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jeudi 17 mars 2016

La (re)colonisation du Mexique
La colonización de México

par John Aackerman, 14/3/2016
Original: La colonización de México
Ce vendredi 18 mars nous célèbrerons le 78ème anniversaire de l'expropriation pétrolière par le président Lazaro Cardenas del Rio, dans un contexte de trahison absolue des principes de la souveraineté nationale, de la démocratie et du bien-être social incarnés par ce grand général révolutionnaire. Autrefois, l'énorme force de l'État mexicain était utilisée pour défendre les intérêts et le bien-être du peuple mexicain. Aujourd'hui, ce même État a été mis au service des intérêts internationaux les plus vils et travaille à démanteler le pays et à anéantir la résistance populaire.
Le 22 février dernier, le président Enrique Peña Nieto Enrique est allé à Houston, au Texas, pour participer au congrès annuel IHS Energy CERAWeek. Dans sa tentative désespérée de brader notre or noir, le président mexicain s'est abaissé au niveau des bureaucrates de second ordre et des dirigeants de compagnies pétrolières internationales qui se réunissent là chaque année. Il a été le seul chef d'État à participer à l'événement (voir la liste des participants ici). De manière scandaleuse, Peña Nieto a également profité de son voyage pour rencontrer le gouverneur du Texas, Greg Abbott, réduisant ainsi l'État mexicain au rang d'entité fédérative des USA.

jeudi 7 mai 2015

8 Mai : La victoire sur le fascisme, 70 ans après

Ce 8 mai marque le 70ème anniversaire de la victoire des peuples du monde sur le fascisme et le nazisme, et en particulier la victoire du peuple soviétique sur l'Allemagne, décisive dans cette geste  historique. Dans les conditions politiques, économiques et sociales actuelles sur le plan mondial, cet anniversaire revêt une signification particulière, étant donné les menaces constantes contre la paix représentées par le capitalisme collectif , US en tête, et la possibilité réelle d'un nouveau conflit militaire de dimensions planétaires, qui serait le dernier auquel l'humanité se livrerait.
http://tlaxcala-int.org/upload/gal_10169.gif
La Seconde Guerre mondiale n'a pas pour seuls responsables les fascistes allemands, italiens et japonais, qui, souhaitant un nouveau partage du monde, déchaînèrent la tragédie guerrière la plus terrible de l'histoire; il est également nécessaire de souligner la responsabilité manifeste des impérialistes anglais, US et français dans le déclenchement de la guerre. Leurs gouvernements avaient encouragé et autorisé le réarmement de l'Allemagne; Ils occultèrent la croissance rapide de ses forces armées et invoquèrent une soi-disant neutralité supposée face aux agressions fascistes contre l'Éthiopie en 1935, l'Espagne en 1936, l'Autriche et la Tchécoslovaquie en 1938 et la Pologne en 1939.

vendredi 24 avril 2015

EuroCaravana 43: Tournée des familles des 43 disparus d'Aytozinapa en Europe

Une brigade d’Ayotzinapa, Mexique, parcourt l’Europe pour exiger la présentation en vie des 43 étudiants disparus.
RECORRE EUROPA BRIGADA DE AYOTZINAPA (MÉXICO) POR LA PRESENTACIÓN CON VIDA DE LOS 43 ESTUDIANTES DESAPARECIDOS
 

    • Les membres de cette délégation exigent que cette demande de présentation en vie soit maintenue malgré l’insistance de l’État mexicain à clore l’enquête et la recherche.
    • Ils demandent à la communauté européenne de maintenir une surveillance internationale face aux actes de répression contre le mouvement social qui exige la présentation en vie des étudiants de l'École normale rurale.
    • Ils demandent le soutien pour mettre en place des garanties réelles de non‐répétition, de respect et d’accès plein et entier aux droits de l’homme.

    L’Autre Europe, 16 avril 2015- Une commission de l’École normale d’Ayotzinapa, Mexique, parcourra l’Europe entre le 16 avril et le 19 mai pour informer à la communauté européenne de la poursuite de la lutte des pères et mères de famille pour la présentation en vie des 43 étudiants normaliens disparus, malgré la persistance de l’État mexicain à considérer que ces étudiants ont été brûlés sans qu'il en apporte les preuves. 
    Helsinki eurocaravana43-5
    Omar García, Eleucadio Ortega et Román Hernández devant l'ambassade mexicaine à Helsinki, Finlande
    La brigade, composée d’un père de famille, d’un étudiant et d’un défenseur des droits humains, traversera 13 pays du continent européen pour participer à des réunions avec des organisations étudiantes, des collectifs, des organisations sociales et syndicales pour faire un appel à maintenir l’observation internationale sur le Mexique face à la grave crise que subissent les droits de l’homme dans ce pays et pour exiger l’arrêt des actes de répression commis par le gouvernement mexicain contre les étudiants, les pères et mères de famille des 43 étudiants normaliens et le mouvement social qui réclame la présentation en vie des disparus.

    mercredi 17 décembre 2014

    De la Bataille d'Ayacucho aux 43 d'Ayotzinapa

    par José Steinsleger, 10/12/2014. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
    Original:
    De Ayacucho a los 43 de Ayotzinapa

    Les astérisques renvoient à des notes du traducteur

    Deux Amériques: celle du «Nord convulsif et brutal»* qui regarde celle du Sud avec un intérêt méprisant et avide, et celle qui, il y a 190 ans, a mis fin au pouvoir espagnol dans les plaines d'Ayacucho (Pérou, 9 décembre 1824). À laquelle le Mexique se rattache-t-il ?



    9 décembre 1824 : La glorieuse bataille d'Ayacucho gagnée par l'armée patriotique sous le commandement du général Antonio José Sucre a assuré l'indépendance de l'Amérique du Sud
    Deux Bolivar: celui qui, face à l'énorme défi de son projet politique, estimait qu'il avait "labouré la mer" mais a néanmoins continué à dire : "Nous ne pouvons vivre que de l'union". Quel est le «nous» qui convient au Mexique?

    Deux Mexique: la "nation américaine" de Hidalgo et Morelos et celui, néoporfiriste*, qui nie et occulte les «faits» de son histoire, en les réduisant à de simples «événements» sujets à «interprétation». Et pour lesquels il n'y a donc pas une vérité unique, destructrice et brutale.

    mardi 16 décembre 2014

    La bataille pour le Mexique


    par John M. Ackerman, 15/12/2014. Traduit par  Fausto Giudice, TlaxcalaOriginal: La batalla por México

    À la mémoire de Vicente Leñero, Anayeli Bautista*et Erika Kassandra,
    graines de la seconde révolution mexicaine

    Le mouvement qui a émergé suite à la disparition et au massacre des étudiants d'Ayotzinapa a d'énormes implications mondiales et historiques. La bataille pour les ressources naturelles, la culture millénaire et le système politique mexicains constitue une épreuve de force à la fois pour l'oligarchie mondiale et son appareil répressif et pour la mobilisation citoyenne mondiale pour la paix, l'environnement et la justice. Il est de la responsabilité de tous les Mexicains à l'intérieur et à l'extérieur du pays, ainsi que des citoyens concernés à travers le monde de mettre leur grain de sable pour assurer que la crise actuelle ne débouche pas sur une renaissance du fascisme mondial et, au contraire, ouvre la voie à la libération humaine.

    "1808-1936 :de nouveau pour l'indépendance de l'Espagne", affiche de l'artiste espagnol Renau (1907-1982)
    Le Mexique joue aujourd'hui un rôle similaire à celui de l'Espagne pendant la guerre civile de 1936-1939. Le résultat tragique de ce conflit a ouvert la voie au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Cinq mois seulement après que le général Francisco Franco eut proclamé sa victoire sur les forces républicaines en 1939, réalisée avec le soutien de l'Allemagne nazie, Adolf Hitler envahit la Pologne. Par la suite le nombre de personnes exterminées chaque jour dans les "camps de concentration" du Troisième Reich devait se multiplier exponentiellement.

    dimanche 14 décembre 2014

    Mexique: l'ombre de l'armée sur Ayotzinapa

    par Fabrizio Lorusso, 11/12/2014. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
    Original: México: La sombra del ejército sobre Ayotzinapa 


    Dès début octobre, les groupes de guérilla dans l'État de Guerrero, d'abord l'Armée Populaire Révolutionnaire (EPR) puis l'Armée révolutionnaire du peuple insurgé les (ERPI), ont émis plus de 10 communiqués impliquant l'armée mexicaine dans la disparition des 43 normaliens à Iguala.
    Leurs déclarations sont passées presque inaperçues, bien que de nombreuses déclarations de parents et de membres de l'Union des peuples et des organisations de l'État de Guerrero (UPOEG), dont font partie plusieurs parents des étudiants disparus, se soient orientées vers la même hypothèse, qui est plutôt une accusation.

    Le message signalait que parmi les responsables de la disparition des 43 normaliens, il avait deux officiers du 27ème Bataillon d'infanterie : le lieutenant Barbosa et le capitaine Crespo, impliqués dans l'organisation.

    mardi 9 décembre 2014

    Mexique: ce sont tous des Abarca*

    par John M. Ackerman, 8/12/2014. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
    Original: México: Todos son Abarca

    À la mémoire de Vicente Leñero ** et Alexander Mora***,
    exemples de dignité rebelle et graines de révolution

    L'effervescence sociale et de la solidarité internationale suscitées par le massacre  d'Iguala ont déjà dépassé en puissance les événements à la fois de 1968 et de 1994 au Mexique. Ni le mouvement étudiant historique des années soixante ni le soulèvement indigène des  années quatre-vingt-dix  grands n'avaient réussi en aussi peu de temps à provoquer un si fort basculement de la conscience et de l'autonomisation sociale. Les nouveaux temps de maturation citoyenne,  de communication numérique et d'effondrement impérial ont facilité l'émergence d'un mouvement national dont la flamme pourra difficilement être éteinte à  court terme.
    http://tlaxcala-int.org/upload/gal_9630.jpg
    "Aujourd'hui est un jour nuageux et triste, mais ce crime d'État ne restera pas impuni. Si ces meurtriers pensent que nous allons pleurer la mort de nos garçons, ils se trompent. A partir d'aujourd'hui, nous désavouons le gouvernement assassin d'Enrique Peña Nieto. Que le Président nous écoute bien : les jours de vacances pourront venir pour ceux qui ne ressentent pas la douleur, mais il n'y aura pas de repos pour le gouvernement  peñiste S'il n'y aura pas de Noël pour nous, il n'y en aura pas non plus pour le gouvernement. Nous savons que la mort  d'Alexander servira à faire fleurir la  révolution".

    dimanche 30 novembre 2014

    La fin de la démocratie mexicaine

    par  John M. Ackerman, 2611/2014. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala

    Avec l'aide de l'administration Obama, Peña Nieto est en train de remodeler brutalement la société mexicaine


    Mexico, 5 novembre 2014: manifestation sur l'avenue Reforma pour demander justice pour les 43 étudiants disparus d' Ayotzinapa Photo Miguel Tovar / LatinContent / Getty Images

    Avant même l'enlèvement tragique de 43 étudiants de l'École normale rurale d' Ayotzinapa le 26 septembre dernier, le président du Mexique Enrique Peña Nieto était déjà au bord du gouffre. Son programme de réforme néolibérale, la répression systématique des protestations et sa poigne de fer pour contrôler les médias avaient fait de lui le président le plus impopulaire de l'histoire récente du Mexique.
    L'énorme agitation qui a éclaté ces derniers jours concerne donc non seulement la criminalité et la violence, mais aussi le pouvoir social et la politique démocratique. Et ce qui est en jeu dans la bataille d'aujourd'hui pour le Mexique n'est pas seulement l'avenir de paix et de prospérité pour ceux qui vivent au sud du Rio Grande, mais aussi la démocratie et la justice au nord de la frontière.

    Avant d'entrer en fonction le 1er décembre 2012, Peña Nieto a publié une tribune dans le Washington Post dans laquelle il essayait de dissiper les inquiétudes au sujet de ses liens intimes avec la vieille garde la plus corrompue et arriérée de l' autoritaire Parti révolutionnaire institutionnel, qui a gouverné le pays de 1929 à 2000. Il encourageait les observateurs à oublier le passé du parti et à plutôt regarder son «plan pour ouvrir le secteur de l'énergie du Mexique à l'investissement privé, national et étranger."



    Promulgation de la "réforme de l'énergie", ouvrant la voie à la privatisation du secteur de l'énergie


    Écrivant à la veille de sa première rencontre avec le président Barack Obama à Washington, Peña Nieto affirmait que de telles réformes "contribueraient à garantir l'indépendance énergétique US-américaine", car "le Mexique détient le cinquième plus grande réserve de gaz de schiste dans le monde, en plus d'importantes réserves de pétrole en eau profonde et un énorme potentiel dans les énergies renouvelables ".


    Obama, l'armée US et le Congrès ont accepté avec empressement le pacte faustien de Peña Nieto. Ils allaient soutenir aveuglément sa présidence en échange d'une action rapide pour réformer le statut de l'énergie.
    Au cours des deux dernières années, les deux parties ont tenu loyalement leurs engagements. En décembre 2013, Peña Nieto a fait passer en force la réforme historique de l'article 27 de la constitution qui a mis fin au monopole de l'État sur l'industrie pétrolière et a ouvert les vannes à la spéculation et aux vastes investissements privés par des géants internationaux du pétrole. La majorité des Mexicains a catégoriquement rejeté ces réformes, mais ils ont été écrasés par le rouleau compresseur du Congrès national et ces réformes ont été adoptées par une majorité des parlements des États en seulement 10 jours, sans débat et en violation flagrante du processus démocratique.

    -T'as du pétrole ?

    -T'as une réforme de l'immigration ?
    Cette action légale rapide autorisant le transfert de la rente pétrolière publique au secteur privé accomplissait les rêves les plus fous de Washington. Les USA ont poussé en vain pendant des années sans succès à réaliser des réformes similaires dans l'Irak occupé. Mais au Mexique, un président loyal et corrompu s'est avéré être beaucoup plus efficace que l'occupation militaire directe.Sans surprise, la plus grande partie de la presse internationale a applaudi vigoureusement la réforme pétrolière. "Alors que l'économie du Venezuela implose et que la croissance du Brésil stagne, le Mexique est en train de devenir le producteur latino-américain de pétrole à surveiller - et un modèle de la façon dont la démocratie peut servir un pays en développement", écrivait le Washington Post dans un éditorial. Le Financial Times proclamait avec enthousiasme que "le vote historique du Mexique en faveur de l'ouverture de son secteur pétrolier et gazier à l'investissement privé, après 75 ans sous le joug de l'État, est un coup de maître politique pour Enrique Peña Nieto." Et le magazine Forbes a fait valoir que bien que le président précédent Felipe Calderón "ait peut-être poussé à des réformes réelles du pétrole, c'est Peña Nieto qui entrera dans les livres d'histoire ".
    Depuis que Peña Nieto a pris le pouvoir, le gouvernement US n'a pas émis une seule condamnation de la corruption ou des violations des droits humains au Mexique. Ceci dans un contexte dans lequel les principales organisations internationales telles que Human Rights Watch, Article 19 et des dizaines d'ONG locales ont documenté une augmentation scandaleuse dans la répression de la contestation et de la violence contre la presse sous l'actuelle administration.
    La réponse molle du gouvernement US au massacre d'étudiants du 26 septembre fait partie d'une tendance plus large à regarder ailleurs.


    -Question : est-il temps de mettre fin à la guerre de/contre la guerre ?

    -Réponse unanime : NON !



    Mais le gouvernement US ne s'est pas contenté de reste sur le banc de touche. Il a également renforcé son implication directe dans la guerre contre/de la drogue au Mexique. Le Congrès a affecté des milliards de dollars au financement de l'appareil mexicain de sécurité du gouvernement mexicain au cours des dernières années. Les autorités mexicaines et US ont mis en place des centres d'intégration d'élite à travers le pays pour partager des informations de renseignement. Et le Wall Street Journal vient de révéler que des agents US revêtent des uniformes militaires mexicains pour participer directement à des missions spéciales, comme la récente arrestation de Joaquín «El Chapo» Guzmán, le puissant chef du cartel de Sinaloa.
    Maintenant que la légitimité de l'administration Peña Nieto s'écroule comme un château de cartes, ce qui a été nettement symbolisé par l'autodafé public d'un énorme effigie de lui sur la place du Zócalo, au centre de Mexico, jeudi dernier, la question que tout le monde se pose est de savoir si le gouvernement US va continuer à se battre jusqu'au bout pour défendre Peña Nieto ou s'il y a encore dans l'establishment politique US des marges de manœuvre en faveur de la paix et de la démocratie au sud du Rio Grande.
    Les mesures prises récemment par les autorités mexicaines indiquent qu'elles continueront d'avoir le soutien indéfectible de Washington.
    Selon plusieurs témoins, pendant les énormes manifestations du 20 novembre à Mexico, des provocateurs encagoulés ont lancé des cocktails Molotov sur la police, puis ont assisté tranquillement au malmenage indistinct des journalistes et des observateurs des droits humains et à l'arrestation d'étudiants innocents détenus. Peña Nieto a immédiatement fait inculper 11 étudiants pour crimes graves fédéraux - terrorisme, crime organisé et conspiration - et les a fait enfermer dans des prisons de haute sécurité à des centaines de kilomètres de la capitale.


    Et ce dimanche, le puissant secrétaire mexicain d'État à la Marine, le général Francisco Soberón Vidal, a fait une démonstration sans précédent d'activisme politique en déclarant publiquement que les forces armées ne sont pas seulement engagées dans la lutter contre la criminalité organisée et le trafic de drogue, mais sont également prêtes à intervenir en soutien du projet politique néolibéral de Peña Nieto pour "faire bouger le Mexique." Des câbles de WikiLeaks et des rapports indépendants ont révélé que le gouvernement US est particulièrement proche des Marines mexicains, qui ont ses préférences devant toutes les autres institutions de maintien de l'ordre.
    Si la situation continue sur la voie tracée, le Mexique pourrait bientôt suivre le chemin du Pérou au cours de l'auto-coup d'État (autogolpe) d'Alberto Fujimori en 1992 – sous les yeux de l'administration Obama. À moins que les citoyens US ne se lèvent en soutien et en solidarité avec leurs voisins mexicains, le pays pourrait devenir la proie d'une nouvelle guerre sale soutenue par les USA contre les étudiants et les militants, similaire à la répression durant les années 1970 et 1980, qui a coûté des centaines de milliers de vies au Guatemala, au Salvador, au Nicaragua et au Honduras. Il est encore temps d'agir avant que l'Amérique du Nord d'aujourd'hui devienne une copie de l'Amérique centrale d'il y a 30 à 40 ans.


    Lors d'une cérémonie au Palais National à Mexico, le jeudi 27 novembre 2014, Enrique Peña Nieto a annoncé un nouveau plan anti-crime qui prévoit l'introduction d'une carte d'identité nationale, donne au Congrès le pouvoir de dissoudre l'administration municipale corrompue et de mettre les forces de police locales – souvent corrompues - sous le contrôle des gouvernements des 31  États du pays (qui, eux, évidemment ne sont pas du tout corrompus). Le plan se concentrera d'abord sur quatre des États les plus troublés du Mexique : Guerrero, Michoacán, Jalisco et Tamaulipas. Photo Eduardo Verdugo/AP

    mardi 7 octobre 2014

    Mexique-"Y el señor andaba bailando": la nuit d'Iguala

    Español México – "Y el señor andaba bailando": la noche de Iguala

     par Fausto Giudice, 7/10/2014
    Un maire mafieux, complice d'un gouverneur d'État mafieux, couvert par un Président mafieux, donne l'ordre à ses hommes de tuer puis va danser, pendant que les tueurs agissent dans la nuit, tuant, blessant, kidnappant des jeunes étudiants en lutte, mais aussi des passants, des footballeurs, des passagers de taxi, bref tout ce se trouve sur le parcours de leurs projectiles. Bilan provisoire de l'horreur qui vient d'ensanglanter la ville d'Iguala de la Independencia : 49 morts, 17 blessés, 22 policiers municipaux détenus, un maire en fuite, recherché par Interpol, et un pays tétanisé par ce nouvel épisode la chronique noire d'une plongée dans l'abîme. Retour sur les événements de la nuit d'Iguala.

    D'abord un peu d'histoire et de géographie.

    Les scènes se passent dans l'État du Guerrero, dans le sud du Mexique, nommé d'après Vicente Guerrero, le 2ème président éphémère (8 mois) du Mexique indépendant au destin tragique : venu au pouvoir par un coup d'État, il fut destitué par un autre coup d'État et capturé puis fusillé par un acte de traîtrise (une invitation à déjeuner) préfigurant un acte similaire qui provoquera la mort, presque un siècle plus tard, d'Emiliano Zapata. Le Guerrero, connu à l'étranger, pour son haut lieu de cauchemar climatisé touristique d'Acapulco –une Babylone du Pacifique – est à l'image du reste du Mexique : livré à la prédation sauvage de la part d'un conglomérat de groupes criminels –narco-gangs, partis politiques, policiers pourris, bureaucrates corrompus, entrepreneurs mafieux, élus par achat de votes - collaborant tous entre eux. Ce pauvre Mexique, "si loin de Dieu et si proche des USA", est aujourd'hui réduit à l'état d'une Colombie, où les frontières entre "politique" et "parapolitique" (terme colombien désignant les représentants parlementaires des groupes paramilitaires auxquels l'armée et la police sous-traitent le "sale travail") se sont effacées, connaît une très forte conflictualité sociale. Les conflits qu'il vit portent sur des thèmes universels : la terre, l'eau, l'éducation, la santé, bref la défense des communs contre la prédation qui, au nom du marché, détruit le cadre de vie et les conditions mêmes de survie de la population. Une des batailles les plus spectaculaires qui se livre depuis des années concerne l'éducation. Dans ce domaine comme dans d'autres (la structure agraire) les régimes qui se sont succédé au Mexique depuis 20 ans ont tous poursuivi le plan visant à démanteler les acquis de la Révolution mexicaine de 1910, autrement dit l'éducation libre et gratuite pour tous. 

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    Une des structures les plus importantes issues de la Révolution sont les écoles normales rurales, qui forment les instituteurs ruraux, généralement eux-mêmes issus de milieux paysans et indiens (les Mexicains disent "indigènes"). Vivant en internat, les normaliens alternent formation théorique et pratique, passant la quatrième année de leur cursus comme instituteurs-stagiaires dans une école primaire rurale. Le gouvernement d'Enrique Peña Nieto veut tout simplement les liquider comme "résidu anachronique", arguant que, désormais, on n'en a plus besoin.
    Cela entraînerait tout bonnement la disparition de l'école de base dans toutes les zones rurales abandonnées par l'État. Les normaliens font donc de la résistance depuis plusieurs années, payant un lourd tribut : 2200 d'entre eux ont été arrêtés depuis 2000.
    http://normalesruralesenreexistencia.files.wordpress.com/2013/11/img_1933.jpg Les luttes des normaliens sont des luttes de survie, donc violentes. Les lieux et objets emblématiques de ces luttes sont les autobus, les péages d'autoroutes et les boîtes en fer blanc. Explications : les normaliens ont en permanence la fringale et le ventre vide, vu que le gouvernement leur coupe les vivres. Ils sont obligés de financer eux-mêmes leurs déplacements entre les écoles où ils sont internés, leur lieu d'origine et les localités où ils font leurs stages. Ils récupèrent donc des autobus privés ou publics, occupent – "libèrent" - des péages d'autoroutes, dont ils demandent aux préposés de dégager et démontent les caméras de surveillance et organisent des "coperachas", des collectes d'argent, parfois un peu trop insistantes, ce qui déclenche parfois des bagarres généralisées, par exemple avec les chauffeurs de taxis collectifs, de bus ou de camions qui s'insurgent contre ce "racket". Les malheureux chauffeurs ont des circonstances atténuantes: ils sont déjà soumis aux exigences de "mordida" (orig. morsure), le bakchich traditionnel prélevé sous tout prétexte par les policiers, et au racket des gangs criminels. Mais le plupart des gens sollicités acceptent sans problèmes de mettre un petit billet dans les boîtes de conserves tendues par les normaliens en lutte, qui pourraient être leurs enfants ou leurs petits frères.


    Venons-en à Iguala de la Independencia. C'est une ville de 120 000 habitants, à mi-chemin de Mexico et d'Acapulco. Elle est entrée dans l'histoire puisque c'est là que fut signé et proclamé le Plan d'Iguala, déclaration d'indépendance du Mexique, fruit d'un accord entre Iturbide, le monarchiste qui se voulait empereur et Guerrero, le libéral, républicain et franc-maçon. Et c'est à Iguala, en ce même jour historique du 24 février 1821, que le tailleur et coiffeur José Magdaleno Ocampo inventa le drapeau mexicain. Jamais depuis la conquête espagnole Iguala n'avait si peu mérité son nom originel en langue nahuatl (la langue des Aztèques) de yohualcehuatl, qui signifie "là où la nuit apporte la sérénité".
    Ce qu'a apporté la nuit du vendredi 26 au samedi 27 septembre 2014 à Iguala, a été tout le contraire de la sérénité. Dans l'après-midi, les normaliens en lutte de l'École normale rurale Raúl Isidro Burgos d' Ayotzinapa, à 126 km de là, étaient arrivés en ville pour collecter de l'argent afin de financer leur déplacement collectif vers la capitale, pour y participer à la grande manifestation prévue le jeudi 2 octobre, en commémoration du massacre de Tlatelolco. Le 2 octobre 1968, plusieurs centaines d'étudiants en lutte de la capitale avaient été massacrés par des snipers des escadrons de la mort sur la Place des Trois-Cultures. Ce traumatisme n'a jamais été guéri, le crime étant resté impuni à ce jour, 46 ans plus tard. Symbole de la criminalité du pouvoir en place, Tlateloco déclenche une prise de conscience qui conduit certains militants étudiants à rejoindre la voie de la lutte armée, dans laquelle divers militants se sont engagés durant les années 1960. Parmi eux Lucio Cabañas et Genaro Vázquez, étudiants de cette même école d'Ayotzinapa. Lucio fonda le Parti des Pauvres et tomba au combat le 2 décembre 1974, âgé de 36 ans. Genaro, plus âgé que lui (il avait 7 ans de plus) et avec une déjà longue expérience de lutte syndicale, passa à la lutte armée en 1968, après avoir été libéré de prison par ses camarades, créant l'Asociación Cívica Nacional Revolucionaria (ACNR). Il est mort le 2 février 1972 à Morelia, dans des circonstances restées mystérieuses à ce jour : il semble qu'il ait été laissé mourir par les militaires qui avaient découvert son identité suite à un accident de voiture dans lequel il avait été gravement blessé.

    Cabañas et Vázquez sont considérés comme des héros, au même titre que Che Guevara ou Emiliano Zapata, par les normaliens en lutte d 'aujourd'hui Ce vendredi-là, les normaliens se retrouvent en plein Iguala face aux policiers municipaux accompagnés de tueurs du gang criminel Guerreros Unidos, sous les yeux de militaires et de policiers fédéraux complices, qui laisseront faire. Les tueurs attaquent et tirent. Les normaliens se dispersent, les tueurs les poursuivent. Bilan de la nuit : 6 morts, 17 blessés graves et une soixantaine de normaliens disparus, c'est-à-dire kidnappés par les escadrons de la mort. La réaction de toute la société mexicaine est un mélange d'indignation et de résignation rageuse. Tout le monde se met à enquêter : la "justice" – le procureur ordonne l'arrestation de 22 policiers municipaux -, les citoyens, les médias. Quelques jours plus tard une douzaine de kidnappés réapparaissent, vivants. On vient de retrouver les corps des 43 autres, brûlés, dans 6 fosses communes.

    Les travailleurs de l'Ecole normale d'Ayotzinapa exigent :
    -le châtiment des assassins de normaliens
    -la destitution des fonctionnaires complices
    Ayotzinapa unie jamais ne sera vaincue

    Entretemps, les normaliens ont participé activement et en masse au grand rassemblement du 2 octobre sur le Zócalo de Mexico en commémoration de Tlatelolco.
    Zócalo, 2 octobre. Photos Argelia Zacatzi Pérezmezcali
    Les normaliens exigent de revoir en vie leurs camarades disparus
    Por mi raza hablará el espíritu (« pour ma race parlera l'esprit »), la devise de l'Université nationale autonome du Mexique forgée par l'écrivain José Vasconcelos qui en fut le recteur de 1920 à 1921. La « race » fait référence à la « race cosmique » décrite par Vasconcelos, celle issue, en Amérique latine, du métissage de deux cultures (européenne et amérindienne). Elle n'a rien à voir avec le "concept" européen de "race"

    Pour demain mercredi 8 octobre, est prévue au même endroit une grande manifestation contre la boucherie d'Iguala, qui s'ajoute à la longue liste qui va de Tlateloclo à Acteal, en passant par Aguas Blancas en 1995 et le massacre d'étudiants dit du Jour de Corpus Christi, le 10 juin 1971, effectué par le groupe clandestin des Halcones, les "faucons" formés par la CIA, crime pour lequel le président d'alors, Luis Echeverría Álvarez, inculpé en 2005, a bénéficié d'un non-lieu pour "absences de preuves" en 2009. Faudra-t-il attendre l'an 2048 pour que des poursuites soient engagées contre le président Enrique Peña Nieto, auquel les deux premiers responsables du massacre d'Iguala sont étroitement liés ?

    Ces deux hommes sont :
    -        le maire d'Iguala, actuellement "en fuite" et recherché par Interpol : après avoir donné l'ordre à ses sbires de tirer sur les normaliens, dans la soirée, il est allé danser. "Y el señor andaba bailando", commentait une présentarice de télévision. L'homme a le profil classique du "parapolitique" mexicain du XXIème siècle. José Luis Abarca Velázquez  a commencé comme marchands de sombreros sur les marchés, puis s'est retrouvé à la tête de grands supermarchés et d'autres entreprises lucratives. L'explication du mystère de son enrichissement est simple : c'est un blanchisseur d'argent du crime organisé. Avec cet argent, il a pu s'acheter un poste de maire après s'être acheté une place au PRD, le parti de la "Révolution démocratique", qui mérite ses guillemets car il n'est qu'un PRI bis, c'est-à-dire, une machine mafieuse de pouvoir (remarque en passant : les 2 partis sont membres de l'Internationale socialiste, lisez ceci si vous cherchez encore de bonnes raisons de vous foutre en colère. Mais bon, l'IS a quand même attendu le 17 janvier 2011 pour exclure le RCD du dictateur tunisien ben Ali, trois jours après chute et sa fuite, et le 31 janvier 2011 pour exclure le PND de Moubarak, 12 jours avant la chute de celui-ci). Le PRD a bien sûr exclu Abarca de ses rangs…il y a deux jours, ce qui fait rire jaune les Mexicains. Je vous mets sa photo, au cas où vous le croiseriez, Interpol vous donnera une récompense. Sa page existe toujours sur Facebook, où son dernier post, en date du 29 septembre, souhaite un bon dimanche à ses administrés. Vous pouvez écrire à Mark Zuckerberg pour lui demander de supprimer cette page, puisque c'est celle d'un criminel recherché par Interpol…
    -        Le gouverneur du Guerrero, Ángel Aguirre Rivero, lui aussi, bien sûr "militant" du PRD et élu en 2011. Lui aussi lié aux Guerreros Unidos, le gang local de narcotueurs  et a pratiqué les retours d'ascenseur avec Abarca, ce qui est normal puisqu'ils mangeaient au même râtelier. Voici deux photos du bonhomme: la première, photoshopée, de sa campagne électorale de 2011 et la seconde, qui le montre sous son vrai visage. Notez l'impudence du candidat, qui a carrément utilisé comme message de sa campagne le subliminal "Unidos transformaremos Guerrrero" (Unis nous transformerons Guerrero), qui évoquait immédiatement ses narcocriminels d'amis, protecteurs et financeurs, les Guerreros Unidos.
    http://tlaxcala-int.org/upload/gal_9094.jpghttp://tlaxcala-int.org/upload/gal_9095.jpg

    jeudi 22 mai 2014

    Fragments de la réalité (I)




    sous-commandant insurgé Marcos,EZLN, mai 2014. Traduit par  Sun with Moon
    Original: Fragmentos de la Realidad I
    Traductions disponibles : English  Italiano  Deutsch   

     
    Mai 2014.
    Le petit jour… Il doit être vers les deux ou trois heures, allez savoir. Le silence résonne, ici, dans la réalité. Ai-je dit « le silence résonne » ? Mais oui, parce que par ici le silence possède un son bien à lui, semblable au bruit de scie des grillons, qui se répondent, en face, plus fort et à contretemps, tandis que d’autres encore restent constants, en contrebas. Pas une lumière en vue. Maintenant, la pluie vient rajouter son propre silence. Ici, c’est la saison des pluies, mais pas encore suffisamment pour meurtrir la terre. Tout juste si la pluie l’écorche, comme frappant doucement. Un coup d’ongle par là, une petite flaque par là-bas, comme si de rien n’était. Comme pour avertir que ça vient. Le soleil cependant, le chaleur, rapidement la repousse du sol. L’heure de la boue n’est pas venue. Pas encore. Le temps des ombres, si. Enfin, de fait c’est toujours le temps des ombres. Où que ce soit, elle va toujours partout, peu importe l’heure. Même au plus féroce du soleil, l’ombre se balade encore, s’agrippant aux murs, aux arbres, aux pierres, aux personnes. Comme si la lumière lui donnait plus de force. Ah, mais la nuit… au petit matin, là, c’est son pur moment d’ombre. De même que pendant la journée elle nous soulage, au petit matin elle nous réveille, comme si elle nous disait : « Et alors, toi, tu vas où, tu fais quoi ? » À quoi on répond avec la voix pâteuse de la veille ensommeillée. Jusqu’à ce que, enfin, on puisse répondre, se répondre : « dans la réalité ». Lire la suite 

    mardi 13 mai 2014

    La douleur et la rage

    par Ejército zapatista de liberación nacional EZLN, 8/5/2014. Traduit par Le Serpent à plumes
    Original: El dolor y la rabia
    Traductions disponibles : English  Italiano  Deutsch  Ελληνικά  
    Le vendredi 2 mai a eu lieu un incident qui a fait 1 mort - José Luis López Solís dit "Galeano" - et 13 blessés dans la communauté de La Realidad au Chiapas, entre bases d'appui de l’EZLN et membres d’organisations paysannes liées aux partis politiques de pouvoir. Face à cette agression, le Conseil de Bon Gouvernement de la communauté zapatiste avait demandé que le commandement de l’EZLN vienne sur place. Voici le communiqué de l’EZLN:
    8 mai 2014
    Aux compañeros et compañeras de la Sexta :
    Compas :
    En fait le communiqué était prêt. Succinct, précis, clair, comme doivent l’être les communiqués. Mais… ballonezlnmmh… peut-être plus tard.
    Parce que maintenant commence la réunion avec les camarades bases d'appui de La Realidad.
    Nous les écoutons.
    Le ton et le sentiment de leur voix nous sont connus depuis longtemps déjà : la douleur et la rage.
    Je comprends alors qu’un communiqué ne reflètera pas ça.
    Ou pas dans toutes ses dimensions.
    Bien sûr, une lettre non plus, mais au moins à travers ces mots puis-je essayer, même si ce n’est qu’un pâle reflet.
    Parce que…
    Ce furent la douleur et la rage qui nous firent défier tout et tout le monde il y a 20 ans.
    Et ce sont la douleur et la rage qui aujourd’hui nous font enfiler une nouvelle fois nos bottes, revêtir l’uniforme, mettre le pistolet à la ceinture et nous couvrir le visage.
    Et maintenant me coiffer de la vieille casquette usée avec les 3 étoiles à cinq branches
    Ce sont la douleur et la rage qui ont mené nos pas jusqu’à La Realidad.
    Il y a quelques instants, après que nous avions expliqué que nous étions venus pour répondre à la demande du Conseil de Bon Gouvernement, un camarade base d'appui, prof du cours « La Liberté selon les Zapatistes » nous a dit, plus ou moins en ces termes :
    « C’est comme on te dit, camarade sous-commandant, regarde si nous n’étions pas zapatistes depuis le temps nous aurions tiré vengeance et il y aurait eu un massacre, parce que nous avons beaucoup de colère pour ce qu’ils ont fait au camarade Galeano. Mais bon, nous sommes zapatistes et il ne s’agit pas de vengeance mais de rendre la justice. Nous attendons donc ce que tu vas nous dire et nous ferons ainsi. »
    En l’écoutant j’ai senti de la jalousie et de la peine.
    Jaloux de celles et ceux qui ont eu le privilège d’avoir des hommes et des femmes, tel Galeano et tel celui qui parle maintenant, comme maîtres et maîtresses. Des milliers d’hommes et de femmes du monde entier ont eu ce privilège.
    Peiné pour celles et ceux qui n’aurons plus Galeano comme professeur.
    Le camarade Sous-commandant Insurgé Moisés a du prendre une décision difficile. Sa décision est sans appel et, si vous me demandez mon avis (ce que personne n’a fait), sans objections. Il a décidé de suspendre pour un temps indéfini la réunion et l’échange avec les peuples originaires et leurs organisations au sein du Congrès National Indigène. Et il a décidé de suspendre également l’hommage que nous préparions pour notre compagnon disparu Don Luis Villoro Toranzo, ainsi que de suspendre notre participation au Séminaire « Éthique face à la Spoliation » qu’organisent des compas artistes et intellectuels du Mexique et du monde.
    Qu’est-ce qui l’a mené à prendre cette décision ? Et bien, les premiers résultats de l’enquête, ainsi que les informations qui nous parviennent, ne laissent pas place au doute :
    1.- Il s’agit d’une agression planifiée à l’avance, organisée militairement et menée à terme par traîtrise, avec préméditation et avec l’avantage. Et c’est une agression qui s’inscrit dans le climat créé et encouragé d'en haut.
    2.- Sont impliquées les directions de la soi-disant CIOAC-Historique*, du Parti Vert Écologiste (nom sous lequel le PRI gouverne au Chiapas), le Parti d’Action National et le Parti Révolutionnaire Institutionnel.
    3.- Au minimum est impliqué le gouvernement de l’État du Chiapas. Reste à déterminer le degré d’implication du gouvernement fédéral.
    Une femme des contras en est venue à dire que ça avait été planifié et que le plan était de « niquer » Galeano.
    En résumé : il ne s’agit pas d’un problème de communauté, où les bandes s’affrontent, sur un coup de sang. Il s’agit de quelque chose de planifié : d’abord la provocation avec la destruction de l’école et de la  clinique, sachant que nos camaradesn’avaient pas d’armes à feu et qu’ils iraient défendre ce qu’humblement ils ont construits par leurs efforts ; puis les positions que prirent les agresseurs, prévoyant le chemin qu’ils suivraient depuis le caracol jusqu’à l’école ; enfin le tir croisé sur nos camarades.
    Au cours de cette embuscade nos camarades ont été blessés par armes à feu.
    Ce qui est arrivé avec le camarade Galeano est bouleversant : il n’est pas tombé dans l’embuscade, ils l’ont encerclé à 15 ou 20 paramilitaires (oui, ils le sont, leurs tactiques sont paramilitaires) ; le compagnon Galeano les a défiés à un combat d’homme à homme, sans armes à feu ; ils l’ont bastonné et lui il sautait d’un côté à l’autre évitant les coups et désarmant ses agresseurs.
    Voyant qu’ils n’y arriveraient pas comme ça avec lui, ils lui ont tiré dessus et une balle dans la jambe l’a mis à terre. Après cela vint la barbarie : ils lui sont montés dessus, l’ont frappé et lui ont donné des coups de machette. Une autre balle dans la poitrine en fit un moribond. Ils ont continué à le frapper. Et en voyant qu’il respirait toujours, un lâche lui a tiré dans la tête.
    Il a été touché à bout portant a trois reprises. Et les 3 fois, alors qu’il était encerclé, désarmé et loin de se rendre. Son corps a été traîné par ses assassins sur quelques 80m et ils l’ont balancé là.
    Le camarade Galeano est resté seul. Son corps jeté au milieu de ce qui avant avait été le territoire des campeurs, hommes et femmes du monde entier qui arrivaient au « camp de la paix » à La Realidad. Et les compañeras, femmes zapatistes de La Realidad sont celles qui ont bravé la peur et ont été lever le corps.
    Oui, il y a une photo du compa Galeano. L’image montre toutes les blessures et alimente la douleur et la rage, bien que les récits entendus n’aient besoin d’aucun renfort. Je comprends évidemment que cette photo puisse heurter la susceptibilité de la royauté espagnoliste, et il vaut donc mieux mettre la photo d’une scène montée avec effronterie, avec quelques blessés, et que les reporters, mobilisés par le gouvernement chiapanèque, commencent à vendre le mensonge d’une confrontation. « Qui paye, ordonne ». Parce qu’il y a des classes, mon brave. La monarchie espagnole est une chose, et s’en est une autre que ces « putains » d’indiens rebelles qui t’envoient au ranch d’AMLO simplement parce qu’ici, à quelques pas, ils veillent le corps encore plein de sang du camaradeGaleano.
    La CIOAC-Historique, sa rivale la CIOAC-Indépendante et autres organisations “paysannes” comme l' ORCAO, ORUGA, URPA et d’autres, vivent en provoquant ces confrontations. Ils savent que provoquer des problèmes dans les communautés où nous sommes présents fait plaisir aux gouvernements. Et ils ont l’habitude d’être récompensés par des projets, et de grosses liasses de billets pour les dirigeants, des torts qu’ils nous font.
    Dans la bouche d’un fonctionnaire du gouvernement de Manuel Velasco : « nous préférons que les zapatistes soient occupés à des problèmes créés artificiellement, plutôt qu’ils organisent des activités auxquelles viennent des «  güeros » (littéralement « blond », mais s’entend comme « blanc », « visage-pâle », ndt) de partout. C’est ce qu’il a dit : « visage-pâle ». Oui, c’est comique que s’exprime ainsi le laquais d’un « visage-pâle ».
    Chaque fois que les leader de ces organisations « paysannes » voient baisser leurs subventions pour les bringues qu’ils s’octroient, ils organisent un incident et vont voir le gouvernement du Chiapas afin qu’il les paye pour « se calmer ».
    Ce « modus vivendi » de dirigeants qui ne savent même pas faire la différence entre « sable » et « gravier », a débuté avec l’oublié du PRI « croquettes » Albores, a repris avec le lopezobradoriste Juan Sabines, et se poursuit avec le soi-disant  écologiste vert Manuel « le visage-pâle » Velasco.
    Attendez un peu…
    Un compa parle maintenant. Il pleure, oui. Mais nous savons que ces larmes sont de rage. Avec des mots entrecoupés de sanglots, il dit ce que tous ressentent, ce que nous ressentons : nous ne voulons pas la vengeance, nous voulons la justice.
    Un autre interrompt : « camarade sous-commandant insurgé, n’interprétez pas mal nos larmes, elles ne sont pas de tristesse, mais de révolte ».
    Arrive alors un rapport d’une réunion des dirigeants de la CIOAC-Historique. Les dirigeants disent, textuellement : « avec l’EZLN on ne peut pas négocier avec de l’argent. Mais une fois que seront détenus tous ceux qui sont dans le journal, qu’on aura enfermé certains 4 ou 5 ans, et après que le problème se sera calmé, il sera possible de négocier leur libération avec le gouvernement ». Un autre ajoute : « Ou on peut dire qu’il y a eu un mort chez nous, et que ça fait match nul, un mort de chaque côté et que les zapatistes doivent se calmer. On invente qu’untel est mort ou on le tue nous-même et le problème est réglé. »
    Bref, la lettre s’allonge et je ne sais pas si vous pouvez sentir ce que nous, nous ressentons. De toute manière le Sous-commandant Insurgé Moisés m’a chargé de vous prévenir que…
    Attendez…
    Maintenant ils parlent au sein de l’assemblée zapatiste de La Realidad.
    Nous sommes sortis pour qu’ils s’accordent entre eux sur la réponse à donner à la question que nous leur avons posée : « Le commandement de l’EZLN est poursuivi par les gouvernements, vous le savez bien, vous qui étiez là lors de la trahison de 1995. Alors, voulez-vous que nous restions ici pour suivre le problème et obtenir justice ou préférez-vous que nous allions ailleurs ? Parce que vous tous pouvez désormais subir la persécution directe des gouvernements, de leurs policiers et leurs militaires. »
    On écoute maintenant un jeune. Une quinzaine d’année. On me dit que c’est le fils de Galeano. Je m'approche et oui, malgré son jeune âge, c’est un Galeano en puissance. Il dit qu’on reste, qu’ils nous font confiance pour la justice et pour retrouver ceux qui ont assassiné son papa. Et qu’ils sont prêts à n’importe quoi. Les voix en ce sens se multiplient. Les camarades parlent. Les compañeras parlent quand les enfants cessent leurs larmes : ce sont elles qui ont reconnecté l’eau, malgré les menaces des paramilitaires. « Elles sont courageuses », dit un homme, vétéran de guerre.
    Que nous restions, voilà l’accord.
    Le Sous-commandant Insurgé Moisés remet un soutien économique à la veuve.
    L’assemblée se disperse. Malgré tout on peut voir que le pas de chacun est ferme une fois encore, et qu’il y a dans leurs regards une autre lumière.
    Où en étais-je ? Ah, oui. Le Sous-commandant Insurgé Moisés m’a chargé de vous prévenir que les activités publiques de mai et juin sont suspendues pour un temps indéfini, ainsi que les cours de « la liberté selon les zapatistes ». Bon voilà, donc c’est vu pour les annulations et le reste.
    Attendez…
    On nous informe maintenant qu’en haut ils commencent à encourager ce qu'on appelle le « modèle d’Acteal » : « ça é été un conflit intracommunautaire pour un banc de sable ». Mmh… ça continue donc, la militarisation, le cri hystérique de la presse domestiquée, les simulations, les mensonges, la persécution. Ce n’est pas pour rien qu’on retrouve le vieux Chuayffet (gouverneur du Chiapas au moment de la tuerie d’Acteal, ndt), avec des élèves appliqués au sein du gouvernement du Chiapas et des organisations « paysannes ».
    Nous savons ce qui va suivre.
    Quant à moi ce que je veux c’est profiter de ces lignes pour vous demander :
    Nous, ce sont la douleur et la rage qui nous ont amenés jusqu’ici. Si vous pouvez les sentir vous aussi, où vous mènent-elles ?
    Parce que nous, nous sommes ici, dans la réalité. Là où nous avons toujours été.
    Et vous ?
    Allez. Salut et indignation.
    Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain,
    Sous-commandant Insurgé Marcos,
    Mexique, Mai 2014. Dans la vingtième année du début de la guerre contre l'oubli.
    P.S.- L’enquête est menée par le Sous-commandant Insurgé Moisés. Il vous informera des résultats, ou lui à travers moi.
    Autre P.S.- Si vous me demandez de résumer notre travail en cours en quelques mots, je dirais : nos efforts sont pour la paix, leurs efforts sont pour la guerre.
    * La CIOAC-Historique est issue de la scission de la Centrale Indépendante des Ouvriers Agricoles y Paysans. Le courant « historique » est lié au Parti de la Révolution Démocratique (gauche), et le courant démocratique est lié à l’ex-parti unique revenu au Pouvoir, le Parti Révolutionnaire Institutionnel (centre-gauche).