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samedi 31 octobre 2009

Les causes de la pauvreté mondiale


par Vicenç NAVARRO. Traduit par Gérard Jugant, édité par Fausto Giudice
Le 17 octobre on a célébré la Journée internationale pour l'élimination de la pauvreté (voir aussi http://www.oct17.org/fr), qui a été l’occasion d’un nombre élevé de conférences sur la pauvreté. Pendant quelques jours ce fut un sujet visible dans les moyens de communication les plus importants du monde, bien qu’en Espagne cette visibilité ait été limitée. Dans les pays développés on a mis une fois de plus l’accent sur la nécessité d’ “aider” les pays pauvres, notamment par l’envoi d’aliments et de fonds. On a aussi mis l’’accent, dans divers forums internationaux, sur la nécessité de transférer connaissances et nouvelles technologies des pays riches aux pauvres pour augmenter la productivité de leurs secteurs agricoles, les plus importants dans leurs économies.
Cet intérêt médiatique pour le thème de la pauvreté se répète année après année à la même date. Et pendant ce temps, huit millions d’enfants meurent chaque année de malnutrition (un toutes les deux secondes), l’équivalent des morts que causeraient 43 bombes atomiques comme celle lancée sur Hiroshima, des bombes qui explosent chaque année sans produire aucun bruit. En réalité ce nombre de morts fait partie de la réalité qui nous entoure de telle manière qu’ils n’apparaissent même pas ni à la première ni même à la dernière page des journaux les plus importants du monde.


Ares, Cuba
Ce qui rend cette situation  moralement intolérable est que du point de vue scientifique nous savons comment résoudre tant le problème de la pauvreté que de ses conséquences, dont la faim est la plus dramatique. Et le paradoxe de la situation est que la pauvreté n’est pas due au manque de ressources. En réalité, la planète a suffisamment de terre fertile pour alimenter deux fois la population existant aujourd’hui (FAO 2008). Dans les pays économiquement développés, les États vont même jusqu’à subventionner les agriculteurs pour qu’ils ne produisent pas plus d’aliments. Mais ce qui est encore plus intolérable est qu’on appelle ces pays pauvres, alors qu’ils ne le sont pas. Les pays ainsi appelés ont des populations de manière prédominante pauvres, mais eux-mêmes en soi ne le sont pas.
Pourquoi donc la pauvreté se produit-elle et se reproduit-elle? Si nous analysons le pays le plus pauvre du monde (la liste de candidats à une telle distinction est longue), nous verrons que les racines de la pauvreté sont faciles à voir, si on veut les voir. Le quotidien The New York Times, un journal d’orientation libérale, qui publie de temps à autre quelques informations qui ne cadrent pas avec cette sensibilité, a publié un rapport sur la pauvreté au Bangladesh, un des pays que l’on peut identifier comme les plus pauvres (24-1-05).

Ce rapport était écrit par un groupe d’économistes qui avait visité ce pays. Parmi leurs nombreuses observations ressortaient les suivantes: “Les racines du problème de la pauvreté au Bangladesh sont dans l’énorme concentration de la terre (le principal moyen de production dans une économie agricole) dans ce pays. Seulement 16% de la population rurale contrôle les deux tiers de toute la terre cultivable, tandis que 60% de la population possède seulement un acre (4 000 m2, NdT). D’autre part, le rapport ajoutait que “l’introduction des nouvelles technologies-comme des nouveaux fertilisants-accentuait encore plus la polarisation dans la propriété de la terre, car seuls les grands propriétaires peuvent avoir accès au crédit et à d’autres facteurs nécessaires pour pouvoir exploiter et utiliser les nouvelles technologies”.

Ben Heine, Tlaxcala
Quant à l’ “aide” qui provient de l’extérieur, le rapport signalait “que les responsables chargés de l’aide aux nécessiteux au Bangladesh reconnaissent eux-mêmes (dans des conversations privées) que seule une fraction minuscule des millions de tonnes d’aliments qui arrive dans le pays, comme partie de l’aide extérieure, finissent dans les mains des familles affamées qui en ont besoin. Les aliments de l’extérieur sont canalisés par le gouvernement, qui les vend aux militaires, à la police, aux classes moyennes des villes...”. Le rapport concluait que “l’énorme potentiel productif de terres énormément fertiles est tel que le Bangladesh pourrait alimenter une population bien supérieure à l’actuelle”.
Mais les produits alimentaires qui sont produits ne sont pas consommés, dans leur majeure partie, au Bangladesh, car la majorité de la population n’a pas un pouvoir d’achat suffisant. Au lieu de cela, ils sont exportés, surtout dans les pays de niveau de revenu plus élevé, ce qui contribue à reproduire ainsi une économie basée, non sur la consommation et la demande internes, mais sur la consommation externe et les exportations. Il semblerait que le plus logique serait de créer une telle demande interne, en redistribuant les ressources (dont la terre) pour permettre le développement du pouvoir d’achat de la grande majorité de la population.
Seulement voilà, la structure de pouvoir, monopolisée par les grands agriculteurs, s’oppose à de tels changements dans la redistribution. Comme le soulignait bien le rapport cité “le parlement de ce qui est prétendument un système politique démocratique (le Bangladesh figure dans la classification établie par le Département d’Etat des USA, comme une démocratie) est contrôlé par les grands agriculteurs. 75% des membres du Parlement possèdent de grandes superficies de terres, et il ya là peu de possibilités de changement”. Le système économique et politique soutenu en partie par l’armée et en partie par des systèmes d’information et de persuasion (avec des connexions à des groupes médiatiques étrangers), a de maigres possibilités de changement. La Constitution du pays, écrite par cette structure de pouvoir, inscrit par écrit l’impossibilité d'engendrer un tel changement. D’où la présentation de la défense de cette structure de pouvoir comme une défense de la démocratie.
Ce sont là les causes de la pauvreté, de la faim et de la malnutrition dans le monde. Et quand la population “pauvre” se mobilise pour changer cette situation, on l’accuse de violer l’ordre démocratique. Le cas du Honduras est le plus récent mais je doute qu’il soit le dernier. Ce sont là les causes de la pauvreté dans le monde, qui rarement apparaissent dans les médias de persuasion.


"Ne nous donnez pas d'argent...Apprenez-nous à devenir riches". Juan Ramón Mora, Málaga



Source : Público-Las causas de la pobreza mundial
 
Article original publié le 29/10/2009

Sur l’auteur

Gérard Jugant et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=9152&lg=fr



samedi 17 octobre 2009

La double morale des libéraux : les cas du Honduras et de la Colombie

par Vicenç Navarro, 28/9/2009
Original : La doble moral de los liberales: los casos de Honduras y Colombia

La pensée libérale a toujours recouru à un discours qui met l’accent, en théorie, sur la défense des droits individuels comme raison de sa propre existence. Dans sa version économique, cette philosophie politique utilise ce cadre idéologique pour promouvoir la suprématie du marché, dans lequel l’individu consommateur est supposé définir les priorités de la société à travers sa consommation. De là découle –selon le credo libéral - la suprématie du marché sur l’Etat. Il n’est donc pas surprenant que ce soit le monde patronal qui ait fait la promotion la plus intense du libéralisme, présenté lui-même comme le grand défenseur des libertés individuelles.

L’expérience historique, néanmoins, montre que cette tradition libérale a rarement respecté ses postulats idéologiques de respect et de défense des libertés individuelles. Il est bien connu qu’une des principales sources de référence du libéralisme, l’économiste Milton Friedman, appuya la dictature du général Pinochet(voir Navarro, “La prensa liberal y Milton Friedman”, danswww.vnavarro.org, section économie politique). En Espagne nous connaissons bien cette incohérence libérale. Ce fut précisément un porte-parole très visible du libéralisme espagnol, le banquier Juan March qui, quand il vit que ses intérêts patronaux étaient affectés par les politiques publiques du gouvernement républicain démocratiquement élu, appuya le coup militaire de 1936 qui instaura une des dictatures les plus cruelles et sanglantes qu’a connu l’Europe au XXe siècle. Selon le professeur Edward Malefakis de l’Université Columbia à New York, pour chaque assassinat politique commis par Mussolini, le dictateur Franco en commit 30.000. En réalité, la Banque (qui était le pouvoir de fait promoteur du libéralisme en Espagne, fait qui continue aujourd’hui), fut le groupe de fait, dirigé par la Banque March, qui finança ledit coup d’Etat militaire. Il en alla de même en Catalogne avec un grand patron libéral de l’industrie catalane, Francesc Cambó, lequel appuya aussi fortement le coup militaire quand il vit que ses intérêts de classe étaient affectés par les politiques publiques du gouvernement républicain démocratiquement élu.
Une situation similaire est à l’origine du récent coup d’État militaire au Honduras qui a renversé un gouvernement démocratiquement élu. Les médias libéraux espagnols ont expliqué le putsch militaire en utilisant le même argument que celui des putschistes au Honduras pour le justifier, à savoir la nécessité d’empêcher que le président Zelaya modifie la Constitution pour se maintenir au pouvoir. Une voix proéminente de ce chœur libéral a été celle de Mario Vargas Llosa qui comme prévu, dans un article dans El Pais (El golpe de la burlas, 12.07.09), tout en étant critique quant aux formes, a défendu la destitution du président Zelaya, avec les mêmes arguments. Selon lui, il n’était pas permis que Zelaya se perpétue au pouvoir. Mario Vargas Llosa, tout comme la majorité des médias libéraux, ajouta que la destitution du mandataire était aussi une conséquence logique du manque d’appui au président Zelaya et de son impopularité élevée, citant des enquêtes dont j’ai montré dans un autre article qu’elles étaient clairement manipulées (Las falsedades sobre Honduras, Publico, 23.07.09).
Le putsch militaire au Honduras a entraîné une énorme répression contre les forces politiques qui appuyaient le président Zelaya, répression qui a impliqué la diminution substantielle des droits politiques et civils de la population hondurienne, avec la fermeture des médias opposés au nouveau gouvernement putschiste et la persécution de journalistes critiques du nouveau régime. Parmi les autres mesures répressives citons l’interruption de la fourniture d’électricité à des médias non favorables au nouveau gouvernement putschiste, la violente suppression de manifestations en faveur du président Zelaya, des assassinats et arrestations de leaders hostiles au gouvernement putschiste, des restrictions de mouvements de la population et de nombreuses autres mesures répressives qui sont à peine évoquées dans ces médias libéraux. Aucun d’ eux (je répète, pas un seul) n’a dénoncé cette répression. Et Mario Vargas Llosa, qui se présente comme un grand défenseur des droits individuels, s’est cantonné dans un silence assourdissant.