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samedi 7 juillet 2012

Le Conseil russe des droits humains ne veut pas collaborer avec Poutine

Un groupe d’éminents défenseurs des droits humains dont Dimitri Medvedev avait fait ses conseillers, refuse de collaborer avec Vladimir Poutine. Ils n’entendent pas servir de feuille de vigne à un gouvernement qui lèse grossièrementla société.
Parmi ses 40 membres, le « Conseil pour le développement de la citoyenneté de et des droits humains » qui s’était constitué sous la précédente présidence comptait encore d’illustres dissidents et des opposants libéraux, dont Lyudmila Alexeyeva, 85 ans, une figure de prouedu mouvement anticommuniste à l’époque soviétique ainsi qu’Igor Jurgens, directeur de l’Institut présidentiel pour la société civile, qui avait élaboré de hardis projets de réforme à l’intention du Président Medvedev. À l’heure actuelle cette équipe de stars est en semi-déroute et pourrait se dissoudre très prochainement.
 
Lyudmila Alexeyeva                                                        Igor Jurgens

Scandales indignes et déstalinisation
Le choix effectué par Medvedev pour ses conseillers autorisait à espérer en Russie, sous le mandat du jeune Président, d’importants changements qui rompraient avec le passé stalinien et octroieraient de larges droits à la société civile.
Le Conseil s’est penché sur des problèmes gênants pour le gouvernement. Il avait mis en place un groupe d’avocats qui a entrepris une analyse en profondeur de la condamnation à 13 ans de prison du propriétaire du conglomérat pétrolier Ioukos, Mikhaïl Khodorkovski , naguère la première fortune russe et adversaire de Poutine. Ce groupe est parvenu à la conclusion que la condamnation prononcée contre l’oligarque l’avait été en violation du droit et de la loi et a établi une liste de prisonniers qu’on proposait a à Medvedev de gracier.
Le Conseil a également décortiqué l’un des plus honteux scandales de ces dernières années, la mort tragique de  Sergueï Magnitski à la prison moscovite « la Paix du Marin » (Matrozka Tichina). Il se dit que l’avocat de la fondation Hermitage Capital a été torturé et poussé au suicide par une mafia constituée d’avocats, de miliciens, de juges, d’inspecteurs des finances et de leurs protecteurs politiques, des proches de Poutine, qui avaient  volé à sa firme 230 millions de dollars US. Les défenseurs des droits humains ont recommandé à Medvedev de faire procéder à une enquête approfondie et d’obtenir une sanction exemplaire contre les coupables de cette mort, qui restent intouchables et se vautrent dans le luxe (chose que l’on ne pourrait se permettre avec une retraite de fonctionnaire).
Ces propos avaient déjà dérangé le précédent Président. Il a reproché à ses conseillers de trop se préoccuper de Magnitsk et Chodorkovski « comme s’il n’y avait qu’eux en Russie». Mais il acceptait volontiers leurs rapports, même s’il suivait rarement leurs conseils.
Conformément à la certitude qu’il s’agissait là de leur tâche la plus normale et la plus importante, les conseillers établirent un programme ambitieux de déstalinisation de la vie sociale russe.
Il proposèrent d’introduire dans tous les manuels d’histoire des paragraphes exposant l’étendue et les mécanismes des crimes bolcheviques. Ils annoncèrent que progressivement, lorsque la société serait tout entière au courant des massacres et déportations pratiqués sous le communisme, les rues et places cesseraient de porter les noms des criminels du régime et que la momie de Lénine serait enlevée du mausolée de la Place rouge et enterrée dans un simple cimetière.
Ils établirent aussi un plan général de rénovation des cimetières de victimes des goulags et de création de musées consacrés aux personnes assassinées par les sbires et bourreaux de Staline.
Medvedev se familiarisa avec ces propositions au cours de rencontres avec le Conseil et se mit peu à peu à les accepter.
Aujourd’hui, ce travail n’a plus de sens !
Le groupe de conseillers a commencé à se déliter depuis quelque temps déjà. Les premières à le quitter furent Irina Yasina, l’économiste et publiciste bien connue, et la journaliste de télévision Svetlana Sorokina, en décembre 2011. Elles protestaient contre la falsification des résultats aux élections législatives et la version officielle selon laquelle le parti de Poutine, « Russie unie », les aurait remportées. Entre décembre 2011 et le 30 juin 2012, 17 personnes ont quitté le Conseil, dont Jurgens et Alexeiva, et d’autres encore y songent. « Si seulement deux personnes de plus remettent leur démission, le quorum nécessaire n’est plus atteint et l’équipe sera automatiquement dissoute », a déclaré le Président du Conseil, Mikhaïl Fedotov, dans une interview au journal Gazeta Wyborcza.
 
Mikhaïl Fedotov

« Chacun de nous est responsable d’un domaine concret», dit le politologue Dimitri Orechkine. « Moi, je suis chargé de m’occuper du perfectionnement et de la démocratisation du droit de vote. Mais aujourd’hui ce travail n’a plus de sens. Après les législatives de décembre, le Conseil a recommandé au Président la démission de Vladimir Chourov, le chef de la Commission centrale électorale. Or entretemps il avait été confirmé par le nouveau Président. Mon analyse des résultats aux présidentielles de mars conclut à un score de 53% au plus en faveur de Poutine, alors que Chourov avait annoncé 63%. Et Poutine n’a sans doute pas même obtenu 50% des voix et n’a donc pas été élu au premier tour.
Désormais aucun de ceux qui contestent la légalité des élections ne peut rester membre du Conseil.
Medvedev rencontrait souvent le Conseil. « Il nous écoutait, même s’il ne voulait pas toujours entendre ce que nous disions. Maintenant il nous a fallu attendre un certain temps avant d’être reçu par un bureaucrate de 15ème ordre pour avoir le droit de publier un communiqué demandant que la voix des défenseurs des droits humains au Kremlin puisse à nouveau se faire entendre de l’administration présidentielle », ironise Jurgens.

Dimitri Orechkine
L’ère des potiches et des marionnettes
La nouvelle administration du Kremlin a montré très clairement qu’elle n’a que faire des droits humains et de dissidents importuns qui remettent sans cesse Chodorkovski sur le tapis ou cherchent la petite bête à propos de Chourov et des services qu’il a rendus au gouvernement. On pense donc que le Conseil sera épuré de ses membres rebelles et que ses instances recruteront sur appel des organisations sociales et politiques des candidats qui seront ensuite élus au scrutin public sur Internet puis enfin confirmés par le Président Poutine.
« Au lieu d’experts compétents mais indociles, on mettra de potiches», estime Fédotov, « les dossiers de candidature au Conseil pour le développement de la citoyenneté et des droits humains me le montrent. » On y trouve des ultranationalistes et des représentants d’associations inconnues originaires des provinces profondes. On a également eu la candidature d’une personne qui admet devoir à son séjour en prison son expérience et ses compétences dans le domaine des droits humains.
Avec Poutine des nouvelles têtes sont arrivées dans l’administration du Kremlin, déclare Orechkine. 
Auparavant, c’était Vladislav Sourkov qui était compétent en matière de politique intérieure, y compris pour le Conseil pour le développement de la citoyenneté et des droits humains, et il passe pour un roué hors pair. Il est compréhensible - et il le comprenait bien - qu’il est très utile d’avoir dans les allées du pouvoir un groupe de libéraux bien connus et de défenseurs des droits humains - cela fait bien aux yeux de l’intelligentsia favorable à l’opposition et de l’opinion publique internationale. Il a été remplacé par Viatcheslav Volodine, un apparatchik du parti « Russie unie », un adepte de la manière forte en politique. Il ne cherche pas de combinaisons subtiles, il se satisfait pleinement d’un Conseil pour le développement de la citoyenneté de et des droits humains qui ne fait jamais de rappels à l’ordre et qui sait ce qu’il a à dire quand il faut vraiment lui demander son avis.

Vladislav Sourkov, l'"éminence grise" de Medvedev 
On statuera sur le sort du conseil le lundi 2 juillet. On pourrait trouver un compromis acceptable permettant aux membres du conseil d’exercer une influence sur les conseillers du président dans le choix des personnes avec lesquelles celui-ci collaborerait.

Mais ce compromis risque ne pas durer. Le Kremlin projette d’instaurer des nouvelles lois limitant les libertés civiles. Dans cette situation les défenseurs des droits humains ne veulent pas servir de feuilles de vigne mais suivre les traces d’Alexeyeva, Jurgens et Orechkine.



Réunion du conseil du 2 juillet 2012 (photo officielle)

 

samedi 24 octobre 2009

Les généraux de la guerre du gaz se préparent à la mère des batailles


Alors que le "Nord Stream" est désormais sur le point de surmonter les derniers obstacles bureaucratiques et techniques, voici que ressurgissent soudain en Europe et aux USA, les controverses, ou plutôt les tentatives explicites d'en arrêter l'exécution.
Le «Nord Stream», pour les non-spécialistes, est la grande opération lancée par Moscou pour contourner – en plaçant des tuyaux sur le fond de la mer Baltique de Vyborg à Greifswald - l'obstruction par l’Ukraine à l’afflux de son gaz vers les utilisateurs occidentaux. Il s’agit bien d’un obstacle : Moscou en a fait l’expérience durant les récents hivers, y compris les deux derniers, avec les deux “guerres du gaz” auxquelles elle a été contrainte par les manoeuvres du président  ukrainien Victor Ioutchchenko. “Contrainte, dit Poutine, très en colère, parce que ”nous ne voulons que vendre notre gaz, mais Kiev nous en empêche."
On ne sait pas combien ce contentieux a coûté à Gazprom jusqu'à présent. Son puissant PDG, Alexei Miller, ne l’a pas révélé. Ma is certains, à Moscou, ont fait les comptes : le bouchon ukrainien a fait perdre aux caisses russes, dans les 18 ans après la fin de l’URSS, de l’ordre de 50 milliards de dollars, entre gaz évaporé en chemin, gaz non payé et gaz obtenu à des prix très en-dessous de ceux du marché.
Tou cela doit être prs avec des pincettes, car l’Ukraine fournit des donénes tout autres.

Mais le fait demeure que Moscou n'avait pas d'alternative: les pipelines construits durant l'ère soviétique passaient sur le territoire soviétique, et sur celui des amis du Pacte de Varsovie. Une fois que le système s'est effondré ceux qui reçu du destin la rente de situation constituée par ces tuyauteries ont pu jouer la carte : ou tu payes plus, ou tu ne passes pas.  Autrement dit : soit tu me donnes une partie du produit à prix réduit soit tu ne passes pas. En tout cas, je me sers dans les tuyaux.  Et si tu protestes, je ferme les robinets et je t’ accuse face à l'Europe de vouloir nous faire du chantage pour des raisons politiques, de vouloir nous mettre tous à sec, dans le froid et dans la crise industrielle, de vouloir imposer ta sphère d'influence perdue par ta défaite dans la Guerre froide.
Tant qu’il s’agissait de pays amis, contrôlés ou contrôlables, Moscou a esquissé, improvisant des accords certes boîteux, mais qui tenaient. Passant quand même de crise en crise, une centaine en quinze ans, d’ étendue et de gravité variées, repeintes avec des couleurs politiques variantes, mais avec un dénominateur commun: payer moins.
Avec la Biélorussie de Loukachenko, par exemple, sauf pour quelques moments difficiles, ça a marché. Aussi parce que Loukachenko a eu de très mauvaises relations avec l'Occident et qu’à l'horizon demeurait l’hypothèse d’une réunification  Russie-Bélarus...
Mais avec l'Ukraine de Ioutchchenko (Ioulia Timochenko a changé d'alliances et il paraît que maintenant elle est avec Moscou), le discours est devenu intenable. La “révolution orange" a mis Kiev sous la protection de Washington et Bruxelles et sur la voie de l'adhésion à l'UE et de l'entrée dans l'OTAN. Donc sur une trajectoire de collision avec Moscou. Quel sens cela aurait-il pour Moscou de continuer à faire des cadeaux pour obtenir une amitié désormais impossible?
Et en Europe non plus tout le monde n’était pas disposé à subir le chantage  ukrainien. Trop explicite et aussi dangereux. Parce que Moscou n'a pas l'intention d'être perdante. Donc, si le gaz ne passe pas par l'Ukraine, alors c’est la la Russie qui ferme les robinet, à la source. Résultat :  non seulement Kiev ne reçoit rien et est laissé seule avec son chantage, mais l'Europe non plus ne reçoit rien. La Russie y perd, en termes de recettes, mais l'ensemble de l'Europe se retrouve privée du quart de l'énergie dont elle a besoin. Et demain sera encore pire, selon toutes les prévisions.

Avec une  perspective très réaliste : que Moscou trouve - en fait elle  l’a déjà trouvé - un acheteur assoifé d'énergie, et capable d'absorber tout le flux qui va maintenant à l'ouest. C'est la Chine. Et voilà que d'autres tuyaux se dirigent vers l'est. Il faudra quelques années, mais cela viendra inexorablement. La soif de la Chine est immense.

Travailleurs gaziers russes. Photo Wintershall AG pour nord-stream.com

Ainsi Poutine a trouvé des oreilles et des poches sensibles, vu que le "Nord Stream" coûte de plus de 10 milliards d'euros. En Allemagne avant tout. L'ancien chancelier Gerhard Schröder en tête, qui est devenu le PDG  du projet. Mais Merkel aussi a accroché, avec derrière elle l'industrie allemande. Et maintenant Sarkozy se précipite pour prendre place dans la queue.
Ajoutez à cela le "South Stream", comme alternative au "Nabucco", pour transporter le gaz sous la mer Noire, en Bulgarie, dans les Balkans, en  Grèce, en Italie (et ici, Poutine a trouvé un soutien enthousiaste de Berlusconi c'est-à-dire l’Eni, et encore, de Sarkozy, voilà que se profile une situation dans laquelle Moscou peut fournir son gaz (et celui qu’elle achètera aux anciennes républiques soeurs d'Asie centrale) aux Européens, sans avoir à passer par aucun filtre.
De toute évidence, cela signifiera une véritable révolution dans les relations entre la Russie et l'Europe.


Mais cela ne plait pas à Washington. Voilà pourquoi s’est élevée la voix du vieux Zbignew Brzezinski, ancien conseiller à la Sécurité nationale de Jimmy Carter: attention, Moscou veut "isoler l'Europe orientale de l'Europe occidentale." Et s’ensuit le chœur de protestations de tous les "malheureux" qui restent bouche sèche.

Urmas Paet, ministre estonien des Affaires étrangères, s'est plaint que les pays baltes seront «ignorés». En avril, 23 anciens chefs d'Etat et de gouvernement, dirigés par Vaclav Havel et Lech Walesa, dénoncent la tentative de Moscou de vouloir "rétablir des sphères d'influence». La thèse est unique : l'opération est une menace dirigée contre l'Europe de l'Est, qui serait soumise à «chantage» et resterait sans électricité.

Mais est-il vrai que Bruxelles ne pourrait pas redistribuer, selon des critères de marché, le gaz qui de toute façon arrivera en abondance de Moscou? On ne voit pas comment la Russie pourrait conditionner la distribution européenne de son gaz, une fois qu'il sera arrivé dans les terminaux du "Nord Stream" et du "South Stream".

Le ministre des Affaires étrangères polonais, Radosław Sikorski, compare même le "Nord Stream" au pacte  Molotov – Ribbentrop [= Hitler-Staline, NdT].

Ces gazoducs n’ont pas à voir le jour. À leur place, Washington et le chœur de ses alliés européens préfèrent le «Nabucco», qui a l'avantage d’évietr complètement  Moscou pour aller chercher les vendeurs au Turkménistan, au  Kazakhstan, en passant  évidemment par  la Géorgie et la Turquie. Une opération parfaite, si Poutine et Medvedev n’avaient pas déjà déjà fait leur contre-mouvement, et ils ont des alliés très puissants, sinon décisifs, en Europe.
Il arrivera à coup sûr un gros coup dans les mois à venir. Se Si Poutine, Berlusconi et Gerhard Schröder ont convenu de se voir à Saint-Pétersbourg en privé*, juste maintenant, c'est parce qu'ils se préparent à soutenir une offensive puissante.
*En français dans le texte