Affichage des articles dont le libellé est Taoufik Ben Brik. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Taoufik Ben Brik. Afficher tous les articles

jeudi 13 janvier 2011

Taoufik Ben Brik : Le soulèvement de la jeunesse en Tunisie est une vraie révolte politique

Le journaliste tunisien Taoufik Ben Brik vient de publier ce Point de vue dans Le Monde
Cinquante morts au bas mot. Des immolés par le feu chaque jour. Des villes entières, partout le pays s'insurge. L'armée entre en lice. Un couvre-feu décrété sur le grand Tunis. Quels contre-feux pour éteindre la révolte ?
L'hiver 2011 a vu, avec le sang qui a coulé à Kasserine et à Tala la radicalisation de la protestation et l'émergence d'une révolte inédite dans une Tunisie longtemps encagée. Une révolte sans revendications sociales. Une révolte qui s'en fiche comme de l'an quarante du pain et de l'emploi. C'est une révolte politique, entière. Ce n'est pas une révolte de poussières d'individus mais de villes, de village et de cités entières. Une révolte politique radicale. Celle qui campe sur une position non négociable. Une révolte qui plaide pour le collectif contre l'individualisme, pour la loi contre celle du plus fort, l'égalité contre les privilèges, pour le citoyen contre le client. Une révolte qui traque les tièdes, les mous, les hésitants, les parvenus. Une Tunisie qui croit – encore – à la révolution contre l'involution. Elle somme Ben Ali de déguerpir : "vingt trois ans, basta !".
Du côté du pouvoir, la répression s'est naturellement radicalisée. L'irrémédiable. Ça a tourné au carnage !
Personne ne voulait de cette tournure des événements. Ni le microcosme de l'opposition en charpie, peu enclin à la confrontation, ni les puissances protectrices soucieuses de l'image – bon enfant – de ce petit pays du Maghreb.
Vite. Il faut sauver Ben Ali de Ben Ali pour que son régime ne sombre pas dans une violence sanglante. "Car la dérive du pouvoir tunisien éclabousse ses protecteurs occidentaux et amène leur opinion publique à leur demander des comptes", dit Hélène Flautre, députée européenne.
Lui tendre la perche ? Manifestement, il s'agit de pousser le résident de Carthage à opter pour un changement dans la continuité et de convaincre l'opinion publique que ce changement sans le changement est crédible. Il peut être porté par des bénalistes ou des figures de l'opposition bon teint et conciliants.
Pour cela, il faut, bien entendu, surtout ne plus parler de ce qui doit changer vraiment : la paupérisation, la confiscation des deniers publics, la prise en otage du pouvoir par la mafia, la corruption à outrance, le système policier, la torture généralisée, les procès pipés, l'omerta, la dépendance de toutes les institutions…
Désormais, les sujets abordés, le ton utilisé, les arguments avancés doivent affermir et promouvoir la certitude que la Tunisie est, avant tout, un pays ordinaire, banal. Y a-t-il une crise entre le pouvoir et la société ? "Quel pouvoir n'y est pas confronté ?", se demande Borhène Bessaies, un propagandiste de renom. Une jeunesse désabusée ? "N'est-ce pas le lot de toutes les jeunesses de la terre ?" s'indigne Samir Laâbidi, le tout nouveau ministre de la Communication. Des intellectuels militants frustrés qui redressent la tête ? N'est-ce pas le rôle de ces figures médiatiques, à l'image de l'avocat Raouf Ayadi et consorts, de dénoncer et de faire appel aux valeurs universelles ?, minimise encore un blanchisseur de Ben Ali, Béchir Tekkari, le ministre de l'enseignement supérieur. Ils oublient que ce n'est plus les temps des atermoiements. Ben Ali a à faire à un adversaire de taille : la rue qui a repris son mot à dire.
Et les formes de persécution les plus rebutantes sont des "bavures isolées" : tentatives d'assassinat, chasse à l'homme, passage à tabac, vol et saccage des biens, filature, privation de passeport, coupure de ligne téléphonique… toutefois, pour faire sérieux, on admet que ces exactions sont contre-productives. Contre-productif, voilà le terme clef à brandir chaque fois qu'il est question de remise en cause de la légitimité de ceux qui détiennent le pouvoir en Tunisie. Ce qui est une manière de valider les buts tout en récusant uniquement l'usage abusif des moyens. En somme, il faut croire que le carcan est plus bête que méchant et ceux qui ne peuvent pas le contourner ou s'y adapter, plus méchants qu'intelligents. Et pour parfaire l'acte de réhabilitation de Ben Ali, on s'attarde longtemps sur ses embellies : l'intention de libérer les manifestants, promesse de créer 300 000 emplois, la volonté de créer une commission d'enquête sur la corruption et les exactions, tandis que le premier ministre, Mohamed Ghannouchi s'efforce de faire bouger les choses (sic).
L'infra-message ne manque pas de sel : la tuerie, assure-t-on, touche peu de monde (une poignée de malfrats cagoulés, pour reprendre les dires de Ben Ali). Elle est donc plus maladroite que caractéristique du régime. Elle appelle un ajustement tactique, une gestion plus souple, plutôt qu'une remise en cause radicale. D'autant que les manifestants, les vrais, sont préoccupés du quotidien et du pain. Ils n'ont cure des aspirations politiques de la dizaine de têtes d'affiches créées par les media étrangers. Elle ne subit donc pas les affres du régime policier et répressif intentionnellement décrié. En définitive, pas de révolution à l'orée. Une révolution de palais suffira. Michèle Alliot-Marie, Frédéric Mitterrand, ou Bruno Lemaire, plaident : "Dire que la Tunisie est une dictature univoque… me semble tout à fait exagéré. Ben Ali est souvent mal jugé".
DÉFINIR LE TERRAIN COMMUN SUR LEQUEL DEVRONT S'AFFRONTER LES DIFFÉRENTES MANIÈRES DE VOIR
Allons plus loin : Ben Ali serait, paraît-il, partagé entre les clans qui s'affrontent sur la politique à mener. Il n'aurait pas encore tranché. Ce serait donc un homme réfléchi, capable d'apprécier les enjeux de la situation et disposant de ressources personnelles pour se rénover de l'intérieur. Branle-bas de combat pour présenter en toute complicité un semblant de changement : un ministre de la communication qui part, un nouveau ministre de l'intérieur qui débarque, et une valse de gouverneurs… Un exercice que les dictateurs pratiquent sans joie mais couramment. Car cette alternance truquée peut-être une brèche dont Ben Ali en personne ne connaît pas l'issue.
Ce qui est sûr, c'est que les révoltés, véritables protagonistes du cataclysme actuel seront certainement écartés de ce processus, tant les pressions extérieures seront fortes pour garantir un pouvoir acquis aux intérêts du libre-échange et conforme au rôle du partenaire docile assigné à la Tunisie dans la géopolitique internationale.
Toutefois, cette jeunesse révoltée a, aujourd'hui, un espace potentiel plus large. Saura-t-elle l'occuper ? En se situant sur les droits fondamentaux, individuels et collectifs, sur la constitution d'une démocratie vivante, de valeurs partagées et de lois communes, elle peut mieux s'ancrer dans la population et le paysage politique. L'enjeu n'est pas de choisir un porte-drapeau et de faire gagner son écurie. L'enjeu est de définir démocratiquement le terrain commun sur lequel, dorénavant, devront s'affronter les différentes manières de voir. L'appel au lancement d'une convention nationale, décentralisée, pluraliste, non sectaire, serait sans aucun doute opportun. Mais qui est en situation d'assurer sa reconnaissance, de garantir son pluralisme politique, la diversité des acteurs et son ancrage populaire ?

jeudi 7 janvier 2010

1, 2, 3 grèves de la faim

par Haytham MANNA, 5/1/2010. Traduit par Tafsut Aït Baamrane, Tlaxcala
La citoyenne algérienne Meriem Mehdi est en train d’agoniser et de mourir lentement depuis plus de 25 jours dans un silence total. Silence total non seulement des responsables de son entreprise et des autorités nationales, mais aussi de la société civile algérienne. S’il n’y avait pas eu Salah Eddine Sidhoum et Kamel Eddine Fakhar pour nous informer, même notre Commission arabe des droits humains aurait participé de ce silence.
Meriem a été licenciée de son travail d’une manière injuste et aberrante le 8 novembre 2009 par British Gas (BG Algeria), société multinationale dont le siège est à Hassi Messaoud et elle a entamé sa grève de la faim le 10 décembre, journée internationale des droits humains. Elle la continue à ce jour (5 janvier 2010) malgré son état alarmant.

Avant de commencer son jeûne, qui est le dernier recours pour les victimes d’injustices, Mme Mehdi a épuisé tous les recours légaux auprès de l’Inspection du Travail, qui a établi un procès-verbal de non-conciliation avec l’employeur. Elle a même déposé une plainte au pénal pour licenciement abusif. Toutes ces démarches, à en croire les journaux, ont été ignorées par le premier responsable du secteur du « travail ». Et ce malgré la mobilisation et le soutien du Comité  national de soutien qui regroupe des syndicalistes autonomes, des militants politiques et des activistes des droits humains, relayés par les médias, sous l’impulsion de jeunes journalistes engagés et courageux. Le mutisme semble la règle de la direction de British Gas et des autorités algériennes, censées défendre la dignité des citoyens et les droits légitimes des travailleurs.
Ailleurs dans le Grand Maghreb, mais cette fois-ci concernant la liberté d’enquête des journalistes, un journaliste mauritanien vient de purger une peine de prison de 6 mois, dont le Comité de protection des journalistes a dénoncé  le caractère arbitraire. Hanefi Ould Dehah, incarcéré à la prison de Dar Naïm, dans la banlieue  de la Nouakchott, a commencé une grève de la faim le 27 décembre pour protester contre le fait qu’il n’a pas été remis en liberté après avoir fait son temps. Normalement libérable le 24 décembre, il a été maintenu en détention sans jugement. Lui aussi, n’a trouvé comme seul recours contre l’injustice que la grève de la faim.

 La prison de Dar Naïm


Contrairement à certains syndicats arabes quasi-officiels qui laissent les journalistes combattre seuls l’arbitraire policier, le Syndicat des journalistes mauritaniens, sous la houlette de son président Hous­sein Ould Med­dou, a déployé ses efforts pour obtenir la libération de tous les emprisonnés de la parole critique et de l’investigation osée : à notre époque, le journaliste honnête fait peur au pouvoir, pour lequel tous les moyens sont bons pour le priver de liberté et l’empêcher de communiquer avec les gens. Comme le journaliste tunisien Taoufik Ben Brik*, qui purge actuellement une condamnation à 6 mois de prison, punition notoire pour sa position durant l’élection présidentielle, ou encore le journaliste syrien Maan Aqil, qui a fini en prison pour avoir engagé des enquêtes sur la corruption.


Que des gens soient contraints de recourir à la grève de la faim pour faire valoir leurs droits n’est pas seulement l’indicateur d’une dégradation des droits et libertés, mais aussi un indice négatif du silence de la société dite civile sur de telles atteintes, qui ne laisse que la mise en jeu de sa propre vie pour défendre ses droits bafoués.
* Taoufik Ben Brik a commencé lui-même une grève de la faim 2 jours après la publication de l’original arabe de cet article.