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samedi 30 novembre 2013

Violence sexiste : ni régurgitation d'archaïsmes, ni anomalie de la modernité

par Annamaria Rivera, 27/11/2013. Traduit par  Fausto Giudice
Original : Violenza sessista: né rigurgito dell’arcaico, né anomalia della modernità

Maintenant que le fémicide et le féminicide (ou gynécide, gynocide) ont attiré l'attention des médias et des institutions, le risque est grand que, constituant un thème en vogue, la violence de genre soit utilisée pour vendre, alimenter les news, et solliciter le voyeurisme du public masculin. Un deuxième risque, déjà visible, est que la dénonciation et l'analyse soient absorbées, donc émoussées et banalisées par un discours public - médiatique, institutionnel, mais aussi des "expert-es " -, constellé de clichés, de stéréotypes, de lieux communs, plus ou moins grossiers. Essayons d'en démonter quelques-uns, maintenant que les projecteurs sur la Journée internationale contre la violence de genre se sont éteints et que la logorrhée s'est quelque peu tarie.
Tout d'abord : la violence de genre n'est pas une régurgitation d'archaïsmes ni une  anomalie de la modernité. Bien qu'elle soit l'héritière de croyances, de préjugés, de structures, de mythologies propres aux systèmes patriarcaux, elle est un phénomène intrinsèque de notre époque et de notre ordre social et économique. Elle est d'ailleurs tout à fait transversale, étant présente dans les pays dits avancés comme dans ceux dits arriérés, dans les classes sociales les plus diverses, dans des milieux cultivés ou incultes.

Le dogme selon lequel la modernité occidentale serait caractérisée par un progrès absolu et incontestable dans les relations entre les genres, tandis que les autres seraient immergé-es dans les ténèbres du patriarcat, est dénué de tout fondement.  Pour prendre des données connues, selon le dernier rapport (2013 ) sur le Gender Gap (fossé entre les genres) du Forum économique mondial, dans 136 pays sur tous les continents, les Philippines figurent à la 5ème place mondiale pour l'égalité des sexes (après l'Islande, la Finlande, la Norvège et le Suède), tandis que l'Italie n'est qu'à la 71ème, après la Chine et la Roumanie, et dans une tendance contraire à celle de la plupart des pays européens .

Exemples choisis de modernité
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Pourtant, il n'y a pas toujours un rapport inversement proportionnel entre la conquête de l'égalité de genre et la violence sexiste. Le cas de la Suède (mais aussi, à des degrés divers, celui du Danemark, de la Finlande et de la Norvège) est exemplaire. Ce pays, depuis toujours à l'avant-garde pour garantir la parité de genre, de manière à occuper, comme nous l'avons dit, la 4ème place sur 136 pays, connaît un nombre croissant de viols, qui ont quadruplé en vingt ans, au point de concerner une femme sur quatre.  Cela ne dépend pas seulement du fait que le nombre de plaintes a augmenté rapidement à la suite d'une prise de conscience croissante des femmes, mais aussi d'une augmentation réelle des cas.

Pour rester en Europe et faire une référence désormais historique, il convient de rappeler qu'un pays comme la Yougoslavie, qui à l'époque se distinguait par un niveau élevé d'émancipation féminine, certainement plus élevé que dans l'Italie de l'époque, a connu, au cours de la guerre civile, l'horreur des viols ethniques. Le recours au pénis comme arme pour frapper les ennemis à travers le corps des femmes montre, entre autres choses, la continuité entre la haine et à la violence «ethniques» et le viol des femmes, visant à leur anéantissement : le viol cache toujours un désir ou une volonté de s'en prendre à l'identité et à l'intégrité de la personne - femme .

Il existe diverses raisons complexes qui peuvent expliquer pourquoi dans des sociétés " avancées" le nombre de viols et fémicides augmente. Pour en citer une : tous les hommes ne sont pas en mesure ou disposés à accepter des changements qui affectent les rôles et le statut des femmes, qui sont en fait souvent vécus comme une menace pour leur virilité ou pour  leur «droit» à la possession, si ce n'est à la domination.  Le récit de la masculinité est devenu moins crédible aujourd'hui que dans le passé. Et beaucoup d'hommes semblent effrayés par les représentations et les images de la capacité d'entreprendre, y compris sur le plan sexuel, des femmes (plus que par la réalité d'une  autonomie véritable, au moins en Italie, où elle est faible). Cette inadaptation de la société (mâle) se reflète aussi dans la pratique des institutions à l'égard de la violence de genre, souvent tardive  et /ou inadéquate . Par exemple, dans de nombreux cas qui se traduits par un fémicide, les victimes avaient dénoncé à plusieurs reprises leurs persécuteurs.

Tout cela pour dire que le sadisme, la volonté de réifier et / ou détruire les femmes et les autres sont à l'œuvre dans notre propre société, sous des formes plus ou moins latentes, jusqu'à ce que certaines conditions ne permettent plus qu'ils se manifestent ouvertement. Le système de domination et d'appropriation des femmes (pour utiliser le concept clé de la sociologue féministe Colette Guillaumin) a tendance à frapper - de viol ou de fémicide - non seulement les étrangères ou celles qui, comme en Yougoslavie, ont été transformées en autres et en ennemies, mais aussi les femmes avec lesquelles il existe des relations d'intimité ou de proximité. Il suffit de dire qu'à l'échelle mondiale 40 % des femmes tuées l'ont été par un homme proche d'elles. Et, pour évoquer à nouveau l'Europe, selon les Nations Unies la moitié des femmes assassinées entre 2008 et 2010 l'ont été par des personnes auxquelles elles étaient liées par une relation étroite (pour les hommes ce chiffre tombe à 15%).

Pour toutes ces raisons, il faut se méfier des schémas évolutionnistes et d'un facile optimisme progressiste : le préjugé, la domination et /ou la discrimination fondée sur le genre - comme celles fondées sur la «race», la classe ou l'orientation sexuelle - ne sont pas nécessairement un résidu archaïque du passé, un signe d'arriération ou de modernité inachevée, destiné à disparaître bientôt. Ce sont plutôt des traits qui appartiennent intrinsèquement et structurellement aussi à la modernité tardive - peut-être faudrait-il dire la modernité décadente. Pour le dire avec les termes des éditrices de “Il lato oscuro degli uomini”, (Le côté obscur des hommes), un livre précieux  qui vient de paraître dans la collection " sessismoerazzismo " des éditions Ediesse, la violence masculine contre les femmes est à la fois un "produit de l'ordre patriarcal " et "le résultat de transformations modernes des relations entre les femmes et les hommes" (p. 33 ).

Selon un autre lieu commun courant, pour contrecarrer et éliminer la violence de genre il suffirait d'un changement culturel, de manière à ranger définitivement au placard les derniers vestiges de la culture patriarcale et de traditions rétrogrades. Pieuse illusion : peut-on dire que la Suède est un pays dominé par la culture patriarcale ? Bref, s'il est vrai que la violence sexiste est un phénomène structurel, comme c'est admis, elle est ancrée dans de multiples dimensions. Pour le dire succinctement, la domination masculine a une matrice culturelle et symbolique, certes, mais aussi très matérielle. Si nous nous limitons au cas italien, le néolibéralisme, la crise de l'État-providence, l'exaltation du modèle du libre marché, les privatisations, puis  la crise économique et les politiques d'austérité ont signifié pour les femmes un retour en arrière dans de nombreux domaines. Et le retour en arrière signifie une perte d'autonomie, donc une perte de confiance en soi, une subordination et une vulnérabilité plus grandes.


Bien sûr, en Italie, une contribution majeure à la réification - marchandisation du corps des femmes a été apportée par la télévision, en particulier celle de Berlusconi. Généralement vulgaire, sexiste et raciste, elle a été et est un élément crucial de l'offensive contre les femmes et leurs revendications d'égalité, d'autonomie et de libération. Elle a fini par conditionner non seulement le langage des politiciens, de plus en plus ouvertement sexiste, mais la structure même du pouvoir et des institutions politiques. Sans parler de l'utilisation du corps des femmes comme des pots-de-vin : échange de marchandises d'échange d'un système si large et profond de corruption qu'il est devenu système de gouvernement. Et il est indéniable que, aujourd'hui en Italie, il y a une complicité considérable de la société,  des institutions, de l'opinion publique, même d'une partie de la population féminine avec un tel imaginaire et une telle utilisation du corps des femmes .

Et alors,  il n'y a rien à faire? Bien au contraire. Mais la question doit avant tout être posée en termes politiques. Ce n'est pas la récente décision - mesure typique de "large entente" [cohabitation à l'italienne actuellement au gouvernement, NdT] - qui affronte la question de la violence masculine en termes d'urgence (et à côté de mesures répressives contre le «terrorisme» des opposants au TGV Turin-Lyon, les vols de cuivre et autres) qui va nous apporter le salut. Nous ne pouvons pas non plus avoir la naïveté de croire que l'attention accordée à cette question par les institutions et les médias dominants représente un progrès certain et irréversible. Et ce n'est pas non plus principalement aux femmes de soigner (encore une fois !) le " côté obscur des hommes ". C'est à nous toutes qu'il échoit de contribuer à reconstruire une subjectivité collective libre, combative, consciente de sa propre autonomie et détermination, à même de saper l'exercice de la domination masculine, à quelque échelle et dans quelque contexte il se manifeste .




 

jeudi 10 janvier 2013

Les violeurs-assassins de Delhi face à la justice

Lundi 7 janvier 2013

Cinq accusés du viol collectif d'une étudiante à New Delhi ont comparu lundi pour la première fois devant un tribunal, à huis clos, dans un climat de tension après cette agression qui a bouleversé le pays.

Âgés de 19 à 35 ans, ils encourent la peine de mort pour l'enlèvement, le viol et le meurtre d'une étudiante de 23 ans le 16 décembre dans un autobus.

Selon une source judiciaire interrogée par l'AFP sous le couvert de l'anonymat, deux des auteurs présumés ont offert de collaborer avec la justice, en qualité de témoins, en échange d'une peine plus clémente.

"Un acte d'accusation a été fourni aux accusés et la prochaine audience se tiendra le 10 janvier", a annoncé Namrita Aggarwal, magistrate au tribunal de Saket, dans le sud de Delhi, à l'issue d'une audience à huis clos décidée pour rétablir un semblant d'ordre dans un chaos mêlant avocats et journalistes.

Des avocats rattachés au complexe judiciaire de Saket ont manifesté avant l'audience pour s'opposer à une défense accordée aux accusés, qui vivent pour la plupart dans des bidonvilles de la capitale.

La semaine dernière, des avocats ont jugé "immoral" d'apporter leur conseil aux auteurs présumés, présentés comme étant Ram Singh, Mukesh Singh, Vijay Sharma, Akshay Thakur et Pawan Gupta.

Ils étaient attendus pour la première fois devant la justice jeudi mais n'avaient finalement pas été présentés.

Le sixième accusé, se présentant comme ayant 17 ans, a subi des examens osseux pour vérifier son âge afin qu'il soit jugé par un tribunal pour mineurs.

Les prévenus comparaissent en général plusieurs mois après les faits en Inde mais, dans ce cas particulier, la procédure a été accélérée.

La nature particulièrement ignoble de cette agression a entraîné, fait rare pour ce type de faits divers, des manifestations d'habitants en colère et suscité un vif débat sur les violences infligées aux femmes et l'apathie de la justice et de la police devant ce type de crime restant souvent impuni.


Les accusés ont comparu un peu plus d'une semaine après la mort de la victime dans un hôpital de Singapour où elle avait été transférée pour tenter d'être sauvée après trois interventions chirurgicales et un arrêt cardiaque en Inde.

La police a fait état d'une "sécurité maximale" pour l'audience, de craintes d'agressions envers les prévenus. Un homme a été arrêté la semaine dernière alors qu'il essayait de placer une bombe à proximité du domicile de l'un d'eux.

Selon les experts judiciaires, la cour devrait transférer l'affaire à un autre tribunal doté de pouvoirs permettant une instruction accélérée.

La victime, dont le nom doit rester anonyme en vertu de la loi en matière de viol, avait passé la soirée au cinéma avec son compagnon, âgé de 28 ans.

Après avoir tenté en vain d'arrêter plusieurs rickshaws, le couple était monté dans un bus habituellement destiné au ramassage scolaire mais qui était occupé par un groupe d'hommes ayant pris le véhicule pour une "virée nocturne".

Les hommes ont alors violé plusieurs fois l'étudiante avant de l'agresser sexuellement avec une barre de fer et de la jeter à moitié nue hors du bus. Son compagnon a lui aussi été passé à tabac et jeté du bus, selon l'accusation et le propre témoignage du petit ami.

Samedi, l'accusation a indiqué que les traces de sang retrouvées sur les vêtements des accusés correspondaient au sang de la victime.

Dans des entretiens à l'AFP et à une chaîne de télévision indienne, le petit ami a dit vendredi son impuissance à sauver la jeune femme face à la cruauté de ses agresseurs. Il a aussi dénoncé le temps perdu par la police et l'indifférence des passants alors que le couple gisait en sang sur la route.

De nombreuses voix, y compris de la part de la famille de la victime, se sont élevées pour que les auteurs soit pendus.

Mardi 8 janvier 2013
Deux accusés vont plaider non coupables
Deux accusés du viol collectif d'une étudiante de 23 ans dans un autobus à New Delhi, décédée des suites de l'agression, vont plaider non coupables, a annoncé mardi leur avocat à l'AFP.

"Ils vont plaider non coupables pour tous les chefs d'accusation. Rien n'a encore été prouvé", a déclaré leur conseil, M. L. Sharma. Six personnes, dont une affirmant être mineure, ont été arrêtées après l'agression le 16 décembre et cinq accusés majeurs doivent être jugés pour enlèvement, viol et meurtre.

Les deux suspects que représente cet avocat sont le frère du chauffeur du bus, présenté comme étant Mukesh Singh, et un manoeuvre, Akshay Thakur.

Les cinq accusés, âgés de 19 à 35 ans, ont comparu lundi pour la première fois devant une magistrate d'un tribunal de New Delhi, qui leur a fait lecture à huis clos de l'acte d'accusation.

La prochaine audience a été fixée à jeudi.

Samedi, l'accusation a indiqué que les traces de sang retrouvées sur les vêtements des suspects correspondaient au sang de la victime mais M.L. Sharma a précisé qu'il entendait contester les preuves recueillies par la police, se refusant à plus de commentaires.

Il n'était pas possible de savoir dans l'immédiat qui allait représenter les trois autres suspects.

Une source au sein du tribunal pour enfants de New Delhi a déclaré à l'AFP sous le couvert de l'anonymat que le cas du sixième accusé, qui dit avoir 17 ans, sera examiné lors d'une audience le 15 janvier, une fois que les résultats des examens osseux décidés par les autorités seront connus.

Mercredi 9 janvier 2013
Un 3e accusé plaidera non coupable
Un troisième accusé dans l'affaire du viol collectif d'une étudiante de 23 ans dans un autobus de New Delhi plaidera non coupable pour les chefs de viol collectif et de meurtre, a indiqué mercredi son avocat.

"Je représente Ram Singh et je plaiderai non coupable", a déclaré à l'AFP l'avocat du suspect, M. L. Sharma, qui défend également deux des autres accusés.

Ram Singh est le chauffeur du bus à l'intérieur duquel l'agression s'est produite.

"Quiconque ayant commis ce crime atroce doit être puni mais mes clients ne sont pas les coupables", a ajouté l'avocat.
 
Jeudi 10 janvier 2013
L’affaire transférée pour accélérer l’instruction
 Les accusés doivent comparaître ce jeudi pour une 2e audience à Saket, dans le sud de New Delhi.

L’affaire de viol collectif d’une étudiante à New Delhi devait être transférée ce jeudi à un tribunal chargé de juger rapidement les cinq auteurs présumés, dont trois ont l’intention de plaider non coupables selon leur avocat.

Les cinq accusés majeurs, âgés de 19 à 35 ans, devaient comparaître jeudi lors d’une deuxième audience convoquée par un tribunal du district de Saket, dans le sud de la capitale, après une première comparution lundi à huis clos conformément à la règle en vigueur dans les affaires de viol en Inde.

Ils plaideront non-coupables

Une source judiciaire a indiqué lundi que l’affaire devait être officiellement transférée jeudi à une autre instance pour permettre une instruction accélérée.
Selon l’avocat de trois des accusés, M.L. Sharma, ses clients ont l’intention de plaider non coupables des chefs d’accusation d’enlèvement, viol et meurtre, lorsque l’affaire aura été transférée.

Les deux autres auteurs présumés n’ont pas encore de conseil tandis que le sixième accusé, 17 ans, devait comparaître devant un tribunal pour enfants.

Vive émotion en Inde


Ce fait divers a révolté l’opinion en Inde et fait descendre dans la rue de New Delhi des milliers de femmes réclamant plus de sécurité et une meilleure prise en compte par la police et la justice des violences sexuelles.

M.L. Sharma a indiqué jeudi qu’il prouverait que ses clients ne sont pas responsables de l’agression mais il a démenti vouloir accuser la victime.

L’avocat rejette la faute sur… les victimes

Dans un récent entretien à Bloomberg, l’avocat jugeait que le petit ami de l’étudiante était « pleinement responsable » de l’agression car le couple n’aurait pas dû se trouver la nuit dans les rues. « Jusqu’à présent je n’ai pas vu un seul exemple de viol d’une femme respectée », affirmait-il également.

L’avocat a toutefois assuré qu’il n’avait pas tenté de diffamer la victime. « J’ai parlé à Bloomberg mais je n’ai rien dit sur la victime. Je leur ai seulement dit que les femmes sont respectées en Inde, qu’elles sont des mères, des sœurs, des amies, mais dites-moi quel pays respecte une prostituée. »

Interrogé pour savoir s’il considérait donc la victime comme une prostituée, cet avocat a répondu : « Non, pas du tout mais je dois protéger mes clients et prouver qu’ils n’ont pas commis ce crime abominable. »
Source : AFP

lundi 31 décembre 2012

Inde : le viol, la loi et la classe moyenne

par Walter Fernandes SJ. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala 
Original: India:  India: Rape, the Law and the Middle Class
Español   India: violaciones, leyes y clase media

Le viol traumatique de la jeune femme de Delhi s'est terminé par sa mort. L'atrocité a suscité la colère de la classe moyenne dans tout le pays. L'émotion était grande autour de cet acte atroce de quelques hommes ivres et les manifestants a exprimé des exigences telles que la peine de mort et la castration publique pour les violeurs. Cette explosion est compréhensible étant donné la cruauté des auteurs du crime.

Cependant, on peut se demander si cela ne restera qu'un exemple de plus de réaction à un cas unique, sans prise de conscience du malaise qui conduit à de tels crimes. L'affaire a été très médiatisée parce que c'est arrivé à Delhi. Cela ne réduit pas l'atrocité du crime. Mais pour qu'un changement se produise en faveur des femmes,  il faut aller au-delà de ce simple cas et faire face aux problèmes en jeu. Il faut se rappeler que ce qui est arrivé à Delhi n'est pas une exception. Cela a reçu une publicité parce que c'est arrivé dans la capitale, mais de nombreux autres cas sont régulièrement passés sous silence ou ne sont pas rapportés dans les médias. Selon les chiffres de la police, l'Inde a connu en 2011  228 650 crimes contre des femmes,  dont 24 206 viols et 35 565 enlèvements.
Il s'agit des cas signalés. Probablement un nombre beaucoup plus important ne sont pas signalés en raison de la stigmatisation qui y est attachée. Deuxièmement, d'après les données de la police, environ 90 pour cent des viols sont commis par des personnes connues de la victime, pour la plupart des membres de sa famille. Troisièmement, un grand nombre de victimes appartiennent à des communautés sans voix. Par exemple, dans un article paru dans Countercurrents, Cynthia Stephen cite une jeune fille dalit* d'un village du Tamil Nadu qui dit : "Il n'y a pas de fille dans notre rue qui n'ait pas été forcée ou violée par les hommes de la caste dominante quand elle va aux champs pour chercher de l'eau ou pour travailler." Les hommes des castes dominantes menacent les dalits de conséquences terribles si elles osent se plaindre à la police. Ces cas ne sont donc pas signalés.

Captures d'écran de télévisions régionales informant sur des viols de jeunes femmes dalits

Enfin, la police ajoute souvent au traumatisme. Par exemple, une jeune fille de 18 ans du village de Badhshapur dans le district de Patiala (Punjab) s'est suicidée le 26 décembre, six semaines après avoir été violée par trois hommes. Sa mère rapporte que quand elle est allée se plaindre à la police, les policiers l'ont humiliée avec des questions obscènes comme "Comment ont-ils touché votre poitrine? Ont-ils ouvert d'abord leurs jeans ou leurs vestes ?" Les criminels n'ont été arrêtés qu'après son suicide. Ou prenons le cas de l'officier de police dans l'Haryana, qui a été élevé au rang le plus élevé bien qu'une star du tennis en herbe l'eût accusé de l'avoir violée. Elle aussi s'est suicidée parce qu'elle était incapable de supporter le harcèlement. Le policier a été condamné à une peine de six mois de prison quelques années après sa retraite.
Ces cas et d'autres sont symboliques de l'attitude de notre société. La classe moyenne manifeste pour des cas très médiatisés et ignore le reste. Les médias dits nationaux font de même. Par exemple, lorsque le 23 décembre 2005 quelques étudiantes montèrent dans un compartiment de train à Kokrajhar, ignorant que c'était un wagon militaire. Toutes ont été violées par des hommes payés pour protéger les citoyens. Mais ça n'est pas devenu une info nationale. Même dans l'Assam c'est resté une affaires de femmes Bodo**, pas de toutes les femmes.

Bodo women, victims of ethnic violence, at a relief camp in a village in Kokrajhar district, Assam, July 25, 2012.

Femmes Bodo, victimes de violence ethniciste, dans un camp de secours d'un village du district de Kokrajhar, en Assam, 25 juillet 2012. 
Anupam Nath/Associated Press


En d'autres termes, les crimes contre les femmes sont le résultat des fortes valeurs patriarcales de notre société, mais sont aussi conditionnées par les attitudes ethniques et de caste et dans de nombreux cas par un faux sentiment de patriotisme. Par exemple, lorsque les forces de sécurité violent des femmes on dit aux gens de protéger leur honneur et ne pas signaler ces cas. Les victimes n'ont pas d'importance. Même les lois comme la Loi sur les pouvoirs spéciaux des forces armées*** protègent ces criminels en uniforme.



"L'armée indienne nous viole" : Des femmes nues protestent le 15 juillet 2004 à Imphal, capitale de l'Etat du Manipur, dans le Nord-est, devant une caserne des paramilitaires du régiment des Assam Rifles contre le viol, la torture et l'assassinat de Thangjam Manorama Devi, une jeune femme de 32 ans
Compte tenu de ces attitudes, on peut se demander si de nouvelles lois, et même la peine de mort, peuvent prévenir ces crimes. On ne peut pas nier que des réformes de la police et des lois fortes sont nécessaires. Mais elles ne peuvent à elles seules résoudre les problèmes qui sont profondément enracinés dans notre culture comme les centaines de milliers de fœtus féminins avortés chaque année parce que les femmes sont considérées comme un fardeau. Si tous les violeurs devaient être pendus, les victimes auraient à perdre certains membres de la famille qui sont les auteurs de ces crimes.

En outre, l'acceptation de la valeur de la supériorité masculine par la plupart des femmes assure que les abus sont souvent gardés secrets sous le prétexte de protéger l'honneur de la jeune fille ou de la famille. Ou prenons le cas des lois coutumières tribales dans le Nord-Est qui donnent tout le pouvoir social aux seuls hommes. Les dirigeants refusent de changer les lois. Par exemple, le Nagaland n'a pas été en mesure d'organiser des élections municipales en raison de l'opposition des chefs tribaux au quota de 33% des sièges pour les femmes. Ils affirment que leur droit coutumier ne permet pas aux femmes d'avoir du pouvoir politique.
Il est donc clair que des lois ne peuvent pas changer ce système. La dot, le travail des enfants, la discrimination de caste sont interdits par la loi. Mais ces lois ne peuvent pas être appliquées sans modifier les attitudes qui donnent naissance à ces abus. C'est aussi vrai pour le statut des femmes que pour la corruption ou les attitudes de caste et ethniques. Aucune loi ne peut entrer en vigueur sans une infrastructure sociale pour la soutenir. Mais la tentation de la classe moyenne qui mène les manifestations contre le viol, la corruption et d'autres abus est de prendre un événement isolé et d'ignorer les attitudes et les systèmes sociaux qui en sont la cause. Par exemple, cette classe a pris à juste titre la corruption politique comme une cause de lutte, mais très peu d'entre eux s'est demandé si les mains de ceux qui protestaient étaient propres. De même, cette classe a également protesté contre l'arrestation arbitraire et l'emprisonnement du Dr. Binayak Sen****, ce qui était nécessaire. Mais ils n'ont pas remis en cause la Loi sur la sédition***** ou les besoins de la classe moyenne au nom desquels les tribus sont déplacées. Leur paupérisation est à l'origine de la rébellion maoïste en Inde centrale.
Il faut également veiller à ce que la question du viol ne se termine pas avec un cas. Les attitudes de genre, de classe et de caste qui causent de tels abus doivent être abordées. On ne peut pas s'en tenir à une condamnation des politiciens et des services de police. Cette étape est nécessaire, mais de nouvelles lois ne peuvent que donner bonne conscience et ne peuvent pas résoudre le problème. Il faut faire une introspection et examiner les valeurs sociales et culturelles qui sont derrière ces crimes. Si l'affaire de Delhi conduit à un tel auto-examen, la jeune femme de 23 ans n'aura pas donné sa vie en vain.
NdT
*Dalit : litt. "opprimé", hors-caste ("intouchable")
**Bodo : plus importante communauté tribale de l'Assam appartenant au groupe tibéto-birman, faisant partie des "scheduled tribes" protégées par la Constitution et censées bénéficier de mesures de discrimination positive. En août 2012, des violences exercées par des Musulmans ont provoqué la mort de 78 Bodos et la fuite de 400 000 d'entre eux.
*** La loi AFSPA (Armed Forces Special Powers Act) a été adoptée en 1958 pour donner des pouvoirs spéciaux à l'armée dans les Etats d'Arunachal Pradesh, Assam, Manipur, Meghalaya, Mizoram, Nagaland et Tripura. Elle a été étendue au Jammu et Cachemire en 1990. Elle étend de façon considérable les pouvoirs des forces de sécurité pour lutter contre des mouvements sécessionnistes. L'AFSPA a couvert de nombreux actes de violence militaires, causant la mort de dizaines de milliers de personnes.
****Pédiatre et vice-président de l'Union populaire pour les libertés civiles, condamné au nom de la loi contre la sédition à la prison à vie pour aide aux Naxalites (guérilléros maoïstes), libéré sous caution. Adopté comme prisonnier de conscience par Amnesty International.
*****Article du Code pénal datant de 1860 et donc hérité des anciens maîtres britanniques, utilisé contre les militants dérangeant le pouvoir.

"Stop...au viol" : panneau détourné à Delhi
 



samedi 29 décembre 2012

"Damini Nirbhaya", la victime du viol de New Delhi est morte : Nous exigeons la justice, la liberté et les droits pour les femmes!


 
La jeune femme dont le viol atroce par six hommes le 16 décembre dernier, dans un bus de New Delhi a provoqué un immense mouvement de protestation dans toute l'Inde, est morte vendredi 28 décembre à l'hôpital de Singapour où elle avait été transportée. Sa dépouille est arrivée à 4 h30 dimanche matin à Delhi et elle a été incinérée au cours d'une cérémonie privée quelques heures plus tard. On ignore son nom, mais les manifestants l'ont surnommée Damini (Coup de foudre), en référence à un film de Bollywood de 1993 dont l'héroïne prend la défense d'une domestique victime d'un viol. Le Journal Times of India l'a surnommée Nirbhaya (Coeur Vaillant). Transformée en figure mythique digne de figurer dans le panthéon hindou, "Damini Nirbhaya" est appelée à devenir l'emblème de la révolte historique de décembre 2012, qui est la première révolte civile de masse contre le système des politiciens et policiers corrompus qui éclate au nom de la liberté et des droits des femmes, dans un pays où les femmes subissent une oppression millénaire prenant des formes particulièrement cruelles.
Ce samedi a vu des marches et des rassemblements exigeant le respect des droits et de la liberté des femmes se produire dans tout le pays, et non plus seulement dans les métropoles de Delhi, Mumbai, Bangalore et Kolkota. Un des slogans diffusés par les télévisions privées est : "Candles, not lathis" : "des bougies, pas de matraques".


Plus de 4000 personnes se sont rassemblées samedi matin  à Delhi, dans un des rares endroits où les rassemblements ne sont pas interdits, le Jantar Mantar, pour lui rendre hommage et continuer la lutte engagée. Une banderole déclarait : "We don't want your condolences! We don't want your fake sentiments! We demand immediate action to strengthen the laws against sexual violence."("Nous ne voulons pas de vos condoléances ! Nous ne voulons pas de faux sentiments ! Nous exigeons une action immédiate pour renforcer les lois contre la violence sexuelle !")
Le rassemblement a adopté la résolution suivante :

It's a Time for Grief, Mourning and For a Solemn Resolve - To Take the Struggle Forward for a World Where Women Can Have Freedom, Rights and Justice.  We condole the sad passing of the brave rape survivor of Delhi, who battled her assailants and her horrendous injuries with so much courage and endurance. We stand by her family in this time of unimaginable grief and mourning.


Gather for a Condolence Meeting at 11am, Jantar Mantar.

This is a time for mourning, for inner reflection, and also for a resolve to take the struggle forward for justice, rights, and freedom for women in our society. We all feel immense anger and outrage at the cruel way in which a young woman’s life was taken. It is important that the anger be directed at the root causes of violence against women in society, as well as at the system and institutions that fail to defend women’s right to freedom without fear.

As we approach a sad end to the year, full of grief and anger, let us resolve that the new year to come will be one where we resist discrimination and violence against women in every way – in our homes, on the streets and public spaces, in every institution. Let us declare zero tolerance for discrimination and violence against women, and vow to uproot patriarchal oppression from our society.

Let us unite to demand accountability from the government, police, judiciary. No longer will we tolerate the anti-women statements and policies from those in power. We demand justice, freedom and rights for women!

AIPWA, AISA, RYA, Jan Sanskriti Manch, 
and Many Other Common Students, Women and Men
         
Le corps quitte le Mount Elizabeth Hospital à Singapour

Résolution de condoléances
C'est un temps pour le chagrin, le deuil et pour une résolution solennelle : faire avancer la lutte pour un monde où les femmes peuvent avoir la liberté, des droits et de la justice.
Rassemblement de condoléances à 11h, Jantar Mantar.
Nous pleurons la triste disparition de la courageuse victime du viol de Delhi, qui a lutté contre ses agresseurs et ses horribles blessures avec tant de courage et d'endurance. Nous sommes aux côtés de sa famille en ce moment de chagrin et de deuil inimaginable.
C'est un moment de deuil, de réflexion intérieure, et aussi pour une résolution de faire avancer la lutte pour la justice, les droits et la liberté des femmes dans notre société. Nous ressentons tous une immense colère et indignation devant la façon cruelle dont la vie d'une jeune femme a été prise. Il est important que la colère soit dirigée vers les causes profondes de la violence contre les femmes dans la société, ainsi que vers le système et les institutions qui ne parviennent pas à défendre le droit des femmes à la liberté sans peur.
Alors que nous approchons d'une triste fin d'année, pleine de chagrin et de colère, prenons la résolution que la nouvelle année à venir sera celle où nous résisterons à la discrimination et à la violence contre les femmes dans tous les sens - dans nos maisons, dans les rues et les espaces publics, dans chaque institution. Décrétons une tolérance zéro pour la discrimination et la violence contre les femmes, et engageons-nous à éradiquer l'oppression patriarcale de notre société.
Unissons-nous pour demander des comptes au gouvernement, à la police, à l'appareil judiciaire. Nous ne tolérons plus les déclarations et les politiques contre les femmes du pouvoir en place. Nous exigeons la justice, la liberté et les droits pour les femmes!
AIPWA, AISA, RYA, Jan Sanskriti Manch,
et beaucoup d'autres étudiants, femmes et hommes ordinaires
 Traduction BASTA! 

Ce rassemblement s'est prolongé tout au long de la journée et de la soirée, les gens affluant par milliers avec des bougies. La foule a empêché la Première ministre du gouvernement local de Delhi, Sheila Dikshit, de se joindre au rassemblement d'hommage à la victime, et elle a du prendre la fuite. Dans la journée on a appris qu'une jeune fille de 14 ans, victime d'un viol en bande dans le Gujarat, avait tenté de se suicider en avalant du poison. Une autre jeune fille, âgée de 18 ans, a mis fin à ses jours dans l'Uttar Pradesh, suite à l'inaction de la police, qui a laissé courir son violeur. 
Shah Rukh Khan, le plus célèbre acteur de Bollywood, a twitté un message disant que "Damini" avait forcé l'Inde à se confronter à une réalité honteuse. "Le viol incarne la sexualité telle que notre culture et société l'ont définie. Je suis vraiment désolé de faire partie de cette société et culture", écrit la star.

Pour voir des photos des protestations, cliquer sur l'image


Indian protestors hold a placard as they take part in a rally in front of a statue of Mahatma Gandhi in Lucknow on December 29, 2012, after the death of a gangrape victim from the Indian capital New Delhi (AFP Photo / STR) 
Manifestation à Lucknow, au Mémorial Mahatma Gandhi
UTTAR PRADESH












DELHI










BIHAR





BENGALE OCCIDENTAL
KARNATAKA
"Pidita ko shraddhanjali"="respect pour la victime de Delhi", ont écrit ces petites filles dans la cour de leur école à Ahmedabad

Ce que disent les femmes d'Inde

"Quoi que nous portions
Où que nous allions
OUI c'est OUI
NON c'est NON"

"Ne dites pas à votre fille de ne pas sortir
Dites à votre fils de se comporter correctement"