lundi 24 janvier 2011

Réponse au Général Rachid Ammar : Sauvons la révolution – Soutenons la Marche pour la Liberté !

Par Mondher Sfar, 24/1/2011
Le soi-disant risque de vide est le fait du régime qui s'obstine à s'opposer à la volonté du peuple d'instaurer la paix et la sérénité entre tous les Tunisiens par la formation d'un gouvernement composé d'hommes et de femmes de confiance aux postes-clés.
On ne pourra pas dire que la Révolution a triomphé tant que l'appareil sécuritaire même affaibli sera assez puissant pour maintenir au pouvoir les représentants de l'ancien régime. Ce serait une grosse erreur de notre part de croire que ce gouvernement d'unité nationale serait au service d'une quelconque transition ou même de la préparation de futures élections. Le vrai objectif de ce gouvernement de l'ancien régime est de gagner du temps non pas pour reconquérir le pouvoir - parce qu'il est toujours au pouvoir - mais pour le renforcer et lui redonner sa force d'antan.
En l'état actuel des rapports de forces, il ne s'est produit qu'un remaniement ministériel restreint touchant des portefeuilles secondaires octroyés à certaines figures de l'opposition pour faire croire à une illusoire transition vers un nouveau régime. Nous sommes exactement en train de revivre le scénario du 7 novembre où le dictateur Ben Ali a fait entrer quelques personnages de l'opposition pour donner crédit à ses promesses de démocratisation, avant de se retourner contre eux.
La leçon à tirer de cette erreur est cette évidence que la dictature ne peut être au service de la démocratie et que ses promesses n'engagent que ceux qui y croient.
Aujourd'hui le chef des armées le général Rachid Ammar a dit au peuple qu'il craint le vide. Nous lui répondons que le peuple est le premier à se soucier de l'ordre public. Les derniers évènements l'ont clairement prouvé. C'est plutôt le gouvernement actuel qui est la source de l'instabilité. Tant que le gouvernement n’est pas représentatif du peuple et méprise ses sacrifices pour la liberté, la dignité et la fraternité entre nous tous, tant qu'il se rend responsable de l'instabilité, du vide et des troubles sur lesquels il compte pour reconquérir son pouvoir absolu sur le peuple.
C'est le gouvernement de l'ancien régime qui par son obstination veut créer le chaos qu'il prétend éviter, après avoir organisé les actes de tueries gratuites et de pillages.
Si ce gouvernement était sincère dans ses intentions, il n'aurait pas hésité à se démettre et à favoriser la constitution d'un gouvernement de salut national réunissant des hommes de confiance du peuple pour apaiser les mouvements populaires et entamer le processus d'édification des institutions garantissant la liberté, la dignité et la fraternité entre les Tunisiens qui ne cherchent qu'à vivre dignement et en paix.
Pour éviter le chaos que le régime a semé depuis les premiers jours de la Révolution au moyen de ses escadrons de la mort, et de ses actes de pillage et de vandalisme, nous devons nous en tenir à notre détermination calme et ferme à sauver notre révolution, à préserver la paix sociale et l'ordre public en nous attachant plus que jamais au principe fondamental de la nomination de vrais représentants de notre peuple aux postes clés d'un gouvernement de salut national.
Il nous faut faire confiance à notre peuple qui a montré une maturité qui a ébahi le monde entier. Pourquoi abandonner ce peuple au profit de l'ancien régime source de nos malheurs à nous tous, par crainte infondée, et qui nous ferait sombrer dans les griffes d'un pouvoir qui promet de se venger de notre audace de l'avoir démasqué aux yeux du monde entier?
Ne nous trompons pas sur nos amis et sur nos ennemis: le peuple défendant les acquis de la révolution est le seul garant de la paix, de l'apaisement des rancœurs et des haines cultivées par la dictature et sa mafia. Il l'a prouvé et il nous sera un guide de sagesse et de retenue.
Seule la réussite de notre révolution garantira la paix dans les esprits et dans les cœurs entre tous les Tunisiens, quel que soit leur passé, dans le respect d'une justice clémente, dans le retour des biens spoliés à leurs propriétaires, et les réparations morales et matérielles nécessaires et garantes de la vraie paix à laquelle nous aspirons tous.
La révolution est le seul salut pour le peuple tunisien et nous devons nous unir tous ensemble pour la sauver en demandant un gouvernement incarnant authentiquement les idéaux de notre liberté et de notre fraternité.
Il ne nous reste qu'une alternative : ou la liberté ou le retour en force de la dictature et de l'oppression, avec son cortège de malheurs et de souffrances pour encore des générations.
Restons unis avec le peuple et fermes dans l'exigence d'un gouvernement authentiquement représentatif de notre volonté de vivre enfin dans la paix et dans la dignité. En s’unissant à nous autour de ces principes, l'armée comprendra où se trouve le salut de la patrie et n'aura plus à craindre pour l'avenir immédiat et futur de notre cher pays.

Ben Ali et la liste des 65 flatteurs

Par Catherine Gouëset, L'Express, 20/01/2011 

Petite histoire de l'appel, en août 2010, de personnalités en faveur d'un sixième mandat du président tunisien.

Au mois d'août 2010, le quotidien arabophone Echourouq publie un appel de 65 personnalités tunisiennes (médecins, avocats, personnalités de la culture, etc.) de divers horizons, au président Ben Ali, l'exhortant à se représenter pour un nouveau mandat présidentiel (le sixième) de 2014 à 2019. Quelque temps plus tard, le nombre des signataires passe à 100 puis à 1000. Cette prose atteint un rare niveau de flagornerie. 
Pour leur défense, les signataires (ou leurs proches) expliquent qu'ils n'ont "jamais lu le texte pour lequel ils auraient soit disant pétitionné. Quand ils l'ont été, ils ont été contactés par la présidence avec pour seule question: - On veut que M. le Président se représente en 2014, êtes-vous avec ou contre le président?", rapporte un internaute de LEXPRESS.fr. Si cette réserve vaut pour les listes de 100 et de 1000 qui ont suivi la première mouture, nombre d'observateurs mettent en doute le fait que les 65 premiers signataires aient totalement ignoré leur présence sur cette liste. 
Extraits:
"La Tunisie a choisi, sous votre conduite, la voie de la réforme et de la modernisation et le défi aujourd'hui est de poursuivre sur cette voie, après que vous ayez enrichi, d'un capital sans équivalent, notre expérience nationale en matière de changement social et de construction civilisationnelle, un capital qui vous a valu la confiance de votre peuple, et dont témoignent la prospérité de notre peuple et son bien-être, ainsi que le progrès du pays et son développement qui lui a valu d'occuper les meilleurs positions dans son environnement régional et international".  
Le texte et la liste sont consultables sur le portail tunisien Kapitalis: "Les signataires, dont de nombreux anciens ministres, médecins, universitaires, hommes d'affaires et artistes, concluent leur appel en disant: 'Toutes les mutations importantes autour de nous et celles à venir soulignent la nécessité pour la Tunisie d'un commandement de la valeur de celui du président Zine El Abidine Ben Ali, avec tout son poids et toute sa sagesse'.  
De rares réactions
Au moment de la parution de la pétition, Yahyaoui Mokhtar s'étranglait sur le site d'opposition TunisiaWatch: "En lisant le texte de l'appel, on dirait que le président Ben Ali est réticent à 'poursuivre la direction de la Tunisie'. Or, ce n'est pas le cas, tout le monde sait à l'intérieur comme à l'étranger que le président Ben Ali ne lâchera jamais le pouvoir de son propre gré."  
"J'aimerais sincèrement croire que ces personnes eussent été manipulées, voire forcées à signer cette ignoble missive, mais mon petit doigt me dit (excusez la petitesse de ma source) que cette "élite" qui a toujours brillé par son silence durant 22 ans de dictature, a simplement confondu son besoin à ELLE de Ben Ali avec celui de l'ensemble de la Tunisie", se moque un auteur sur le blog collectif Nawaat.  
Ben Ali et la liste des 65 flatteurs
  
Rebondissements
Si l'affaire a fait peu de bruit à l'époque, censure oblige, elle rebondit aujourd'hui sur la toile, alors que plusieurs des signataires ont été pris en flagrant délit de retournement de veste.  
Ainsi, le cinéaste et producteur tunisien Tarek Ben Ammar, qui explique sur Europe 1 que le peuple tunisien a courageusement tourné cette page et combien cette "révolution" est salutaire. Notre confrère Renaud Revel a rappellé sur son blog qu'il est signataire de la fameuse liste.  
Une autre personnalité célèbre du "renouveau tunisien" fait partie de cette liste, il s'agit de la ministre de la Culture Moufida Tlatli, comme nous l'indiquions le 18 janvier.  
Par ailleurs, cette fameuse liste semble mettre dans l'embarras ceux qui l'avaient mise en ligne. Ainsi, le blogueur Sami Ben Abdallah révélait, ce 19 janvier au matin que le site Leaders dirigé par l'homme d'affaires Taoufik Habaieb venait de retirer la liste de son site, et rappellait que ce dernier "avait exprimé son souhait publiquement de rejoindre" les pétitionnaires. La liste était à nouveau accessible sur Leaders quelques heures plus tard.
 
 NDLR Basta! La journaliste de L'Express semble ignorer que ce sont en tout plus de 8 000 Tunisiens qui ont signé l'appel infâme suppliant  Ben Ali à se représenter en 2014...

Propositions pour faire avancer la Révolution tunisienne : lettre ouverte à l'opposition et à la société civile

Lettre adressée à Radhia Nasraoui, Sihem Ben Sedrine, Souheir Belhassen, Mokhtar Trifi, Ahmed Mestiri, Hamma Hammami, Rached Ghannouchi, Moncef Marzouki, Ali Laaridh,  Khemaïs Chamari, Kamel Jendoubi, Raouf Ayadi, Hichem Djaït, Mohamed Talbi, Moncef Cheikhrouhou et à tous les autres. 
par Aziz Krichen, Montpellier, 17/1/2011
L'auteur est sociologue. il a été militant de l'extrême-gauche tunisienne dans les années 1960 et 1970.

Chers compatriotes et chers amis,
Je m'adresse à vous de cette façon inhabituelle parce qu'il y a urgence, que je ne peux pas vous joindre à partir de la presse de notre pays et que je n'ai pas envie de le faire par le canal de la presse étrangère.
Nous avons vécu le premier acte de la Révolution. Le soulèvement populaire a chassé le tyran - un tyran qui était un prédateur vorace, mais aussi un vulgaire entremetteur, au service des intérêts de l'étranger. Nous sommes entrés aujourd'hui dans un deuxième moment, où le régime qu'il laisse, ébranlé mais toujours debout, tente de reprendre la main. Comment ? En gagnant du temps et en donnant le change. C'est là tout le sens du "gouvernement d'unité nationale" qui vient d'être installé - avec la participation, comme toujours en pareil cas, de figures issues de l'ancienne opposition tolérée, des personnages intéressés ou inconscients, que le régime suppose capables d'apporter un vernis démocratique à un processus politique en trompe-l'œil, dont on prétendra qu'il va tout changer, en s'arrangeant en coulisses pour que rien ne change en vérité.
Il faut sortir de ce piège grossier pour ne pas laisser notre peuple se faire dérober les premiers résultats de son combat : la chute de Ben Ali et sa fuite misérable. Je suis d'avance convaincu que nous saurons déjouer la manœuvre. La menace est cependant sérieuse et il ne faut pas la négliger. La formule du "gouvernement d'union nationale" peut désorienter les moins avertis. On devine d'ores et déjà qu'elle sera présentée comme une solution de transition raisonnable, mêlant l'ancien et le nouveau, favorisant un rétablissement rapide de l'ordre public, assurant une évolution paisible vers le pluralisme, sans heurts et sans secousses supplémentaires, dans la réconciliation des cœurs et des esprits, etc., etc.
Cet argumentaire démagogique va être répété en boucle, inlassablement, non seulement par les médias tunisiens mais également à l'extérieur. Pour les forces démocratiques et pour le mouvement populaire tout entier, l'erreur à ne pas commettre serait de riposter en ordre dispersé et de laisser croire que l'on refuse par principe toute continuité institutionnelle ou toute forme de compromis. Nous donnerions l'impression d'être divisés en chapelles concurrentes, de ne pas avoir d'alternative crédible au scénario proposé, de nous réfugier derrière une sorte de maximalisme pour cacher notre immaturité politique - voire, à la limite, pour les dirigeants des partis non reconnus, d'être animés par leurs seules jalousies personnelles et le dépit de ne pas avoir déjà obtenu un portefeuille ministériel...
Pour ne pas laisser la manipulation prendre corps, il est indispensable que l'opposition et le peuple parlent d'une même voix et s'engagent dans la même direction. Cela exige avant toute chose que nous organisions dans les plus brefs délais une sorte de comité de liaison, une coordination générale des forces démocratiques et patriotiques, bref que l'on réanime l'initiative du 18 Octobre en la transformant en un large front populaire, en ouvrant ce front à toutes les composantes de la société civile, en particulier aux avocats, aux médecins, aux universitaires, aux militants  de l'UGET ainsi qu'aux syndicalistes de l'UGTT, l'UGTT de Farhat Hached, dont les cadres ont fourni (et continueront de fournir) l'avant-garde organisationnelle et morale de la révolution en cours. Le but n'est pas ici de demander au mouvement social de se mettre à la remorque de l'opposition politique. Il est au contraire de fondre l'opposition politique dans l'opposition populaire et de faire en sorte que ses revendications apparaissent pour ce qu'elles sont réellement : les revendications du peuple tout entier. En d'autres termes, il ne s'agit pas d'opposer une vraie opposition (la nôtre) à une fausse opposition (celle qui a rejoint le gouvernement), mais de continuer à se situer dans l'opposition des masses à la dictature - une dictature dont la composition du nouveau gouvernement montre bien qu'elle n'a rien cédé encore et qu'elle ne cherche qu'à gagner du temps. Seule une telle opposition unifiée et massive peut apporter une issue politique à l'impasse actuelle, qui ne vole pas au peuple sa victoire.
Cette démarche accomplie - la constitution d'un comité de liaison peut se faire en quelques heures, étant donné le niveau de convergence réel qui est le nôtre -, il faudra exiger solennellement du président intérimaire Fouad Mebazaa, au nom du peuple et en s'appuyant sur des manifestations massives à Tunis et dans les autres villes, qu'il déclare le gouvernement Ghannouchi non représentatif du pays réel et non adapté aux tâches de l'étape. Il faudra exiger de lui qu'il constitue un nouveau gouvernement provisoire, dirigé par une personnalité indépendante et respectée que nous proposerions nous-mêmes, un gouvernement composé de techniciens et de représentants de la société civile, couvrant tout le spectre des tendances existantes (libéraux, démocrates, socialistes, communistes, nationalistes arabes, islamistes...), sans en exclure une seule, sous n'importe quel motif. Il faudra également exiger de lui qu'il proclame la dissolution de l'actuelle assemblée nationale ainsi que la dissolution du RCD et la confiscation de ses avoirs et de ses archives. (L'objectif n'est pas de déclencher une chasse aux sorcières, mais de mettre hors d'état de nuire les principaux soutiens de la dictature, en les privant de la logistique de l'appareil et de ses ressources financières.)
Les tâches de ce gouvernement provisoire, en dehors de l'expédition des affaires courantes et de la refonte d'un certain nombre de textes de lois (code de la presse, code électoral, etc.), est d'organiser des élections générales anticipées, pour la mise en place d'une nouvelle assemblée nationale dotée de pouvoirs constituants, dans un délai de six mois. Le président élu de l'assemblée remplacera à ce moment M. Mebazaa dans la fonction de chef de l'État par intérim. Après la confection et l'adoption d'une nouvelle constitution, il faudra passer à l'organisation des différentes élections locales et de l'élection présidentielle, dans un nouveau délai de six mois.
Ce dernier point - le report de l'élection présidentielle à la fin du processus - est selon moi essentiel. En Tunisie, comme ailleurs dans la nation arabe, les systèmes de dictature et de dépendance prennent la forme du pouvoir personnel. Le président se voit (et il est souvent vu) comme un homme au-dessus des autres et au-dessus des lois. La démocratie, ainsi que dignité nationale, exigent que l'on rompe définitivement avec cet odieux folklore, et que les fonctions présidentielles soient ramenées à des proportions plus modestes, de représentation et d'arbitrage. C'est la première raison pour laquelle il me semble nécessaire que la première échéance électorale décisive porte sur les législatives - et non sur les présidentielles - et aboutisse à la constitution d'un parlement conscient de son rôle et assuré de sa légitimité comme dépositaire de la souveraineté populaire.
La deuxième raison du report proposé ici est plus essentielle encore. Pour mener à son terme le processus de rupture démocratique, le peuple doit rester uni. Cette unité est la condition sine qua non du succès, surtout que les événements tunisiens se développent dans un environnement régional et international dans lequel, il ne faut jamais l'oublier, nous n'avons pas que des amis. Même pour la campagne des législatives, le front populaire devra rester uni. Or l'on ne voit pas comment une telle unité pourrait être préservée si les composantes du front intérieur se transformaient en autant d'écuries présidentielles, préoccupées avant tout par l'arrivée au pouvoir "suprême" de leur poulain. Ces rivalités dérisoires seraient suicidaires. Elles nous replongeraient dans la culture de l'homme providentielle, casseraient la dynamique unitaire et ne bénéficieraient, en fin de compte, qu'aux malveillants de l'intérieur et de l'extérieur qui guettent le moindre faux pas pour se jeter sur nous et nous ramener là d'où nous essayons de sortir.
En résumé, l'analyse exposée ici s'articule autour du calendrier suivant :
1 - Unité de l'opposition et des forces vives de la société civile ;
2 - Mobilisation de la population ;
3 - Rejet du gouvernement d'unité, où l'appareil du RCD continue de détenir tous les leviers du pouvoir effectif ;
4 - Constitution d'un vrai gouvernement provisoire de rupture démocratique, le seul lien accepté avec le passé étant le président intérimaire ;
5 - Toilettage des dispositifs réglementaires et légaux interdisant jusqu'ici l'expression des droits fondamentaux ;
6 - Organisation d'élections législatives anticipées dans six mois ;
7 - Remplacement de M. Mebazaa par le nouveau président de la Chambre, également à titre provisoire ;
8 - Élaboration et promulgation d'une nouvelle constitution républicaine ;
9 - Élection présidentielle dans un an, dans le cadre des dispositifs de la nouvelle Loi fondamentale.
Mes chers compatriotes,
Je vous adresse ces propositions pour les soumettre à la discussion publique. Je sais d'avance qu'elles doivent correspondre globalement avec vos propres analyses et avec le sentiment populaire. Mon souci en vous interpellant comme je le fais est d'insister sur une seule idée : dans la période de grands bouleversements qui commence, il est vital que nous soyons tous sur la même ligne de conduite. Le sacrifice de nos martyrs a ouvert le chemin de la liberté : la cohésion la plus étroite de nos rangs est la condition de la victoire finale.
         * * * 

«On ne passe pas par glissements imperceptibles de la dictature à la démocratie, mais par une rupture»

Interview d'Aziz Krichen publiée par El Watan (Algérie), 23.01.11

EW - Le Tunisie vit en ce moment la deuxième étape de sa révolution. Le bras de fer entre la rue et le gouvernement de transition continue. Ben Ali est chassé, cela signifie que son régime est parti aussi, ou est-il est encore en place ?
AK - Le régime a été ébranlé par la fuite de son chef, un général mafieux au service des intérêts de son clan et de l’étranger. Mais le régime en tant que tel est toujours en place, pour l’essentiel.

EW - Beaucoup d’«experts» et d’observateurs estiment que la transition démocratique devrait se faire nécessairement avec des institutions et les hommes de l’ancien régime. Qu’en pensez-vous ?
AK -La notion de transition démocratique n’a pas de sens. On ne passe pas par glissements imperceptibles de la dictature à la démocratie, mais par une rupture, un moment de transformation véritable qui permet de rompre avec le passé et qui ouvre la voie vers l’avenir. La rupture démocratique ne signifie pas que l’on sacrifie en bloc les hommes de l’ancien régime ; elle signifie seulement que l’on ne leur confie pas la responsabilité de construire le nouveau. Ceux qui veulent participer à la reconstruction du pays et de ses institutions sont les bienvenus, mais ils ne peuvent pas prétendre diriger cette reconstruction. Ils ne sont plus légitimes ni même crédibles.

EW -L’opposition radicale est face au défi de la transition démocratique, or elle apparaît désunie et ne parle pas d’une seule voix…
Après un demi-siècle de dictature (1960-2010) il est parfaitement normal que chacun s’efforce de faire entendre sa propre voix. Mais l’opposition tunisienne n’est pas aussi divisée qu’on le prétend. Dans ses composantes essentielles – les forces démocratiques de gauche, nationalistes arabes et islamistes – elle apparaît même passablement homogène dans sa façon de se situer par rapport à la situation actuelle.

EW - Quelles sont réellement les forces politiques et sociales tunisiennes qui s’opposent au régime actuel ?
AK - La particularité du mouvement tunisien, c’est qu’il soit parvenu à englober l’ensemble du corps social contre la dictature : les jeunes et les moins jeunes, les femmes et les hommes, les milieux populaires et les classes moyennes, les régions urbaines et les régions rurales, les courants laïques et les courants islamistes, etc. C’est d’ailleurs ce caractère de levée en masse d’un peuple tout entier qui fait que le mouvement tunisien est une véritable révolution.

EW - Comment voyez-vous le processus de rupture avec l’ancien régime ?
AK -Cela passe d’abord par la dissolution du pseudo-gouvernement d’union nationale et la mise en place, à l’appel du président intérimaire Fouad Mebazaa, d’un véritable gouvernement de salut public, dirigé par un Premier ministre indépendant et ouvert à toutes les sensibilités politiques du pays, sans exclusive aucune. La tâche centrale de ce gouvernement provisoire est d’organiser des élections pour une Assemblée nationale constituante.
Je refuse pour ma part – j’exprime ici une opinion majoritaire dans le pays – que le processus de transition soit focalisé sur la question de l’élection présidentielle. Si tous les sacrifices consentis ne devaient aboutir qu’à l’élection d’un remplaçant pour Ben Ali, qui gouvernerait en s’appuyant sur la Constitution actuelle, on serait bien avancés ! On ne veut pas échanger une dictature hard par une dictature soft. On veut une vraie démocratie. Pour éviter toute forme de retour aux dérives du pouvoir personnel – en Tunisie, on a suffisamment donné avec Bourguiba et Ben Ali – on se bat donc pour une Constitution et pour une République parlementaire où le chef de l’État n’aurait que des fonctions de représentation et d’arbitrage.
Ces différents points concernent les conditions tunisiennes internes de la rupture, si je puis dire. Mais pour rompre radicalement avec l’ancienne situation de dictature et de dépendance, c’est une autre affaire. Et je dirais qu’elle concerne l’ensemble des peuples du Maghreb, sinon l’ensemble du monde arabe. En effet, je ne crois aucun de nos pays capable, seul, de construire une démocratie durable. Parce qu’aucun n’est capable, seul, de construire une économie viable. Aucun de nos pays ne dispose, seul, du minimum de «masse critique» nécessaire pour assurer son indépendance, son développement et ses libertés.
Pour dire les choses autrement, notre avenir à nous, Tunisiens, est organiquement lié au vôtre, nos frères d’Algérie et du Maroc. Nous nous sommes engagés dans le combat. Nous y allons avec la volonté de vaincre. Mais chacun de nous sait, au fond de son cœur, que le combat ne pourrait pas être mené à son terme si vous ne nous rejoignez pas, avant qu’il ne soit trop tard.

EW - L’on s’interroge sur le poids de l’armée dans cette phase. Quel est justement le rôle de cette institution ?
AK -La dictature de Ben Ali ne reposait pas sur l’armée, mais sur l’appareil policier civil. Ben Ali, militaire d’origine (il était officier de renseignement) se méfiait de tout le monde et spécialement de l’armée. Celle-ci a donc été largement marginalisée sous son règne (on compte aujourd’hui moins de 40 000 soldats en Tunisie pour plus de 150 000 policiers). Lorsque le mouvement populaire s’est mis en branle, en décembre, et que la répression s’est abattue sur les manifestants, le commandement militaire a refusé de faire comme la police et tirer sur la foule. Le chef d’état-major a été limogé, mais la troupe a continué de refuser de tirer sur les manifestants. A partir de là, le sort de Ben Ali était scellé et il s’est produit une sorte de réconciliation, des retrouvailles entre le peuple et son armée nationale. C’est l’un des aspects les plus magnifiques de la révolution en cours.
Propos recueillis par Hacen Ouali                                   

dimanche 23 janvier 2011

6 nouvelles immolations par le feu, du Maroc à la Palestine

Bilan du vendredi 21 et samedi 22 janvier 2011
Arabie saoudite
Un homme de 65 ans s'est immolé dans sa maison, dans un village de la région de Jazzan, au Sud du royaume, à la frontière avec le Yémen. Il est mort à l'hôpital. Émigré yéménite en Saoudie, il ne parvenait pas  obtenir la nationalité saoudienne. Le Grand Mufti d'Arabie saoudite, Cheikh Abdellatif Ben Abdallah Al Cheikh a déclaré :"Attention ! Il est interdit à un Musulman de se donner la mort, même si ses conditions de vie sont dures. S'immoler par le feu est un crime grave, un péché capital. Il vaut mieux faire preuve de patience, faire travailler sa raison, se rendre utile et faire preuve de courage." Le Mufti a critiqué "ceux qui font du tapage autour de ces pratiques" d'auto-immolation. Les gens qui s'immolent ont "une foi et un esprit défaillants". L'imam Cheikh Saleh Ben Mohamed Aal, de la mosquée Al Haram, a demandé aux Musulmans malheureux de se tourner vers Dieu et d'accepter leur destin, au lieu de se précipiter dans ce crime contre la religion que constitue le suicide. "L'être humain est un don divin, il ne s'est pas créé lui-même et ne peut donc pas disposer de sa vie."
Maroc
3 cas, à Smara,  à Beni Mellal et à Casablanca. Un Sahraoui revenu de Tindouf à Smara, a tenté de s'immoler dans cette ville, mais la police est intervenue avant qu'il prenne feu. À Beni Mellal, un homme de 41 ans, auquel les autorités avaient promis l'autorisation d'ouvrir un garage, sans remplir leur promesse. Vendredi, à Casablanca, troisième tentative, à cause d'un conflit d'héritage non réglé (pour régler ce genre de conflits, il faut avoir les moyens de graisser la patte des magistrats)
Soudan
Amin Moussa El Amin,  25 ans, ouvrier du bâtiment originaire du Darfour, s'est immolé sur le marché d'Omdurman. On ne connaît pas ses motivations. En soins intensifs à l'hôpital d'Omdurman. La police a prétendu qu'il était ivre, ce qu'ont démenti les médecins. Ces derniers jours, des accrochages ont eu lieu entre la police et des étudiants qui manifestaient pour demander la libération de Hassan El Tourabi, arrêté en début de semaine pour avoir dit que les Soudanais devaient suivre l'exemple des Tunisiens.
Palestine
C'est le premier cas connu en Palestine. Un habitant de Naplouse, 42 ans, s'est immolé devant les bureau d'un juge de paix, pour protester contre le fait qu'il n'avait plus un sou. Les policiers se sont portés à son secours et l'ont emmené chez le mouhafedh (préfet/gouverneur).

Arrivée à Tunis de la "caravane de la libération"

Un millier de manifestants venus de la province et réclamant la démission du gouvernement tunisien de transition sont arrivés dimanche matin dans le centre de Tunis. "Le peuple vient faire tomber le gouvernement", scandaient les manifestants, parmi lesquels de nombreux jeunes, partis samedi du centre du pays et qui ont rejoint la capitale en alternant marche et trajets en véhicules, au sein d'un convoi hétéroclite baptisé "caravane de la libération". "Nous sommes venus de Menzel Bouzaiane, de Sidi Bouzib, de Regueb pour faire tomber les derniers restes de la dictature", a expliqué un vieil homme drapé dans un drapeau tunisien, Mohammed Layani, énumérant les principaux foyers de contestation du centre-ouest frondeur et déshérité, en première ligne lors de la "révolution du jasmin" qui a provoqué le 14 janvier la chute du président déchu Zine El Abidine Ben Ali.


Un manifestant brandit le drapeau tunisien, samedi 22 janvier, à Tunis.AFP/MARTIN BUREAU

Arrivés dans le centre de Tunis vers 7h30, les manifestants ont remonté l'avenue Habib Bourguiba, artère centrale et symbolique de la ville où se déroulent des manifestations quotidiennes, avant de s'installer pour un sit-in devant le ministère de l'Intérieur, où ils ont déployé un vaste portrait de Mohammed Bouazizi. Ce jeune vendeur de fruits s'était immolé par le feu le 17 décembre à Sidi Bouzid, déclenchant les premiers mouvements de révolte qui allaient aboutir près d'un mois plus tard à la chute du régime. La rue tunisienne proteste quotidiennement contre la mainmise de caciques de l'ancien régime sur le gouvernement de transition formé lundi.

Un manifestant brandit une casquette de policier dans les rues de Tunis, le 22 janvier 2011.AFP/MARTIN BUREAU

La "Caravane de la libération" est partie de province vers Tunis avec l'objectif affiché de renverser l'équipe en place. Partis de Menzel Bouzaiane, à 280 km au sud de la capitale, où sont tombées sous les balles de la police les premières victimes de la révolte populaire qui a entraîné la chute du régime Ben Ali, les marcheurs arrivaient en soirée à Regueb [260 km au sud de Tunis], où la population devait les héberger. "Notre but est de faire tomber le gouvernement, notamment les ministres issus du RCD", le Rassemblement constitutionnel démocratique, ancien parti au pouvoir de Ben Ali, a expliqué Rabia Slimane, une institutrice et syndicaliste de 40 ans.

Ils étaient environ 300 au départ samedi matin de Menzel Bouzaiane, à 280 km au sud de la capitale, et en chemin, ils ont été rejoints par d'autres manifestants. Avant d'arriver en centre-ville, les manifestants étaient suivis d'un convoi hétéroclite de camions, voitures, motos, camionnettes. Cette manifestation, selon des témoignages, a été organisée de manière spontanée par des jeunes de la région. Des syndicalistes et des militants des droits de l'homme ont décidé de se joindre à leur mouvement..

Depuis le 14 janvier et la chute du président Zine El Abidine Ben Ali, la rue tunisienne proteste quotidiennement contre la mainmise de caciques de l'ancien régime sur le gouvernement de transition formé lundi.AFP/MARTIN BUREAU

L'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) a annoncé que les instituteurs allaient rejoindre la contestation par une grève illimitée jusqu'à "la dissolution du gouvernement", alors que la rentrée des classes dans les écoles primaires, fermées comme tous les établissements scolaires depuis le 10 janvier, doit avoir lieu lundi.

Pour sa part, le leader du mouvement islamiste interdit Ennahdha, en exil à Londres a dit espérer retourner "très bientôt" en Tunisie, dans un entretien à l'hebdomadaire allemand Der Spiegel à paraître lundi. "Nous ne voulons pas d'un régime à parti unique, quel qu'il soit, ni instaurer la charia [loi islamique]. Ce dont la Tunisie a besoin aujourd'hui, c'est de liberté et (...) d'une véritable démocratie", a-t-il déclaré.

Par ailleurs, au Canada, une source gouvernementale a confirmé une information du Journal de Québec, selon laquelle un des frères de la femme de Ben Ali, son épouse, leurs deux enfants et leur gouvernante ont atterri vendredi matin, à bord d'un jet privé, à l'aéroport international de Montréal-Trudeau.

Frédo, Mickey et Zaba : Tune Connection, nouveaux épisodes du feuilleton

Frédo, c'est Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture de Sarkozy.
Mickey, c'est Bertrand Delanoë, maire socialiste de Paris.
Zaba, c'est Zine Abidine Ben Ali.
Voici les derniers épisodes du feuilleton
I. Les "regrets" de Frédo

Frédéric Mitterrand exprime ses "regrets"aux Tunisiens
LEMONDE.FR avec AFP | 23.01.11 | 15h33

Frédéric Mitterrand, le 13 janvier dans les locaux du ministère de la culture.
Frédéric Mitterrand, le 13 janvier dans les locaux du ministère de la culture.REUTERS/CHARLES PLATIAU
Le ministre de la culture français, Frédéric Mitterrand, critiqué ces derniers jours, ainsi que d'autres responsables français, pour sa complaisance envers le régime du président tunisien déchu Ben Ali, a présenté ses "regrets", dans une lettre publiée dimanche 23 janvier par un hebdomadaire tunisien.
M. Mitterrand a été vivement critiqué pour avoir jugé le 9 janvier "tout à fait exagérée" l'opinion selon laquelle le pays serait une "dictature univoque" en réponse à une question sur la répression, déjà en cours, des manifestations.
"Les Tunisiens savent que je travaille au service de la Tunisie, et notamment dans le domaine culturel, depuis trente ans. Comme beaucoup d'autres, je l'ai fait en essayant de privilégier le dialogue avec les autorités et souvent en allant jusqu'aux limites de ce qui était acceptable", a écrit le ministre français dans une lettre publiée par l'hebdomadaire Réalités sous le titre "Lettre de Frédéric Mitterrand au peuple tunisien". "Je regrette profondément que mon attitude et les expressions qu'il m'est arrivé d'utiliser aient pu offenser des gens que j'ai toujours voulu aider et que j'admire et que j'aime", a-t-il ajouté.
"Puissent ceux qui me connaissent bien et savent ce que j'ai accompli réellement me comprendre et accepter mes regrets", a-t-il ajouté, assurant partager "totalement l'enthousiasme pour l'avènement de la liberté et l'espoir en la démocratie" en Tunisie.
Frédéric Mitterrand a par ailleurs reconnu jeudi avoir obtenu la nationalité tunisienne dans les années 90, après l'organisation d'une année de la Tunisie en France, qui avait donné lieu à de nombreuses manifestations culturelles. "Il se trouve que, sans doute peut-être, le régime a essayé de me récupérer en me donnant la nationalité, mais je n'ai pas fait de compromis, aucun", aassuré M. Mitterrand sur la radio France Inter.

Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication, était l’invité de Bruno Duvic dans le 7/9 de France Inter (8h20 – 20 janvier 2011).
Frédéric Mitterrand, qui s'était vu octroyer la nationalité tuisienne par Ben Ali, alors qu'au même moment, des passeports étaient retirés à de nombreux opposants, ne regrette rien, ou plutôt, "regrette comme tout le monde".
"On a toujours ce côté repentance en France, qui me semble un peu biaisé...
Les révolutions vont très vite...
Je ne vais pas faire la liste, très longue, des gens qui ont eu la même position que moi...
Tout le monde regrette..."

II. Mickey's Follies

Lettre à Bertrand Delanoë...
par Bruno Testa, L'Union (Reims, France)
Billet doux du 15 janvier

Delanoë défenseur des libertés !
La ville de Paris a intégré le réseau Icorn, qui promeut la liberté d'expression et l'accueil d'écrivains réfugiés. Elle accueillera donc durant un an Mana Neyestani, écrivain et caricaturiste iranien. Une belle occasion pour rappeler que ce grand défenseur des libertés qu'est Delanoë n'a pas pensé à condamner la répression qui s'abat sur le peuple et les intellectuels tunisiens. Il faut dire que le maire de Paris est né à Tunis et a une baraque dans le pays. Ne disait-il pas le plus grand bien du dictateur Ben Ali dans son dernier ouvrage imprudemment intitulé (à moins que ce ne soit de l'humour noir) « De l'audace ! ». Ben Ali étant maintenant en fuite, la ville de Paris l'accueillera peut-être comme réfugié…
Cher Bertrand,
Comme vous êtes un homme fort occupé, vous avez demandé à votre conseiller Gaspard Gantzer (je suppose que Melchior et Balthazar étaient pris) de répondre à mon billet du samedi 15 janvier que vous n'avez pas trouvé suffisamment doux à votre goût. J'affirmais que vous n'aviez pas « condamné la répression qui s'abat sur le peuple et les intellectuels tunisiens ». Vous me faites parvenir des coupures de presse dans lesquelles effectivement vous semblez prendre des distances avec le régime de Ben Ali. J'accepte bien entendu ce rectificatif. Mais permettez-moi à mon tour non pas de le rectifier mais de le commenter. Et tout d'abord de m'étonner.
« Soucieux »
Oui, de m'étonner de votre prudence dans le ton. Ne dirait-on pas que vous marchez sur les œufs de l'Histoire ? Exemple, cette dépêche du 12 janvier où vous vous dites « soucieux » des événements. « Soucieux » ! Mais c'est ce qu'on dit quand son gamin a de la fièvre. Que son conjoint tire la gueule. Ou alors quand les tomates ou les poireaux de son jardin sont la proie des insectes. Pas quand des gens se font tirer dessus à coup de fusil ! « Scandalisé » n'aurait-il pas été préférable à « soucieux » ?
Il a choisi, continue la dépêche qui cite votre entourage qui vous cite, « de manifester son soutien au peuple tunisien non par des déclarations mais par des contacts utiles avec les uns et les autres, et en tenant le même langage à tous ».
Oh que c'est joliment dit ! « Le même langage à tous » ! Avec les bourreaux et les victimes ? Ne dirait-on pas saint Bertrand au dessus de la mêlée, distribuant la bonne parole à ses ouailles ! J'avoue que si j'étais Ben Ali, j'aurais été furieux de tels propos ! Que dis-je, j'aurais été effrayé !
Le 12 janvier, c'est encore plus fort. On sent la moutarde (pas l'extra-forte, faut pas exagérer) de la révolte vous picoter le nez. Sur France Culture cette déclaration : « La Tunisie subit une épreuve très difficile et qui peut douter que je suis au côté du peuple tunisien ».
Là encore, quelle prudence dans l'indignation. Sans vouloir trop vous chicaner, c'est pas une « épreuve » qu'a eu à subir le peuple tunisien mais un massacre (100 morts tout de même!). Ce n'est pas tout à fait la même chose. L'épreuve, c'est presque de l'ordre du destin. Le massacre, c'est le fait des hommes. A trop lire des récits édifiants dans son enfance, de la bibliothèque rose ou du catéchisme, voilà comment on sort des formules éculées qui émasculent la réalité !
« Mes convictions »
Vous continuez dans ce registre de la pose que vous affectionnez tant : « Toutes et tous connaissent mes convictions ».
Mais non justement, Bertrand, c'est bien ça le problème. On aurait aimé que vous et vos potes,- je pense à Claude Bartolone, au journaliste-cinéaste Serge Moati, à l'inénarrable Frédéric Mitterrand alias Monsieur Fredo-, dénonciez bien avant Ben Ali et ses 40 voleurs ! Mais on ne peut pas tout faire. On ne peut pas être au four de l'indignation et au moulin des vacances. Faire partie du Club des Tun (sous-entendu Tunisiens comme le disait récemment Serge Moati sur France Inter alors que moi j'entendais des « thunes »), être reçu dans les palais présidentiels et s'indigner trop fort.
En novembre 2009, vous avez appelé au strict respect des droits de l'Homme en Tunisie. Vous entendiez protester contre l'incarcération du journaliste Taoufik Ben Brik. Ce qui vous a attiré les foudres des autorités.
Bon, je reconnais volontiers que cet épisode m'avait échappé.
Quoi qu'il en soit, il vous en aura fallu du temps pour comprendre quelle était la nature exacte de ce régime. Je ne suis pas né comme vous à Bizerte, cher Bertrand, je ne discute pas avec Ben Ali, je ne donne pas mes conseils éclairés aux uns et aux autres. Mais il suffit d'avoir quelques amis tunisiens (j'en ai) pour savoir que le pillage de la Tunisie par Ben Ali et sa femme ne date pas de vos récentes indignations. Idem pour la main mise sur les médias et les libertés. Or qu'écriviez-vous dans votre livre De l'audace ! paru en mai 2008, livre qui m'avait bien amusé (votre éloge du capitalisme six mois avant la crise était croquignolesque !) car je l'ai lu hélas, et même payé ? Rien ou presque…
"Mickey" dans son pays natal

« Nous les Tunisiens »
Mais je m'en voudrais de ne pas vous citer dans le texte. Voici donc ce savoureux passage sur Ben Ali. « Je lui parle beaucoup des opposants. Je dis ce que je pense, et notamment du président de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme. »
De nouveau le rôle de directeur moral dont vous avez du mal à vous départir. Saint Bertrand s'adressant aux Corinthiens, aux lépreux, aux dictateurs, que sais-je ! Mais continuons cet édifiant récit :
« En Tunisie, on peut être ami avec des gens qui se combattent. Il n'est pas rare de se retrouver à un dîner, à une soirée d'amis où il y a les opposants les plus farouches, les légaux, les illégaux, les gens au pouvoir. Parfois ils sont cousins, et ce n'est pas toujours ceux de l'opposition qui disent les choses les plus dures sur le régime. »
Oh la jolie façon de nous ramener l'exploitation d'un peuple à une querelle de famille ! Comtesse de Ségur n'aurait pas fait mieux, cher Bertrand !
Plus fort encore ? Oui, on va trouver !
« Nous les Tunisiens, nous sommes un peu complexes. »
Là j'avoue que vous me scotchez comme on dit aujourd'hui. Après Joyce et son Portrait de l'artiste en jeune homme, voilà le Portrait de Bertrand en vrai tunisien.
Conclusion familiale pour affiner le cadre délicieusement champêtre : « C'est un des charmes de la Tunisie. Elle est dirigée de manière autoritaire et je ne méconnais pas la réalité de ce pouvoir. Mais je suis le fils de la Tunisie. Ce qui ne m'empêche pas d'exprimer mes convictions de la même manière avec tous ».
Réveillez-vous Bertrand !
Franchement Bertrand, entre nous, vous n'espérez quand même pas que je vais prendre le charabia psychologisant qui précède pour une critique acerbe du pouvoir de Ben Ali ? Si vous dites ça à un cheval de bois, il vous fout un coup de pied. Ce que je lis dans votre prose ? Un narcissisme extravagant qui vous fait poser en interlocuteur providentiel. Mais cela doit se soigner, j'en suis sûr. Une bonne potion de réalité amère à prendre matin, midi et soir et cela devrait aller mieux.
Je l'espère en tout cas. Comme j'espère vous voir revenir sain et sauf sur les rivages républicains, sans palmier, sans sable autre que celui que vous distribuez généreusement sur les berges de la Seine. Oui, réveillez-vous cher Bertrand, il est encore temps.
Ne confondez pas politique et Club Med. Jaurès ne faisait pas du pédalo et Blum ne portait pas des Ray Ban que je sache ! La Tunisie n'est pas une histoire de famille qui concernerait les anciens nés dans les colonies. Je veux bien que vous et vos amis Moati, Mitterrand, Bartolone (Séguin aussi, mais il n'est plus là !) ayez des beaux souvenirs de baignades, de bouée, de pâtés de sable. Mais c'est d'éthique, de politique dont je vous parle ! Et puis cessez ce ton moralisant, vaguement hautain, en un mot colonial ! Pas de pose Bertrand, surtout pas de pose ! Je connais des bustes qui servent de reposoir aux pigeons. Ne les imitez pas !
Avec toute mon affection.
Bruno Testa
btesta@journal-lunion.fr
La réaction du maire de Paris
« Monsieur
Après lecture de votre article publié dans l'union du samedi 15 janvier, Bertrand Delanoë medemande de porter à votre connaissance les éléments suivants :
- les dépêches AFP faisant état de ses déclarations sur la Tunisie depuis lundi dernier (voirci-dessous) ;
- une sélection d'articles de presse faisant suite à ses déclarations sur les droits de l'homme en Tunisie en 2009 (voir ci-joint) ;
- l'extrait de son ouvrage De l'audace qui évoque Ben Ali et ne correspond pas du tout à ce que vous pouvez dire dans votre article (voir ci-joint).
Cordialement,
Gaspard Gantzer
Conseiller auprès du maire de Paris »

Un exemple des activités "tunisiennes" de Delanoë 

Le coup de pouce de Bertrand Delanoë aux promoteurs immobiliers tunisiens à Paris : en vrai « Ould Bled »
Source : Leaders.com, Tunisie, 6/6/2010

Le coup de pouce de Bertrand Delanoë aux promoteurs immobiliers tunisiens à Paris : en vrai « Ould Bled »Paris - De l'envoyé spécial de Leaders - Le Maire de Paris, Bertrand Delanoë ne rate pas une occasion pour réitérer son attachement à sa Tunisie natale. Malgré un agenda fort chargé, il a tenu à se rendre, vendredi après-midi, au Salon de l’Immobilier Tunisien, Espace Champerret, prêter par sa présence main forte aux organisateurs et exposants. Ponctuel, à 18h30 précises, il arrive sans tralala et ne cache pas sa joie d’être accueilli également par M. Moncef Ben Gharbia, l'ancien Maire de Bizerte, les Guellouze et nombres d’amis.
Au pas de course, Delanoë parcourt le Salon, visitant un à un les stands, s’intéressant aux appartements et villas proposés marquant un intérêt aux projets résidentiels novateurs, serrant au passage la main aux « parisiens » de Tunisie et prodiguant ses encouragements aux exposants.
Kamel Landoulsi, le concepteur avec Mme Baccouche de ce Salon, ne cache pas sa joie. Déjà, le matin, il avait reçu les félicitations du Secrétaire d’Etat à l’Habitat, auprès du Ministre de l’Equipement, M. Mohamed Néjib Berriche qui a fait spécialement le voyage de Tunis, et de l’Ambassadeur de Tunisie à Paris, M. Raouf Nejjar. Plus encore, dimanche soir, à la clôture, l’affluence des milliers de visiteurs (statistiques exactes sont encours de précision) et le volume des transactions enregistrées témoignent d’un franc succès de cette 3ème édition. Un Salon plus qualitatif qui démontre son intérêt et un rendez-vous désormais incontournables.
Les premiers enseignements tirés sont instructifs. Nombre de promoteurs immobiliers tunisiens gagnent à perfectionner davantage leur marketing. « Ils savent concevoir et construire, mais ne savent pas bien vendre, confie à Leaders, un spécialiste. Des stands mieux aménagés, une mise en valeur par de grandes photos des belles réalisations, des catalogues interactifs attractifs, des projections multimédias, et des offres de prix bien étudiés sont indispensables, ajoute-t-il. » Ceux qui s’y sont mis ont bien réussi. Les autres doivent s’y convertir.
Les prix sont en effet parfois fluctuants, surtout avec la baisse de l’Euro et parfois sur margés, les prix allant jusqu’à 2000 et 3000 D le m2 au nom d’un grand luxe. Mais on trouve des offres à 1500 D. Des visiteurs avertis n’ont pas manqué de le relever. « Il suffit d’ajouter la Jacuzzi à la baignoire pour augmenter de 100 D le prix du mètre carré, relève un père de famille établi en France depuis 20 ans, venu chercher un pied à terre à Tunis. Et puis, la conception n’est pas innovante. On n’achète pas un appartement ou une villa, mais une vraie résidence intégrée avec des parcs, un espace sportif, et des services de gardiennage et d’entretien. Nous résidons en France et voulons trouver sur qui compter en Tunisie pour s’occuper de notre logement durant notre absence. »
Deuxième aspect, l’absence d’une offre attractive en résidences secondaires dans les stations balnéaires, des maisons de campagne, de fermettes, bureaux magasins et autres produits immobiliers et fonciers. « Nous n’achetons pas qu’en ville et du résidentiel, déclare à Leaders, Samira, 45 ans, mère de famille, venues spécialement de Tour. Pourquoi ne pas élargir l’offre, nous cherchons à investir. »
Troisième constatation, qui se transforme en recommandation précieuse : ce grand Salon qui attire pas moins de 60 000 visiteurs ne peut-il pas s’étendre aussi aux produits financiers. Cinq banques sont présentes pour financer l’immobilier. Certaines d’entre-elles (notamment la Biat, la BH et la TFH) en profitent pour proposer d’autres produits d’épargne et de placement, sans en faire une grande publicité. Même si Elyès Chatty de la Biat indique que tous les clients de sa banque en France ont été invités par courrier à venir à la rencontre de l’équipe (bien forte) dépêchée de Tunis, pour toute sorte de question. La BH aussi, Mme Koubaa mentionne des rendez-vous avait été pris avec la clientèle. Mais, le nombre des banques présentes est encore réduit et il pourrait être renforcé par les intermédiaires en bourse et les gestionnaires d’OPCVM. Ces deux derniers peuvent en effet, maintenant que la bourse de Tunis est riche en titres et que les SICAV sont attractives, y attirer l’épargne des Tunisiens à l’étranger. A l’instar du Salon Banques, Assurances et Finances de l’APBTEF au Kram, le Sitap gagne à se muer, tout en cultivant sa vocation immobilière en grand salon des opportunités d’investissement en Tunisie.
Kamel Landousi aime les nouveaux challenges. Il suffit de l’y rallier pour les réussir.

La galerie du dimanche matin

Le dessinateur français Placide n'a pas attendu le 14 janvier 2011 pour découvrir que Ben Ali était un dictateur et les présidents français ses complices. Voici un choix de ses dessins au fil des années.
3 mai 2000
 25 février 2002
 5 décembre 2003
 13 janvier 2011
 17 janvier 2011
18 janvier 2011

Merci à Placide !

samedi 22 janvier 2011

Quand les Tunisiens blaguent sur leur révolution

Un florilège de plaisanteries circulent dans le "pays du jasmin" depuis la chute du régime de Ben Ali, il y a une semaine.
CORRUPTION
"Ali Baba est parti, mais pas les 40 voleurs !"
PETITE ANNONCE
"Offre d'emploi n° 140 111 : On cherche un nouveau président pour la Tunisie. Expérience : débutant accepté. Type de contrat : CDD. Qualités requises : orphelin, fils unique, stérile et surtout chauve pour qu'il ne fréquente pas les salons de coiffure."
[La famille de Leïla Trabelsi, l'épouse du président déchu, une ancienne coiffeuse, a mis la Tunisie en coupe réglée.]
NOUVEAUX VERBES
"
Hier, je suis allé chez le coiffeur pour me faire Leïler [coiffer] les cheveux. J'ai voulu Trabelsier [voler] le coiffeur, mais il s'est Tunisié [défendu], alors je me suis Benalisé [enfui]".
IVRESSE
"
Après l'ivresse du changement, Tunis se réveille avec une gueule de bois nationale ! La démocratie, c'est comme l'alcool, ça se consomme avec modération... Mais en tant que peuple alcoolique, on a vite fait d'ingurgiter toute la bouteille cul sec. Résultat : le pays sombre dans un coma démocratique."
BANQUE
"Ben Ali a créé une banque de solidarité... il s'est enfui avec la banque, mais il a laissé la solidarité."
[Ben Ali avait fait de cette banque de microcrédit pour les démunis un motif de fierté.]
PRÉSIDENT
"On avait un président tous les vingt-trois ans, maintenant on a un tous les jours."
[Du 14 au 16 janvier, la Tunisie a vu défiler : Ben Ali, puis l'actuel premier ministre de transition Mohamed Ghannouchi, suivi de l'ancien président du Parlement et actuel président par intérim Foued Mbazaâ.]
COMMENTATEURS
"
Avant, en Tunisie, on avait 10 millions de commentateurs sportifs, maintenant, on a dix millions de commentateurs politiques."
KHADAFI
"Tant que nous sommes chauds, rendez-vous demain à Tripoli vers 9 heures. On fait tomber Kadhafi vers 9 h 30, maximum 10 heures, puis on rentre continuer notre révolution."
[Le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi a regretté le départ de Ben Ali qu'il considère toujours comme le "président légal".]
RIRA BIEN
"
En 1987, Ben Ali a fait un coup d'Etat contre Habib Bourguiba. En 2011, c'est Habib Bourguiba qui lui rend la monnaie."
[Allusion à la manifestation du 14 janvier, avenue Habib Bourguiba à Tunis, qui a précipité le départ de Ben Ali.]
CHASSEZ LE NATUREL
"Urgent : en se réveillant ce matin, le roi d'Arabie saoudite a découvert qu'il lui manquait de l'argent."
[L'ancien président Ben Ali a trouvé refuge en Arabie saoudite.]
EMPLOIS
"Ben Ali nous avait promis 300 000 emplois. Il nous a offert 10 millions de postes... de gardien de quartier."
[Allusion aux comités de vigilance formés par les Tunisiens pour défendre les quartiers des milices armées de Ben Ali.]
Source : AFP 
http://debatunisie.canalblog.com/
Le retour des exilés politiques vu par le dessinateur "Z"  , qui préfère garder l'anonymat en attendant l'évolution de la situation