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samedi 2 juin 2012

Le chapeau de Bolívar, ou les leçons d’économie de Chavez pour l’Europe

Alors que le Venezuela vit la conjonction inédite d’un boom de croissance et d’une baisse de l’inflation, grâce à l’intensification des investissements sociaux, la construction massive de logements, le contrôle des prix en faveur des secteurs populaires; alors que le salaire minimum est le plus élevé du continent, nous publions le point de vue de l’historien Richard Gott, ex-rédacteur en chef du Guardian, auteur entre autres de “In the Shadow of the Liberator: The Impact of Hugo Chávez on Venezuela and Latin America”, Verso, 2001; « Cuba: A New History”, Yale University Press, 2004; et de « Britain’s Empire: Resistance, Repression and Revolt”, Verso, 2011.

Il y a quelques années, alors que je voyageais dans l’avion présidentiel de Hugo Chavez avec un ami français du Monde Diplomatique, on nous demanda notre avis sur la situation en Europe. Un mouvement vers la gauche était-il possible ? Nous répondîmes avec le ton déprimé et pessimiste qui caractérisait les premières années du 21ème siècle. Ni au Royaume-Uni ni en France, ni ailleurs dans l’eurozone, nous ne discernions la possibilité d’une percée politique.
« Dans ce cas, reprit Chávez avec un regard pétillant, nous pourrions peut-être vous venir en aide ». Il nous rappela l’époque de 1830 où les foules révolutionnaires arboraient dans les rues de Paris le chapeau de Simón Bolívar, le libérateur vénézuélien de l’Amérique du Sud qui allait mourir quelques mois plus tard. Le combat pour la liberté, dans le style de l’Amérique Latine, était vu comme le chemin à suivre pour l’Europe.
Paris, 1830. Combat dans la rue de Rohan
Sur le moment, je fus encouragé mais pas convaincu par l’optimisme de Chávez. Ce n’est qu’à présent que je pense qu’il avait raison; il était bon de nous rappeler qu’Alexis Tsipras, le leader du parti de la gauche radicale grecque Syriza, en visite à a Caracas en 2007, avait posé la question de la possibilité de recevoir à l’avenir du pétrole vénézuélien à bas prix, tout comme Cuba et d’autres pays des Caraïbes et d’Amérique Centrale. Il y eut ce bref moment où le maire Ken Livingstone et Chávez manigancèrent un accord pétrolier prometteur entre Londres et Caracas, rompu ensuite par Boris Johnson.
Plus important que la prospection de pétrole bon marché, il y a le pouvoir de l’exemple. Chávez s’est engagé au tournant du siècle, et même auparavant, dans un projet qui rejette les politiques néo-libérales affligeant l’Europe et une grande partie du monde occidental. Il s’est opposé aux recettes de la Banque Mondiale et du Fond Monétaire International et a bataillé avec force contre les politiques de privatisation qui ont abîmé le tissu social et économique de l’Amérique latine et avec lesquelles l’Union Européenne menace à présent de détruire l’économie de la Grèce. Chávez a renationalisé les nombreuses industries, dont celles du gaz et du pétrole, qui avaient été privatisées dans les années 90.
Simon Bolivar, Amérique Latine (1783 - 1830)
de la série Prosopa (Personnes)
de Giannis "Gigas" Thomas et Peggy Kouvari, exécutée en style traditionnel byzantin
2004
Les paroles et l’inspiration de Chávez avaient eu un effet au-delà du Venezuela. Elles ont encouragé l’Argentine à dénoncer sa dette; à réorganiser son économie par la suite et à renationaliser son industrie pétrolière. Chávez a aidé le bolivien Evo Morales à administrer ses industries du gaz et du pétrole en faveur de son pays plutôt que des actionnaires étrangers, et plus récemment à stopper le vol par l’Espagne des profits de sa compagnie de l’électricité. Par-dessus tout il a montré aux pays d’Amérique Latine qu’il existe une alternative au seul message néo-libéral transmis sans fin depuis des décennies par les gouvernements et les médias rivés à une idéologie dépassée.
C’est l’heure où ce message alternatif doit être entendu plus loin encore, doit être écouté par les électeurs d’Europe. En Amérique Latine, les gouvernements qui mettent en oeuvre une stratégie alternative ont été élus et réélus constamment, montrant son caractère efficace et populaire. En Europe, les gouvernements de quelque couleur que ce soit qui appliquent le modèle néo-libéral semblent chuter au premier obstacle, montrant que la volonté du peuple ne suit pas.

Lord Byron (Londres 1788- Messolonghi 1824
Si Chávez et ses coreligionnaires de la nouvelle “Révolution Bolivarienne” ont appelé à un “socialisme du 21ème siècle“, ce n’est ni pour revenir à une économie à la soviétique ni pour continuer l’insipide adaptation social-démocrate du capitalisme, mais comme l’a décrit le président de l’Équateur Rafael Correa, pour rétablir la planification nationale par l’État « en vue du développement de la majorité du peuple “. La Grèce a une occasion merveilleuse de changer l’Histoire de l’Europe et de lancer en l’air ses chapeaux de Bolivar comme le firent les Carbonari italiens à Paris il y a tant d’années. Lord Byron, qui avait l’intention de s’établir dans le Venezuela de Bolivar avant de faire voile pour contribuer à libérer la Grèce, baptisa son bateau « Bolívar »; nul doute que les évènements contemporains lui auraient plu.

jeudi 29 décembre 2011

García Linera : le révolutionnaire est incorruptible, humble, travailleur et au service des pauvres



19 décembre 2011 – ABI – Le vice-président bolivien Álvaro García Linera a affirmé samedi que le révolutionnaire véritable ne tire aucun profit personnel, qu’il est incorruptible, humble, travailleur, et qu’il est toujours au service des opprimés et des pauvres.


Túpak Katari (1750 – 1781), indigène aymara qui a mené, avec son épouse Bartolina Sisa, une révolte intensive contre l'empire espagnol dans le haut Pérou.
Bartolina Sisa (1753 - 1782), héroïne indigène aymara, vice-reine et commandante
García Linera a affirmé cela lors de sa participation à la Rencontre Nationale des Groupes de Formation Politique qui a eu lieu au siège de la Vice-Présidence, avec la participation d’environ 150 représentants des Universités Techniques de Oruro, Nacional Siglo XX, Indígena Aymara Túpac Katari, Tomás Frías et de l’Ecole de Formation des Maîtres.
"Les élèves de cette école de formation politique sortent avec un esprit d'entraide envers les autres -et rien pour soi. C'est cela un révolutionnaire. Un révolutionnaire est un être incorruptible, dont on ne change pas les idées pour une charge ou un poste, dont on ne change pas les idées avec un salaire, une moto, un compte en banque ou une maison. Il est incorruptible », a-t-il souligné. Il a rappelé que le Président Evo Morales a assumé le mandat confié par le pays parce qu’il n’a jamais négocié ses idées ou son âme, parce qu’en tant que dirigeant, il n’a jamais remis en question la cause et la lutte du peuple pour de l’argent ou des charges publiques.
Le Christ jaune, Paul Gaughin
García Linera a dit que ceux qui sont disposés à protéger ceux qui sont dans le besoin des abus et l’arrogance de quelques riches doivent suivre l’exemple donné par Jésus-Christ, Ernesto “Che” Guevara, Túpac Katari, Bartolina Sisa, Zarate Willka, et d’autres qui ont donné leur vie pour que les autres en aient une meilleure.
« Aujourd’hui nous allons nous remémorer la naissance du Christ. Catholiques et non-catholiques, nous sommes tous d'accord qu’il s’agit d’un homme par qui les autres ont eu une vie meilleure. Comme nous sommes d’accord au sujet du Che, de Katari, de Willka, parce qu'aucun d’entre eux n’a lutté pour avoir des châteaux, ou n'a donné du travail à ses amies ou à sa famille. »
Il a précisé qu’au contraire toutes leurs familles ont été punies, persécutées, assassinées « parce que tous, le Christ à sa façon, puis Katari, ensuite Willka, Bartolina Sisa, Che Guevara, et beaucoup d’autres ont lutté pour que ce soient d’autres qui en bénéficent; ça c'est être un révolutionnaire», a-t-il souligné.
Dans ce contexte, il a prié les participants au forum de diffuser leur pensée d'histoire et de lutte au profit des autres, “comme le font le président Evo Morales”, et lui-même, sans rien espérer d'autre en retour qu'un profond service au peuple en tant que mandataires et d'où que ce soit.
Zarate Willka, chef indigène de Bolivie, formé comme militaire dans l'armée bolivienne, ayant atteint le grade de colonel.
« Il me revient aujourd'hui d'être vice-président, demain concierge : c’est pareil, parce que ça ne m’apportera rien d’être vice-président ou concierge -puisque la seule chose que j’ai se trouve dans ma tête, et que je le porte et le diffuse partout. La seule chose qui fasse la valeur d’une personne, c’est ce qu’il a dans la tête et dans le cœur, c’est cela être révolutionnaire. Et ce que nous avons à apprendre, ce sont des idées mais aussi des actes. », a-t-il insisté.
A son avis, le révolutionnaire et la révolutionnaire sont les premiers à se sacrifier. Il dit qu’un leader est celui qui assume les tâches les plus difficiles, celui qui, par l’exemple, montre ce qu’il y a à faire -qu’il soit président ou vice-président. Il est toujours le même « incorruptible, il se sacrifie, il est engagé, simple, travailleur et, par l'expérience de la vie, apporte ses enseignements par la parole», a-t-il souligné.
« Je rends hommage à votre effort, à votre but, à votre engagement : il n’est pas facile de se former, de lire, de se préparer, de remplir son cœur de sentiments pour aller parler aux autres en public, dans une réunion. Et encore plus difficile de continuer à se former », a-t-il conclu.
Sources: Agencia Boliviana de Información (ABI)  Le Grand Soir Tlaxcala

lundi 18 octobre 2010

Ce que les zapatistes peuvent nous apprendre sur la crise climatique

 Avec leur cri de bataille de 1994, “Ya basta!” ("ça suffit !"), le soulèvement des zapatistes au Mexique est devenu le fer de lance de deux mouvements convergents : le Mouvement mexicain  pour les droits des peuples indigènes et le mouvement international contre la mondialisation capitaliste.
Mais revenons à 2010 : les mouvements pour les droits indigènes et contre la mondialisation capitaliste ont à nouveau convergé, cette fois de manière internationale, pour constituer le Mouvement pour la Justice Climatique. Suite à l’échec, largement reconnu, des accords climatiques de Copenhague en décembre dernier, la plus grande manifestation de ces mouvements convergents a eu lieu en avril lors du Sommet des Peuples du Monde sur le Changement Climatique et les Droits de la Terre-Mère à Cochabamba, en Bolivie.
Alors que les forces politiques ont concouru à rendre invisibles les zapatistes autant à l’intérieur du Mexique que sur le plan international, leur gageure a toujours été de miser sur un paradigme de développement, à la fois juste et indépendant. Il semble donc légitime d’avoir envie de savoir si le zapatisme ne pourrait pas apporter quelque lumière dans l’embrouillamini politique qui règne autour de la crise climatique. Les charades poétiques du porte-parole zapatiste, le Sous-commandant Marcos, peuvent-elles servir de panneaux indicateurs sur la route difficile qui mène aux solutions climatiques ?
Un seul Non et beaucoup de Oui
Peu après s’être faits connaître au monde, en 1994 en tant qu’insurgés armés, les zapatistes ont déposé les armes et ont déclaré qu’avec leur « unique non » - qui exprimait leur rejet de l’autorité imposée par le gouvernement mexicain ou par les institutions mondiales qui régissent le commerce, l’investissement, le développement et la politique sécuritaire – ils prenaient aussi position pour « beaucoup de oui ». Le Oui, pour les Zapatistes, signifie le développement prudent, conscient et sérieux de formes alternatives de gouvernance et d’utilisation des ressources : écoles multilingues, cliniques communautaires, banques de semences, agriculture durable, eau accessible et abordable et assainissement de base et surtout, des expériences organisées de démocratie directe.
Quand les 30 000 membres de la société civile issus de 140 pays, y compris 56 délégations gouvernementales, se sont réunis à Cochabamba en avril, ils ont affirmé, de façon claire et ferme, que la crise climatique et ses conséquences associées de sécheresses, d’inondations, de pertes des cultures, de maladies en augmentation croissante, de déplacements et d’instabilités généralisés, ont une origine fondamentale. Selon l’accord des peuples établi à Cochabamba : « Les sociétés et les gouvernements des soi-disant pays « développés », en complicité avec un segment de la communauté scientifique, nous ont amené à parler du changement climatique comme d’un problème limité à la seule hausse de la température, sans s’interroger sur la cause, qui est le système capitaliste. »
Quelles que soient les solutions climatiques que nous envisageons, déclarent les mouvements sociaux du sud, elles doivent avoir leur origine dans l’acceptation des limites sociales et écologiques de croissance. La reconnaissance de telles limites est ce que les zapatistes appelleraient « le non ».

 


Quant aux nombreux “Oui”, ils apparaissent sous forme de revendications du Mouvement pour la Justice Climatique : renforcer les économies locales, pratiquer l’agriculture écologique et la gouvernance basée sur les droits, réduire de façon radicale la consommation et le gaspillage des pays du nord et des élites du sud afin d’améliorer la qualité de vie de milliards de marginalisés et d’exploités ; protéger les forêts, la biodiversité, la culture et ceux d’entre nous qui sont les plus vulnérables ; investir et assister les femmes, les jeunes et ceux qui ont gagné le droit à être appelés « les anciens ». Les nombreux oui, pour la justice climatique, sont les chemins multiples vers la modération et l’adaptation, l’équité et la justice. Les « Oui » sont incarnés dans une notion qui s’est récemment répandue dans les cercles de développement : la résilience de ceux d’en bas*.
Justice et dignité
L’implicite dans l’émergence revendicative des indigènes est l’ exigence d’être abordés avec le respect du à tout être humain. Comme l’a écrit le Sous-commandant Marcos il y a une décennie : « Les puissants avec tout leur argent ne comprennent pas notre lutte. Le pouvoir de l’argent et de la fierté ne peut pas comprendre, car il y a un mot qui n'entre pas dans la compréhension des grands sages qui vendent leur intelligence aux riches et aux puissants. C'est le mot dignité. »
Il s’avère que la dignité humaine est un concept essentiel aux négociations climatiques. « Le développement » avec l’idée implicite que la richesse d’une société se mesure à son niveau de consommation, se fait précisément aux dépens de la dignité humaine. Les militants climatiques du sud expliquent que le nord, accablé par une surconsommation qui va jusqu’à l’obésité, doit réduire sa consommation, alors que la plupart des pays du sud, face à une pénurie perpétuelle, doivent l’augmenter. Sara Larrain, directrice d’une ONG qui s’appelle Chile Sustentable (Développement durable du Chili) écrit : “ L’objectif de la dignité humaine dépasse l'objectif de la lutte contre la pauvreté et renvoie à la négociation de l’espace environnemental et de ’équité sociale entre le nord et le sud. »

La “Voie de la dignité” élaborée par Larrain, en union avec des groupes du Brésil, d’Uruguay et du Chili, est surtout une proposition pour remplacer la lutte contre la pauvreté – un système métrique économique, austère et diffamant, basé sur les besoins les plus fondamentaux de survie humaine – avec une mesure qui prend en compte les droits culturels, politiques et environnementaux. « La Voie de la Dignité, » écrit Larrain, « est un point convergent qui encourage la baisse de la consommation de ceux au-dessus et la hausse de ceux en dessous. Ce qui donne l’assurance aux populations de ce dernier niveau d’accéder à l’espace environnemental nécessaire pour leur subsistance et la dignité. »
La Voie de la Dignité propose que l’équité entre le nord et le sud ne soit atteinte que quand la notion de viabilité environnementale du nord (la préservation des ressources pour les besoins planétaires et les générations futures) correspondra à la demande du sud pour la viabilité sociale (équité et pleins droits sociaux, environnementaux, politiques et culturels). Ainsi, afin d’augmenter le niveau de vie des milliards de gens qui vivent aujourd’hui en dessous de la ligne de dignité, une certaine mesure de l’espace environnemental (puits de carbone, pêcheries et pâturages ouverts, par exemple) doit être abandonnée au nord. Les riches doivent réduire leur utilisation des ressources. Ils doivent s’engager à la décroissance.
Plutôt que de gérer la catastrophe climatique comme l’establishment néolibéral tente de le faire, le Mouvement pour la Justice Climatique choisit de se servir de la crise comme d’une opportunité – peut-être la dernière – pour construire la dignité.
Tout pour tous, Rien pour nous-mêmes
C’est certainement une des questions les plus fréquemment posées par les gens qui se sentent concernés par la crise écologique : « Que puis-je faire, en tant qu’individu, pour améliorer les choses ? » La réponse simple que j’ai apprise en habitant parmi les villageois zapatistes est : rien. Parce qu’il faut que nous arrêtions d’agir comme des individus si nous voulons survivre ; la Terre ne sera pas affectée par nos actions individuelles, mais par notre impact collectif.
Le slogan des zapatistes, “Para todos todo, para nosotros nada” (“Tout pour tous, rien pour nous-mêmes”) sonnait vrai au milieu des années 90 et sonne encore vrai aujourd’hui. Mais ce slogan renferme un certain mystère. L’exigence « Rien pour nous » est tellement contraire à ce que nous – les individus affamés de ressources des pays du soi-disant Premier monde - aurions pensé à demander. D’ailleurs personne ne s’est jamais mutiné pour plus d’austérité. Pourtant, sans tricherie, nous devons construire nos capacités à vivre selon un vieux proverbe : Assez vaut festin.

Les propositions d’Evo Morales, Président de Bolivie, pour un tribunal de la dette climatique et une Déclaration universelle pour les droits de la Terre-Mère ont mis l’équité et l’écologie (par opposition à des résolutions techniques par exemple, ou des solutions basées sur le marché) au centre des négociations climatiques. De telles propositions sont, au fond, des expressions radicales d’une éthique qui exige tout pour tous, rien pour nous-mêmes. De telles propositions demandent aussi de repenser de façon radicale, la signification du « développement ». Inspiré par la notion andine du « buen vivir » - vivre bien par opposition au vivre mieux -, le récent Mouvement pour une Justice climatique pose que, vu que nous sommes au bord de l’effondrement écologique, le développement et le progrès doivent être compris non en termes d’accumulation mais en termes de partage.
Un monde contenant beaucoup d’autres mondes
La classe dirigeante mexicaine perçoit le projet zapatiste comme une menace pour l’intégrité de l’État-nation. Cette menace réside dans la demande zapatiste de reconnaissance officielle, à l’intérieur des frontières de l’État, des divers groupes ethniques, culturels, linguistiques et religieux. Dans la région andine, et en Bolivie en particulier, on appelle cela (dans sa dimension culturelle) le pluriculturalisme ou (dans ses dimensions politiques) le pluri-nationalisme – une nation dans laquelle rentrent plusieurs nations. La notion de pluriculturalisme se distingue sensiblement du concept US de « multiculturalisme » car elle va au-delà de l’éducation multiculturelle pour inclure un respect pour des revendications collectives sur le territoire et des droits collectifs.
Le monde vit la plus grande extinction en masse des espèces depuis le déclin des dinosaures. La moitié des espèces sur Terre devrait disparaître d’ici 100 ans. Les principaux écosystèmes (y compris l’Amazone), les systèmes d’eau douce du monde entier et les récifs de coraux approchent tous un « point de basculement » après lequel ils ne se remettront jamais. A ce titre, les mouvements scientifiques et sociaux ont tendance à convenir que la diversité, en tant que base de décision, est au cœur de la survie autant écologique que culturelle. La pression des zapatistes en faveur « d’un monde dans lequel beaucoup de mondes rentrent », bien plus qu’un appel à la seule « tolérance », est une reconnaissance claire de ce que la science a récemment appelé « la diversité bio-culturelle », est un facteur décisif.
Plutôt que de chercher à diviser les ressources pour servir une multitude atomisée, le mouvement pour la justice climatique imagine de multiplier les ressources pour servir le bien commun. Pour les paysans et les peuples indigènes, en général, cela signifie fusionner des traditions et des systèmes de propriété et d’autorité ancestraux avec des pratiques modernes qui les complètent, les stimulent et les perfectionnent. En d’autres mots, une transition juste vers un monde sans carbone exige précisément les sortes de stratégies qui ont nourri les peuples ruraux depuis des millénaires, accompagnées des meilleures technologies durables que la science actuelle a à offrir : l’agriculture de subsistance biologique et le commerce équitable, la souveraineté semencière garantie par des tests génétiques des stocks de semences, l’électricité produite localement à l’aide du vent, du solaire et du gaz bio, les transports (publics) collectifs fonctionnant au carburant fabriqué à partir de déchets, des pratiques de zéro déchets et la production à petite échelle et propre, et la gestion locale de l’eau améliorée par des traitements à bas prix. Pour répondre à une crise et à ses diverses manifestations locales, afin de parvenir à un monde dans lequel de nombreux mondes rentrent, il est nécessaire de trouver des solutions variées, locales et aux mains du peuple.
La Terre est pour ceux qui la travaillent
La lutte des zapatistes a été, avant tout, la lutte pour un territoire. Ils veulent simplement le droit de travailler la terre qu’ils considèrent historiquement comme la leur. En cela, leur lutte a de nombreux parallèles dans tout le monde indigène.

En luttant pour la Terre, les Zapatistes ne se sont jamais identifiés, même accidentellement, à des « écologistes ». De même que dans aucun de leurs nombreux communiqués sur une décennie et demi, ils ne parlent d’ « écologie » ni de « conservation ». Et pourtant, comme l’a dit le poète Gary Snyder : « la meilleure chose que vous puissiez faire pour l’environnement est de rester chez vous. » Comme paysans indigènes luttant pour l’autonomie territoriale, les zapatistes luttent précisément pour « rester à la maison. »
Un des sujets controversés dans les négociations climatiques des Nations Unies, passionnément contesté à Cochabamba et dénoncé catégoriquement par de nombreux segments du Mouvement de la Justice Climatique, est le programme appelé Réduction des émissions issues de la déforestation et de la dégradation des forêts (REDD). REDD cherche à récompenser les gouvernements, sociétés ou les propriétaires de forêts, dans le sud, qui n'abattent pas leurs forêts, et qui au lieu de couper les arbres, en font des puits à carbone. Les ONG libérales ont tendance à soutenir le programme REDD, avant tout un programme entrepreneurial, car il offre un mécanisme de protection des forêts. Mais ce mécanisme donne également aux industries polluantes le droit de continuer à polluer. De plus, la version REDD de la “protection de la forêt” pourrait bien être un des plus grands  programmes d’accaparement de terres de l'histoire.
Tom Goldtooth, directeur du Réseau écologique autochtone (Indigenous Environmental Network) basé aux USA, dit que le REDD est “une corruption du sacré.” Les forêts, particulièrement pour ceux qui y vivent, ne sont pas que de simples puits à carbone. “Poumons de la Terre” ou pas, ce sont avant tout des forêts. La Terre, comme Emiliano Zapata y exhorte, est pour ses vrais défenseurs. Oui, encourage le Mouvement de Justice Climatique, il faut préserver les forêts et payer pour le faire, si nécessaire. Mais plutôt que de mettre des intérêts économiques éloignés en charge des forêts afin de les sauver, comme le propose REDD, pourquoi ne pas encourager la sorte d'expertise que les peuples ruraux ont toujours pratiquée ? Nous devrions réduire les pressions sur les forêts en tenant à l'écart ceux qui ne les régissent pas directement – c'est-à-dire la majorité d’entre nous.
En dénonçant le programme REDD et d'autres projets de compensation du carbone, les militants pour la justice climatique soutiennent que le marché ne peut pas résoudre une crise qu’il a lui-même engendré. Le Stern Review on the Economics of Climate Change (Le rapport Stern sur l’économie du changement climatique), publié en Grande-Bretagne en 2006, décrit le changement climatique comme “le plus grand échec du marché de l'histoire.”
Et pourtant, en même temps, les marchés du carbone deviennent la seule solution recommandée par les gouvernements et les entreprises et les ONG qui leur sont proches.
Quand le marché européen du carbone a fait faillite, avec le prix de la tonne de carbone chutant de façon dramatique en dessous du taux auquel le renouvelable peut rivaliser avec les énergies fossiles, personne n’a pipé. L'administration Obama a continué à pousser pour le marché des droits d'émission, la CCNUCC (Convention Cadre des Nations sur les Changements Climatiques) a continué à faire pression pour le REDD et les autres compensations, et l’atmosphère a continué à être livrée à ceux qui voulaient payer pour la polluer.
Marcher en posant des questions
Dans plusieurs de ses communiqués, le Sous-commandant Marcos se sert des histoires des anciens dieux, ceux qui étaient là avant que le monde soit monde, pour montrer combien la lutte pour réinventer la société est liée à la période de la création. Une des leçons de ces histoires qui revient encore et toujours, est que ceux qui ont créé le monde l'ont fait en “marchant tout en posant des questions.” C'est d’une poésie puissante.

Pourtant, en pleine crise climatique, nous avons à peine le temps de poser des questions. Est-ce qu'on ne peut pas inciter et soutenir le nombre massif de sans-terre, de petits propriétaires, de pêcheurs et d'indigènes à rester sur leur terre plutôt que d'émigrer pour surpeupler et surchauffer les villes ? Peut-on raisonnablement arrêter de dépenser du carbone, du pétrole et des récoltes et de gaspiller tout en continuant à vivre bien ? Est-ce qu'un autre développement est possible ? Ces questions n'ont pas de réponses faciles. Mais en se les posant tout en marchant, nous pouvons – nous devons – rapidement voir émerger les réponses.

Dans The Value of Nothing (La valeur de rien), Raj Patel cite “marcher en posant des questions” comme un principe fondamental de la démocratie. “Les erreurs qui sont faites en cours de route font partie du processus”, admet-il néanmoins. En défiant un système détraqué, il est essentiel d'entrer dans un territoire inexploré. En fait, engager les personnes les plus concernées dans le processus de résolution du désastre climatique fait partie de ce territoire. Et sans doute, des erreurs seront commises
Mais, afin d'éviter que les erreurs ne deviennent des désastres, des interventions doivent être faites à une échelle humaine. C'était des erreurs – de grosses erreurs – qui nous ont menés ici. Des entreprises pétrolières comme BP par exemple, ont foré bien au-delà de leur capacité à prévenir ou réparer les accidents. La plupart des échecs spectaculaires ont été faits dans l'oléoduc, comme dans la géo-ingénierie. Quand le Vice-président de BP, David Eyton, a annoncé en 2008 que BP s'engageait dans la géo-ingénierie, il a dit : “Nous ne pouvons ignorer l'étendue du défi.” Malheureusement, nous ne pouvions pas nous douter de l'étendue du désastre qui s’ensuivra. Si quelque chose ne va pas (et cela arrivera), ça ira mal à grande échelle, comme l'expérience de BP consistant à forer en eaux profondes le montre.
Alors que nous marchons en posant des questions, nous devrions répéter le mantra suivant : grandes questions, petites erreurs.
Ca suffit !
Aussi fondamentaux que soient leurs autres slogans poétiques, le cri de bataille initial des zapatistes “Ya basta ! Ca suffit !” détermine l'urgence avec laquelle nous devons aborder la crise climatique. Cette année va probablement marquer l'été le plus chaud qu'on ait jamais enregistré. On prédit une saison cyclonique  plus catastrophique que jamais. La marée noire de BP est désormais reconnue comme l’une des pires catastrophes de tous les temps. Et les dernières prédictions de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA – Agence US responsable de l’étude de l’océan et de l’atmosphère) montrent que la banquise l'Arctique pourrait ne plus avoir de surface estivale dans 30 ans. Les gouvernements font comme d'habitude de la politique politicienne et les entreprises lorgnent les énormes profits des marchés du carbone. Mais les scientifiques et les militants s'accordent : nous ne pouvons pas modifier les limites physiques du ravage climatique avec des réparations marchandes.

En 1994, les zapatistes ont clairement dit au monde que nous avions épuisé toutes les autres options. Pris dans la catastrophe climatique, chaque être vivant sur la planète se trouve aujourd'hui dos au même mur. Les changements prennent du temps, soutiennent les voix les plus prudentes. Mais après des siècles d'industrie toxique, des décennies de déni du changement climatique et des années à jouer à la politique politicienne comme s'il y avait des gagnants et des perdants, nous manquons de temps. Dans une compétition contre la crise climatique qui s’éterniserait, il ne peut y avoir que des perdants. Comme l'a dit récemment l'ambassadeur de Bolivie à l'ONU, Pablo Solón, lors du Forum Social US à Détroit : “Nous n'avons qu'une seule occasion dans ce siècle de combattre le changement climatique. Et c'est maintenant.” Dans ces mots, on peut entendre l'écho du Ya basta ! des zapatistes.
* Grassroots resilience en anglais. Grassroots désigne en anglais tout ce qui est mouvement à la base. La résilience est la capacité d’un écosystème ou d'une espèce à récupérer un fonctionnement ou un développement normal après avoir subi un traumatisme. Dans le jargon de la gouvernance, on parle de résilience communautaire [NdE].


samedi 6 février 2010

La formation politique dans un processus de transformation nationale : le défi bolivien

par Vinicius  MANSUR, Brasil de Fato-, 21/1/2010. Traduit par Pedro da Nَbrega, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala
La vaste légitimité donnée par les Boliviens au gouvernement du MAS-IPSP lors de l' élection présidentielle du 6 décembre 2009 a constitué une confirmation formelle de la suprématie du mouvement dirigé par Evo Morales dans le pays, marquant la fin de la dure polarisation imposée par la droite durant ces quatre dernières années. Se pose dès lors la question de la capacité de ce processus politique à consolider son projet pour le pays. Face à une tâche de telle ampleur, quel est le travail de formation politique qui se développe ?

La liste des défis pour ceux qui luttent pour la décolonisation de l’Etat, une révolution démocratique et culturelle avec aussi l’obligation de mettre en place une nouvelle Constitution – qui définit l’Etat comme plurinational et prévoit la coexistence des économies publique, privée et communautaire –, n’est pas mince. Les réflexions du Directeur-général de la Gestion Publique du Ministère de l’Economie et des Finances, membre du groupe d’intellectuels Comuna, Raul Prada peuvent aider à donner un aperçu de sa dimension : “Nous avons hérité de la colonie un ةtat, qui s’est certes modernisé, mais qui reste encore le grand colonisateur. Cependant, la Constitution nous demande de fonder une deuxième République. Comment dès lors assumer cette transition afin qu’elle soit transformatrice et non restauratrice ? Qu’entendons-nous par nations ? Comment sortirons-nous du multiculturalisme libéral ? Nous défendons un modèle social communautaire, mais comment y parvenir dans le contexte de l’économie mondiale capitaliste et avec un programme de gouvernement axé sur le développement, une restauration nostalgique des projets d’industrialisation des années 50 ?”Résultats de l'élection présidentielle
Pour Prada, le défi historique de l’actuel processus bolivien réside dans sa capacité à mêler le changement d’élite politique au changement de modèle d’ةtat, mais aussi à s’affranchir du pragmatisme politique dans lequel, tout au long de l’histoire, les gouvernements révolutionnaires de gauche se sont retrouvés enfermlés, ce qui a amoindri leurs visées transformatrices. C’est pourquoi il caractérise la situation actuelle comme préoccupante, dans la mesure où elle combine une “excessive centralité accordée au Pouvoir Executif” avec des carences en matière d“analyse des expériences, de compréhension théorique du processus pour le conduire et le diriger”.

Hétérogénéité
L’analyste politique Hugo Moldiz considère que le cabinet de Morales regroupe une bonne part “de ce qu’il y a de meilleur dans ce pays”, mais il attribue ce manque de clarté politique évoqué par Prada à l’hétérogénéité de sa composition. “Cela va de démocrates radicaux jusqu’à des dirigeants de sensibilité marxiste, en passant par toute une gamme de conceptions indigénistes, qu’il est raisonnablement possible de séparer en deux courants : l’un qui s’identifie avec la cosmovision andino-amazonienne et l’autre plus communautaire. Les éléments unificateurs sur lesquels tous se retrouvent sont l’anti-impérialisme et le nationalisme populaire-indigène. Mais il y a divers degrés d’anti-impérialisme. De ceux qui estiment que lutter contre l’impérialisme c’est lutter contre le capitalisme à ceux qui ne souhaitent qu’une plus grande autonomie face à l’ingérence des USA.”
Selon Moldiz, un des aspects positifs du scénario créé par l' élection du 6 décembre réside précisément dans la possibilité de voir ces contradictions dépasser les cercles gouvernants et alimenter un riche débat à l’intérieur des mouvements sociaux et dans l’ensemble de la société sur l’avenir de ce processus. “Néanmoins seule la formation politique peut contribuer à résoudre cette question et cela n’a pas constitué une préoccupation centrale jusqu’à maintenant”, précise-t-il.

La formation politique
Rafael Puente, responsable depuis trois ans de l’école de formation politique du parti MAS-IPSP reconnaît les faiblesses en matière de formation. Selon lui, au sein des bases d’appui de ce processus – qui se caractérise par une forte capacité de mobilisation populaire –, “se trouvent assez de détermination politique, de sentiment, d’instinct politique, enfin de tout ce dont on a besoin pour savoir ce que l’on ne veut pas. Mais il manque de la conscience politique pour définir ce que l’on veut effectivement c’est-à-dire pour déterminer une stratégie de pouvoir”.
Pour Puente, ce déficit dans la formation politique est l’illustration des séquelles culturelles issues de l'histoire de l’ةtat patrimonial bolivien, où prédominait l’idée que “si l’on entrait dans l’appareil d’ةtat, ce n’était pas pour le changer, mais pour y prélever sa part d’héritage”. Cependant, ce militant du MAS-IPSP pointe aussi les responsabilités des dirigeants du parti qui, une fois élus, “n’éprouvent plus la nécessité de se former” et ne s’approchent plus des écoles que “pour y prononcer des discours d’inauguration”.
Moldiz attribue, lui, les difficultés dans l’institutionnalisation de la formation au sein du MAS dans une bonne mesure au fait qu'il est né de la “forme mouvement”, où la préparation politique a moins de tradition si elle est comparée à la “forme parti”.
D’après Puente, si le sentiment que la formation doit constituer une priorité grandit, il n’existe pas de politique claire en sa faveur, ni même de budget spécifique. L’école du MAS est itinérante et ne dispose pas d’infrastructures physiques propres. Elle peut compter sur une liste de 90 professeurs, tous volontaires, dont 30 sont déjà intervenus. En deux ans et demi, neuf sessions de deux jours pleins se sont réalisées, avec des effectifs d’environ 35 jeunes à chaque fois. Tous ces cours se sont déroulés dans les zones urbaines de La Paz, Santa Cruz, Cochabamba, Sucre et Tarija. “Ils étudient des thèmes qui portent sur la réalité nationale, l’économie, l’histoire du pays, la nouvelle Constitution, le système des partis, selon une présentation qui n’est pas vraiment systématisée”, précise Puente. Ce mois-ci, les classes entament une deuxième phase dans ce cursus.


Un cours de l'école itinérante du MAS
Quelle éducation ?

La formation de dirigeants – “une invention des gringos qui nous aura causé bien du tort” – et de gestionnaires publics ne doit pas constituer la priorité d’une politique de formation, estime le Directeur de l’école du MAS. Le profil des militants qui doivent être formés correspond selon Puente à “des personnes dotées d’esprit critique, solidaires et au fait de leur réalité et c’est parmi ceux-là que se dégageront des dirigeants reconnus comme tels par les masses”.
Moldiz et Prada sont plus exigeants et défendent une école qui définit clairement “où commence et où finit la formation de véritables cadres”, dans le style “bolchevik”. “Il faut savoir s’inspirer des plus riches expériences de la gauche historique, pas forcément de tout son parcours, mais de l’ambition de disposer de processus de formation de militants qui intègrent des parcours systématiques d’études”, précise Prada. Moldiz cite un autre exemple dans ce sens : “Si des camarades émergent et sont identifiés comme des cadres potentiels de l’administration publique, et qui, plus qu’être des bureaucrates, sont perçus comme des cadres politiques, la décision la plus responsable par rapport à l’avenir consiste peut-être à mettre ces cadres en disponibilité pendant quelques mois, un an, afin qu’ils puissent se consacrer à des cours de formation politique intensive pour reprendre ensuite leurs postes”.
Outre des cadres disposant d’un haut niveau de préparation, cet analyste politique souligne qu'un deuxième axe doit exister dans la politique de formation, avec des initiatives de masse, notamment des instituts de formation et des séminaires, permettant une plus grande démocratisation des diverses influences présentes dans la base d’appui du gouvernement : le marxisme et ses divers courants, l’indigénisme communautaire et andin, etc.

Une nouvelle intellectualité
Au-delà de l’hégémonie électorale conquise, Moldiz considère “qu’une nouvelle suprématie politique ne pourra se construire que par le biais de changements profonds dans l’éducation formelle, informelle et par de nouveaux outils idéologiques”. “Nous pourrons ainsi réécrire notre histoire, mais nous avons besoin pour cela d’une nouvelle intellectualité. Le niveau académique et intellectuel doit passer d’une attitude romantique à une posture beaucoup plus active. ةcrire certes sur le processus, mais en se fondant autant sur ses zones d’ombre que de lumière, c’est-à-dire avec un esprit critique. Si nous disposons déjà d’une intellectualité émergente, indigène, paysanne, populaire et aussi des classes moyennes, elle souffre d’une faible visibilité. Même les médias publics continuent à interviewer toujours les habituels interlocuteurs”, dénonce-t-il.
Prada estime quant à lui que la création d’avant-gardes intellectuelles, issues des propositions des mouvements sociaux et qui y soient liées, doit se situer au cœur de la dimension historique du processus bolivien car il est indispensable de remplir le vide laissé par les avant-gardes de gauche qui sont entrées en crise suite à la chute du Mur de Berlin.

lundi 28 décembre 2009

Après l’échec du Sommet de Copenhague, le président Evo Morales appelle à une conférence mondiale en Bolivie contre le changement climatique

par ABI, 20/12/2009. Traduit par Philippe Cazal, Tlaxcala
Original : Presidente Evo Morales Morales llama a una conferencia mundial en Bolivia contra cambio climático tras cumbre de Copenhague

Culpina, Chuquisaca, 20 décembre- Le président Evo Morales a annoncé ce dimanche qu’il appellera toutes les nations de la planète à une « grande mobilisation » en défense de l’environnement et qu’il convoquera, pour avril prochain en Bolivie, une conférence mondiale des mouvements sociaux, à la suite de « l’échec » du sommet de Copenhague.

« Le problème mondial (du changement climatique) est dû au développement industriel irrationnel des usines. C’est sur cela que nous devrions nous pencher. J’ai demandé des arguments techniques et scientifiques pour rendre possible, à partir d’ici, une grande mobilisation internationale pour défendre l’environnement, plus particulièrement l’eau. Il y aura lundi une conférence de presse internationale pour inviter les peuples du monde », a affirmé le président à Culpina, localité rurale du Sud-Est de la Bolivie.
À la suite du Sommet sur le Changement Climatique, qui a donné lieu à un maigre document de conclusions, « antidémocratique » selon Morales lui-même qui est rentré samedi de la capitale danoise, La Paz propose d’organiser en Amérique du Sud un forum alternatif à celui de Copenhague.
Ce forum, dont l’agenda est en cours de discussion, aura lieu le 22 avril, Journée Mondiale de la Terre.
Morales, qui a participé ce dimanche au 49e anniversaire de la fondation de Culpina*, où il a remis des fonds pour la réalisation de plusieurs projets d’irrigation, la construction d’une unité d’enseignement et d’équipements sportifs, pour un montant de 6 millions de bolivianos, invitera les forces sociales du monde entier à une réunion en Bolivie « pour la réalisation d’un grand événement où l’on proposera des solutions sur le changement climatique ».
Le président a exprimé sa frustration du fait qu’aucun accord n’ait été atteint pendant le Sommet de Copenhague, tout en soulignant le succès qui consiste à avoir brisé l’hégémonie des pays développés sur cette manifestation.

Membre de la délégation bolivienne à Copenhague. AP Photo logo AP Photo
Il a protesté contre la proposition de représentants des pays développés qui ont pris l’option d’une augmentation de deux degrés de la température de la planète alors qu’à l’heure actuelle, avec une augmentation de 0,7 % de la température moyenne de la planète, des lacs s’assèchent, les glaciers disparaissent et on craint la disparition d’îles, de régions situées à peine à 10 ou 20 m au-dessus du niveau de la mer du fait de la fusion des glaces continentales.
« Si nous ne prenons pas maintenant des décisions importantes, dans 30 ans nos enfants et les générations futures auront de sérieux problèmes. Des gens meurent déjà de chaleur en Europe. Et les pays capitalistes ne veulent pas changer leurs politiques pour éviter de plus grands dommages à la nature », a-t-il déclaré.
Et si eux (les puissances industrielles) ne veulent pas, « les peuples vont devoir les faire changer », a-t-il averti.
Le président a suggéré qu’à partir du moment où il y aura une invitation officielle pour la réunion internationale, les organisations sociales de Bolivie devront lancer immédiatement le débat parmi leurs adhérents, avec l’objectif de trouver des solutions à la problématique mondiale.
Il a dit que l’un des buts principaux de l’appel à cette mobilisation est de garantir l’alimentation mondiale, face à la famine qui sévit en divers lieux de la planète.
« J’ai même pensé à avoir des camarades dirigeants qui parlent anglais pour les envoyer éveiller les consciences, mobiliser et nationaliser les ressources naturelles dans le monde entier, y compris en Afrique où il y a beaucoup de souffrances, ce qui est déplorable », a conclu le Chef de l’Etat.
L’accord de Copenhague, proposé par les USA, qui ont obtenu l’appui de dernière heure de la Chine, reconnaît la nécessité de maintenir le réchauffement global en dessous de deux degrés, mais il ne contient aucun engagement sur les moyens d’y parvenir.
L’assemblée plénière a approuvé un document qualifié de ridicule par les organisations écologistes.
L’accord, non contraignant, est avant tout une déclaration de principes et il est très loin des objectifs initiaux.
Le Sommet de Copenhague sur le Changement Climatique, présenté depuis deux ans presque comme « la dernière opportunité » pour sauver la planète, a été un échec manifeste et, ce qui est plus grave, a représenté un changement par rapport au mécanisme accepté antérieurement.

* Plus précisément, le 49e anniversaire de la désignation de la commune de Culpina comme capitale de la 2e section de la province du Sud Cinti, département de Chuquisaca. http://www.enlared.org.bo/portal/default.asp?cg2=6042 [NdT]

samedi 26 septembre 2009

Le discours de Leganés



Evo Morales referme une vieille blessure



Dans le chapitre XVII de l'Histoire Générale des Indes (1554), l'ecclésiastique Francisco López de Gomara décrit comment Christophe Colomb, de retour en Espagne après son premier voyage vers le continent qui, des années plus tard, recevrait le nom d'Amérique, s'est déplacé de Palos à Barcelone où se trouvaient alors les Rois Catholiques. « Bien que le chemin était long et parsemé d’obstacles, il fut très honoré et [devint] célèbre, car on allait le voir en chemin pour avoir découvert un autre monde et en avoir rapporté de grandes richesses et des hommes vêtus différemment, de nouvelle forme et couleur ». Seulement six de ces hommes, alors étranges pour la vieille Europe, avaient survécu à la traversée. « Les six Indiens ont été baptisés, les autres ne sont pas arrivés à la Cour ; et le Roi, la Reine et le Prince Jean, leur fils, furent les parrains pour avoir autorisé en personne le saint baptême du Christ sur ces premiers chrétiens des Indes et du Nouveau Monde ».

Ces faits se sont produits en mars 1493. Cela fait exactement 516 ans et 5 mois, les mêmes qui ont dû s'écouler pour qu'un descendant de ces êtres malheureux répète le même voyage à titre de réparation, non plus en qualité de prisonnier sans voix, mais comme bavard président d'une république qui, enfin, a cassé les derniers liens avec le colonialisme. Evo Morales, un indigène bolivien d'origine aymara, a renvoyé la balle à la marâtre patrie au nom de tous ses frères qui ont souffert et continuent à subir les dernières conséquences de cette entreprise. Il faut souligner qu'il l'a fait sans rancœur, les bras tendus, mais en énumérant ses vérités haut et fort devant cinq mille Latino-Américains de quasi toutes les républiques et une bonne poignée d'Espagnols enthousiastes. Le lieu choisi pour le discours possède un symbolisme clair : Leganés n'est pas la cour d'aristocrates qui héberge l'ancienne monarchie encore régnante sur le pays, mais une populeuse ville ouvrière de 200.000 habitants située dans la banlieue industrielle de Madrid. Le dimanche 13 septembre, la mairie de Leganés a mis à la disposition du dignitaire aymara ses modernes arènes - la Cubierta- pour qu'il y parle à sa guise. Et bien sûr qu'il l'a fait, avec un ton toujours respectueux mais ferme!

Les tribunes de la Cubierta ont commencé à se remplir dès cinq heures de l'après-midi. Il y avait des drapeaux de toutes les couleurs, des faucilles et des marteaux, des pancartes revendicatives, des salutations au compagnon Evo et des hommages à la révolution indigène, communautaire, interculturelle et plurinationale bolivienne. Il y eut, pour échauffer les esprits, un spectacle haut en couleurs de danses folkloriques andines du Pérou, de l'Équateur et de la Bolivie -qui conclurent dans une diablada des plus heureuses. Et, enfin, Evo Morales est arrivé sur la scène. L'hymne national de Bolivie a retenti, qu'il a écouté le poing gauche levé et la main droite sur le cœur. Le maire de Leganés Rafaël Gómez Montoya, l'écrivaine Rosé Regàs, l'ancien directeur de l'UNESCO Federico Mayor Zaragoza, et l'ambassadrice de Bolivie en Espagne Carmen Almendras, ont ensuite souhaité tour à tour la bienvenue au premier chef d'État d'Amérique de sang indien dans les veines. Et lorsqu'Evo Morales s'est avancé vers le micro pour prononcer son discours, l'atmosphère était déjà tellement festive qu'à partir de ce moment jusqu'à la fin les ovations et les applaudissements n’ont pas arrêté. Le public buvait littéralement ses paroles. Il était temps, en cette Europe à court d'idées, si correcte et domestiquée qu'aucun de ses dirigeants n'ose altérer le prêche de fausse supériorité morale appris pendant des siècles, qu'un indigène de l'ancienne colonie, aujourd'hui investi de responsabilités étatiques, appelle les choses par leur nom et dise ce qu'eux tous savent -mais ne disent jamais- du colonialisme, de l'exploitation, du pillage, du racisme, du capitalisme, de l'impérialisme et de la destruction environnementale.

Evo Morales a démontré être un chaud orateur, exubérant de charisme. Son espagnol exotique est un baume populaire et un révulsif pour puristes. Il se fait aimer, et combien ! Il parla et parla sans lire une seule feuille, par ses lèvres s'écoulait la sève de Cuauhtémoc, Atahualpa, Tupac Amaru, Camilo Torres et du Che que les racines de son peuple ont reçue de la Terre-Mère comme aliment spirituel. À ses mots de remerciement finaux à l'adresse d'un public extatique, les tribunes entrèrent en délire, les arènes de Leganés devinrent territoire improvisé de Bolivie. L'ancien syndicaliste cultivateur de coca, instruit à l'école de la pauvreté, avait fait mouche en plein cœur de l'ancienne métropole… sans épée ni croix, sans verser une seule goutte de sang -uniquement avec l'arme des mots. Il est venu, il a vu, il a vaincu.

Il consacra le restant de sa visite, le lundi et le mardi, à des affaires protocolaires, à des accords économiques et à la diplomatie -sans doute inéluctables dans le monde de la politique officielle, mais qui sont pourtant de l'ordre du quotidien. Par contre la soirée magique de Leganés fut, quant à elle, inoubliable. Elle mérite d'entrer avec tous les honneurs dans le panthéon de l'Histoire, car elle a refermé une vieille blessure infligée par l'Espagne cinq siècles auparavant à la dignité des femmes et des hommes d'Amérique –quand, dans un voyage depuis Palos jusqu'à Barcelone, elle a humilié six Indiens prisonniers et leur a nié le droit de dire ce qu'ils pensaient d'une violation si injuste.

Que le néocolonialisme espagnol et ses multinationales le sachent : ces Indiens muets ont maintenant, aujourd'hui, une voix rédemptrice, la voix du Discours de Leganés.

Manuel Talens, Tlaxcala

Paroles d'Evo Morales Ayma, Président constitutionnel de l'État Plurinational de Bolivie, à Leganés (Madrid) le 13 septembre 2009

Il est recommandé aux lecteurs d'écouter la voix d'Evo Morales et les réactions du public pendant le Discours de Leganés sur ce lien tandis qu'ils suivent en même temps, ci-après, la transcription fidèle de ses paroles :

Honorable Maire Rafaël Gómez de la ville de Leganés, autorités de la commune, autorités du Gouvernement espagnol, chère Ambassadrice de Bolivie en Espagne, salutations à tous nos frères boliviens. Merci beaucoup pour votre présence et pour me recevoir sur cette terre de Leganés, d'Espagne. Je suis surpris par la présence de milliers et de milliers de Boliviens, Équatoriens, Uruguayens, Vénézuéliens, Colombiens, de frères péruviens, de frères cubains, tant de Latino-Américains réunis ce soir. Je vous remercie beaucoup pour votre grande mobilisation, cette grande intégration en Europe de tous les Latino-Américains. Mais je veux aussi exprimer notre respect au peuple espagnol. Un tout grand merci pour votre présence et pour avoir organisé cette grande rencontre de peuples du monde.

Je suis surpris, à l'écoute de l'intervention de plusieurs sœurs et frères d'Espagne, par leur connaissance des processus de libération en Bolivie et en Amérique Latine, surpris par leur connaissance des transformations profondes en matière sociale, économique et politique. Certainement que beaucoup d’entre vous qui êtes ici savent comment nous nous sommes organisés, d'abord syndicalement, socialement, communautairement pour changer la Bolivie et, évidemment, pour changer l’Amérique Latine. Si nous parlons de changement, un des changements était justement la libération des peuples en Amérique Latine.

En Bolivie, ensemble avec la Centrale Ouvrière Bolivienne et les différents mouvements sociaux, [ce fut] une lutte permanente contre des modèles économiques qui faisaient un mal fou aux Boliviens. Si nous nous rappelons de la situation des politiques mises en œuvre pendant la république, avant la république, les peuples indigènes originaires, quechua, aymaras, guaranis, [c’est] une lutte permanente contre le pillage de nos ressources naturelles, une lutte permanente pour l'égalité en ces temps entre indigènes, métis et créoles, pour un nouveau mode de vie, d'égalité dans la dignité, mais aussi une lutte permanente pour le respect de nos droits, le droit surtout des peuples indigènes, le secteur le plus vilipendé de l'histoire bolivienne et de l'histoire d'Amérique Latine. Une résistance dure, une rébellion face à un État colonial, une rébellion des peuples contre le pillage de nos ressources naturelles, une rébellion permanente contre les formes de soumission. Et ces luttes -je veux vous le dire, sœurs et des frères de Bolivie- n'ont pas été en vaines. D’une lutte syndicale, d'une lutte sociale, d'une lutte communale, nous sommes passés à une lutte électorale.

Je me souviens parfaitement quand je suis arrivé en 1980 au Chapare , quand il y avait des négociations avec des gouvernements et que les dirigeants syndicaux, d'ex-dirigeants syndicaux émettaient des propositions de changements structurels. La réponse des gouvernements néolibéraux était que nous autres paysans, indigènes, n'avions pas le droit de faire de la politique, et nos propositions de modifications à l’ordre du jour ou au calendrier des négociations étaient controversées parce qu'elles étaient de caractère politique. Je me souviens qu’on nous disait -j'étais le délégué de base- qu’ils nous disaient : ce sont des propositions politiques et on ne s’occupe pas de ça, la politique du mouvement paysan indigène dans la zone tropicale de Cochabamba c’est la hache et la machette, c'est-à-dire le travail, et nous n'avions pas le droit de faire de la politique. Sur les hauts plateaux, c’était la pelle et la pioche, la pelle pour le travail, le pilori pour le travail aussi. Et peu à peu ce mouvement social va rompre la peur de la politique. Quelques-uns avaient le droit de faire de la politique et nous les majorités ouvrières et originaires n'avions pas le droit de faire de la politique. Quand quelque ouvrier, mineur, dans les décennies 60, 70, 80, faisait de la politique, il était accusé de communiste -nous saluons le Parti Communiste Espagnol, le Parti Socialiste, nous saluons les humanistes ici présents, merci beaucoup de m'avoir enseigné à défendre la vie, nous avons eu tant de rencontres- mais je veux que vous sachiez, sœurs et frères d'Amérique Latine, d’Europe, mouvements sociaux de ce continent, [que] nos dirigeants syndicaux, dans ces décennies 60, 70, étaient accusés de communistes et poursuivis. [On fomentait] des coups d'État, des putschs militaires pour terminer avec les dirigeants syndicaux du secteur minier. Par conséquent, la doctrine de l'impérialisme américain était de les accuser de communistes et, pour cette raison, des mineurs étaient massacrés dans des centres miniers et beaucoup de frères dirigeants miniers ont échappé en s’exilant, en Europe parfois. Je veux exprimer mon profond respect et mon admiration pour l’accueil reçu par beaucoup de frères miniers et paysans en fuite en Europe pour pouvoir survivre. Les gouvernements humanistes, communistes, socialistes leur ont sûrement accordé l’asile politique.

Est venue ensuite l'autre doctrine, qui était la lutte contre le trafic de drogues. Je me rappelle parfaitement que, dans les décennies 80 et 90, les dirigeants syndicaux étaient des narcotrafiquants, autre persécution de l'Empire et [que], à partir du 11 septembre 2001, les dirigeants syndicaux [étaient] accusés de terroristes. Quelques frères doivent sûrement se souvenir qu’on appelait Evo Morales le Bin Laden andin, les producteurs de coca les talibans, et avec ce prétexte, [est venue] la doctrine politique de coca zéro, comme moyen d’expulser le mouvement paysan de la zone productrice de coca. Tout ça pour dire -je veux qu'on me comprenne-, que nous avons supporté des interventions permanentes, parfois de caractère même militaire pour attaquer cette rébellion de nos peuples en Amérique Latine. Ces luttes, qu’elles soient ouvrières ou indigènes, ces luttes de métis, ces luttes d'intellectuels comme Marcelo Quiroga Santa Cruz, ces luttes de pères révolutionnaires comme Luis Espinal, un Espagnol qui a donné sa vie par les pauvres de Bolivie et, comme Luis Espinal, ces luttes de militaires patriotes comme Germán Busch, comme le Lieutenant-colonel Gualberto Villarroel - je vous le dis, sœurs et frères- n'ont pas été vaines. Une lutte évidemment pacifique, démocratique, pour arriver au gouvernement, au Palacio Quemado , pour changer, de là, les politiques économiques, les politiques sociales.

Et avec un résultat ! Je voudrais que vous écoutiez, sœurs et frères boliviens : depuis l'année 1940, la Bolivie n'avait jamais d’excédent fiscal, et ce jusqu'en 2005 -avant que je sois président. Après que nous ayons nationalisé en 2006 et récupéré les hydrocarbures, [il y a eu] en Bolivie en 2006, la première année de notre gouvernement, un excédent fiscal. On a fini avec cet État mendiant qui empruntait même de l’argent pour payer les étrennes en Bolivie. L'année 2005, les réserves internationales de la Bolivie étaient de 1.700 millions de dollars. Nous sommes allés avant-hier à la Banque Centrale de la Bolivie signer un prêt interne, et le président de la Banque Centrale de la Bolivie m'a informé que nous avons maintenant 8.500 millions de réserves internationales. De 1.700 à 8.500 millions de dollars de réserves internationales ! Imaginez, sœurs et frères, combien d’argent s’en est allé pendant les vingt années de gouvernement néolibéral, et où il est allé, sûrement dans la poche d’économistes, d’experts financiers en Europe, en Espagne et en Amérique Latine. Je voudrais que vous m’aidiez à enquêter sur le pillage de nos ressources naturelles. Combien d’argent ont perdu la Bolivie ou l’Amérique Latine, durant les dernières années combien argent avons-nous perdu, au détriment d'un nombre d’avantages sociaux ? Même si ce n'est pas beaucoup, ce serait un soulagement pour beaucoup de familles boliviennes. Maintenant nous avons des réserves, maintenant nous avons un excédent.

On nous a dit, depuis l'année passée, qu'il y avait une crise économique du capitalisme, une crise financière. On nous a effrayés, on nous a induit la peur pour voir comment nous allions y faire face. J'ai vraiment pensé, sœurs et frères, que cette crise allait fort nous affecter. J'ai pensé qu'il n’y aurait pas d’excédent commercial. Je voudrais vous dire, sœurs et frères boliviens, qu’au 30 juillet de cette année la balance commerciale [était] positive de trois cent millions de dollars ! Il n'y avait jamais de balance commerciale positive en Bolivie ! Et c'est pourquoi, sœurs et frères, je suis acquis aux changements structurels en démocratie et, quand il y a un certain secteur qui s'oppose, [je suis d'avis qu']il vaut mieux les soumettre au peuple bolivien par le referendum. Maintenant les Boliviens et Boliviennes ont non seulement le droit d’élire leurs autorités nationales ou départementales, ainsi que leurs autorités municipales. Maintenant le peuple bolivien a le droit de décider par tout referendum des politiques économiques pour le peuple bolivien. Ce sont des referendums qu'il n'y avait jamais avant. Mais aussi, grâce à la nouvelle Constitution politique de l'État bolivien, les Boliviens et Boliviennes non seulement ont le droit d’élire leurs autorités nationales, départementales, municipales ou parlementaires. Maintenant avec le vote du même peuple, ils ont le droit de révoquer tout président, vice-président, parlementaire, préfet ou maire qui agit mal en son domaine, ils ont le droit de les révoquer par le vote. C’est une démocratie profonde qui non seulement est représentative, mais aussi participative -là où se prennent les décisions avec le vote en conscience du peuple bolivien. Mais je voudrais vous dire, sœurs et frères, qu’il est aussi possible de changer en Bolivie les normes, les procédures pour administrer un État. Pour la première fois en 183 années de vie républicaine, le peuple bolivien approuve une nouvelle Constitution. Il n’y a jamais eu cela auparavant. Seuls la classe politique, les partis ou finalement le parti qui avait la représentation parlementaire avaient le droit de réformer la Constitution. Maintenant, le peuple approuve avec son vote une nouvelle Constitution de l'État bolivien. C'est-à-dire que nous avons même changé des constitutions.

Je voudrais vous dire, sœurs et frères, nous avons une grande faiblesse, qui est le changement de la mentalité des fonctionnaires publics. Quelques-uns ne comprennent pas encore ce qu'est être fonctionnaire public. Je l’ai déjà dit, je n'ai pas besoin de simples fonctionnaires publics, j'ai besoin de révolutionnaires au service du peuple bolivien. On a du mal à trouver des personnes qui sont au service du peuple. Il y a une mentalité, une mentalité coloniale –dirais-je-, un héritage paternaliste, du patron, du pillard, de l'exploitant, cette mentalité ne peut être changée facilement, elle est une des faiblesses présentes encore en Bolivie. Nous commençons toutefois à changer, malgré ces faiblesses. Ce n’est pas suffisant, la participation des mouvements sociaux dans ces transformations profondes sera sûrement encore importante. Il y a un moment, notre Ministre des Affaires Étrangères me disait : « En Bolivie il y a beaucoup de mobilisation, élections après élections, des campagnes pour des referendums, parfois révocatoires, parfois pour approuver la nouvelle Constitution ». Je lui ai répondu qu’auparavant c’était putsch après putsch, que maintenant c’étaient élections après élections. Je suis très content, même s'il y a chaque année des élections et des referendums -mais pas de coups d'État.

Mais je voudrais vous dire aussi que, dans notre nouvelle Constitution politique de l'État bolivien approuvé par le peuple bolivien, il ne sera pas permis, il n’est autorisé aucune base militaire étrangère, encore moins des Etats-Unis. Et je voudrais que les frères d'Europe, d'Espagne me comprennent. En Amérique Latine, là où il y a une base militaire des Etats-Unis, il y a des putschs militaires ; la paix n’est pas garantie, la démocratie n’est pas garantie. Et je parle d'expérience, puisque j'ai été continuellement victime, dans la décennie 90 -de mi-80 à mi-2000-, de la présence de militaires étrangers en armes, spécialement des Etats-Unis. C’est heureusement terminé, grâce à la conscience du peuple bolivien. Je dois demander aux mouvements sociaux d'Europe et du monde : aidez-nous à mettre un terme aux bases militaires en Amérique Latine ! Tout pour la vie, tout pour la démocratie, et tout pour une paix et une justice sociale !

[Applaudissements nombreux] Merci beaucoup, sœurs et frères, je crois que vous m’aimez plus en Espagne qu’en Bolivie, merci beaucoup. Je suis sûr, sœurs et frères, que le processus de libération, le processus de transformation profonde, non seulement en Bolivie mais en Amérique Latine, est engagé dans une voie à sens unique. Les processus de transformation de la démocratie ne peuvent être arrêtés en Bolivie. Pourquoi dis-je ceci ? Vous les frères qui vivez ici, vous devez être informés : plusieurs fois des groupes néolibéraux de la droite fasciste, raciste, ont essayé de me sortir du gouvernement -et je m’en souviens parfaitement. La première année de mon gouvernement, qu'ont-ils dit ? « Pauvre petit indien, il restera trois, quatre, cinq, six mois, il ne va pas pouvoir gouverner, et après il va s’en aller, ils vont le sortir ». C’était en 2006. Arrive 2007, qu'ont dit ces groupes ? « Je crois que cet Indien va rester longtemps, il faut faire quelque chose ». 2008, en 2008 ils ont fait quelque chose. Et qu’est-ce que c’était ? D’abord essayer de me sortir par le vote révocatoire du peuple bolivien. J'ai accepté : allons au révocatoire ! Vous savez que nous avons gagné les élections avec 54 %. Dans ce vote révocatoire, le peuple bolivien nous a ratifiés avec 67 %. Comme ils ont raté leur coup par le vote révocatoire, qu’ils n’ont pas réussi à me faire révoquer avec la conscience du peuple, ils ont tenté l'année passée un coup d'État civil -pas militaire. Et ici je voudrais remercier les pays d’Europe, des défenseurs de la démocratie, UNASUR, les Nations Unies pour leur défense de la démocratie. Ils ont raté leur coup d’État civil préfectoral. Et voilà le grand triomphe du peuple bolivien dans le domaine politique et constitutionnel ! Et cette année, grâce à la force et à la conscience du peuple, nous avons approuvé la nouvelle Constitution. Nous avons maintenant l'obligation d'appliquer et de mettre en œuvre cette nouvelle Constitution politique de l'État bolivien, dont quelques pays européens me disent honnêtement qu’elle est plus avancée, dans le domaine social, au niveau des droits sociaux, que dans n’importe quel pays d'Europe.

Y de quels droits parlons-nous ? Nous parlons non seulement des droits individuels, nous parlons non seulement des droits politiques : dans cette nouvelle Constitution Politique de l'État bolivien, on respecte autant les droits collectifs que privés. Par exemple, tous les services de base constituent des droits de l'homme ; s'il s'agit d'un droit de l'homme, il ne peut être de négoce privé -mais de service public.

Sœurs et frères, je peux vous en raconter pas mal de cette nouvelle Constitution de l'État bolivien, mais je suis aussi sûr qu'il y a quelques requêtes que nous n'avons encore pu résoudre -spécialement du service extérieur. Je n'ai trouvé l'État bolivien -maintenant reconnu mondialement comme l'État plurinational, où existe une diversité d'êtres humains qui habitent sur cette terre de patrie qu'est la Bolivie-, je ne l'ai trouvé par exemple que deux [fois] en Espagne -à Madrid et Barcelone. Nous créons maintenant un autre consulat à Murcie -je sais, ce n'est pas suffisant. Nous sommes en train de discuter pour étendre les consulats dans quatre ou cinq villes espagnoles -inclus les Iles Canaries, Tenerife ou même Majorque et Menorca que j'ai déjà pu visiter, sœurs et frères-, pour nous occuper d'un problème nôtre, celui des migrations et des papiers y relatifs. Mais je voudrais aussi vous parler, sœurs et frères, au nom de l'Ambassade en Espagne -où tous les consulats donnent des informations grâce à la compréhension du gouvernement espagnol- de quelques thèmes importants. Le sujet par exemple des permis de conduire est très avancé, de même que celui d’une convention de vote réciproque -c'est-à-dire les résidents boliviens en Espagne auront le droit de voter aux élections municipales. Nous espérons concrétiser cela, ce vote en Espagne, lors de cette visite.

Le thème du vote à l'étranger a été une préoccupation permanente. Je veux que vous sachiez, sœurs et frères, qu’en 2006 nous avons envoyé, depuis le palais, un projet de loi au Congrès National. La Chambre des Députés a heureusement approuvé sans aucune limitation le vote à l’étranger. Mais de 2006 à 2009 il n'a pas été approuvé au Sénat, et vous savez d’ailleurs pourquoi ils ne l'ont pas approuvé au Sénat : les sénateurs néolibéraux ont très peur des frères qui ont abandonné la Bolivie à la recherche de meilleures conditions de vie. On l'a enfin approuvé pour la première fois -mais pas autant que je l’aurais voulu-, sous la forte pression en Bolivie et en Argentine. Je sais qu’ici aussi on s’est mobilisé pour faire pression sur le Congrès national en vue de l'approbation d'une loi sur le vote extérieur. Il a été approuvé jusqu’à une certaine limite, mais c'est clair, sœurs et frères, [viendra] un moment où des congressistes partageront les sentiments de beaucoup de frères vivant à l’étranger. Nous ferons alors en sorte que le vote à l'étranger ne soit pas limité. Je ne suis pas d'accord de limiter, c’est une forme d’atteinte aux droits de l’homme, le droit des citoyens boliviens vivant à l’étranger. Mais nous commencerons cette année, cette année avec le vote extérieur -bien que limité.

Sœurs et frères, il y a un moment je parlais du thème de la migration. Je voudrais dire aux pays d’Europe et du monde, spécialement d'Europe, aux gouvernements, que ce sera aussi un débat. Par le passé des Européens, des Espagnols sont arrivés en Bolivie, et nos grands-pères n'ont jamais dit qu'ils étaient illégaux. Maintenant que les Latino-Américains viennent en Europe, ils ne peuvent pas être déclarés illégaux, parce que tous, nous avons tous le droit d'habiter dans n’importe quelle partie du monde -nous avons tous le droit d'habiter dans n’importe quelle partie du monde- en respectant les lois de chaque pays. Mais nous déclarer illégaux est une grande erreur, c’est là où je diverge des Nations Unies. Heureusement beaucoup de pays se joignent à nos propositions. Nous espérons que les Nations Unies établiront bientôt des normes permettant à ces soi-disant immigrants d’être reconnus comme personnes légales -je répète, en respectant la législation de chaque pays -, qu’ils investissent ou qu’ils viennent chercher des meilleures conditions de vie. Soyez-en sûrs, sœurs et frères, ce sera une autre bataille, une autre bataille pour nos sœurs et frères -que ce soient des Européens en Bolivie ou en Amérique latine, ou d’autres Latino-Américains en Europe. Ils doivent être déclarés comme des personnes légales qui vivent de leur travail, qui, par leurs efforts, vivent pour améliorer leur situation économique et sociale.

Il y a un autre sujet central, sœurs et frères : le sujet de l'environnement. Il y a sûrement beaucoup de paceños ici. Imaginez-vous : le Chacaltaya , notre Chacaltaya n'a plus de neige ! A Potosí, le Chorolque n'a plus de neige -il y a sûrement quelques potosinos ici. Chaque jour qui passe voit se réduire le poncho blanc de ces montagnes des hauts plateaux boliviens et du haut-plateau paceño. Nous devons en établir la responsabilité : [ce sont] les modèles de développement capitaliste, l'industrialisation exagérée et illimitée de quelques pays occidentaux. Ce problème affecte toutefois [toute] l'humanité. C'est pourquoi je voudrais vous dire que je suis arrivé à la conclusion, à la conclusion suivante : à l'heure actuelle, dans ce nouveau millénaire, il est plus important de défendre le droit de la Terre Mère que le droit de l'être humain. Si nous ne défendons pas le droit de la Terre Mère, il ne servira à rien de défendre seulement le droit humain. Je voudrais dire aux frères humanistes, au grand nombre de mouvements sociaux, aux groupements, intellectuels et personnalités qui se consacrent à la défense de l'environnement, et donc de la Terre Mère, je voudrais vous dire : unissons-nous, rejoignez-nous, aidez-nous, présidents et gouvernements qui défendons le droit de la Terre Mère. Défendons tous l'environnement, par conséquent le droit à la terre, défendons la planète terre pour sauver l'humanité. Si nous ne nous unissons pas, si nous ne nous engageons pas dans une direction, si nous ne travaillons pas ensemble, quelle sera la situation de tout être humain d’ici 20, 30, 50 ans? Je veux dire, qu’il s’agisse d’un indigène, d’un ouvrier, d’un chef d'entreprise ou d'un dirigeant de transnationale : leur vie n'est pas sûre ! La seule façon de garantir, de garantir notre vie d'êtres humains qui vivons sur cette planète terre est de défendre la Terre Mère.

Il est temps d'assumer cette énorme responsabilité, et tous nous avons cette obligation noble et sacrée de défendre l'environnement. J’appelle les pays qualifiés d’industrialisés à commencer à penser sérieusement à l’annulation de la dette climatique, une dette historique qui aura fait beaucoup de tort à l'environnement. Je pressens que nous devrons assumer, en ce millénaire, cette responsabilité pour défendre l'humanité.

Sœurs et frères, je sais que vous venez de beaucoup de secteurs, par différents chemins. Salutations aux frères qui viennent nous voir de différentes villes, qui viennent nous saluer, qui viennent tous applaudir, aux frères des îles, aux compagnons latino-américains qui viennent partager ce moment, et aux organisateurs. Je remercie le maire de Leganés pour nous avoir permis ce rassemblement. En ce qui me concerne, je voudrais vous dire, frères, un grand merci à tous. A bientôt ! Nous continuerons à travailler pour l'égalité, pour la dignité et le bien des Boliviens et de tous les Latino-Américains, pour leur libération qui se prépare depuis l'Amérique du Sud. Un grand merci !



[1] La diablada est une danse traditionnelle des hauts plateaux des Andes en Bolivie et à Puno au Pérou représentant l’affrontement entre les forces infernales et celles des anges et créée dans un but d’évangélisation. Cette danse offre une série de costumes et de masques impressionnants (des capes cousues au fil d’or) –le costume du diable pèse plus de 30 kg. C’est pourquoi les danseurs doivent être capables de porter ce poids et de danser plusieurs minutes. (Wikipedia)


[2] La province de Chapare est une des 16 provinces du département de Cochambaba, en Bolivie.


[3] Palais présidentiel


[4] Les paceños sont les habitants de La Paz.


[5] Le Cerro Chacaltaya ou Chacaltaya (« chemin froid » en aymara) est une montagne culminant à 5.395 mètres d’altitude, située en Bolivie dans la Cordillère des Andes. Son glacier abritait une station de ski possédant la plus haute piste du monde, mais son retrait rapide et sa quasi disparition ont provoqué sa fermeture. Il reste une destination pour les randonneurs et abrite un laboratoire de recherche sur les particules. (Wikipedia)


[6] Le Cerro Chorolque ou Chorolque culmine à 5552m.



Manuel Talens est auteur et traducteur espagnol. Il appartient aux collectifs de Rébelión et de Tlaxcala, auquel Thierry Pignolet appartient.

Source : http://www.tlaxcala.es/detail_artistes.asp?lg=de&reference=357



mercredi 14 janvier 2009

La Bolivie rompt ses relations diplomatiques avec Israël

14 janvier 2009, 10:50 AM La Paz.- Le président de Bolivie Evo Morales, a annoncé aujourd'hui la rupture des relations diplomatiques avec l'État d'Israël et a indiqué qu'il présentera une plainte internationale pour génocide à la Cour pénale internationale.Il a fait cette annonce durant une cérémonie de présentation des voeux du corps diplomatique au palais du gouvernement.Morales a dit que son gouvernement présentera sa plainte pour génocide contre le président d'Israël Shimon Peres et le Premier ministre Ehud Olmert. Il a aussi dit que le Comité du Prix Noel, qui siège à Oslo, devrait retirer le Prix Nobel de la Paix décerné à Peres.

mardi 2 décembre 2008

Boaventura de Sousa Santos: la Bolivie, laboratoire de la démodiversité

par Wilson GARCÍA MÉRIDA
Photos Ceadesc

“Expérimentalisme constitutionnel”, “démodiversité”, “écologie du savoir” : ce sont des concepts que le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos enseigne à ses élèves des universités de Coimbra (Portugal) et de Warwick (Angleterre), à la chaire de Sociologie du Droit. Cette nouvelle épistémologie est inspirée des processus constitutionnels complexes que plusieurs pays d’Amérique Latine ont mis en marche, et plus particulièrement la Bolivie, que Sousa Santos considère comme un laboratoire expérimental vers lequel le monde entier a les yeux tournés. Il est récemment venu à Cochabamba pour donner un cours magistral à des leaders indigènes andins, et avec Jorge Komadina et Gustavo Soto, intellectuels de premier plan de Cochabamba, chercheurs au Centre d’Etudes Appliquées aux Droits Economiques, Sociaux et Culturels (Ceadesc), nous avons mené cette discussion, que nous partageons avec les lecteurs de Tlaxcala.



Le sociologue portugais partage sa vision des choses avec Jorge Komadina, Gustavo Soto et Wilson García Mérida au sujet de « l’expérimentalisme constitutionnel ».


Jorge Komadina Rimassa (JKR).- Le concept d’État plurinational dans la nouvelle constitution bolivienne semble être l’un des concepts mais aussi l’une des lignes de fuite les plus remarquables dans ce processus où l’on constate d’importantes inflexions par rapport à l’État-nation ; il y aura vraisemblablement des autonomies indigènes avec un pouvoir de décision, mais la formation des pouvoirs publics et l’idée de l’Etat continueront à être unitaires. Il s’agit, semble-t-il, d’une contradiction entre les termes : nous sommes plurinationaux mais nous sommes aussi unitaires. Il y a, chez les Boliviens en général, ainsi que dans le mouvement indigène et dans les mouvements sociaux, une fétichisation de la notion d’unité nationale, d’unité de l’État. Nous avons des pouvoirs autonomes indigènes assez circonscrits et petits, avec un important pouvoir de décision, mais le reste du pays, le reste des institutions publiques, continuent à fonctionner sur le mode représentatif libéral …


Wilson García Mérida (WGM).- J’ajouterai à cette question que soulève Jorge Komadina que l’on ne voit pas dans la nouvelle constitution la possibilité d’une profonde et nécessaire réorganisation territoriale qui rendrait possible un développement efficace des gouvernements autonomes indigènes par exemple. On reste dans le système départemental, je dirai néocolonial, sur lequel on a fondé cet État national en 1825…


Boaventura de Sousa Santos (BSS).- La plurinationalité est réellement très importante, et comme elle est très importante c’est un processus à long terme. Nous ne devons pas imaginer que c’est un processus qui va s’achever dans quatre, cinq ou dix ans. Il prendra beaucoup plus de temps, car la plurinationalité est aussi interculturalité, ce qui est reconnu dans le nouveau texte constitutionnel ; et c’est une question de culture. L’économie, la politique sont monoculturelles et la transformation, y compris territoriale, viendra de l’interculturalité, c’est-à-dire du plurinational. C’est là que se trouve la possibilité d’une nouvelle hégémonie démocratique. L’actuel État moderne est monoculturel ; il porte avec lui une culture administrative, une culture politique qui ne pourront être remplacées qu’au moyen d’une stratégie très créative des mouvements sociaux et ce sera un changement à long terme. Ici en Bolivie, il s’agit surtout de tirer profit des espaces majeurs qui sont disponibles. Par exemple, le régime électoral ou la Loi cadre des Autonomies seront très importants. Il sera très important que les autonomies indigènes montrent leur capacité à gouverner et à avoir leurs propres règles de prise de décisions et qu’elles montrent au pays qu’elles sont capables de le faire...


WGM).- Dans un cadre fédéral ou unitaire?


BSS).- Il y a des pays qui ont des autonomies considérables et qui ne sont pas fédéraux ; c’est le cas de l’Espagne. Cet aspect me semble un détail à l’heure actuelle. Ce qui est important c’est que ce qui est uni doit être divers. Le vrai problème, c’est la manière dont la culture de la plurinationalité peut être rendue endogène par l’administration publique. Et là entrent en jeu des institutions qui à mon avis seront cruciales. Par exemple le Tribunal Constitutionnel Plurinational, qui devra résoudre des contradictions évidentes qu’il y a dans la nouvelle constitution ; et il y aura encore plus de contradictions dans la législation ordinaire et naturellement il y aura des actions en justice, car la constitution est d’application directe [sans l’intermédiaire de lois ou de décrets d’application , NdT]. Certains ne manqueront pas de déposer des recours en inconstitutionnalité, c’est pourquoi la façon dont sera constitué le Tribunal Constitutionnel Plurinational est très importante (et cela me préoccupe beaucoup), car les recours en inconstitutionnalité peuvent être une manière de détruire la plurinationalité.



Boaventura de Sousa propose d’appliquer les futures lois « plurinationales » pas à pas, afin d’éviter le retour de la violence en Bolivie.



Gustavo Soto Santiesteban (GSS).- Dans ta présentation du processus bolivien, que tu situes dans le cadre de ta théorie de « l’Expérimentalisme constitutionnel », tu parles de la « Constitution 2 », d’une deuxième étape dans ce processus, qui partirait du référendum de janvier et viendra alors l’heure d’appliquer le nouveau texte. C’est à ce moment-là que surgiront les contradictions que tu pressens. Je vois pour ma part dans cette étape un risque terrible, celui de la fragmentation de la grande force sociale mobilisée, lorsque les recours liés aux réglementations constitutionnelles seront abordés secteur par secteur.


BSS).- Cette étape du processus sera réellement très complexe. On a calculé qu’au moins une centaine de lois importantes devront être approuvées, certaines rapidement, d’autres plus tard ; ce stade dépendra beaucoup de la conjoncture politique. Il faudra faire preuve de beaucoup de patience dans les débats et l’apport d’un savoir technique, qui sache exprimer la créativité d’un processus de « démodiversité », sera fondamental. Les gens ne comprennent pas les détails des documents et pour cette raison il pourra y avoir une période de luttes et de dissensions dans le camp populaire, exactement pour des intérêts distincts. Mais il y a le mouvement indigène, qui est un mouvement moteur en ce moment, et dans toute alliance qui pourra être nouée on doit placer au premier plan un principe fondamental qui est pour moi au-dessus de toutes les lois et qui est l’idée de la plurinationalité. Aucune des cent lois qui devront être approuvées ne devra trahir le principe de la plurinationalité. C’est sur cette base que les mouvements sociaux et plus spécialement le mouvement indigène devront créer des articulations unitaires pour éviter la fragmentation sectorielle et la division, ce qui sans doute serait mis à profit par les forces opposées au changement.


JKR).- Mais comment peut-on avancer dans ce processus pour rendre effective cette idée de la plurinationalité, pour qu’elle ne soit pas simplement une politique culturelle, juste emblématique, avec quelques mots en quechua dans le texte constitutionnel, mais pour qu’elle entraîne effectivement une transformation radicale de la forme actuelle d’État-nation sous laquelle le capitalisme est né ? Il ne fait pas de doute, en effet, que le type d’État-nation, monoculturel comme tu le définis, est lié au capitalisme…


GSS).- Au sujet de ce que Jorge expose, nous ne savons pas clairement quelle est la nouvelle proposition économique de ce projet de changement. Dans quelle mesure la crise générale de la globalisation (je ne dis pas du capitalisme, car la Chine est en embuscade) influe-t-elle dans les processus que nous sommes en train de vivre ? Comment articules-tu cet aspect avec le reste ?


BSS.- Dans les trente dernières années, nous avons assisté à la dévastation de la créativité économique dans le monde ; à partir des années 80, on a imposé l’idée qu’il n’y avait pas d’alternative au néolibéralisme et la pensée de gauche s’est laissée endormir par cette idéologie unique et a cessé de réfléchir à une alternative économique. Lorsque, en août et septembre 2008, le néolibéralisme économique se suicide, il n’est pas mis en déroute ; cette chute du système au cœur de l’empire n’est pas nécessairement à mettre au crédit des mouvements sociaux, bien qu’ils l’aient annoncée, surtout sur ce continent à travers la résistance contre la ZLEA [Zone de libre-échange des Amériques, ALCA en espagnol, FTAA en anglais, NdT] ; mais c’est de l’intérieur du système que s’est révélée l’essence auto-destructrice du néolibéralisme qui a fleuri dans les années 80 après la chute du Mur de Berlin.


Lorsque le monde socialiste s’est effondré, une certaine gauche pensait que la social-démocratie serait une grande alternative avec ce discours des droits sociaux et économiques dans les cadres législatifs ; mais ce qui est arrivé, ça a été fut une intensification de politiques économiques à l’encontre des droits des travailleurs, la privatisation de la sécurité sociale, etc. Mais ce mouvement est aussi entré en crise et maintenant le capitalisme, comme toujours dans ces situations, essaie de se sauver par la voie du suicide. Mais il n’y a pas d’alternative concrète, propre aux mouvements sociaux. Maintenant, les USA se transforment en un pays qui nationalise les sociétés de crédit hypothécaire, rachète les banques, met en place tout le protectionnisme que d’autres pays ont toujours voulu mais n’ont jamais pu mettre en place. Par exemple ton pays, la Bolivie, ne peut pas subventionner son industrie ; mais le Congrès US vient de voter une loi importante de subventions à toute l’industrie automobile…


WGM).- Peut-on dire que ceci est un symptôme de crise terminale ?


BSS).- Je ne le pense pas. Je pense que la gauche a trop rêvé aux crises terminales. Le capitalisme poursuit sa route mais il y a un changement très important dans le cadre du capitalisme lui-même, et il n’y a pas d’alternative en vue. Dans les constitutions émergentes, de la Bolivie et de l’Équateur par exemple, il y a les économies mixtes, populaires, communautaires, coopératives, mais dans un cadre qui est encore capitaliste, plus humain, qui ne pourrait pas forcément conduire au socialisme ; bien que ce qui est clair, comme nous le voyons dans la nouvelle constitution bolivienne, c’est que l’État acquiert une présence plus forte pour réguler l’économie dans le sens de l’intérêt national.



WGM).- Sans nier les avancées importantes du processus bolivien, avec tous les risques que vous signalez, il ne manque pas d’y avoir des craintes comme cette tendance au monopartisme ou à un régime « partidocratique » qui tend à reproduire toutes les tares prébendaires et autoritaires du système traditionnel des partis. Ne croyez-vous pas que cela pourrait affaiblir et écraser une société civile qui est le principal protagoniste de ce processus ?


BSS.- Je ne crains pas beaucoup l’émergence d’une partidocratie en Bolivie, pour une raison simple : c’est l’un des pays du continent qui a le plus d’organisation sociale et directe. On le voit dans le mouvement indigène, où il y a des différences et où, malgré la solidarité autour des changements en cours et la conviction unificatrice que ce processus doit être irréversible, il y a une distance critique vis-à-vis du gouvernement. Je ne crois pas qu’il y ait un risque que le parti puisse accumuler trop de pouvoir et s’approprier le processus…


WGM).- Vous y mettez votre main au feu ?


BSS).- Je ne mets la main au feu pour aucun parti. Mais je pense que la démocratie représentative ne se fait pas sans partis et il n’y a aucun danger d’un parti unique. La garantie, c’est la forteresse autonome du mouvement indigène et des mouvements sociaux. Ce qu’il faut certes analyser, c’est la nécessité de renforcer les mécanismes de consultation, à travers une Loi de Consultation très bien faite. Il y a une tendance à minimiser les mécanismes de consultation. Par exemple, on ne consulte pas les indigènes sur les méthodes de consultation et il ne peut pas en être ainsi, cela affaiblit le principe majeur de la plurinationalité.



Des leaders indigènes se plaignent de ce que le gouvernement ne les consulte pas de façon appropriée et le théoricien de la « démodiversité » appuie cette récrimination.




GSS.- La Déclaration de l’Onu fixe des seuils minimaux pour les droits des peuples indigènes. Mais que se passe-t-il quand ces droits sont simplement déclaratifs ? La plurinationalité peut être absolument décorative quand on voit que, dans les faits, des gouvernements progressistes, sous la pression de l’économie, des multinationales et des intérêts de l’industrie extractive, se voient obligés de passer par dessus les longs processus de consultation et que l’on ne parvient pas à ce minimum de droits consacrés par l’Onu, que, dans l’élaboration de concepts avec les communautés, on ne respecte pas les rythmes culturels qui leur sont propres, quand on se situe dans un temps distinct du temps de l’économie et de l’investissement minier ou pétrolier. Alors on se trouve devant le paradoxe que des gouvernements progressistes en arrivent en quelque sorte à manipuler la logique de la consultation, comme ils l’ont déjà fait en Équateur et en Bolivie. Le poids de l’économie face à tous ces rêves de construire un changement social est si fort que le gouvernement indigène d’Evo Morales lui-même va se voir obligé, du fait des pressions de l’industrie extractive, à passer par-dessus les processus de consultation réels. Tu as beaucoup parlé de la Bolivie comme d’un grand laboratoire où nous sommes tous en train d’apprendre. Et je pense que c’est dans les territoires indigènes que nous allons mettre à l’épreuve de nombreuse utopies, peut-être en rejeter certaines, en apprenant. En ce sens, je vois un horizon très intéressant dans l’application concrète des autonomies, et je crois aussi que là réside le prochain défi des années à venir, car, finalement, comment allons-nous nous convaincre que ce mot, plurinational, n’est pas la destruction d’un pays mais la consolidation d’une diversité d’expériences ? Cette plurinationalité doit donner lieu à de multiples modèles économiques et de vie…


BSS.- Les contradictions que je vois dans ce processus ont ces caractéristiques, tout au moins les grands traits. D’ores et déjà le gouvernement bolivien dans les prochaines années va se trouver pris entre deux pressions, celle d’en haut, de l’État, des engagements internationaux, et celle d’en bas. C’est là qu’il faudra qu’il y ait une recomposition du mouvement populaire qui a déjà l’arme de la Constitution. Il faut développer une capacité, surtout au niveau local, infra-national, à exercer une très forte pression sur les divers modèles de développement qui se trouvent dans la nouvelle constitution. On n’a pas de modèle défini, mais on a une constitution, où sont légitimées toutes les voies possibles. D’où la nécessité d’une bonne Loi de Consultation et on va avoir besoin d’un peu de patience indigène car nous nous trouvons réellement dans un véritable processus d’expérimentation constitutionnelle. Cette constitution deviendra organique avec les changements qui seront fonction des rapports de forces ; certaines choses seront peut-être irréalisables, nous ne le savons pas encore. C’est pour cela que j’ai proposé aux représentants du gouvernement que certaines lois importantes ne soient pas appliquées d’un seul coup dans tout le pays…


JKR).- À géométrie variable…


BSS).- Pas seulement à géométrie variable. Par exemple, si l’on a un modèle d’autonomies, nous allons l’appliquer pendant un an dans seulement un Département ou une région du pays et à la fin de l’année on évaluera comment cela a fonctionné. Expérimenter et voir les erreurs pour les corriger démocratiquement. La façon dont on va constituer la Commission d’Évaluation sera importante. L’important est d’avancer sans diviser le pays, car l’échec du processus bolivien serait un échec continental…



Un sociologue des urgences


Boaventura de Sousa Santos (Coimbra, 15 novembre 1940) est docteur en Sociologie du Droit de l’Université de Yale et professeur titulaire de la Faculté d’Economie de l’Université de Coimbra. Il dirige le Centre d’Etudes Sociales et le Centre de Documentation « 25 avril » de cette même université. Professeur visitant à l’Université de Warwick, au Royaume-Uni. Il est actuellement l’un des principaux intellectuels dans le domaine des sciences sociales, internationalement reconnu, et il est très populaire au Brésil, en particulier, depuis sa participation à plusieurs éditions du Forum Social Mondial à Porto Alegre. Il est l’un des universitaires et chercheurs les plus importants dans le domaine de la sociologie juridique au niveau mondial.


Ses écrits sont consacrés au développement d’une « Sociologie des urgences » qui, d’après lui, s’efforce de mettre en valeur les gammes les plus variées d’expériences humaines, s’opposant à une « sociologie des absences », responsable d’un « gaspillage de l'expérience ». Il y a, dans ses ouvrages et dans ses textes, à la fois un héritage contractualiste bien marqué et une recherche de l’organisation de contrats sociaux qui soient véritablement capables de représenter des valeurs universelles.


L’une de ses préoccupations est d’approcher la science du “sens commun” en vue d’élargir l’accès à la connaissance.


Défenseur de l’idée selon laquelle des mouvements sociaux et civiques forts sont essentiels pour le contrôle démocratique de la société et l’établissement de formes de démocratie participative, il a été l’inspirateur et membre fondateur en 1996 de l’Association Civique Pro Urbe (Coimbra).


Sa trajectoire récente est marquée par la proximité avec les mouvements organisateurs et participants du Forum Social Mondial et par sa participation et la coordination d’une œuvre collective de recherche intitulée « Réinventer l’Emancipation Sociale : Pour de Nouveaux Manifestes ».

Source : Boaventura de Sousa Santos: Bolivia, el Laboratorio de la Demodiversidad

Article original publié le 25/11/2008

Sur l’auteur

TTraduit par Philippe Cazal et révisé par Fausto Giudice, Tlaxcala