Affichage des articles dont le libellé est Karadzic. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Karadzic. Afficher tous les articles

vendredi 25 juillet 2008

Crimes de guerre

KRIMES DE GUERRE , par Juan Kalvellido, Tlaxcala
milosevic mort, Karadzic arrêté
Et Solana ? Bush ? Aznar ? Israel ?

Au bord de la folie

Après avoir échappé pendant 13 ans aux poursuites pour crimes de guerre et génocide, l'ancien chef des Serbes de Bosnie, Radovan Karadzic est enfin en détention. Ed Vulliamy, qui a couvert abondamment la guerre, rappelle sa rencontre avec ce tueur de masse naïf et raconte comment la manipulation de l’Occident par Karadzic lui a permis de déclencher le plus sanglant carnage de l’après-guerre en Europe.




L’ancien chef des Serbes de Bosnie, Radovan Karadzic, entouré de gardes du corps en Bosnie le 15 Juin 1996.
Photo: Sipa Press / Rex Features



Je dois l’avouer, j’ai pris cela à cœur, et j’attendais depuis longtemps que ce message arrive de quelque part, dans ce cas d'un mien collègue et cher ami de Bosnie: "Le Dr K. arrêté."

L'expérience de la guerre de Bosnie du début des années 1990 était de celles qui changent une vie et, enfin, un de ses trois principaux architectes est là où il devait être : face à la justice. Après 13 ans de cavale, Radovan Karadzic, l’ancien chef des Serbes de Bosnie, est sur le chemin de La Haye pour faire face à des accusations de génocide et avoir conçu le plus sanglant carnage infligé à l'Europe depuis le Troisième Reich. Malgré toutes ses lacunes, j'ai été un partisan du Tribunal de La Haye et j’ai témoigné, par devoir, contre des criminels de guerre de rang intermédiaire et inférieur. Mais, à part la tragi-comédie du procès de Slobodan Milosevic, il y avait toujours ce vide au sommet, un vide appelé Radovan Karadzic et Ratko Mladic, aujourd'hui rempli à moitié (mais seulement à moitié). Et cet homme qui avait l’air d’un Père Noël, c’était lui, Karadzic! L'homme qui a organisé la tuerie de masse de 100 000 personnes et la déportation forcée de millions d’autres? Toutes ces maisons réduites en cendres, les camps où l’on violait en masse, les déportations de masse sous la menace des armes. Mais le fait qu'il a exercé la médecine alternative n’est pas choquant - ses prétentions et son aveuglement à son propre égard ne connaissaient pas de limites, que ce soit lorsqu’il parlait avec nous à Pale, près de Sarajevo, sur les tribulations et les sacrifices des Serbes au cours des siècles, ou qu’il soignait les affections de ses patients. Je me demande si ceux-ci savaient qui il était, et s’ils s’en souciaient.

Karadzic a une poignée de main molle. Je l'ai rencontré en août 1992, quand il nous a accueillis, avec une équipe d’ITN, devant son QG dans un hôtel de la station thermale de montagne de Pale, dont Karadzic avait fait la capitale de cette "République serbe de Bosnie-Herzégovine", une perversion dont il s’était proclamé président. Mais alors que sa vision était toute de violence, sa main était molle, et son regard vague, glissant à mi-distance quand il a commencé à parler, passant ses doigts dans ses cheveux d'une manière qui lui donnait plus un air de professeur excentrique que de tueur de masse.

C'était juste trois mois après le début de la guerre de Bosnie, après que Karadzic le politicien et son commandant militaire Mladic avaient déclenché un ouragan meurtrier à travers la moitié de la Bosnie, sur le territoire de laquelle ils voulaient que des Serbes, et seulement des Serbes, vivent. Sa population musulmane et croate fut éliminée par la mort, l'internement et la déportation de masse, et toute mémoire de leur existence réduite en cendres. Nous avions pris un hélicoptère militaire de Belgrade pour venir le rencontrer, et nous avions eu une vue aérienne de l'est de la Bosnie, et de ce que Karadzic est accusé d'avoir ordonné: ville après ville, village après village, brûlés, sans vie et vides.

Le rendez-vous avait été organisé à Londres, quelques jours auparavant. Karadzic était en visite dans la capitale britannique pour le énième round de pourparlers de paix auxquels il était régulièrement invité par des diplomates occidentaux. À cette époque, on avait fait état d'un goulag de camps de concentration de l'autre côté du pays, au nord-ouest, en particulier à Omarska. Des déportés qui avaient fui en Croatie avaient parlé de massacres, de tortures et de passages à tabac dans les camps, mais Karadzic a nié les allégations et dit que si nous insistions, ITN et moi pourrions venir «voir par nous-mêmes » - Je n'ai jamais compris pourquoi, et ses gardes ont simulé une embuscade centre notre convoi pour nous dissuader d’aller voir Omarska. Lorsque nous l’avons rencontré sur le perron de son QG, cependant, Karadzic n’a pas caché son autorité sur le camp: sur un mot de lui, nous dit-il, nous pourrions entrer dans ce qu'il insistait pour appeler un «centre».

Mais le plus gros de son discours concernait les tribulations des Serbes tout au long d’une histoire épique de souffrance et de combat, et si ça n’avait pas été si meurtrier, le sens du mélodrame et le faux vernis universitaire de Karadzic auraient été pathétique. Et s'il n'y avait pas eu ce que nous avons trouvé deux jours plus tard, quand nous sommes entrés à Omarska: des hommes à divers stades de délabrement, certains squelettiques, escortés hors d’un hangar, clignant des yeux dans la lumière du soleil et poussés vers une "cantine" sous les yeux d'un tireur corpulent au sommet de son mirador. Là ils ont dévoré une lavasse de haricots comme des chiens affamés, leur peau desséchée faisant des plis sur leurs os comme du parchemin. Sous les yeux et les fusils de leurs geôliers, ils avaient trop peur pour parler, à l'exception d'un homme nommé Djemal Partusic, qui a déclaré: "Je ne veux pas raconter de mensonges, mais je ne peux pas dire la vérité." (Je l'ai rencontré une décennie plus tard, vivant à Borehamwood, ce sont les bizarreries de la vie.) Lorsque le commandant du camp a refusé de nous laisser entrer dans le hangar pour voir comment les détenus y étaient installés, nous avons commencé à marcher vers celui-ci. Le commandant, qui a été récemment condamné par le tribunal des crimes de guerre à Sarajevo, nous a alors barré la route pendant que ses sbires débloquaient la sécurité de leurs armes. Nous avons protesté, arguant le fait que Karadzic avait garanti que nous pourrions inspecter le camp, ce à quoi le traducteur des autorités locales serbes, Nada Balban, a rétorqué: "[Karadzic] nous a dit, vous pouvez voir ceci et cela, mais pas ça." Lorsque nous avons essayé de nouveau, nous avons été éjectés du camp.

Nous en avions vu très peu, et c’est seulement avec le temps et avec les procès à La Haye de Serbes de Bosnie de rang subalterne, qu’est apparu clairement ce que Karadzic ne voulait pas que nous voyions. Des scènes routinières de sadisme telles que celle décrite par Halid Mujkanovic, un survivant, au sujet d'un prisonnier forcé d'exécuter une fellation sur un autre détenu, puis de mordre ses testicules tandis que qu’un pigeon vivant était enfoncé dans la gorge de l’homme pour étouffer ses cris pendant qu’il agonisait. La victime était Fikret Harambasic et l'homme a été contraint de le castrer afin de sauver la vie de ses codétenus, menacés d'exécution si il n'y avait pas de «volontaires». La foule des gardes qui surveillaient ce divertissement "regardaient comme s’ils assistaient à un match sportif, jouant les supporters», a déclaré Mujkanovic.

"Vous pouvez voir ceci et cela, mais pas ça», en effet. Pendant tout ce temps-là, Karadzic était à Pale avec ses interminables récitals de poésie épique serbe, dont ses propres oeuvres, ses cartes anciennes - il a toujours été l'homme aux cartes, décidant « ça, c’est à nous »- et aux rêves fous. Mais la réalité c’était que la mort de Harambasic n’était que l’une des 100 000 estimées.

Karadzic est né dans le village de Petnjica, dans la région sauvage, montagneuse et boisée, à la lisière de la Bosnie et du Monténégro, où la plupart des pierres tombales dans le petit cimetière portent son nom de famille. Les Bosniaques appellent ce territoire accidenté "Vukojebina" - littéralement: là où les loups copulent.

Le père de Karadzic avait été ostracisé même dans ce petit hameau après le viol et le meurtre d'un(e) cousin(e) avant la naissance de Karadzic, et un de ses grands-pères avait assassiné un voisin dans une dispute à propos de bétail. Aujourd'hui, cependant, les parents et les voisins de Karadzic l’adulent, et dans l’attente de son procès, ils préparent un festival littéraire biennal où ils pourront lire la poésie et la prose de Karadzic. C’est un drôle de matériau, dont son éditeur Miroslav Toholj, rencontré l'année dernière à Belgrade, chante les louanges enthousiastes de manière extravagante: "Quand j'ai vu le dernier roman de Radovan, son style et son évocation du subliminal m’ont rappelé l'Ulysse de Joyce." Assise à la même table, en train de boire, Brana Crncevic, une ancienne membre du cabinet serbe du Président Milosevic, comparait "la langue de ses pères" de Karadzic à celle de de Tchekov. Un poème est intitulé Sarajevo, la capitale bosniaque que Karadzic est accusé d’avoir soumis à un siège long et meurtrier: «J'ai entendu l’enfilement des malheurs / transformé en scarabée comme si un vieux chanteur / avait été écrasé par le silence et était devenu une voix. / La ville brûle comme de l'encens / Dans la fumée gronde notre conscience. »

Mais ce n’est pas la poésie qui a conduit le jeune et diligent Karadzic de la Vukojebina à Sarajevo. Le petit gars de la campagne a suivi une formation de psychiatre dans la ville et a travaillé comme consultant et kiné pour l'équipe locale de football, mais n'a jamais été vraiment accepté par les cercles cosmopolites de la ville. Cet homme désespérément en quête d’admiration d'être admiré a vu son heure arriver lorsque Milosevic s’est mis en tête de briser la Yougoslavie et d’unir les Serbes dans une communauté ethniquement "pure" à travers les frontières de la Serbie, de la Croatie, de la Bosnie, du Monténégro et du Kosovo. Au moment où la Bosnie a voté la sécession de la Yougoslavie au printemps 1992, Karadzic est devenu le chef du Parti démocratique serbe (SDS), qui s’est engagé à veiller à ce que les Serbes de Bosnie ne vivent plus dans le tissu ethnique complexe qui avait tenu pendant des siècles, mais sur une terre racialement "pure" alignée sur la Serbie. Karadzic a quitté avec son parti l'hôtel Holiday Inn du centre-ville pour se retirer à Pale dans les collines environnantes, et s’est mis à assiéger et torturer la ville, comme l’a dit son camarade Mladic, "jusqu’au bord de la folie".

Notre rencontre à Pale, et la découverte des camps, n’étaient que le début de la guerre de Bosnie. Pendant encore trois années sanglantes, bien que les atrocités que Karadzic est accusé d’avoir ordonné aient été rapportées à travers le monde et que le siège de Sarajevo soit passé à la télévision presque chaque soir, la main de Karadzic était frénétiquement serrée par les leaders de la diplomatie mondiale sous les lustres de Londres, Paris, Genève et d'ailleurs. Et c'est ce qui rendra le procès de Karadzic si fascinant, entre beaucoup d'autres choses: c’est qu'il devient dangereux, une fois dans le box des accusés, pour ceux qui ont dealé avec lui, et peut dire au monde ce que le monde lui a dit, et lui a garanti, au cours de ces trois années.

Karadzic n'était pas un idiot, il parlait la langue des diplomates et, en retour, la Grande-Bretagne, la France et l'ONU ont conduit la politique internationale qui a prévalu, de refus calculés pour l'arrêter, faisant ainsi progresser ses objectifs. Les gouvernements de la Grande-Bretagne et de la France en particulier - ainsi que la direction de l'ONU – n’ont pas vu en Karadzic celui qu’ils désignent aujourd’hui comme criminel de guerre, mais un collègue, un homme politique avec qui faire des affaires. Karadzic a traité - directement ou indirectement - avec Lord Peter Carrington, Malcolm Rifkind, Lord David Owen, Cyrus Vance, Douglas Hurd et Dame Pauline Neville-Jones comme un égal méritant un protocole diplomatique complet. Dans un livre récent de l'avocate Carole Hodge, Karadzic, en retour, loue la "diplomatie raffinée" britannique. Les diplomates occidentaux ont accepté les promesses inépuisables et vides de Karadzic, ses "cessez-le-feu" bidon et flottants, ce qui provoquait l’hilarité des Serbes en privé. Ils ont accepté de refouler l'aide aux "zones de sécurité", désespérées déclarées mais trahies par l'ONU. Ils ont été en collusion avec les cartes et les « plans de paix » qui ont donné à Karadzic tout ce qu'il avait gagné par la violence, ils ont toléré le siège de Sarajevo, qu’il est accusé d’avoir supervisé personnellement.

Au cours d'une rencontre à Belgrade l'année dernière, Luka, le frère farouchement fidèle de Karadzic, décrivait Radovan comme «un médecin, poète et humaniste », ajoutant: « S’il est un criminel de guerre, pourquoi l’Occident a-t-il négocié avec lui toutes ces années?» Il marque là un point. «C’était un négociateur difficile», disait Luka. « Je sais cela par les discussions auxquelles j'ai assisté - et ils se comprenaient bien, mon frère et les diplomates occidentaux, en particulier Vance et Owen. »

Karadzic a été inculpé par La Haye en 1996, et le fait qu'il continue à être en liberté a été une cause écrasante d'embarras pour la communauté internationale, artificiellement impuissante durant la guerre en Bosnie et incapable pendant 13 ans d’accomplir une tâche élémentaire de détection. « Comment la plus puissante alliance du monde peut-elle prétendre qu'elle ne peut pas trouver deux Serbes? », commentait Jacques Klein il y a sept ans, lorsqu’ il était coordonnateur de la mission de l'ONU en Bosnie. L'ancienne procureure en chef à La Haye, Carla Del Ponte, a appelé Karadzic et Mladic "l'os dans ma gorge" et le fait qu’ils étaient en liberté alors qu’elle était en poste comme sa "terrible déception ".

Dans les années après la guerre, à partir de 1995, tandis que 60 000 soldats étrangers patrouillaient en Bosnie, le fugitif Karadzic a vécu ouvertement à Pale et se déplaçait à travers le pays, slalomant entre les barrages routiers de l'OTAN. Une fois, j'ai vu sa voiture immédiatement reconnaissable, avec ses vitres fumées et sa plaque personnalisée, stationnée toute une nuit devant un hôtel de Banja Luka en 1996, la base locale de l'OTAN ne montrant aucun intérêt pour l’affaire. Après 1999, on a fait des efforts plus sérieux, avec des raids sur la famille de Karadzic et des sanctions financières contre elle, et Karadzic a disparu. On l’a signalé à Belgrade et dans des monastères orthodoxes serbes pour lesquels Karadzic avait été si généreux durant sa présidence. Un raid spectaculaire par des forces spéciales en tenues de Ninjas sur le village reculé de Celebici, près de sa maison d'enfance, l’a manqué de 2 km, et une autre piste suivie par l'équipe de détectives de La Haye, près de Visegrad n'a pas été suivie jusqu’au bout. En fait, c’est la stratégie politique serbe, et pas une chasse à l'homme internationale, qui l’a livré.

L'année dernière, la farce de la chasse à Karadzic a fait l'objet d'un film de Hollywood: La partie de chasse avec Richard Gere. Le film - et un livre de Florence Hartmann, assistante pendant plusieurs années de Del Ponte à La Haye – a alimenté la thèse que Karadzic s’était vu offrir l'immunité à La Haye parce qu'il en savait trop, et tant qu'il se tiendrait à l’écart de toute charge politique. La fille de Karadzic Sonja, au cours d’un déjeuner à Pale l'année dernière, se rappelait une rencontre avec des agents des services secrets occidentaux à Athènes au printemps 1995, où l'immunité avait été garantie à son père. Il a réuni la famille, raconta-t-elle, et a dit qu'il quitterait ses fonctions en échange de la garantie de sa liberté. À propos des hommes politiques qui ont traité avec son père pendant la guerre, Sonja remarque: «Ce sont souvent des gens qui se vantent de leurs prouesses diplomatiques dans des livres qui occultent les choses qui étayent ce que nous disions à l'époque, et ils ne veulent pas que ces choses apparaissent maintenant au grand jour. Mon père et eux sont les seuls qui savent ce que sont ces choses et il n'est de secret mieux gardé que celui que tout le monde est encore en train d'essayer de deviner. » Au tribunal, Karadzic risque de déballer tous les secrets qu'il connaît [s’il ne meurt pas « accidentellement » avant, NdT].

L'un des confidents de Karadzic pendant le siège de Sarajevo et le "nettoyage ethnique" (c’est le terme de Karadzic) des musulmans à l'est de la ville a été Miovan Bjelica, connu comme "le Chaton", qui l'an dernier rappelait que tout au long de la guerre, les diplomates occidentaux « ont toujours pris Radovan au sérieux, l’ont traité avec respect et comme le président d'un petit pays [c’est-à-dire son mini-État autoproclamé]. Les gens le plus haut placés sont venus le voir, et ce qu’ils ont convenu entre eux, lui le sait et eux le savent. Je suis sûr qu'il lui a été promis beaucoup de choses qu'ils ne voudraient pas l'entendre dire maintenant, quand il va aller à La Haye ».

Ainsi donc, Karadzic et Mladic ont eu les mains libres pendant les trois années qui ont suivi notre rencontre à Pale, avant de porter la guerre, selon les actes d'accusation contre chacun d’eux, à son nadir: le massacre de Srebrenica, qui a été déclaré un génocide, et que Karadzic et Mladic sont accusés d’avoir ordonné. La "zone de sécurité" a été facilement envahie en Juillet 1995, sous les yeux des Casques bleus néerlandais mandatés pour la protéger et alors que le commandant de l’ONU, le général Bernard Janvier, refusait d'intervenir depuis Sarajevo, après avoir dîné avec Mladic quelques jours auparavant*. Pendant que les soldats de l'ONU regardaient faire, les femmes et les enfants ont été séparés des hommes et des garçons, qui ont été emmenés vers des sites comme un entrepôt, un barrage et une école pour des exécutions sommaires. Des milliers d'autres qui ont fui à travers les forêts sur ce qui a été connu comme la "route de la mort" ont également été raflés et tués. En cinq jours, 8 000 personnes ont été assassinées.

Seule une poignée d'hommes - pas plus de 15 – a survécu sur les lieux d'exécution de masse vers lesquels les hommes de Srebrenica ont été acheminés par camions et autobus. L'un d'eux était Mevludin Oric, un homme blême et mince, que j'ai rencontré dans un appartement chaotique à Sarajevo. Tout d'abord, ceux qui étaient dans le même camion que lui ont été conduits dans une salle de gym, où « il faisait si chaud que les gens s’évanouissaient. Ils nous ont donné l'eau, mais nous nous sommes battus si bien qu’elle s’est renversée, et les hommes la léchaient par terre ». Puis, « ils nous ont conduits dans un champ », se souvient-il, « et quand ils ont arrêté les camions et ont dit: ‘Mettez-vous en rangs !’, j’ai su ce qui nous attendait. Je pouvais voir des corps sur le terrain. Ils étaient en train d’armer leurs mitraillettes. J'ai pris mon neveu Haris par la main. Il a demandé : « Est-ce qu’ils vont nous tuer?’ J'ai dit non, alors ils ont commencé à tirer. Haris a pris une balle et nous sommes tombés tous les deux. Je n’ai pas été atteint. Je me suis juste jeté au sol. Mon neveu a tressauté et il est mort en s’abattant sur moi. »

Mevludin est resté allongé, visage contre terre. « Je pouvais entendre des cris et des supplications, mais ils ont continué à tirer. Ça a duré toute la journée, jusqu'à ce que les tueurs se fatiguent et deviennent soûls, continuant à tirer à la lumière des bulldozers. Enfin, ils ont éteint les phares. J'ai commencé à me déplacer un peu. Je me suis dégagé du corps de mon neveu. J’ai vu le champ plein de corps, partout, aussi loin que je pouvais voir. Et je me suis mis à pleurer, sans pouvoir m’arrêter. »

Mais Karadzic est accusé d’avoir ordonné beaucoup plus au cours de ces trois années, entre Omarska et Srebrenica - cette dernière étant emblématique de tant d’atrocités dans autant de lieux dont la notoriété de Srebrenica tend maintenant à détourner, au lieu d'attirer l'attention sur elles. Atrocités dans des lieux dont les noms, à peine connus, ont été vite oubliés dans le monde extérieur. Qui parle maintenant des massacres commis par des Serbes de Bosnie à Zvornik, Vlasenica, Brcko ou Bijeljina (Ou encore les sites d'atrocités croates, comme Ahmici, ou le camp des Musulmans de Bosnie à Celebici) ? Quand Karadzic sera à La Haye, il sera jugé dans la salle d'audience à côté de celle dans laquelle est jugé un homme qu’il connaît bien: Milan Lukic, d'une ville nommée Visegrad, qui était un des hommes de confiance du cercle de la "Preventiva" chargé de la protection rapprochée de Karadzic alors qu'il était en fuite. Lukic s’est querellé avec le cercle intime de Karadzic a fui à la fois leurs représailles et l’inculpation à La Haye vers l’Argentine, où il a finalement été arrêté en 2005.

Visegrad se niche dans la vallée de la rivière Drina, à un endroit particulièrement beau, et le fugitif Karadzic y avait été repéré en 2004. Chevauchant la rivière, il y a un magnifique pont ottoman, emblématique de la Bosnie, qui a été transformé en abattoir par les Serbes de Bosnie. Nuit après nuit, des camions ont déchargé des civils musulmans de Bosnie sur le pont et sur les berges de la rivière sous la surveillance de miliciens serbes de Bosnie, qui auraient été sous les ordres de Lukic, et massacrés parfois au couteau, parfois par balles et jetés dans la rivière, morts ou à demi morts – rendant les eaux turquoise de la Drina rouges de sang. Des centaines d’autres musulmans y compris des femmes, des enfants et des bébés ont été enfermés dans des maisons et brûlés vifs. Quand il a été arrêté, Lukic a déclaré: « Mladic a toujours été et restera le véritable héros et idole, et Karadizic le chef de mon peuple. »


Source : http://www.guardian.co.uk/world/2008/jul/23/radovankaradzic.warcrimes
Article original publié le 23Juillet 2008
Sur l’auteur
Fausto Giudice est membre de
Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur et la source.
URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=5592&lg=fr

mercredi 23 juillet 2008

Radovan Karadzic, Srebrenica et Chirac - Pour rafraîchir les mémoires : La responsabilité française dans le génocide bosniaque


L’arrestation de Radovan Karadzic, l’ancien « Président » de la République ubuesque de Pale, fait couler beaucoup d’encre. Il me semble salutaire de rafraîchir les mémoires, à propos de cette « communauté internationale » qui prétend aujourd’hui juger des crimes qu’elle a encouragés hier. Voici ce que j’écrivais dans Basta ! n°7 du 29 novembre 1997.


La responsabilité française dans le génocide bosniaque

Les 200 000 morts et les quatre à cinq millions de
personnes déplacées ou exilées de l’ex-Yougoslavie
pèsent-ils sur les consciences européennes? Pas trop,
nous semble-t-il. Pas assez... pas encore. Mais
l'histoire et les peuples sacrifiés n'ont pas dit leur
dernier mot. Si la vengeance est un plat qui se mange
froid, l’injustice est un plat congelé à très basses
températures qui attend la formule secrète qui
permettra de le dégeler.

Voyez le procès Papon et sa furieuse tendance à
tourner en procès du gaullo-communisme et du
consensus «résistantiel» qui recouvrit d'un voile de
pudeur les responsabilités des fonctionnaires et
gendarmes français dans la solution finale de la
question juive. «J'assume le 17 octobre 196l», y a
déclaré Pierre Messmer, ouvrant un gouffre de
perplexité médiatique. A quand une demande de
pardon aux Algériens ?

Voyez le retour de tous les refoulés post-vichyssois.
Mitterrand s'est un jour réjoui que «cette fois-ci»,
des morts à Sarajevo n'aient pas entraîné une guerre
sur le Rhin, comme en 1914. Ce cynisme tranquille,
les électeurs français avaient sincèrement cru - ou
tenté de croire - pouvoir s'en libérer en élisant le
sanguin Chirac.

Lorsque, durant le terrible été de la «solution finale»
de la purification ethnique en Bosnie-Herzégovine,
en 1995, nous étions une poignée à dénoncer le
soutien immodéré et criminel apporté par les
gouvernements français et britannique à l'entreprise
fasciste serbe, nous nous sommes heurtés à
beaucoup d’incompréhension et de mauvaise foi.

«Mais enfin, nous disait-on, comment pouvez-vous
réclamer la levée de l'embargo sur les armes pour
les Bosniaques? Vous voulez ajouter la guerre à la
guerre! Mais enfin, Chirac a promis qu'il allait
secourir les malheureux Bosniaques. Il faut lui faire
confiance; il n'est pas comme Mitterrand.» Etc. etc.
Eh bien, ces braves gens ont été trompés. A eux de
tirer leurs conclusions.

Un crime contre l'humanité a été commis en Bosnie,
notamment à Srebrenica. Les responsabilités de la
«communauté internationale» dans ce crime n'ont
rien d'abstrait. Elles sont très concrètes. Elles sont
partagées, principalement entre les États-Unis,
l'Allemagne, la Grande-Bretagne, la Russie et la
France.

Cela n'exonère personne. Mais la responsabilité
française - et dans ce domaine aussi, la continuité de
Mitterrand à Chirac est totale - est particulièrement
lourde.

Vendredi 14 juillet, jardins de l'Elysée: devant une
batterie de caméras et de micros, le nouveau
Président, au cours d'une garden-party new look
répond à une question sur la prise de Srebrenica,
trois jours plus tôt, par les troupes du général serbe
Ratko Mladic. Avec un aplomb rétrospectivement très
impressionnant, il affirme sans ciller qu'il n'est pas
informé. Autrement dit, il est dans la même situation
que vous et nous, petits citoyens anonymes sans
importance: on ne le tient au courant de rien. C'est
fâcheux, avouez-le. Car la grande différence entre
vous-nous et lui, c'est que nous ne sommes pas chef
d'État d'un des cinq pays membres permanents du
Conseil de sécurité, que vous-nous n'avons pas la
faculté d'appuyer sur le bouton rouge de la force de
frappe nucléaire et que nous n'avons même pas le
numéro de téléphone du portable de Miadic,
Milosevic ou Karadzic.

Pas informé, Chirac?

Plus le mensonge est gros et mieux il passe.
Chers électeurs et citoyens, on vous a tout simplement trompés.
Deux jours après cette garden-party, le président
français faisait une déclaration solennelle
reconnaissant la responsabilité de l'État français, de
sa police et de sa gendarmerie dans la déportation
des juifs de France. Nous espérons qu'il ne faudra
pas attendre l’an 2048 pour que les successeurs des
responsables français et européens d'aujourd'hui
se décident à «reconnaître la responsabilité des
démocraties» dans le génocide des Bosniaques.
Sommes-nous vraiment irréalistes?

L'exemple palestinien montre amplement, depuis
cinquante ans, que les dénis de justice, entérinés ou
non par les Nations unies, sautent un jour à la
gueule de tout le monde.

Faute de justice, la rage et la vengeance peuvent
faire des ravages terribles et toute l'humanité y perd.
Établir les responsabilités est donc une oeuvre de
paix.

Et il n'y a pas de paix véritable sans justice.

Le général Bernard Janvier commandait en
1995 la Forpronu [Force de protection de
l'Onu], censée protéger les Bosniaques
réfugiés dans les «zones de sécurité».
Le 24 mai 1995, au cours d'une réunion à
huis clos du Conseil de sécurité de l'Onu à
New York, Janvier propose d'abandonner
les zones de sécurité de Srebrenica, Zepa
et Gorazde.

Un mois plus tard, Janvier est informé par
les services français de renseignement
militaire des préparatifs serbes d'attaque
de Srebrenica.

L'attaque commence le 5 juillet. Jusqu'au
11 juillet, Janvier répondra par la négative à
cinq demandes successives d'intervention
aérienne de ('OTAN pour stopper l'attaque,
émanant du commandant néerlandais de la
Forpronu à Srebrenica.

Le 10 juillet, l'État-major militaire de la
Forpronu est réuni à son QG de Zagreb
autour de Janvier. A 20 heures 15, on
demande le général au téléphone. C'est
Paris. Janvier s'isole pour prendre l'appel,
accompagné uniquement d'officiers
français.

À son retour, Janvier annonce que le
général Ratko Mladic n'a pas l'intention de
conquérir Srebrenica et qu'il n'y a donc pas
lieu de demander une intervention aérienne
de l'OTAN.

Seize heures plus tard, Srebrenica est
conquise par les troupes de Mladic. 40 000
personnes en sont chassées. 8 000
hommes seront exécutés sommairement
par les hommes de Mladic. Mais ce dernier a
auparavant fait signer une «décharge» au
commandant néerlandais, avec lequel il
s'est fait photographier, trinquant avec des
flûtes à champagne. En novembre 1995, le
Commandant néerlandais déclarera: «Ce
n'était pas du champagne, mais seulement
de l'eau.» On est rassurés.

L'appel téléphonique du 10 juillet de Paris à
Zagreb était de Jacques Chirac. Ce dernier
avait obtenu, à l'issue de trois conversations téléphoniques avec
Milosevic les 3, 9 et 11 juin, la libération de
401 Casques bleus pris en otage par les
troupes serbes de Mladic. En échange, il
avait promis qu'il n'y aurait pas de frappes
aériennes de l'OTAN.

Dans un télégramme adressé le 19 juin à
Kofi Annan, chef du Département des
opérations de maintien de paix, dont
dépendait la Forpronu, l'envoyé spécial de
l'Onu Akashi rendait compte d'un entretien
avec Milosevic. Ce dernier lui avait déclaré
avoir été informé par Clinton qu'il n'y aurait
pas de frappes aériennes si Chirac les
jugeait «inacceptables». Et jusqu'au 11
juillet 1995, Chirac les jugea inacceptables.
Milosevic avait aussi précisé à Akashi que
Chirac lui avait déclaré ne pas s'attendre à
ce que la Force de réaction rapide soit
engagée, mais que sa création pourrait
aider à remettre en route le processus des
négociations.

Ces informations ont été publiées
notamment par NBC Handelsblad, un
quotidien néerlandais. On les retrouve dans
un livre paru chez Atlas Publications,
Amsterdam/Anvers, sous la plume de Frank
Westermann et Bart Rijs, intitulé
Srebrenica: Het Zwartste Scénario [Le
scénario le plus noir]. Elles ont été
publiées par Basic Reports, une lettre
d'information sur la politique internationale
de sécurité éditée par le British American
Security Information Council, sous la
plume d'Andreas Zumach.

En France, ces informations n'ont jamais
fait l'objet d'enquêtes officielles publiques
ni même d'enquêtes journalistiques
poussées. On y a trouvé des allusions dans
Le Nouvel Observateur et dans un
reportage d'Envoyé Spécial. C'est tout.

Des commentaires?

Circulez, il n'y a plus rien à voir.

Sauf des charniers.

Fausto Giudice