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jeudi 19 juillet 2012

Pour la ‘prévention des conflits’, l’UE met le paquet sur les pétrodictatures du Golfe

par German-Foreign-Policy.com, 19/7/2012. Traduit par  Michèle Mialane, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala
Original: Konfliktprävention mit den Golfdiktaturen
Traductions disponibles : فارسی  
La Fondation Konrad-Adenauer (CDU) pousse à la coopération entre l’Allemagne et l’UE d’une part et les dictatures de la Péninsule arabique d’autre part. Selon la Fondation, son « programme régional pour les États du Golfe » a lancé en commun avec d’autres organisations européennes et de la péninsule Arabique un projet visant à approfondir la collaboration entre l’UE et le CCG (Conseil de Coopération du Golfe).
Parallèlement la Fondation Adenauer poursuit sa prise d’influence dans les dictatures du Golfe, bien qu’elle ait été récemment expulsée des Émirats arabes unis, où elle avait son siège régional. Elle déclare elle-même que ses efforts de coopération ne se limitent pas à l’économie mais s’étendent également à la politique sécuritaire, un domaine où l’importance du CCG s’accroît rapidement. Elle veut également aborder expressément, dans les États du Golfe, les aspects « sécurité » « intéressant la région ». Plusieurs membres du CCG, en particulier le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, non contents de s’être rangés aux côtés de l’Occident dans l’affrontement avec l’Iran, deviennent, par le soutien militaire qu’ils apportent aux rebelles libyens et syriens, des alliés de plus en plus précieux de l’Allemagne, de l’UE et des USA pour renverser les régimes qui déplaisent à ceux-ci.

Le programme régional « États du Golfe »
La Fondation Konrad-Adenauer est présente depuis juin 2009 dans les dictatures de la Péninsule arabique par le biais du « programme régional pour les États du Golfe ». Originellement elle avait son siège à Abou Dhabi, où elle travaillait avec plusieurs organisations gouvernementales ou non gouvernementales, dont le laboratoire d’idées « Emirates Center for Strategic Studies and Research» (ECSSR) et la Chambre de Commerce et d’industrie germano-émiratie. À partir de sa filiale d’Abou Dhabi, la Fondation soutenait des projets dans pratiquement tous les États du CCG (1) ainsi qu’au Yémen. Entre temps elle a dû fermer son bureau aux Émirats sous la pression du Ministre des Affaires étrangères local. On n’a pas donné de raison officielle; et de fait d’autres filiales de fondations allemandes proches de la CDU ont déjà été expulsées de plusieurs pays pour s’être immiscées dans leurs affaires intérieures. Le dernier cas de ce type est l’Égypte (voir german-foreign-policy, (2). Depuis la fermeture de son bureau aux Émirats le « programme régional pour les États du Golfe » est géré à partir d’Amman, la capitale jordanienne, la Fondation recherchant toujours, selon ses dires, un autre siège permanent dans le golfe Arabo-persique.
Entourés de foyers de crise
Comme l’explique la Fondation Konrad-Adenauer, son travail dans les dictatures de la Péninsule arabique se fonde sur « l’importance croissante » des États du CCG, en pleine croissance économique. Il ne s’agirait pas seulement de leur « rôle de fournisseurs de matières premières énergétiques » mais aussi de leur importance économique; désormais ils seraient notamment « une interface essentielle du commerce mondial» (3). Depuis plusieurs années les relations économiques entre l’Allemagne et certaines dictatures arabes sont en plein essor ; on pense que cette croissance va se poursuivre. En coulisse se profile leur richesse en matières premières et donc les ressources financières que les clans au pouvoir cherchent depuis quelque temps à utiliser en prévision de l’époque où le sous-sol sera épuisé. (4) C’est la raison pour laquelle la Fondation Adenauer - selon ses propres dires - se consacre à des questions liées à l’ « ordre économique » - « à l’échelle nationale, régionale et mondiale ». En outre elle souhaite aborder des « thèmes sécuritaires (...) intéressant la région » et compléter l’ensemble en créant un « réseau d’experts ». Entourés de foyers de crise, les États du Golfe représenteraient « une bonne base pour la prévention des conflits » (5).
Rebelles islamistes
Et de fait, lors que la Fondation Konrad-Adenauer a débuté sa coopération « sécuritaire » avec les États du CCG, les livraisons d’armes de l’Allemagne aux dictatures du Golfe ont atteint un premier pic: près de 800 millions d’euros pour l’année 2009. (6) Le fond de l’affaire, c’était qu’il fallait armer le CCG contre l’Iran; ce que la République fédérale n’a toujours pas cessé de faire. En outre diverses dictatures arabes, qui, selon la Fondation Adenauer, pourraient servir de «  base pour la prévention des conflits » (5), ont commencé en 2011 à intervenir dans plusieurs États du monde arabe. Il s’agit presque toujours de soutenir des organisations islamistes, souvent salafistes, par exemple en Tunisie, en Égypte, en Syrie, au Liban. En Libye les activités de certains États du Golfe, au premier chef le Qatar, ont pris une tournuremilitaire (voir german-foreign-policy .com (7); le résultat en est qu’aujourd’hui les milices islamistes sont très influentes en Libye (8). Plusieurs États du Golfe poursuivent maintenant leur politique d’intervention en Syrie. Des observateurs avertissent que ce seraient à nouveau les islamistes qui bénéficieraient de leur soutien. Selon une analyse actuelle du gouvernement fédéral, basée entre autres sur les rapportsdes services secrets, la Syrie a été, entre fin décembre 2011 et début juillet 2012, la cible de 90 attentats terroristes « qui pourraient porter la marque d’organisations proches d’Al Qaida ou de groupes djihadistes. » (9)
Prise d’influence via la Ligue arabe
Parallèlement les dictatures du Golfe, avec lesquelles travaillent les Occidentaux en général et la

Nabil al Arab
Fondation Konrad-Adenauer en particulier ont missous leur coupe la Ligue arabe. « Dans la crise libyenne le Qatar a pris la haute main il y a un an. Dans le conflit syrien, ce sont les Émirats et l’Arabie saoudite qui mènent la danse », estimait un expert dès le début mars. « Les autres poids lourds » - l’Égypte, la Syrie, l’Irak - « sont aujourd’hui réduits au silence». (10) Désormais les dictatures du Golfe « ont placé le monde arabe sous leur houlette ». L’actuel Secrétaire de la Ligue arabe, Nabil Al Arabi, serait parvenu à ce poste en mai 2011 sur la base d’un deal avec le Qatar ; « d’emblée » il aurait « en échange établi avec le Qatar et l’Arabie saoudite une étroite » coopération. Les dictatures du Golfe seraient désormais en mesure d’imposer leurs desiderata de politique étrangère par le biais de l’organisation faîtière, d’autant plus que la Ligue arabe fonctionne depuis quelques années selon le principe majoritaire. Elles pourraient ainsi élargir nettement leur influence partout où la Ligue arabe est active - en Syrie par exemple : « Dans la Syrie de demain l’Arabie saoudite et le Qatar joueront un rôle important », si l’on en croit un opposant syrien.
Liaisons dangereuses
Pour renforcer les liens de l’UE et de l’Allemagne avec les dictatures du Golfe, qui ont nettement élargi leur influence dans le monde arabe, la Fondation Konrad-Adenauer a récemment lancé un nouveau projet, conjointement avec d’autres organisations. Prévu initialement sur deux ans, il sera financé par la Commission européenne et vise à élargir les relations à plusieurs domaines politiques. Le Directeur du « programme régional pour les États du Golfe » de la Fondation Adenauer est « convaincu » que ce projet aura une incidence « positive » sur la coopération entre l’UE et le CCG. « En particulier » « l’implication de divers groupes d’intérêts » tels que « diplomates et représentants des gouvernements » mais aussi « acteurs de la société civile et représentants du monde économique, scientifique et médiatique (...) favorisera les relations bilatérales ». (11) On développe donc activement les contacts avec les États les plus réactionnaires du monde arabe, qui pour l’instant y donnent le la, juste au moment où, dans toute la région, les forces islamistes ont le vent en poupe - avec le soutiendes dictatures du Golfe.
Notes
 [1] Le Conseil de coopération du Golfe (CCG) regroupe le Bahreïn, le Koweït, le Sultanat d’Oman, le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Il a été créé en 1981 à l'initiative de l'Arabie saoudite et sous la pression des USA, pour tenter de contrer les effets de la révolution islamique de 1979 en Iran.
[3] Qui sommes-nous : voir www.kas.de/rpg/de/about
[5] ] Qui sommes-nous: voir www.kas.de/rpg/de/about
[9 « L’Allemagne aussi fait sa propagande», Frankfurter Allgemeine Zeitung 17.07.2012
[10] Rainer Hermann: Dans les États du Golfe: nager avec le courant www.faz.net  08.03.2012
[11] Projet de l’UE lancé à Rome: www.kas.de, 21.06.2012
  

dimanche 30 janvier 2011

Ben Ali, un partenaire idéal : la double morale de la politique allemande vis-à-vis de la Tunisie

par German-Foreign-Policy.com, 18/1/2011. Traduit par  Michèle Mialane et édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala
TUNIS-BERLIN-À Berlin on a réagi à la chute de notre vieil allié tunisien Zine El Abidine Ben Ali par une volte-face grotesque. En plein accord avec son Ministre des Affaires étrangères, la Chancelière a déclaré qu’il  « serait désormais indispensable de respecter des droits humains ». Depuis des dizaines d’années des organisations de défense des droits humains déposaient  des plaintes auprès de la Chancellerie et du Ministère des Affaires étrangères au sujet des graves violations de ces droits imputables au gouvernement tunisien- sans résultat.
De fait, le gouvernement ultra-répressif du Président Ben Ali comptait parmi les alliés de la République fédérale en Afrique du Nord ; non content d’être un collaborateur zélé au plan politique, il offrait aux entreprises allemandes des  conditions extrêmement lucratives - les bas salaires pratiqués en Tunisie en avaient fait pour les managers allemands leur lieu de production préféré en Afrique du Nord. La presse économique allemande  tressait récemment encore des lauriers à Ben Ali, le « dictateur soft », aujourd’hui diabolisé par Berlin, qui souhaite conserver son influence en Tunisie après la chute du Président. Il y a quelques semaines encore la Fondation Konrad Adenauer, proche de la CDU, déclarait que le régime tunisien était un « partenaire idéal ».
Un prolongement des ateliers  allemands ?
Le régime du Président tunisien Zine El Abidine Ben Ali, désormais renversé, entretenait des liens étroits avec Berlin et les entreprises allemandes. La Tunisie est  de quelque importance pour l’industrie allemande : c’est le prolongement de ses ateliers. L’Allemagne est le troisième partenaire commercial de la Tunisie. Elle importe en particulier des produits semi-finis pour en faire - souvent dans des entreprises où les Allemands ont des participations - des produits finis destinés aux consommateurs allemands. Un exemple classique : l’industrie textile, qui introduit des matières premières et les  fait transformer en Tunisie pour des salaires dérisoires. Ce type de production représente 40% des importations tunisiennes d’Allemagne et 80% des exportations vers l’Allemagne. « La Tunisie est au Maghreb le premier partenaire des exportateurs allemands», écrit le Ministère des Affaires étrangères, parlant du rôle de tâcheron économique joué par cet État.1 Parallèlement, l’Allemagne est le quatrième investisseur étranger en Tunisie ; dans ce pays plus de 250 entreprises essentiellement exportatrices travaillent avec du capital allemand; par exemple le sous-traitant automobile Leoni, bien connu, qui fait travailler environ 12 000 Tunisiens pour remplir les poches des Allemands.
 Leoni, fabriquant de faisceaux de câbles à Sousse

Des salaires de misère
Les raisons la prédilection des managers allemands pour la Tunisie ont été en 2008 splendidement exposées par l’Agence fédérale pour le  commerce étranger Germany Trade and Invest (gtai). Celle-ci écrivait alors 2: « Les salaires tunisiens se situent  « tout en bas de l’échelle internationale’. » Seuls quelques pays d’Extrême-Orient pratiquaient « des salaires inférieurs » ; même « le Maroc et la Turquie » sont obligés « d’accorder des salaires plus élevés ». Voilà très précisément décrite la pauvreté qui - jointe  à la corruption, qui apparemment ne cause aucun tort aux firmes allemandes - a déclenché la révolte cotre le régime de Ben Ali. « Un pays évolué et acquis au libéralisme » - voilà ce qu’était la Tunisie pour la presse économique d’il y a plusieurs années, qui se félicitait des salaires de misère tunisiens ; le pays s’imposait ainsi comme « un endroit rêvé pour les investissements industriels. » L’un des principaux responsables de ces conditions lucratives était Ben Ali, le « dictateur soft ». 3
En vertu de l'accord d'association entré en vigueur en 1998, il n'y a plus de barrières douanières entre la Tunisie et l'UE depuis 2008. Ici Ben Ali avec Herman Van Rompuy, président de la Commission européenne

Pas pris au sérieux
De fait Ben Ali a veillé à ce que son pays rapporte aux entreprises européennes. Durant sa présidence, en 1995, Ben Ali a conclu un accord d’association avec Bruxelles, s’est ensuite  rapproché de la politique commerciale de l’UE et a fait  entrer son pays - le premier en Afrique du Nord - dans une zone de libre échange avec l’Europe. Il y a été fortement aidé par la politique allemande d’aide au développement, qui, d’après le Ministère des Affaires étrangères, a fait sien le programme de « modernisation de l’économie tunisienne » - préparant ainsi le pays à « l’union douanière avec l’UE »4. Dans le domaine de la lutte contre l’immigration aussi le gouvernement Ben Ali s’est montré en général coopératif avec l’Europe, en particulier grâce à quelques vedettes militaires d’occasion que Tunis avait rachetées en 2005 à la marine de guerre allemande. Seules  quelques organisations de défense des droits humains protestèrent. Une des clauses de l’accord d’association passé entre l’UE et la Tunisie prévoyait en théorie le respect des droits humains, fit remarquer Amnesty International en 2006 : « Si l’UE prenait ce passage vraiment au sérieux », elle aurait dû « résilier » cet accord depuis longtemps.5
Usine de confection en Tunisie. Salaires horaires des ouvrières : 0,75 €

Aucune aide à attendre
Il est évident que Berlin n’avait aucun intérêt à gêner une coopération aussi lucrative en insistant sur le respect dû aux droits humains. Même confronté aux reproches faits à l’appareil répressif tunisien de pratiquer la torture, le gouvernement fédéral répondait que « le gouvernement tunisien présente cela sous un tout autre jour », rapporte le journaliste Marc Thörner dans une interview accordée à notre rédaction en 2005. Lui-même avait été victime en Tunisie de répression policière illégale au cours d’investigations en 2003. Ayant, puisqu’il était citoyen allemand, demandé de l’aide à l’ambassade d’Allemagne, il s’était entendu répondre qu’il devait se soumettre aux autorités du pays et n’avait aucune aide à attendre  son ambassade6. Le grand manitou de la diplomatie allemande était à cette époque Joseph (Joschka) Fischer (Bündnis 90/Die Grünen Alliance 90/ Les Verts, Ndlt).  Berlin n’a modifié en rien sa politique tunisienne jusqu’à la fin de l’année 2010. Par exemple, lorsqu’en novembre 2010 une délégation parlementaire tunisienne de haut rang - sous la conduite du Président d’une Commission compétente entre autres en matière de « droits humains » - rendit visite à la Fondation Konrad Adenauer, proche de la CDU, le vice-Premier secrétaire de la fondation qualifia Ben Ali de « partenaire idéal7».
Grotesque
Au prix d’une grotesque volte-face Berlin essaie maintenant de prendre ses distances  d’avec son partenaire Ben Ali, après sa chute. Dès ce week-end la Chancelière - par ailleurs membre du Directoire de cette même Fondation Konrad Adenauer, naguère encore si enthousiaste de l’État répressif de Ben Ali - déclarait qu’il était désormais « indispensable de respecter mes droits humains et de garantir la liberté de presse et de réunion ». L’UE et en particulier l’Allemagne étaient bien sûr prêtes  « à apporter leur soutien pour  ce nouveau départ8 ». Le Ministre des Affaires étrangères, dont les services avaient laissé tomber même des journalistes allemands persécutés par l’appareil répressif tunisien déclarait maintenant que la Tunisie avait besoin « de réformes durables et solides9.  Un coup d’œil aux notes d’ information émises par le Ministère des Affaires étrangères au sujet de la Tunisie révèle cependant les  difficultés que rencontrent ses services pour  se dépêtrer de la chute de son allié tunisien de longue date. On peut y lire, en août 2010 , que « les relations de la Tunisie avec  l’Allemagne sont bonnes et intensives 10». La situation des droits de l’homme dans ce pays répressif d’Afrique du Nord présente certes « quelques déficits » « dans la pratique ». Mais le pessimisme n’est pas de mise : « La Constitution garantit le respect des droits humains et une justice indépendante11 ». 
Notes
1 Beziehungen zu Deutschland (Relations avec l’Allemagne, Ndlt); www.auswaertiges-amt.de  août 2010
2 Lohn- und Lohnnebenkosten - Tunesien (Salaires et charges en Tunisie Ndlt); www.gtai.de  28.03.2008
3 Milder Diktator (Un dictateur soft, Ndlt); www.wiwo.de  03.06.2006
4 Beziehungen zu Deutschland (Relations avec l’Allemagne, Ndlt); www.auswaertiges-amt.de  août 2010
5 Nichts hören, nichts sehen; AI-Journal April 2006 (Ne rien voir, ne rien entendre, Journal d’Amnesty International, avril 2006)
7 Ausgezeichnete Partnerschaft stärker in Wert setzen(Mieux mettre en valeur un partenariat idéal, Ndlt); www.kas.de 11.11.2010
8 Bundeskanzlerin Merkel zur Lage in Tunesien; Presse- und Informationsamt der Bundesregierung 15.01.2011(la Chancelière Merkel sur la situation en Tunisie ; service de  presse et communication du gouvernement fédéral, le 15/01/2011)
9 Bundesaußenminister Westerwelle begrüßt Bildung einer Regierung der nationalen Einheit in Tunesien; Pressemitteilung des Auswärtigen Amts 17.01.2011 (Westerwelle, Ministre allemand des Affaires étrangères salue la formation d’un gouvernement d’unité nationale en Tunisie; déclaration du Ministère des Affaires étrangères à la presse en date du 17/01/2011)
10 Beziehungen zu Deutschland (Relations avec l’Allemagne, Ndlt); www.auswaertiges-amt.de  /août 2010
11 Innenpolitik (Politique intérieure, Ndlt) ; www.auswaertiges-amt.de  / août 2010

dimanche 17 octobre 2010

Non à la nouvelle gare : les Stuttgartois inventent une culture de contestation

par  David Weyand, Stern, 9/10/2010. Traduit par Michèle Mialane, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala
Créative, bariolée, pleine d’humour, la résistance au nouveau projet de gare à Stuttgart est au zénith. Quels en sont les signes distinctifs et que sera-t-elle demain ?

 
Manifestation contre Stuttgart 21 : "Ça pourrait donner des idées à toute la République fédérale"- © Marijan Murat/DPA

Bière contre gare : Chaque bouteille de « Resist 21 » vendue rapporte 21 centimes à la Coordination contre Stuttgart 21. Depuis son lancement en juillet par trois Stuttgartois avec son logo créé tout exprès: un âne, elle remporte un succès phénoménal. La brasserie Rössl, fabricante de la bière contestataire, dit en avoir déjà vendu environ 15 000 bouteilles début octobre, ce qui représente près de 3100 euros de dons. On peut commander une « Resist 21 » dans une douzaine de bistrots à Stuttgart, et en acheter sur quelques marchés bio.
«  Ce n’est pas une bière « bio », mais nous l’avons ajoutée à nos produits parce que c’est une action importante, tout simplement », dit Thomas Becker, de la boutique asociative bio « plattstalatwest ». Becker trouve même l’idée si bonne qu’il veut commercialiser d’autres produits dans la même gamme. Dans les semaines qui viennent on trouvera dans ses rayons le merlot, le jus de pomme et la limonade K-21. K-21, c’est le nom d’un projet alternatif de gare terminale par opposition à Stuttgart 21. Ces boissons ne seront pas des produits marketing vendus par quelques personnes ou magasins bio qui voudraient profiter du mouvement contestataire pour se faire de l’argent, assure Becker, mais un soutien utile à la contestation.Becker a sous le coude une autre idée pour la prochaine grande manif contre Stuttgart 21 : il proposera, sous cellophane et nouées d’un ruban comme des chocolats, des châtaignes « Pavés de Stuttgart ». Il y aura trois formats : le « manifestant occasionnel (une châtaigne »), le « manifestant professionnel »  (deux châtaignes) et les « gâtés de la prospérité » (trois châtaignes). Il entend ainsi répondre avec humour, mais avec sérieux, aux accusations - qu’il juge diffamatoires - selon lesquelles des manifestants auraient jeté des pierres sur les policiers la semaine dernière. Il se serait en fait agi de jets isolés de petites châtaignes, et rien de plus. Le bénéfice sera versé à un fond d’aide juridique. Les actions contre S-21 cherchent réellement à faire boule de neige. Les gens réfléchissent vraiment aux moyens d’en gagner d’autres à leur cause.
La contestation est aussi multimédia et bien interconnectée
C’est aussi l’avis de Fritz Mielert, porte-parole de l’association « Parkschützer » (Protecteurs du parc, Ndlt) Il apprécie particulièrement le large éventail politique de la résistance : « Que vous votiez FDP (parti libéral allemand) ou quoi que ce soit d’autre, aucune importance, du moment que vous êtes contre S-21.» Des punks et des électeurs de la CDU qui descendent au coude à coude dans la rue pour la même cause, ça vaut la peine d’être vécu. Et chacun choisit la forme d’engagement qui lui convient le mieux.
Beaucoup se contentent d’aller aux manifs en brandissant les pancartes qu’ils ont eux-mêmes bricolées, d’autres participent à des veilles de résistance ou tiennent des stands d’information, d’autres font des sit-in. Les intéressés peuvent trouver sur divers sites web ou via twitter ce qui se passe et où. La contestation est aussi multimédia et bien interconnectée. Chaque semaine, par exemple, l’alliance Bei Abriss Aufstand [En cas de démolition, soulèvement] édite un planning des actions : manif à vélo, grande manif, rencontre entre les seniors et les entrepreneurs opposés à S-21, répétition chorale ouverte à tous, sessions d’éducation à la désobéissance civile ou d’entraînement au sit-in.
Le calendrier des manifestations comporte deux points fixes : les manifs du lundi, qui l’automne dernier en étaient déjà à leur 46ème édition, et le « Schwabenstreich » (les Souabes font leur numéro). Cela consiste, pour les adversaires de S-21, à faire pendant une minute exactement un maximum de bruit et de vacarme avec des sifflets et de casseroles. Il y a eu des « numéros souabes » dans plus de 120 localités, essentiellement en Bade-Wurtemberg, mais aussi dans d’autres villes d’Allemagne et même une fois à New-York, à Santiago du Chili et au Mexique, à Guadalajara.
« Cela pourrait donner des idées à toute la République fédérale »
Pour le sociologue Dieter Rucht, qui mène des recherches surla contestation au Centre scientifique de Berlin (WZB), le mouvement de résistance à Stuttgart 21 est un succès complet. «  Il est déjà étonnant qu’un projet en somme régional ait pu faire autant de bruit », dit-il. De plus, il est remarquable que la résistance ait pris naissance en plein cœur de la société civile et que jusqu’ici ni les partis ni les casseurs n’aient réussi à l’instrumentaliser à leur profit.
Et de plus la contestation ne concerne pas seulement le projet de gare en soi : il s’agit aussi de la participation citoyenne en tant que telle. Rucht confirme que les Stuttgartois « se sont réveillés ». Ils auraient compris que Stuttgart 21 n’est pas seulement une affaire de chiffres, de faits et d’arguments, mais qu’il  y vade la capacité des simples citoyens à aborder avec assurance décideurs politiques et responsables de la planification. Ils auraient compris que la construction d’une nouvelle gare les regardait aussi et exigeait leur engagement. « Cela pourrait donner des idées à toute la République fédérale. Les gens ne veulent plus se contenter de voter tous les quatre ans, ils veulent aussi exercer leur citoyenneté démocratique.» Dans ce contexte Rucht se dit impressionné par la présence physique, la persévérance et l’abnégation dont ont fait preuve nombre de manifestants à Stuttgart. Il croit qu’à l’avenir ces gens n’auront sûrement plus le même regard sur la politique.
Non plus universitaire, mais « manifestant professionnel »
Le cas de Fritz Mielert, par exemple, montre le sérieux de l’engagement de certains contestataires. Jusqu’au début de l’année celui-ci a travaillé à l’Université de Stuttgart, à l’Institut pour le design de la construction légère. Son chef participe à la conception détaillée  de Stuttgart 21. Pour Mielert c’était tout simplement insupportable ; il n’a pas prolongé son contrat et il est désormais presque un « manifestant professionnel. » Mais la plupart des participants contestent pour la première fois et manifestent à leurs heures libres, il le confirme.
Ce qu’il adviendra de la contestation de S-21, si le dialogue entre partisans et adversaires s’engage dans les prochains jours et semaines, dépend, selon Mielert, de l’issue des négociations. Mais le militant est convaincu que de plus en plus de gens descendront dans la rue, dont beaucoup de partisans de la CDU et du FDP. Il pense que les chances d’empêcher la réalisation du projet augmentent.
En revanche Rucht, l’expert en matière de contestations, envisage avec scepticisme la possibilité de dépasser les préliminaires à un dialogue, dont les deux premières semaines éventuelles seraient alors décisives. Si se produisaient alors des évènements qui déchaînent la colère des adversaires de S-21, la contestation pourrait s’amplifier encore. Mais il ne croit pas que la résistance puisse continuer avec autant d’intensité que maintenant. Pour le moment, le Ministre-Président Stefan Mappus, de la CDU, cherche surtout à faire baisser la pression. Mais rien ne permet de dire si les adversaires de S-21 finiront par s’imposer contre lui.
Quoi qu’il en soit, pour le moment la mobilisation ne faiblit pas. Sont prévues samedi une nouvelle grande manifestation, puis la semaine suivante un grand nombre d’actions plus ou moins importantes et pour finir une manifestation à Berlin le 26 octobre.
Dans les trains spéciaux affrétés au départ de Stuttgart on aura en tout cas le temps de lever ensemble aux succès déjà acquis un verre de « Resist 21 » ou de « Merlot-K-21 » !

mercredi 13 octobre 2010

À Stuttgart, la démocratie-chrétienne perd sa base sociale

Quand les bons bourgeois souabes se révoltent...
À Stuttgart, des citoyens “comme il faut” réinventent la démocratie
par Hilmar Klute, Süddeutsche Zeitung. Tr, 21/9/2010. Traduit par Courrier international, révisé par Michèle Mialane , édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala 
Original : Bahnhofsmission
Le projet pharaonique (coût prévu : plus de 5 milliards d’euros) de construction d’une immense gare souterraine de TGV baptisée Stuttgart 21 jette dans la rue depuis plusieurs mois des milliers d’habitants d’ordinaire peu enclins à la contestation dans la capitale du Bade-Wurtemberg. Une petite révolution, vingt ans après la réunification du pays. Tlaxcala était sur le point de traduire cet article d’Hilmar Klute, intitulé « Bahnhofsmission » (un jeu de mots intraduisible : la « Bahnhofmission » est une association  œcuménique d’aide aux voyageurs en détresse dans les gares) lorsque nous avons découvert que Courrier international l’avait déjà traduit. Nous nous sommes permis de réviser cette traduction, qui comptait des omissions et des erreurs.
Au départ, une affaire de démolition et de reconstruction, de rails et de trains. Entretemps les protestations contre le projet Stuttgart 21 sont devenues un soulèvement de la bourgeoisie. Les classes moyennes font de la politique, car elles rejettent la politique des partis.
Walter Sittler est actuellement l’homme qui donne un visage et une voix à la colère des habitants de Stuttgart. C’est donc à 8 heures du matin qu’est fixée l’heure de notre rencontre, afin que le comédien puisse ensuite filer à sa prochaine émission-débat, où il sera, une fois de plus, question du nouveau mouvement de grogne citoyenne. A Stuttgart, en effet, la population bout de colère contre le projet Stuttgart 21 de construction d’une grande gare centrale souterraine adaptée aux trains à grande vitesse – avec la démolition connexe de l’ancienne gare classée au patrimoine. Cette population bout comme une soupe thaïe très épicée à laquelle les élus et l’administration, au lieu de l’adoucir, ajouteraient une poignée de piments rouges.

Le projet S21
Le projet Stuttgart 21
Lors de l’une des dernières “manifestations du lundi”, ils ont ainsi lancé avec délectation leur grue de démolition à l’assaut de l’aile nord de la gare, tandis que des centaines d’habitants donnaient du sifflet et tempêtaient devant la clôture du chantier. Il n’aurait pas fallu grand-chose pour que ce déploiement de manifestants, jusque-là largement pacifique, dégénère. Beaucoup prétendent qu’ils ne répondront plus de rien lorsque les engins s’en prendront aux arbres du Schlossgarten, le Parc du Château adjacent.
“Les politiques sous-estiment le lien affectif qui unit les habitants de Stuttgart à leur ville”, souligne Walter Sittler, qui ne fait vraiment pas ses 57 ans. Voilà maintenant plus de dix ans qu’il vit à Stuttgart. Il fait partie des quelques personnalités qui, lors de ces manifestations du lundi, résument en termes éloquents devant les caméras ce que beaucoup pensent et disent : “Nous ne voulons pas léguer à nos enfants une ville avec une gare rutilante et tout le reste délabré.”
Car, ici comme ailleurs, il manque de l’argent pour les crèches, les écoles, les pompiers ou la rénovation de bâtiments. Mais ce qui est avant tout flagrant – et qui constitue la note dominante de ce concert de protestations –, c’est le manque de tact des élus locaux et leur réticence à se mettre au diapason de leurs administrés. Le ministre-président chrétien-démocrate du Bade-Wurtemberg, Stefan Mappus (CDU), n’est pas parvenu à calmer les esprits des opposants qui ont marché sur le siège du gouvernement régional pour y lancer des chaussures par-dessus les barrières de sécurité qui bouclaient le périmètre en criant : “Mappus, ne piétine pas nos arguments !” Quant à Wolfgang Schuster (CDU), le maire de la ville, il préfère désormais quitter la mairie par la porte de derrière, afin ne pas tomber sur ses concitoyens. Si certains parlent d’effet de mode, de “la manif où il faut être”, on ne peut nier que, à Stuttgart, un groupe éminemment apprécié des politiques – car indispensable – se mobilise : la bonne bourgeoisie.

Contre la transformation de Stuttgart en "Kaputtgart", cette banderole proclame : "En cas de démolition, soulèvement". Photo Marijan Murat/dpa
Les gens sont devenus experts

„Ils me cassent ma ville“ – Citoyens et barrières à Stuttgart. Photo : Marijan Murat/dpa
Les arguments du camp adverse trouvent de moins en moins d’écho. Lorsque la Deutsche Bahn (DB), en la personne de son patron Rüdiger Grube, vante la nouvelle gare en termes d’innovation et d’avenir, les habitants, eux, demandent des précisions sur l’épaisseur des parois des tunnels, la prise en compte des réalités géologiques, les répercussions sur les sources thermales et le coût réel de l’opération.
Des gens qui jusque-là se souciaient des manifs comme d’une guigne se découvrent aujourd’hui parfaitement capables d’adopter les formes de protestation que la gauche déployait jadis à Wackersdorf, Brokdorf et Mutlangen [hauts lieux de l’opposition au nucléaire]. Ils connaissent les plans du chantier jusque dans leurs moindres détails, autant que les performances des réseaux ferrés. Bref, beaucoup sont devenus experts en la matière et prennent goût à l’idée de pouvoir contrecarrer à eux tout seuls des décisions politiques, si nombreuses que soient les commissions publiques qui les ont approuvées.
“Dire que ‘garder son calme est le premier devoir du citoyen’ n’est pas le message à faire passer aux habitants de Stuttgart”, analyse la journaliste Kirsten Brodde, qui a répertorié, dans un récent ouvrage, les nouvelles formes de protestation qui se répandent en Allemagne. A ses yeux, le soulèvement de Stuttgart n’a rien à voir avec un ras-le-bol de la politique. Ici, c’est plutôt un ras-le-bol des partis : “Les classes moyennes allemandes veulent être entendues.”
À peine arrivé à Stuttgart, en traversant le vieux hall de la gare, on tombe sur les représentants de ces classes moyennes en colère. Il y a là des hommes d’un certain standing et d’un certain âge, arborant au revers du veston un badge vert pourvu du slogan “Oben bleiben !” [« Rester en haut » : jeu de mots. La gare actuelle est en surface, la gare projetée doit être souterraine, mais « oben bleiben » signifie aussi : « rester au chaud », NdE] et des femmes au foyer avec un sifflet aux lèvres. Sur le parvis de la gare, des banderoles donnent une idée de la palette des émotions qui agitent la ville. Cela va de la colère noire à l’égard de l’administration et de la politique (“Tous des hypocrites ! Permis de démolir les menteurs !”) à la profession de foi en faveur d’une culture contestataire citoyenne qui se démarque des violences de la gauche radicale : “Nous sommes en résistance. Mais nous ne jouerons pas les taupes”[original : « wir gehen nicht in den Untergrund », jeu de mots intraduisible, « Untergrund » signifiant à la fois sous-sol et clandestinité, NdE]. Une nuance à laquelle tiennent - au-delà du jeu de mots -beaucoup les opposants au projet Stuttgart 21. Ils représentent le marais bourgeois, bastion électoral des grands partis, notamment de la CDU, qu’ils entendent bien sanctionner lors des élections législatives régionales de mars – une mise en garde qui revient en boucle dans les discours. Ces gens-là ne se changent pas pour aller aux manifs, ils ne se muent pas en guérilleros, mais gardent leur tenue de travail : le costume et la cravate. On trouve là des dames d’un certain âge, qui portent même leurs rangées de perles autour du cou pour exhiber leur fierté d’être des bourgeoises citoyennes, désormais un brin militantes. Et, parfois, le soutien vient de là où ne l’attend pas : Edzard Reuter en personne, l’ancien patron de Daimler, exige l’arrêt des travaux et l’organisation d’un référendum.
Doris Kunkel, elle, n’a pas de perles autour du cou, mais elle ne manque pas pour autant de fierté civique. Madame Kunkel a 77 ans et vit dans une résidence intergénérationnelle, dans le nouveau quartier de Burgholzhof, où les rues portent les noms de Gandhi et d’Anouar El-Sadate. De sa terrasse, la vue embrasse un vaste paysage vallonné, jusqu’à Ludwigsburg et au-delà. C’est d’ailleurs là qu’elle ira peut-être bientôt résider, confie-t-elle, quand sa ville, comme elle le croit, ne sera plus vivable. “Ils me fichent ma ville en l’air, peste-t-elle. Je ne me vois pas prendre un tunnel pour rentrer chez moi sans voir la ville.”
Doris Kunkel a mobilisé ses voisines. À 7 heures du soir, elles donnent de la voix depuis leurs balcons, tant est grande leur colère contre cette nouvelle infrastructure dont elles supposent qu’elle coûtera beaucoup plus qu’on ne veut bien le dire. Elles craignent aussi que les travaux d’excavation n’endommagent les sources thermales et la stabilité tectonique. Régulièrement, elles participent aux manifestations du lundi, même si le slogan qu’on y scande – “Tas de menteurs !” – ne plaît guère à ces dames. « Mais l’arrogance des élus nous met hors de nous », tempête Doris Kunkel. « Quand même, je n’aurais jamais cru que la grogne prendrait de telles proportions à Stuttgart. »
Sauver les vieux arbres
Personne ne l’aurait cru. L’association Parkschützer [Défenseurs du parc] – dont les membres veillent

Douche écossaise dans le Schlossgarten. Foto Marijan Murat/dpa
à la sauvegarde des vieux arbres du Schlossgarten, menacés par les scies circulaires – a même formé les personnes âgées aux bons gestes à connaître lors des manifestations. Que ressent-on quand on est enchaîné à un arbre ou empoigné par un policier et embarqué ? Tout s’apprend. Être rebelle aussi.
Quelques maisons plus loin, dans une résidence avec vue sur la ville, vivent les Ruoff, une famille de trois enfants. Dans la bibliothèque, l’édition complète des œuvres de Marx et Engels, ainsi que les ouvrages de Bernt Engelmann, critique allemand du capitalisme. Pour autant, les Ruoff ne sont pas des professionnels de la contestation. Kai Ruoff est conseiller fiscal ; son épouse, Sandra Umlau, travaille dans le même secteur. Elle s’est fabriqué une ­pancarte verte affichant “We are the angry mob !” “Parce qu’on n’arrête pas de nous prendre pour des voyous.” “Nous sommes la foule en colère” : voilà qui fait décidément penser aux premières manifestations du lundi des Allemands de l’Est [à Leipzig  qui ont mené en quelques semaines à la chute du Mur], il y a vingt ans. “Eux non plus n’étaient pas des professionnels de la contestation”, rappelle Kai Ruoff.
Sandra Umlau, 38 ans, est un petit bout de femme aux lunettes cerclées qu’on pourrait aisément prendre pour une étudiante en sociologie, y compris lorsqu’elle déclare : “Je crois que nous avons mis quelque chose en mouvement, qu’on ne pourra plus arrêter.”
À Stuttgart, Kai Ruoff voit des loyautés s’étioler. De fidèles électeurs de droite se mettent à lorgner du côté des Verts. Les bourgeois adoptent les techniques de contestation de la gauche comme on reprend un vieux tube des années 1980. À l’inverse, d’autres, qui jusque-là étaient peu portés sur la haute culture, assistent à des concerts classiques dans le Schlossgarten. “Les citoyens disent qu’ils ne veulent plus aller voter tous les quatre ans pour connaître chaque fois la même désillusion.”
Le tram à crémaillère de Stuttgart, la “Zacke” [litt. « la dent », à cause du troisième rail denté inventé par l’ingénieur suisse Riggenbach en 1871, NdE] quitte en bringuebalant Marienplatz pour monter jusqu’à Degerloch – d’où l’on jouit d’une très belle vue sur la ville somnolente dans la vallée, mais aussi sur des villas splendides, posées comme autant de nids douillets sur de verts coteaux. ­Stuttgart est une ville plutôt cossue, un joyau verdoyant de la bourgeoisie allemande.
La Zacke s’arrête aussi à Wielandshöhe, où le chef Vincent Klink a installé son restaurant – un bâtiment blanc à toit plat qui fait penser aux villas des célébrités à Majorque. Ce monsieur rondelet écrit également des essais sur l’hédonisme, joue du jazz à la flûte traversière et édite en commun avec le satiriste Wiglaf Droste une revue « pour une alimentation plus intelligente». Son tout petit bureau contraste étrangement avec sa massive silhouette, posée sur un tabouret face à la porte ouverte de sa bruyante cuisine, parce qu’il tient à voir ce qui s’y passe.
Monsieur Klink se définit comme un citoyen “qui sature”, converti à la lutte après avoir d’abord pensé que, quand ceux d’en haut prennent les décisions, “il n’y a rien à faire”. La vie qu’il mène ici, sur la Wielandhöhe, n’est pas si déasagréable.Son restaurant, il l’appelle « son royaume » - un lieu sûr, typique de la Souabe , de son goût pour le confort et la propriété. Mais il a fini par se éveiller, car ici, à Stuttgart, on assiste à une réveil général de la démocratie à la base. « Ça m’a fait plaisir de voir qu’on n’avait pas encore tué le citoyen de base ». Selon lui, ce trouble dans la population est lié au fait que les politiques ne savent plus comment agir. Gauche et droite, ça ne veut plus dire grand-chose, et les communes sortent dé­sargentées de la crise économique.

Les premiers des 282 arbres à abattre dans le Schlossgarte ont déjà été abattus. Photo Michael Dalders/dpa

Vincent Klink, le stoïque chef étoilé, : «  J’ai senti s’éveiller en moi le courage civique»
Leurs protestations vigoureuses et chaque jour plus audacieuses ont donné de l’assurance aux habitants de Stuttgart, qui avaient parfois la réputation d’adopter un profil bas. Ils ne veulent ni renverser le système ni chambouler les partis, mais obtenir de pouvoir participeraux destinées de la ville.
La démocratie scrutée de près
Werner Schretzmeier dirige un théâtre à Stuttgart. D’abord favorable au projet Stuttgart 21, il compte aujourd’hui parmi ses opposants et parle de “correction de la démocratie”. Kirsten Brodde emploie pour sa part le terme de “république cons­tructive” [Dafür-Republik par opposition à la Dagegen-Republik, la république contestataire], parce que les citoyens sont en train de façonner une vision vivante et concrète de la politique – et de la politique conservatrice aussi, d’ailleurs, comme le pense Heinrich Steinfest.
 Ce Viennois vit depuis douze ans à Stuttgart, où il écrit ses polars littéraires, qui unissent l’esprit de Heimito von Doderer à celui de Raymons Chandler. Dans un bureau pratiquement vide, il écrit son nouveau policier sur un ordinateur portable. Le sujet : Stuttgart 21. “Même si je n’avais pas été auteur de polars, confie-t-il, j’aurais tout de suite vu le potentiel de ce sujet, d’autant que le tout a des allures de farce.” Selon lui, les habitants de Stuttgart redéfinissent le concept de démocratie. “On dit toujours que Stuttgart 21 a une légitimité démocratique. Mais les gens examinent de près le processus de légitimation.” Par discipline partisane, les élus auraient voté pour un projet dont ils ne connaissaient pas tous les tenants et aboutissants. Des lacunes que les opposants comblent désormais eux-mêmes. “C’est la première fois que je vois des manifestants aussi imprégnés du dossier. Une personne sur deux se prétend architecte, une sur trois spécialiste des chemins de fer. Mais les connaissances acquises sont réelles, ils savent vraiment de quoi ils parlent.”
Pour Heinrich Steinfest, le mouvement de protestation des habitants de Stuttgart est aussi dirigé contre l’attitude qu’ils ont eux-mêmes observée au cours des dernières décennies : le sempiternel “aquoibonisme”, le conformisme politique. Ce mouvement devrait y mettre un terme.
Les Souabes sont têtus, paraît-il. Mais la contestation survivra-t-elle à l’hiver ?
Angela Merkel a récemment déclaré que les prochaines élections régionales du Land de Bade-Wurtemberg tiendraient lieu de référendum sur le projet Stuttgart 21. Mais la chancelière allemande n’a peut-être pas encore compris que, à Stuttgart, ils étaient en train de réviser leur vision du conservatisme. Qu’un consevateur n’est plus nécessairement partisan de la croissance à tout va, de projets menés à un train d’enfer et d’une économie débridée. “La crise financière, analyse Heinrich Steinfest, est aussi à l’origine de l’émergence de ces nouveaux conservateurs.”
Nul ne sait combien de temps les habitants contestataires de Stuttgart pourront garder leur fer au feu. Peut-être l’hiver éloignera-t-il bon nombre d’entre eux des grilles du chantier. Peut-être qu’ils baisseront tout à fait les bras lorsque les vieux arbres tricentenaires auront été abattus pour de bon, ce qui atteindrait nombre de Stuttgartois en plein cœur. Mais il est possible également qu’ils tiennent bon jusqu’aux prochaines élections – le Souabe est têtu.
Au beau cilmetière de Hoppenlaub à Stuttgart on trouve une pierre funéraire  à la mémoire du journaliste souabe Christian Friedrich Daniel Schubart, l’auteur du poème « La truite », mis en musique pas Schubert. Schubart a mené un long et dur combat contre les seigneurs féodaux et l’arbitraire de l’État. Il a été emprisonné à la forteresse d’Asperg, puis gracié ; il est mort en 1791 à Stuttgart. Une légende affirme que l’on trouva, quand on ouvrit sa tombe, des griffures d’ongle à l’intérieur du couvercle de son cercueil. Il aurait été enterré vivant et aurait résisté jusqu’au bout. Même lorsque tout espoir était perdu.
Walter Sittler contre le projet Stuttgart 21
L’acteur germano-usaméricain Walter Sittler entonne une nouvelle version de l’Ode à la joie de Schiller et Beethoven, écrite par Timo Brunke - poète, slammeur et inventeur du néologisme métrogarde*-  lors  de la grande manifestation „Tout a été dit – Ils n’ont rien entendu“, sur la Place du Château de Stuttgart le 20 août 2010.
* Métrogarde : à mi-chemin de l’avant-garde (hermétique) et de l’entertainment (refus de l’innovation), la métrogarde définit l’activité créatrice, scénique et pédagogique de Timo Brunke, créateur de l’Académie du mot parlé qui consiste à poursuivre l’expérimentation poétique dans l’esprit du dadaïsme, du poétisme et de la poésie concrète, justement dans la bonne ville de Stuttgart, un des berceaux des arts concrets.
L'appel de Stuttgart
Signé par plus de 54 000 habitants, l’“appel de Stuttgart” demandait, le 10 septembre dernier, un arrêt des travaux et une consultation de la population sur le projet Stuttgart 21. Il se heurte au refus catégorique du Land et de la Deutsche Bahn de stopper les démolitions ou d’accepter un moratoire.

Les Verts prétendent qu’ils s’intéressent à la gare. En vérité, ils veulent le pouvoir. Comme le disait l’ancien maire de Stuttgart, Manfred Rommel, en démocratie, il n’est pas question que n’importe quel tas de contestataires se fasse passer pour le peuple.”
Propos tenus par Heinz Dürr, ancien directeur de la Deutsche Bahn et initiateur du projet Stuttgart 21.
Un dialogue impossible
Conçu dès 1994, le projet Stuttgart 21 vise à dynamiser la capitale du Bade-Wurtemberg par la construction d’une grande gare souterraine moderne ouverte aux ICE – les TGV allemands –, la création d’une nouvelle liaison Stuttgart-Ulm et un projet de rénovation urbaine. Le coût de l’opération – passé de 2,4 milliards d’euros à 4,5 voire 5,3 milliards – est assumé par l’Etat, la région et la Deutsche Bahn.       
Depuis cet été, ce vaste programme d’infrastructure – qui devrait durer dix ans  – amène des dizaines de milliers de protestataires dans les rues. Il fait grimper la cote de popularité des Verts à 27 % et conduit les sociaux-démocrates à exiger désormais un référendum. Angela Merkel estime, elle, que les élections régionales de mars 2011 tiendront lieu de plébiscite sur Stuttgart 21. Un pari risqué pour ce fief de la CDU après l’échec, le 24 septembre 2010, des tentatives de pourparlers entre défenseurs et détracteurs du projet.
Dans ce reportage du magazine de Spiegel TV du 3 octobre, des bourgeoises citoyennes en colère expriment leur rage et leur tristesse