer sur les bénéfices, le marché se réduit. Alors les banques se bouffent entre elles. C’est leur côté mante religieuse. Les batailles sont terribles en coulisse. BNP a croqué Paribas. Citygroup a dévoré la banque d’investissement de Shroders. Deutsche Bank et Dresdner Bank ont muté. HSBC a englouti le Crédit commercial de France. L’espagnole Banco Bilbao a digéré la Banca Nazionale del Lavoro italienne. La hollandaise ABN Amro s’est farcie la Banque populaire de Vénitie. Fortis a mangé la Banque générale de Luxembourg. Après avoir roté un bon coup, elles continuent leur business qui consiste souvent à piller les États. Et donc à faire les poches des habitants de ces États.

Les banques vendent aux gogos leur capacité à faire gagner de l’argent. Elles sont la cheville essentielle du piège qui s’est refermé sur nous. Derrière la vitrine et l’apparence de sérieux, elles participent au dynamitage de nos démocraties. Elles nous attirent et nous entubent à coup de publicités hypnotisantes. Envoyez-vous en l’air avec un pass auto à 3 %, réalisez votre rêve de Home sweet home avec un crédit immobilier à 4 %, allongez-vous sur un matelas vacances à 5 %.

Pourtant à la seconde où un citoyen remet à son banquier ce qui lui appartient, ces dépôts deviennent, par une loi mécanique, un emprunt pour la banque. Qu’est-ce qu’il vient de déposer sinon le fruit de son travail ou de son héritage ? Qu’est-ce que la banque vient d’encaisser sinon de l’argent qui ne lui appartient pas ? Le premier succès des banques et le fait qu’elles soient les entreprises les plus florissantes de la planète repose sur ce hiatus. En créant le monopole de la circulation de l’argent, puis en inventant sa dématérialisation, elles font passer pour un service à leurs clients ce qui est un devoir très rémunérateur pour elles.

Les banquiers se servent de nos économies pour spéculer sur les marchés et inventer, avec la complicité des traders et autres dealers, de nouveaux produits de plus en plus pointus. Des fonds alternatifs qui donnent la possibilité de vendre du temps et du vent. Vous achetez des titres que vous ne payez qu’à 1 % de leur valeur. Vous les revendez dans la foulée en faisant une grosse marge. Et vous empochez le bénéfice. Si le marché plonge, ce n’est pas grave. La banque éponge avec l’argent de ses clients. Quand vous êtes à la tête d’une banque, vous êtes souvent à la fois acheteur et vendeur. Ce casino géant est toujours gagnant pour vous banquier, puisque vous spéculez avec l’argent des autres.

Les banques sont de belles putes maquillées avec distinction.

Leurs propriétaires sont des types souriants qui vous regardent les mains dans les poches de leur joli costume gris. Ils sourient tous de la même manière, le bridge éclatant. Ils vous fixent de leur regard clair. Ils sont debout devant leur banque, comme les tenanciers des bordels d’Amsterdam ou d’ailleurs. Vous passez en matant la vitrine. Vous entrez, choisissez votre pute, grimpez un escalier, suivez un couloir. Puis vous vous dirigez vers une suite de chambres qui sont communes à toutes les filles. Les chambres sont l’outil de travail collectif. Elles sont gérées par une hôtelière qui paie le personnel pour changer les draps, donner les clés, surveiller le bon déroulement des opérations. L’argent encaissé est reversé à l’hôtelière qui le refile au propriétaire en se gardant une commission. Le système fonctionne.

Chaque banque a un nom différent, une vitrine distincte, mais, à l’étage du dessus, les employés qui bossent pour les banquiers se retrouvent derrière les mêmes écrans et se partagent le même marché. En bas, le banquier peut continuer à vous montrer ses dents en faisant son baratin. En haut, les employés turbinent pour le collectif. Les organismes de compensation financière sont l’outil de travail commun à toutes les banques de la planète. On les appelle aussi des chambres. Elles paient des informaticiens, des chargés de clientèle, des programmeurs pour veiller au bon déroulement des transactions. Que vous achetiez à crédit une voiture, une maison ou une semaine de détente en Sicile, la banque vend un produit qu’elle a trouvé chez un grossiste commun. Libres à elles de le vendre plus ou moins cher, de vous l’envelopper de rose ou pas. C’est un travail d’image et de communication. Un travail de gagneuse. Les banques vous aguichent puis vous baisent.

(Les banques, chap. 19)

(…)
Les vrais mafieux lisent le Financial Time ou le Wall Street Journal et descendent à l’Hôtel Royal de Luxembourg ou au Beau Rivage à Genève. Ils ne mangent pas de pâtes à Little Italy, mais plutôt dans un Milanese food de Londres où on sert des spaghettis aux truffes dans des coupes à champagne. Ils se sont civilisés, policés, politisés. Ils achètent des clubs de football avec des copains traders ou des actions du CAC 40 parce que c’est plus clean.
(…)
Rien n’est nouveau dans cette fabrication d’une mythologie simpliste. Nous sommes dans la société du spectacle parachevé. En 1967, Guy Debord expliquait déjà que la mafia et l’Etat était associée : La mafia n’est pas étrangère dans ce monde, elle y est parfaitement chez elle. Elle règne en modèle de toutes les entreprises commerciales avancées.

En mettant dans le même panier organisation mafieuse et société commerciale avancée, Debord fait référence à un temps où les entreprises commerciales n’étaient pas avancées, où des limites plus claires existaient entre mafia et Etat. L’avancement des sociétés tient à leur modernisme, à leur adaptation à l’époque. Le système mafieux reposant sur une organisation secrète et militaire et sur la terreur ne peut plus fonctionner pour une raison simple : son manque de rentabilité. Le mafieux a dû s’adapter et se civiliser pour survivre puis prospérer.

Les criminels ont un besoin vital de points aveugles sur la planisphère pour pratiquer leurs substitutions et phagocyter les systèmes démocratiques. Ils ont besoin de trous noirs et de processus discrets. D’endroit où ils savent qu’on ne viendra pas les emmerder. Même si un risque minimum existe toujours de les importuner. Je représente, par mon travail et certains de mes livres, une quantité infinitésimale de dérangement pour eux.

J’ai mis les pieds dans l’arrière-cuisine du village financier. J’ai compris le fonctionnement de ce bordel très policé. La multinationale à laquelle je me suis intéressé loue son savoir-faire, son impunité et ses coffres-forts à toutes les banques de la planète. Elle offre, moyennant commissions, quantité de services. Elle prête de l’argent, investit, archive, cautionne. Au besoin, s’arrange pour qu’il soit très difficile d’en retrouver la trace.

Nous avons localisé des lieux sur la planète, où la délinquance financière - ses ramifications, sa diversité, son implantation, sa nature protéiforme - est repérable. Des techniciens de la finance ont créé un outil complexe, subtil et performant, dont les règles de fonctionnement ne sont connues que des initiés. L’outil subtil des banquiers a permis la mondialisation financière. Il est un point aveugle de la finance mondiale. Une maison close où l’argent peut entrer, tranquillement, sans frapper. Et ressortir sans prévenir. Seuls quelques banquiers ont la clé. Pour entrer, il faut payer. L’abonnement est cher. On peut s’abonner directement, ou s’abonner chez un abonné, ou chez l’abonné d’un abonné d’un abonné. Ça marche en cascade. Chacun sa commission. Chacun ses fusibles.

Les chambres de compensations internationales sont les clés de voûte du capitalisme clandestin.

De manière générale, une clé de voûte est un élément unique qui permet de maintenir la cohésion des multiples éléments l’entourant.

Le capitalisme clandestin a pris le pas sur l’autre qu’on pourrait appeler le capitalisme officiel. Ou la vitrine légale. Le but ultime du capitalisme, l’officiel comme le clandestin, reste la fabrication de profit destiné à une minorité de privilégiés. Il nous enchaîne et nous plie à son service. Refuser sa logique devient de plus en plus difficile. Surtout quand on est journaliste ou écrivain. Dès que vous résistez, le système vous marginalise puis, si vous résistez vraiment, cherche à vous briser.
(in Mafia, chap. 48)
(…)

Certains banquiers sont comme les barons de Cosa nostra. Ils démarrent soldati, montent en grade. Capodecina, consigliere. Pour finir : capo dei capi. Ils agissent, mais ne parlent pas. L’omertà est la règle. La discipline dans les deux cas est militaire. Je ne parle pas des chefs d’agence ou des petits banquiers. Eux ce sont des soldats. Je parle de leurs généraux. Je parle des types à la tête des banques.
Le crime est à l’intérieur de nos sociétés. À l’intérieur des banques.

(in "le long repas de l’apocalypse", chap. 59)

Du samedi 4 au dimanche 26 octobre 2008, Denis Robert expose des toiles qu’il décrit comme une confrontation entre le langage de l'informatique (des banquiers) et celui d’un texte jeté à la main.
Galerie W
44 rue Lepic Paris 18 de 10h30 à 20h00 7/7 jours
01 42 54 80 24



samedi 12 juillet 2008

Le «one man show» colombien du président Sarkozy: une saison très courte

James PETRAS, 7 Juin 2008

Il nous a paru utile de publier cet article, écrit en mai 2008 et publié en juin 2008, un mois environ avant la libération ultra-médiatisée d’Ingrid Betancourt, à laquelle Nicolas Sarkozy et son gouvernement ont été totalement étrangers, afin de rafraîchir certaines mémoires défaillantes. Lire aussi du même auteur la lettre ouverte à Nicolas Sarkozy sur le même thème (décembre 2007).

Le président français Sarkozy a été propulsé à deux reprises à l’avant scène des mass médias internationaux en annonçant sa détermination à libérer la franco-colombienne, Ingrid Betancourt, captive du mouvement colombien de guérilla, les Forces armées révolutionnaires de Colombie - Armée populaire (FARC-EP). Emboîtant le pas à Hugo Chávez, dont les négociations réussies fin décembre 2007 - début janvier 2008, ont conduit à la libération unilatérale par les FARC de quatre captifs, Sarkozy déclarait qu’il s’impliquerait directement pour libérer Ingrid, même s’il devait risquer un voyage dans la jungle colombienne et gravir ses montagnes.1



Une fois les caméras de télévision éteintes, Sarkozy chargeait son ministre des Affaires étrangères, Bernie [diminutif pour Bernard en anglais - NdlT] Kouchner de négocier avec les FARC par téléphone mobile à longue distance. Les antécédents de Kouchner, ardent soutien de la guerre US contre l'Irak (son premier voyage officiel après sa nomination aux Affaires étrangères a été d'aller en Irak annoncer son soutien aux troupes étasuniennes), inconditionnel soutien depuis toujours de la guerre d'Israël contre les Palestiniens, y compris la guerre génocidaire contre la bande Gaza palestinienne, Administrateur civil et Haut représentant de l'ONU pour le Kosovo lors du nettoyage ethnique de 200.000 Serbes du Kosovo à la fin des années 1990, le discréditaient pourtant d'office comme interlocuteur des FARC. Kouchner établissait le contact par téléphone avec le dirigeant et négociateur des FARC, Raul Reyes, et joignait le président Chávez et le président Correa de l'équateur… La CIA et les services secrets colombiens épiaient les conversations téléphoniques de Kouchner avec Reyes, à l'insu ou non de Bernie2. Reyes (inconscient peut-être du rôle de Kouchner) négociait en toute bonne foi, promettait de relâcher Ingrid Betancourt et d'autres prisonniers contre la promesse de libération réciproque par le gouvernement Colombien de 500 membres et sympathisants des FARC emprisonnés. Entre temps le gouvernement colombien continuait ses opérations militaires brutales dans la campagne où des centaines de villageois suspectés de sympathie pour les FARC étaient massacrés. Le but déclaré du président colombien étant de «libérer» militairement les prisonniers3. L'impossibilité pour Sarkozy de convaincre Uribe de négocier et la réticence de Kouchner à mettre la pression sur ce dernier, ont causé l'échec de la mission humanitaire.


Un mois plus tard, Sarkozy convoquait une fois de plus les médias internationaux et lisait une lettre adressée au dirigeant Manuel Marulanda exigeant qu’il libère immédiatement Ingrid, faisant sinon l’objet de l’opprobre de la communauté internationale et risquant la mise à l’index de l’opinion mondiale pour crime contre l’humanité4. Une fois de plus les médias couvraient sa déclaration, accompagnée de photos retransmises partout dans le monde. Inutile de dire que tel un chef d'orchestre menant seul la représentation «humanitaire» de la libération d'Ingrid Bétancourt, Sarkozy a considéré gênant de mentionner les exigences des FARC, qui demandaient un échange de prisonniers, ainsi que l'instauration d'une zone démilitarisée pour engager les négociations. Le silence du Maestro Sarkozy sur la campagne de bombardements poursuivie par le président colombien Uribe (et du président US George Bush) dans la campagne colombienne et leur refus de négocier, n'a jamais été mentionné ni pendant ni après cette extravagance médiatique. Ignoré par les FARC, ainsi que par Uribe et Bush, Sarkozy s'est tourné vers Chávez, lui demandant d'exiger que les FARC fournissent des nouvelles preuves concernant le sort des otages, notamment des photos récentes des captifs5.


Les FARC notifièrent à Chávez et à Sarkozy qu’ils s’y conformeraient en envoyant deux émissaires. Ceux-ci ont été promptement capturés par les militaires colombiens, torturés et emprisonnés. De toute évidence les lignes de communications entre Kouchner et Chávez étaient activement surveillées. Tout le long du «processus de négociation», le régime colombien soutenu par les USA n’a pas reçu un seul message - ne parlons pas d’exigences – de la part de Sarkozy insistant pour qu’il réagisse positivement aux gestes de bonne volonté des FARC qui avaient libéré certains de leurs prisonniers politiques. La nuit du 1er mars 2008 les USA ont localisé par satellite le lieu où était Reyes, de l'autre côté de la frontière avec l'équateur. Uribe a ordonné aux forces armées colombiennes de bombarder le camp des négociateurs des FARC, attaque qui a tué Reyes, le chef des négociateurs des FARC, 18 autres guérilléros, 4 étudiants d’université mexicains et un civil équatorien6.


Non seulement l’attaque transfrontalière colombienne était une agression flagrante de la souveraineté équatorienne, mais elle a anéanti le processus de négociation en cours. Uribe a délibérément tué le principal négociateur de FARC alors qu’il travaillait pour Sarkozy, Chávez et Correa7. La concession humanitaire unilatérale des FARC s'est avérée extrêmement coûteuse en termes de perte de dirigeants, d'augmentation de leur vulnérabilité quant aux attaques des militaires colombiens. À aucun moment ni Sarkozy ni Kouchner n'ont critiqué Uribe. En fait Kouchner a même applaudi les attaques «anti-terroristes» d’Uribe.


Sarkozy, tel ces acteurs dont les blagues usées ne font plus rire, a une fois de plus convoqué les media internationaux pour informer les FARC qu’ils devaient permettre à la Croix rouge internationale de rencontrer Ingrid. Il a annoncé qu’il enverrait un avion en Colombie avec un personnel médical français et que les FARC devraient préparer un comité d’accueil pour escorter Ingrid Betancourt, souffrante, à la délégation française pour qu’elle y soit soignée. Reléguant les FARC au rang de second violon, le chef d’orchestre Sarkozy assuma qu’ils n’avaient pas le choix, que leur refus révélerait leur «inhumanité», celle de ne pas avoir permis à une captive en «maladie terminale» de recevoir les soins médicaux élémentaires8.


Comme tous les maîtres chanteurs, Sarkozy a fait grimper les enchères après un premier paiement. S’étant assuré des «preuves» de l’existence des captifs, il a de nouveau exigé des concessions unilatérales. Début avril il a monté un nouveau spectacle à Paris en organisant une manifestation «Libérez Ingrid». L’avion transportant le personnel médical français a atterri en Colombie et comme d’habitude Sarkozy a fait un grand «show» en proposant d’aller, si nécessaire, dans la jungle.


Cette fois-ci, cependant il n’y avait pas de Latinoaméricains pour «étayer» son spectacle médiatique. La présidente de l’Argentine, Cristina Kirchner, qui était à Paris en visite officielle, a déclaré aux médias que la libération de Betancourt devrait faire partie d’un échange réciproque de prisonniers. C’était une note discordante dans le spectacle Sarkozy9. Le président Chávez a été encore plus direct. Il a dit à Sarkozy qu'il devrait adresser son message humanitaire au président Bush et à Uribe, étant donné qu'ils constituaient les principaux obstacles à tout échange réciproque de prisonniers10.


L’avion de Sarkozy est resté sur le tarmac de l’aérodrome en Colombie. La Croix-rouge internationale n’a reçu aucun message. Les FARC n’ont fait aucune réponse, sachant que toute communication ou mission humanitaire faciliterait une fois de plus une attaque militaire contre les négociateurs des FARC.


Les exigences et les diktats de Sarkozy aux FARC sont restés sans réponse. Le spectacle n’a pas réussi à capter l’attention des mass médias.


Les FARC, comme il était prévisible, sont restés silencieuses, sachant que toute communication avec Bernie Kouchner serait espionnée par la CIA. Pas d'échanges, pas de consultations, pas de sécurité, pas de réponses. Les présidents latinoaméricains qui avaient assisté aux spectacles médiatiques humanitaires précédents de Sarkozy, n'ont pas envoyé d'officiels pour accompagner le personnel médical et médiatique français qui s'ennuyait dans un aéroport infesté de moustiques.


Plusieurs jours plus tard, les FARC ont envoyé par e-mail un communiqué public (4 avril 2008) à Sarkozy et à destination de l’opinion publique internationale qui clarifiait la situation. Pourquoi le «one man show» de Sarkozy était voué à l'échec? Le communiqué des FARC a souligné quatre points11. Il affirmait que la précédente libération unilatérale de six prisonniers était une décision «souveraine» des FARC, qui n'était due ni à leur faiblesse ni à la pression – sous-entendant que rien ne les obligeait à faire d'autres concessions. Deuxièmement ils ont souligné la priorité de la libération de 500 camarades incarcérés en Colombie et aux USA comme partie d'un accord réciproque. Ils ont déclaré qu’Uribe n'avait satisfait aucune des conditions essentielles pour les négociations, à savoir l'établissement d'une zone démilitarisée où l'échange pourrait se faire. C'était un rappel à Sarkozy dont la prétention tordue et bancale à une nouvelle libération unilatérale de prisonniers par les FARC n'était pas envisageable. Les FARC ont aussi rappelé à l'opinion publique et à Sarkozy que la militarisation de la campagne par Uribe et l'administration Bush présentent une menace mortelle pour toute équipe de négociation des FARC.


La troisième partie du communiqué pointait directement Sarkozy concernant le meurtre de la précédente équipe de négociation par le gouvernement Uribe, y compris le meurtre de Reyes, ce qui rendait impossible tout échange humanitaire. Sarkozy, en ignorant totalement l’assassinat de Reyes et ceux de ses collègues, et ne condamnant pas la politique délibérée d’Uribe d’assassiner les négociateurs, a mis un terme à toute possibilité de procéder à une autre mission humanitaire.


Dans la dernière partie du communiqué, les FARC ont été tout à fait clairs. Dans ces conditions ils ne pouvaient pas coopérer avec la mission médicale. Et concernant Sarkozy et ses exigences arrogantes à prétentions humanitaires «d’envergure internationale», les FARC ont déclaré : «Nous n’agissons pas en réponse au chantage et aux campagnes médiatiques. Si au début de l’année, le président Uribe avait démilitarisé les municipalités de Pradera et de Florida [superficie totale approximativement 80 0km² - NdlR] pendant 45 jours, Ingrid Betancourt, aussi bien que les prisonniers militaires auraient retrouvé leur liberté contre celle des prisonniers guérilléros, et cela aurait été une victoire pour tous».


Le rideau tombe


L’avion et l’entourage médico-médiatique s’est envolé vers Paris. Il n’y a pas eu de médias pour les accueillir sur la sombre piste désertée. Une fois de plus, Sarkozy, chef d’orchestre et seul acteur de son «one man show», a démontré sa virtuosité d'acteur raté et de politicien médiocre.


Épilogue


Deux mois plus tard Bernard Kouchner a applaudi la mort du dirigeant des FARC, Manuel Marulanda, et le meurtre d’autres dirigeants des FARC comme ouvrant la voie pour la libération de Betancourt – se faisant ainsi l’écho du régime Uribe. Cela a effectivement mis un terme au rôle de la France dans le processus et restait dans la logique de la longue affinité de Kouchner avec des régimes gangsters.


Notes


1 BBC, 6 décembre, 2007 et AFP, 28 février, 2008


2 «Le dernier entretien de Reyes» , 28 février, 2008, par Anibal Gurgon et Ingrid Storgen, voir KAOSENLARED.NET


3 «Uribe ordonne à l'armée de 'localiser' ceux qui ont été enlevés par les FARC», La Jornada, 30 mars, 2008


4 La Jornada, 26 mars 26, 2008


5 La Jornada, 30 mars, 2008


6 Miami Herald, 6 mars, 2008. Sur la collaboration des É-U, voir Expresso/Guayaquil «Les


pilotes colombiens ont opéré depuis la base US de Manta»


7 Richard Goff, «L'attaque transfrontalière illégale de Uribe», Counterpunch, 3 mars, 2008


8 La Jornada, 3 avril, 2008. Le 8 avril juste 5 jours plus tard Kouchner admettait que la santé d'Ingrid Betancourt était meilleure que celle qui avait été décrite par Sarkozy.


9 La Jornada, 7 et 8 avril, 2008


10 La Jornada, 4 avril, 2008.


11 Communiqué des FARC, avril. Agencia Bolivariana de Prensa

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Source : http://axisoflogic.com/artman/publish/article_26977.shtml

Traduit par Alexandre MOUMBARIS, Tlaxcala