Affichage des articles dont le libellé est Tunisie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Tunisie. Afficher tous les articles

mercredi 2 mars 2016

La vie des jeunes homosexuels en Tunisie : un enfer fait de violence sans fard et d’hypocrisie

par Rim Ben Fraj, 2/3/2016 
 Actualisation du 5/3/2106:
La cour d'Appel a confirmé la condamnation des six jeunes, mais l'a réduite de trois ans à un mois (le temps qu'ils ont passé en détention préventive), assorti de 400 dinars d'amende. Elle a annulé l'interdiction de séjour de 5 ans à Kairouan ainsi que la condamnation de l'un d'eux à six mois de prison pour attentat à la pudeur. La bataille judiciaire n'est pas finie. Prochaine étape : la Cour de Cassation.
Je suis assez âgée pour avoir une idée de la répression contre les dissidents sous la dictature de Ben Ali et après. Jusqu’ici je me croyais bien informée. Mais ce que je suis en train de découvrir dépasse tout ce que je pouvais imaginer. La réalité dans laquelle les jeunes hommes homosexuels essayent de survivre est tout simplement effroyable.
Alors que les jeunes dissidents soumis à la répression pouvaient et peuvent compter sur le soutien société civile, de leur familles, et de leur entourage, les jeunes miboun ou karyouka (deux des innombrables termes péjoratifs pour designer les “ pédés “ en arabe tunisien) sont presque tout seuls pour essayer de se défendre*.
Tout d’abord ils risquent de lourdes peines de prison pour ce que le code pénal appelle “sodomie”. Le sinistre article 230, l’un des plus courts et ramassés du code pénal stipule: “la sodomie (entre adultes consentants) est punie de 3 ans de prison”.

Comme il est difficile de prendre les délinquants en flagrant délit, reste à prouver ce dont on les accuse. La solution s’appelle “ test anal”, en d’autres termes une forme universellement condamnée, dégoûtante et absurde de torture, qui de fait n’apporte pas plus de preuves que les fameux tests de virginité pour les femmes, Des médecins de la santé publique se rendent complices de cette grave violation des droits humains. Les jeunes hommes soumis à ce traitement commencent ainsi un long chemin de croix qui ne peut se comparer qu’aux ordalies médiévales en Europe.

Fils: “Papa, j'ai entendu que, maintenant, les gays ont le droit de se marier aux USA. Mais qu'est-ce que ça veut dire, "gay"?
Dessin d'Andeel, Égypte

Kolonial strafflag används emot homosexuella i Tunisien -
Verkligheten för unga homosexuella män i Tunisien är fasansfull. Medan unga oliktänkande som är utsatta för repression kan räkna med stöd från civilsamhället, står homosexuella nästan alldeles ...
Läs vidare
The lives of young gay men in Tunisia: a hell of undisguised violence and hypocrisy - I am old enough to have an idea of ​​the repression against dissidents during the dictatorship of Ben Ali and after that. Until now I thought I was well informed. But what I am in the process of discovering is beyond anything I could imagine. The ... Read more
Nackte Gewalt und Scheinheiligkeit machen jungen homosexuellen Männern in Tunesien das Leben zur Hölle -
Ich bin alt genug, um mir ein Bild von der Repression Andersdenkender in der Ben Ali-Diktatur und nachher zu machen. Bis jetzt hielt ich mich auch für gut informiert. Aber was ich gerade entdeckt habe, übersteigt meine Vorstellungskapazitä ...
Weiterlesen
La vita dei giovani omosessuali in Tunisia: un inferno di violenza nuda e di ipocrisia - Sono abbastanza adulta per avere un'idea di repressione contro i dissidenti durante la dittatura di Ben Ali e dopo. Finora ho creduto di essere ben informata. Ma quello che sto scoprendo è al di là di qualsiasi cosa potessi immaginare. ... Continua a leggere La vida de jóvenes homosexuales en Túnez: un infierno hecho de violencia sin tapujos e hipocresía - Tengo suficiente edad para tener una idea de la represión contra los disidentes durante y después de la dictadura de Ben Ali. Hasta ahora me creía bien informada. Pero lo que estoy descubriendo supera todo lo que yo podía ... Leer más


vendredi 5 février 2016

Tunisie :“Nous avons perdu nos illusions, nos rêves sont réalistes”
Interview de Rym Ben Fraj

par Milena Rampoldi, ProMosaik e.V.
4/2/2016 
Italiano Tunisia: “Abbiamo perso le nostre illusioni, i nostri sogni sono realistiˮ - Intervista con Rym Ben Fraj  
Deutsch Tunesien: „Wir haben unsere Illusionen verloren, unsere Träume sind realistisch“ - Ein Gespräch mit Rim Ben Fraj
 Español Túnez: “Hemos perdido nuestras ilusiones, nuestros sueños son realistas”- Entrevista con Rim Ben Fraj
English Tunisia: "We have lost our illusions, our dreams are realistic"
Interview with Ben Rim Fraj
- Milena Rampoldi میلنا رامپلدی 

  
 Rim Ben Fraj, 31 ans, est Tunisienne, blogueuse, traductrice, éditrice, diplômée précaire, membre du réseau des traducteurs Tlaxcala. Elle travaille comme journaliste freelance. Elle a bien voulu répondre à nos questions. 

Milena Rampoldi : Quels sont les problèmes principaux de la jeune génération en Tunisie ?
Rym Ben Fraj : La marginalisation économique, sociale et donc politique et culturelle.
La jeunesse qui a fait la révolution n’a aucune représentation parlementaire ni gouvernementale, il y a au moins 250 mille diplômés au chômage.
Le chômage frappe jusqu’à 80% des jeunes dans certaines régions.
La seule alternative qui se présentait -l’immigration clandestine –a été rendue impossible par le mur électronique de Frontex en Méditerranée.
Les jeunes qui refusent de se faire recruter par « Daech » n’ont plus que la révolte comme issue.
Mais même s’ils se révoltent, l’État n’est pas en mesure de satisfaire leurs revendications : une des conditions posées par la banque mondiale pour les crédits à la Tunisie est le blocage de nouvelles embauches dans la fonction publique.
De plus le niveau de beaucoup de diplômés chômeurs est plutôt bas, à cause de la politique de Ben Ali, qui a facilité le passage du lycée à l’université pour améliorer les chiffres de la Tunisie dans l’index du développement humain. La privatisation par étapes de l’’enseignement et la corruption généralisée n’ont fait qu’à aggraver la situation.
Deux secteurs profitent de cette situation : les entreprises multinationales, principalement d’origines européennes et les fondations occidentales principalement allemandes et US,
Les premières trouvent une main d’œuvre qualifié bon marché pour travailler dans des usines proches du marché européen, les secondes recrutent des agents tunisiens pour mettre en œuvre leurs programmes d’influence (au nom de : droits humains, citoyenneté, womens’ empowerment, entrepreunariat, medias citoyens etc ).
Pratiquement, cela veut dire que si tu as 25 ans, un niveau bac +3 et que tu cherches du travail, tu as le choix entre travailler dans call center 6/7jours pour 300 euros par mois ou pour une association subventionné, sans contrat et couverture sociale, pour 400 500 euro par mois. Daech paye à peu près les mêmes salaires. Nos députés viennent de se voter une augmentation de salaire, ils vont gagner 2000 euros par mois.

samedi 23 janvier 2016

Tunisie, janvier 2016 : un peuple assigné à résidence

par Rym Ben Fradj, Toons Magazine, 22/1/2016
Je n'étais pas née en janvier 1984. On ne nous en a pas parlé à l'école. Mais heureusement notre Père de la Nation a voulu nous donner une leçon d'histoire en nous faisant revivre les journées de janvier 84 où des centaines de citoyens furent massacrés par les mêmes forces du désordre qui, depuis 5 jours, tirent et matraquent aux quatre coins du pays profond, du pays oublié. Il a en effet choisi - ou on a choisi pour lui - le même bureau, pour s'adresser ce soir au peuple, que celui à partir duquel le Combattant Suprême s'était adressé à ses enfants turbulents.


Désormais,  Habib Bourguiba s’est réincarné dans la peau de Béji Caïd Essghrir (comme Victor Hugo avait surnommé Napoléon III "Napoléon Le Petit", par rapport à son oncle Napoléon Ier) en essayant de ressusciter un peu du charisme de son chef disparu. Malheureusement il est incapable de convaincre. Encore pire, à cause de l’âge (89 ans), notre dinosaure n’est plus capable se souvenir des phrases qu'il a prononcées quelques instants plus tôt.  Résultat : un discours vide, répétitif, bafouillant des mensonges et des histoires internes du parti, dont le pauvre peuple, menacé chaque soir sur les plateaux de télé par des flics politicards et des politicards flics  qui se présentent comme ses sauveurs contre le terrorisme, se fout complètement. Ils disent tous qu'ils n'ont pas voulu utiliser la force jusqu’à maintenant mais qu'ils seront obligés de le faire si "ça" continue. Ça, c'est l'intifada TRAVAIL JUSTICE DIGNITÉ, qui a commencé à Kasserine il y a 5 jours.

Assignés à résidence par un couvre-feu de 20h à 5heures, nous voilà condamnés à zapper : on a le choix entre Borhène Bsaies, Mariem Belkadhi et Mohamed Booughalleb, les trois manipulateurs-en-chef. Ils sont là, sur les plateaux,  pour appuyer et justifier tous le discours des flics invités, et en rajoutent, nous ressortant la fameuse " main invisible" qui tire les ficelles des révoltes, menaçant la stabilité (?) et la prospérité (?) du pays. Et voilà les chômeurs, diplômés ou non, transformés en marionnettes diaboliques, en petits chitanes, qu'il faut écraser. C'est tellement gros qu'on se demande s'ils sont aussi cons que ça, en nous prenant pour des cons.

Nous connaissons ces discours par cœur, depuis l’ère de Ben Ali durant les premiers souffles de la révolution tunisienne et partout dans le monde, chaque fois que les gens se soulèvent contre l’injustice.

Nous sommes un peuple assigné à résidence : non seulement, la grande majorité d'entre nous ne peuvent pas sortir du pays, mais encore nous ne pouvons même plus sortir de nos domiciles, condamnés à avaler la propagande des télévisions couvreuses de feu. Et à regarder dans nos frigos, que nous n'avons pas volés, s'il reste quelque chose à manger.
Qui pillait les magasins en janvier 2011 ? Un petit rappel pour les amnésiques
De la même auteure, lire 
À peine j’ouvre les yeux : un film tunisien contre l’amnésie et la nostalgie 

lundi 14 décembre 2015

Tunisie : six étudiants condamnés pour homosexualité

Mathieu Galtier, Libération, 14/12/2015
Les juges de Kairouan ont infligé trois ans de prison aux six accusés. Ils sont, en outre, bannis de la ville pour cinq ans. L’homosexualité est toujours interdite en Tunisie, où on compte cinquante condamnations par an.
Six étudiants ont été condamnés pour homosexualité à trois ans de prison et cinq ans de bannissement de la ville de Kairouan (Tunisie), où ils ont été arrêtés le 4 décembre. Il s’agit de la peine maximale prévue par l’article 230 du code pénal, qui criminalise la sodomie. Les trois juges, qui ont rendu leur décision le 10 décembre, sont allés encore plus loin en décidant du bannissement (article 5 du code pénal). «La punition de bannissement est une première pour des cas de ce genre, assure l’avocate Fadoua Braham, spécialiste des procès d’homosexuels. La loi date de 1913. Elle a été très rarement appliquée et concernait surtout des femmes prostituées dans les années 60 et 70.»

Test anal
L’un des condamnés a écopé de six mois de prison en plus pour «atteinte à la pudeur», car les policiers ont retrouvé des vidéos pornographiques sur son ordinateur. Les six inculpés ont également dû subir un test anal pendant leur interrogatoire. Une pratique dénoncée comme «avilissante» par différentes associations des droits humains.
Les défenseurs et proches des six étudiants craignent des conditions déplorables d’emprisonnement. Leur principale peur est qu’ils soient détenus dans des cellules avec des prisonniers homophobes qui pourraient s’en prendre à eux physiquement.
Les étudiants vivaient dans le foyer universitaire de Rakada à Kairouan, une ville très conservatrice au centre du pays. Les circonstances de l’interpellation ne sont pas encore très claires. Selon l’association de défense des minorités Shams, ils auraient été arrêtés à l’intérieur du foyer pendant que deux d’entre eux avaient des relations sexuelles. Pour Fadoua Braham, l’arrestation aurait eu lieu en dehors du foyer et les jeunes gens auraient été dénoncés par des voisins.


Une bonne cinquantaine de personnalités est actuellement mobilisée pour dénoncer l’'article 230 du code pénal criminalisant l'’homosexualité. La campagne a démarré le 10 décembre à l’'occasion de l’'anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’'homme, et va se poursuivre jusqu'’à la fin du mois. Photo DR
Sensibilisation
Ce jugement relance le débat de la criminalisation de l’homosexualité en Tunisie. Le 10 décembre, pour la Journée internationale des droits humains, l’association Shams voulait organiser une manifestation pour les droits des homosexuels. «Les autorités ont interdit la manifestation car, nous ont-ils dit : "Nous nous occupons de la lutte contre le terrorisme, pas des pédés"», s’indigne Ahmed Ben Amor, vice-président de Shams.
L’association a décidé de lancer cette semaine une campagne virtuelle de sensibilisation. «Nous allons intensifier notre campagne "On existe, on est criminalisé" contre l’article 230, assure de son côté Ali Bousselmi, cofondateur de l’association Mawjoudin pour le droit des personnes LGBT. Il y a une véritable chasse aux homosexuels.»
En septembre, un étudiant de la région de Sousse avait été condamné à un an de prison pour homosexualité après avoir subi un examen anal. Grâce à son avocate, Fadoua Braham, et à la mobilisation de la société civile, il avait été remis en liberté en attendant son jugement en appel qui doit avoir lieu jeudi. Le ministre de la Justice de l’époque, Mohamed Salah Ben Aissa, avait demandé l’abrogation de l’article 230 mais avait été aussitôt recadré par le président Béji Caïd Essebsi.
« Il y a plus de cinquante cas de condamnations pour homosexualité par an et une cinquantaine d’homosexuels se sont suicidés en 2015 à cause du rejet de la société ou de leur famille», estime Ahmed Ben Amor.

Tunisie : 1 an de prison ferme pour les trois artistes Fakhri El Ghezal, Ala Eddine Slim & Atef Maatallah
"Chef, c'est pas des terroristes, késkonfai ?
– Collez-leur "détention de zetla (cannabis)"


Le comité de soutien aux trois artistes Fakhri El Ghezal, Ala Eddine Slim & Atef Maatallah a publié un communiqué dans lequel il explique comment les trois artistes ont été emprisonnés et condamnés sur la base d’accusations infondées de détention de stupéfiants.
http://tlaxcala-int.org/upload/gal_12448.jpg
Jeudi 19 novembre 2015. Ala Eddine Slim et Yosra Nafti, sa femme enceinte de 8 mois, reçoivent Fakhri El Ghezal et Atef Maâtallah à leur domicile. Deux heures plus tard, une quinzaine de policiers armés font une descente dans le domicile et embarquent les quatre amis. Le mardi 8 décembre, Atef, Ala et Fakhri ont été condamnés à un an de prison pour détention de stupéfiants. 

Trois amis artistes, ayant consacré leur vie à leurs pratiques et leurs travaux, grâce à qui le pays s’est retrouvé présenté, distingué et honoré dans les musées, les festivals et les médias les plus prestigieux au monde, aux casiers judiciaires vierges, instaurant et installant, à travers leurs œuvres, des valeurs de liberté, de solidarité et d’humilité, sont soupçonnés de mener des activités terroristes.

Le mandat de perquisition émis par le procureur de la république de Nabeul stipule explicitement les soupçons de la police quant à des activités terroristes au domicile d’Ala Eddine Slim. Les éléments à charge : des individus barbus qui viennent souvent rendre visite au couple. Ce jeudi-là, la police croit avoir les preuves suffisantes. Deux individus arrivent chez Ala et Yosra, l’un d’eux est barbu (Atef) et l’autre transporte un sac « étrange » (Fakhri). C’est à cause de ce sac que le mandat est émis et la descente effectuée. Ce sac contient une caméra Panasonic que Fakhri utilise pour entamer un nouveau projet de film.

La police oriente alors l’affaire non plus vers la mission officielle qui s’est avérée bâties sur des informations erronées, mais vers une affaire de stupéfiants. 

Ala, Fakhri et Atef passent devant le procureur de la république le mercredi 25. Ce dernier les fait passer devant le tribunal de première instance de Nabeul le mardi 1 décembre. Devant le juge, Fakhri, Atef et Ala nient tous trois avoir consommé du cannabis et défendent leur droit constitutionnel de disposer de leur corps et de ne pas s’assujettir au test urinaire. 

Le PV de la police avance des éléments contradictoires et comporte plusieurs éléments de vice de forme. Le juge déclare un non-lieu pour consommation de stupéfiants mais condamne malgré tout Ala Eddine Slim, Fakhri El Ghezal et Atef Maâtallah à un an de prison ferme et une amende de 1000 dinars [=500 €] chacun pour détention de stupéfiants. Ce qu’ils nient fermement.
Ils rejoignent ainsi la dizaine de millier de détenus incarcérés dans les prisons tunisiennes à cause de la Loi 52 du 18 mai 1992. Une loi unique dans le code pénal tunisien : aucune circonstance atténuante envisageable ni possibilité de sursis. Une loi qui utilise des données personnelles et la violation de l’intégrité physique pour l’obtention de soi-disant preuves matérielles. Une loi qui criminalise une substance et fait de son consommateur un délinquant alors que la substance elle-même est moins nocive que la cigarette et l’alcool et qu’elle peut en plus être bénéfique puisqu’elle est transformée en médicaments et prodiguée comme complément de soins pour une dizaine de maladies (dans plus d’une vingtaine de pays de par le monde). 

La cigarette et l’alcool font des dizaines de milliers de morts chaque année dans ce pays alors qu’elles se vendent légalement et que l’Etat encaisse des taxes astronomiques grâce à elles. Le cannabis, qui ne fait absolument aucun mort ni en Tunisie ni de par le monde, remplit les prisons à hauteur du tiers de la population carcérale environ. Les substances qui tuent remplissent les comptes de l’Etat et une substance qui soigne envoie son consommateur au moins un an en prison (la peine étant de un à trois ans). Des institutions carcérales communément considérées par les autorités elles-mêmes comme surpeuplées et globalement considérées par les ONG internationales et les observateurs tunisiens comme extrêmement difficiles à vivre et comme des usines à créer des frustrations sociales et des tentations extrémistes. 

L’application souvent zélée et liberticide de cette loi rétrograde (Adnène Meddeb et Amine Mabrouk ont été condamné à un an de prison pour simple possession d’un paquet de feuilles à rouler) par un Etat se disant « en guerre contre le terrorisme » qui ne sait pas ou ne veut pas savoir que le djihadisme contemporain (type Daech) est né et prolifère en prison est au mieux de l’inconscience d’Etat, au pire de la complicité avec la diffusion de la pensée djihadiste.

Nous ne soutenons pas Atef Maâtallah, Fakhri El Ghezal et Ala Eddine Slim parce qu’ils sont parmi les artistes tunisiens les plus intéressants, talentueux, prometteurs et distingués de leur génération, ni parce qu’ils ont offert à ce pays infiniment plus qu’il ne leur a offert en retour, nous les soutenons car ils sont victimes d’un fiasco policier les prenant pour des terroristes puis justifiant ce fiasco par l’accusation fallacieuse de consommation de cannabis. Nous les soutenons parce que le rapport de police est rempli d’inexactitudes, de contradictions et de pièces ajoutées au dossier par miracle une heure avant l’audience alors que les prévenus étaient incarcérés depuis 19 jours. 

Nous les soutenons car ils sont victimes d’une loi vieille de 23 ans qui remplit les prisons d’innocents pour les transformer en criminels ou en terroristes puis les relâcher pour qu’ils remplissent les rues de violence. Nous les soutenons et soutenons sans exception tous les consommateurs détenus à cause de la Loi 52 car les statistiques officielles fournies par les Etats et les études sérieuses et de longue haleine menées par des scientifiques éminents, prouvent sans l’ombre d’un doute possible aujourd’hui que le cannabis est une substance infiniment moins nocive sur le plan de la santé publique mais aussi de l’équilibre personnel que des dizaines de produits et de médicaments vendus en toute légalité dans les commerces et les pharmacies.

Nous soutenons les milliers et les milliers de victimes de cette loi inique et absurde et demandons que les promesses électorales du parti au pouvoir et du président en exercice soient respectées immédiatement en ce qui concerne la refonte totale par la révision à la baisse de la Loi 52 en bannissant l’incarcération des consommateurs et en concentrant les efforts de l’Etat contre les réseaux, les trafiquants et les barons de la corruption et de la drogue plutôt que contre les simples citoyens qui consomment ce qui se vend à tous les coins de rues.

Tunis, le 12 décembre 2015
 http://tlaxcala-int.org/upload/gal_12441.jpg http://tlaxcala-int.org/upload/gal_12440.jpg
Ala Eddine Slim et une de ses œuvres
http://tlaxcala-int.org/upload/gal_12443.jpg http://tlaxcala-int.org/upload/gal_12445.jpg
Atef Maatallah et une de ses œuvres
http://tlaxcala-int.org/upload/gal_12444.jpg http://tlaxcala-int.org/upload/gal_12439.jpg
Fakhri El Ghezal et une de ses œuvres, Otages  (2009)

jeudi 3 décembre 2015

La Belle Verte ou la misère linguistique de la bureaucratie tunisienne

par FG, 3/12/2015


Un des moteurs de ce qui est entré dans l'histoire comme la "révolution tunisienne" du 17 décembre 2010 au 14 janvier 2011 était la révolte de dizaines de milliers de jeunes diplômés contre la dictature des semi-analphabètes bilingues, aussi arrogants qu'incompétents, peuplant l'appareil d'État, au service d'un sinistre flic promu au rang de despote et surnommé "Bac moins douze".
Cinq ans après cette "révolution", cette bureaucratie kafkaïenne est toujours en place et il semble bien que seul le cours naturel de la vie en viendra à bout, autrement dit il faudra attendre les départs à la retraite pour que les bureaucrates d'hier soient remplacés par des jeunes, dont rien cependant ne dit qu'ils seront de meilleurs serviteurs de l'intérêt public, vu le niveau catastrophique d'une grande partie de diplômés issus d'un enseignement public produisant en quantités industrielles des "idiots spécialisés" dépourvus de culture générale et n'ayant jamais acquis les outils fondamentaux permettant une maîtrise intelligente des savoirs.


La Tunisie, protectorat français pendant 75 ans, pays indépendant depuis 59 ans, est censée être un fleuron de la francophonie. L'Organisation internationale de la francophonie indique que 6 639 000 des 10 374 000 des Tunisiens (chiffres de 2010) sont des "locuteurs de français", ce qui est une vaste blague. Dans la Tunisie réelle d'aujourd'hui, le français est une étrange langue étrangère, maîtrisé par une infime proportion de la population : plus on s'éloigne du centre-ville de la capitale et on descend en âge, et plus la français est, pour les Tunisiens, du chinois. On ne peut être qu'ébahi par le niveau linguistique de personnes qui ont étudié le français depuis la troisième année de l'école primaire, donc au moins pendant 9 ans d'école obligatoire. Pour ne pas parler des maîtrisards qui hantent les couloirs des ministères. Un maîtrisard a un niveau Bac+4, autrement dit, il a un bagage de 16 ans d'éducation (9 ans d'école primaire et de collège, 3 ans de lycée et 4 ans d'université) pour un salaire mensuel d'environ 700 dinars (=350 €). Et voici ce que les chargés de la communication du ministère de la Culture et de la Sauvegarde du patrimoine sont capables de produire comme communication en français :

Vers un nouveau cadre juridique pour les artistes et les créateurs en Tunisie
À l'appui de la mise en place d'un nouveau cadre juridique pour les artistes et les créateurs en Tunisie leur garantissant les droits sociaux et économiques, le Dr belle ministre vert et de la Culture et de la Sauvegarde du patrimoine séance de travail avec des experts de l'Union européenne a eu lieu le vendredi 18 Septembre, 2015, puis de suivre la réalisation d'une étude sur le cadre juridique l'artiste en Tunisie et financé par l'Union européenne dans le soutien au secteur culturel tunisien et l'avancement de son programme. Madame la Secrétaire a souligné lors de la réunion de l'importance du processus venir avec des propositions visant à développer un nouveau cadre juridique en mettant
l'accent sur la socialisation des opérateurs culturels et des artistes dans cette étude. Il convient de noter que ce projet tombe dans les quatre (4) autres projets financés par l'Union européenne sont intéressés dans plusieurs domaines culturels, y compris le développement du rôle de la culture et de la numérisation de la Bibliothèque nationale d'actions et de promouvoir l'importance du patrimoine culturel immatériel.

Ne cherchez pas, c'est du Google Translate.  Le "Dr belle ministre vert" n'est autre que Mme Latifa Lakhdar, ministre de la Culture. "Latifa" veut dire en arabe "douce", et "Lakhdar" "Le vert". Voilà notre historienne féministe devenue une Belle Verte. La diffusion de ce communiqué a évidemment fait jaser dans les chaumières des réseaux sociaux et des médias tunisens. Ce à quoi les petits Pères Ubu du service de communication ont répondu par un mensonge gros comme une maison, que personne n'a avalé : ils ont prétendu qu'ils avaient été victimes de pirates informatiques. À d'autres !

Une autre perle émanant des mêmes services de communication, le même jour

 

Il faudrait peut-être réfléchir à ajouter un autre crime à la liste des crimes contre l'humanité dans l'arsenal juridique international : le crime contre la langue, c'est-à-dire contre la pensée…
Je laisse au journal satirique tunisien lerpesse.com le soin de conclure cette histoire :" C’est ce que l’on appelle « reconnaître ses erreurs ». Dans un nouveau communiqué, le ministère de la culture a annoncé qu’il ne réutilisera plus Google Translate pour traduire ses publications en français. Désormais, tous les employés devront utiliser Reverso pour l’ensemble des communications officielles."

dimanche 15 mars 2015

Tunis, 24-28 mars 2015: 13ème (et peut-être dernière) édition du Forum social mondial

par Fausto Giudice, depuis Tunis, 15/3/2015

Pour la deuxième fois, le Forum social mondial aura lieu à Tunis. Ce qui se voulait l'assemblée mondiale des mouvements populaires a été lancé en 2001 à Porto Alegre, capitale du Rio Grande do Sul. Son objectif était de rassembler et de coordonner tous les mouvements opposés au désordre néolibéral à travers le monde, sans exclure personne sauf les partis politiques en tant que tels.
Au fil des années, le FSM a connu une évolution que ses initiateurs jugent négative: les partis politiques ont fait leur entrée dans le FSM à tous les niveaux, notamment à travers les fondations des partis politiques allemands qui les financent partiellement. Un des obstacles principaux à la réalisation de l'objectif initial – rassembler des mouvements réellement populaires de toute la planète – a été, comme toujours l'argent, ou plutôt le manque d'argent, qui a rendu les pauvres dépendants des riches, lesquels décident qui est digne de recevoir leur aide pour pouvoir se déplacer d'un continent à l'autre et participer à des telles rencontres. C'est ainsi que le projet d'organiser une délégation de l'Autre Colombie, réellement représentative des mouvements de lutte de base et non des habituels "représentants" qui se rendent à toutes les rencontres, a échoué face au mur d(e non-)'argent. Aucun des riches organismes de "solidarité" auxquels une aide a été demandée n'a accepté de donner le moindre centime pour un projet qui n'aurait pas coûté plus cher que ce qu'une dame de l'oligarchie colombienne gaspille en un week-end d'aller-retour de Bogotá à Miami ou Londres.

mardi 6 janvier 2015

La Tunisie, place forte US en Méditerranée

par Antonio Mazzeo, 6/1/2015
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Original : Tunisia roccaforte Usa nel Mediterraneo
Quatre ans après le début du Printemps arabe, l'armée US renforce le partenariat avec un allié historique en Afrique du Nord pour contrer la pénétration du "terrorisme" islamique radical en Méditerranée. C'est la Tunisie, un pays en grave crise sociale et économique de longue durée, mais qui, grâce à Washington, a lancé un programme extrêmement coûteux de réarmement et de renforcement de son dispositif militaire.

Ces derniers jours, la Defense Security Cooperation Agency, l’Agence US de coopération en matière de défense et de sécurité - a approuvé la vente au gouvernement tunisien de douze hélicoptères de combat et de transport tactique Sikorsky UH-60M "Black Hawk", pour un coût de 700 millions de dollars qui inclut un soutien en matière de formation et technico-logistique du personnel tunisien. Ces hélicoptères peuvent transporter jusqu'à onze militaires à la fois et seront armés de mitrailleuses M134  7,62 de 51 mm. GAU-19.50 BMG 12,7 à 99 mm, des  roquettes à guidage laser et des missiles "Hellfire". La Tunisie a également demandé à Washington une série d'équipements pour les "Black Hawk" : moteurs, systèmes de positionnement global et de planification des missions aériennes,  de systèmes radio VHF (Très Haute Fréquence), UHF (Ultra Haute Fréquence) et pour la transmission satellites, du matériel et des systèmes de détection de missiles,etc.

jeudi 1 janvier 2015

La Tunisie a un nouveau président. Et maintenant ?

par Fausto Giudice, La Pluma, 31/12/2014
Traduction disponible: Español Túnez tiene un nuevo Presidente. ¿Y ahora qué?
Le 21 décembre 2014, les Tunisiens ont élu Béji Caïd Essebsi, 88 ans, président de la République. Voyons d'abord les chiffres, qui sont très parlants.
Population totale : 10 982 754
Population en âge de voter : 7 569 825
Électeurs inscrits : 5 308 354
Votants au 1er tour : 3 339 666 (Abstentions : 37,09%)
Votants au 2ème tour : 3 189 672 (Abstentions : 40,92%)
Blancs et nuls: 79 340
Mohamed Beji Caïd Essebsi : 1 731 529 voix (55.68%)
Mohamed Moncef Marzouki : 1 378 513 voix (44.32%).


lundi 7 juillet 2014

Tunisie : Le jeûne mortel des ouvrières de Latelec n’émeut pas les patrons français !

 par Henda Chennaoui هندة الشناوي , Nawaat , 7/7/2014

18e jour de la grève de la faim. Dans l’indifférence totale du gouvernement en place, de l’UGTT*, de l’ANC** et d’une grande partie de la société civile, les ouvrières de SEA Latelec-Fouchana risquent le tout pour le tout. Les négociations se mènent, jusqu’ici, aux conditions des patrons français qui persistent à refuser la réintégration des ouvrières licenciées.
Le syndicaliste Mickael Prince de la CGT de la Somme en visite de soutien aux syndicalistes licenciées de la SEA LATelec filiale de Latécoère au local de la grève de la faim à Tunis
Fragilisée par ses problèmes de santé, Sonia Jebali voit sa santé se détériorer de jour en jour.
Le médecin m’a sommé, hier, d’arrêter ma grève de la faim en me prévenant que je risque une crise cardiaque ou l’arrêt d’un rein, à n’importe quel moment. En plus de mon anémie, je suis sous traitement pour une maladie auto-immune. Depuis deux semaines, j’ai arrêté ce traitement et mes lésions cutanées me font souffrir de plus en plus. Malgré tout ça, je ne vais pas arrêter la grève de la faim jusqu’à la réintégration des ouvrières dans leur usine.
Sonia Jebali, déléguée syndicale et gréviste.
Déterminées, Sonia et ses camarades n’arrêteront pas la grève de la faim, même après que l’UGTT a annoncé une grève générale dans la zone industrielle de Ben Arous, les 16 et 17 juillet prochain. En fait, les grévistes n’ont plus confiance dans ce syndicat qui les a lâchées, lors des précédentes négociations, en signant pour valider leur licenciement.
"Pour le moment, on n’a pas réussi à trouver un compromis. Il n’y a pas assez de soutien à notre cause. Ainsi, le bureau régional exécutif de Ben Arous nous a rendu visite, seulement au dixième jour de la grève. Maintenant, je préfère garder les choses en main et continuer la grève pour maintenir la pression. Et je tiens tout le monde pour responsable, s’il m’arrivait malheur", conclut la déléguée syndicale.
C’est en 2005, avec l’implantation de Latelec en Tunisie, que ces ouvrières ont été embauchées dans des conditions précaires. Non seulement, leurs salaires mensuels ne dépassaient pas les 200 dinars*** (bien au dessous du Smig tunisien qui est passé, en 2012, de 300 à 320 dinars), mais elles étaient, en plus, victimes de harcèlement moral et sexuel, d’intimidations et de racisme. C’est ce qui les décide, en 2011, s’organiser dans un syndicat qui a réuni la majorité de la main-d’œuvre de l’usine. En contrepartie, les patrons français ont commencé à déployer toutes les méthodes de pression imaginables pour diviser le mouvement et faire taire les voix contestataires. Au bout de plusieurs mois de lutte, les ouvrières ont réussi, en mai 2012, à obtenir gain de cause en recouvrant une partie de leurs droits (augmentation de salaire, payement des heures supplémentaires et couverture sociale), ainsi que la réintégration des travailleurs qui avaient été licenciés pour donner l’exemple.

Beaucoup ignorent que la majorité des syndicalistes qui s’opposent à l’exploitation des patrons finissent par être licenciés. Après quoi, la liste des noms des « fauteurs de trouble » fait le tour des usines pour intimider les ouvriers qui seraient, des fois, tentés de se révolter. Pour l’heure, en attendant que la direction de l’usine réagisse, les grévistes risquent à tout moment de succomber à leur jeûne mortel, là-bas au local de l’UGET****, non loin de la Kasbah, du Bardo***** et du ministère des Affaires sociales.
On signalera encore une autre grève de la faim, celle d’un ouvrier de la société Leman Industrie qui en est à son 15e jour de grève pour revendiquer, lui aussi, son droit à la réintégration.

Notes
*Union générale tunisienne du travail, la principale centrale syndicale de Tunisie avec 750 000 adhérents.
**Assemblée nationale constituante
***1 dinar tunisien = 0,45 €
**** Union générale des étudiants de Tunisie
*****Banlieue de Tunis où siège l'ANC
Pour rester informé-es :

اضراب جوع عمال لاتيلاك و ليمان المطرودين Grève de la faim Latelec / Leman

mardi 8 juillet, 11:00 (UTC+01)
 

dimanche 5 janvier 2014

2013 vu de Tunisie : les ânes s'accrochent à leurs fauteuils, les loups et les renards préparent leur retour



par Rym Ben Fradj & Fausto Giudice,
spécial pour La Pluma, 30/12/2013

Pour celles et ceux d'entre nous qui (sur)vivent à l'extrémité nord-est du continent africain, un premier constat global s'impose : le coût de la vie n'a cessé d'augmenter et le prix de la vie de baisser, tandis que le seul produit dont la consommation a explosé, c'est …la bière nationale (dont les islamistes au pouvoir, loin de l'interdire, ne font qu'augmenter les taxes pour financer le budget du…ministère des …Affaires religieuses…). En tout cas, nous sommes toujours en vie, grâce à…(cocher la bonne mention). Revue de détail.

Commençons par la fin de l'année. En cette fin d'année, une seule bonne nouvelle : les employés des impôts, qui mènent depuis des mois des grèves perlées de 2 heures par jour, cesseront entièrement le travail les 30 et 31 décembre, ce qui laisse un répit aux mauvais payeurs (ce qui, ici, est un pléonasme) jusqu'au jeudi 2 janvier.

En novembre, une délégation du FMI est venue nous voir (enfin, pas nous personnellement) et a déclaré : "Au vu de la situation, on ne va pas pouvoir vous accorder la deuxième tranche du crédit de 1,7 milliard de dollars". Extrait du communiqué n° 13/482 : "Des chocs exogènes et endogènes importants ont posé de sérieux défis à l’économie tunisienne. La longue gestation du processus de transition politique ainsi que des incidents sécuritaires ont eu un impact négatif sur la confiance dans l’économie tunisienne, se traduisant par un ralentissement de la croissance, un retard dans la mise en place des réformes et un prolongement de l’attentisme des investisseurs". Les prévisions de croissance des Washington Boys pour 2014 : 2,7% contre 4% initialement prévus. La situation qui effraye même les tontons de la Banque mondiale et du FMI peut se résumer en un mot : blocage. Bref, le pays pédale dans la semoule

L'Assemblée nationale constituante issue des élections du 23 octobre 2011 aurait du adopter la nouvelle Constitution dans les 12 mois de sa brève existence, après quoi on aurait eu droit à des élections générales, législatives et présidentielle, prévues pour l'automne 2012. Plus d'un an plus tard,  mathamma chei, ou comme disent les Algériens, oualou. Du vent, du vent, du vent : pas de Constitution, pas d'élections. Au lieu de cela, un "dialogue national" made in China (expression tunisienne pour désigner quelque chose qui ne fonctionne pas, comme les portables, les chargeurs, les cartes-mémoire, les jouets, bref toute la camelote qui arrive par containers entiers au port de Radès).
Ce "dialogue national" avait été lancé suite aux protestations déclenchées par l'assassinat, en juillet dernier, du nationaliste nassérien Mohamed Brahmi, un des responsables du Front populaire, qui regroupe une douzaine de groupuscules de gauche et d'extrême-gauche. Auparavant, en février, Chokri Belaïd, autre responsable du Front populaire, avait inauguré la série des cadavres exquis. Les protestations suite à ces deux assassinats ont été rapidement récupérées par les vieux loups et renards bourguibistes du parti qui se présente comme la seule alternative aux islamistes, Nidaa Tounes (L'Appel de Tunisie). Ce parti, véritable auberge tunisienne, est un ramassis hétérogène de vieux caciques destouriens, d'ex-rcdistes (le RCD était le parti de Ben Ali), d'ex-communistes et de transfuges de divers autres partis, le tout sous l'étendard de la laïcité. Il est parvenu à prendre la direction des opérations lors des protestations qui se sont exprimées par un sit in devant le siège de l'Assemblée au Bardo, créant un Front de Salut National, auquel le Front populaire s'est intégré, une fois débarrassé du seul opposant à cette alliance, Chokri Belaïd. Ce qui n'est pas sans poser des problèmes aux militants d'extrême-gauche, dont une bonne partie ne sont pas prêts à vendre leur âme en échange d'un hypothétique fauteuil de ministre pour le chef suprême du Front populaire, Hamma Hammami, un marxiste-léniniste de tendance…pro-albanaise.
Et voilà donc cette opposition hétéroclite embarquée dans une campagne exigeant la démission d'un gouvernement dont on se demande d'ailleurs ce qu'il gouverne, à part les comptes en banque de ses ministres, et la démission de l'Assemblée, ce qui relève de la plus pure utopie. Tout Tunisien interrogé dans la rue vous dira que la seule chose qui intéresse les députés de cette assemblée transitoire, ce sont leurs 4 500 Dinars (= 2000 €) par mois et les diverses gratifications que leur poste leur rapporte. Quant aux ministres, ils s'accrochent à leurs fauteuils comme le naufragé à sa bouée, et font le forcing pour placer leurs proches. Bref, pour le dire avec les mots de la rue tunisienne, un "gouvernement d'ânes", incapable de diriger une administration laissée en roue libre – slogan : "Revenez demain ou bien payez". Parmi les nombreux exemples anecdotiques de cette ânerie : un secrétaire d'État a souhaité un bon réveillon de Nouvel An (chrétien) à…la "minorité juive en Tunisie"….

"Nahna najamou zitoun, ou entouma tbaatou fi sheratoun" ("Nous on ramasse les olives, vous, vous passez la nuit au Sheraton") : ce fut le slogan lancé par des diplômés chômeurs en réponse à la proposition du ministre du Travail et de l'Emploi qui avait déclaré que ce n'était pas sa tâche de procurer du travail aux chômeurs et avait proposé aux diplômés dans cette situation d'aller ramasser des olives. Pendant ce temps, le ministre barbu des Affaires étrangères, nommé Bouchlaka ("=le père la savate), beau-fils de l'Émir –Rachid Ghannouchi, guide suprême des islamistes au pouvoir –détenteur d'un doctorat inexistant, et l'un des rares Tunisiens à ne parler qu'une seule langue, avait été au centre d'un scandale à la DSK, une nuit passée à l'hôtel Sheraton faisant face au ministère, aux frais de ce même ministère, avec une dame de sa connaissance, bien sûr voilée.
Les alliés "laïcs" des islamistes au sein de la "troîka" au pouvoir ne sont pas en reste. Madame Badi, ministre de la Femme, interpellée sur sa consommation rétribuée de 1000 litres d'essence par mois, a répondu :"Ceux qui ne sont pas  contents n'ont qu'à aller boire l'eau de la mer".

Face au blocage institutionnel, les grandes maisons (syndicat des patrons, syndicat des salariés, Ligue des droits de l'homme) ont amené gouvernement et opposition à instaurer un dialogue national, qui, en cette fin d'année n'a toujours pas abouti. Les Tunisiens auront-ils l'honneur de retourner aux urnes en 2014 ? Même si c'est le cas, beaucoup d'entre eux, durablement dégoûtés par les élections de 2011, ne se dérangeront même pas pour aller voter.

Frappés en 2013 par des évènements sinistres* dignes de l'ancienne dictature, les Tunisiens, frustrés de leur révolution inaboutie de 2011 –deux Tunisiens sur trois souffrent de dépression -, rongent leur frein et risquent, en 2014 d'étonner une nouvelle fois le monde.
* Violences policières de masse, morts sous la torture (dont un "par overdose de haschich", ça ne s'invente pas), viols policiers, arrestations arbitraires d'artistes et de militants, actes de terrorisme manipulé. Rien qu'en septembre 2013, on a enregistré 37 agressions contre 53 journalistes. Lire Rapport sur les violations commises sur la presse en Tunisie au cours du mois de septembre 2013.

Les auteurs sont éditeurs à Tunis

Images de ZED, artiste tunisien


mercredi 3 juillet 2013

Hollande à Tunis

Le Président Hollande va entamer la période estivale par une baignade à Tunis. Tout le monde s’en réjouit car depuis la chute de la dictature en 2011 la Tunisie réclame avec ferveur l’expertise française en matière de conduite de « révolutions ». Elle attend donc avec impatience l’exercice de « donneur de leçons» dans lequel excelle la tradition française.
Mais un voyage à Tunis pour quoi faire ?
On cherchera en vain dans l’ordre du jour des entretiens des sujets de politique internationale ; car dans ce domaine depuis la chute de Bourguiba, la Tunisie est aux abonnés absents. Et puis côté Quai d’Orsay, on serait bien en peine de déchiffrer les grandes lignes d’une vision sur le devenir de l’Afrique du Nord et du Moyen Orient. Il ne faut pas s’attendre, sauf divine surprise, à un « discours de Tunis » qui fera date.  A regret on peut prévoir qu’il ne dépassera l’incantation de redondantes tartes à la crème diplomatiques : lutte contre le terrorisme, construction du « Grand Maghreb » (Arabe ?), de « l’Euro Méditerranée » (avec Israël ?) guerre à Bachar et paix au Levant…
Au plan bilatéral, l’exercice de géométrie sera complexe  car à Tunis, le pouvoir de est tricéphale.

Le Président français sera reçu par le Président de l’Assemblée Constituante qui est un radical-centriste dont le parti a rejoint l’internationale socialiste lorsque le siège du RCD de Ben Ali s’est libéré. Le Docteur Ben Jaafar est un radiologue obstiné mais courtois avec lequel nul n’a jamais réussi à se fâcher.
Ensuite, François Hollande dînera de gala dans le clinquant Palais de Carthage avec son homologue  le Docteur Marzouki qui est un neurologue passionné et passionnant avec lequel tout le monde finit par se fâcher.
Les deux docteurs précités sont d’éminents praticiens issus de la ligue des droits de l’homme. Tous deux ont épousé des Françaises. La plupart de leurs enfants et petits-enfants portent la double citoyenneté.
De leurs côtés, presque tous les ministres du parti majoritaire Ennahda sont de culture anglo-saxonne car Londres avait offert aux islamistes l’asile que Paris leur avait refusé.
Le Président Hollande aura-il un tête à tête avec le Cheikh Rached Ghannouchi? C’est probable et très souhaitable car, même si le leader du parti islamiste n’assume aucune responsabilité régalienne, il est incontestable qu’il exerce une fonction « tribunicienne » d’étendard dont le premier ministre et les membres nahdhoui du gouvernement ne sont que les gonfaloniers.
On peut supposer que la rencontre ou de la non-rencontre fait déjà l’objet de tractations diplomatiques minutieuses entre Tunis et Paris, mais aussi Doha dont les interférences en cette matière sont coutumières.

La posture du Président français sera d’autant plus délicate que chacun des trois leaders cherchera à  tirer avantage de cette visite car leurs pouvoirs éphémères reposent sur l’équilibre instable d’un compromis que l’on pourrait résumer ainsi « il est urgent de repousser à la Saint- Glinglin les élections que nous sommes assurés de perdre ».

Le devenir post ou pré révolutionnaire de la Tunisie est  totalement opaque.
L’activisme de la réaction est permanent. L’héritage de Ben Ali est survivant. La révolution n’a pas réussi à maîtriser le tandem police-justice qui neutralise toute velléité républicaine.  Le sombre immeuble du ministère de l’intérieur plastronne toujours avenue Bourguiba, les Champs Elysées de Tunis ! Les nahdhaouis n’ont pas touché à ce symbole des années de tortures, pire, ils sont comme frappé du syndrome de Stockholm, ils adorent  les pandores au point d’envisager de réintégrer ceux que, par vengeance hâtive, ils avaient chassés au lendemain de la révolution.
Les lois de plomb de l’ancien régime sont toujours en vigueur. Les femmes, les faibles et les jeunes continuent d’en faire les frais : chômage et soumission. Amina sœur courage, les rappeurs irrévérencieux, les caricaturistes audacieux sont au cachot, avec tant d’autres !
Hollande osera-t-il citer les vers de Maurice Vidalin chantés par Mireille Mathieu ?

Que l'on touche à la liberté
Et Paris se met en colère
Et Paris commence à gronder
Et le lendemain, c'est la guerre.

Non bien sûr car Tunis ne brûle pas encore, mais si on laisse faire, ça ne saurait tarder.

Hollande osera-t-il proclamer que l’espace de la Tunisie musulmane se confond avec celui de la France laïque? Que six millions de musulmans vivent dans l’hexagone dont près d’un million sont tunisiens. Que la Tunisie est la troisième destination des touristes français qui sont bien plus familiers de ce pays que de la Corrèze.
Hollande osera-t-il dire que le destin des deux pays est commun ? Que la justice et la liberté ne sauraient être inéquitablement réparties car les deux peuples ont lutté de conserve pour les gagner au siècle dernier.
Tiendra-t-il un discours de charme? Promettra-t-il ce qu’il ne peut tenir : de l’argent et des visas ? Aura-il un langage ferme et menaçant  dans le secret des têtes à têtes ? Aura-t-il la force de résister à son entourage, les familiers des plages, natifs de passage, naturalisés de complaisance, ou refugiés fiscaux qui parlent haut au nom d’un pays dont ils ignorent tout ?
La liste des personnalités qui accompagneront le Président sera scrutée à la loupe. Combien de ministres dîneurs du CRIF ? La Garde des Sceaux et celle de la Culture seront-elles du voyage ? La suite Présidentielle respectera-elle la parité homme/femme ? Y’aura-t-il dans la cohorte d'invités officiels un syndicaliste franco-tunisien, le meilleur boulanger de Paris, la Palme d’Or à Cannes, un médaillé olympique, l’aumônier musulman de la Gendarmerie ?
François Hollande donnera-t-il un signe fort de la rupture avec le microcosme pipole des amitiés cupides du showbiz  franco-tunisien ?

Au-delà des aspects sociologiques de la relation bilatérale, l’important volet économique n’a guère été impulsé par des ambitions communes. Ainsi, la France est très en retrait par rapport aux Allemands sur le projet de fermes solaires qui approvisionneront l’Europe en électricité depuis le sud de la Tunisie. La mise en eau de la mer intérieure du chott El Jérid est toujours dans les cartons. Il n’existe aucun projet commun grandiose hors l’utopie nucléaire encouragée par la caste des polytechniciens.
Paris regarde les rivages et ignore le pays profond. Il n’y a que les militaires qui savent que le tiers de la superficie de la Tunisie est un no man’s land qui s’enfonce sur cinq cents kilomètres de dunes entre l’Algérie et la Libye. Ce territoire stratégique longtemps oublié est devenu un « spot » convoité pour la délocalisation de l’US Africa Command. Le Président français en parlera sans doute, mais à voix basse.

Un matin de juillet 1954 Pierre Mendès-France atterrissait à Tunis sur une terre soumise à la France, le soir même il en repartait après l’avoir libérée. Bourguiba toute sa vie s’en souviendra exhibant sur son bureau l’image dédicacée du héros français de l’histoire de la Tunisie.
François Hollande aura bien du mal  à  hisser sa performance au niveau de celle de l’icône socialiste !
Commentaires
"Le Président français sera reçu par le Président de l’Assemblée Constituante qui est un radical-centriste dont le parti a rejoint l’internationale socialiste lorsque le siège du RCD de Ben Ali s’est libéré"
En fait attakattol de Mustafa Ben Jaafar a remplacé le MUP de Ben Salah dans l'internationale socialiste et ce longtemps avant le départ de Ben Ali et du RCD!
Répondre

Réponses

Dont acte Si Ahmed.
Vous avez tout à fait raison. Mais faut-il absoudre le PS et oublier ces années de complaisance au coté du RCD à l’IS ?
L'indépendance de la Tunisie (1954)
 Le 19 août 1954, de jeunes hommes manifestent leur joie dans les rues de Tunis et agitent une banderole de reconnaissance vis-à-vis du leader indépendantiste Habib Bourguiba et de Pierre Mendès France, président du Conseil français, qui a déclaré la Tunisie autonome le 31 juillet 1954. La Tunisie est autonome en 1954. Tunisie: Keystone, 19/08/1954. Noir et blanc.