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jeudi 1 janvier 2015

La Tunisie a un nouveau président. Et maintenant ?

par Fausto Giudice, La Pluma, 31/12/2014
Traduction disponible: Español Túnez tiene un nuevo Presidente. ¿Y ahora qué?
Le 21 décembre 2014, les Tunisiens ont élu Béji Caïd Essebsi, 88 ans, président de la République. Voyons d'abord les chiffres, qui sont très parlants.
Population totale : 10 982 754
Population en âge de voter : 7 569 825
Électeurs inscrits : 5 308 354
Votants au 1er tour : 3 339 666 (Abstentions : 37,09%)
Votants au 2ème tour : 3 189 672 (Abstentions : 40,92%)
Blancs et nuls: 79 340
Mohamed Beji Caïd Essebsi : 1 731 529 voix (55.68%)
Mohamed Moncef Marzouki : 1 378 513 voix (44.32%).


lundi 26 mai 2014

Colombie : Le grand gagnant de l'élection présidentielle est l'abstention Colombia: El gran ganador es la abstención

Si hay que hablar de un ganador en las elecciones en Colombia, esa es la Abstención, ya que más del 60% de los colombianos y colombianas decidieron darle la espalda a unos comicios en que los dos principales candidatos (precisamente quienes pasan a una segunda vuelta) representan a la derecha y a la extrema derecha. Tanto Juan Manuel Santos como Ivan Zuluaga son parte del mismo sistema que viene malgobernando Colombia desde hace décadas, y sus cantos de sirena no engañan tan fácilmente al electorado. Leer más  

S'il faut parler d'un vainqueur des élections en Colombie, c'est l'abstention, puisque plus de 60 % des électeurs ont décidé de tourner le dos à suffrage dans lequel les deux principaux candidats (qui s'affronteront au second tour) représentent la droite et l'extrême-droite. Tant Juan Manuel Santos qu'Ivan Zuluaga font partie du même système qui malgouverne la Colombie depuis des décennies, et leurs chants de sirène ne trompent pas si facilement l'électorat.
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jeudi 14 février 2013

Équateur : ’’révolution citoyenne’’, modèle extractiviste et gauches crititiques-Entretien avec Alberto Acosta, candidat de l’Unité Plurinationale des Gauches à l’élection présidentielle

par Franck Gaudichaud, ContreTemps, 2/2/2013. Traduit par  Robert March
La « révolution citoyenne » en Équateur est l’un des symboles des expériences post-néolibérales sud-américaines et le gouvernement de Rafael Correa est souvent évoqué comme une référence par de nombreuses gauches européennes. Les prochaines élections présidentielles auront lieu dans ce pays le 17 février 2013, dans une conjoncture politique où l’opposition conservatrice a été incapable de présenter une candidature unique et alors que le gouvernement conserve une très forte avance dans les enquêtes d’opinions, mais avec une baisse notable après 6 ans de pouvoir. Il y a deux ans, nous avions établit un premier bilan critique de l’expérience équatorienne au cours d’une conversation avec l’intellectuel et ex-président de l’Assemblée constituante, Alberto Acosta |1|. Ce dernier est désormais candidat à la présidence au nom de l’Unité Plurinationale des Gauches [Unidad Plurinacional de las Izquierdas], coalition qui regroupe une dizaine d’organisations allant du centre-gauche à la gauche radicale, dont Pachakutik (parti indigène considéré comme le bras politique de la Confédération des nationalités indigènes d’Équateur - CONAIE) et le Movimiento Popular Democrático, d’origine maoïste et possédant une implantation syndicale notable (en particulier dans le secteur de l’éducation). L’occasion pour ContreTemps de poursuivre la conversation et le débat fraternel que nous avions initiés et de comprendre les évolutions en cours au sein du champ politique équatorien.
Critiques de gauche à la « Révolution citoyenne »
F. Gaudichaud : Alberto, nous sommes au cœur d’un processus politique et électoral national en Équateur avec la tenue des élections présidentielles en février prochain. Tu as été une figure éminente de l’Alianza País [la coalition qui a porté Rafael Correa au pouvoir en 2007], ministre de l’Énergie et des Mines, président de l’Assemblée constituante, et tu prends maintenant la tête d’une candidature d’opposition de gauche au gouvernement du président Rafael Correa. Que s’est-il passé ? Comment expliquer cette situation et ta propre trajectoire personnelle ?
A. Acosta : Le gouvernement de Rafael Correa ressemble fort aujourd’hui à un mauvais conducteur de bus... un conducteur qui met son clignotant à gauche alors qu’en réalité il tourne à droite. Le gouvernement de Correa n’a maintenant plus rien d’un gouvernement de gauche, rien a fortiori d’un gouvernement révolutionnaire et moins encore d’un gouvernement « des citoyens ». C’est un gouvernement qui a perdu sa boussole en chemin et qui prétend maintenant détruire l’une des plus importantes conquêtes de notre histoire récente, la constitution de Montecristi, approuvée par la majorité du peuple équatorien en septembre 2008. Les violations de cette constitution par le gouvernement du président Correa sont multiples et je pourrai passer des heures à les exposer.
C’est le même président qui, il y a quatre ans, défendait cette constitution en la présentant comme « la meilleure du monde » et en affirmant qu’elle durerait « trois cents ans », qui déclare aujourd’hui qu’elle définit trop de droits, qu’elle est « hyperprotectrice » et qu’il faut donc la modifier. Ne dirait-on pas le discours que tiennent les gouvernements néolibéraux pour remettre en cause des lois contraignantes parce qu’elles garantissent les droits des citoyens et des consommateurs ? Correa s’est converti en un personnage qui ne veut plus défendre une constitution que lui même a contribué à élaborer et à approuver. Telle est l’évolution actuelle du gouvernement équatorien.
F. G. : Mais sur la scène internationale et dans les rangs d’une grande partie de la gauche de nombreux pays, en particulier en France, on le présente comme un gouvernement progressiste, conséquent, réformateur, en action. Le gouvernement de la « révolution citoyenne » apparaît comme porteur d’une changement social, qu’on pourrait qualifier de « post-néolibéral ». Il est vrai, et j’ai pu le constater ici à Quito comme ailleurs dans le pays, qu’il y a eu des avancées concrètes dans plusieurs domaines : une réforme progressiste de la fiscalité, des progrès sociaux réels et visibles, des politiques publiques à l’attention des secteurs les plus pauvres, de grands travaux d’infrastructures, en particulier dans les régions les plus délaissées par l’État (une partie de la région côtière ou amazonienne...)
A. A. : Les réformes que tu évoques sont bien réelles. Si on devait comparer le gouvernement Correa à ceux qui l’ont précédé, on conclurait qu’il est certainement meilleur, mais les précédents étaient si mauvais que cette comparaison s’apparente à une insulte. Si tu me demandes si le gouvernement de Correa est meilleur que celui de Gustavo Noboa, celui de Lucio Gutiérrez ou d’autres du même style, je te répondrai oui, mais je te demanderai à mon tour : quel en est le mérite ? Nous qui nous sommes engagés dans le projet de changement, qui était à l’origine celui de l’Alianza País, nous ne voulions pas seulement que le gouvernement soit meilleur, mais qu’il transforme aussi les structures du pays, qu’il engage une véritable révolution démocratique fondée sur la participation citoyenne. Avec l’Unité plurinationale (UP) nous défendons aujourd’hui un programme où le gouvernement doit prendre ses décisions de façon démocratique, participative, consensuelle, et qui rejette la personnalisation du pouvoir, l’autoritarisme et le caudillisme qui caractérisent le gouvernement actuel.
F. G. : On peut lire sous la plume de certains auteurs de la gauche critique vis-à-vis de Correa, que ce gouvernement aurait des « traits autoritaires ». En quoi cela te paraît-il justifié alors que la « révolution citoyenne » se manifeste par un processus électoral démocratique et une dynamique sociale qui a même ouvert des instances de consultation de la population ?
A. A. : C’est vrai qu’il y a eu de nombreux épisodes électoraux et des référendums au cours de ces dernières années, mais les élections ne garantissent pas la démocratie. Rappelons-nous ces tyrans et ces dictateurs qui organisent des élections, des plébiscites pour accréditer une légitimité institutionnelle. Cela dit, je suis loin de remettre en cause les processus électoraux auxquels ont participé nos citoyens, mais je dis que cette démocratie devrait notamment se préoccuper de donner aux opposants, pour présenter leurs positions, un même accès aux moyens d’information que celui dont dispose le gouvernement, et se demander si l’utilisation de l’appareil d’État par le parti au gouvernement ne rend pas illégitime le processus électoral. Notre projet va au-delà de la démocratie représentative et des plébiscites, où les moyens de l’État sont utilisés de façon disproportionnée pour formater l’information adressée aux citoyens. Je vais être direct : il n’y a plus aujourd’hui, dans ce gouvernement, la moindre forme de décision impliquant les citoyens. C’est pourquoi nous exigeons une démocratie radicale. Je peux te paraître utopique, mais si tu vivais ici à longueur d’année, tu verrais combien la propagande gouvernementale est caricaturale et combien, comme l’avaient théorisé il y a longtemps déjà des intellectuels antifascistes de l’École de Francfort comme Adorno et Horkheimer, « la propagande manipule les hommes. En criant " Liberté ! ", elle se contredit elle-même. » Dit autrement, le mensonge est inhérent à la propagande. C’est ce qui permet que tant de droits constitutionnels soient bafoués, même les plus fondamentaux, comme le droit au travail ou le droit à la protestation, pourtant reconnus dans notre constitution.
Pour illustrer les violations du droit du travail, je te donnerai l’exemple du décret présidentiel 813 qui stipule « l’achat de renoncements obligatoires » pour les fonctionnaires. Cela a produit une logique perverse de licenciements qui a déjà exclu du service public des milliers de fonctionnaires et qui continue à sévir. Aucun gouvernement néolibéral ne s’était permis de procéder de la sorte au licenciement massif de fonctionnaires. Autre exemple, il y a un peu plus d’un an, le président Correa a mis son veto à la loi sur le commerce de détail qui garantissait à tous les commerçants concernés – qui sont la majorité – la sécurité sociale et d’autres avantages. Et son gouvernement, tout comme les autorités locales, continue à s’en prendre aux travailleurs informels dans la rue en confisquant leurs marchandises, en contradiction avec la constitution. En ce qui concerne le droit de protestation, il y a actuellement plus de deux cents dirigeants populaires poursuivis et même accusés de « sabotage » et de « terrorisme », en application de lois qui datent des gouvernements oligarchiques, alors que notre pays n’est pas touché par le terrorisme. Le droit de s’opposer est bafoué et il y a dans les prisons équatoriennes plus d’une dizaine de jeunes détenus sans justification légale. Voilà des faits qui démontrent que nous n’avons plus à faire à un gouvernement révolutionnaire et, j’irai jusqu’à dire, même pas un gouvernement de gauche.
De quelle révolution parlons-nous ? Les droits régissant l’autonomie des pouvoirs locaux et la décentralisation sont systématiquement bafoués. Nous sommes résolument favorables à un retour en force de l’État, alors qu’il a été réduit à sa plus simple expression après quasiment trois décennies de néolibéralisme, mais nous ne voulons pas que cet État restreigne les compétences des départements et des municipalités, comme c’est le cas aujourd’hui où il les écrase dans un nouveau processus de centralisation. Le gouvernement de Correa met en place un État hobbesien qui remet en cause les droits civiques. Un État qui, entre autres incongruités, édicte l’interdiction de boire une bière ou une bouteille de vin le dimanche. Tu considères que ces faits sont le propre d’un gouvernement révolutionnaire ? Moi je pense que c’est plutôt caractéristique d’un gouvernement de nature conservatrice.
« Socialisme du XXIe siècle » versus « extractivisme du XXIe siècle »
F. G. : Alors pour toi, et l’alliance que tu représentes dans ces élections, ce gouvernement aurait vraiment cessé d’être un gouvernement « de gauche » ?
A. A. : En Équateur, nous voyons notre Président et ses ministres entonner tous les samedis le « Hasta siempre Comandante Che Guevara », mais nous voyons aussi qu’il n’y a pas de réforme agraire, alors que notre constitution interdit les latifundiums, l’appropriation et la privatisation de l’eau. Le Président en personne a dit et répété en de multiples occasions, qu’il ne croit pas à la réforme agraire parce que – comme pourrait le déclarer n’importe quel propriétaire d’hacienda équatorien – « distribuer la terre, c’est distribuer la misère ». La concentration des terres en Équateur est très forte (l’indice de Gini est de 0,81). Celle de l’eau l’est encore plus (les petits paysans représentent 86 % des exploitations irriguées et ne contrôlent que 13 % de l’eau d’irrigation, et les grands propriétaires terriens en contrôlent 64 % alors qu’ils ne représentent que 1 % des exploitations). C’est un pays où la terre et l’eau sont concentrées entre très peu de mains tandis que plus 50 % des indigènes, en majorité paysans, ont des conditions de vie misérables. Ce que je dis n’est pas contradictoire avec l’existence de progrès dans divers domaines. Mais cela tient aussi au fait que ce gouvernement est celui qui dispose des plus grandes ressources budgétaires de toute l’histoire de l’Équateur grâce, entre autres, à la manne pétrolière liée à l’augmentation du prix du brut sur le marché international. C’est ainsi qu’il a pu développer une politique d’assistance – mais pas de transformation – qui a fait basculer un certain nombre de secteurs sociaux dans ses réseaux clientélistes. Il y a des contradictions considérables dans cette politique et la concentration de la richesse entre très peu de mains est difficile à justifier pour un gouvernement qui, au pouvoir depuis six ans, se prétend « révolutionnaire ».
Ainsi, 10 % des entreprises contrôlent 90 % de la distribution. La plupart des activités économiques sont très concentrées : 81 % du marché des boissons non alcoolisées est contrôlé par une seule entreprise ; de même, une entreprise possède à elle seule 62 % du marché de la viande ; cinq exploitations (aux mains de trois propriétaires) contrôlent 91 % du marché du sucre ; deux entreprises 92 % du marché de l’huile ; deux entreprises encore 76 % du marché des produits d’hygiène ; et je pourrais allonger la liste avec d’autres secteurs de la production et de la distribution. Les profits des cent premières entreprises ont progressé de 12 % entre 2010 et 2011 et atteignent le montant astronomique de presque 36 milliards de dollars. Il faut aussi souligner que les bénéfices des entrepreneurs ont crû de 50 % entre 2007 et 2011, plus que durant les cinq années précédentes sous un gouvernement néolibéral... Il est vrai que, par disposition constitutionnelle, la banque et les banquiers ne peuvent plus détenir d’actifs autres que ceux qui relèvent de leurs activités spécifiques, mais cela n’a pas empêché la croissance soutenue des bénéfices des banques privées. Pour l’exercice 2011, compte tenu de la liquidité de l’économie équatorienne, le secteur bancaire a accru ses bénéfices de 52,1 % par rapport à l’année antérieure. De janvier à décembre 2011, la banque privée a enregistré des bénéfices supérieurs à 400 millions de dollars. Au cours des cinq années du gouvernement de Rafael Correa, la moyenne annuelle de ces bénéfices avoisine les 300 millions. Curieusement, plus de 40 % des dépôts à vue et à échéance fixes de la COFIEC, une entité financière de l’État, ont été déposés au Banco de Guayaquil, qui était présidé par Guillermo Lasso jusqu’à ce qu’il se porte candidat aux prochaines élections, banque qui a par ailleurs le privilège de faire partie de celles qui gèrent le « bono de desarrollo humano » [une aide financière de l’État pour les familles nécessiteuses].
Il faut voir jusqu’où s’étend le pouvoir des grands groupes capitalistes équatoriens : la constitution de Montecristi interdit la culture des transgéniques dans notre pays et Correa se propose aujourd’hui de l’autoriser en réformant la constitution. Dans l’intérêt de qui ? Il existe une entreprise nationale qui représente Monsanto en Équateur, qui contrôle 62 % du marché de la viande et qui pourrait en être la grande bénéficiaire. Les chiffres que j’avance sont des données officielles provenant des services de l’État. Si certains analystes politiques – ici ou au-delà de nos frontières – s’entêtent à caractériser ce gouvernement comme un gouvernement « de gauche », cela ne fait qu’illustrer la situation déplorable où se trouve la gauche à l’échelle internationale. Quand ce gouvernement s’emploie à élargir l’extraction pétrolière à de nouveaux territoires et développer à grande échelle l’industrie minière, plutôt que de parler de « socialisme du XXIe siècle », il faudrait parler de l’« extractivisme du XXIe siècle ». Au lieu de transformer l’économie nationale en un système de production dynamique qui crée des emplois et exporte des produits à valeur ajoutée, ce qui diminuerait la dépendance vis-à-vis du capital transnational, ce gouvernement reste dépendant des transnationales et fournit ses ressources naturelles pour répondre aux exigences du marché capitaliste mondial. Tu crois vraiment qu’on peut penser construire le socialisme en fournissant au système capitaliste global les matières premières comme le pétrole et les minerais, en alimentant, qui plus est, leurs opérations spéculatives ?
F. G. : Certes. Mais nous savons aussi qu’un petit pays dépendant et sous-développé comme l’Équateur doit utiliser ses ressources naturelles pour répondre aux immenses besoins sociaux et à la pauvreté que lui a laissés en héritage la « longue nuit néolibérale ». Quelles sont tes propositions pour lutter contre l’« extractivisme » et comment construire une alternative populaire et démocratique à ce modèle de développement incontestablement prédateur et insoutenable ?
A. A. : Avec la gauche qui est en dehors du gouvernement de Rafael Correa nous pensons qu’il est indispensable d’être clair sur la question de l’extractivisme et que cela exige une politique sans ambiguïté. Il faut d’abord mettre de l’ordre dans la maison. La production de pétrole de l’Équateur se fait à un coût social et environnemental très élevé. Nous exportons du pétrole et nous importons des dérivés du pétrole. En 2011, nous en avons importé pour 4 millions de dollars. C’est beaucoup d’argent, je dirais même beaucoup trop. Un pays qui extrait du pétrole mais doit en importer des dérivés vit dans une situation absurde. Il faut engager une politique de modernisation des infrastructures de raffinage, ce qui passe par la réhabilitation et l’augmentation des capacités de la raffinerie nationale d’Esmeraldas. On aura certainement besoin d’une autre raffinerie et il faudra réexaminer ce qui a été fait avec la raffinerie du Pacifique. Si la poursuite de ce projet s’avère correspondre aux besoins du pays, alors il faudra s’assurer que l’erreur dans le choix de sa localisation n’affecte pas gravement l’environnement. Ce gouvernement est en place depuis six ans. Qu’en est-il de la nouvelle raffinerie ? Et de la remise en état de celle d’Esmeraldas ? Rien n’a été fait.
Mais le problème est plus grave encore. Nous brûlons les dérivés du pétrole, y compris ceux que nous importons, pour produire de l’électricité. En six ans, la construction de centrales hydroélectriques a très peu avancé. On continue à ne pas exploiter correctement l’énergie solaire ni la géothermie. On a un peu avancé dans l’énergie éolienne mais la politique menée ne permet pas une utilisation performante de cette énergie. En matière fiscale, le gouvernement a engagé des réformes importantes mais très insuffisantes. Non seulement le taux d’imposition en Équateur (14 %) est bien inférieur au taux le plus élevé des pays de la région (22 %) mais, en outre, l’évasion fiscale s’élève encore à 40 %. Ceux qui possèdent le plus devraient être ceux qui paient le plus d’impôts, surtout si on considère le niveau de concentration économique que je viens de décrire. Si la pression fiscale atteignait chez nous le niveau actuel de la Bolivie, nous aurions les ressources suffisantes pour financer les investissements et les dépenses publiques, sans miser sur des projets extractivistes comme ceux de la méga-industrie minière, qui se font au prix d’une irresponsabilité écologique effarante pour les générations futures et ne remplissent même pas les objectifs économiques qu’on leur attribue. En Europe, la pression fiscale est supérieure à 40 %, aux États-Unis elle atteint 36 % et quelque 50 % dans un pays comme la Suède. Et même si les impôts ont augmenté sous ce gouvernement, je réitère ma question : tu penses que ce gouvernement est révolutionnaire ? Faire des réformes, c’est corriger les défauts du système en vigueur, mais être révolutionnaire c’est donner le pouvoir à d’autres acteurs.
Le pari de l’Unité plurinationale des Gauches
F. G. : Quel programme défendez-vous collectivement face à cette situation ? Tu peux nous présenter l’Unidad Plurinacional et les perspectives concrètes que vous avancez ?
A. A. : L’Unidad Plurinacional de las Izquierdas (Unité plurinationale des gauches) est née comme réponse à un gouvernement qui s’éloigne de ses principes fondamentaux et en vient à violer systématiquement la constitution. L’UP a commencé à regrouper divers secteurs progressistes et des mouvements sociaux pour faire face aux agressions du gouvernement. Notre première apparition collective s’est faite à l’occasion de la consultation populaire organisée par le Président en 2011. Les forces regroupées aujourd’hui dans l’UP se sont rassemblées dans la campagne « Cette fois-ci, c’est Non, monsieur le Président » qui s’adressait aux citoyens avec un message très clair : cessez vos pratiques autoritaires, monsieur le Président, nous n’acceptons pas que vous instrumentalisiez la justice contre l’indépendance des pouvoirs de l’État. Quelques mois plus tard, nous avons adopté une plate-forme en douze points et c’est ce qui nous a servi de référence pour organiser la mobilisation populaire lors de la « marche pour la vie, l’eau et la dignité des peuples ». Cette mobilisation a été un succès important pour les mouvements sociaux qui ont su résister aux provocations, à la répression et à la contre-manifestation organisée par le gouvernement de Correa, comme avait pu le faire son prédécesseur, Lucio Gutiérrez.
En août 2012, l’UP s’est engagée dans un processus insolite en Équateur, l’organisation de primaires pour désigner son candidat à l’élection présidentielle et six pré-candidats, dont moi-même, ont fait campagne dans tout le pays. Alors que j’avais été choisi comme candidat pour l’élection de 2013, le Conseil national électoral (CNE), un organisme dont on serait en droit d’attendre une totale indépendance vis-à-vis de l’État, a mis en cause les accords qui officialisaient l’appartenance à l’UP de ses deux principales composantes politiques, Pachakutik et le MPD (Mouvement populaire démocratique). Il faut dire qu’aussi bien le Président que les porte-parole du CNE sont liés au parti officiel, dont le président est un ancien ministre de Correa et le vice-président un politique au service de l’actuel ministre des Affaires étrangère. Nous sommes retournés à la rencontre des citoyens pour recueillir les signatures nécessaires et montrer une nouvelle fois au gouvernement que nous ne nous laisserions ni intimider, ni bâillonner. Cet obstacle surmonté, nous avons déposé nos candidatures le 13 octobre 2012. Notre rassemblement a permis la constitution de 34 listes sur les 36 possibles aux niveaux national, provincial et des citoyens de l’étranger, à quoi s’ajoute, bien sûr, la candidature à l’élection présidentielle.
Actuellement, nous sommes engagés avec la société civile et les mouvements sociaux organisés dans l’élaboration d’un programme de gouvernement, ce qui passe par des rencontres avec les citoyens d’un bout à l’autre du pays et le tissage d’innombrables formes de soutien à notre politique, qui est très proche des positions fondamentales que défendait à l’origine la révolution citoyenne. Curieux paradoxe, non ?
F. G. : Malgré tout, les sondages et les enquêtes d’opinion indépendantes témoignent que Rafael Correa bénéficie toujours d’une popularité très forte, même après ces années au pouvoir. N’aurait-il pas été plus efficace politiquement d’essayer de regrouper une gauche radicale au sein d’Alianza País (AP) et d’essayer de disputer à Correa l’hégémonie sur la majorité des classes populaires, en formulant des propositions alternatives en tant qu’aile gauche de l’AP ?
A. A. : C’est effectivement une question que je pourrais inclure dans un livre que j’écrirai un jour sous le titre « Réflexions post-mortem »... Comme nous tous mortels, cher ami, j’ai commis beaucoup d’erreurs dans ma vie et j’en commettrai sans doute d’autres. Penser aujourd’hui que j’aurais dû rester à l’intérieur de l’AP, pour m’y battre contre un régime de plus en plus autoritaire et un dirigeant qui, faisant peu de cas de la démocratie interne, se transforme en caudillo, c’est soutenir une option vaine. Non, nous sommes là, engagés avec les uns et les autres dans une dynamique d’opposition de gauche à un gouvernement qui prétend être ce qu’il n’est pas.
F. G. : Pour pouvoir construire une alternative radicale de gouvernement et un pouvoir démocratique contrôlé « par en bas », nous savons bien qu’il est nécessaire de forger des espaces politiques en s’appuyant sur les secteurs populaires mobilisés et organisés. Quels sont vos rapports avec les mouvements sociaux ?
A. A. : Nous sommes en excellente relation avec les mouvements sociaux qui subissent aujourd’hui les attaques du gouvernement. En les agressant, en les criminalisant, en essayant de les diviser et de les contrôler, le gouvernement commet une des plus graves erreurs historiques. Si c’était la droite qui l’emportait en février, ce que je ne souhaite pas, l’affaiblissement de la capacité de résistance acquise historiquement par les mouvements sociaux serait l’héritage le plus désolant que lui laisserait ce gouvernement. Tu conçois qu’un gouvernement qui se dit révolutionnaire, au lieu de renforcer les organisations sociales et de donner plus de pouvoir aux citoyens, s’attache à les affaiblir ?
F. G. : Si on compare la situation du mouvement social – notamment le mouvement indigène – avec les grandes luttes contre le néolibéralisme des années 1990-2000, on ne peut que souligner une certaine démobilisation, une certaine apathie, une fragmentation. Des sociologues (et des proches de Correa) réfutent l’accusation que le gouvernement aurait affaibli le mouvement social. Ils font plutôt valoir que les luttes auraient atteint une fin de cycle ascendant et que, par ailleurs, avec sa politique post-néolibérale, le gouvernement a su répondre à nombre de revendications portées par les mobilisations collectives de la période précédente.
A. A. : Tu crois que c’est une question de fin de cycle si les dirigeants les plus critiqués du mouvement indigène, un Antonio Vargas en Amazonie ou un Miguel Lluco dans la région centrale, jouent le rôle de rempart du parti officialiste au sein du mouvement indigène ? Si les agents de ce gouvernement s’emploient à acheter les communautés indigènes à coups de chèques provenant de la rente pétrolière ? S’il y a plus de deux cents dirigeants de mouvements sociaux poursuivis sous l’accusation de sabotage et de terrorisme dans un pays où tout le monde sait que plus aucun groupe armé n’existe depuis des années ? Pour ma part, j’ai la conviction que nous avons à faire à une stratégie gouvernementale pour intimider, diviser et affaiblir les mouvements sociaux.
Quelles perspectives écosocialistes en Equateur ?
F. G. : Si nous nous plaçons maintenant dans une perspective stratégique plus large, disons à moyen ou long terme, crois-tu qu’il est possible de construire une perspective post-néolibérale, avec des objectifs anticapitalistes et écosocialistes clairs, dans la situation que connaît l’Équateur aujourd’hui ?
A. A. : Non seulement je le crois possible, mais je le crois aussi indispensable. Sinon il n’y aura pas d’avenir pour notre pays, pas d’avenir pour la démocratie, pas d’avenir pour une vie digne. Je dis que c’est indispensable parce que nous devons avancer dans une voie alternative pour transformer la société. En Équateur, comme dans d’autres pays de la région, nous faisons face à une situation post-néolibérale, mais pas post-capitaliste. Cela doit être très clair pour nos amis de l’étranger. Nous considérons très positivement le fait que notre pays ne soit plus sous la coupe du Consensus de Washington, mais il y a maintenant d’autres contraintes qui viennent de la Chine, principalement en matière de crédits. Le problème tient au montant des crédits accordés par la Chine et à leur importance pour notre pays. C’est une question d’un grand intérêt. C’est pourquoi avec l’UP nous avons proposé de compléter et d’actualiser l’audit de la dette extérieure et nous nous engageons à inclure dans cet audit les crédits accordés par la Chine et tout autre crédit qui pourrait être contracté. Il n’est pas non plus superflu de parler des conditions de ces crédits qui ont trait aux gisements de pétrole, aux gisements de minerai, aux grandes infrastructures, et qui sont des crédits à des taux d’intérêt très élevés (des prêts à plus de 9 % pour le financement du méga-projet [hydroélectrique] de Sopladora).
Il faut reconnaître à ce gouvernement des avancées par rapport aux précédents, mais quels changements structurels réels se sont-ils produits au cours de ces six années ? Pour ce qui est de la structure des importations et des exportations, il n’y a pas de changement. Au contraire, on a laissé croître rapidement le déficit commercial hors pétrole, qui atteint près de 8 milliards de dollars. Le gouvernement essaie maintenant de prendre quelques mesures, avec lesquelles je suis d’accord, mais elles sont insuffisantes parce qu’elles ne touchent pas à la structure économique, ni au modèle d’accumulation, ce que le Président reconnaît lui-même. Je voudrais aussi relever des questions sur lesquelles l’échec du gouvernement de Correa est patent, par exemple celle de la production. Non seulement il n’y a pas de changement structurel, mais le pays reste dépendant des matières premières, la logique de la dépendance se maintient et nous gardons une économie de rentiers et d’oisifs où les investissements productifs sont dérisoires. L’échec est général. C’est encore vrai en ce qui concerne la sécurité des citoyens, la lutte contre la violence et la criminalité. Les indices dans ce domaine ont connu une croissance vertigineuse. Il est vrai que si l’augmentation de la violence et de l’insécurité ne relève pas de la seule responsabilité du gouvernement – je pense au crime organisé à l’échelle mondiale – la carence de réponse de l’exécutif en la matière n’en est pas moins indiscutable.
F. G. : Quelles seraient les conditions minimales pour engager un processus démocratique permettant de passer de la dynamique actuelle d’ordre post-néolibérale à une dynamique anticapitaliste post-extractiviste ?
A. A. : Pour élaborer une feuille de route permettant un changement réel du système dans une conjoncture comme la nôtre, nous pouvons nous appuyer résolument sur la constitution de Montecristi. Elle dispose de plusieurs points-clé : d’une part, une série de droits qui dessinent le pays que nous devons construire – notre projet de vie en commun et le modèle de société future ; de l’autre, et pour donner réalité à cet objectif, il faut construire des institutions qui garantissent les droits des citoyens, à l’opposé des attaques contre les institutions auxquelles s’est livré le gouvernement ces dernières années. La constitution interdit, par exemple, la concentration des terres dans le latifundium et l’appropriation de l’eau. Cela devrait obliger un gouvernement qui se veut cohérent avec le mandat constitutionnel à redistribuer la terre et l’eau. De même, notre constitution énonce des obligations spécifiques relatives à la souveraineté alimentaire. Ce n’est pas une question anodine dans la mesure où tout modèle de production agricole applicable à notre pays devrait être pensé dans le contexte de la souveraineté alimentaire. Mais c’est contradictoire avec la politique actuelle liée aux bio-carburants et aux semences transgéniques, que le gouvernement veut introduire.
Ce qu’il nous faut en réalité, au contraire, c’est une véritable réforme agraire, une politique qui réponde aux besoins des petites et moyennes entreprises dans les campagnes comme en milieu urbain, des coopératives, des associations, des communautés et tous ces projets associatifs et communautaires qui sont aujourd’hui marginalisés. Le minimum qu’aurait pu faire ce gouvernement, c’était de mettre toute cette économie populaire et solidaire sous la responsabilité du ministère de l’Économie et pas de celui de l’Insertion sociale comme c’est le cas actuellement. Les petites et moyennes entreprises génèrent 76 % de l’emploi en Équateur et les petites entreprises qui représentent 95 % de l’ensemble des établissements ne participent qu’à hauteur de 16 % dans les activités de commerce à l’échelle nationale. Telle est la réalité du pays. Les changements réels n’ont pas eu lieu.
F. G. : Et le projet de construire le « Buen Vivir » [le Bien vivre] et le Sumak Kawsay, dont se réclament aussi bien des dirigeants importants du gouvernement (tels René Ramirez) que l’opposition de gauche, il s’inscrit dans cette perspective ?
A. A. : Avec la politique actuelle du gouvernement, il est impossible de parvenir au Buen Vivir. On va en sens inverse et le « mal vivir » [le mal vivre] s’aggrave. Si tu ajoutes que la politique du gouvernement a généré beaucoup de rancœur et d’angoisse chez les citoyens, nous allons vers un pays où le « mal vivir » va de pair avec une situation qui laisse beaucoup à désirer d’un point de vue démocratique.
F. G. : Si, comme c’est le plus probable, Rafael Correa est réélu à la Présidence en février 2013, comment conçois-tu, avec l’alliance que tu représentes, le nouveau cycle politique qui s’ouvrira alors en Équateur ?
A. A. : Espérons d’abord que la droite sera battue... C’est vrai que Rafael Correa bénéficie d’une forte popularité, si on en croit les sondages, mais il ne faut pas oublier que lors de la consultation populaire de mai 2011, alors que sa popularité approchait les 80 %, il n’a recueilli que 47 % des votes. Quoi qu’il en soit, l’avenir pour la gauche politique et sociale équatorienne sera dans la poursuite des luttes. Nous savons que notre action ne s’arrêtera pas avec les élections et c’est pourquoi nous avons dit que le problème ne se limite pas à gagner contre Correa. Gagner les élections est important mais pas ce n’est pas suffisant, parce que notre but est de transformer notre pays.
Notes
|1| « Équateur : un gouvernement de rupture ? Entretien avec Alberto Acosta », ContreTemps, N°8, 2010, pp. 65-74. Lire également : F. Gaudichaud, « Équateur. De la « révolution citoyenne » à la transformation sociale ? », Inprecor, n°541-542 septembre-octobre 2008 (en ligne sur : http://orta.dynalias.org/inprecor/home).
 

mercredi 4 avril 2012

RIDAN : Ah Les Salauds !

CLIP OFFICIEL du titre "Ah Les Salauds!" issu du nouvel album "Madame La République" (Sortie le 10 Avril 2012)
Précommander l'album à PRIX CITOYEN sur http://bit.ly/zPkEby

jeudi 6 janvier 2011

Côte d'Ivoire : "Vos peuples sont en danger. Ne vous trompez pas de guerre !" Appel à la CEDEAO

La situation insolite et inédite de deux « Présidents » et deux « gouvernements » à la tête de la même Côte-d’Ivoire est certainement déconcertante. Mais bien plus préoccupante est la conformité de vues entre les dirigeants des pays membres de la Communauté Economique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et le reste de la « communauté internationale » sur les sanctions à infliger au Président Laurent Gbagbo, dont le recours à la force, s’il refuse de céder le pouvoir à Alassane Dramane Ouattara.
La CEDEAO mettra-t-elle cette dernière menace à exécution en assumant ainsi, de manière ouverte, le rôle de bras armé de l’impérialisme collectif qui se cache derrière l’appellation pompeuse et trompeuse de « communauté internationale » ?
La paix en Côte d’Ivoire et en Afrique, d’une manière générale, est au prix de la lucidité, de la solidarité et du courage politique dont nos dirigeants feront preuve dans un monde globalisé injuste et violent.
Nous tenons à rappeler aux chefs d’État africains qu’ils se trompent d’ennemi et de guerre pour les raisons suivantes, valables pour la quasi totalité de nos pays :
1 – L’échec notoire du système électoral prôné
Il y a dix ans, dans la Déclaration de Bamako sur la Démocratie, les Droits et les Libertés en date du 03 novembre 2000, les Ministres et les Chefs de délégation des États et gouvernements ayant le français en partage relevaient, en plus des « acquis indéniables », des insuffisances et des échecs qui ont pris aujourd’hui des proportions alarmantes. Ils ont pour noms : « récurrence des conflits, interruption de processus démocratiques, génocide et massacres, violations graves des droits de l’Homme, persistance de comportements freinant le développement d’une culture démocratique, manque d’indépendance de certaines institutions et contraintes de nature économique, financière et sociale, suscitant la désaffection du citoyen à l’égard du fait démocratique ».
Y a-t-il lieu d’envisager une intervention militaire en Côte d’Ivoire, au nom d’un système électoral si défaillant ?
2 – Les pièges du système néolibéral
Ce système électoral inadapté et cruellement dépendant de l’«expertise» et de financements extérieurs est au service d’un modèle économique particulièrement désastreux en Afrique. Il rime avec pillage des richesses du continent, chômage endémique, pauvreté, injustices, corruption et violences. Les taux de croissance salués par la « communauté internationale » n’ont pas d’incidence sur la situation de l’immense majorité des Africains.
Alors au nom de quel projet de société, la CEDEAO devrait-elle s’engager dans une intervention militaire en Côte d’Ivoire ?
3 – Des « démocraties » minoritaires
L’enthousiasme et les espérances que les premières élections suscitèrent ne sont plus au rendez-vous comme l’attestent les taux de participation aux élections présidentielles généralement inférieurs à 50%, sauf dans les pays en crise (Guinée, Côte d’Ivoire par exemple) où les populations caressent l’illusion d’instaurer la paix par le vote.
Au lieu du rôle de gendarme que la « communauté internationale » lui confie au risque de la discréditer, la CEDEAO ne devrait-elle pas chercher d’abord à conférer à la démocratie un sens qui réconcilie les Africains avec la politique ?
4 – Des graves régressions politiques
L’État postcolonial qui se voulait souverain est devenu l’État sous-tutelle des institutions de Bretton Woods, chargé de libéraliser, de privatiser et de gérer ensuite les conséquences sociales dramatiques de cette politique. L’impopularité des gouvernants démocratiquement élus tient en grande partie aux réformes contraignantes et souvent erronées du FMI et de la Banque mondiale qui dégagent leur responsabilité en cas de soulèvement des populations.
Faut-il que la CEDEAO, au nom d’une démocratie que les argentiers foulent au pied, ajoute davantage à l’injustice et à la souffrance du peuple ivoirien ?
5 – Dépolitisation, personnalisation et ethnicisation
Pour ou contre Untel ou Untel sont les termes de la démocratie au rabais qui est servie aux peuples mineurs que nous sommes dans l’imaginaire de l’Occident. Et, malheureusement, ça marche.
Rares sont les acteurs politiques qui se donnent la peine de familiariser l’électorat avec les enjeux économiques, pétroliers, miniers, géopolitiques et militaires qui engagent le destin de notre continent.
Qu’y a-t-il d’étonnant si à partir de ce moment les électeurs se saisissent de repères tels que l’ethnie et la religion ?
6 – L’imposture de la « communauté internationale»
On n’aura jamais autant entendu parler de la « communauté internationale » en Afrique que ces dernières semaines. Alors, le citoyen ordinaire se demande : « Qui est-elle ? »
Elle est une dangereuse construction de l’après guerre froide. Elle se pose en garant du droit international, mais ses exigences varient selon les lieux et les circonstances. Ses membres sont, entre autres…
  • le Conseil de Sécurité, une institution non démocratique dont les résolutions sont ignorées par l’État d’Israël, protégé par les Etats-Unis,
  • les États-Unis d’Amérique, qui ont envahi l’Irak au nom d’armes de destruction massive qui n’existaient pas,
  • l’Union Européenne (UE), dont les desseins sont clairs à travers les Accords de Partenariat Economique (APE) qu’elle tient à imposer aux pays ACP,
  • la France, dont les forfaits sont brillamment illustrés par le documentaire de Patrick Benquet : La Françafrique,
  • le FMI et la Banque mondiale, qui dans un monde autre que celui-ci devraient être traduits devant la justice internationale pour crime contre l’Afrique.
Quant à l’Union Africaine (UA) et la CEDEAO, leur fonctionnement est à l’image des États qui les composent : frileuses, financièrement dépendantes, elles sont plus à l’écoute des grandes puissances et des institutions de Bretton Woods que de leurs peuples, de plus en plus désemparés et en danger.
Aux conséquences incommensurables des sanctions économiques, faut-il ajouter celles désastreuses de la violence militaire en Côte d’ Ivoire?
7 – L’instrumentalisation de la souffrance et du désarroi des Africains
Les électeurs et les électrices ivoiriens et africains sont, en somme, des victimes collatérales de la guerre économique qui fait rage à l’échelle de la planète. La pauvreté que le modèle économique dominant leur impose et leur souffrance sont instrumentalisés dans le cadre d’élections dites « transparentes », « régulières » et « démocratiques » qui, comme nous l’avons déjà souligné, ne répondent en rien à leur quête légitime de dignité.
8 – L’opacité des enjeux
Personne ne peut croire un seul instant que l’auteur du discours de Dakar sur l’homme africain et père de l’immigration choisie se soucie des droits des Africains et de la démocratie en Afrique. L’ancienne puissance coloniale a surtout besoin de préserver ses intérêts en Côte d’Ivoire qui, aujourd’hui comme au lendemain des indépendances, lui sert de point d’ancrage ainsi que de tremplin dans la sous région.
Quant aux États Unis d’Amérique, une partie de la réponse à leur demande – considérable – en pétrole se trouve dans le Golfe de Guinée.
Y a-t-il un lien quelconque entre ces desseins et la démocratie que les peuples d’Afrique appellent de tous leurs vœux ?
9 – La crise systémique du capitalisme
Les dirigeants africains sont victimes du discours mensonger du « win-win » qui prétend que tout le monde peut gagner dans la mondialisation néolibérale, dont la faillite est désormais évidente. Aussi s’efforcent-ils d’entrer dans le moule préfabriqué de la « croissance accélérée », de la « bonne gouvernance », de la « démocratie », etc.
L’histoire qui est train d’être écrite à coup de larmes et de sang en Côte d’Ivoire n’est pas qu’une crise politique et institutionnelle grave, dont l’issue dépendrait des seuls acteurs ivoiriens. Elle est l’une de ces guerres de « basse intensité » que l’ordre cynique du monde impose aux peuples dominés, tout en ne jurant que par la « démocratie », les « droits de l’homme » et les « libertés ».
10 –  La crise de leadership mondial et la question de l’éthique
Face à la crise structurelle et systémique du capitalisme mondialisé, il n’y a pas d’homme providentiel en Côte-d’Ivoire, ni même aux États-Unis où l’élection de Barack Obama a pu faire croire le contraire. Le Président américain et son homologue français, Nicolas Sarkozy, qui visiblement n’ont que des certitudes quand il s’agit de la démocratie en Afrique, sont confrontés aux pires difficultés dans leurs propres pays, du fait de la nature inique de ce système économique dans lequel les africains sont embarqués à leur insu. La dé-protection de nos économies, la concurrence déloyale et surtout la mise en échec délibéré de l’État au nom de la croissance et de la compétitivité sont autant d’options qui n’ont rien d’éthique.
L’ordre actuel du monde n’a pas besoin d’Alassane Dramane Ouattara et encore moins de Laurent Gbagbo, mais des richesses et de la position géostratégique de la Côte-d’Ivoire en Afrique de l’Ouest.
Espérons que cette réalité cruelle, qui n’est un secret pour personne, contribuera à dépassionner le débat et à inciter les protagonistes de la crise ivoirienne, et de manière générale les décideurs politiques africains, à plus de lucidité et de maturité politique.
Déclaration
Face à cette offensive sans précédent de la « communauté internationale » contre un État souverain au nom de la démocratie et face à l’instrumentalisation de la CEDEAO,
Nous exprimons :
  • Notre solidarité avec le peuple frère et meurtri de Côte d’Ivoire qui est le véritable perdant de la « démocratie » formelle, dictatoriale et belliqueuse que les puissances occidentales imposent aux autres à coups de chantage au financement et de corruption.
  • Notre profond désaccord avec l’usage de la force contre un État souverain au mépris des vies humaines, de la cohésion sociale et la paix, déjà malmenées.
  • Notre conviction que la « communauté internationale » n’est qu’une coalition de puissances et d’intérêts qui fait la loi à travers le Conseil de Sécurité, les institutions financières et autres instances.
  • Notre désapprobation de l’alignement de l’Union Africaine (UA) et la CEDEAO sur des positions compromettantes et dangereuses.
  • Notre indignation face à l’ingérence arrogante et décomplexée des Nations Unies, qui outrepassent leur rôle en Côte d’Ivoire, et face aux pressions et aux sanctions, dont celles scandaleuses du Fond Monétaire International (FMI) et de la Banque mondiale, qui oublient qu’ils ont une part considérable de responsabilité dans la situation dramatique de l’Afrique.
  • Notre consternation face à la violation des droits politiques des Africains, qui devraient être les seuls juges de l’état de leurs pays et de la conduite de leurs dirigeants, et face à l’infantilisation de l’électorat africain par un système qui érige le vote en une fin en soi.
  • Notre révolte face aux supercheries des puissants de ce monde, notamment la France et les États-Unis, qui inversent les rôles en Côte d’Ivoire en s’érigeant en sauveurs des peuples et faiseurs de paix, alors qu’ils sont fauteurs de guerre. L’Irak, l’Afghanistan, le Pakistan, pour ne citer que les faits plus récents, sont devenus de véritables bourbiers attestant que la démocratie ne s’exporte pas.
  • Notre dépit vis à vis de la Cour Pénale Internationale (CPI) qui ignore que les victimes des massacres pré et post électoraux sont d’abord des hommes et des femmes que le système, dont elle est l’une des armes, affame, exclut et tue à petit feu par millions.
  • Notre conviction que la réforme en profondeur du système des Nations Unies, que les mouvements sociaux appellent de leurs vœux, s’impose non pas seulement en termes de représentation du continent, mais d’éthique.
  • Notre conviction que la situation dramatique en Côte d’Ivoire justifie l’évaluation dans les meilleurs délais des pratiques démocratiques en Afrique.
  • Notre détermination à éveiller les consciences, notamment celles des femmes et des jeunes, de telle sorte que le vote influe sur les politiques économiques qui sont à l’origine du chômage, de la faim et de l’exil.
  • Notre volonté de faire du Forum Social Mondial (FSM) de Dakar (du 6 au 11 février 2011) le lieu par excellence de la confrontation des idées sur les alternatives au capitalisme mondialisé et destructeur.
Personne ne doit mourir en Côte d’Ivoire, ni ailleurs en Afrique, au nom d’une démocratie décrédibilisée et dévoyée parce que conçue, financée et évaluée de l’extérieur par des puissances d’argent en quête de dirigeants « sûrs ».
Alors, trêve d’ingérence, d’arrogance et d’humiliation ! Chaque peuple s’indigne, résiste et se libère en se référant à son histoire et son propre vécu des injustices et d’asservissement.

Puissent les souffrances infligées aux peuples d’Afrique servir de levain pour l’émergence de valeurs, de structures et d’institutions démocratiques, pacifiques et humanistes ici et de par le monde.

Premiers signataires
  • Aminata Dramane TRAORE (Forum pour un Autre Mali)
  • Demba Moussa DEMBELE (Forum Africain des Alternatives)
  • Samir AMIN (Forum du Tiers-Monde)
  • Pr Jean Bosco KONARE (Enseignant)
  • Ray LEMA (Artiste musicien)
  • Cati BENAÏNOUS
  • Ismaël DIABATE (Artiste peintre)
  • Bernard FOUNOU (Forum du Tiers-monde)
  • Nathalie M’Dela MOUNIER ( Ecrivain)
  • Antonia REIS (Interprète)
  • Clariste SOH-MOUBE (Centre Amadou Hampâté Bâ)
  • Mohamed EL BECHIR BEN ABDALLAH (Président de la Coordination des Partants Volontaires à la Retraite- CPVR)
  • Borry KANTE (au nom de toute la CPVR – 5666 adhérents)
  • Taoufik BEN ABDALLAH (Enda Tiers-Monde)
  • Patrick Anges GOGOGNON (Étudiant, candidat à la Maitrise en bioéthique, Université de Montréal)
  • Hamidou MAGASSA (CERNES)
  • Abdoulaye NIANG, Ph.D (President & Founder  The Niang Abdoulaye Foundation)
  • Karine BALLON ( Documentaliste)
  • Kakadou N’DIAYE (Universitaire)
  • Joel MARSEILLE (Enseignant)
  • Mme Chantal CAMPOS (Marchand d’Art)
  • Pierre LERAY(Éducateur retraité)
  • Mme Annouk LE FLOCH (Bibliothécaire)
  • Jacques ROCHARD (Enseignant retraité)
  • Mme Madeleine ROCHARD (Enseignante retraitée)
  • Mme Albertine COURTIADE (Professeur retraitée)
  • Latévi Georges LAWSON-BODY (Enseignant chercheur)
  • Tcherno Hamadou BOULAMA ( Journaliste)
  • Jean Prosper BOULADA (Traducteur-Interprète)
  • Me Abdoulaye SANGARE (Avocat)
  • Claire MALBOS (Artiste)
  • Boubacar COULIBALY (FORAM)
  • Ousmane AMION GUINDO (Ingénieur d’agriculture)
  • Mme Edwige KOUASSI
  • Narcisse ZAHIBO (Enseignant-chercheur)
  • Christian BENATREAU (chargé de mission)
  • Benoni Benjamin ECKONGO (Ingénieur en radioélectricité)
  • Bernard MASSART (Professeur)
  • Jean Pierre LECOMTE
  • Emmanuel Isidore BOCCO (Enseignant)
  • Dr Nathalie CALLEDE
  • Bruno ELLA-ONDO (Géopolitologue)
  • Kokouvi Edem N’TSOUKPOE (Doctorant)
  • Jacqueline PIRROTINA
  • Brou Narcisse GODRIN-KOUADIO (Ingénieur Télécoms)
  • Cloclo RENOU
  • Mme Nora PETTEX (Traductrice)
  • Orphé ADOM (Manager)
  • Stephane MALBOS (Navigant retraité)
  • Mme Lydie ROY (Référente famille)
  • Olivier VILAIN (Journaliste)
  • Mouloud MAHROUG (EDF)
  • Hervé BORDERAN (Informaticien)
  • Faustin ZE ONDO (Cadre)
  • René BEAUCHAMP
  • André LENDOYE
  • Sette DIOP (Chercheur)
  • Hervé AYRAULT (Artiste)
  • Pr. Mbuyi KABUNDA(Directeur de l´Observatoire d´Études sur les Réalités Sociales Africaines AM/FCM Madrid)
  • Edwige HAUBEKY
  • Désiré Roch BIY-NZE (Ingénieur en informatique)
  • Fausto GIUDICE (Traducteur)
  • G. TENE-SOP (Ecologue)

lundi 3 janvier 2011

Les élections de Côte d’Ivoire : Chronique d’un échec annoncé

Libre Opinion de Pierre Sané parue dans mo5-togo.com du 26/12/2010
Pierre Sané est né en 1949 au Sénégal. Il a été Secrétaire Général d’Amnesty International de 1992 à 2001 et sous-directeur général de l’UNESCO pour les sciences sociales et humaines de 2001 à 2010. 
Ce devait être des élections qui allaient permettre de mettre fin à la crise, de tourner enfin la page du legs de Félix Houphouët-Boigny et d’engager la Côte d’Ivoire sur le chemin de la paix et du développement. Cela aura été en tous les cas les élections africaines les plus longuement et méticuleusement préparées qui ont impliqué depuis les accords de Marcoussis en janvier 2003 (1) un nombre impressionnant d’acteurs :
le pouvoir, la rébellion armée, les partis politiques ivoiriens, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’Union africaine, la France, l’Union européenne, la Francophonie, les Nations Unies sans oublier les médiateurs successifs (le Togolais Gnassingbé Eyadema, le Sud-africain Thabo Mbeki et le Burkinabè Blaise Compaoré...). Du jamais vu en Afrique !
Le processus électoral avait fait l’objet d’un consensus laborieux entre toutes les parties prenantes même si à chaque étape il y avait eu des dérapages. Des audiences foraines au recensement de la population, de la constitution du fichier électoral à la délivrance de cartes d’identité nationale, de la constitution puis reconstitution de la Commission électorale indépendante à la distribution des cartes d’électeurs, l’ensemble du processus élaboré et mis en œuvre par le pouvoir, l’opposition et les rebelles sous la supervision sourcilleuse de la communauté internationale était censé délivrer un résultat incontesté. Un code de bonne conduite avait même été élaboré par les partis politiques au-delà de la loi électorale et de la Constitution pour s’assurer du respect des règles par tous les acteurs de la compétition électorale… Cerise sur le gâteau, il était fait appel aux Nations Unies pour certifier l’ensemble du processus… Du jamais vu en Afrique !
Ainsi après le premier tour tous s’accordaient pour valider la sincérité du scrutin et les deux candidats s’engageaient à respecter le verdict des urnes au second tour. Mais voilà qu’à l’arrivée on se retrouve avec deux vainqueurs. Un échec et une impasse qui risquent de plonger le pays dans une guerre civile plus dévastatrice encore que celle qu’il a connue de 2002 à 2005. Et au bout du compte, quel que soit le vainqueur, ce dernier risque de gouverner pendant longtemps contre une moitié du pays. Que s’est-il passé ? Pourquoi en est-on arrivé là et comment en sortir ? Au-delà des jugements à l’emporte-pièce, des prises de position partiales, instructions péremptoires et menaces, il est important de dégager un post mortem objectif afin de servir de leçon pour la Côte d’Ivoire et pour l’Afrique.
Observateur impartial et objectif de la scène politique ivoirienne et conscient que même si on se réclame du panafricanisme on ne saurait s’adjuger le droit de donner des instructions aux dirigeants ivoiriens surtout dans une Afrique où les conflits internes sont complexes et où la manipulation des processus électoraux est plus la règle qu’autre chose. De ce qui devait être des élections «parfaites» jusqu’au blocage actuel j’ai identifié quatre anomalies/erreurs qui ont à mon avis entrainé des dysfonctionnements menant à l’échec programmé du processus. Cet échec est bien sûr à mettre au passif de tous les acteurs impliqués qu’ils soient nationaux ou internationaux.
La première anomalie a trait au non-respect des accords signés qui prévoyaient notamment un cadre et un échéancier pour l’organisation et la tenue pacifiques des élections présidentielles. Ces modalités ont été stipulées dans le 4e Accord complémentaire à l’Accord politique de Ouagadougou (2) qui dresse un canevas pour les opérations de démobilisation, de désarmement et de stockage des armes, précise les conditions de restauration de l’appareil d’État et de son administration dans le pays tout en prévoyant la sortie de la crise.
Ainsi l’Accord complémentaire, dans son Article 3, stipule «.. afin de favoriser l'organisation des élections dans de bonnes conditions, les deux Parties ont convenu de relancer, sans délai et sous la conduite du CCI [Centre de commandement intégré] et la supervision des Forces impartiales, le désarmement, le stockage des armes des deux Forces ex belligérantes, ainsi que la démobilisation des ex combattants des Forces nouvelles. En tout état de cause, ces opérations devront être achevées au plus tard deux mois avant la date fixée pour l'élection présidentielle. »
L’Accord complémentaire prévoit également le regroupement et le cantonnement des forces rebelles, le démantèlement des milices, le paiement de primes de démobilisation le tout « devant être achevé au plus tard deux mois avant les élections présidentielles. » En outre l’article 8 du même Accord complémentaire reconnaît «  que la non réunification du pays et les lenteurs accusées dans la normalisation institutionnelle et politique constituent de sérieux obstacles à l'organisation d'élections justes, transparentes et démocratiques. »
Il apparaît que les clauses ci-dessus, absolument essentielles à la tenue d’élections ouvertes, n’ont pas été respectées, les rebelles refusant de désarmer et rendant aléatoire le redéploiement de l’administration et la récupération par l’Etat de ses recettes fiscales et douanières. Or l’expérience récente (Irak, Afghanistan) a montré qu’il était illusoire de prétendre tenir des élections libres et transparentes dans des zones contrôlées par des rebelles en armes.
Pourquoi la communauté internationale n’a-t-elle pas exigé des rebelles qu’ils se conforment à l’Accord politique de Ouagadougou et ses quatre Accords complémentaires qu’ils ont eux-mêmes signés ? Pourquoi le Conseil de sécurité des Nations Unies n’a-t-il pas donné instruction aux rebelles de désarmer tel que prévu dans l’Accord de Ouagadougou que le Conseil a entériné ? Pourquoi le Facilitateur parrain du processus de Ouagadougou Blaise Compaoré n’a-t-il pas exercé les pressions nécessaires pour faire respecter cette clause essentielle ? Et enfin pourquoi les rebelles et leur chef politique, le Premier Ministre Guillaume Soro, ont-ils refusé de désarmer alors qu’ils étaient signataires de l’Accord ?
Ce manquement primordial au processus électoral élaboré laborieusement ouvrait fatalement la possibilité de violences et d’intimidations dans des zones contrôlées de fait par des groupes d’opposition armés dans le Centre, dans le Nord et dans l’Ouest du pays. Le fait que ces violences aient pu entacher la régularité du scrutin a été apprécié différemment par le Conseil constitutionnel et par le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies en Côte d’Ivoire créant ainsi une nouvelle crise.
La deuxième anomalie à mon avis tient à la composition et au mode de fonctionnement de la Commission électorale indépendante (CEI). Prêtant serment au palais présidentiel le 25 février 2010 devant le Conseil Constitutionnel et en présence du représentant du Facilitateur et du représentant des Nations Unies, ses membres s’étaient « engagés à remplir leur mission dans le respect de la Constitution et en toute impartialité ».
Or cette Commission est composée de 31 membres dont 11 représentant les corps constitués et 20 venant des partis politiques et groupes rebelles. Fait probablement unique en Afrique sur les 20 représentants des partis politiques et groupes rebelles dans la Commission, l’opposition compte 18 représentants et le parti au pouvoir 2 ! A supposer même que les représentants des corps constitués (11) soient tous proches du pouvoir, cela ne ferait jamais que 13 en face de 18. En quelque sorte la Commission « indépendante » est bel et bien contrôlée par l’opposition ! D’ailleurs son Président est un membre éminent de la coalition de l’opposition et ancien ministre PDCI dans le gouvernement Gbagbo. Fait curieux, tous ces membres ont été nommés par décret présidentiel ! Et parmi les 18 membres de l’opposition, on en retrouve 6 qui représentent 3 groupes rebelles (MPCI, MPIGO et MJP) ayant depuis longtemps fusionné dans les Forces nouvelles, et 8 issus de 4 partis politiques d’opposition (PIT, UDPCI, MFA et UDCY) dont le score combiné au 1er tour de la présidentielle s’est élevé à 3,5% des voix exprimées, les 4 autres représentant le RDR et le PDCI…Du jamais vu en Afrique … ou ailleurs !
Et pourtant la loi électorale promulguée en 2001 ne prévoyait que « deux  représentants de chaque parti ou groupement politique ayant au moins un Député à l'Assemblée Nationale ou ayant remporté au moins une élection municipale » (3).
C’est qu’entre-temps il y a eu une tentative de coup d’Etat, une rébellion armée, l’envoi par la France et les Nations Unies de forces d’interposition et le début du ballet politico diplomatique menant de Marcoussis à Ouagadougou en passant par Accra et Pretoria. C’est à Marcoussis qu’une telle composition de la Commission a été concoctée au mépris de la Constitution ivoirienne adoptée deux ans plus tôt par une large majorité des Ivoiriens et au mépris des règles d’équité les plus élémentaires.
En plus de cette composition pour le moins insolite (et sans doute pour en atténuer un peu les conséquences) on y ajoute une modalité de prise de décision qui va nécessairement mener au blocage : le consensus. Ce blocage a découlé du différend concernant le sort à réserver aux résultats  de plusieurs  départements dans le Nord du pays, de l’opportunité de prononcer des résultats provisoires compte tenu du manque de consensus et du dessaisissement de la Commission électorale par le Conseil constitutionnel. C’est suite à ce dessaisissement que le Président de la CEI, membre de l’opposition, a procédé dans la précipitation et la plus grande confusion à une déclaration de résultats provisoires non consolidés et encore moins validés par l’ensemble des commissaires centraux de la CEI et, fait inédit, depuis le QG de campagne du candidat de l’opposition, en d’autres termes de son candidat !
Auparavant une image avait fait le tour du monde, celle de papiers arrachés et déchirés des mains du porte-parole de la CEI, membre de l’opposition. L’auteur de cet acte, commissaire central de la CEI et représentant le ministre de l’Intérieur, a déclaré à la presse pour justifier son acte : « Le mode opératoire que nous avons adopté de façon consensuelle est qu’avant que les résultats ne soient rendus publics, ils ont besoin d’être consolidés en Commission centrale. Ce dont il s’agit, c’est que M. Bamba Yacouba a agi en violation flagrante du mode opératoire unanimement admis par la CEI. »
Il est donc avéré que la Commission électorale n’a pas respecté son serment d’impartialité et de respect de la Constitution. Mais pouvait-il en être autrement au vu de sa composition, de son mode opératoire et des enjeux ? Peut-on être à la fois juge et partie ? Pourquoi devrait on estimer que les résultats collatés et promulgués par le seul Président de la Commission (la Commission n’ayant pas statue à ce jour) reflètent fidèlement le souhait de la majorité des électeurs ? Et surtout pourquoi avoir impose une telle composition de commission électorale ?
En tout état de cause l’ordonnance de 2008 portant ajustement au code électoral pour les élections de sortie de crise indique que la proclamation définitive des résultats relève de la compétence exclusive du Conseil constitutionnel, la proclamation des résultats provisoires par la CEI ne constituant qu’une étape dans le processus électoral. Et c’est là que survient à mon avis la 3e erreur. Elle est due à la précipitation du Conseil constitutionnel. Il ne s’agit pas ici de remettre en cause sa légitimité ou la légalité de son action. Comme partout ailleurs sa composition et ses attributions sont fixées par la Constitution. Et comme partout ailleurs son Président est nommé par le chef de l’exécutif. L’argument selon lequel son Président serait un proche du Président de la République n’est donc pas recevable. C’est la même chose partout.
Comme partout ailleurs le Conseil constitutionnel de Côte d’Ivoire est juge de la constitutionnalité des lois. II « contrôle la régularité des opérations de référendum et de l’élection des représentants du peuple » (4). Il « statue sur l’éligibilité des candidats aux élections présidentielle et législative, les contestations relatives à l’élection du Président de la République et des députés. Le Conseil constitutionnel proclame les résultats définitifs des élections présidentielles (5) ». C’est fort de ce mandat que le Conseil constitutionnel a procédé à l’annulation du scrutin dans 7 départements (sur les 8 contestés) sur la base de l’examen des 5 requêtes introduites par le candidat Laurent Gbagbo au sujet d’irrégularités ayant trait « à l’absence de ses représentants et délégués dans les bureaux de vote ; au bourrage d’urnes ; au transport des procès-verbaux par des personnes non autorisées ; à l’empêchement de vote des électeurs ; à l’absence d’isoloirs ; et à la majoration des suffrages exprimés ».
Sur la base des éléments de preuve soumis en appui des requêtes le Conseil constitutionnel a procédé à l’annulation du scrutin des départements incriminés et procédé au redressement des résultats aboutissant à la proclamation de Laurent Gbagbo comme vainqueur.
Toutefois, puisque comme partout ailleurs la décision du Conseil constitutionnel est finale et sans recours et compte tenu des circonstances exceptionnelles pourquoi le Conseil n’a t’il pas pris le temps d’enquêter plus à fond sur les requêtes déposées par le candidat Laurent Gbagbo et peut-être même solliciter du candidat Alassane Ouattara un dépôt de requêtes quitte à faire une exception sur le non-respect des délais ? De même  pourquoi n’a t’il pas ordonné la reprise des élections dans les départements incriminés en sollicitant par le biais du Gouvernement les forces armées et les forces des Nations Unies pour assurer la sécurité dans les bureaux de vote de ces 7 départements?
Toujours est-il que cela demeure une décision de la justice suprême du pays qu’il ne nous appartient pas ici de remettre en cause tout comme cela s’est passé dans nombre d’autres élections africaines et même ailleurs (par exemple lors du face-à-face George W. Bush Al Gore aux Etats-Unis). Je peux comprendre que la rapidité choisie avait pour but de contrer l’action du Président de la Commission électorale mais cela a inévitablement créé une suspicion de partialité.
La dernière précipitation et anomalie ont été bien sûr la certification des résultats par le Représentant des Nations Unies.

Lors d’une conférence de presse tenue à Abidjan le 12 novembre 2010, le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour la Côte d’Ivoire, Choi Young Jin, avait certifié les résultats définitifs du premier tour de l’élection présidentielle tenue le 31 octobre 2010, six jours après leur proclamation par le Conseil constitutionnel. S’appuyant sur les cinq critères cadres de la certification (paix, inclusivité, accès aux médias d’Etat, liste électorale définitive et résultats), le chef de l’ONUCI avait estimé que le premier tour de l’élection présidentielle avait eu lieu dans « un environnement globalement pacifique et sécurisé, malgré des incidents isolés, notamment des actes d’intimidation et d’obstruction à la liberté de mouvement dans certaines régions. »
Pour la première fois de son histoire l’ONU se voyait conférer un tel rôle (ndlr, c'est le MO5-Togo.com qui souligne) . A la suite des Accords de Pretoria (2005)(6) le Conseil de sécurité dans sa résolution n°1765 (7) avait confié au Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies le mandat de certification exercé à titre exclusif et personnel. La résolution précise que « le Certificateur doit sauvegarder les résultats légitimes avec engagement, honneur et détermination. Il veillera à ce que les résultats soient respectés ; que le vainqueur soit celui qui a gagné les élections ; que les résultats ne fassent l’objet ni de contestations non démocratiques, ni de compromissions. »
Reposant sur le respect des critères cadres ci-dessus la certification confiée au Représentant spécial du Secrétaire général comprend donc les différentes étapes du processus électoral, la sauvegarde des « résultats légitimes » et la prévention de « contestations non démocratiques ». La question essentielle à laquelle il convient donc de répondre est bien celle de la signification du terme « résultats légitimes ». S’agit-il des résultats provisoires ? Ou des résultats définitifs ? Des résultats proclamés par la Commission électorale indépendante ou de ceux proclamés par le Conseil constitutionnel ?
Est légitime ce qui est conforme à la loi. Et dans ce cas d’espèce la légitimité des résultats découle comme dans toute démocratie de l’organe qui confère la légitimation à savoir le Conseil constitutionnel. Le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies aurait donc dû travailler sur les résultats proclamés par le Conseil constitutionnel et décider ou non de les certifier comme cela a été le cas lors du premier tour. En cas de désaccord persistant il aurait pu procéder à la vérification détaillée des critères d’annulation mis en avant par le Conseil constitutionnel et évaluer leur force de justification et même demander, compte tenu des circonstances exceptionnelles, que Alassane Ouattara puisse soumettre des « contestations démocratiques » et ensuite transmettre un rapport au Conseil de sécurité.
Il n’y a pas d’élections « parfaites », ni en Afrique ni ailleurs. Et personne ne peut en outre prétendre aujourd’hui savoir pour sûr qui a gagné les élections présidentielles et surtout si les requêtes déposées étaient valables ou non. Voilà pourquoi un organe judiciaire est celui à qui la loi confère l’autorité en dernier ressort de trancher et de décider du résultat final du scrutin. En Afrique il y a eu au cours de ces dix dernières années maintes contestations de résultats d’élections. Seules les décisions prises par les organes judiciaires suprêmes ont conféré la victoire à l’un des candidats. Cela aurait donc dû être le cas également en Côte d’Ivoire, à moins de récuser la légitimité de son Conseil constitutionnel ce qui serait contraire à l’ensemble des résolutions du Conseil de sécurité sur la Côte d’Ivoire qui commencent toutes par : « Réaffirmant son ferme attachement au respect de la souveraineté, de l’indépendance, de l’intégrité territoriale et de l’unité de la Côte d’Ivoire, et rappelant l’importance des principes de bon voisinage, de non-ingérence et de coopération régionale ». La supervision exercée par les Nations Unies ne suspend en aucune manière la Constitution ivoirienne.
La précipitation du Certificateur à déclarer un vainqueur a certainement contribué à l’impasse actuelle contrairement à ce qui s’est passé en Guinée où les différents organes ont pris le temps nécessaire ce qui a permis d’apaiser les tensions.
Tous ces dysfonctionnements ont précipité la Côte d’Ivoire au bord de la guerre civile et l’urgence aujourd’hui est  d’abord de la prévenir.
Comment en sortir ?
Depuis l’arrivée au pouvoir du FPI en 2000, force est de constater que ce parti n’a jamais pu gouverner sereinement la Côte d’Ivoire. Victime d’un coup d’Etat avorté suivi d’une rébellion armée qui a abouti à une partition de fait depuis 2002, le régime s’est vu imposer par la communauté internationale un partage du pouvoir qui a amené ses opposants et même les rebelles à exercer une partie du pouvoir y compris le contrôle de la Commission électorale et donc du processus électoral.
Au lieu de sanctionner les rebelles et leurs soutiens on leur a offert des strapontins ministériels en imposant des Premiers ministres successifs jusqu'à installer le chef des rebelles au poste de Premier ministre (censé être neutre pendant les élections présidentielles a venir). Ce qu’ils n’ont pas réussi à obtenir par les armes la communauté internationale le leur a offert sur un plateau d’argent sans pour autant obtenir en contrepartie le désarmement et la réunification du pays !
Il est donc compréhensible que la moitié du pays qui a soutenu le Président Laurent Gbagbo ait une légitime attitude de ras-le-bol et de défiance vis-à-vis de cette même communauté internationale qui s’est empressée de reconnaître des résultats provisoires faisant fi du processus démocratique et des règles constitutionnelles du pays. Les instructions et injonctions ne feront que cristalliser la déchirure qui continue à frapper le pays. Quant a une intervention armée, quelque soit le prétexte utilisé elle aurait des conséquences incalculables pour toute la région. Et même si in fine Alassane Ouattara venait à exercer le pouvoir, il le ferait contre la moitié du pays et sur un pays dévasté.
Ce qui s’impose donc c’est manifestement le dialogue politique, mais cette fois-ci un dialogue politique direct sans intermédiaires ni accompagnateurs. Qu’on laisse enfin les Ivoiriens régler leurs problèmes !
Aujourd’hui il leur appartient à eux seuls de décider des voies de sortie de crise et surtout de la gestion future des ressources du pays et notamment des réserves substantielles de pétrole qui alimentent bien des convoitises comme partout ailleurs en Afrique.(8)
En attendant l’issue de la crise une attention particulière doit être impérativement accordée à la prévention de la violence des deux côtés et à s’assurer que toute allégation de violation de droits humains fasse l’objet d’enquêtes judiciaires nationales impartiales et de sanctions rapides et appropriées. En effet Il serait naïf de penser dans une situation pareille que les violences signalées ne viennent que d’un camp. Il n’y a pas en l’espèce d’un côté les « bons » et de l’autre les « méchants ». Il y a une lutte pour le pouvoir en Afrique aujourd’hui, qui au-delà des clivages nationaux ethniques et religieux apparents oppose surtout deux projets de société qui pour faire simple voient s’affronter des dirigeants tenants d’un libéralisme mondialisé a d’autres  qui adhèrent à un panafricanisme souverain et socialisant.
Au moment où l’on commémore les 50 ans d’indépendance, tous les Africains doivent garder les yeux ouverts sur les véritables enjeux de ce qui se passe actuellement en Côte d’Ivoire. La naïveté passe 50 ans est impardonnable !
 (1)Accord de Marcoussis (France) de 2003
(2)Accord de Ouagadougou (Burkina Faso) de 2007
(3)Article 5 de la loi n° 2001-634 du 9 octobre 2001 portant composition, organisation, attributions et fonctionnement de la Commission électorale indépendante.
(4) Article 32 de la Constitution de la République de Côte d’Ivoire.
(5) Article 94 de la Constitution de la République de Côte d’Ivoire.
(6)Accords de Pretoria (Afrique du Sud) de 2005
(7) Résolution n° 1765 adoptée par le Conseil de sécurité le 16 juillet 2007.
(8) « C’est une zone prometteuse dont les objectifs géologiques s'apparentent aux découvertes importantes réalisées sur les permis voisins au Ghana », confie Marc Blaizot, directeur géosciences de la branche exploration et production de Total. Dans l’état actuel des connaissances, les réserves pourraient atteindre jusqu’à 1,5 milliard de barils. » Jeune Afrique.com, 23 octobre 2010.

mardi 9 février 2010

Togo : Election présidentielle du 28 février 2010, une nouvelle mascarade en perspective

par Cedetim, Collectif de solidarité avec les luttes sociales et politiques en Afrique*, Mouvement de la paix, Peuples solidaires, Survie, 9 février 2010

Dans la perspective de l’élection présidentielle, les organisations signataires appellent l’Union européenne et la France à ne pas cautionner une élection qui ne serait pas démocratique et transparente et à prendre des mesures afin de prévenir toute dérive violente du régime en cas de contestations.

Depuis la mort, en 2005, du général Eyadéma resté 42 ans au pouvoir, les Togolais sont appelés aux urnes pour la deuxième fois. La précédente élection, en avril 2005, avait intronisé Faure Gnassingbé (fils du précédent), à l’issue d’un coup d’Etat électoral et d’une répression féroce, faisant selon l’ONU entre 400 et 500 morts et environ 40 000 réfugiés.

La signature, en août 2006, sous la pression de la communauté internationale, d’un Accord politique global (APG) avec les principales formations politiques, avait permis la reprise de la coopération de l’Union européenne, suspendue depuis 1992 pour « déficit démocratique ». Jusqu’ici, aucune des réformes préconisées par l’APG n’a vu le jour. En outre quasiment aucune mesure n’a été prise par le régime pour poursuivre les auteurs des crimes commis en 2005, à part la création en février 2009 d’une Commission vérité, justice et réconciliation qui pour le moment n’a pu travailler ni mener à bien sa mission.

C’est ce même régime qui organise aujourd’hui l’élection présidentielle. Or celui-ci met tout en œuvre afin que Faure Gnassingbé se maintienne au pouvoir. En effet, les conditions d’organisation du scrutin n’offrent manifestement pas toutes les garanties d’une élection démocratique et transparente avec :

- une Commission électorale (CENI) et une Cour constitutionnelle acquises au régime qui, pour des motifs fallacieux et sur ordre du régime, a écarté un des principaux concurrents à la magistrature suprême ;
- un scrutin uninominal majoritaire à un tour, à l’avantage de Faure Gnassingbé qui peut ainsi être élu sans bénéficier de la majorité des suffrages exprimés [1] ;
- une révision des listes électorales bâclée et un fichier électoral fortement contesté ;
- des achats de voix observés.

A cela s’ajoute une dérive autoritaire et sécuritaire du régime à l’approche du scrutin avec :

- une recrudescence des intimidations afin de créer un climat de peur au sein de la population ;
- la nomination du major Kouloum Bilizim à la tête de la milice des Groupes de réflexion et d’appui au parti RPT (GRAP) alors qu’il est cité dans plusieurs rapports comme instigateur et présumé auteur de nombreux actes de violences en 2005 [2] ;
- la nomination du Lieutenant-colonel de gendarmerie Yark Damehane à la tête de la Force Sécurité Election présidentielle 2010 (FOSEP) alors que, selon un témoignage, cet officier “ a dirigé les séances de torture au cours des interrogatoires [pendant la répression de 2005] [3].

L’UE, principal financeur de l’élection dans le cadre d’un “ Projet d’Appui aux Processus Électoraux ” (PAPE), porte une grande responsabilité dans l’organisation et la supervision de celle-ci mais aussi dans les risques de dérive sécuritaire. En effet c’est également elle qui finance le volet « sécurisation de l’élection », mis en œuvre par l’Agence Française de Développement (AFD). En formant et en organisant l’équipement de la FOSEP, la France, indéfectible soutien politique et policier de la dictature Eyadéma depuis plus de 40 ans, conforte quant à elle une position pour le moins trouble.

Les organisations signataires appellent donc l’UE :

- à prendre les mesures nécessaires auprès des autorités togolaises afin de garantir une élection libre, démocratique et transparente, et en cas contraire de suspendre sa coopération ;
- à renforcer les moyens du contingent des 130 observateurs afin d’assurer une observation crédible des 6 000 bureaux de vote ;
- à exiger la révocation du major Kouloum Bilizim et du Lieutenant-colonel Yark Damehane.

En outre, les organisations signataires exigent des autorités françaises :

- qu’elles s’impliquent véritablement dans l’organisation d’une présidentielle démocratique et transparente, et non pas seulement dans sa supervision et sa “ sécurisation ” ;
- qu’elles suspendent toute coopération, bilatérale et multilatérale dans le cadre du PAPE, avec les organes de police et de gendarmerie (notamment la FOSEP) dès lors qu’ils seraient manifestement impliqués dans des violations des droits de l’Homme ;
- qu’elles dénoncent et condamnent toute dérive violente du régime, si tel était le cas.

L’élection présidentielle togolaise constitue une occasion pour les autorités françaises de rompre avec une politique de validation d’élections frauduleuses ou de prise de pouvoir anti-démocratique comme elles l’ont fait durant l’année 2009 avec le coup d’État à Madagascar, l’élection d’un putschiste en Mauritanie, l’élection présidentielle truquée au Congo Brazzaville, le coup d’État électoral au Gabon ou encore le coup d’État constitutionnel au Niger.

Cette année 2010, durant laquelle les autorités françaises entendent achever la rénovation des relations entre la France et l’Afrique, ne peut s’ouvrir sur une nouvelle validation d’un coup d’État électoral au Togo.

Contact presse : Survie : Stéphanie Dubois de Prisque. Tél : 01 44 61 03 25. stephanieduboisdeprisque(a)survie.org

* Collectif regroupant Assez de coup d’Etat, Afrique en luttes (NPA), Cédétim, Fédération des Congolais de la Diaspora (FCD), Les Verts, Survie, Union des Populations du Cameroun (UPC)].

[1] Bien qu’accepté par les forces politiques d’opposition, ce mode de scrutin est contraire aux dispositions de l’accord politique global du 20 août 2006.

[2] Rapports de l’ONU, de la FIDH, de la Ligue togolaise des droits de l’Homme (LTDH).

[3] Rapport de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) présenté au Comité contre la torture des Nations unies en mai 2005