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vendredi 4 janvier 2013

La géopolitique du schiste

par  Robert D. Kaplan, 19/12/2012.Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Note du traducteur : ayant peu de choses en commun avec Monsieur Kaplan, je ne partage évidemment pas ses présupposés, ancrés dans l'idéologie usaméricaine de la "Destinée manifeste de l'Amérique", pas plus que je ne crois à une "fatalité géographique". Le but de cette traduction est d'alimenter la réflexion de tous les citoyens francophones qui se battent dans le monde contre la malédiction du gaz de schiste en leur fournissant des éléments de compréhension des stratégies fumantes (et fumeuses) "d'en haut" à l'œuvre.

Selon les revues élitaires et la presse d'opinion, l'avenir de la politique étrangère repose en grande partie sur des idées : l'élan moral en faveur d'interventions humanitaires, les diverses théories relatives aux taux de change et au rééquilibrage de la dette nécessaire pour arranger Europe, la montée du cosmopolitisme parallèlement à la vitalité tenace du nationalisme en Asie orientale et ainsi de suite. En d'autres termes, le monde de l'avenir peut être conçu et défini sur la base des thèses de doctorat. Et dans une certaine mesure cela peut être vrai. Comme le 20ème siècle nous l'a montré, les idéologies - que ce soit le communisme, le fascisme ou l'humanisme – comptent et comptent beaucoup.
Mais il y a une autre vérité: La réalité de grandes forces impersonnelles comme la géographie et l'environnement qui contribuent aussi à déterminer l'avenir des événements humains. L'Afrique a été pauvre historiquement [sic, NdT] en grande partie à cause de la rareté de bons ports naturels et de fleuves navigables de l'intérieur vers la côte. La Russie est paranoïaque à cause de sa masse terrestre exposée aux invasions avec peu d'obstacles naturels. Les émirats du Golfe Arabo-persique sont fabuleusement riches non pas à cause d'idées, mais à cause des dépôts importants de sources d'énergie souterraines. Vous avez compris. Les intellectuels se concentrent sur ce qu'ils peuvent changer, mais nous sommes impuissants à changer une grande partie de ce qui se passe.
 
Prenez le schiste, une roche sédimentaire au sein de laquelle le gaz naturel peut être piégé. Le gaz de schiste constitue une nouvelle source d'énergie extractible pour le monde post-industriel. Les pays qui ont d'importants gisements de schiste seront mieux placés dans la compétition entre États du 21e siècle, et ceux qui n'ont pas de tels dépôts seront défavorisés. Dans ce domaine, les idées compteront peu.
 
Stratfor, en l'occurrence, a étudié la question en profondeur. Voici ma propre analyse, influencée en partie par la recherche de Stratfor.
 
Voyons donc qui a du schiste et comment cela peut changer la géopolitique. Car l'avenir sera fortement influencé par ce qui se trouve sous terre.
 

 
Les USA, cela est avéré, ont de vastes gisements de gaz de schiste: au Texas, en Louisiane, au Dakota du Nord, en Pennsylvanie, dans l'Ohio, l'État de New York et ailleurs. L'USAmérique, indépendamment de la plupart des choix politiques qu'elle fait, est en passe de devenir un géant énergétique du 21e siècle. En particulier, la côte du Golfe, avec comme centre le Texas et la Louisiane, s'est engagée dans un  véritable boom du gaz de schiste du pétrole. Cette évolution fera de la Caraïbe une zone focale de l'hémisphère occidental sur le plan économique, ce qui sera favorisé par l'élargissement du canal de Panama en 2014. Dans le même temps, la coopération entre le Texas et le Mexique voisin va s'intensifier, comme le Mexique va devenir de plus en plus un marché pour le gaz de schiste, avec ses propres bassins de schiste exploités près de sa frontière nord.
 
Ce sont là, en partie, des nouvelles troublantes pour la Russie. La Russie est actuellement le géant énergétique de l'Europe, exportant du gaz naturel vers l'ouest en grandes quantités, ce qui fournit à Moscou un levier politique sur toute l'Europe centrale et de l'Est en particulier. Toutefois, les réserves de la Russie sont souvent dans certaines parties de la Sibérie qui sont difficiles et coûteuses à exploiter, même si la technologie d'extraction de la Russie, autrefois vieille, a été considérablement modernisée. Et la Russie pour le moment peut faire face à relativement peu de concurrence en Europe. Mais que faire si à l'avenir les USA étaient en mesure d'exporter du gaz de schiste vers l' Europe à un prix compétitif?
 
Les USA ont encore peu de capacités d'exportation de gaz de schiste en Europe. Ils seraient obligés de construire de nouvelles installations de liquéfaction pour le faire, en d'autres termes, il faudrait édifier des usines sur le golfe du Mexique qui liquéfient le gaz afin qu'il puisse être transporté par bateau à travers l'Atlantique, des installations de regazéification le reconvertiraient en gaz en Europe. Cela est faisable avec de l'investissement en capital, de l'expertise et une législation favorable. Les pays qui construiront de telles installations auront plus d'options énergétiques, pour exporter ou pour importer, quel que soit le cas. Alors imaginez un avenir dans lequel les USA exporteraient du gaz de schiste liquéfié vers l'Europe, réduisant la dépendance des pays européens vis-à-vis des sources d'énergie russe. La géopolitique de l'Europe pourrait changer quelque peu. Le gaz naturel pourrait devenir pour la Russie un outil moins politique et plus purement économique (même si un tel changement non-négligeable exigerait d'importantes exportations de gaz de schiste de l'Amérique du Nord vers l'Europe).
 
Moins de dépendance envers la Russie permettrait à la vision d'une Europe centrale et orientale véritablement indépendante et culturellement dynamique de pleinement prospérer - un idéal des intellectuels de la région depuis des siècles, même si les idées, dans ce cas, auraient peu de choses à voir là-dedans.
 
Cela pourrait être particulièrement pertinent pour la Pologne. Car la Pologne peut avoir d'importants gisements de gaz de schiste. Si les gisements polonais de schiste s'avéraient être les plus importants d'Europe (un très gros «si»), la Pologne pourrait devenir un producteur d'énergie à part entière, ce qui ferait de ce plat pays sans défenses naturelles, à l'est et à l'ouest - annihilé par l'Allemagne et l'Union soviétique au 20e siècle – un État-pivot ou une puissance moyenne au 21e siècle. Les USA, à leur tour, quelque peu libérés du pétrole du Moyen-Orient grâce à leurs propres sources d'énergie (y compris les gisements de gaz naturel), pourraient se concentrer sur le renforcement de la Pologne comme une puissance amie, tout en perdant une grande partie de leur fort intérêt pour l'Arabie Saoudite; Certes, les immenses gisements de pétrole et de gaz naturel dans la péninsule arabique, l'Irak et l'Iran maintiendront le Moyen-Orient comme grand exportateur d'énergie pour encore des décennies. Mais la révolution du gaz de schiste va compliquer l'approvisionnement et la répartition des hydrocarbures de la planète, de sorte que le Moyen-Orient pourra perdre une partie de sa primauté.
 
Il s'avère que l'Australie a également d'importantes réserves de gaz naturel, récemment découvertes, ce qui, avec des installations de liquéfaction, pourrait la transformer en un des principaux pays exportateurs d'énergie principale vers l'Asie orientale, en supposant que l'Australie réduise considérablement ses coûts de production (ce qui peut s'avérer très difficile à faire). Parce que l'Australie a déjà commencé à émerger comme l'allié militaire le plus fiable des USA dans l'anglosphère [resic, NdT], l'alliance de ces deux grands producteurs d'énergie de l'avenir pourrait cimenter encore plus l'influence occidentale en Asie. Les USA et l'Australie se partageraient le monde : tant bien que mal, bien sûr. En effet, si l'exploitation du gaz naturel non-conventionnel a quelque chose à y voir, le soi-disant monde post-usaméricain serait tout sauf cela.
 
L'émergence géopolitique du Canada - encore une fois, grâce au gaz naturel et au pétrole - pourrait amplifier cette tendance. Le Canada possède d'immenses gisements de gaz naturel en Alberta, qui pourrait éventuellement être transporté par des futurs gazoducs à venir vers la Colombie-Britannique, où, avec les installations de liquéfaction, il pourrait ensuite être exporté vers l'Asie orientale. Pendant ce temps, l'est du Canada pourrait bénéficier de nouveaux gisements de gaz de schiste qui sous la frontière se prolongent dans le nord des USA. Ainsi, des nouvelles découvertes de sources d'énergie lieraient plus étroitement les deux pays nord-américains, alors même que l'Amérique du Nord et l'Australie seront devenus plus puissants sur la scène mondiale.
 
La Chine a également d'importants gisements de gaz de schiste dans ses provinces intérieures. Parce que Pékin est grevé par relativement peu de règlementations, le régime pourrait acquérir les terres et construire les infrastructures nécessaires à son exploitation. Cela allégerait un peu la crise énergétique de la Chine et aider la stratégie de Pékin pour compenser le déclin de son modèle économique orienté vers le littoral en stimulant le développement des terres intérieures.
 
Les pays qui pourraient éventuellement souffrir à cause d'une révolution du gaz de schiste seraient les pays enclavés, producteurs de pétrole et politiquement instables comme le Tchad, le Soudan et le Sud-Soudan, dont les hydrocarbures pourraient perdre relativement en valeur à mesure que ces autres sources d'énergie seront exploitées. La Chine, en particulier, pourrait à l'avenir se désintéresser des gisements d'énergie dans ces  pays de bas de gamme [reresic, NdT] et à haut risque si le gaz de schiste qu'elle recèle se met à gicler en abondance.
 
De manière générale, l'arrivée du gaz de schiste ne peut qu'accentuer l'importance de la géographie. Quels pays ont du schiste dans leur sous-sol et lesquels n'en ont pas permettra de déterminer les relations de pouvoir. Et comme le gaz de schiste peut être transporté à travers les océans sous forme liquide, les États ayant des côtes auront l'avantage. Le monde deviendra plus petit en raison de la technologie de l'extraction du gaz non conventionnel, mais cela ne fait qu'accroître le caractère précieux de la géographie, plutôt que de le  diminuer.

jeudi 13 décembre 2012

Colombie : Le pétrole de Puerto Gaitán est teinté de sang ouvrier

Dans l'après-midi du 11 Décembre 2012, dans la municipalité de Puerto Gaitán, près des bureaux de la société TERMOTECNICA, des tueurs à gages ont assassiné le travailleur MILTON ENRIQUE RIVAS PARRA, qui travaillait pour la compagnie en tant qu'opérateur et électricien. Milton avait reçu la veille des menaces de mort, venant d’un homme lui affirmant qu’il allait être assassiné, parce  qu’il était un des leaders de l'Assemblée permanente des travailleurs -qui revendiquent leurs droits depuis plusieurs mois- et un membre du syndicat USO.
Milton était un membre de notre syndicat dans le département du Meta, il avait travaillé pour l'entreprise JM au service de Pacific Rubiales. Il s'est distingué par son leadership et son soutien aux luttes des travailleurs dans la région.

Cette situation douloureuse s'inscrit dans le contexte vécu par les travailleurs de la municipalité de Puerto Gaitán, qui subissent l'implantation d'un projet d'exploitation pétrolière dans le cadre de la soi-disant "Locomotive minière et énergétique" du président Santos. Ce projet, mené par l'entreprise Pacific Rubiales, a engendré d'importantes violations des droits syndicaux, des droits du travail, mais aussi, comme nous le voyons aujourd'hui, une violation systématique du droit à la vie, à l'intégrité et à la liberté. Ces situations ont d’ailleurs été dénoncées tant par le syndicat USO que par le sénateur Alexander López et par de nombreuses organisations nationales et internationales, qui ont pu corroborer les faits.

Nous tenons pour responsables le gouvernement national et les compagnies pétrolières qui sont présentes dans la région, de l’homicide de notre compagnon Milton, et nous demandons que la vérité soit faite sur cet infâme assassinat.

Nous demandons au gouvernement national de fournir à l'ensemble des dirigeants et des travailleurs de l'USO toutes les garanties nécessaires pour l'exercice de leurs droits dans le département du Meta.

Nous demandons à la communauté nationale et internationale de condamner l'assassinat d'un travailleur membre de l'USO, et de faire pression sur le gouvernement national.

Nous invitons l'ensemble du pays à lancer une campagne afin que la Colombie reprenne possession des champs de pétrole de Puerto Gaitán, et afin que soit expulsée du territoire colombien la multinationale Pacific Rubiales, qui est coupable de graves violations de droits humains.

Conseil Exécutif national et Commission nationale des droits humains et de la paix de l'USO
Bogotá, DC, le 11 décembre 2012.

Ecrivez aux autorités colombiennes en utilisant ce formulaire

 Lire le reportage  Campo Rubiales : Les damnés du pétrole
 

vendredi 7 décembre 2012

Total illégal au Sahara Occidental

Communiqué de presse
CEDETIM, APSO et son réseau, CORELSO, AFASPA, Union syndicale Solidaires, Sortir du Colonialisme, WSRW, Survie, Caritas Algérie, CNT-F, Association des Sahraouis en France, AARASD, ATTAC, Afriques en lutte, Parti de Gauche, PCF, Les Jeunes Ecologistes

La compagnie française Total a signé avec le royaume marocain un contrat monstre de prospection pétrolière au Sahara Occidental. La nouvelle carte publiée sur les pages Web de l’ONHYM, la compagnie nationale pétrolière marocaine, montre un bloc massif, couvrant une surface de plus de 100,000 km². Le nom du nouveau bloc est Anzarane Offshore.

Le Sahara Occidental est un territoire non-autonome selon l’appellation onusienne, c’est à dire une colonie. Le territoire est partiellement occupé militairement par le Maroc depuis 37 ans. Plus de 160 000 réfugiés survivent depuis cette date dans le désert algérien, alors que leur territoire est riche.

Lorsque Total - alors TotalFinaElf - a signé une licence pour la même superficie en 2001, le Conseil de Sécurité de l’ONU a demandé à son Bureau juridique de produire un avis sur la légalité de l'accord de l'entreprise avec le Maroc. Le bureau juridique a conclu à la violation du droit international si l’exploration ou l’exploitation étaient menées au mépris des souhaits et des intérêts du peuple du territoire.

Les Sahraouis, le peuple autochtone sur le territoire, n’ont toujours pas été consultés sur la question, ni leur représentant officiel, le Front Polisario. Les activités sont donc illégales.

Selon Western Sahara Resource Watch (WSRW), le contrat sur ce bloc massif de Total au large du Sahara Occidental a été signé le 6 décembre 2011. L'accord est très probablement un accord de reconnaissance - le même genre d'accord détenu par la compagnie dans la même région pour la période 2001-2004. Il se dit que l'accord est valable pour une période de 12 mois.

Cela signifie que l'accord expirera dans les tous prochains jours. Total doit, en d'autres termes, choisir de laisser expirer l'accord sans renouvellement (comme cela a été fait en 2004), de prolonger le contrat, ou de le faire évoluer en un contrat d'exploration à part entière.

Les organisations signataires de cet appel demandent à toute personne ou institution en capacité d’agir de mettre immédiatement ce sujet en question avec la direction de Total. Ils doivent demander à la fois une garantie qu'aucune activité d'exploration n’aura plus lieu au Sahara Occidental occupé, et une explication sur la façon dont cela a pu se produire en premier lieu.

Le retour de Total au Sahara Occidental occupé est une triste nouvelle pour le peuple sahraoui. En faisant cela, Total compromet directement les efforts de paix de l'ONU et sabote le droit international. Nous lançons un appel à la compagnie pour qu’elle reconsidère immédiatement son implication sur ce territoire.

Les signataires feront le nécessaire pour obtenir les condamnations que mérite cette complicité dans l’oppression et la souffrance du peuple sahraoui.

Contact :
Amis du Peuple du Sahara Occidental (APSO), apsolument@yahoo.fr
Tel : 01 43 71 62 12



vendredi 13 juillet 2012

L’histoire du détroit d’Ormuz : les choix de l’Iran

par  Soraya Sepahpour-Ulrich ثریا سپاه پور- اولریش. Traduit par  Michèle Mialane, édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala 

On connaît le sage propos de George Santayana: « Ceux qui veulent oublier le passé se condamnent à le répéter ». En ne tirant pas les leçons de l’Histoire, les USA et leurs alliés renouvellent leur comportement des années 50 où ils ont imposé à l’Iran un embargo sur son pétrole. L’alliance emmenée par les USA a oublié l’Histoire.                        
L’Iran, non.
 
Lorsque l’Iran décida, sous la direction du nationaliste Mohammad Mossadegh, de nationaliser la l’industrie pétrolière, la Royal Navy instaura un blocus des exportations  de pétrole afin de le contraindre à y renoncer. Pour se venger des velléités nationalistes de l’Iran et le punir de servir ses propres intérêts, les Britanniques lancèrent un blocus mondial du pétrole iranien.
                 
Dans les années 50, l’Iran ne disposait pas d’une puissance militaire lui permettant de s’opposer à l’embargo, et le blocus maritime avait pour objectif de ruiner son économie pour renverser le régime. Les évènements qui s’ensuivirent étaient, selon  un article du New York Times, « destinés à faire comprendre le prix élevé » que doit payer un pays pétrolier du Tiers Monde « quand il perd la tête sous l’effet d’un nationalisme fanatique ». L’Iran apprit alors que la souveraineté et le nationalisme exigent force et décision au niveau politique et militaire.
 
Sans prendre en compte les conséquences des évènements de l’époque, les alliés occidentaux, emmenés par les USA, ont décrété un nouvel embargo contre l’Iran. L’Iran a répliqué par un projet de loi interdisant aux pays qui lui ont infligé des sanctions l’accès à  ses eaux territoriales, c’est à dire au détroit d’Ormuz. Ce projet n’est pas sans fondement et à la différence de ce qui s’est passé lors de l’embargo précédent, il semble que Téhéran ait les meilleures cartes en mains et puisse ne pas être le seul à payer  le prix élevé de l’embargo.
 
Strait of Don Quixote de la Hormuz, par Kaveh Adel
 
La position juridique de l’Iran
La convention de l’ONU de 1982 sur le droit de la mer (CNUDM)) prévoit que les bateaux sans intention belliqueuse peuvent exercer leur « droit de passage innocent », c’est-à-dire naviguer librement et que les États côtiers n’ont pas le droit de les en empêcher. L’Iran a signé mais pas ratifié ce traité, qui n’est pas donc juridiquement contraignant. Mais même si l’on néglige cet aspect, la CNUDM donne aux  États côtiers le droit d’interdire la navigation dans leurs eaux territoriales si celle-ci constitue une menace pour « la paix, l’ordre ou la sécurité » de ces États, car dans ce cas le passage de ces bateaux ne pourrait être considéré comme « innocent ».
Même si l’Iran se contente de décider de retarder le passage des tankers en exerçant son droit de contrôler tous les pétroliers qui empruntent le détroit d’Ormuz, les inspections et le retard qu’elles entraîneront contribueront à une hausse des prix du pétrole. Cette augmentation, qui profitera à l’Iran et aux autres pays producteurs de pétrole, déstabilisera encore plus l’économie européenne, déjà en crise. 
 


"Surveillance des plages", par 
Manos Symeonakis

L’option militaire 
Bien que les États occidentaux, emmenés par les USA, roulent des mécaniques, en envoyant des bateaux de guerre dans le golfe Arabo-persique, les propres jeux guerriers de Washington - le Challenge du Millénium de 2002, coût : 250 millions de dollars -, prouvent bien l’incapacité des USA à venir à bout de l’Iran. Oubliant les leçons de leur propre histoire, les États-Unis d’Amérique, en envoyant davantage de navires de guerre se rapprochent d’un conflit déclaré. Or, contrairement à la crise des missiles de Cuba,  les forces présentes dans le golfe Arabo-persique risquent, face à cette avancée de la marine de guerre  US, de ne pas se réduire à deux leaders à même d’entrer en communication pour éviter que la situation ne leur échappe.  Et de plus les conséquences de ce conflit potentiel ne se limiteraient pas à la région.
 
Si l’on considère que 17 millions de barils - soit 35% de tout le pétrole transporté par voie maritime - transitent chaque jour par le détroit d’Ormuz, des incidents sur cette voie auraient de très graves conséquences pour l’économie mondiale. 1,1 million de barils par jour seulement prennent le chemin des  USA, alors qu’une part importante de ce pétrole est destinée à l’Europe. On peut se demander pourquoi les États-Unis d’Amérique exigent que leurs alliés agissent à contresens de leurs propres intérêts, le boycott des exportations iraniennes les amenant à payer le pétrole plus cher; en outre ils accroissent le risque de voir l’Iran bloquer des cargaisons pétrolières qui leurs sont destinées.
 
Mais là aussi l’histoire nous fournit une réponse claire. Contrairement à l’opinion communément admise, ce sont les USA et non les pays exportateurs de pétrole qui ont utilisé le pétrole comme une arme. Un exemple en est la pression que Washington a exercée sur les Britanniques dans les années 20, pour l’amener à partager ses concessions pétrolières au Moyen-Orient avec des compagnies américaines. Et après la Deuxième guerre mondiale  les États-Unis d’Amérique ont enfreint le Red Line Agreement de 1928* en excluant les Britanniques et les Français du traité.
 
En 1956 les États-Unis d’Amérique ont bien fait comprendre au Royaume-Uni et à la France que les Européens n’auraient plus de pétrole s’ils ne se retiraient pas d’Égypte au plus vite. Les États-Unis d’Amérique n’avaient rien contre le renversement de Nasser, mais le Président Eisenhower déclara: « S’ils avaient fait vite, nous aurions été d’accord. »
 
Il est possible que les dirigeants européens se sentent engagés envers certains groupes de pression, par exemple les lobbys pro-israéliens, comme c’est le cas aux USA. Ou peut-être croient-ils que l’Iran ne les obligera pas à jouer cartes sur table, que le Majlis (parlement iranien) ne ratifiera pas le projet de loi et que le pétrole continuera à couler sans problème. Mais quoi qu’il en soit, ils commettent là un suicide financier qui aura sans doute pour eux de lourdes conséquences avant même que la détermination l’Iran soit ébranlée.
 
Note de Tlaxcala
*L’accord de la ligne rouge fut un accord signé par les partenaires de la compagnie pétrolière turco-irakienne Turkish Petroleum Company (TPC), le 31 juillet 1928. L’objectif de cet accord était de formaliser la structure de l’entreprise TPC et d’introduire une clause qui interdisait que les partenaires recherchent du pétrole pour leur propre compte, dans les grands territoires de l’ancien Empire ottoman.
Cet accord fut à l’origine de la création d’un monopole du pétrole d’immense influence, trois décennies avant la formation de l’OPEP.
La ligne rouge incluait le territoire de l’ancien Empire ottoman au Moyen-Orient, en incluant la péninsule arabe et la Turquie. Le Koweït, était exclu de cette zone, l’objectif étant d’en faire une zone anglaise réservée (wikipedia).
 

jeudi 24 février 2011

Libye-Europe : La révolution coupe les robinets

Gaz
Le robinet libyen vers l'Italie et l'Europe est coupé, Rome rassure
De Mathieu GORSE (AFP), 22/2/2011, MILAN — Le seul gazoduc reliant la Libye à l'Italie et à
Hassan Bleibel, Liban
l'Europe a été coupé en raison des violences, a annoncé mardi ENI, mais le géant pétrolier et gazier italien et le gouvernement assurent que cette interruption ne met pas en danger la sécurité d'approvisionnement du pays.
"A la suite de la suspension temporaire de certaines activités de production de gaz naturel en Libye, la fourniture de gaz à travers le gazoduc Greenstream est suspendue", a indiqué ENI, précisant que le gaz libyen représentait environ 10% des besoins de gaz de l'Italie.
Long de 520 kilomètres et d'une capacité de 8 milliards de mètres cube par an, Greenstream est le seul gazoduc reliant la Libye à l'Italie et à l'Europe.
Partant de Mellitah en Libye, il arrive à Gela en Sicile (sud de l'Italie). Le gaz transitant par Greenstream provient de deux gisements (Bahr Essalam et Wafa) opérés par ENI et la compagnie nationale libyenne NOC.
En raison des violences, ENI a suspendu certaines activités en Libye, dont Greenstream, mais le groupe n'a pas précisé quelle proportion de sa production était concernée au total.
ENI est le premier producteur étranger dans ce pays, dont l'Italie est l'ancienne puissance coloniale, avec une production de 244.000 barils par jour nets et d'environ 640.000 barils si l'on inclut la part revenant à la compagnie nationale libyenne NOC dans le cadre des accords de partage.
Le groupe italien vend aussi une partie du gaz libyen passant par Greenstream à des tiers comme l'italien Edison ou le français GDF Suez, mais il est difficile de savoir quelle proportion part vers le reste de l'Europe.
La Libye exporte également aussi du gaz naturel liquéfié par voie maritime vers l'Espagne, selon l'Agence Internationale de l'Énergie, mais les quantités sont infimes (1,5 million de mètres cube par jour) par rapport à ce qui passe via Greenstream.
Après l'annonce de cette interruption, ENI a cherché à rassurer en indiquant qu'il était "en mesure de faire face à la demande de gaz de ses clients".
Le gaz provenant de Russie ou d'Algérie permettra de faire face à la demande "pendant de nombreux mois", a assuré Gianni Di Giovanni, porte-parole d'ENI, sans être toutefois en mesure d'indiquer quand les livraisons pourraient reprendre.
Le gouvernement de Silvio Berlusconi, qui se réunissait mardi soir pour évoquer tous les aspects de la crise libyenne dont les problèmes énergétiques, a lui aussi assuré que la situation était sous contrôle.
L'interruption du gazoduc n'entraîne "aucun problème au niveau de la sécurité des approvisionnements (...) dans notre pays", a indiqué le ministère du Développement économique.
Marian Avramescu, Roumanie
La Libye est le troisième fournisseur de gaz de l'Italie derrière l'Algérie et la Russie.
Dans tous les cas, le gouvernement italien est prêt "en cas de nécessité" à puiser dans les réserves de gaz, a ajouté le ministère.
Les évènements en Libye, l'un des principaux producteurs d'or noir en Afrique, font peser une menace directe sur l'approvisionnement en pétrole et gaz, ce qui fait flamber les cours du brut.
Outre ENI, l'espagnol Repsol a annoncé avoir suspendu son activité en Libye, ce qui pourrait signifier, selon une source industrielle, le blocage de la production d'environ 300.000 barils par jour. Soit près de 20% de la production libyenne, évaluée entre 1,5 et 1,8 million de barils par jour.
Des problèmes au niveau de l'approvisionnement en pétrole seraient beaucoup plus embêtants pour l'Italie, dont la Libye est le premier fournisseur de brut avec une part de 23,3% en 2010, selon l'Union pétrolière italienne.
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Pétrole
La Libye, membre de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, est le quatrième producteur de pétrole en Afrique, avec près de 1,8 million de barils par jour et possède des réserves évaluées à 42 milliards de barils. Les courtiers achètent massivement du Brent de la mer du Nord, car toute perturbation des approvisionnements au Moyen-Orient ou en Afrique du Nord affecterait en premier lieu le marché européen.
Le pétrole libyen représente plus de 20 % des importations d’or noir de l’Irlande, de l’Italie et de l’Autriche et des parts significatives des approvisionnements de la Suisse, la Grèce ou l’Espagne, selon l’Agence internationale de l’Énergie. La Libye produit 1,69 million de barils par jour (mbj) de pétrole brut, et en exporte 1,49 mbj, en immense majorité (85 %) vers l’Europe. Voici les pays qui dépendent le plus du pétrole libyen : Irlande 23,3 % Italie 22,0 % Autriche 21,2 % Suisse 18,7 % France 15,7 % Grèce 14,6 % Espagne 12,1 % Portugal 11,1 % Royaume-Uni 8,5 % Allemagne 7,7 % Chine 3 % Australie 2,3 % Pays-Bas 2,3 % États-Unis 0,5 %.