Affichage des articles dont le libellé est Mohamed Bouazizi محمد بو عزيزي. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mohamed Bouazizi محمد بو عزيزي. Afficher tous les articles

jeudi 17 décembre 2015

Sidi Bouzid, 17 décembre 2010 : ce n'était qu'un début, le combat continue
سيدي بوزيد 17 ديسمبر 2010: كان هذا مجرد بداية ويستمر الكفاح

Dernière minute:

Afraa Amaïri, une jeune femme tunsienne très engagée, a été arrêtée par la police en raison de de la campagne qu'elle mène contre les abus de la police. Elle est actuellement en garde à vue au commissariat du Kef et passera demain devant le juge. Elle n'a que 17 ans. Elle passe son bac cette année. Faites quelque chose pour elle. Elle réside au Kef. On n'en peut plus de gouvernement par la peur. Afraa, c'est notre jeunesse qu'on assassine!!! Réclamez la libération de cette jeune fille et mettez fin à la dictature policière qui s'annonce et à la "Force de l'obéissence" (B. Hiibou). Avec ceux qui nous gouvernent, vous avez l'autocratie et la ploutocratie mais pas du tout la sécurité, alors osez dire non! Libérez Afraa!


http://www.tlaxcala-int.org/upload/gal_3229.jpg

vendredi 6 avril 2012

Ces torches humaines qui ne parviennent pas à éclairer la nuit

par  Annamaria Rivera, 3/4/2012. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Le 25 février dernier, un immigré tunisien dont on ignore tout –nom, biographie, destin -, s’immole par le feu à la gare de Brignole à Gênes. On peut imaginer, à partir d’une brève phrase rapportée par la presse, qu’il s’était retrouvé sans travail et sans logement.
Le suicide par le feu, on le sait, est un cri de protestation désespéré, une demande de respect et de dignité. C’est le recours ultime et spectaculaire des sans-pouvoir et sans –voix, pour briser le silence et attirer l’attention publique sur une injustice ou une humiliation, personnelle ou collective. Derrière chaque suicide, surtout si c’est par le feu, il y a une intention de communiquer et de remettre violemment en question un ordre relationnel et/ou social ressenti ou vécu comme injuste et annihilateur, donc insupportable.
Pour notre Tunisien sans nom, en revanche, l’acte consistant à se supprimer en public de la manière la plus atroce possible a été l’énième et ultime échec personnel. Défini hâtivement comme « clochard » ou plus pudiquement « SDF », il n’a eu droit qu’à quatre lignes de dépêche. Le quotidien gênois Il Secolo XIX a estime que même ces quatre lignes, c’était encore trop et il adonc repris l’information de manière encore plus concise, comme pour démontrer une fois de plus le peu de cas que l’on fait des derniers parmi les derniers mais aussi de la misère d’un certain journalisme.
Dans un autre cas, survenu à Turin le 8 mars 2012, sa nationalité italienne n’a pas valu à la victime beaucoup plus, si ce n’est la mention de son nom et de quelques rares autres détails : Gaetano Menale, maçon, 59 ans, père de trois enfants, désespérée d’vaoir perdu son travail, se donne la mort par le feu dans le parc de la Colletta, au cœur de la ville. Un jeune maçon marocain, lui aussi sans nom, aura droit à quelques lignes de plus : privé de son salaire depuis quatre mois, il se transforme en torche humaine à Vérone, devant la mairie, le 28 mars dernier. Mais que ceux qui mettent fin à leurs jours pour protester ou par désespoir soient des commerçants ou des petits entrepreneurs, de préférence italiens, étranglés par les dettes et l’avidité brutale des banques, et voilà les médias qui commencent à prêter attention à cette chaîne tragique de suicides.
Il faudrait plutôt parler d’une série de cas de gens suicidés, qui ont été tués non seulement par la crise économique et financière, mais avant tout par la manière dont celle-ci est « gouvernée » par les techniciens de la récession et de la boucherie sociale : masques impassibles et impitoyables [spietate dans l’original italien, NdT] au sens littéral du terme, autrement dit incapables de pietas [pitié en latin, NdT], prisonniers qu’ils sont de leur bunker de privilèges, obtus qu’ils sont, puisqu’incapables d’imaginer qu’en dehors de leur ghetto doré, au-delà des diktats des despotes de la finance, au-delà des conseils d’administration de la bourgeoisie et des intérêts des nababs, il existe un monde social fait de personnes en chaire et en os, avec leurs besoins matériels, leur exigence de dignité, les souffrances et leurs raisons de désespérer.
Le « SDF » tunisien de Gênes, le maçon turinois de nationalité italienne, le jeune maçon marocain n’ont pas été les premières torches humaines, ni les dernières, dans cette Italie frappée du fléau de la récession, du chômage, de la chute vertigineuse des salaires, et d’un processus dramatique de paupérisation qui parvient même à atteindre même les classes moyennes. Ils avaient été précédés, comme cela arrive souvent pour de nombreux phénomènes sociaux, par des personnes immigrées : à Palerme, le 10 février 2011, Noureddine Adnane, marchand ambulant marocain, s’immole par le feu en pleine rue, pour des raisons et dans des circonstances en tous points similaires à celles de Mohamed Bouazizi, « l’étincelle » de la révolution tunisienne ; le 16 mars 2011, à Vittoria, dans la province de Raguse (Sicile), Georg Semir, ouvrier agricole albanais, lui aussi privé de salaire depuis de longs mois, s’immole devant le théâtre muncipal. Tous deux mourront après quelques jours d’agonie. (lire ici)
Si les journalistes, les commentateurs, les “experts”, les chercheurs n’avaient pas une si courte vue, ils auraient compris que le phénomène croissant des auto-immolations de protestation qui traverse les pays du Maghreb et du Machrek est quelque chose qui nous parle à nous-mêmes, et de nous-mêmes. Ils auraient pu pressentir qu’il arriverait bientôt chez nous, et pas seulement sous les traits d’un quelconque pauvre immigré sans nom et sans importance. Il est curieux que même les moins balourds parmi ceux qui ont publié des commentaires sur cette tragédie sociale – je pense à Adriano Sofri *– n’aient pas pensé à la mettre en relation avec ce qui se passe sur l’autre rive de la Méditerranée. Là-bas, une révolution contre la dictature mafieuse de Ben Ali n’a pas suffi à avoir raison des fléaux économiques et sociaux engendrés par l’ultralibéralisme et par le diktat de la finance et des organismes internationaux à son service. Il faut bien plus que la chute d’un dictateur pour subvertir les mécanismes néolibéraux qui, associés à la prédation exercée par le régime, ont conduit certaines régions à des taux de pauvreté absolue et de chômage proche des 30%.
Les torches humaines en série de l’autre rive nous parlent aussi dans un autre sens. Elles sont entre autres un symptôme de la faillite de la politique. Quand on est non seulement frappés lourdement par la crise économique mais aussi méprisés par les autorités publiques et ignorés par les élites politiques, on se sent alors condamnés à l’insignifiance sociale, niés dans son être, privés de paarole. L’autodestruction est alors conçue, paradoxalement, comme l’unique manière de « prendre la parole » et tenter de l’imposer publiquement.

Mais il y a de fortes chances que même le cri d’une torche humaine, vox clamans in deserto (La voix de celui qui crie dans le désert), ne soit pas suffisant à attirer l’attention sur le gouffre vers lequel on est en train de nous précipiter.

*Adriano Sofri, 70 ans, ancien dirigeant du groupe révolutionnaire Lotta Continua, condamné en 2000 à 22 ans de prison pour l’accusation d’avoir commandité l’assassinat en 1972 – dont il s’est toujours proclamé innocent – du commissaire de police Luigi Calabresi, considéré comme responsable de la mort par défénestration de l’anarchiste en décembre 1969. Dans un article intitulé La Spoon River della crisi, paru dans La Repubblica du 30 mars 2012, il rapproche la longue série de suicides par le feu en Italie, de travailleurs surexploités, de chômeurs, d’artisans et de petits entrepreneurs, des auto-immolations de Tibétains. [NdT]
 

Le testament de Dimitris Christoulias Η διαθήκη του Δημήτρη Χριστούλια El testamento de Dimitris Christoulias

Version española El testamento de Dimitris Christoulias http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=7120
Dimitris Christoulias, un pharmacien retraité de 77 ans, s'est donné la mort mercredi matin en se tirant une balle dans la tête sur la place Syntagma (de la Constitution) à Athènes, où il avait participé au long sit-in des indignèEs grecQUEs l'année dernière. Avant de tirer il a crié «Je n'en peux plus, je ne veux pas laisser de dettes à mes enfants!». Dans la poche de son manteau, il avait laissé cette lettre :

«Le gouvernement (..) a réduit littéralement à néant mes possibilités de survie, qui étaient fondées sur une retraite honorable pour laquelle j'ai payé seul (sans contribution de l'État) (toute ma vie). Étant parvenu à un âge qui ne me donne pas la possibilité d'une réaction dynamique (sans pour autant exclure que si un Grec attrapait une kalachnikov je n'aurais pas été le second), je ne trouve pas d'autre solution qu'une fin digne, avant que je ne commence à chercher dans les poubelles pour me nourrir. Je pense qu'un jour les jeunes sans avenir prendront les armes et qu'ils pendront les traîtres sur la place Syntagma, comme les Italiens ont fait avec Mussolini en 1945 (sur la place Loreto de Milan).»
L'arbre devant lequel Dimitris s'est suicidé est devenu un lieu de recueillement et de ralliement
Ce suicide d'un retraité n'est pas le premier en Grèce, où les retraités sont parmi les plus durement frappés par la thérapie de choc imposée par Bruxelles. Mais c'est le plus spectaculaire à ce jour. Il a rappelé aux Grecs une autre action d'éclat : le 19 septembre 1970 Kostas Georgakis, un étudiant en biologie de 22 ans, s'était immolé par le feu sur la place Matteotti de Gènes, en Italie, pour protester contre la dictature des colonels.
Alors que les auto-immolations au Maghreb, au Machrek et en Afrique noire qui se sont succédées en séries après celle de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid le 17 décembre 2011, étaient le fait principalement de jeunes, la vague de suicides par le feu en Europe du Sud concerne surtout des retraités ou des personnes de plus de 50 ans. Mardi, c'est une retraitée italienne de 78 ans qui s'était suicidée suite à l'abaissement de sa retraite de 800 à 600 €.

jeudi 13 janvier 2011

Voilez cette Tunisie que l’Europe ne saurait voir

Par Aziz Enhaili,Chroniqueur de Tolerance.ca, 12/1/2011
Depuis le 17 décembre 2010, la Tunisie connaît un mouvement social de révolte d’importance. Alors que la répression du régime policier du président Zine El-Abidine Ben Ali a fait des dizaines de victimes, l’Europe (et donc la France) a préféré regarder ailleurs. De leur côté, les États-Unis n’ont pas hésité à montrer leur désapprobation du comportement répressif du régime tunisien.
Suite à un geste désespéré d’un jeune Tunisien, Mohamed Bouazizi (26 ans), un mouvement social de révolte est né dans le «pays du Jasmin». Il a, depuis le 17 décembre dernier, donné un premier goût de la mesure de ses capacités de mobilisation populaire. Son succès immédiat est dû à un mélange d’ascenseur social en panne, l’absence de perspectives de vie digne pour les jeunes éduqués, la paupérisation avancée de larges secteurs sociaux, une corruption endémique et gangrénant l’ensemble de l’État tunisien et l’absence d’outils légaux d’expression des voix dissidentes...
Pour briser l’élan de ce mouvement de protestation sociale et l’empêcher de se répandre comme une trainée de poudre dans l’ensemble du pays, le régime a eu recours, comme c’est son habitude, à la manière forte. Si le Palais de Carthage parle de quatorze morts, certaines sources, dont la FIDH, avancent quant à elles ce mardi 11 janvier le chiffre de trente-sept morts, sans parler des nombreux blessés.
Chose certaine: l’irruption dans le jeu d’une armée, corps d’origine du raïs Zine El-Abidine Ben Ali, déterminée à mater la révolte dans le sang, et une police tirant à balles réelles sur des civils, on est loin d’une volonté d’apaisement de la part du régime en place. Deux signes qui ne trompent pas sur la détermination de cette dictature policière de mettre rapidement un terme à un mouvement social et de jeunes qui ne laisse transparaître aucun signe d’essoufflement. Agissant ainsi, ce régime tyrannique a franchi un cap nouveau dans l’escalade de sa campagne répressive menée, depuis son avènement en 1987, contre tout mouvement social (ou expression individuelle) de contestation de son pouvoir absolu.
Quand l’Union européenne (et la France) regarde(nt) ailleurs…
Le Vieux Continent a fait œuvre honorable et fort utile dans deux dossiers d’importance. D’abord, quand il s’est mobilisé hier (et continue de le faire) contre le régime autoritaire iranien surtout au lendemain de la réélection contestée du président sortant Mahmoud Ahmadinejad. Ensuite, quand il a décidé de maintenir sa pression sur l’usurpateur ivoirien, le président sortant Laurent Gbagbo, pour l’amener à renoncer au pouvoir au profit du président élu, M. Alassane Ouattara.
Avec la tournure tout-répressif des forces de sécurité de l’occupant du Palais de Carthage et le compte de leurs victimes civiles qui ne cesse de s’alourdir, le peuple tunisien était en droit de s’attendre à ce que l’Union européenne (UE) monte au créneau. Mais, c’était méconnaître le jeu réel, le rapport de forces et la face cachée des affinités électives au sein de cette institution complexe.
En lieu et place, on a assisté, médusés, à un silence assourdissant de la part des autorités de Bruxelles. Cette fois encore, la France, au mieux, s’est tu, au pire, s’est portée à la défense d’une dictature d’un autre âge. Une tyrannie indigne d’un pays dont plusieurs indices de développement rendent plus d’un jaloux dans le voisinage maghrébin et africain.
À titre d’exemple, le controversé ministre de la Culture de Nicolas Sarkozy, M. Frédéric Mitterrand, a déclaré, le 9 janvier 2011 (c’est-à-dire au moment même où, en Tunisie, les forces de sécurité laissaient plus que jamais libre cours à leurs exactions meurtrières), sur la chaîne française Canal +, en guise de défense du régime autoritaire de Ben Ali, que «dire que la Tunisie est une dictature univoque comme on le fait si souvent, me semble tout à fait exagéré» (sic!). Et comme il est coutume de le faire dans le «pays de Marianne» chaque fois qu’il fallait trouver des «excuses» à la dictature du régime Ben Ali, ce ministre «de l’ouverture» a cru bon de sortir l’argument Massu: «La condition des femmes est tout à fait remarquable» en Tunisie (par rapport aux autres pays de la région, NDLR)! Pour ne pas demeurer en reste, son collègue de droite, le ministre de l’agriculture Bruno Le Maire, a estimé ce mardi 11 janvier, toujours sur Canal+, que le président Ben Ali est «quelqu'un qui est souvent mal jugé» (sic!), et d’ajouter au passage, pour enfoncer le clou, qu'il «a fait beaucoup de choses» (sic !) (positives pour son pays, NDLR).
Hélas, cette défense pathétique du régime Ben Ali a également ses illustres «champions» dans les rangs du Parti socialiste français, dont l’actuel maire de Paris, M. Bertrand Delanoë (natif de Tunis).
Il a fallu attendre le lundi 10 janvier pour voir enfin Paris sortir de son mutisme. Mais c’était, encore une fois, de pure forme. Pour calmer, peut-être, l’impatience de plus en plus manifeste d’une partie de la gauche française et européenne (dont le PS et des membres de Europe Écologie-Les Verts) et d’organisations internationales de défense des droits de l’Homme, dont Amnesty International et la FIDH. Lors d'un point-presse, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Bernard Valero, s’est ainsi borné à déclarer que son pays «déplore les violences, qui ont fait des victimes, et appelle à l'apaisement». Et sa patronne, Michèle Alliot-Marie, tout en refusant de «donner des leçons» aux «amis» de Tunis, a proposé de les faire bénéficier de «l’expertise» française dans le domaine de la gestion des luttes urbaines!
Alors que l’Élysée se murait dans un silence assourdissant, le secrétaire d’État-adjoint américain Philip J. Crowley s’est dit «préoccupé» à cause des récents mouvements sociaux en Tunisie et de leur répression. La Maison-Blanche a également convoqué l'ambassadeur Mohamed Salah Tekaya, pour demander à son gouvernement le respect des libertés individuelles, entre autres, en matière des droits de manifester et d'accès à Internet et aux comptes des réseaux sociaux. D’ailleurs, Facebook, Google et Yahoo se sont récemment inquiétés pour cause d’attaques de pirates informatiques.
L’UE a, semble-t-il, attendu cette sortie de Washington pour qu’elle réagisse enfin aux événements sanglants en Tunisie. Maja Kocijancik, la porte-parole de la chef de sa diplomatie Catherine Ashton, a notamment appelé Tunis, en date du 10 janvier, «à la retenue dans le recours à la force et au respect des libertés fondamentales». Tout en rappelant à la mémoire de l’occupant du Palais de Carthage que le renforcement de la relation bilatérale de son pays avec Bruxelles, et qui est en cours de discussion actuellement, «requiert des engagements accrus sur tous les sujets, en particulier dans le domaine des droits de l'homme et des libertés fondamentales» (voir la dépêche de l’AFP, 10 janvier 2010).
**
Encore une fois, le gouvernement français a préféré éviter d’embarrasser l’«ami» Ben Ali. Au lieu de se complaire dans ce schéma éculé qui veut que la dictature de l’ancien général des services spéciaux soit le seul rempart face à une alternative islamiste menaçante, Paris ferait mieux de changer de politique et d’accompagner son ancienne colonie dans sa conquête de la démocratie. Si elle désirait aller dans ce sens, elle pourrait, entre autres, encourager ses partenaires dans l’UE à utiliser leurs négociations avec Tunis sur le «statut avancé» comme moyen de pression sur ce régime. À court terme, Bruxelles aura tout à gagner, aux yeux du peuple tunisien et des autres peuples arabes, de dépêcher, dans les plus brefs délais, sur place une mission d'information parlementaire pour s’enquérir de visu de ce qui s’est passé durant presque un moins maintenant et des raisons de ce mouvement social de protestation. Quitte à se pencher, dans un second temps, sur les leçons à tirer d’une telle situation pour l’avenir de ses relations avec ce pays ainsi qu’avec les autres États de la rive Sud de la Mare nostrum.

"Saint Bouazizi"

Tribune libre de Hélé Béji, Nouvel Observateur, 11/1/2011
 
Hélé Béji est née à Tunis en 1948. Agrégée de lettres modernes, elle a enseigné la littérature à l’Université de Tunis, puis a occupé un poste de fonctionnaire international à l’UNESCO. Elle a fondé en 1998 le Collège international de Tunis, qu'elle préside.
Elle est l’auteur de plusieurs livres dont Le Désenchantement national, essai sur la décolonisation, Maspéro 1982, L’Œil du jour, roman, Nadeau, 1985 et L’Imposture culturelle, essai, Stock, 1997. Elle a également collaboré à de nombreux ouvrages collectifs sur le tiers-monde et sur les questions du monde arabe.
Elle est la sœur du producteur de cinéma et homme d'affaires Tarak Ben Ammar.

Il y a chez les Tunisiens une aptitude au bonheur et à la vie qui est rarement atteinte dans sa vitalité morale. Le suicide d'un des leurs provoque chez eux un tourment mêlé de compassion, d'incrédulité et d'effroi. Ils remettent alors à la Miséricorde divine le geste insensé du malheureux qui s'est ôté la vie dans un moment d'égarement furieux. Leur piété, alors, les sauve eux-mêmes de cette mélancolie extrême qu'ils jugent contre nature, et les ramène à ce principe sacré de vie qu'ils ont toujours jugé supérieur au goût torturé de la mort.
Sur le même sujet
Mais l'immolation de Mohamed Bouazizi par le feu a pris, dans leur conscience collective, une autre dimension. Elle a soulevé, au cœur même de ce dispositif de vie, une clameur immense, un cri bouleversé, une houle de révolte disant non le désir de mort, mais au contraire, le salut de la vie, contre la tentation mortelle d'un suicide collectif. Le Chef de l'Etat lui-même, saisi par le malheur de ce supplicié, s'est précipité à son chevet. Qui sait quel réconfort inespéré le condamné en a reçu, de quel secret silencieux son cœur s'est consolé, sous son enveloppe calcinée ? Maintenant l'image de Bouazizi s'est tatouée sur notre peau. Le sacrifice de Bouazizi a introduit dans le cœur des Tunisiens, de bas en haut, la sourde morsure de leur culpabilité et la frénésie de la solidarité.
Alors, loin d'inonder la terre de leurs pleurs, leurs larmes de pitié se sont transformées en cristaux de conscience, de libération et de paroles. Une avalanche fébrile a inondé le net, un flot d'appels, d'échos, de messages, d'élans, de passions solidaires, de slogans pacifiques, sortis du dernier soupir de la souffrance muette de Bouazizi, non pour son oraison funèbre, mais pour recueillir sa fierté indocile dans l'âme redressée de chacun. "Ne vous donnez pas la mort, donnez-vous la vie", telle est la devise qui court désormais sur les pages Facebook des internautes tunisiens.
Il apparaît clairement que cette révolte unanime ne peut en aucun cas être réduite à un mouvement d'opposition politique. Le mot même d'opposition, ici, a quelque chose de dérisoire. A aucun moment, l'Etat tunisien n'a été menacé. La majesté de la fonction présidentielle reste, pour la majorité des Tunisiens, le gage de leur propre dignité. L'immense majorité répugne à y toucher, car l'Etat est aussi le symbole de l'orgueil républicain, en communion avec l'humble amour de la patrie. Et même si cela s'est produit ici ou là, dans des formules à l'emporte-pièce, cela ne peut avoir valeur de discrédit général. Le "souverain", au sens rousseauiste de "souveraineté populaire", est le représentant inaliénable de la volonté générale, et le sacrifice de Bouazizi a donné à celle-ci une grandeur tragique : personne, du plus puissant jusqu'au plus misérable, n'est resté insensible à son message.
Qu'est-ce qui a été refusé à Bouazizi, héros et martyr ? Pas seulement du travail, mais un peu de bienveillance, d'attention, de reconnaissance. Pire, il a été maltraité, humilié. Une employée l'a même giflé. Bouazizi, cruellement mortifié, s'est contenu contre l'offense, mais il n'a pu s'empêcher de tourner contre lui-même la violence qu'il a épargnée à ses offenseurs. Comment ceux qui administrent les plus démunis de leurs concitoyens, peuvent-ils encore prendre des licences que la morgue coloniale elle-même aurait officiellement réprouvées ? D'où tiennent-ils leur impunité ? Ces servages sont-ils encore de mise ? Qui supporte ces petites maltraitances conjuguées d'indifférence, d'apathie, d'incurie ou de négligence ? Lorsque le secours républicain est défaillant, le risque de voir surgir l'imploration religieuse est grand, et l'invocation divine se met alors à couvrir toutes les voies de recours de la justice humaine.
Certes, nous savons aussi que la société tunisienne a bénéficié, plus qu'aucune autre société arabe décolonisée, d'un immense engagement de la puissance publique en matière d'éducation, d'habitat, et de santé, pour ne citer que les exemples les plus marquants, reconnus de tous. L'emploi reste un souci majeur. Mais justement, un peuple si brillamment élevé peut-il se satisfaire d'un statut moral d'attardé ? Ne pas être invité à exprimer sa propre vision des choses, à imaginer des remèdes à son oisiveté forcée ? Quand on a bénéficié des atouts du savoir, des dernières avancées de l'informatique, d'une culture cosmopolite et scientifique, peut-on être privé de la conscience sophistiquée née de ces progrès, pour les perfectionner ? Est-ce pécher contre l'Etat que de vouloir projeter plus loin ses ambitions initiales ? Pénétré de l'esprit moderne, le Tunisien, à qui l'Etat offre les conditions de son émancipation, doit-il s'interdire d'user du privilège qui en découle : la condition de l'homme moderne, la liberté ? Elle est déjà partout dans la société tunisienne, dans ses villes, dans ses campagnes, dans ses mœurs privées, entre les hommes et les femmes, dans ses familles, dans sa vie associative, dans ses universités, dans ses clubs, dans ses librairies, dans ses cercles littéraires, dans ses galeries, dans ses théâtres. Partout, sauf en politique. Partout sauf dans ses journaux. Partout sauf dans l'information. Partout sauf dans les rapports entre l'Etat et le peuple. Partout sauf dans les débats publics. Partout sauf entre le citoyen et l'administration.
S'il avait existé une gazette libre à Sidi Bouzid, une toute petite feuille de choux régionale, Mohamed Bouazizi ne se serait pas brûlé. Il est bachelier, il aurait écrit au journal local, il aurait été lu, il aurait été entendu, quelques uns l'auraient soutenu, d'autres auraient protesté, on aurait réclamé, on aurait exigé, des cœurs auraient parlé, des volontés se seraient dressées, des officiels auraient bougé, et son cas, sans doute, aurait pu être réglé. Voilà le bénéfice élémentaire, rudimentaire, de la liberté de parole. La Tunisie est sans aucun doute le pays le plus moderne, le plus « moderniste » du Maghreb. Mais comment continuera-t-elle à le rester si les agents de l'Etat n'ont pas, à l'égard de leurs administrés, ces petites et constantes attentions qui les sauvent des grands désespoirs ? Si la participation morale des citoyens, leur faculté de délibérer, de critiquer, leur volonté de savoir, leur besoin de communiquer, de se plaindre, de s'épancher, si l'exercice de leur intelligence, le fond de leurs pensées sont comprimés dans l'hypocrisie et la dissimulation, et ne trouvent pas d'interlocuteur pour recueillir leurs doléances ? Sa politique d'avant-garde s'essoufflera, et tout l'édifice lentement construit se dégradera. Cette vocation a atteint aujourd'hui son point d'ascension le plus délicat, le plus risqué, mais le plus vital.
Après l'effort titanesque de l'Etat tunisien pour créer les conditions indispensables à l'exercice des libertés, après la mobilisation de la puissance publique pour l'instruction, pour l'égalité des sexes, pour le développement des richesses, pour la redistribution sociale, pour la séparation du religieux et du politique, cette même puissance publique voudrait-elle se saborder elle-même en se refusant ce pour quoi elle s'est investie : l'émancipation de ses citoyens ? Je ne puis croire que c'est ce que l'Etat tunisien souhaite. Or, c'est aux citoyens de se forger des voix pour ce nouveau degré de liberté politique, non pas contre l'Etat, mais autour de lui. L'Etat peut laisser se créer autour de son noyau exécutif des cercles concentriques de participation politique dans tous les milieux sociaux. Je suis persuadée qu'il n'en sera pas menacé. Mais si l'Etat entrave cet élargissement, cette croissance naturelle sortie de sa propre dynamique, de son labeur, de son énergie, de son appareil, il abimera peu à peu les rouages de son organisme, il perdra le fonctionnement de ses articulations, il s'atrophiera, et infirme, ralenti, affaibli, il entrera dans une semi-paralysie où il perdra, non pas seulement la confiance des citoyens, mais sa foi en lui-même.
Ainsi, je crois que cette liberté que réclament les lycéens dans la cour de leur lycée, en s'agglutinant les uns aux autres pour former ces mots, Tunisie libre, vus du ciel, cette liberté n'est pas seulement nécessaire à la société, elle l'est encore plus à l'Etat. Nous sommes arrivés à un point où, si l'inspiration moderne qui a guidé sans lassitude ce pays se relâche, si elle refuse, aux générations sur lesquelles l'Etat national a tant misé, le désir de s'approprier son legs, la République tunisienne n'aura pas d'héritiers, et son patrimoine moral et intellectuel sera récupéré par la prophétie religieuse, dont on sait déjà, par expérience, non seulement qu'elle gaspillera tous les avantages déjà acquis dans l'ordre du savoir, de l'égalité des sexes, du bien-être social, mais qu'elle asservira les consciences non plus à l'interdit de parole seul, mais au péché de la pensée et de la vie.
Or, il est remarquable que toutes les réclamations auxquelles on assiste, sorties de tous les coins du pays, n'aient plus rien à voir avec une quelconque revendication religieuse. Toutes expriment la maturité d'un discernement orienté vers une conscience politique qui n'obéit à aucun mot d'ordre mystique ou religieux. Etudiants, avocats, professeurs, simples citoyens ou chômeurs, sur le web et dans la rue, n'ont montré aucun signe d'allégeance à une idéologie qui leur ferait croire que la solution de leur malheur résiderait dans la Révélation. Déjà, ici, dans l'intelligence qu'a eu la contestation de ne pas mêler le goût de liberté à la croyance religieuse, de ne pas remplacer leur raison personnelle par des commandements divins, de ne pas soumettre leur conscience à un quelconque délire de foi extrémiste, on peut dire, à ce stade crucial, que le choix de l'Etat tunisien, depuis Bourguiba et sous le gouvernement du président Ben Ali, n'a pas perdu son pari d'avoir exclu l'idéologie religieuse du débat politique.
C'est le moment maintenant d'entendre dans ce mouvement plein de fougue, de liberté réfléchie, non pas un discours dirigé contre l'Etat, mais l'éclosion de toutes les graines de modernité qu'il a lui-même semées. Ces contestataires sont sans doute ses porte-paroles. Rien, dans les manifestations des Tunisiens, n'a transgressé les règles de la paix civile, ni ne s'est abandonné aux excès, aux violences ou aux férocités qui chaque jour, par exemple, enflamment les banlieues françaises. C'est déjà le signe que l'esprit républicain s'est enraciné dans les couches du peuple tunisien peut-être mieux que dans certaines franges du peuple français. [1]
Ainsi, avec l'événement de Sidi Bouzid, une question est devenue flagrante, depuis le sommet de l'Etat jusqu'aux bases de la société : est-ce que l'avenir des Tunisiens sera dicté par l'abandon sauvage à la fatalité, ou par le sursaut de la volonté ? Vont-ils poursuivre l'œuvre de modernité dont le mouvement remonte au XIXème siècle, ou vont-ils se résigner aux régressions multiples ? Vont-ils consolider leur immense capital éducatif, ou vont-ils le dilapider dans une défiance généralisée ? Vont-ils se doter d'un langage politique à la mesure de leurs talents multiples, ou vont-ils s'abreuver d'illusions rhétoriques, révolutionnaires ou conservatrices ? Vont-ils se résigner à la loi du malheur, ou vont-ils se battre pour leur bonheur ? Vont-ils croire en eux-mêmes, ou vont-ils se dénaturer eux-mêmes ?
Ces questions, désormais plus pressantes, plus cruelles depuis la tragédie de Sidi Bouzid, sont désormais l'affaire de tous. Car derrière l'émotion intense qui traverse le pays, qui a sorti chacun de son indifférence, derrière ce qui se dessine dans cette révolte, c'est exactement le contraire d'un sentiment de fatalité. C'est la conviction que cela aurait pu être évité. Ce constat plonge les esprits dans des accès de regret et de fureur. C'est le sentiment d'une responsabilité collective ; c'est que Bouazizi n'a pas été frappé par un destin malheureux, sur lequel on ne peut agir ; c'est qu'il a été victime d'une injustice humaine, et non d'une malédiction céleste ; c'est que son cas relève de la négligence des hommes, et non de l'arbitraire de Dieu.
Le meilleur baromètre de la conscience politique d'un pays est la nature et l'étendue de sa réaction morale. Par un enchaînement d'incidents sur lesquels les historiens reviendront, une employée sans cœur a soulevé la réprobation de millions de cœurs. Des sanctions politiques ont suivi, des responsables ont été limogés. Soudain revêtu d'une visibilité sans précédent puisque, pour la première fois, une chaîne tunisienne a diffusé un reportage poignant sur les faits, suivi d'un débat sans concession, ce drame a rassemblé les Tunisiens dans une communion non-violente, qui est exactement le contraire de la terreur révolutionnaire.
Qui en a été l'initiateur ? Bouazizi. Tout seul. Il n'y avait derrière lui aucun parti, aucun leader, aucun mot d'ordre, aucune fatwa. Son geste radical n'avait rien d'idéologique, de mystique, de gauchiste, de réactionnaire, ni même d'incendiaire, malgré les apparences. Bouazizi ne s'est pas lancé sur un bus en tuant des innocents, il s'est bien gardé de cette « explosion sacrée », selon l'expression de l'éminente psychiatre tunisienne, Saïda Douki. Il n'a pas sauvagement étranglé l'employée qui l'a mortifié. Il n'a pas réuni une bande de casseurs pour démolir des édifices publics. Il n'a pas mis le feu à un immeuble. Il n'a pas caché une bombonne de gaz dans une poubelle. Il n'a pas vilipendé le gouvernement, les officiels, l'occident, les sionistes, les chrétiens, les juifs, les musulmans mécréants. Il s'en est pris à lui seul. Son acte est pur de toute considération autre que la révolte. Il a fait de sa dignité une brûlure, de son calvaire une flamme, de son refus un exemple. Son insoumission a épargné toutes les vies, en donnant la sienne, dans une époque qui autorise les victimes de la société à se transformer en gang des barbares et horde de bourreaux. Chez lui, nulle haine, nul ressentiment, nulle vengeance. Son désespoir ne s'est pas enivré de la jouissance d'une extermination diabolique. Il n'a pas éclaboussé sa cause de cette nouvelle forme d'impunité criminelle qui emporte dans sa rage l'anéantissement de l'autre avec soi. Bouazizi est le contraire d'un terroriste. Il est un justicier. Ce qui peut transformer les êtres en monstres inhumains, exaltés par l'illusion de puissance que procure la violence, l'a transformé, lui, en saint. Loin de nous causer de l'horreur ou de l'effroi, il éveille notre conscience à sa noblesse tragique, à la vénération que provoque son humilité, sa fragilité, son innocence, avec le terrible remords de l'avoir laissé aller jusque là, de ne l'avoir pas arrêté quand il était encore temps, de n'avoir pas devancé l'irréversible. Qui connaissait Bouazizi ? Personne. C'était un quidam comme on en croise tous les jours dans la rue, avec cette douce sauvagerie inoffensive dans leur regard, qui propage dans l'âme le son sourd du reproche. Il est comme les saints dont la bonté ne se manifeste qu'après coup, quand leur vie intérieure a produit un miracle reconnu de tous. Mais avant, ils passent inaperçus. L'humanité de Bouazizi ne nous est apparue que dans son supplice. En se brûlant l'épiderme, il nous a arraché le masque, la seconde peau de notre indifférence. Il aura fallu la cruelle incandescence de son geste pour que cette clarté noire nous le rende fraternel, au point que notre humanité nous paraît à présent mutilée par sa disparition. Il s'était cru inutile. Il nous est devenu nécessaire.
Pour moi, Bouazizi est le premier Tunisien libre, le premier musulman libre, le premier arabe libre. Il n'appartient à aucune communauté, à aucune patrie, à aucune société. Il est, comme tant d'autres, un réprouvé de sa propre société, un paria de la décolonisation, un exilé de l'Indépendance. Bouazizi ne s'est pas sacrifié à sa patrie, il n'en avait pas, elle l'avait déjà abandonné. Il ne l'a pas trahie, c'est elle qui l'a trahi. Il n'a pas fui son pays, c'est son pays qui l'a fui. Il n'a pas abandonné sa famille, il ne pouvait plus la secourir. Il n'a pas failli à sa religion, sa religion ne pouvait répondre à sa requête : il n'y a pas de Bureau de l'emploi dans le Séjour sacré. Bouazizi ne s'est pas tué pour la gloire d'un paradis immortel. Il n'est pas mort par mépris de la vie, mais par refus d'une vie sans dignité. Désespéré des hommes, il s'est offert à l'humanité. Bouazizi est le premier musulman universel : il affirme l'existence indubitable de la condition humaine au-delà de son pays, de sa religion, de sa nation. Bouazizi a quitté l'ordre ancestral où le malheur est accepté comme une mystérieuse écriture de la volonté de la loi divine.
La détermination de son refus témoigne d'une foi supérieure : celle qu'il se portait à lui-même. Il n'a pas eu peur du châtiment de Dieu en portant atteinte à sa vie. Simplement, la vie était trop sacrée à ses yeux pour accepter d'être avilie. Il est le premier humaniste musulman, le premier musulman au service de l'Homme. Car même croyant (il l'était très probablement) même avec la consolation de Dieu, il n'a pas enduré une existence déchue, il a estimé qu'une vie sans liberté de travail, sans fraternité, sans secours humain ne méritait pas d'être vécue. Il a dû penser qu'il n'avait pas été créé sur terre pour être piétiné. Son exigence morale excède sa croyance. Jusqu'ici, les musulmans qui se révoltent le font au nom de leur foi, de la culture, de l'ethnie, du Livre, de la communauté. Lui non. Il est vain de chercher à le définir par une quelconque appartenance culturelle, ni même une idée politique, ou une improbable « civilisation » au nom de laquelle on se combat les uns les autres, chaque camp croyant en être l'incarnation. Il n'est pas un opposant, ni un militant, ni un politique, ni un syndicaliste, ni un intellectuel, ni un religieux, encore moins un islamiste. Mais il est l'homme « civilisé » par excellence, celui qui n'a outrepassé aucune règle de civilité pour refuser la société telle qu'elle est.
Jusqu'ici, l'Etat tunisien avait eu fort à faire, il est vrai, avec des courants fanatiques qui voulaient changer la nature de sa Constitution, revenir sur le statut égalitaire des femmes, soumettre la souveraineté tunisienne à des allégeances extérieures, redessiner la personnalité tunisienne sous les traits d'une nation islamique qui transformerait les « citoyens » en « fidèles », et qui, de ce point de vue, étaient une menace mortelle pour les libertés fondamentales. Le rôle de l'Etat fut alors de protéger les consciences individuelles contre les intimidations et les violences de ceux qui, en faisant de Dieu le chef invisible et tout-puissant d'une charte sacrée qui aurait désigné la liberté de conscience au crime d'apostasie, aurait ramené nos mœurs politiques à la terreur d'une théocratie féodale dont il aurait été impossible, alors, de se débarrasser. Les pays musulmans qui ont cru à l'utopie religieuse savent aujourd'hui de quel type de domination absolue ils sont aujourd'hui prisonniers. L'Etat tunisien l'a évité avec une cohérence à la fois rude, intransigeante, et subtile.
Mais aujourd'hui, Bouazizi a prouvé qu'il n'y avait pas de droits de Dieu qui se cachaient derrière son droit simplement humain. Et, de même que le colonialisme, par delà les écarts de sa volonté « civilisatrice », a diffusé dans les élites les notions républicaines d'égalité et de liberté qui ont permis aux colonisés de le critiquer et de le combattre, de même le nationalisme d'Etat a donné aux Tunisiens, à travers des réformes ininterrompues, pour asseoir le principe de liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes, le sens du libre-arbitre individuel, au-delà de la souveraineté collective. Ainsi, l'Etat tunisien ne doit pas faire de contresens sur l'agitation de ces derniers jours, elle n'est pas antirépublicaine au sens où l'était l'opposition religieuse. Elle est au contraire ultra-républicaine dans l'esprit qu'elle symbolise : la séparation du politique et du religieux, de la croyance et de la liberté, de la raison et de la foi, du droit humain et du devoir divin.
Elle témoigne d'une appropriation de l'idée de souveraineté par chaque citoyen, et donc d'un progrès de la conscience politique, et non d'une régression. Soudain, les rôles se renversent un peu. Ce n'est pas la structure politique qui est en avance sur la mentalité populaire, comme cela l'a été à maintes reprises dans l'audace législative de l'Etat tunisien. Cette fois, ce sont les membres de la société qui sont en avance sur la marche de l'Etat. L'Etat se retrouve un peu comme un chef de famille qui, ayant tout bâti pour assurer l'avenir de ses enfants, souffre que ces derniers piaffent d'un désir d'autonomie qui les détache de lui, et qu'il regarde comme une ingratitude. En réalité, ce détachement n'est que la maturation de celui qui veut secouer la tutelle et agir par sa propre intelligence et avec ses propres forces, et veut être reconnu pour tel.
Ainsi, l'Etat tunisien a œuvré pour l'avancée démocratique, mais lorsque cette valeur se rend trop bruyante en dehors de ses propres structures, il se raidit. Lorsque le discours de ses propres aspirations est prononcé hors de ses instances, il ne le comprend plus. Lorsque l'éloge de la jeunesse est chanté par les jeunes eux-mêmes, sur un accompagnement musical inédit, il ne l'entend pas. Lorsque le discours de solidarité nationale devient un désir de participation réelle, il ne sait plus le gérer. Lorsque l'invitation à débattre est prise au pied de la lettre et fuse en slogans, il est désorienté. Lorsqu'il appelle les citoyens à ne pas s'autocensurer, et que ces derniers brisent leurs inhibitions, il s'effraie. En réalité, l'Etat a toujours été artisan de sa nouveauté, et la société, docilement, l'a suivi, fort heureusement. Il a souvent engagé des réformes révolutionnaires auxquelles la société a adhéré spontanément. Certes, il a agi de manière souvent autoritaire, mais il est faux de dire qu'il n'avait pas reçu l'assentiment de la majorité. Souvent même, il a recueilli le consensus de toutes les parties de la société, dont la dynamique et le labeur sont les signes les plus évidents d'adhésion. La société tunisienne a toujours accompagné l'Etat, elle n'a jamais fait preuve de mauvaise volonté, ni de résistance passive, ce qui aurait été le signe d'un désaccord et d'une rupture. Une foule de projets économiques, sociaux, culturels, associatifs, touristiques, artistiques, architecturaux s'est engouffrée dans le sillage des choix gouvernementaux. Mais, selon un processus parfaitement logique, le caractère novateur de l'Etat tunisien s'est tout simplement transmis à l'esprit de la société. Comment l'empêcher ? Pourquoi le craindre ? L'esprit de nouveauté, qui a fait la politique tunisienne, et qui définit ce que les étrangers appellent son "génie", a débordé les frontières de ses institutions pour s'emparer de la vitalité sociale générale. Le virus réformateur s'est propagé dans toutes les sphères, publiques et privées. L'esprit de l'Etat a pénétré si profond les mentalités que celles-ci se sont mises à prendre des initiatives, par génie imitatif. C'est pourquoi, je considère que cette "révolution" n'est pas un mouvement d'opposition. Ou alors elle ne l'est que dans un sens dialectique, c'est-à-dire que la société a fini par accomplir ce que la pédagogie étatique attendait d'elle : l'innovation. Ici se dégage le sens profond du politique : l'initiation de chacun au souci du "bien commun".
Ainsi, l'Etat se trouve soudain confronté au miroir de son œuvre. C'est bon signe. La société a eu, pendant des décennies, l'intelligence de suivre la politique de l'Etat, je veux croire que l'Etat tunisien tentera de suivre le mouvement politique de sa société. Certes, celle-ci est moins docile. N'importe. L'Etat a des ressources. Il trouvera l'art inédit de gouverner cette indocilité imprévue, et d'ouvrir un nouveau type de rapport entre la société et lui.
Les peuples les plus doux et les plus aimants de la vie, les plus enclins à l'indulgence, les plus doués pour la quiétude des petits plaisirs, peuvent surprendre ceux qui prennent leur modestie pour une soumission indéfinie. Et pourtant, c'est chez ces peuples débonnaires qui aiment les tablées du soir et les parties de cartes, que l'on croit absorbés par les routines familières de la vie, qu'on trouve, plus que chez les peuples spartiates et disciplinés, le don de protéger ce sens profond de la vie contre des systèmes qui pourraient l'étouffer. C'est ainsi que les Tunisiens se sont toujours tenus à l'écart des idéologies totalitaires, matérialistes ou religieuses, ainsi que des idées extrêmes. Les peuples plus guerriers, plus mystiques, plus méprisants des joies simples, plus aptes à la dureté, en un mot moins sensibles, se montreront peut-être plus indifférents à l'injustice de leur condition. Leur stoïcisme est leur raison de vivre. Mais les peuples naturellement joyeux et sensitifs, comme l'est le peuple tunisien, non. Ils sont douillets. La souffrance, morale ou physique, leur est insupportable. Tant qu'ils trouveront une oreille attentive, un sourire bienveillant, une empathie réelle, ils ne désespèreront pas de la vie, et ne commettront pas l'irréparable. Ils ne sont pas des hérauts de la mort, loin de là. Mais, si vous leur refusez le lien humain, aussi ténu soit-il, si vous leur opposez une fin de non-recevoir, vous brisez le délicat équilibre de leur nature sensible ; si vous leur ôtez la chance de sauver leur tendre art de vivre, alors vous leur instillez l'inhumaine volonté de mourir. C'est ce qui est arrivé à Bouazizi, dont la seule photo qui reste de lui est celle de sa participation joyeuse à un mariage, fête que les Tunisiens cultivent, on le sait, avec un enthousiasme dionysiaque.
Quelque chose d'essentiel se fait jour dans la non-violence de Bouazizi, c'est le fondement moral de notre société. Et c'est cela qui a galvanisé l'ensemble du pays, dans un élan de secours et d'urgence. Il a parlé à tous, aux ministres et aux camelots, aux riches et aux pauvres, aux puissants et aux malheureux, aux travailleurs et aux chômeurs, au gouvernement et au peuple. C'est pourquoi, ni la défense de l'ordre public, ni le souffle agité de la liberté naissante ne doivent, aujourd'hui, s'autoriser du climat révolutionnaire pour se permettre la moindre légèreté d'actes ou de propos. Ce serait de l'inconscience. L'heure de la responsabilité morale de chacun a sonné. L'Etat devra faire preuve d'un peu plus de sens de la liberté, les citoyens d'un peu plus de sens de l'Etat, afin de ne pas se transformer en aveugles émeutiers. La liberté de l'homme civil ne se confond pas avec l'indépendance de l'homme sauvage, disait Rousseau. Un affrontement irrationnel entre le peuple et l'Etat serait le début de convulsions qui nous conduiraient à perdre du même coup, et l'Etat, et la liberté.

Hélé Béji

le 9 janvier 2011
[1] A l'heure où j'écris, des troubles violents semblent avoir éclaté dans certaines villes du Nord-Ouest. J'espère qu'elles ne dédiront pas ce que je viens d'écrire.

mardi 4 janvier 2011

Chaouki Hidri, nouveau martyr de l'intifada de Sidi Bouzid

Un Tunisien, blessé par balles au cours des affrontements violents dans la région de Sidi Bouzid (centre-ouest), est décédé après huit jours d'hospitalisation, a-t-on appris samedi  1er janvier 2011 auprès de sa famille.
Chaouki Hidri, 43 ans, est décédé vendredi matin succombant à des blessures par balles reçues au cours des affrontements violents du 24 décembre à Menzel Bouzayane, une localité à 60 km de Sidi Bouzid, a affirmé à l'AFP son frère Béchir Hidri.
"Mon frère a été blessé par balles au niveau de la colonne vertébrale et de l'épaule lors des affrontements qui ont opposé les habitants de Menzel Bouzayane à la police qui a utilisé des armes", a-t-il ajouté.
La victime, un ingénieur en informatique, possédait un petit commerce de matériel de construction à Menzel Bouzayane, à 280 km au sud de Tunis, a précisé son frère.
Plus de deux mille habitants de Menzel Bouzayane avaient participé à la manifestation contre le chômage, décrite comme "très violente" par le syndicaliste Mohamed Fadhel.
Le ministère de l'Intérieur avait affirmé que "des groupes d'individus avaient incendié la locomotive d'un train et mis le feu à trois véhicules de la garde nationale, avant d'attaquer le poste de la garde nationale de la ville".
Après avoir essayé de les dissuader, des agents de la garde nationale avaient été amenés "à recourir aux armes dans le cadre de la légitime défense", selon la même source.
Un autre manifestant, Mohamed Amri, un universitaire de 25 ans, avait trouvé la mort pendant la manifestation du 24 décembre, touché par deux balles à la poitrine.
La région de Sidi Bouzid est en proie à des troubles sociaux à la suite d'une tentative de suicide le 19 décembre d’un Tunisien de 26 ans, vendeur ambulant de fruits et légumes, qui s'était fait confisquer sa marchandise et humilier par la police municipale.
Source : AFP

Ben Ali au chevet de Mohamed Bouazizi, dont l'acte de révolte par autoimmolation a donné le signal de l'intifada de décembre

vendredi 24 décembre 2010

Tunisie: Soulèvement à Sidi Bouzid après l'immolation par le feu d'un jeune chômeur diplômé فيديو: سيدي بوزيد، مسيرة ضخمة وتجمع إحتجاجي لليوم الثاني على التوالي

Des centaines d'habitants de Sidi Bouzid (210 km au sud-ouest de Tunis) ont manifesté le samedi 18 décembre devant le siège du gouvernorat, pour manifester leur colère et leur solidarité avec le jeune chômeur Mohamed Bouazizi, diplômé de l'Institut supérieur d'informatique de Mahdia, qui s'était immolé par le feu au même endroit la veille, pour protester contre confiscation par les autorités de son stand de vente de fruits et légumes. Les manifestants ont traversé la ville en scandant de nombreux slogans. On ignore si Mohamed est mort ou vivant, mais sa famille dit qu'on lui a refusé de le voir. 4 policiers ont été suspendus suite à cette affaire. Alors que les manifestations continuaient dimanche, des centaines de policiers ont été envoyés en renfort à Sidi Bouzid.
L e dernier message de Mohamed Bouazizi sur le mur de sa page Facebook:
Je m'en vais maman, pardonne-moi, les reproches sont inutiles, je suis perdu sur un chemin que je ne contrôle pas, pardonne-moi, si je t’ai désobéi, adresse tes reproches à notre époque, pas à moi, je m'en vais et mon départ est sans retour, j’en ai marre de pleurer sans larmes, les reproches sont inutiles dans cette époque cruelle, sur cette terre des hommes, je suis fatigué et je ne retiens rien du passé, je m'en vais en me demandant si mon départ m’aidera à oublier.
تجمع صباح اليوم السبت 18 ديسمبر 2010 مئات المواطنين امام مقر ولاية سيدي بوزيد تعبيرا عن غضبهم وتضامنهم مع محمد البوعزيزي الشاب العاطل عن العمل الذي اضرم النار في جسده يوم امس امام مقر الولاية وقد جاب المواطنون بعض شوارع المدينة رافعين عدة شعارات احتجاجية علما ان اخر المعطيات الواردة عن الحالة الصحية للشاب محمد البوعزيزي غامضة جدا وحسب معلومات متدولة بين الاهالي فان عائلة الشاب منعت من زيارته ليلة البارحة في مستشفى صفاقس وبعضهم يروج ان بعض افراد العائلة تعرض للاعتداء عند تمسكه بالدخول الى غرفة المريض وهو ما يؤكد فرضية وفاته كما يتداول الاهالي خبر ايقاف 4 من اعوان الشرطة البلدية في سيدي بوزيد على خلفية هذا الحادث للتحقيق معهم

وسنعمل على مد الراي العام بكل المعطيات الجديدة حال توفرها علما ان الاعتصام متواصل الى حد الساعة منتصف النهار

نقابي – سيدي بوزيد
آخر كلمات كتبها محمد بوعزيزي على حائطه في الفيسبوك قبل اقدامه على محاولة الإنتحار بحرق نفسه أمام مقر ولاية سيدي بوزيد
مسافر يا أمي، سامحني، ما يفيد ملام، ضايع في طريق ماهو بيديا، سامحني كان عصيت كلام أمي، لومي على الزمان ما تلومي عليّ، رايح من غير رجوع, يزي ما بكيت و ما سالتش من عيني دموع، ما عاد يفيد ملام على زمان غدّار في بلاد الناس، أنا عييت و مشى من بالي كلي اللي راح، مسافر و نسأل زعمة السفر باش ينسّي
محمد بو عزيزي

أولى صور المواجهات في سيدي بوزيد