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lundi 18 janvier 2016

Alessandro Stella: “L'Autonomie ouvrière en Italie était un mouvement des mouvements, elle n'a jamais été une organisation centralisée”

El pèsol negre. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Original: Alessandro Stella: “La Autonomía obrera en Italia fue un movimiento de movimientos, nunca fue una organización centralizada“ 

Alessandro Stella a été un militant de l'Autonomie ouvrière italienne, issue du groupe Potere Operaio (Pouvoir ouvrier). Comme beaucoup d'autres, dans un contexte général de radicalisation, il avait opté pour la lutte armée. Il de publier un livre en espagnol aux éditions Virus, Días de sueños y de plomo (Jours de rêves et de plomb), un récit qui, au-delà de l'autobiographie, est une chronique des luttes de la  génération des années de plomb. Le 17 décembre dernier, il a animé une intéressante conversation à l'Athénée anarchiste la Ruda de Manresa, en Catalogne. Nous en avons profité pour lui voler quelques précieuses minutes (que nous aurions aimé prolonger indéfiniment) pour une interview.
En quoi consistait – à grands traits - l'Autonomie ouvrière ? A quelles sources s'était-elle alimentée ?
Pendant le biennio  rosso, les 2 années rouges (1919 et 1920) il y a eu un phénomène très répandu d'occupations d'usines, de champs, de grandes propriétés foncières. Les conseils ouvriers étaient la forme de représentation de la base ouvrière, sans implication des syndicats. Ce fut certainement une référence pour nous.
L'Autonomie ouvrière a été un mouvement qui a émergé dans les années 70 en Italie, issu du 68 et du 69 italiens, du mouvement ouvrier et des assemblées ouvrières qui sont nées dans certaines usines comme Alfa Romeo à Milan. Ce sont les ouvriers qui les premiers misé sur les conseils d'usine qui étaient déjà une innovation. Mais ensuite, principalement sous l'impulsion des jeunes dans les grandes usines, on a dit  : "Nous devons aller plus loin, parce que les conseils ouvriers sont aussi des représentations des gens. Et nous voulons que chacun soit responsable. La forme de l'assemblée, c'est ce qui doit être mis en avant. Et il faut que ce soit l'assemblée qui prenne les décisions ".

mercredi 16 mars 2011

Place Tahrir, avec les partisans de la République libre d'Egypte

par Rabha Attaf, 15/3/2011
Un vent de liberté souffle sur l'Égypte depuis cette journée historique du 11 février 2011, date de la révocation du général-président Hosni Moubarak par ses pairs et de sa fuite sans gloire vers Charm El Cheikh, station balnéaire aux allures de  coin de paradis, particulièrement appréciée des plongeurs du monde entier pour la transparence de ses eaux et la compagnie des dauphins.
Place Tahrir, le campement de la République libre d'Egypte

Un vent tellement grisant qu'un groupe irréductible d'activistes pacifiques -auxquels se sont jointes plus de 500 personnes- a décidé de faire le siège de la place Tahrir. Issus de différentes catégories de la société égyptienne -entrepreneurs, guides touristiques, ingénieurs, avocats, médecins, journalistes, étudiants, ou tout simplement hommes et femmes du peuple- ces derniers ont en effet décidé d'occuper, tel un défi démocratique, le centre de ce lieu hautement symbolique de la révolution égyptienne. Objectif : la promulgation d'une nouvelle constitution et la tenue d'élections libres après un an -et non quatre mois comme annoncé par le Conseil Suprême des Forces Armées à la tête du pays- pour permettre à la société civile égyptienne d'organiser sa représentation. L'enjeu est de taille : éviter ainsi que les aspirations démocratiques de la majorité jusque-là silencieuse ne se retrouvent coincées entre la puissante Confrérie des Frères musulmans (jusque là interdite de scrutin électoral en tant que parti) et le Parti National Démocratique, celui-là même sur lequel reposait le système népotique de Moubarak.
« Jusqu'à présent, nous n'avons pas encore obtenu nos droits », m'explique Mustapha, un ingénieur quadragénaire à l'allure particulièrement soignée. « Le système doit être purifié de la corruption de haut en bas et ce qui s'est passé ici démontre que nous sommes encore loin des standards internationaux en matière de droits humains ». Malgré le tourisme de masse, véritable fleuron de l'économie nationale, l'Égypte, comme la Tunisie et d'autres pays arabes, est en effet régulièrement épinglée par Amnesty International et Human Rights Watch. Notamment à cause de « Amn Ad-Dawla », la Sûreté d’État, véritable police politique du régime dans les locaux de laquelle la pratique de la torture est monnaie courante. A se sujet, le Dr Mona Ahmed, psychiatre de son état et présidente du Centre Al Nadeem pour la réhabilitation des victimes de la torture m'avait d'ailleurs confié, lors de notre première rencontre, que, questionné sur le pourquoi de la torture, un agent d'Amn Ad-Dawla lui a tout simplement répondu : « Que peut-on faire d'autre pour obtenir des aveux ? C'est la seule méthode qui marche ! ». Monstrueux... comme si d'autres méthodes avaient été testées !



 Avec ses camarades de combat, Mustapha fait partie des manifestants de la première heure : il a laissé famille et travail pour être au cœur de la « Révolution du 25 janvier ». Très vite, un attroupement se forme, les paroles fusent. Abdelghani, un jeune médecin âgé de 25 ans venu de Souk, une bourgade située à 200 km du Caire intervient :
-« Ici, on a appris la fraternité et le courage. On a affronté les balles et les jets de pierres. Les premiers chiffres donnent plus de 500 morts. Mais dans quelque temps on découvrira qu'il y en a eu beaucoup plus !
        Pourquoi vous êtes restés ?
        En tant que médecin, c'est mon devoir d'aider ces pauvres gens qui ont affronté la police du gouvernement avec leurs mains nues. Nous voulons tous vivre libres ! »
Et effectivement, avec quatre autres médecins, il a dressé un hôpital de campagne au centre du square. On y soigne, avec les moyens de bord, les quelques blessés qui affluent quotidiennement à la nuit tombée. Noyés dans la foule qui encercle le campement, les « baltaguiya », genre de voyous payés par la police et les affidés du régime, continuent de harceler les occupants de Tahrir. Chaque soir, le même scénario se reproduit : des jeunes manifestants sont agressés à l'arme blanche et l'armée est obligée de s'interposer pour protéger la place. Quand un provocateur est repéré, il est systématiquement remis entre les mains de la police militaire qui l'embarque au poste le plus proche. Car les occupants de la place Tahrir tiennent avant tout à rester pacifiques pour éviter l'évacuation !

Au centre de la place, un spectacle incroyable s'offre au regard des curieux. Juchée sur le terre-plein surélevé, la « République libre d'Égypte » a planté ses tentes de toiles et de plastique à l'abri desquelles des gens venus de tous horizons tiennent des forums jusqu'à l'aube, ivres de paroles et d'espérance. Des piquets reliés par des cordes délimitent son territoire dont l'accès est strictement contrôlé par des « check-points ». Impossible d'y entrer sans montrer patte blanche ! Bref, une sorte de petit État qui me rappelle la République Arabe Sahraouie du Front Polisario, en exil dans le désert algérien, au sud-ouest de Tindouf.





Juste devant, perché sur un muret à l'entrée de ce qui devait être certainement un square avant l'occupation de la place, un prêcheur musulman, micro au point, harangue la foule sur le ton d'un télé-évangéliste américain.
–        « Le peuple égyptien est quoi ?
–        Un peuple uni !
–        Il est quoi ?
–        Un peuple libre !
–        Il veut quoi ?
–        Le renversement du régime !
–        Plus fort !
–        Le renversement du régime !

Et de scander à tue-tête ce célèbre slogan de la Révolution tunisienne -« Chaab yourîd iskat en-nîdham ! » (le peuple exige le renversement du système !)- repris aujourd'hui aux quatre coins du monde arabe en révolte.
« Réjouissez vous, mes frères et mes sœurs, poursuit le prêcheur, ravi de son succès, la nation du prophète Mohamed s'est levée contre les puissants et les oppresseurs ! Les impérialistes doivent comprendre que désormais, tous les peuples du monde arabe vont se libérer... et libérer la Palestine !». Pour sûr, Ossama El Arabi -c'est le nom qu'il m'a donné- a un don oratoire particulier pour exalter la foule. Ces derniers, hypnotisés par les paroles et la voix de l'orateur, semblent maintenant dans un état second, prêts à le suivre jusqu'à Madinat Al Quods (nom de Jérusalem pour les Musulmans) !
Quelques pas plus loin, devant le monument érigé à la gloire des martyrs tombés sous les balles de la police et des miliciens du régime, le 28 janvier dernier, d'autres slogans repris en chœur par des hommes et des femmes à la mine réjouie chauffent l'atmosphère. Et pour cause, dès le coucher du soleil, le froid se fait sentir. Ce qui n'empêche pas les gens de faire la prière du couchant en plein air ! Ici, la foule s'agite dans tous les sens, hors de l'espace et du temps, tandis qu'autour de la place, la circulation -ou plutôt les embouteillages légendaires du Caire- a repris ses droits... à coup de klaxons incessants et de pots d'échappement crachant leur fumée polluée. Et ce, jusqu'à minuit, heure du couvre-feu durant lequel l'armée prend possession de la rue, bloquant notamment l'accès à la place Tahrir.
À l'entrée du camp, un espace de 17m de long sur 5m de large, entouré de bâches en plastique transparent, a été aménagé spécialement pour servir de lieu de réunion. C'est là que tout se décide. Chaque soir, le Conseil de la place Tahrir se réunit pour répartir les fonctions de chacun : service d'ordre, de nettoyage, de ravitaillement, de soins et même de relations publiques. Car il faut prendre le temps d'écouter les jeunes, de leur expliquer pourquoi il faut garder le contrôle de soi, ne pas s'énerver même quand on est insulté ou agressé. La révolution pacifique en somme ! Un homme à l'allure joviale et au regard vif me repère, alors qu'il est en pleine discussion avec des gens de tous âges assis autour de lui. Il me fait une place à ses côté. Lui, c'est Wael Aly, le principal animateur du Conseil des manifestants de la place Tahrir. "Les médias sont partis mais nous sommes restés avec le petit peuple", m'explique-il. « Car c'est lui, et lui seul, qui a été le fer de lance de cette révolution. Sans lui, la classe moyenne ne peut rien ». En Égypte, la classe moyenne ne représente en effet pas plus de 25 % d'une population de 80 millions d'habitants. Autant dire une goutte d'eau dans un océan ! « Les membres de la Coalition composée du mouvement Ikhtilaf (le changement), des Frères musulmans et d’autres groupes sont allés négocier avec le gouvernement. Mais ils ne réalisent pas que si demain ils essuient un échec, le peuple leur tournera le dos ! », poursuit-il. Logique : la trahison n'a jamais été payante ! Cadre dans une entreprise de tourisme, cet homme âgé de 42 ans a un véritable tempérament de chef d'orchestre. Sollicité de toutes parts pour résoudre les problèmes du quotidien ou s'interposer dans une discussion un peu trop agitée -histoire d'éviter tout dérapage violent. Précisons que les particules de plomb concentrées dans l'air du Caire ont pour effet de mettre le système nerveux à cran.
Pourquoi sa présence à Tahrir ? Tout a commencé pour lui le 25 janvier, alors qu'il était à la station balnéaire d'Urgada. Sa mère, affolée, lui a téléphoné pour l'informer que son jeune frère âgé de 22 ans se trouvait au milieu des manifestants, alors que les balles sifflaient de toutes parts -ce dernier se balade d'ailleurs encore avec du plomb dans la peau ! « Alors, le 27 janvier, j'ai quitté Urgada pour rejoindre Tahrir et je suis resté depuis », m'explique-t-il. « Mais la révolution, on la doit à Khaled Saïd ».
Khaled Saïd ? C'est un jeune d'Alexandrie qui a été assassiné par des policiers véreux le 6 juin 2010. Arrêté à la sortie d'un cyber-café devant ses amis, il a été embarqué et violemment passé à tabac dans le hall d'un immeuble, avant d'être jeté mort dans la rue pour servir d'exemple. « Cette affaire est particulièrement scabreuse », m'explique Wael. « Khaled Saïd était connu comme  un mordu d'internet. Un jour, il a mis en ligne un film montrant deux policiers en flagrant délit de racket sur la personne d'un dealer de shit. On les voit lui piquer de la came avant de l'embarquer. C'est vrai que Khaled fumait du hash, mais pas plus que les jeunes de son âge. Il avait l'habitude de se ravitailler au début de chaque mois, quand il recevait un peu d'argent de son frère qui travaille à l'étranger. Alors, ils l'ont suivi pour le voler et se venger de lui ».
Un ami de Khaled écoute notre conversation. Il confirme en hochant la tête. Pour maquiller le crime, les deux policiers en civil ont, d'après des témoins, embarqué Khaled dans le hall d'un immeuble. Son corps sera retrouvé quelques heures plus tard avec... une poignée de marijuana enfoncée dans la gorge. Version officielle : il se serait étouffé en voulant dissimuler de la drogue. Grotesque ! « Tout le monde sait ici qu'il est impossible de trouver de la marijuana à  Alexandrie ! », m'affirme-t-on. « Du cannabis oui ! L'herbe, on la trouve seulement au Caire ! ».
Très vite, la famille et les amis de Khaled réagirent. Dépôt de plainte et création d’une page Facebook, « Nous sommes tous Khaled Saïd ». L'histoire a fait le tour du monde, jusqu'à Miami.  Les amis de Khaled ont témoigné devant le juge. Mais en vain : les policiers ne sont toujours pas inculpés. Alors des consignes de résistance pacifique furent affichées sur la page, genre : « Si un policier vient vers toi, ne lui parle pas. S'il te dit dégage, ne réponds pas et passe ton chemin, etc. ». Devant ce   nouveau   comportement des jeunes, les policiers d'Alexandrie ont pris peur. Car le cas de Khaled est loin  d'être isolé : plusieurs jeunes sont morts dans des conditions similaires sans que leur meurtre ne soit élucidé et les auteurs poursuivis.
C'est ce groupe constitué autour de l'affaire Khaled Saïd qui a appelé aux premières manifestations de janvier dernier, à la place Tahrir. Le « téléphone arabe » et les connexions internet ont fait le reste. Depuis, Khaled Saïd est devenue une figure de proue de la révolution égyptienne du 25 janvier. A ce jour, le procès des policiers n'a pas encore eu lieu. L'audience prévue le 26 février dernier a été reportée. Ce qui a provoqué un sit-in devant le palais de justice d'Alexandrie. L'oncle de Khaled Saïd, Ali Kassem, a accusé Mamdouh Marey, l'ex-ministre de la Justice, d’avoir collaboré avec la Sûreté de l'État pour éviter les poursuites contre les policiers Mahmoud Salah Mahmoud et Awad Ismael Soliman. La rumeur d'Alexandrie dit que ceux-ci ont pris la fuite...


Carlos Latuff

Pas étonnant donc que les manifestants s'en prennent maintenant aux édifices de la Sureté de l'État! Non loin de la place Tahrir, des clameurs résonnent. Telle une trainée de poudre, l'info a fait le tour du Caire. Les Frères Musulmans manifestent devant le quartier général de la Sureté Nationale situé dans la vieille ville. Des coups de feu provenant de tireurs embusqués ont même été tirés en direction des militaires stationnés devant l'édifice, semant une confusion générale. Quatre soldats ont été grièvement blessés. Finalement, les manifestants ont investi l'immeuble, allant de découvertes macabres en découvertes ahurissantes : des dossiers complets sur des militants de   la société civile, des rapports contenant le détail de leurs e-mails et communications sur les réseaux sociaux, mais aussi, au quatrième sous-sol, des appartements privés et des cellules. Aussitôt, la consigne a été donnée de préserver les archives en vue de procès de dignitaires de l'ancien régime, eux aussi « traités » par la police politique.
Et pour cause : plusieurs immeubles de la Sureté ont en effet flambé la veille. Ces incendies sont curieusement tombés à point. Les manifestations organisées par les Frères Musulmans sur la place Tahrir, véritable marée humaine réunissant plus de 100 000 personnes tous les vendredis depuis la fin janvier, demandaient, entre autres revendications, la démission du général Ahmed Chafik, nommé Premier ministre avant la chute de Moubarak et la dissolution de la Sureté Nationale. Ces incendies ont emporté dans le secret des fumées les archives de cette police politique honnie par les Égyptiens à cause de sa corruption et de sa violence. Un nouveau gouvernement venait d'être nommé, composé de personnalités réputées « intègres». Et lors de la manifestation du 4 février dernier, Essam Sharef, le nouveau Premier ministre, ovationné par la foule, avait promis de faire le ménage. Ceci explique peut-être cela !
Mais la petite République de Tahrir Square n'a pas pour autant levé le camp. Car les Égyptiens, véritables hypnotiseurs du verbe, savent bien que les paroles s'envolent. D'autant que jusqu'à présent, le Conseil Suprême des Forces Armées -qui a pris la tête du pays pour officiellement assurer la transition démocratique- s'est contenté d'annoncer un simple lifting de la Constitution en prenant soin de « mouiller » l'opposition nouvellement intégrée au jeu politique dont il édicte les règles. Il a même fixé un calendrier de seulement six mois pour faire muter le système vers la démocratie. Un référendum sur les modifications de la Constitution est même annoncé pour le 19 mars prochain. « Impossible d'opérer un changement en si peu de temps ! », s'insurge Ossama, un avocat du Groupe de défense des personnes arrêtées en janvier. « On se moque vraiment du peuple ! ».
Pas étonnant dès lors que tout le monde ici soit dans l'expectative. La nouvelle composition du gouvernement a de nouveau provoqué des débats houleux sous la tente du Conseil. Mohammed Abou Farès, un entrepreneur en import-export, qui a roulé sa bosse dans plusieurs pays d'Europe durant sa jeunesse après un rapide passage à la Sorbonne, m'interpelle justement à ce sujet : « Le nouveau gouvernement comporte en son sein quatre ministres de l'ancien régime. Comment pouvons-nous lui faire confiance pour réaliser les aspirations de notre jeunesse ? La Constitution doit intégralement être changée. On a besoin de plus de garanties car nous n'avons connu jusque-ici que des régimes militaires répressifs ». Les discussions se prolongeront jusqu'au petit matin....

Place Tahrir, les jours se suivent et ne se ressemblent pas ! Un jour ce sont les lycéens et leurs enseignants qui manifestent devant leur ministère de tutelle, le lendemain ce sont les étudiants et universitaires, les avocats, les journalistes, les fonctionnaires... et même les sans-logis ! En Égypte, le système scolaire est véritablement sinistré, sauf pour les gens aisés qui ont les moyens de payer les « High Schools » à leurs enfants ou de les envoyer à l'étranger. Les autres, se débrouillent avec les moyens de bord, des salaires de misère ridicules (de 100 à 300 livres dans le public, jusqu'à 500 dans le privé, soit de 20 à 65 euros par mois !). Sans compter les 25 millions de chômeurs, dont une partie se démène avec des petits boulots au jour le jour, alors que 5% de nantis détient 70% de la richesse nationale.


La composition sociale des visiteurs qui viennent quotidiennement soutenir les résistants de Tahrir a aussi changé. Des personnes appartenant à des catégories plus aisées se mélangent maintenant aux populaires : des affairistes et même des intellos -genre bobos parisiens qui se font prendre en photo devant le portrait des « martyrs de la Révolution »... Même Wael Bichri, un animateur vedette de la télévision Dream 2 a fait le déplacement. Des admiratrices en hijab se sont agglutinées autour de lui pour  arracher un autographe. Pas étonnant : cet homme élancé aux cheveux argenté est plutôt beau gosse ! Autre attroupement, autre excitation : Abdallah Assam, un chanteur populaire connu dans tout le monde arabe,  a aussi fait le déplacement. Un juge est aussi de la partie, en représentation pour le Syndicat de la magistrature dont le président, Achraf Zahram, n'a pas hésité a soutenir les occupants de Tahrir dès le début. Rencontré au siège du club de la presse, situé aussi à proximité de la place, ce dernier m'explique sa démarche : « Ce que nous demandons est simple : que le peuple égyptien décide enfin de son destin, élise souverainement ses dirigeants, un gouvernement civil et non militaire. Bref, la démocratie ! Mais aussi qu'un terme soit mis à la corruption dans tous les milieux, et que justice soit rendue aux martyrs de la révolution. Car notre peuple vient de prouver au monde entier qu'il est digne de la démocratie et mérite le soutien de toutes les nations libres ». Et de m'expliquer que la lutte contre la corruption est menée dans l'appareil judiciaire depuis les dernières élections de la corporation.

Mais en ce 8 mars 2011, « Women’s Day », la place Tahrir a été investie par des dizaines de milliers de femmes, voilées ou non. Tout de suite après la manifestation, Nehad Abu Elkomsan, avocate et présidente du Centre égyptien pour le droit des femmes, a tenu personnellement à rencontrer les membres du Conseil et à visiter le campement. « Nous sommes venues pour saluer nos martyrs de la révolution et rappeler que la  femme ne doit pas être oublié dans cette transition démocratique. Nous avons constaté qu'il n'y a aucune femme dans le nouveau gouvernement. On ne peut pas parler de démocratie sans participation des femmes à différents niveau du pouvoir alors qu'elle est le pivot de la société égyptienne, s'exclame-t-elle indignée. « C'est une question nationale et pas seulement de genre !». Pas évident à faire accepter, car la société égyptienne, dont 25 millions sont totalement illettrés, est encore marquée par un conservatisme coutumier. A l'extérieur du square, des contre-manifestants brandissent d'ailleurs des pancartes avec l'inscription « Not Now! »
« Mais ne nous y trompons pas! », précise-t-elle, « la question des femmes est une question de transformation culturelle et non d'idéologie. La preuve c'est que les Frères Musulmans, réputés pourtant conservateurs, sont plus ouverts sur cette question que les partis libéraux ! ». Ce matin même, les frères ce sont rassemblés devant le palais du gouvernement pour demander la libération de leurs 27 militants -arrêtés l'autre soir devant l'édifice de la Sureté Nationale- tandis que les « sœurs » participaient massivement à la manif des femmes.
La fin de cette journée fut particulièrement tendue à Tahrir Square. Des groupes de dizaines de personnes (les baltagui) ont manifesté une hostilité inquiétante contre les occupants de la place, faisant monter la tension d'un cran. Les agressions se sont multipliées, y compris contre moi-même. J'ai alors compris que je devenais un témoin gênant...on cherchait à m'éloigner. Alors que je recueillais le témoignage d'un homme qui insistait lourdement pour que je le prenne en photo, un groupe  hostile m'a entouré et les menaces ont fusé. Un homme habillé de noir m'a alors dégagée, emmenée dans la tente des réunions et finalement fait venir la police militaire... pour officiellement me protéger. J'ai quitté le camp encadrée par des militaires. Ce qui n'a pas empêché une foule excitée par je ne sais qui de nous suivre. Arrivée au poste militaire du Musée du Caire qui fait office de QG, j'ai dû attendre dans le froid durant plus de sept heures que l'on me rende mon passeport.
Bonne intuition ! Le soir même, le harcèlement du campement, notamment par des jets de pierres a commencé et a duré jusqu'à l'aube. Le harcèlement a repris dans la matinée du 9 mars. A la tombée de la nuit, les résistants de la place Tahrir furent finalement attaqués  par des centaines de « baltaguis » armés de couteaux, de machettes et de torches incendiaires. Juste avant l'intervention des soldats. Des personnes ont été frappées et arrêtées, le campement a été entièrement saccagé, et même le drapeau égyptien qui flottait tel un symbole de renaissance au milieu du square a été retiré. Comme si on voulait éradiquer tout espoir de liberté et de démocratie ! [voir vidéos de l'attaque]
« On a tenu le coup durant quinze jours, malgré l'hostilité des suppôts du système et le dénigrement de la presse égyptienne », m'explique Wael Aly, une fois remis du choc. « Mais nous ne baissons pas les bras », ajoute-t-il malicieusement. «En nous réprimant et en arrêtant une centaine d'entre nous, le pouvoir viens finalement d'amplifier l'impact de notre action ». Il faut dire qu'il a eu chaud et qu'aujourd'hui il doit redoubler de vigilance. Les premières condamnations sont en effet tombées : 15 ans de prison ferme !

« Nous ne sommes pourtant pas des violents », s'insurge-t-il. « Nous voulons juste vivre libres et dignes. Cette courte expérience a prouvé que nous pouvions organiser la société et gérer nous-mêmes nos affaires ». Effectivement, le matin du 8 mars, le « Conseil des occupants de la place Tahrir » avait rendu public un certain nombre de règles à respecter et décidé de réorganiser le campement. Notamment en décidant de la création d'une sorte de police destinée à évacuer les éléments perturbateurs, en réservant une tente comme lieu de culte pour les Coptes et les Musulmans, une pour l'intendance, une pour la formation, et une destinée à accueillir les nécessiteux - un pécule leur étant remis chaque semaine à condition qu'ils renoncent à la mendicité. Bref, une administration comprenant la police, le culte, l'éducation et le social. Cela ne vous rappelle rien ? Quelque part au Mexique, dans les montagnes du Chiapas....
Photos de Rabha Attaf
Une version abrégée de ce reportage a été publiée par le magazine Les Inrockuptibles

mardi 6 juillet 2010

Colombie : La victoire de Santos est le triomphe illégitime des partisans de la continuité de régime

par les FARC-EP, 21/6/2010. Traduit par  Esteban G., édité par  Michèle Mialane  et  Fausto Giudice, Tlaxcala
Original : Colombia: la victoria de Santos es el triunfo ilegítimo del continuismo

 Avec le triomphe illégitime du continuisme rejeté par l’abstention citoyenne, le pays est entré dans un processus de radicalisation de la lutte politique, dans lequel le peuple sera protagoniste en première ligne.
Toute la machinerie étatique, toutes les ressources mafieuses du gouvernement, ses manœuvres délictueuses de fraude et de corruption, de chantage et d’intimidation, ont été mises au service de la victoire du continuisme cherchant ainsi désespérément à créer un  bouclier pour éviter à Uribe d’avoir à répondre devant le peuple et de la justice d’une accusation imminente de gestion criminelle et de haute trahison.

Le régime d’Uribe a été la plus importante tentative d’imposer par la violence un projet politique ultralibéral d’extrême-droite fondé sur le para-militarisme. Son gouvernement restera dans l’histoire comme l’un des plus honteux de ces dernières décennies, le pire assassin de sa population civile, le plus à la botte des USA, et de ce fait, le plus grand générateur d’instabilité dans les relations avec les pays voisins.
Pendant ces huit années, c’est le mensonge et l’imposture, la manipulation et la tromperie qui ont gouverné. Uribe et les partisans de la continuité de son régime ont fait croire que sa politique garantissait la sécurité de tous les citoyens, alors qu’en réalité elle protégeait, par la répression, les profits des secteurs d’investissements privilégiés, qui ont accru le chômage et la pauvreté. Ils ont fait croire que défendre la souveraineté voulait dire remettre les clés de la nation au gouvernement de Washington et transformer la Colombie en un pays occupé par l’armée d’une puissance étrangère. Ils se sont débrouillés pour annoncer qu’ils mèneraient avec acharnement la lutte contre le narcotrafic alors que le président Uribe lui-même, le DAS [Département administratif de sécurité, service de renseignement, NdE] et le général Naranjo, ont un long passé de liens avec la mafia du narcotrafic. Ils disent au pays qu’il n’y a pas de guerre ni de conflit armé, mais il y a le Plan Patriote et l’invasion yankee…

La réalité de la  sécurité démocratique, ce sont les faux positifs et l’impunité. Elle est ce qui permet d’élire un Président qui a été le ministre de la Défense le plus actif à promouvoir ces crimes contre l’humanité, et de distribuer les terres à l’agro-industrie paramilitaire, car celle-ci, bien sûr, a financièrement les reins solides, ce qui n’est pas le cas des paysans pauvres. La sécurité démocratique, c’est aussi allouer l’argent public -ou être assuré d’en faire cadeau  - aux chefs d’entreprises de l’agro-industrie qui ont financé les campagnes électorales. La sécurité démocratique, ce sont les fosses communes contenant plus de 2000 cadavres, comme celle qui se trouve près de la base militaire de la Macarena, ainsi que les 4 millions de paysans déplacés par la violence de l’État. C’est le mensonge qui proclame la fin de la guérilla bolivarienne des FARC-EP alors que la vitalité de cette organisation l’inquiète et qu’elle mène un farouche combat pour une Colombie nouvelle comme elle l’a bien dit dans ses communiqués militaires du mois de mai. La sécurité démocratique, c’est modifier la Constitution pour l’adapter à des intérêts particuliers lorsque c’est nécessaire, c’est disposer d’une majorité factice dans le Congrès et fragiliser l’autorité du Parlement grâce à la claque des inconditionnels. C’est aussi distribuer des postes, des charges et des contrats, et profiter de son passage au gouvernement pour s’enrichir sans aucun état d’âme.

Ambition sans frontières, par Vladdo: Juan Manuel Santos, debout sur une montagne de  cercueils de victimes d'exécutions extrajudiciaires: "Pour arriver à la présidence, je suis prêt à tout"

La défense abjecte du militarisme à laquelle s’est livré Uribe et son appel à créer de nouvelles lois qui garantiraient l’impunité aux militaires, annoncent ce que va être la présidence de Juan Manuel Santos. Ses lamentations cyniques et ses gémissements hypocrites en faveur d’un tortionnaire-assassin comme Plazas Vega, des grands chefs militaires et de l’ex-président Belisario Betancur, tous responsables du massacre du Palais de Justice, prouvent avec une évidence pathétique qu’il cherche dès maintenant à se protéger contre de futures accusations portées contre lui. Et c’est évidemment une façon d’arrimer le narco-paramilitarisme à la tête de l’État, avec les garanties légales de pouvoir continuer à faire disparaître, torturer et assassiner les opposants au régime. Le « code militaire » réclamé par Uribe est une patente à l’impunité des criminels comme le démontre l’histoire récente de la Colombie.

Le Président, en prenant ardemment la défense de l’ex-directeur de la DIAN [Direction Nationale des Impôts et des Douanes] et de « l’UIAF » [Unité d’Information et d’Analyse financière], M. Mario Aranguren, qui avait commis des délits en faveur d’Uribe et certainement sur ses ordres, montre bien la nature de celui qui tient toujours à occulter, non seulement son passé criminel, mais aussi les bassesses honteuses auxquelles il s’est livré en tant que gouvernant.

Nous entamons une nouvelle période de quatre ans dans laquelle va se poursuivre une offensive oligarchique tous azimuts  contre le peuple, drapée dans de douces mais trompeuses promesses officielles de victoire militaire [contre la guérilla], sans cesse répétées pendant 46 ans, sans se soucier des causes qui génèrent le conflit et encore moins s’engager à les combattre.

La profonde crise structurelle dont souffre la Colombie n’a pas de solution dans le continuisme. L’extrême-droite néolibérale, qui croit encore qu’elle peut la résoudre d’en haut, a réalisé une union nationale sans peuple, où seules règnent les ambitions des mêmes personnes, celles qui s’enrichissent grâce à l’investissement garanti : les groupes financiers, le secteur patronal, les éleveurs et latifundiaires, les paramilitaires, les partis politiques qui se battent comme des chiens pour se disputer les prébendes du pouvoir, les grands médias qui applaudissent les succès, mesurés en litres de sang, de la politique guerrière… Là, le peuple est oublié car la prospérité de tous ceux-là se nourrit de la misère et de l’exploitation de ceux d’en bas, des exclus.

Ce bicentenaire du cri de l’indépendance doit ouvrir la voie à la lutte du peuple pour ses droits, pour la patrie, pour la souveraineté, la justice sociale et la paix. Il est possible de changer les structures injustes si tout le peuple se mobilise et lutte pour sa dignité. On ne peut rien attendre des assassins incrustés à la tête de l’État. Seule la lutte unitaire peut nous conduire à une Colombie nouvelle. Comme nous l’avons dit depuis Marquetalia en 1964, nous sommes toujours disposés à chercher des issues au conflit, en rappelant en même temps, que notre décision de tout donner pour le changement et l’intérêt du peuple est inébranlable, quelles que soient les circonstances, les obstacles et les difficultés qui nous seront imposés. La justice sociale triomphera grâce à la mobilisation du peuple.

Secrétariat de l’État-major central des FARC-EP

Montagnes de Colombie, le 21 juin 2010

jeudi 8 octobre 2009

La caméra dans la forêt

Sur le documentaire FARC-EP : L’insurrection du XXIème siècle, de Diego Rivera
par Florencia TORRES FREEMAN, 6/10/2009. Traduit par Esteban G. et édité par Fausto Giudice, Tlaxcala
Original : La cámara en la selva

Tandis que les USA déploient leur Quatrième Flotte et installent sept nouvelles bases militaires en Colombie, dans divers pays d'Amérique latine, vient de sortir simultanément un long métrage documentaire, FARC-EP: La insurgencia del siglo XXI (FARC-EP : L’insurrection du XXIème siècle ), qui raconte le conflit armé du point de vue de la guérilla bolivarienne.

Est-ce qu’au XXIème siècle l’insurrection est un souvenir* du passé ? Les idéologies ont-elles disparu? Les révolutionnaires se sont-ils transformés en délinquants, en narcotrafiquants, en brigands, en terroristes ?

Les grands monopoles de la (dés)information insistent toujours avec le sempiternel message ancien, usé et unique : l’insurrection colombienne n'a pas d’idéologie, de formation culturelle ni de projet politique. Son cœur mercenaire bat au rythme frénétique et brumeux de la coca. L’ancien et ténébreux « or de Moscou » a été remplacé par les mallettes pleines de dollars et d’euros, provenant du trafic de drogues. Elle massacre les indigènes, viole les femmes, maltraite les jeunes. Sur les écrans de télévision le mouvement de la guérilla s'est transformé en un monstre beaucoup plus terrible que Satan, Lucifer, Belzébuth et les pires démons médiévaux.

Le vieux barbu Karl Marx commençait son célèbre Manifeste Communiste en affirmant : « Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte Alliance pour traquer ce spectre… Quel est le parti d'opposition qui n’a pas été accusé de communisme par ses adversaires au pouvoir ? ». Si l’on remplace « communisme » par FARC-EP (Forces Armées Révolutionnaires de la Colombie - Armée du Peuple), aujourd'hui le spectre continue à roder par ici. Quel mouvement social radical d'Amérique latine n'a t-il pas été stigmatisé et accusé de sympathiser avec les FARC ?

De nos jours, la CIA, le FBI, la DEA et d'autres organismes « démocratiques » vivent en accusant d’être un « collaborateur des FARC » quiconque tente, parait ou aspire à être un dissident radical.

L'œuvre Les sorcières de Salem d'Arthur Miller semble avoir été écrite hier. Le maccarthysme se promène hautain et provocateur. Dans quelque partie du monde que ce soit, toute dissidence sent la guérilla bolivarienne. Nous vivons un contrôle de la pensée qui ferait pâlir les prédictions les plus sombres des romans 1984, Le meilleur des mondes et Fahrenheit 451 ou les films Brazil, Matrix et jusqu'au plus récent Secteur 9.

Des plus grands journaux télévisés jusqu'aux fictions de Hollywood, en passant par les tonnes de papier maculées d'encre des supermarchés journalistiques, tous aujourd'hui visent une même cible. Même les principaux présidents d'Amérique latine doivent parler avec Uribe, le servile ventriloque local du grand maître impérial, et doivent se positionner par rapport à l'appui, au rejet ou à l'indifférence face aux FARC-EP. Ni l’UNASUR ni l'OEA n’ont échappé à ces débats.

Dans ce contexte mondial, où la guerre froide a culminé, ne permettant pas de faire baisser d’un seul degré la température de la guerre psychologique contre les rébellions armées contemporaines, que pensent réellement les FARC-EP ? Possèdent-elles un plan ? Ont-elles une idéologie ? Maintiennent-elles leurs dizaines de milliers de jeunes combattants par la force et par la menace ? Comment voient-elles le futur de l'Amérique latine ?

Le long métrage FARC-EP : L’insurrection du XXIème siècle tente de répondre à ces questions, en soumettant à la discussion, la propagande baroque et maccarthyste lancée depuis les USA. Pour cela l'équipe de cinéma « Glauber Rocha », constituée par des cameramen de divers pays d'Amérique latine et d'Europe, pénètre dans la jungle, parcourt les cordillères et les montagnes, en montrant de l'intérieur, comme jamais on n’a pu le voir, la vie quotidienne dans les camps des FARC-EP. Le documentaire, qui dure presque deux heures, comprend des interviews des principaux commandants guérilléros du secrétariat les FARC-EP et de nombreux témoignages de combattants de base, des paysans et des jeunes des zones urbaines du Parti Communiste Clandestin de Colombie (PCCC), ainsi que des séquences sur le rôle fondamental des femmes dans la lutte de la guérilla, des indigènes et des peuples originaires, le problème du narcotrafic, le para-militarisme, les prisonniers de guerre, les nouvelles bases militaires usaméricaines et la violation systématique des droits de l’homme appliquée par le terrorisme d'État dans la patrie du leader indépendantiste Simón Bolívar.

La structure formelle du documentaire est celle d’un immense collage*, où sont reconstituées en images depuis les massacres de l'entreprise bananière UNITED FRUIT en 1928 et l’assassinat du dirigeant populaire Eliécer Gaitán en avril 1948 jusqu’à la création des FARC-EP et la capture de militaires usaméricains dans la jungle colombienne, la récente affaire Ingrid Betancourt et les déclarations des principaux paramilitaires (alliés d'Uribe) qui admettent avoir reçu de l'argent des entreprises bananières pour assassiner des guérilléros et massacrer la population civile.

Dans cette mosaïque qui n’oublie rien ou presque rien, sont dépeints pour la première fois dans l'histoire (du moins à notre connaissance) les cours de formation politique, idéologique et militaire des combattants de base des FARC-EP ainsi que de leurs forces spéciales. Au milieu de la jungle, des rivières, des arbres immenses et des animaux apparaissent des bibliothèques, des groupes de lecture, des tableaux noirs et beaucoup, mais beaucoup de jeunes gens qui étudient. Celui qui assiste à la projection de ce film (jusqu'à présent projeté dans des circuits underground, sera-t-il projeté dans les grandes salles ?) ne pourra manquer de se souvenir des scènes de ces Passages de la guerre révolutionnaire raffinés et dépeints à une autre époque par l’exquise plume d'Ernesto Che Guevara, un des inspirateurs de l'idéologie des FARC-EP avec leur commandant légendaire et fondateur Manuel Marulanda Vélez, récemment décédé. Mais les scènes et les interviews que ce film dépeint n'appartiennent pas à ces regrettées et nostalgiques années soixante, tant louées qu’elles en ont été banalisées, mais…au XXIème siècle.

Comme à Cuba, au Nicaragua et au Salvador, comme en Algérie et surtout au Vietnam, aujourd'hui la Colombie vit une guerre civile de dimension continentale. Ce film montre ce que ne montrent jamais CNN et d'autres fabriques du pouvoir : le conflit armé du point de vue de la rébellion bolivarienne. Il ne passera pas inaperçu.

FICHE TECHNIQUE :

Scénario et direction/Script and Direction : Diego Rivera

Montage/Editing : Alejo Carpentier

Caméras/Cameras : Diego Rivera, Tina Modotti et César Vallejo

Photographie/Cinematography : Frida Kahlo

Production : Groupe de cinéma « Glauber Rocha »

Postproduction/Post-production : Julius Fucik et André Gunder Frank

Musique/Music : Chœurs et orchestres des FARC-EP/Songs of FARC-EP

Recherche Journalistique/Journalistic Research : Roque Dalton

Recherche historiographique/Historical Consultant : Ruy Mauro Marini

Remerciements/Thanks : Frida Kahlo, Ulrike Meinhof et Vladimir Maïiakovsky

112 minutes

Mini DV Cam, 2009

*: en français dans le texte original

mercredi 7 octobre 2009

Miguel Enriquez et l’utopie révolutionnaire

La revue chilienne Punto Final rend hommage à Miguel Enriquez, secrétaire général du MIR, pour le 35ème anniversaire de sa mort au combat
par Manuel CABIESES DONOSO, Punto Final N° 695 , 2/10/2009. Traduit par Gérard Jugant et édité par Fausto Giudice,
Tlaxcala

“L’utopie est à l’horizon. Nous marchons deux pas, elle s’éloigne
deux pas et l’horizon s’éloigne de dix pas. Alors à quoi sert l’utopie ?
À cela, elle sert à marcher”.
Eduardo Galeano

Le sacrifice d’intérêts personnels, capable d’atteindre l’héroïsme en défense d’idéaux et de convictions politiques, n’existe plus au Chili. Ses ultimes manifestations disparurent lors de la longue journée qui commença avec la Moneda [palais présidentiel chilien, NdT] en flammes [le 11 septembre 1973, NdE] et qui se prolongea 17 années dans une lutte inégale contre la dictature. La résistance au terrorisme d’Etat coûta la vie à des milliers de Chiliens. La torture, la prison et l’exil s’abattirent sur beaucoup d’autres. La défaite, la frayeur, la désillusion et les trahisons firent le reste.


Le pays tomba dans l’abîme dans lequel le poussa le néolibéralisme renforcé par une bande de généraux. Ensuite vint l’interminable transition à la démocratie et avec elle, le changement de peau de partis qui hier furent démocratiques mais se transformèrent en fiers administrateurs de l’héritage économique, social et culturel de la dictature. Le pays fut rééduqué dans l’oubli, générateur des honteux niveaux d’ignorance politique qu’il exhibe aujourd’hui. L’histoire, l’identité et l’âme même du pays sont restées plongées dans les ténèbres du retard politique - qui cache une terrible inégalité sociale. Le Chili s’est fait étranger à l’Amérique latine et indifférent à ses luttes, qui hier furent aussi les nôtres.

Néanmoins, cela ne sera pas éternel et doit changer, c’est la loi de la vie. Quand viendra le moment de lancer un nouveau projet de libération économique, politique et sociale, le Chili évoquera ses héros. Là se retrouvera l’héritage de leurs idées qui permettront d’ouvrir les “grandes allées par où passe l’homme libre, pour construire une société meilleure”. Dans ce moment d’ardente création collective, à côté de l’ombre inspiratrice de Salvador Allende il y aura celle de Miguel Enriquez, le jeune révolutionnaire dont nous rappelons le souvenir en cet anniversaire de sa mort. Tous deux sont des exemples de valeur et de détermination à dévouer la vie - qu’ils aimèrent passionément -à ses idéaux. Ils ont laissé un héritage précieux : leurs idées révolutionnaires qui en ce moment de l’Amérique latine reviennent convoquer le militantisme et l’action.

Un chef de révolution


Il y a 35 ans - dans la soirée du 5 octobre 1974 -, Miguel Enríquez Espinoza tomba en combattant la dictature. Âgé de 30 ans, médecin, né à Concepción, Miguel était secrétaire général du MIR depuis 1967. Il refusa de partir en exil après le coup d’état, alors que beaucoup de camarades le lui demandaient pour protéger un cadre exceptionnel. Mais lui préféra plonger dans la clandestinité. Affrontant d’énormes difficultés il se consacra à organiser un mouvement de résistance populaire. Son incessante activité laissa des traces, qui finalement conduisirent les services de sécurité jusqu’à son refuge dans la rue Santa Fe de la commune de San Miguel. Là, avec sa compagne, Carmen Castillo Echeverria - qui fut capturée blessée- et deux autres camarades - Humberto Sotomayor et José Bordaz, qui parvinrent à fuir-, il affronta les forces répressives. Son refus de se rendre se termina par sa mort. Son corps dénudé et brisé fut livré le jour suivant-par l’intermédiaire d’un évêque catholique -à ses parents. “Il avait dix blessures par balle. Une d’entre elles est entrée par l’œil gauche et a détruit son crâne”, rapporta son père, le docteur Edgardo Enriquez Frödden.


Le 7 octobre à 7h30 du matin, seulement huit membres de la famille furent autorisés à l’enterrer dans le cimetière général de Santiago. Un détachement de carabiniers surveillait de près. “Miguel Enriquez Espinosa, mon fils”, dit sa mère d’une voix ferme alors qu’elle déposait l’unique bouquet de fleurs autorisé, “mon fils, tu n’es pas mort. Tu restes vivant et continueras à vivre pour l’espérance et le bonheur de tous les pauvres et opprimés du monde” (1). Miguel a été un des fondateurs du Mouvement de Gauche Révolutionaire (MIR) le 15 août 1965, et en est devenu le dirigeant deux ans plus tard. Il était respecté non seulement par ses camarades mais par de nombreuses personnes avec lesquelles il eut de fortes polémiques. Dans ces débats - en dépit de sa jeunesse - il démontra une large connaissance des sujets et une capacité à exposer ses idées avec clarté.

A l’âge de 17 ans Miguel organisait des mobilisations à Concepción en défense de la Révolution Cubaine, lors de l’invasion impérialiste de Playa Girón. Le processus qui forgea son leadership et qui traça l’identité du MIR s’inspirait de la formation politique et armée de ses militants, et était très influencée par Cuba révolutionnaire. C’est effectivement ce que dit un dirigeant du Parti Communiste de ce pays, en 1974 : “Peut-être est-ce dans la personnalité révolutionnaire de Miguel Enriquez, dans le feu juvénile des combattants du MIR, et qui dans certaines occasions nous faisait désirer qu’ils adoptent une plus grande flexibilité dans des situations politiques concrètes, qu’il y a une des plus nettes images de l’influence de Cuba sur le mouvement révolutionnaire latino-américain” (2).


La forme dans laquelle la direction du PCC (Parti communiste de Cuba) évaluait Miguel se reflète dans ce discours d’Armando Hart. Il compara le révolutionnaire chilien avec les héros de l’attaque de la Caserne de la Moncada et de la lutte révolutionnaire contre la dictature de Fulgencio Batista. “Pour transmettre au peuple cubain - disait Hart - une image de sa personnalité, de sa signification, de ce qu’il représente pour le futur du Chili, nous rappelons des noms comme ceux d’Abel Santamaria, José Antonio Echeverria et Frank Pais”. Et il ajouta, catégorique : “Miguel Enriquez n’avait pas donné tout ce qu’il était capable de donner. Si on le mesure pour ce qu’il était, il faut souligner, sans crainte que le sentiment ou l’émotion obscurcissent le raisonnement, qu’en Miguel Enriquez pointait un chef de révolution”. C’est certain, Miguel - après l’héroïque mort de Salvador Allende à La Moneda - représentait la possibilité de construire un nouveau leadership révolutionnaire qui recueillait la leçon que laissait la conspiration pour renverser Allende tramée par la droite, la Démocratie-Chrétienne, l’impérialisme et les forces armées. Le leadership d’un chef capable de conduire les actions armées, politiques et sociales pour vaincre la dictature et initier la construction d’une société démocratique et socialiste.


Le pays qui a changé


Il y a 35 ans cette espérance se brisa avec la mort de Miguel Enriquez. La brutalité du terrorisme d’Etat et les effets culturels dévastateurs du modèle néolibéral firent échouer les tentatives de la résistance populaire et du Front Patriotique Manuel Rodriguez pour cultiver l’espérance révolutionnaire. Mais en définitive, la dictature fut obligée de retourner à ses casernes. L’initiative politique demeura dans les mains des secteurs bourgeois qui étaient préparés pour la transition par le Département d’Etat US et la social-démocratie européenne. Le Chili d’aujourd’hui est un pays très différent de celui d’Allende, de Miguel et des milliers de héros et de martyrs de la gauche chilienne. La solidarité, support des rêves collectifs et de la conscience du devoir social - qui au Chili avait atteint de hauts niveaux - a disparu presque complètement. Le pays manque d’une utopie qui permette d’unir et de mobiliser les forces pour avancer vers l’horizon de justice sociale. Il se trouve à la merci de l’oligarchie qui manipule ses sentiments et ses attentes à travers les moyens de communication. Il est resté sans capacité critique, dépourvu de participation et sans volonté politique pour renverser les obstacles qui empêchent d’atteindre une pleine démocratie. L’actuelle période électorale, qui permet un certain degré d’attention à des sujets politiques, prouve l’appauvrissement du citoyen en tant qu’agent actif et critique du développement démocratique.


Les candidats avec des possibilités de victoire- consacrés dans cette condition par la complicité d’enquêtes adroites et de manipulations de la presse oligopolistique -, sont toujours les mêmes. Aucune proposition ne touche le cœur du système. Aucune ne s’engage pour une Assemblée Constituante qui élabore une Constitution démocratique. Aucun n’envisage des mesures qui touchent les puissants intérêts nationaux et étrangers qui contrôlent l’économie (faisons ici une digression. Comme conséquence de la crise capitaliste qui a mis en évidence l’incapacité du marché de s’autoréguler, les administrateurs du système commencent à éluder leurs responsabilités. On n’entend rien moins que l’ex-président Ricardo Lagos critiquer le néolibéralisme, alors que son gouvernement fut un des plus néolibéraux du monde. Il en est de même avec la présidente Michelle Bachelet qui parle de la “fin du paradigme néolibéral” et revendique le rôle de l’Etat. Cependant, son gouvernement n’a pas fait autre chose que respecter les règles du jeu du néolibéralisme. Enfin, le candidat présidentiel de la Concertation, Eduardo Frei, réclame “l’Etat et plus d’Etat”, mais c’est son gouvernement qui avait privatisé l’eau potable, les ports, etc.).


Aucun des candidats créés par les acrobates de la politique ne fait mention des scandaleux privilèges des forces armées, de ses énormes dépenses d’armement et de ses exceptionnels régimes de prévoyance, ainsi que du poids déterminant qu’elles continuent de tenir dans la conduite du pays. Aucun candidat ne répond aux demandes du peuple mapuche. Aucun ne s’engage à une solution à la juste demande de la Bolivie d’un débouché souverain sur la mer. Aucun ne propose d’en finir avec les AFP (3), ni ne se prononce pour une santé et une éducation publiques. Pas plus pour renationaliser le cuivre - de nouveau en mains étrangères-, ni pour nationaliser les banques et impulser une réforme fiscale véritable. Ceci a été démontré par le médiocre “débat” télévisé récent. Il est impossible de trouver dans leurs discours ne serait-ce qu’un soupçon d’ébauche de société plus juste. D’une manière ou d’une autre, ils se déclarent les continuateurs du gouvernement de Bachelet, y compris le candidat de la droite. Le futur gouvernement sera par conséquent « continuiste » dans son essence

Mais il y a un futur...

La gauche a perdu trop de temps à reconstruire l’utopie de ce temps. Elle s’est embrouillée dans des vétilles et des discussions stériles, prise entre un discours réformiste et une pluie de consignes dogmatiques, sans contenu, qui produisent plus de rejet que d’adhésion. Les intérêts des partis, groupes et personnes ont été mis au premier plan. Les possibilités d’un projet commun ont ainsi ont été annulées été annulées et les maigres forces ont été dispersées encore plus. Une partie de la gauche a été contaminée par le pragmatisme de la contre-culture néolibérale. Elle a fini par accepter, dans les faits, que la lutte pour le socialisme n’a pas de viabilité au Chili et que c’ est un thème démodé, bon pour les rêveurs. Elle a renoncé dans la pratique à présenter une proposition de caractère socialiste qui permettrait d’élever le contenu du discours politique. Et cela, alors que le capitalisme traverse une profonde crise et que la déprédation de la planète met en jeu la vie de l’espèce humaine. Le Chili se droitise alors qu’en Amérique latine un courant socialiste fait son chemin qui gouverne déjà dans plusieurs pays. Le socialisme du XXIe siècle pose des propositions pour notre époque. L’intégration économique, la coopération énergétique, l’Alliance Bolivarienne pour les Peuples de Notre Amérique (Alba), la Banque du Sud, etc., sont les instruments de ce projet qui avance.


Prendre conscience que nous vivons une époque favorable pour l’utopie révolutionnaire devrait promouvoir au Chili la reconstruction d’une gauche en lutte pour des changements profonds et radicaux. Cela était l’objectif pour lequel les révolutionnaires d’hier étaient disposés à donner leur vie. Comme Allende, Miguel et tant d’autres.


Notes

(1) Discours du Docteur Edgardo Enriquez (1912-1996), ex-directeur de l’hôpital naval de Talcahuano, ex-recteur de l’Université de Concepción, ex-ministre de l’Education du président Allende, lors de l’inauguration de l’hôpital clinique Miguel Enriquez à la Havane en 1975. La mère de Miguel était Raquel Espinosa Townsend (1913-2003)

(2) Armando Hart Davalos, membre du bureau politique du Parti Communiste de Cuba, dans l’acte d’hommage à Miguel dans le théâtre Lazaro Peña de la Centrale des Travailleurs de Cuba, 21 octobre 1974. Dans le même acte parla Edgardo Enriquez, frère de Miguel, membre de la Commission politique du MIR. Détenu à Buenos Aires par l’Opération Condor le 10 avril 1976, disparu depuis.


(3) Les AFP (Administradoras de Fondos de Pensiones) sont des institutions financières privées de gestion des pensions, créées en 1980 par un décret réformant le système de prévoyance en le transformant en système de capitalisation individuelle. (NdT)

Sur Miguel Enríquez, lire La vie de Miguel Enríquez et le MIR, par Pedro NARANJO SANDOVAL