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dimanche 9 décembre 2012

Des cartouches made in Italy utilisées pour la chasse au gibier humain en Tunisie

par Annamaria Rivera, 7/12/2012.  Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala  
"Nobel Sport Italia produit et assemble tous les composants (…) pour réaliser des cartouches d'excellente qualité aussi bien pour la chasse que pour le tir. La production de ces matières premières, les composants ainsi qu'un système unique de chargement garantissent la fiabilité des cartouches NSI, qui sont proposées depuis toujours aux chasseurs et aux tireurs du monde entier" (sic).
"Du producteur au consommateur" : NSI revendique fièrement avoir produit plus de 3,4 milliards de cartouches
C'est ce qu'on peut lire sur le site ouèbe de l'entreprise italienne NSI – dont le siège social est à Milan et l'usine à San Giuliano Terme, dans la province de Pise, en Toscane. La publicité pour ses cartouches "d'excellente qualité" vient d'avoir une sinistre confirmation fin novembre à Siliana, en Tunisie, où ces produits made in Italy ont pu démontrer toute leur "fiabilité". Les policiers qui les ont tirées ont blessé presque 300 manifestants et en ont aveuglé une vingtaine. Parmi les blessés graves, David Thomson, correspondant de France 24, qui se trouvait dans la foule canardée par la police : malgré une opération, il garde quarante billes de plomb enkystées à une telle profondeur dans son corps qu'il a été impossible de les extraire. L'implication de NSI dans cette sinistre affaire est prouvée non seulement par les témoignages mais aussi par les photos : la marque de fabrique de Nobel Sport Italia apparaît sur les tubes des cartouches à chevrotines. Ne pouvant démentir, l'entreprise aurait affirmé que c'est sans doute une armurerie italienne qui les a fournies à la police tunisienne, après les avoir remplies de plombs. Vous imaginez ça ? L'armurerie au coin de la rue commerçant avec le ministère de l'Intérieur tunisienne.
 
Ce n'est pas la première fois que les forces de l'ordre tunisiennes tirent sur des manifestants avec des fusils de chasse chargés de chevrotines. Elles l'avaient déjà fait les 12 et 13 juin derniers, au cours de la vague de violences et de heurts qui avaient impliqué des salafistes et des jeunes des quartiers populaires. Les projectiles meurtriers made in Italy avaient alors blessé de nombreuses personnes et tué un jeune à Sousse. Non contents de ce premier exercice, les agents de la Garde nationale ont à nouveau tiré des chevrotines fin octobre à Douar Hicher, dans la banlieue de Tunis, tuant l'imam adjoint et le muezzin de la mosquée locale. A cette occasion un officier avait déclaré pour se justifier que toutes les casernes de la Garde nationale disposent de ces armes pour tuer les chiens errants. Ce qui en dit long sur la continuité entre la violence contre les animaux et celle contre les humains. Inutile d'aller chercher Horkheimer et Adorno. Il suffit de laisser parler la réalité. Et de rappeler que les agences touristiques recommandent justement la petite ville de Siliana pour un séjour relaxant de chasse au sanglier, qui requiert justement ce type de munitions.
 

 
Bref, après les péans à la gloire de la "révolution du jasmin", c'est la vérité des rapports de marché et des relations de classe et de pouvoir qui fait irruption sur les deux rives de la Méditerranée. Dans la même période où, à Siliana, les forces spciéles se lirvaient à la chasse au gibier humain – les déshérités d'une des régions du pays le splus pauvres et abandonnées, malgré la révolution -, "notre" moinistre de 'lIntérieur, l'ineffable Cancellieri, remettait à son homologue tunisien deux vedettes flambantes neuves pour la chasse aux "clandestins". Chasse qui peut être rendue plus efficace, si besoin est, par les projectiles made in Italy. D'ailleurs –ça ne s'invente pas -, NSI propose même une collection de cartouches appelées…"Migration" [on reconnaît bien là le mauvais esprit de notre auteure : ces cartouches sont destinées aux oiseaux migrateurs, NdT].
 


Pour ce qui est des relations de classe et de pouvoir, rien n'a changé en Tunisie après la fin de la dictature benalienne, si ce n'est que les déshérités n'ont plus peur, se révoltent ouvertement et affrontent courageusement la répression. Ce sont les mêmes protagonistes de l'insurrection populaire qui a renversé le régime, déclenchée par les régions les plus pauvres et historiquement les plus combatives du pays. Siliana appartient à une zone qui battait déjà dans les années passées les records de taux de pauvreté, de déshérence sociale et de manque de travail, surtout pour les jeunes de formation moyenne ou élevée. Aujourd'hui que le taux moyen national de chômage approche les 20%, tandis que les revenus du tourisme ont baissé de 33% et les investissements étrangers de 27%, on peut imaginer à quel point le désespoir social, la désillusion et la rage contre les nouveaux gouvernants sont répandus et profonds.
 

 
Cette fois-ci, c'est toute la population de Siliana qui s'est mise en grève générale et à réussi à résister pendant quatre jours – du 27 au 30 novembre -, malgré une répression très dure. Cela a été rendu possible par le soutien décisif apporté par l'UGTT, l'historique centrale syndicale qui continue à payer son opposition toujours plus nette au gouvernement et son soutien aux revendications sociales avec des provocations et des attaques contre ses sièges organisées par les soi-disant Comités de protection de la révolution. C'est le nom sous lequel se cachent les milices d'Ennahdha, le parti islamiste qui domine le gouvernement et l'Assemblée constituante. Un nom qui sonne comme une blague, surtout après la mort, suite à une agression, de Lotfi Naqdh, secrétaire de l'Union des agriculteurs de Tataouine et coordinateur régional du parti Nida Tounes, le parti centriste, laïc et nationaliste que les sondages électoraux donnent comme le plus dangereux concurrent du parti islamiste.
 
Tunis, 1/12/2012: "La justice est moins chère que les balles"
Les manifestants de Siliana demandaient la démission du wali (préfet/gouverneur) local, un plan de développement socio-économique pour la région, la fin de la répression des manifestations et la libération des 13 personnes arrêtées durant les protestations d'avril 2011 et croupissant en prison sans jugement. Le ministère de l'Intérieur a confié la réponse à ces revendications aux forces spéciales. Celles-ci, après les habituels tirs copieux de "lacrymogènes" (en réalité des grenades de gaz asphyxiants CS, produites en Pennsylvanie et interdites par les conventions internationales), ont truffé les manifestants de plombs à coups de lupara. Il est utile de rappeler que cette arme [fusil de chasse à double canon scié, arme favorite de la mafia sicilienne, NdT] doit son nom au fait qu'elle était utilisée pour chasser les loups, avec des cartouches farcies de billes de plomb. Ce qui confirme une nouvelle fois que les cruautés infligées aux autres créatures finissent tôt ou tard par servir de modèle aux brutalités envers les humains. Une bonne raison pour considérer les producteurs et marchands d'armes, même celles destinées "seulement" à la chasse et au tir, au moins comme instigateurs de la violence. Nobel, tu parles…
Au catalogue de NSI : munitions pour les forces de l'ordre
 

mercredi 16 novembre 2011

Après l’élection de l’Assemblée constituante en Tunisie : quels enjeux derrière l’épouvantail islamiste ?

par Aziz Krichen عزيز كريشان
16/11/2011

 
Lorsque l'on est démocrate, on accepte le résultat du suffrage populaire. On le respecte parce que l'on respecte son propre peuple. Les Tunisiens ont voté et tranché. Globalement, ils ont donné leurs voix aux mouvements qui se sont comportés honorablement sous la dictature (Ennahdha, CPR, Ettakatol), et ils ont sanctionné sévèrement ceux qui se sont compromis avec le régime, avant ou après le 14 janvier (PDP et Ettajdid). De ce point de vue, nos compatriotes ont été on ne peut plus clairs et conséquents.

Toujours lorsque l'on est démocrate, on ne diabolise pas son vis-à-vis. L'islamisme n'est pas un, mais multiple. L'islamisme jordanien n'est pas l'islamisme afghan, l'islamisme turc n'est pas l'islamisme saoudien. Les militants d'Ennahdha et ses dirigeants ne sont pas tous des fous furieux et, surtout, ils ne vont pas gouverner seuls. Si l'on ne souhaite pas les voir devenir majoritaires, si l'on ne veut pas qu'ils soient hégémoniques, si l'on tient à préserver le pluralisme du pays, il n'y a qu'une chose à faire : s'engager dans un mouvement politique capable de se maintenir face à eux et de les contenir.

L'islamisme et la laïcité à la française

Après ces deux positions de principe, allons au fond du problème : on ne peut pas faire reculer l'islamisme en se réclamant de la laïcité à la française. Je le répète depuis des années, à contre-courant de nos pseudo-modernistes, dont le regard est bouché par la nostalgie de la "belle époque" coloniale. La Tunisie n'est pas la France. Notre histoire n'est pas pire, elle n'est pas meilleure : elle est différente. En France, la révolution démocratique était proprement condamnée à prendre un contenu antireligieux. Pourquoi ? Parce que l'Eglise catholique représentait, avec la monarchie, le principal appui du système féodal renversé en 1789. Ensemble, en effet, le clergé et le roi détenaient plus du tiers des terres agricoles du pays. L'accès à la propriété passait par la désacralisation du catholicisme et de la royauté. L'anticléricalisme et le laïcisme français viennent directement de là.

En Tunisie, comme dans le reste du monde arabe, le contexte est radicalement différent. Pourquoi ? Parce que la révolution démocratique revêt d'abord chez nous un caractère national, une obligation d'indépendance nationale. Le pays a été longtemps colonisé, c'est-à-dire dépossédé de lui-même. En 1956, le premier propriétaire foncier n'est ni le bey ni la Zitouna, mais la colonisation française[1], qui exploite par ailleurs de manière exclusive toutes les autres ressources du pays. Pour affaiblir le mouvement de libération et le désorienter, la colonisation n'avait cessé de s'attaquer aux références identitaires de la population - la langue rabe et la religion musulmane -, en cherchant à les déconsidérer, à les discréditer, les présentant comme rétrogrades, aliénantes et finalement étrangères à la "tunisianité authentique".

Ce travail de sape de l'identité nationale ne s'est pas arrêté en 1956. Après l'indépendance formelle - passage d'un statut colonial à un statut néocolonial -, il s'est poursuivi et même intensifié, d'abord sous la dictature "éclairée" de Bourguiba, puis sous la dictature maffieuse de Ben Ali. Tout au long de leurs présidences, sur près de 60 ans, en dépit de diversions tactiques ici ou là, l'islam et la culture arabe sont restés l'objet de la méfiance et de l'hostilité du pouvoir politique. Malgré la récupération folklorique de la religion opérée par les deux hommes, être musulman, pour leur police, c'était être suspect.

Comment expliquer une telle continuité ? En grande partie par l'orientation donnée au système scolaire en 1958 (réforme Messadi). La France avait formé une (petite) élite autochtone à son image ; après son arrivée au pouvoir, cette élite a repris le modèle métropolitain et l'a généralisé, tout en le dégradant. La domination directe par la France (par le biais de l'administration et de l'armée) s'est ainsi transformée en domination indirecte (par le biais de supplétifs locaux). L'islam restait l'ennemi dans les deux cas - malgré des concessions formelles dans certaines matières d'enseignement. Après les attentats du 11 Septembre, cette structure de base est même devenue une donnée fondamentale de toute la stratégie de domination occidentale dans le monde arabe et musulman.

Le 14 Janvier a ouvert un nouveau cycle. Le soulèvement populaire a commencé à faire bouger les lignes. Les élections du 23 octobre ont permis de franchir un pas de plus dans ce sens, même si le chemin est encore long. S'exprimant pour la première fois librement après un demi-siècle d'oppression et d'abus, les électeurs ont indiqué clairement qu'ils ne considéraient pas l'islam comme un ennemi, qu'ils y voyaient plutôt le rempart de leur identité nationale, de leurs droits et de leurs libertés.

L'islam comme religion nationale

Replacés dans leur perspective historique réelle, ces divers éléments convergent vers une même conclusion. En Tunisie, comme dans le reste du monde arabe, l'islam n'est pas seulement la religion de la majorité de la population, il est aussi la religion nationale de l'ensemble de la population. L'islam représente une sorte de marqueur distinctif, l'héritage commun de tous les citoyens, qu'ils soient musulmans ou adeptes d'autres religions, croyants ou non-croyants.

Comment l'islam a-t-il pu acquérir une telle centralité dans la conscience collective ? Pour plusieurs raisons, certaines anciennes, d'autres plus récentes. Les raisons anciennes relèvent de la culture. Religion de la majorité, l'islam a aussi développé des façons d'être, un mode de vie et de pensée, bref une culture, qui ont fini par imprégner en profondeur l'ensemble des communautés qui évoluaient dans son giron. Aujourd'hui encore, en Égypte ou au Liban par exemple, on peut tomber sur un copte ou un maronite qui se définira comme "musulman de confession chrétienne". L'accolement des deux qualificatifs paraîtrait incongru ailleurs ; il caractérise pourtant le vécu existentiel de très nombreux Arabes non-musulmans.

Les raisons liées à l'histoire moderne et contemporaine ne sont pas moins déterminantes. Répétons-le : depuis deux siècles, l'islam est la cible principale de la guerre idéologique menée par les puissances occidentales pour briser notre volonté d'indépendance. Et depuis deux siècles, c'est principalement au nom de la défense de l'islam que se mène la résistance. Même scénario après les indépendances formelles : la tyrannie s'est exercée d'abord contre l'islam et ce sont précisément les islamistes qui ont payé le plus lourd tribut à la répression.

Certes, les résistances successives n'ont jamais été le fait des seuls musulmans (ni le fait des seuls arabophones, d'ailleurs), elles ont été portées par des communautés nombreuses et ont mobilisé d'autres idéologies, notamment de gauche. Il n'en demeure pas moins que l'affrontement décisif s'est toujours polarisé autour de l'islam, hier comme aujourd'hui. Il en découle une leçon politique très simple. En Tunisie et dans tout le monde arabe, on ne peut pas être en même temps pour la souveraineté populaire et contre l'islam. Dans les conditions historiques qui sont les nôtres, ces deux positions sont radicalement antithétiques.

Des religions nationales ailleurs qu'en terre d'islam

Les observations précédentes n'ont aucun rapport avec les élucubrations habituelles sur une prétendue "exception" musulmane. D'autres religions que l'islam se sont transformées en religions nationales lorsque les circonstances l'ont exigé. Je ne vise pas seulement l’État sioniste d'Israël. J'ai plutôt en tête des exemples issus du catholicisme romain. Je pense en particulier à la Pologne et à l'Irlande, deux pays qui ont été longtemps occupés par des États voisins plus puissants, où la religion dominante était différente de la leur : dans le cas irlandais, l'anglicanisme britannique, dans le cas polonais, le protestantisme allemand et l'orthodoxie russe. Dans les deux pays, l'oppression nationale s'est accompagnée d'une oppression religieuse. Dans les deux cas, la résistance nationale a été inséparable de la résistance religieuse. Dans les deux cas, la politique nationale a pris la forme d'une idéologie religieuse.

Et dans les deux cas, sitôt l'indépendance obtenue ( en 1921 pour l'Irlande, en 1989 pour la Pologne), les représentants des deux peuples se sont empressés de rappeler le caractère catholique de la société et de l’État en préambule de leur nouvelle constitution. Le catholicisme avait été le bouclier qui avait permis de sauvegarder leur identité collective et il leur semblait légitime de consacrer la place éminente qui lui revenait des les premières lignes de la loi fondamentale qui établissait, à la face du monde, le recouvrement de leur souveraineté[2].

En leur temps, ces dispositions constitutionnelles n'avaient gêné personne parmi les professionnels du laïcisme. La question qui se pose alors est de savoir pourquoi des dispositions similaires par leur portée symbolique ne seraient pas recevables quand ce sont des pays arabes qui les adoptent ? Poser la question, c'est y répondre.

Le faux alibi de la charia

Le battage médiatique incessant fait autour de la référence à la charia est directement inspiré par une telle démarche discriminatoire. La charia a été transformée en une sorte d'épouvantail sanglant, derrière lequel se cacherait un Dieu vengeur et des croyants fanatisés par le désir de servir Son besoin de violence. On oublie simplement de préciser que le texte de la Bible n'est pas moins belliqueux que celui du Coran. Et qu'avant d'être un entassement de règles et de normes juridiques - dont beaucoup sont archaïques et tombées en désuétude dans la plupart des pays musulmans -, la charia est d'abord une inspiration, une voie, une visée. Pourquoi les Arabes devraient-ils chercher les sources de leur inspiration, acte intime par excellence, en dehors d'eux-mêmes, en dehors des cadres de leur propre culture ?

En quoi le retour à soi, après des siècles de dépossession, serait-il scandaleux ou illégitime ? Pourquoi poser, a priori, que pareille reprise empêcherait l'évolution, le changement, le progrès ou même l'emprunt à d'autres inspirations et d'autres cultures en cas de besoin ?

Réaffirmer l'identité arabe et musulmane du peuple tunisien dès les premières lignes de la nouvelle constitution est une nécessité historique et politique absolue. Les conditions nécessaires, toutefois, ne sont jamais suffisantes. L'identité d'un pays n'est pas une donnée intemporelle, figée une fois pour toute. Elle est obligatoirement fidélité au passé, mais aussi investissement dans le présent et projection dans le futur. Le combat politique ne s'achève pas avec la reconnaissance solennelle de l'islam et de l'arabisme. Cette reconnaissance délimite seulement l'enracinement géostratégique à partir de quoi il doit désormais se déployer.

La déférence due à l'islam n'est pas due à l'islamisme

La lutte pour la souveraineté au-dehors et la démocratie au-dedans n'est pas derrière nous ; pour l'essentiel, elle est devant nous. Les acquis réalisés à ce jour sont précieux, ils sont cependant trop fragiles encore et trop isolés pour être considérés comme définitifs. Le combat politique doit se poursuivre, et il doit se poursuivre en s'appuyant sur le plus grand nombre. Cela exige des orientations générales claires, expurgées des théories rétrogrades qui ont pu s'insinuer parmi nous. J'ai fourni plusieurs illustrations des errements où pouvait conduire la dogmatique laïciste. Cela ne voulait pas dire que le mouvement islamiste était dépourvu d'errements symétriques. L'islamisme idéologique n'est pas l'islam. La déférence due à ce dernier ne saurait en aucun cas envelopper le premier.

Regardons Ennahdha, mouvement central de l'islamisme tunisien. Le moins que l'on puisse dire est que ce parti est passablement hétérogène. On trouve, en effet, toute sorte de tendances et de courants parmi ses cadres et ses militants : des proaméricains et des antiaméricains, des libéraux et des antilibéraux, des fondamentalistes et des réformateurs, des démocrates et des non-démocrates, des révolutionnaires et des conservateurs, des adeptes de la monogamie et des défenseurs de la polygamie, des inconditionnels du droit des femmes ou des minorités et des adversaires déclarés de ces droits... On le voit, les contradictions qui traversent l'islamisme ne sont pas moins graves ni moins nombreuses que celles qui traversent ou séparent les organisations du camp "moderniste". Ennahdha est néanmoins restée la maison commune de la grande majorité des islamistes tunisiens. Sans doute parce que la répression les a poussés à rester soudés ; peut-être aussi grâce à un meilleur sens politique chez ses dirigeants.

La base de masse du parti est saine, parce que populaire. Mais on ne sait pas encore avec précision où se situe son centre de gravité idéologique. Ce qui paraît évident, c'est que l'exercice du pouvoir va nécessairement clarifier le tableau. Les choix qui seront faits et l'accueil qui leur sera réservé permettront de mieux situer les lignes de fracture. Le débat public s'en saisira. Le travail de reconstruction de la scène politique tunisienne pourra alors prendre sa vraie dimension. Il concernera tous les partis et toutes les filiations intellectuelles.

Changer en restant soi-même

Plus vite nous serons nombreux à partager des références stratégiques communes, plus solidement nous unifierons notre peuple et plus sûrement nous progresserons. Plus longtemps nous resterons divisés par des querelles d'appartenance, plus nous aurons tendance à nous éloigner les uns des autres et plus nous laisserons de champ aux forces étrangères et à celles de l'ancien régime pour comploter et manœuvrer.

L'avenir n'est pas dans la perpétuation en l'état de l'élite laïciste ou de l'élite islamiste. Il est dans leur dépassement commun, dans la constitution - avec elles, ou malgré elles - d'une élite nationale et moderne, profondément attachée à sa culture et à son histoire, mais ouverte sur le monde et capable de dominer la crise formidable qui le secoue aujourd'hui. Cette crise annonce la fin d'une époque et le commencement d'une époque différente. Elle est lourde d'incertitudes. C'est une chance et une menace. Elle peut nous engloutir ; elle pourrait nous faire renaître, si nous apprenions à changer tout en restant nous-mêmes.




[1] - Deux millions d'ha sur un total de 4,5 millions d'ha de terres arables.
[2] - Préambule de la constitution irlandaise :
"Au nom de la Très Sainte Trinité, de laquelle découle toute autorité et à laquelle toutes les actions des hommes et des États doivent se conformer, comme notre but suprême, Nous, peuple de l'Irlande, Reconnaissant humblement toutes nos obligations envers notre seigneur, Jésus Christ, qui a soutenu nos pères pendant des siècles d'épreuves,
Se souvenant avec gratitude de leur lutte héroïque et implacable pour rétablir l'indépendance à laquelle notre Nation avait droit, Désireux d'assurer le bien commun, tout en respectant la prudence, la justice et la charité, afin de garantir la dignité et la liberté de chacun, de maintenir un ordre véritablement social, de restaurer l'unité de notre pays et d'établir la paix avec toutes les autres nations, Nous adoptons, nous promulguons et nous nous donnons la présente Constitution."
Préambule de la constitution polonaise :
"Soucieux de l'existence et de l'avenir de notre Patrie, ayant en 1989 recouvré la faculté de décider en toute souveraineté et pleine démocratie de notre destinée, nous, Nation polonaise - tous les citoyens de la République, tant ceux qui croient en Dieu, source de la vérité, de la justice, de la bonté et de la beauté, que ceux qui ne partagent pas cette foi et qui puisent ces valeurs universelles dans d'autres sources, égaux en droits et en devoirs envers la Pologne qui est notre bien commun,reconnaissants à nos ancêtres de leur travail, de leur lutte pour l'indépendance payée d'immenses sacrifices, de la culture ayant ses racines dans l'héritage chrétien de la Nation et dans les valeurs humaines universelles,
renouant avec les meilleures traditions de la Première et de la Deuxième République, responsable de la transmission aux générations futures de tout ce qu'il y a de précieux dans un patrimoine plus que millénaire, unis par des liens de communauté avec nos compatriotes dispersés à travers le monde, conscients du besoin de coopérer avec tous les pays pour le bien de la Famille humaine, ayant en mémoire les douloureuses épreuves essuyées à l'époque où les libertés et les droits fondamentaux de l'homme étaient violés dans notre Patrie, souhaitant garantir, pour toujours, les droits civiques et assurer un fonctionnement régulier et efficace des institutions publiques, conscients de la responsabilité devant Dieu ou devant notre propre conscience, instituons la Constitution de la République de Pologne en tant que droit fondamental de l’État..."


Lettre ouverte à Rachid Ghannouchi, dirigeant d’Ennahdha رسالة مفتوحة ، إلى راشد الـغنوشي، رئيس حركة النهضة

 تذكير بمجموعة من المبادئ 
ترجمة   حديفة الحجام
 Offener Brief an Rached Ghannouchi, den Führer der Ennahdha-Partei 
Tamazight   Tabṛat iledyen n EbrahimYazdi, aneɣlaf aqbur n tɣawsiwin n beṛṛa n Iṛan, i yemḍebber isenneslem Rachid Ghanouchi

Un rappel de quelques principes
par Ebrahim Yazdi ابراهیم یزدی. Traduit par  Michèle Mialane, Tlaxcala



Le Docteur Ebrahim Yazdi, Secrétaire général du Mouvement iranien pour la liberté, félicite Rachid  Ghannouchi, le Président du parti tunisien Ennahdha pour sa victoire électorale  et rappelle quelques points :

Au nom de Dieu, le Clément et le Miséricordieux,
Mon cher frère Rachid  Ghannouchi
Je te salue et que Dieu te bénisse.
Je te félicite de la victoire que vous avez remportée, toi et tes frères et sœurs. Elle ne vous a pas seulement permis de renverser un régime oppressif, mais aussi de faire des élections libres et justes. En Iran nous y portons un grand intérêt, tout en priant pour votre succès. J’ai suivi de très près la lutte que tu as menée avec le peuple tunisien pour vous libérer du despotisme et fonder un État démocratique.
 
Il faut se réjouir du succès électoral de ton parti. Mais parallèlement cette victoire charge tes épaules, à toi le leader d’Ennahdha, d’un lourd fardeau. Si d’un côté je suis impressionné par la maturité politique du peuple tunisien, d’un autre je me fais de gros soucis pour le long terme. Nous autres musulmans- quel que soit notre peuple - luttons pour notre liberté et notre souveraineté, mais nous n’avons pas une expérience suffisante de la démocratie. Nous combattons et renversons les dictateurs, mais nous ne réussissons pas à éliminer l’arbitraire dans notre mode de vie. Le despotisme ne se résume pas à une structure politique, mais comporte aussi des dimensions culturelles inhérentes à cette structure. Et ce sont justement les effets de ces dimensions culturelles sur la personnalité des gens et sur la société acquise au despotisme qui permettent la survie de celui-ci. Et c’est précisément ce qui est arrivé en Iran.
Nous avons renversé le Chah en oubliant de nous attaquer à l’attitude et à la personnalité du Chah en nous-mêmes. Et le cercle vicieux n’a pas été rompu.
Que faire pour mettre un terme à cet éternel retour et établir une véritable démocratie ?  La démocratie ne s’exporte pas. C’est au contraire un processus d’apprentissage national à l’ouverture d’esprit. Les élections sont un très précieux instrument. Mais elles n’impliquent pas automatiquement la démocratie. Je voudrais attirer ton attention sur trois valeurs fondamentales, car si les populations de tous les pays les acceptent et les intériorisent, les chances de liberté et de démocratie pour les générations musulmanes actuelles et futures s’accroîtront.
Le premier point, c’est l’acceptation et le respect de la diversité et de la variété des sociétés humaines. Dieu le Très-Haut, qu’il soit loué, a dans le saint Coran attiré notre attention sur les différences au sein des sociétés humaines et nous a invités à nous supporter mutuellement. Parole de Dieu : Au jour du Jugement je serai juge de la diversité de vos opinions. Les pays musulmans, dont la Tunisie, présentent toutes les caractéristiques de sociétés en pleine mutation. Et dans les sociétés en transition la diversité et la variété des opinions et convictions sont beaucoup plus grandes que dans des sociétés déjà organisées. C’est ce qui rend d’autant plus important et nécessaire d’accepter et de respecter la diversité, à notre époque où les musulmans sont en pleine évolution.
Le deuxième point dans notre apprentissage de la démocratie, c’est celui de la tolérance, qui occupe une place toute particulière dans notre culture et notre doctrine islamiques. La diversité de nos sociétés pourrait conduire à des heurts, des luttes et des régressions sociales et ouvrir la voie à de nouveaux despotismes. C’est pourquoi la tolérance est une absolue nécessité. Mais elle est par essence passive et ne suffit pas à prévenir les affrontements et leurs conséquences. Ce qui  nous amène au troisième point.
La troisième condition pour l’établissement d’une démocratie est de pouvoir s’entendre et se comprendre entre personnes actives politiquement. L’évolution politique et sociale de la Tunisie exige une convergence et une entente mutuelle entre tous les citoyens, quels que soient leurs appartenances idéologiques, religieuses, raciales et sexuelles. S’entendre et se comprendre ne signifie pas faire passer au second plan sa propre foi et ses propres convictions. Mais comprendre la nécessité de collaborer pour le salut national en vue du bien de tous les groupes de population.
Frère très honoré, tu as gagné la confiance et le soutien de la majorité des électeurs et maintenant c’est à toi d’être un modèle de grandeur d’âme et de reconnaître ceux qui ne pensent pas comme toi. Je prie Dieu le Très-Haut de t’épargner les erreurs commises chez nous en Iran, ou en Algérie et d’autres pays du même genre.
En ce printemps, la Tunisie a joué un rôle de pionnier et d’éclaireur dans le mouvement de réveil arabe. Aujourd’hui elle a fait le premier pas et a ouvert la voie royale pour fonder la démocratie. Je prie Dieu qu’elle soit le pionnier de l’établissement de la démocratie dans le monde arabe et pour le monde musulman.
Ton frère en Islam
Ebrahim Yazdi
Ex-ministre des Affaires étrangères de la République islamique d’Iran.
Téhéran, le 26 octobre 2011


Ebrahim Yazdi ابراهیم یزدی
Le Dr. Ebrahim Yazdi est le secrétaire général du Mouvement iranien pour la liberté (Nehzat e Azadi e Iran).
Né en 1931 dans la ville de Ghazvin, au Nord de l’Iran, Ebrahim Yazdi a obtenu son diplôme de pharmacien en 1953 à l’Université de Téhéran. En 1947 il avait adhéré au mouvement des Socialistes croyants et à l’Union des étudiants musulmans de l’Université de Téhéran. Lors du mouvement en faveur de la nationalisation de l’industrie pétrolière - en vue de se libérer des filets de la domination anglaise - il s’est rangé derrière le premier Président du Conseil élu par le peuple, le Dr Mohammad Mossadegh. Après le putsch de la CIA contre Mossadegh, il a fait partie du Mouvement national de résistance.
                                      
En 1960 il a émigré aux USA pour y poursuivre ses études. Il y a été membre fondateur du Front National iranien et du Mouvement pour la liberté de l'Iran, Section USA. En 1965 il a participé avec d’autres militants à une formation à la guérilla en Égypte. En 1968 il a été membre fondateur de la communauté musulmane de Huston et de la première mosquée texane. En 1972 l’ayatollah Khomeiny l’a nommé son représentant spécial à l’ étranger.
En 1978 Ebrahim Yazdi a accompagné l’ayatollah Khomeiny à Paris. Après la Révolution, il a d’abord été membre du Conseil de la Révolution, puis vice-Premier Ministre et enfin Ministre des Affaires étrangères au sein du gouvernement de transition iranien.
Après le retrait du gouvernement de transition, il a refusé de participer au gouvernement suivant et l’ayatollah Khomeiny l’a chargé de la gestion de crise dans l’enquête sur les troubles dans les provinces et les luttes tribales. Il a provisoirement été directeur de Keyhan, le plus grand quotidien iranien. Aux premières élections qui ont suivi la révolution il a été élu député de Téhéran. Lorsque le Mouvement pour la liberté est redevenu légal, il a été membre du Comité central du Parti et a succédé à son premier secrétaire général, Mehdi Bazargan, à la mort de celui-ci.
En 1989 le Dr Yazdi, face au nombre croissant de violations des droits humains et au mépris des lois dont font preuve les dirigeants, a été l’un des fondateurs, puis un collaborateur actif de la Société pour la protection de la liberté et de la souveraineté nationale. Il a été plusieurs fois emprisonné sous la République islamique, la dernière fois de septembre 2010 à février 2011, en dépit de son grand âge (80 ans).
Le Dr Ebrahim Yazdi est marié à la fille d’un combattant de la liberté d’Azerbaïdjan et père de deux fils et quatre filles.