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lundi 12 juillet 2010

Une grande conscience s’en est allée : José Saramago

par Pedro da Nóbrega, 10/7/2010
Le décès de José Saramago, unique Prix Nobel de la littérature lusophone, nous laisse tous  plus pauvres car son parcours est celui d’une grande conscience qui aura su rester fidèle jusqu’à son dernier jour à ses valeurs et à ses convictions forgées dans des conditions difficiles.
Né le 16 novembre 1922 à Azinhaga dans la province rurale du Ribatejo, au sein d’une famille pauvre, il ira vivre à Lisbonne juste âgé de deux ans en suivant sa famille.
Travaillant comme ouvrier pour payer ses études puis comme fonctionnaire, autodidacte acharné, il s’engage très jeune dans la résistance antifasciste, notamment lors de la candidature avortée à l’élection présidentielle du général Norton de Matos en 1949 puis plus tard au Conseil Portugais pour la Paix et la Coopération ou au sein de la C.D.E (mouvement d’opposition « toléré » par la dictature fasciste après la mort de Salazar) dans les années 70. Ses premières œuvres publiées sont des recueils de poésie, notamment le premier « Poèmes Possibles » en 1966 dont le titre en dit déjà beaucoup sur le contexte de l’époque.
Même si c’est en tant que prosateur qu’il connaîtra la notoriété, la poésie n’a jamais été absente de son œuvre, lui qui excellait dans les métaphores pour interpeller parfois frontalement les mythes fondateurs du Portugal. Du « Radeau de Pierre », métaphore sur l’insularité continentale du Portugal en pleine période de « mirage européen » à « L’évangile selon Jésus-Christ » où il campe un Christ très « révolutionnaire » jusque dans ses rapports avec Dieu qui lui vaudra les foudres du Vatican, avec « L’histoire du siège de Lisbonne » où pour la première fois, il situe le point de vue chez les assiégés musulmans face aux envahisseurs catholiques, Saramago n’a jamais hésité à questionner avec autant de vigueur que de talent bien des piliers de l’Histoire officielle.
Talal Nayer, Soudan
Saramago savait allier la précision de l’écriture à la gourmandise du verbe, une sobre élégance avec une chaleureuse cordialité, une humanité constante et toujours concernée par les injustices de ce monde.
Militant du Parti Communiste Portugais depuis 1969, Président de l’Assemblée Municipale de Lisbonne élu sur les listes de la CDU (Coalition Démocratique Unitaire regroupant les communistes et les écologistes) en 1989, il en restera militant jusqu’à sa mort. Il aura été également un combattant infatigable de la solidarité et de la fraternité : du Mouvement de la Paix au Portugal à la défense de la juste cause du peuple palestinien, des Sans-Terre du Brésil aux Zapatistes du Mexique, jusqu’à sa participation active à la Révolution des Œillets au Portugal, ses luttes n’ont jamais cessé de s’inscrire dans la fidélité à ses valeurs d’internationaliste, lui qui se définissait, notamment lors d’un célèbre passage dans l’émission de Bernard Pivot « Apostrophes », comme un produit du « communisme hormonal ».
William Medeiros, Brésil
De l’opéra au cinéma son œuvre aura inspiré bien d’autres artistes, notamment le cinéaste brésilien Fernando Meirelles avec « L’aveuglement » présenté à Cannes en 2008, inspiré de son essai sur l’aveuglement pour lequel il aura refusé toutes les propositions alléchantes venues des majors usaméricaines parce qu’il craignait trop de voir son propos dénaturé par des impératifs commerciaux.
Pour rappeler combien la Révolution des Œillets avait pu jouer un rôle majeur dans l’épanouissement de son œuvre, il avait déclaré dans un entretien : « Je crois que rien ou presque de ce que j’ai pu faire depuis le 25 avril, n’aurait été possible auparavant. »
Allan Mcdonald, Honduras, Tlaxcala
Modeste et fraternel jusqu’au bout, toujours aux côtés des plus humbles et des plus démunis, son décès a donné lieu à un jour de deuil national au Portugal où il a été enterré le 20 juin au cimetière du Alto de São-João à Lisbonne.
Puissent son souvenir, la puissance et la générosité de son œuvre, nous accompagner dans les combats à venir.
Le massacre biblique de Saramago, par Rodrigo de Matos, Portugal

Bibliographie de José Saramago

Citations
“C'est une espèce de maladie incurable que je porte, qui s'appelle lucidité. Parce que je ne vois aucune raison pour être optimiste dans le monde où nous sommes. Aucune raison.”
“Il y a trois sexes: c'est le masculin, c'est le féminin et le politique. La politique, c'est un sexe.”
“Le hasard ne choisit pas, il propose.”
“S'il est vrai que l'habit ne fait pas le moine, l'uniforme, lui, fait toujours le général.”
“Le temps, c'est tout simplement la mort qui dit: non, c'est fini. Et on se rend compte qu'il faut mourir pour vivre. L'immortalité pour nous, ce serait un cauchemar.”
“L'enfer, c'est nous-mêmes; nous sommes l'enfer.”

samedi 25 avril 2009

25 avril 1974: la révolution des oeillets au Portugal

J'aimerai toujours les œillets
Rouges ils me font encor rêver
De voir un peuple se lever
Pour regagner sa dignité
Des pétales de liberté
Des brassées de fraternité
Des gerbes vermeilles jaillissent
Pour que tous les fusils fleurissent
Quand les sourires à fleur de peau
S’offrent comme autant de cadeaux
Pour des immenses retrouvailles
Cachées longtemps dans les entrailles
Pendant trop d’années étouffées
Sous un couvercle sans pitié
Des humiliations répétées
Aux assassinats perpétrés
De la torture habituelle
Aux guerres indignes et cruelles
Que de larmes auront coulé
Torrents de sang en vain versés
Jusqu’à ce qu’ils fassent enfin naître
Des bouquets à chaque fenêtre
Et toutes ces mains qui s’étreignent
Quand les regards enfin s’atteignent
Des voies lactées dans tous les yeux
Pour ouvrir les cachots odieux
Débrider les imaginaires
Pendant si longtemps mis aux fers
Trop plein de générosité
Allant jusqu’à l’ingénuité
Mais faut-il les leur reprocher
Ou plutôt les en remercier
Les semailles de cet avril
Sont encore aujourd’hui fertiles
Malgré les années de jachère
Les sordides mises aux enchères
Par les valets de la finance
Les usuriers de l’espérance
Qui se vautrent non sans délices
Dans les anciennes injustices
Et jouent des commémorations
Pour toujours noyer le poisson
Mais l’éclair de ces mois intenses
Garde aujourd’hui de la puissance
Perpétuelle sentinelle
Qui saura battre le rappel
Dès lors que du ventre fécond
Naîtront des abominations


Pedro DA NOBREGA