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vendredi 6 novembre 2015

Inde : Pourquoi je retourne mon prix, par Arundhati Roy

par Arundhati Roy, 5/11/2015. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Épargnez-moi s'il vous plaît le vieux débat Congrès-contre-BJP. On est au-delà de tout cela
Bien que je ne croie pas que les prix et récompenses  soient une mesure du travail que nous faisons, je voudrais ajouter le Prix du Cinéma national (indien) pour le meilleur scénario que j'ai gagné en 1989 à la pile croissante des prix retournés. Je tiens aussi à préciser que je ne rends pas ce prix parce que je suis "choquée" par ce qu'on appelle  la "montée de l'intolérance" favorisée par le gouvernement actuel. Tout d'abord, "l'intolérance" n'est pas le bon mot à utiliser pour qualifier les actes consistant à lyncher, tirer sur, brûler et  assassiner en masse des êtres humains. Deuxièmement, nous avions eu beaucoup de préavis de ce qui nous attendait - je ne peux donc pas prétendre être choquée par ce qui est arrivé après que ce gouvernement a été élu avec enthousiasme par une majorité écrasante. Troisièmement, ces horribles meurtres ne sont que le symptôme d'un malaise plus profond. La vie est un enfer pour les vivants aussi. Des populations entières - des millions de Dalits ["Intouchables", NdT], d'Adivasis [aborigènes, NdT], de musulmans et de chrétiens - sont contraints de vivre dans la terreur, ignorant quand et d'où l'attaque viendra.

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Un exemple de propagande du BJP au pouvoir : "je suis patriote, je suis nationaliste, je suis né hindou". 20%  des Indiens, soit 300 millions de personnes, ne sont pas hindous

vendredi 19 juin 2015

Inde : Interdit de se faire cuire un œuf
ou quand le végétarisme tue

Certains des enfants les plus pauvres de l'Inde viennent de se voir interdits de consommation d'œufs par des fanatiques de droite hindous. Le Ministre en chef végétarien de l'État du Madhya Pradesh, Shivraj Chauhan, du Bharatiya Janata Party au pouvoir (BJP), ne permettra pas d'œufs dans les repas scolaires de l'après-midi parce que c'est pour lui une «question sentimentale».
L'Académie indienne de pédiatrie affirme que plus d'un demi-million d'enfants meurent en Inde avant d'atteindre l'âge de cinq ans - environ un enfant chaque minute - parce qu'ils ne reçoivent pas assez à manger. Le pays possède également le plus grand nombre de personnes souffrant de malnutrition dans le monde (194, 6 millions selon les estimations). Il y a deux fois plus d'enfants souffrant de famine en Inde qu'en Afrique sub-saharienne. Ils manquent de protéines, de vitamines, de fer et d'autres éléments nutritifs et les œufs sont une source bon marché et efficace de ces éléments, sauf la vitamine C. La dernière enquête nationale sur la santé des familles il y a une décennie a révélé que près de la moitié des enfants présentaient une insuffisance pondérale et que plus d'un tiers avaient un retard de croissance. Dans le Madhya Pradesh, 52% des enfants souffrent de malnutrition.

vendredi 16 mai 2014

À droite toute ! L'Inde prend un virage


Le grand vainqueur, avec des résultats au-delà des attentes, des élections générales indiennes, qui ont duré 35 jours, est le parti religieux hindou de droite  BJP ( Bharatiya Janata Party ou Parti du peuple indien). Le Premier ministre sera Narendra Modi, un mégalomane et un ami proche des grands patrons, qui n'a pas de temps à perdre avec la démocratie libérale. On estime que les foules hindoues et la police ont tué 2.000 musulmans en 2002  dans le Gujarat, l'État dont il était ministre en chef, mais il n'a jamais eu de comptes à rendre pour ces pogroms. Le parti du Congrès, après une décennie au pouvoir au cours de laquelle il a alimenté une économie néo- libérale, a subi une écrasante défaite à cause de la colère populaire contre l'inflation, la corruption et la politique dynastique. La gauche parlementaire traditionnelle a faibli et est devenue quantité négligeable à l'échelle nationale. On attendait beaucoup de l'AAP ( Aam Admi Party, Parti de l'homme commun) , créé il y a à peine deux ans, mais il a eu des résultats médiocres. Le Congrès n'est même pas arrivé à conquérir 10 % des sièges. Les partis régionaux ont fait de bons scores dans certains États, mais, avec une majorité BJP au parlement, ils pèseront peu dans les processus décisionnels nationaux.
"Votre Inde, votre vote : faites-le compter"

En chiffres, les élections indiennes battent les records mondiaux : il y avait 814 millions d' électeurs, dont 168 millions étaient des primo-votants de plus de 18 ans, 919 000 bureaux de vote et 3,6 millions de machines de vote électronique. Chaque bureau avait à gérer un maximum de 1500 électeurs et personne n'avait plus de deux kilomètres à parcourir pour les atteindre, le plus haut était à une altitude de 5000 mètres dans l'Himalaya et le plus isolé dans une réserve forestière du Gujarat (le seul endroit avec une population de lions sauvages en dehors de l'Afrique), où cinq fonctionnaires avaient monté un camp pour un seul électeur. Cinq millions de civils et cinq millions de personnels de sécurité ont géré les élections. Le taux de participation cette fois-ci a été de 66,4 %, le plus élevé de l' histoire du pays, mais encore nettement inférieur à celui d'autres pays du tiers monde comme le Kenya ou la Malaisie, qui ont connu plus de 80% de participation aux élections de l'année dernière. Moins de femmes que d'hommes ont voté et seulement 11 % des candidats étaient des femmes. Leur présence au Parlement sera beaucoup plus faible. Chaque membre du Parlement indien élu par vote direct représente en moyenne 1,5 million d'électeurs , soit plus que la population de pays comme l'Estonie , l'Islande, le Bahreïn ou la Barbade. Les candidats élus sont surtout des hommes, plus jeunes et plus riches que dans les parlements du passé, et beaucoup d'entre eux font face à des accusations criminelles graves. Statistiquement, les candidats honnêtes en Inde ont la plus faible probabilité de gagner et donc ils n'ont pas eu de bons scores cette fois-ci non plus.
 

Modi efface l'ombre des pogroms de 2002
Ce fut également l'élection la plus chère de l'histoire du pays et le BJP semble avoir eu le plus d'argent. Selon une estimation, Modi a dépensé plus en publicité que ce qu'Obama a dépensé dans toutes les élections auxquelles il s'est présenté. L'argent provenait des grandes entreprises, les secteurs de l'immobilier et des mines, d'intermédiaires agricoles et de propriétaires d'établissements d'enseignement privés, qui ont tous des rentrées de fonds élevées. Alors qu'il y avait cinq astrologues, deux mendiants, deux conteurs et un consultant en construction des pyramides parmi les candidats, 16% étaient des patrons de grandes entreprises. Modi était le candidat de choix du big business. Un câble de l'ambassade US de 2009 publié par Wikileaks a raconté comment "cinq des plus puissants chefs d'entreprise de l'Inde ... ont manifesté un appui sans équivoque et sans réserve à Narendra Modi" lors d'une conférence sur l'investissement international, louant son "leadership habile" et appelant à reproduire partout le modèle de développement économique de Modi dans son État. Un an plus tard, un enregistrement fuité exposait comment les grandes entreprises, les propriétaires de médias, les décideurs et les politiciens travaillaient ensemble pour piller les ressources nationales. La Cour suprême a demandé des contrôles plus stricts. C'est alors que les grandes entreprises se sont décidées pour Modi. En 2011, lors d'une autre réunion d'affaires dans le Gujarat, l'homme le plus riche de l'Inde, le milliardaire en dollars Mukesh Ambani, qui a une maison de 27 étages dans le centre financier de l'Inde, Mumbai, a déclaré: « Le Gujarat brille comme une lampe d'or ... Nous avons ici un leader avec la vision et la détermination à traduire cette vision en réalité". Les grands patrons indiens ont soutenu Modi, car ils savaient qu'il ferait sauter la plupart des restrictions légales en matière d'environnement et de travail.
 

A gauche : Le dernier mariage arrangé en Inde : "Le BJP et les oligarques indiens vous invitent aux noces de leurs enfants, le majoritarisme [dictature de la majorité sur les minorités] et le capitalisme de copinage"- A droite : un partisan du BJP avec un T-shirt du Che...
L'argent qui a coulé à flots des grandes entreprises dans sa campagne a été mis à profit pour fabriquer le mythe Modi, celui d'un homme qui apporterait un développement rapide à l'Inde comme il l'avait fait dans son État du Gujarat. Les médias indiens ont activement promu la "marque Modi". En réalité, le Gujarat ne figure pas en tête de l'indice de développement social, même s' il a toujours été un État prospère selon les normes indiennes. Mais il fournit des indices importants sur ce à quoi  l'Inde va ressembler sous Modi. Un État vindicatif y a fait taire toute opposition ; les médias locaux ont été cooptés ; les entreprises ont fait d'énormes profits grâce à des transferts de terres forcés et à bas prix et la corruption est un mode de vie. Le cours de l'action du groupe Adani, une entreprise industrielle qui a ouvertement soutenu Modi, a grimpé de 45 % pendant les élections. Modi a voyagé dans le jet et les hélicoptères de l'entreprise Adani. La société attend d'obtenir l'autorisation environnementale pour un port important dans le Gujarat. Dans la politique indienne, notent les analystes, l'argent n'est pas un prix à payer pour être admis : c'est un acompte d'investissement. Le big business en Inde est certain que Modi va libéraliser le secteur du commerce de détail et de l'assurance : il est leur homme pour prendre des "décisions difficiles" .

Des centaines de milliers de bénévoles de la RSS (Force nationale de volontaires), une force paramilitaire hindoue ouvertement calquée sur le fascisme, a fait campagne pour lui. L'Inde des patrons a maintenant non seulement un homme à elle comme Premier ministre ; elle dispose également d'une milice pour contrôler les protestations sociales. La classe moyenne hindoue espère que Modi va subjuguer les musulmans à l'échelle nationale comme il l'a fait dans le Gujarat . Il est très probable que Modi va exploiter les divisions de caste et religieuses de l'Inde et rechercher une confrontation avec le Pakistan pour se projeter comme Il Duce de l'Inde. Son plan A est la croissance économique, mais son Plan B est un État hindou. Le chemin vers le capitalisme de copinage sera facilité avec le sang des minorités. Au vu des résultats des élections, Modi va de toute évidence jeter une ombre sur l'Inde pendant de longues années.
Sur le même sujet, lire  Narendra Modi, une énigme indienne - Frédéric Bobin

jeudi 18 octobre 2012

Les "Indignés" indiens se lancent dans la "grande politique"

 
Le mouvement antI-corruption en Inde est l'un des principaux et des plus actifs mouvements indépendant de citoyens du pays. Un de ses militants de pointe, Arvind Kejriwal, est en train de créer un parti politique qui se présentera aux élections et dont le nom sera dévoilé le 26 novembre. Coup sur coup, et pour ne pas faire de jaloux, Kejriwal vient de dénoncer une nouvelle affaire de corruption impliquant le beau-fils de Sonia Gandhi, la patronne du Parti du Congrès au pouvoir, Robert Vadra, et, quelques jours plus tard, il s'en est pris à Nitin Gadkari, le patron du BJP, le parti nationaliste hindou.
Lisez les deux articles
 Robert Vadra

Inde : la famille Gandhi, à nouveau dénoncée pour corruption, se défend becs et ongles - Siddharth Srivastava सिद्धार्थ श्रीवास्तव
NEW DELHI - Un nombre déconcertant de scandales de corruption ont ébranlé le gouvernement  du Premier ministre Manmohan Singh dirigé par le Parti du Congrès. Les dernières allégations sont des broutilles ... 

Nitin Gadkari
Accordant un court répit au parti au pouvoir du Congrès après avoir attaqué ses leaders et leurs proches pour corruption, Arvind Kejriwal, le militant entré en politique, a pris cette fois-ci pour cible le BJP*, accusant, ... 

mardi 30 août 2011

Le mouvement Anna Hazare en Inde : entre faits et f(r)ictions

Kisan Bapat Baburao, connu sous le nom d’ Anna (‘Frère respecté’) Hazare  est un ancien chauffeur de camion de l’armée indienne de 74 ans qui vient de mener une nouvelle grève de la faim à New Delhi contre la corruption, cette fois-ci pour appuyer sa demande que le parlement et le gouvernement indien adoptent sa version de la loi en projet sur le Jan Lok Pal (médiateur des citoyens). Son action a mis le gouvernement indien et le parti du Congrès au pouvoir sur la  défensive. Elle a connu  un certain succès, surtout auprès des classes moyennes urbaines mais aussi auprès d’une grande entreprise de médias qui a été le pionnier indien des « infos payées », offrant aux politiciens de publier des publicités politiques sous forme de « nouvelles » durant les dernières élections générales
Anna Hazare va peut-être durer plus longtemps que d’autres spectacles politiques, vu qu’il table sur le mécontentement populaire vis-à-vis de la corruption. Est-ce le début d’une véritable lutte populaire ou la naissance d’un mouvement autoritaire et messianique ?

Hazare s’approprie l’héritage de Gandhi
Hazare est né dans une famille rurale hindoue et pauvre du Maharashtra. Après avoir vendu des fleurs dans les rues de Bombay – devenue Mumbai – dans son adolescence, il est entré dans l’armée. Il semble qu’il ait eu sa révélation pendant la guerre indo-pakistanaise de 1965 lorsqu’il  fut le seul survivant d’une attaque contre son convoi. Il survécut ensuite à un accident de la route dans les années 1970, quitta l’armée et retourna dans son village natal, Ralegan Siddhi, au Maharashtra. Durant les deux décennies qui suivirent, il fit de Ralegan Siddhi, un village frappé par la sécheresse, arriéré et déprimé, où la seule activité consistait à produire de la gnole illégale, un village fonctionnel et productif.
Ralegan Siddhi devint un modèle pour l’État. Pour éradiquer l’alcoolisme du village, ce saint médiatique fouettait personnellement les ivrognes avec sa ceinture après les avoir attachés, expliquant que ce genre de mesures rudes étaient nécessaires par ce que l’Inde rurale était dure. À partir des années 1990, Anna Hazare engagea une série de confrontations avec le gouvernement de l’État du Maharashtra à propos de la corruption et du droit à l’information, en recourant à l’arme du jeûne. L’année dernière il s’est projeté sur le plan national en exigeant un médiateur (ombudsman) doté de véritables pouvoirs.

Hazare dans une école fondée par lui à Ralegan Siddhi
Cette fois-ci, les Indiens ordinaires ont prêté attention à son message, à cause d’une série de scandales de corruption récents et devant l'apparente absence de volonté d’agir de l’État. L’Inde est un pays corrompu. Plus exactement, l’État indien et ses fonctionnaires sont généralement corrompus. L'utilisation d'une charge publique pour un intérêt privé est presque la norme et il y a un tarif pour chaque service rendu par des institutions publiques, qu’il soit payant ou gratuit, et à tous les niveaux. La corruption est un « business à haut profit et à risque zéro » et pour les pauvres, une extraction de plus-value supplémentaire.
91% de toutes les demandes de pots-de-vin émanent de fonctionnaires. Les vastes coûts des nombreuses campagnes électorales et l’économie néolibérale ont fait des politiciens et des entreprises des partenaires en délinquance. Selon une estimation :
  • L’Inde a perdu 462 milliards de $ en flux de capitaux illégaux entre 1948, au lendemain de son indépendance, et  2008.
  • Ces flux constituent plus du double de la dette extérieure de l’Inde  (230 Mds. $).
  • La fuite totale de capitaux de l’Inde représente  16 .6% de son  PIB.
  • Environ 68% de la perte de capitaux ont eu lieu après l’ouverture de l’économie en  1991.
  • Les "individus à haute valeur nette" et les entreprises privées sont les principaux promoteurs de flux illégaux de capitaux.  
  • La part d’argent que les entreprises indiennes ont déplacé de banques de pays développés vers des “centres financiers offshore” est passée de  36.4% en 1995 à 54.2% en 2009.
Il règne une colère générale contre la corruption, les partis politiques existants suscitent le désenchantement et un consensus est en train d’émerger dans les classes moyennes : il faut un homme fort qui s’attaque au système avec des moyens non-orthodoxes. Anna Hazare semble répondre à cette demande. Il réclame la création d’une agence autonome anti-corruption à l’échelle nationale, dotée de pouvoirs lui permettant de punir les politiciens, Premier ministre compris, les juges et les bureaucrates, sans ingérence du Parlement ou de qui que ce soit. Le gouvernement indien n’aime évidemment pas cette idée et a suggéré une loi alternative, si mollassonne qu’elle n’a satisfait personne.
Quel Indien ayant eu affaire à la corruption peut-il trouver ce mouvement problématique ? Les partis parlementaires sont contre lui, arguant que la loi proposée par Hazare réduirait les pouvoirs du parlement et créerait un précédent qui pourrait encourager d’autres forces à défier l’ État. Ce consensus inclut le parti du Congrès au pouvoir et le principal parti d’opposition, le BJP, nationaliste hindou et anti-minorités. La gauche parlementaire a accepté ce discours : pour elle, Anna Hazare est messianique, donc l’antithèse de la démocratie.
La gauche extra-parlementaire non maoïste, qui est éclatée, sans grande capacité de mobilisation mais néanmoins la plus déterminée à ouvrir des espaces démocratiques, est divisée face à ce mouvement. Elle est d’accord pour convenir qu’il s’agit d’un mouvement élitaire d’Hindous des castes supérieures, qu’il promeut le culte de la personnalité d’Anna Hazare (qu’elle identifie, de manière correcte, comme un homme de droite instinctivement autoritaire), qu’il recourt à des symboles rétrogrades, qu’il n’a aucune vision de la nécessité d’organiser le peuple même s’il joue sur les foules pour faire pression sur le gouvernement, et qu’enfin sa proposition renforce l’État au lieu de le démocratiser.
Élitisme : la‘Team Anna’(‘équipe Anna’), nom sous lequel les medias font le ‘merchandising’ du mouvement, est constituée d’anciens hauts fonctionnaires, d’avocats et de gens de la ‘société civile’ subventionnés par la Fondation Ford. Elle est fortement soutenue par les chaînes de télévision et les réseaux sociaux pour mobiliser les foules. Elle a aussi reçu le soutien de stars de la puissante industrie du cinéma, de leaders religieux-entrepreneuriaux possédant des empires et de grande entreprises.
Culte de la personnalité : la Team Anna a lancé le slogan Anna, c’est l’Inde et l’Inde, c’est Anna (Anna is India and India is Anna). La dernière fois qu’on avait entendu une telle chose, c’était lorsque Indira Gandhi, alors Premier ministre, proclama l’état d’urgence et suspendit tous les droits et libertés en 1975. Son parti utilisa le même slogan (Indira is India, India is Indira) pour écraser toute dissidence. Les gens de la Team Anna n’écoutent pas les autres opinions. Ils n’ont pas engagé de débat avec ceux qui on proposé une démarche différente sur la question du médiateur. Hazare a fait publiquement l’éloge de l’homme le plus haï d’Inde, Narendra Modi, chef du gouvernement de l’État du Gujarat, petit chéri des grandes entreprises et des groupes de médias, organisateur d’un pogrom contre les Musulmans dans son État. Hazara s’est ensuite rétracté mais beaucoup de gens pensent que ce n’était qu’un truc pour paraître politiquement correct.

Pour quelqu’un qui se proclame un homme simple, Hazare a de drôles de supporters branchés
Symbolisme : le mouvement d’Hazare recourt de manière délibérée  à des symboles du passé qui mettent beaucoup de gens mal à l’aise. Arundhati Roy a vivement critiqué cet aspect. Les casquettes d’autopromotion à l’effigie de Gandhi, le grand usage de drapeaux nationaux et de slogans nationalistes ne sont pas bien passés auprès des Hindous de basses castes et des Musulmans, qui voient dans ce mouvement des points communs avec l’agitation menée il y a quelques années par les élites hindoues contre la discrimination positive en faveur de l’emploi d’Indiens des basses castes.
Si la gauche est unie dans le diagnostic, elle est divisée de multiples manières sur la manière de réagir. Arundhati Roy dit que le mouvement risqué de créer une nouvelle couche oligarchique; d’autres qualifient Hazare de fasciste et ses groupies d’islamophobes et d’ennemis des Hindous des basses castes et certains pensent qu’il annonce une époque plus autoritaire.
Ceux qui sont partisans de la participation au mouvement arguent que la gauche devrait y être avec sa voix indépendante, qu’il est à la fois une grande occasion et un danger sérieux, qu’on ne peut pas rejeter un mouvement simplement parce que son leader a un CV qui ne plait pas à la gauche et que le mouvement peut être radicalisé de l’intérieur. Deux organisations populaires éminentes supportent aussi la mission d’Hazare : l’Alliance nationale des mouvements populaires dirigée par  Medha Patkar, qui a mené une lutte épique contre le barrage sur le fleuve Narmada, et la Nouvelle initiative syndicale, un groupe de syndicats indépendants qui argue que la corruption n’a pas le même sens pour les classes moyennes et les classes travailleuses.
Pendant ce temps, Anna Hazare plane au-dessus de tout cela, avec un sourire d’autosatisfaction, installé dans un jardin public de New Delhi sur le podium monté pour lui par le gouvernement même qu’il combat.