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samedi 26 septembre 2009

Le discours de Leganés



Evo Morales referme une vieille blessure



Dans le chapitre XVII de l'Histoire Générale des Indes (1554), l'ecclésiastique Francisco López de Gomara décrit comment Christophe Colomb, de retour en Espagne après son premier voyage vers le continent qui, des années plus tard, recevrait le nom d'Amérique, s'est déplacé de Palos à Barcelone où se trouvaient alors les Rois Catholiques. « Bien que le chemin était long et parsemé d’obstacles, il fut très honoré et [devint] célèbre, car on allait le voir en chemin pour avoir découvert un autre monde et en avoir rapporté de grandes richesses et des hommes vêtus différemment, de nouvelle forme et couleur ». Seulement six de ces hommes, alors étranges pour la vieille Europe, avaient survécu à la traversée. « Les six Indiens ont été baptisés, les autres ne sont pas arrivés à la Cour ; et le Roi, la Reine et le Prince Jean, leur fils, furent les parrains pour avoir autorisé en personne le saint baptême du Christ sur ces premiers chrétiens des Indes et du Nouveau Monde ».

Ces faits se sont produits en mars 1493. Cela fait exactement 516 ans et 5 mois, les mêmes qui ont dû s'écouler pour qu'un descendant de ces êtres malheureux répète le même voyage à titre de réparation, non plus en qualité de prisonnier sans voix, mais comme bavard président d'une république qui, enfin, a cassé les derniers liens avec le colonialisme. Evo Morales, un indigène bolivien d'origine aymara, a renvoyé la balle à la marâtre patrie au nom de tous ses frères qui ont souffert et continuent à subir les dernières conséquences de cette entreprise. Il faut souligner qu'il l'a fait sans rancœur, les bras tendus, mais en énumérant ses vérités haut et fort devant cinq mille Latino-Américains de quasi toutes les républiques et une bonne poignée d'Espagnols enthousiastes. Le lieu choisi pour le discours possède un symbolisme clair : Leganés n'est pas la cour d'aristocrates qui héberge l'ancienne monarchie encore régnante sur le pays, mais une populeuse ville ouvrière de 200.000 habitants située dans la banlieue industrielle de Madrid. Le dimanche 13 septembre, la mairie de Leganés a mis à la disposition du dignitaire aymara ses modernes arènes - la Cubierta- pour qu'il y parle à sa guise. Et bien sûr qu'il l'a fait, avec un ton toujours respectueux mais ferme!

Les tribunes de la Cubierta ont commencé à se remplir dès cinq heures de l'après-midi. Il y avait des drapeaux de toutes les couleurs, des faucilles et des marteaux, des pancartes revendicatives, des salutations au compagnon Evo et des hommages à la révolution indigène, communautaire, interculturelle et plurinationale bolivienne. Il y eut, pour échauffer les esprits, un spectacle haut en couleurs de danses folkloriques andines du Pérou, de l'Équateur et de la Bolivie -qui conclurent dans une diablada des plus heureuses. Et, enfin, Evo Morales est arrivé sur la scène. L'hymne national de Bolivie a retenti, qu'il a écouté le poing gauche levé et la main droite sur le cœur. Le maire de Leganés Rafaël Gómez Montoya, l'écrivaine Rosé Regàs, l'ancien directeur de l'UNESCO Federico Mayor Zaragoza, et l'ambassadrice de Bolivie en Espagne Carmen Almendras, ont ensuite souhaité tour à tour la bienvenue au premier chef d'État d'Amérique de sang indien dans les veines. Et lorsqu'Evo Morales s'est avancé vers le micro pour prononcer son discours, l'atmosphère était déjà tellement festive qu'à partir de ce moment jusqu'à la fin les ovations et les applaudissements n’ont pas arrêté. Le public buvait littéralement ses paroles. Il était temps, en cette Europe à court d'idées, si correcte et domestiquée qu'aucun de ses dirigeants n'ose altérer le prêche de fausse supériorité morale appris pendant des siècles, qu'un indigène de l'ancienne colonie, aujourd'hui investi de responsabilités étatiques, appelle les choses par leur nom et dise ce qu'eux tous savent -mais ne disent jamais- du colonialisme, de l'exploitation, du pillage, du racisme, du capitalisme, de l'impérialisme et de la destruction environnementale.

Evo Morales a démontré être un chaud orateur, exubérant de charisme. Son espagnol exotique est un baume populaire et un révulsif pour puristes. Il se fait aimer, et combien ! Il parla et parla sans lire une seule feuille, par ses lèvres s'écoulait la sève de Cuauhtémoc, Atahualpa, Tupac Amaru, Camilo Torres et du Che que les racines de son peuple ont reçue de la Terre-Mère comme aliment spirituel. À ses mots de remerciement finaux à l'adresse d'un public extatique, les tribunes entrèrent en délire, les arènes de Leganés devinrent territoire improvisé de Bolivie. L'ancien syndicaliste cultivateur de coca, instruit à l'école de la pauvreté, avait fait mouche en plein cœur de l'ancienne métropole… sans épée ni croix, sans verser une seule goutte de sang -uniquement avec l'arme des mots. Il est venu, il a vu, il a vaincu.

Il consacra le restant de sa visite, le lundi et le mardi, à des affaires protocolaires, à des accords économiques et à la diplomatie -sans doute inéluctables dans le monde de la politique officielle, mais qui sont pourtant de l'ordre du quotidien. Par contre la soirée magique de Leganés fut, quant à elle, inoubliable. Elle mérite d'entrer avec tous les honneurs dans le panthéon de l'Histoire, car elle a refermé une vieille blessure infligée par l'Espagne cinq siècles auparavant à la dignité des femmes et des hommes d'Amérique –quand, dans un voyage depuis Palos jusqu'à Barcelone, elle a humilié six Indiens prisonniers et leur a nié le droit de dire ce qu'ils pensaient d'une violation si injuste.

Que le néocolonialisme espagnol et ses multinationales le sachent : ces Indiens muets ont maintenant, aujourd'hui, une voix rédemptrice, la voix du Discours de Leganés.

Manuel Talens, Tlaxcala

Paroles d'Evo Morales Ayma, Président constitutionnel de l'État Plurinational de Bolivie, à Leganés (Madrid) le 13 septembre 2009

Il est recommandé aux lecteurs d'écouter la voix d'Evo Morales et les réactions du public pendant le Discours de Leganés sur ce lien tandis qu'ils suivent en même temps, ci-après, la transcription fidèle de ses paroles :

Honorable Maire Rafaël Gómez de la ville de Leganés, autorités de la commune, autorités du Gouvernement espagnol, chère Ambassadrice de Bolivie en Espagne, salutations à tous nos frères boliviens. Merci beaucoup pour votre présence et pour me recevoir sur cette terre de Leganés, d'Espagne. Je suis surpris par la présence de milliers et de milliers de Boliviens, Équatoriens, Uruguayens, Vénézuéliens, Colombiens, de frères péruviens, de frères cubains, tant de Latino-Américains réunis ce soir. Je vous remercie beaucoup pour votre grande mobilisation, cette grande intégration en Europe de tous les Latino-Américains. Mais je veux aussi exprimer notre respect au peuple espagnol. Un tout grand merci pour votre présence et pour avoir organisé cette grande rencontre de peuples du monde.

Je suis surpris, à l'écoute de l'intervention de plusieurs sœurs et frères d'Espagne, par leur connaissance des processus de libération en Bolivie et en Amérique Latine, surpris par leur connaissance des transformations profondes en matière sociale, économique et politique. Certainement que beaucoup d’entre vous qui êtes ici savent comment nous nous sommes organisés, d'abord syndicalement, socialement, communautairement pour changer la Bolivie et, évidemment, pour changer l’Amérique Latine. Si nous parlons de changement, un des changements était justement la libération des peuples en Amérique Latine.

En Bolivie, ensemble avec la Centrale Ouvrière Bolivienne et les différents mouvements sociaux, [ce fut] une lutte permanente contre des modèles économiques qui faisaient un mal fou aux Boliviens. Si nous nous rappelons de la situation des politiques mises en œuvre pendant la république, avant la république, les peuples indigènes originaires, quechua, aymaras, guaranis, [c’est] une lutte permanente contre le pillage de nos ressources naturelles, une lutte permanente pour l'égalité en ces temps entre indigènes, métis et créoles, pour un nouveau mode de vie, d'égalité dans la dignité, mais aussi une lutte permanente pour le respect de nos droits, le droit surtout des peuples indigènes, le secteur le plus vilipendé de l'histoire bolivienne et de l'histoire d'Amérique Latine. Une résistance dure, une rébellion face à un État colonial, une rébellion des peuples contre le pillage de nos ressources naturelles, une rébellion permanente contre les formes de soumission. Et ces luttes -je veux vous le dire, sœurs et des frères de Bolivie- n'ont pas été en vaines. D’une lutte syndicale, d'une lutte sociale, d'une lutte communale, nous sommes passés à une lutte électorale.

Je me souviens parfaitement quand je suis arrivé en 1980 au Chapare , quand il y avait des négociations avec des gouvernements et que les dirigeants syndicaux, d'ex-dirigeants syndicaux émettaient des propositions de changements structurels. La réponse des gouvernements néolibéraux était que nous autres paysans, indigènes, n'avions pas le droit de faire de la politique, et nos propositions de modifications à l’ordre du jour ou au calendrier des négociations étaient controversées parce qu'elles étaient de caractère politique. Je me souviens qu’on nous disait -j'étais le délégué de base- qu’ils nous disaient : ce sont des propositions politiques et on ne s’occupe pas de ça, la politique du mouvement paysan indigène dans la zone tropicale de Cochabamba c’est la hache et la machette, c'est-à-dire le travail, et nous n'avions pas le droit de faire de la politique. Sur les hauts plateaux, c’était la pelle et la pioche, la pelle pour le travail, le pilori pour le travail aussi. Et peu à peu ce mouvement social va rompre la peur de la politique. Quelques-uns avaient le droit de faire de la politique et nous les majorités ouvrières et originaires n'avions pas le droit de faire de la politique. Quand quelque ouvrier, mineur, dans les décennies 60, 70, 80, faisait de la politique, il était accusé de communiste -nous saluons le Parti Communiste Espagnol, le Parti Socialiste, nous saluons les humanistes ici présents, merci beaucoup de m'avoir enseigné à défendre la vie, nous avons eu tant de rencontres- mais je veux que vous sachiez, sœurs et frères d'Amérique Latine, d’Europe, mouvements sociaux de ce continent, [que] nos dirigeants syndicaux, dans ces décennies 60, 70, étaient accusés de communistes et poursuivis. [On fomentait] des coups d'État, des putschs militaires pour terminer avec les dirigeants syndicaux du secteur minier. Par conséquent, la doctrine de l'impérialisme américain était de les accuser de communistes et, pour cette raison, des mineurs étaient massacrés dans des centres miniers et beaucoup de frères dirigeants miniers ont échappé en s’exilant, en Europe parfois. Je veux exprimer mon profond respect et mon admiration pour l’accueil reçu par beaucoup de frères miniers et paysans en fuite en Europe pour pouvoir survivre. Les gouvernements humanistes, communistes, socialistes leur ont sûrement accordé l’asile politique.

Est venue ensuite l'autre doctrine, qui était la lutte contre le trafic de drogues. Je me rappelle parfaitement que, dans les décennies 80 et 90, les dirigeants syndicaux étaient des narcotrafiquants, autre persécution de l'Empire et [que], à partir du 11 septembre 2001, les dirigeants syndicaux [étaient] accusés de terroristes. Quelques frères doivent sûrement se souvenir qu’on appelait Evo Morales le Bin Laden andin, les producteurs de coca les talibans, et avec ce prétexte, [est venue] la doctrine politique de coca zéro, comme moyen d’expulser le mouvement paysan de la zone productrice de coca. Tout ça pour dire -je veux qu'on me comprenne-, que nous avons supporté des interventions permanentes, parfois de caractère même militaire pour attaquer cette rébellion de nos peuples en Amérique Latine. Ces luttes, qu’elles soient ouvrières ou indigènes, ces luttes de métis, ces luttes d'intellectuels comme Marcelo Quiroga Santa Cruz, ces luttes de pères révolutionnaires comme Luis Espinal, un Espagnol qui a donné sa vie par les pauvres de Bolivie et, comme Luis Espinal, ces luttes de militaires patriotes comme Germán Busch, comme le Lieutenant-colonel Gualberto Villarroel - je vous le dis, sœurs et frères- n'ont pas été vaines. Une lutte évidemment pacifique, démocratique, pour arriver au gouvernement, au Palacio Quemado , pour changer, de là, les politiques économiques, les politiques sociales.

Et avec un résultat ! Je voudrais que vous écoutiez, sœurs et frères boliviens : depuis l'année 1940, la Bolivie n'avait jamais d’excédent fiscal, et ce jusqu'en 2005 -avant que je sois président. Après que nous ayons nationalisé en 2006 et récupéré les hydrocarbures, [il y a eu] en Bolivie en 2006, la première année de notre gouvernement, un excédent fiscal. On a fini avec cet État mendiant qui empruntait même de l’argent pour payer les étrennes en Bolivie. L'année 2005, les réserves internationales de la Bolivie étaient de 1.700 millions de dollars. Nous sommes allés avant-hier à la Banque Centrale de la Bolivie signer un prêt interne, et le président de la Banque Centrale de la Bolivie m'a informé que nous avons maintenant 8.500 millions de réserves internationales. De 1.700 à 8.500 millions de dollars de réserves internationales ! Imaginez, sœurs et frères, combien d’argent s’en est allé pendant les vingt années de gouvernement néolibéral, et où il est allé, sûrement dans la poche d’économistes, d’experts financiers en Europe, en Espagne et en Amérique Latine. Je voudrais que vous m’aidiez à enquêter sur le pillage de nos ressources naturelles. Combien d’argent ont perdu la Bolivie ou l’Amérique Latine, durant les dernières années combien argent avons-nous perdu, au détriment d'un nombre d’avantages sociaux ? Même si ce n'est pas beaucoup, ce serait un soulagement pour beaucoup de familles boliviennes. Maintenant nous avons des réserves, maintenant nous avons un excédent.

On nous a dit, depuis l'année passée, qu'il y avait une crise économique du capitalisme, une crise financière. On nous a effrayés, on nous a induit la peur pour voir comment nous allions y faire face. J'ai vraiment pensé, sœurs et frères, que cette crise allait fort nous affecter. J'ai pensé qu'il n’y aurait pas d’excédent commercial. Je voudrais vous dire, sœurs et frères boliviens, qu’au 30 juillet de cette année la balance commerciale [était] positive de trois cent millions de dollars ! Il n'y avait jamais de balance commerciale positive en Bolivie ! Et c'est pourquoi, sœurs et frères, je suis acquis aux changements structurels en démocratie et, quand il y a un certain secteur qui s'oppose, [je suis d'avis qu']il vaut mieux les soumettre au peuple bolivien par le referendum. Maintenant les Boliviens et Boliviennes ont non seulement le droit d’élire leurs autorités nationales ou départementales, ainsi que leurs autorités municipales. Maintenant le peuple bolivien a le droit de décider par tout referendum des politiques économiques pour le peuple bolivien. Ce sont des referendums qu'il n'y avait jamais avant. Mais aussi, grâce à la nouvelle Constitution politique de l'État bolivien, les Boliviens et Boliviennes non seulement ont le droit d’élire leurs autorités nationales, départementales, municipales ou parlementaires. Maintenant avec le vote du même peuple, ils ont le droit de révoquer tout président, vice-président, parlementaire, préfet ou maire qui agit mal en son domaine, ils ont le droit de les révoquer par le vote. C’est une démocratie profonde qui non seulement est représentative, mais aussi participative -là où se prennent les décisions avec le vote en conscience du peuple bolivien. Mais je voudrais vous dire, sœurs et frères, qu’il est aussi possible de changer en Bolivie les normes, les procédures pour administrer un État. Pour la première fois en 183 années de vie républicaine, le peuple bolivien approuve une nouvelle Constitution. Il n’y a jamais eu cela auparavant. Seuls la classe politique, les partis ou finalement le parti qui avait la représentation parlementaire avaient le droit de réformer la Constitution. Maintenant, le peuple approuve avec son vote une nouvelle Constitution de l'État bolivien. C'est-à-dire que nous avons même changé des constitutions.

Je voudrais vous dire, sœurs et frères, nous avons une grande faiblesse, qui est le changement de la mentalité des fonctionnaires publics. Quelques-uns ne comprennent pas encore ce qu'est être fonctionnaire public. Je l’ai déjà dit, je n'ai pas besoin de simples fonctionnaires publics, j'ai besoin de révolutionnaires au service du peuple bolivien. On a du mal à trouver des personnes qui sont au service du peuple. Il y a une mentalité, une mentalité coloniale –dirais-je-, un héritage paternaliste, du patron, du pillard, de l'exploitant, cette mentalité ne peut être changée facilement, elle est une des faiblesses présentes encore en Bolivie. Nous commençons toutefois à changer, malgré ces faiblesses. Ce n’est pas suffisant, la participation des mouvements sociaux dans ces transformations profondes sera sûrement encore importante. Il y a un moment, notre Ministre des Affaires Étrangères me disait : « En Bolivie il y a beaucoup de mobilisation, élections après élections, des campagnes pour des referendums, parfois révocatoires, parfois pour approuver la nouvelle Constitution ». Je lui ai répondu qu’auparavant c’était putsch après putsch, que maintenant c’étaient élections après élections. Je suis très content, même s'il y a chaque année des élections et des referendums -mais pas de coups d'État.

Mais je voudrais vous dire aussi que, dans notre nouvelle Constitution politique de l'État bolivien approuvé par le peuple bolivien, il ne sera pas permis, il n’est autorisé aucune base militaire étrangère, encore moins des Etats-Unis. Et je voudrais que les frères d'Europe, d'Espagne me comprennent. En Amérique Latine, là où il y a une base militaire des Etats-Unis, il y a des putschs militaires ; la paix n’est pas garantie, la démocratie n’est pas garantie. Et je parle d'expérience, puisque j'ai été continuellement victime, dans la décennie 90 -de mi-80 à mi-2000-, de la présence de militaires étrangers en armes, spécialement des Etats-Unis. C’est heureusement terminé, grâce à la conscience du peuple bolivien. Je dois demander aux mouvements sociaux d'Europe et du monde : aidez-nous à mettre un terme aux bases militaires en Amérique Latine ! Tout pour la vie, tout pour la démocratie, et tout pour une paix et une justice sociale !

[Applaudissements nombreux] Merci beaucoup, sœurs et frères, je crois que vous m’aimez plus en Espagne qu’en Bolivie, merci beaucoup. Je suis sûr, sœurs et frères, que le processus de libération, le processus de transformation profonde, non seulement en Bolivie mais en Amérique Latine, est engagé dans une voie à sens unique. Les processus de transformation de la démocratie ne peuvent être arrêtés en Bolivie. Pourquoi dis-je ceci ? Vous les frères qui vivez ici, vous devez être informés : plusieurs fois des groupes néolibéraux de la droite fasciste, raciste, ont essayé de me sortir du gouvernement -et je m’en souviens parfaitement. La première année de mon gouvernement, qu'ont-ils dit ? « Pauvre petit indien, il restera trois, quatre, cinq, six mois, il ne va pas pouvoir gouverner, et après il va s’en aller, ils vont le sortir ». C’était en 2006. Arrive 2007, qu'ont dit ces groupes ? « Je crois que cet Indien va rester longtemps, il faut faire quelque chose ». 2008, en 2008 ils ont fait quelque chose. Et qu’est-ce que c’était ? D’abord essayer de me sortir par le vote révocatoire du peuple bolivien. J'ai accepté : allons au révocatoire ! Vous savez que nous avons gagné les élections avec 54 %. Dans ce vote révocatoire, le peuple bolivien nous a ratifiés avec 67 %. Comme ils ont raté leur coup par le vote révocatoire, qu’ils n’ont pas réussi à me faire révoquer avec la conscience du peuple, ils ont tenté l'année passée un coup d'État civil -pas militaire. Et ici je voudrais remercier les pays d’Europe, des défenseurs de la démocratie, UNASUR, les Nations Unies pour leur défense de la démocratie. Ils ont raté leur coup d’État civil préfectoral. Et voilà le grand triomphe du peuple bolivien dans le domaine politique et constitutionnel ! Et cette année, grâce à la force et à la conscience du peuple, nous avons approuvé la nouvelle Constitution. Nous avons maintenant l'obligation d'appliquer et de mettre en œuvre cette nouvelle Constitution politique de l'État bolivien, dont quelques pays européens me disent honnêtement qu’elle est plus avancée, dans le domaine social, au niveau des droits sociaux, que dans n’importe quel pays d'Europe.

Y de quels droits parlons-nous ? Nous parlons non seulement des droits individuels, nous parlons non seulement des droits politiques : dans cette nouvelle Constitution Politique de l'État bolivien, on respecte autant les droits collectifs que privés. Par exemple, tous les services de base constituent des droits de l'homme ; s'il s'agit d'un droit de l'homme, il ne peut être de négoce privé -mais de service public.

Sœurs et frères, je peux vous en raconter pas mal de cette nouvelle Constitution de l'État bolivien, mais je suis aussi sûr qu'il y a quelques requêtes que nous n'avons encore pu résoudre -spécialement du service extérieur. Je n'ai trouvé l'État bolivien -maintenant reconnu mondialement comme l'État plurinational, où existe une diversité d'êtres humains qui habitent sur cette terre de patrie qu'est la Bolivie-, je ne l'ai trouvé par exemple que deux [fois] en Espagne -à Madrid et Barcelone. Nous créons maintenant un autre consulat à Murcie -je sais, ce n'est pas suffisant. Nous sommes en train de discuter pour étendre les consulats dans quatre ou cinq villes espagnoles -inclus les Iles Canaries, Tenerife ou même Majorque et Menorca que j'ai déjà pu visiter, sœurs et frères-, pour nous occuper d'un problème nôtre, celui des migrations et des papiers y relatifs. Mais je voudrais aussi vous parler, sœurs et frères, au nom de l'Ambassade en Espagne -où tous les consulats donnent des informations grâce à la compréhension du gouvernement espagnol- de quelques thèmes importants. Le sujet par exemple des permis de conduire est très avancé, de même que celui d’une convention de vote réciproque -c'est-à-dire les résidents boliviens en Espagne auront le droit de voter aux élections municipales. Nous espérons concrétiser cela, ce vote en Espagne, lors de cette visite.

Le thème du vote à l'étranger a été une préoccupation permanente. Je veux que vous sachiez, sœurs et frères, qu’en 2006 nous avons envoyé, depuis le palais, un projet de loi au Congrès National. La Chambre des Députés a heureusement approuvé sans aucune limitation le vote à l’étranger. Mais de 2006 à 2009 il n'a pas été approuvé au Sénat, et vous savez d’ailleurs pourquoi ils ne l'ont pas approuvé au Sénat : les sénateurs néolibéraux ont très peur des frères qui ont abandonné la Bolivie à la recherche de meilleures conditions de vie. On l'a enfin approuvé pour la première fois -mais pas autant que je l’aurais voulu-, sous la forte pression en Bolivie et en Argentine. Je sais qu’ici aussi on s’est mobilisé pour faire pression sur le Congrès national en vue de l'approbation d'une loi sur le vote extérieur. Il a été approuvé jusqu’à une certaine limite, mais c'est clair, sœurs et frères, [viendra] un moment où des congressistes partageront les sentiments de beaucoup de frères vivant à l’étranger. Nous ferons alors en sorte que le vote à l'étranger ne soit pas limité. Je ne suis pas d'accord de limiter, c’est une forme d’atteinte aux droits de l’homme, le droit des citoyens boliviens vivant à l’étranger. Mais nous commencerons cette année, cette année avec le vote extérieur -bien que limité.

Sœurs et frères, il y a un moment je parlais du thème de la migration. Je voudrais dire aux pays d’Europe et du monde, spécialement d'Europe, aux gouvernements, que ce sera aussi un débat. Par le passé des Européens, des Espagnols sont arrivés en Bolivie, et nos grands-pères n'ont jamais dit qu'ils étaient illégaux. Maintenant que les Latino-Américains viennent en Europe, ils ne peuvent pas être déclarés illégaux, parce que tous, nous avons tous le droit d'habiter dans n’importe quelle partie du monde -nous avons tous le droit d'habiter dans n’importe quelle partie du monde- en respectant les lois de chaque pays. Mais nous déclarer illégaux est une grande erreur, c’est là où je diverge des Nations Unies. Heureusement beaucoup de pays se joignent à nos propositions. Nous espérons que les Nations Unies établiront bientôt des normes permettant à ces soi-disant immigrants d’être reconnus comme personnes légales -je répète, en respectant la législation de chaque pays -, qu’ils investissent ou qu’ils viennent chercher des meilleures conditions de vie. Soyez-en sûrs, sœurs et frères, ce sera une autre bataille, une autre bataille pour nos sœurs et frères -que ce soient des Européens en Bolivie ou en Amérique latine, ou d’autres Latino-Américains en Europe. Ils doivent être déclarés comme des personnes légales qui vivent de leur travail, qui, par leurs efforts, vivent pour améliorer leur situation économique et sociale.

Il y a un autre sujet central, sœurs et frères : le sujet de l'environnement. Il y a sûrement beaucoup de paceños ici. Imaginez-vous : le Chacaltaya , notre Chacaltaya n'a plus de neige ! A Potosí, le Chorolque n'a plus de neige -il y a sûrement quelques potosinos ici. Chaque jour qui passe voit se réduire le poncho blanc de ces montagnes des hauts plateaux boliviens et du haut-plateau paceño. Nous devons en établir la responsabilité : [ce sont] les modèles de développement capitaliste, l'industrialisation exagérée et illimitée de quelques pays occidentaux. Ce problème affecte toutefois [toute] l'humanité. C'est pourquoi je voudrais vous dire que je suis arrivé à la conclusion, à la conclusion suivante : à l'heure actuelle, dans ce nouveau millénaire, il est plus important de défendre le droit de la Terre Mère que le droit de l'être humain. Si nous ne défendons pas le droit de la Terre Mère, il ne servira à rien de défendre seulement le droit humain. Je voudrais dire aux frères humanistes, au grand nombre de mouvements sociaux, aux groupements, intellectuels et personnalités qui se consacrent à la défense de l'environnement, et donc de la Terre Mère, je voudrais vous dire : unissons-nous, rejoignez-nous, aidez-nous, présidents et gouvernements qui défendons le droit de la Terre Mère. Défendons tous l'environnement, par conséquent le droit à la terre, défendons la planète terre pour sauver l'humanité. Si nous ne nous unissons pas, si nous ne nous engageons pas dans une direction, si nous ne travaillons pas ensemble, quelle sera la situation de tout être humain d’ici 20, 30, 50 ans? Je veux dire, qu’il s’agisse d’un indigène, d’un ouvrier, d’un chef d'entreprise ou d'un dirigeant de transnationale : leur vie n'est pas sûre ! La seule façon de garantir, de garantir notre vie d'êtres humains qui vivons sur cette planète terre est de défendre la Terre Mère.

Il est temps d'assumer cette énorme responsabilité, et tous nous avons cette obligation noble et sacrée de défendre l'environnement. J’appelle les pays qualifiés d’industrialisés à commencer à penser sérieusement à l’annulation de la dette climatique, une dette historique qui aura fait beaucoup de tort à l'environnement. Je pressens que nous devrons assumer, en ce millénaire, cette responsabilité pour défendre l'humanité.

Sœurs et frères, je sais que vous venez de beaucoup de secteurs, par différents chemins. Salutations aux frères qui viennent nous voir de différentes villes, qui viennent nous saluer, qui viennent tous applaudir, aux frères des îles, aux compagnons latino-américains qui viennent partager ce moment, et aux organisateurs. Je remercie le maire de Leganés pour nous avoir permis ce rassemblement. En ce qui me concerne, je voudrais vous dire, frères, un grand merci à tous. A bientôt ! Nous continuerons à travailler pour l'égalité, pour la dignité et le bien des Boliviens et de tous les Latino-Américains, pour leur libération qui se prépare depuis l'Amérique du Sud. Un grand merci !



[1] La diablada est une danse traditionnelle des hauts plateaux des Andes en Bolivie et à Puno au Pérou représentant l’affrontement entre les forces infernales et celles des anges et créée dans un but d’évangélisation. Cette danse offre une série de costumes et de masques impressionnants (des capes cousues au fil d’or) –le costume du diable pèse plus de 30 kg. C’est pourquoi les danseurs doivent être capables de porter ce poids et de danser plusieurs minutes. (Wikipedia)


[2] La province de Chapare est une des 16 provinces du département de Cochambaba, en Bolivie.


[3] Palais présidentiel


[4] Les paceños sont les habitants de La Paz.


[5] Le Cerro Chacaltaya ou Chacaltaya (« chemin froid » en aymara) est une montagne culminant à 5.395 mètres d’altitude, située en Bolivie dans la Cordillère des Andes. Son glacier abritait une station de ski possédant la plus haute piste du monde, mais son retrait rapide et sa quasi disparition ont provoqué sa fermeture. Il reste une destination pour les randonneurs et abrite un laboratoire de recherche sur les particules. (Wikipedia)


[6] Le Cerro Chorolque ou Chorolque culmine à 5552m.



Manuel Talens est auteur et traducteur espagnol. Il appartient aux collectifs de Rébelión et de Tlaxcala, auquel Thierry Pignolet appartient.

Source : http://www.tlaxcala.es/detail_artistes.asp?lg=de&reference=357



samedi 23 mai 2009

Excusez-moi de vous déranger...

par Eduardo GALEANO, 8/5/2009
Traduit par Thierry Pignolet et édité par Fausto Giudice,
Tlaxcala
Original : Disculpen la molestia



Je voudrais partager quelques questions qui me trottent dans la tête.


Elle est juste, la justice? Elle tient debout, cette justice du monde à l'envers? Le zapatista1 d'Irak, celui qui a lancé les chaussures contre Bush, a été condamné à trois années de prison. Ne méritait-il pas plutôt une décoration? Qui est le terroriste? Celui qui a visé, ou celui qui a été visé? N'est-il pas coupable de terrorisme le tueur en série qui, en mentant, a inventé la guerre en Irak, assassiné une multitude, légalisé la torture et ordonné de l'appliquer ?

Sont-ils coupables les paysans d'Atenco au Mexique, ou les indigènes mapuches du Chili, ou les Kelchies du Guatemala, ou les paysans sans terre du Brésil, tous accusés de terrorisme pour défendre leur droit à la terre? Si la terre est sacrée -même si la loi ne le dit pas-, ceux qui la défendent ne sont-ils pas sacrés aussi?

Selon la revue Foreign Policy, la Somalie est le lieu le plus dangereux de tous. Mais, qui sont les pirates? Les crève-la-faim qui attaquent des bateaux, ou les spéculateurs de Wall Street qui attaquent le monde depuis des années et reçoivent à présent des récompenses multimillionaires pour leurs efforts? Pourquoi le monde récompense-t-il ceux qui le dévalisent?

Pourquoi la justice ne voit-elle que d'un œil ? Wal Mart, l'entreprise la plus puissante de toutes, interdit les syndicats. McDonald's aussi. Pourquoi ces entreprises violent-elles, avec une impunité coupable, la loi internationale ? Serait-ce parce que, dans le monde actuel, le travail vaut moins que rien, et que valent encore moins les droits des travailleurs ?

Où sont les justes, et où sont les injustes? Si la justice internationale existait vraiment, pourquoi ne juge-t-elle jamais les puissants? Les auteurs des boucheries les plus féroces ne vont pas en prison. Serait-ce parce que ce sont eux qui en détiennent les clés ?


Pourquoi les cinq puissances qui ont droit de veto aux Nations Unies sont-elles intouchables ? Ce droit est-il d'origine divine ? Veillent-ils à la paix, ceux qui font des affaires avec la guerre ? Est-il juste que la paix mondiale soit à charge des cinq puissances qui sont les principaux producteurs d'armes ? Sans dédaigner les narcotrafiquants, ceci n'est-il pas aussi un cas de "crime organisé" ?


Mais les clameurs de ceux qui exigent partout la peine de mort ne demandent pas de punition contre les maîtres du monde. Il ne manquerait plus que ça ! Les clameurs clament contre les assassins qui utilisent des rasoirs, non contre ceux qui utilisent des missiles.


Et on se demande : si ces justiciers sont aussi follement désireux de tuer, pourquoi n'exigent-ils pas la peine de mort contre l'injustice sociale ? Est-il juste un monde qui affecte chaque minute trois millions de dollars aux dépenses militaires, tandis qu'au même moment quinze enfants meurent de faim ou de maladie guérissable ? Contre qui s'arme jusqu'aux dents la soi-disant communauté internationale ? Contre la pauvreté, ou contre les pauvres ?



Pieter BRUEGEL l’Ancien, La chute des anges rebelles (1562). Huile sur bois, 117 x 162 cm
Bruxelles, Musées royaux des beaux-arts de Belgique

Pourquoi les fervents de la peine capitale n'exigent-ils pas la peine de mort contre les valeurs de la société de consommation qui portent atteinte, chaque jour, à la sécurité publique ? Ou peut-être ne pousse-t-il pas au crime, le bombardement de la publicité qui étourdit des millions et des millions de jeunes au chômage ou mal payés, leur répétant jour et nuit qu'être est avoir, avoir une automobile, avoir des chaussures de marque, avoir, avoir -et que celui qui n'a rien n'est rien ?


Et pourquoi n'introduit-on pas la peine de mort contre la mort ? Le monde est organisé au service de la mort. Ou ne fabrique-t-elle pas la mort, l'industrie d'armement, qui dévore la plus grande partie de nos ressources et une bonne partie de nos énergies ? Les maîtres du monde condamnent seulement la violence quand ce sont les autres qui l'exercent. Et ce monopole de la violence se traduit par un fait inexplicable pour des extraterrestres, et aussi insupportable pour nous autres terriens qui voulons, contre toute évidence, survivre : nous les humains sommes les seuls animaux spécialisés dans l'extermination mutuelle, et nous avons développé une technologie de destruction qui est en train d'anéantir, au passage, la planète et tous ses habitants.


Cette technologie se nourrit de la peur. C'est la peur qui invente les ennemis, et ceux-ci qui justifient le gaspillage militaire et policier. Et que penseriez-vous, tant qu’à appliquer la peine de mort, d'une condamnation à mort de la peur ? Ne serait-il pas sain de mettre un terme à cette dictature universelle des professionnels de la production d’angoisse ? Les semeurs de panique nous condamnent à la solitude, nous interdisent la solidarité : sauve qui peut, écrasez-vous les uns les autres, faites très attention, ouvrez l'œil, le prochain est toujours un danger qui guette, celui-ci va te voler, celui-là te violer, cette petite voiture d'enfant dissimule une bombe musulmane; et si cette femme, cette voisine d'aspect inoffensif te regarde, c'est sûr qu'elle te transmet la peste porcine.


Dans ce monde à l'envers, même les actes les plus élémentaires de justice et de sens commun font peur. En entamant la refondation de la Bolivie pour que ce pays de majorité indigène cesse d'avoir honte en se regardant dans le miroir, le Président Evo Morales a provoqué la panique. Ce défi était une catastrophe en regard de l'ordre traditionnel raciste, prétendument le seul possible : Evo était et apportait le chaos et la violence et, par sa faute, l'unité nationale allait exploser, se briser en morceaux. Et quand le président équatorien Correa a annoncé qu'il se refusait à payer les dettes illégitimes, la nouvelle sema la terreur dans le monde financier, et l'Équateur fut menacé de punitions terribles pour avoir donné un si mauvais exemple. Si les dictateurs militaires et politiciens véreux ont toujours été dorlotés par la banque internationale, ne nous sommes-nous pas déjà habitués à accepter comme fatalité du destin le paiement par le peuple du gourdin qui le frappe, de la cupidité qui le pille ?


Serait-ce donc que le sens commun et la justice aient divorcé pour toujours ?


Le sens commun et la justice ne sont-ils pas nés pour marcher ensemble, collés l'un à l'autre ?


Ne relève-t-elle pas du sens commun, mais aussi de la justice, cette devise des féministes qui disent que l'avortement serait libre si nous, les mâles, pouvions tomber enceints2 ? Pourquoi ne légalise-t-on pas le droit à l'avortement ? Serait-ce parce qu'il cesserait alors d'être le privilège des femmes qui peuvent le payer et des médecins qui peuvent le faire payer ? La même chose se passe avec un autre cas scandaleux de négation de justice et de sens commun : pourquoi ne légalise-t-on pas la drogue ? Peut-être n'est-elle pas, comme l'avortement, un sujet de santé publique ? Et le pays qui contient le plus de toxicomanes, quelle autorité morale a-t-il pour condamner ceux qui approvisionnent leur demande ? Et pourquoi les grands médias, si voués à la guerre contre le fléau de la drogue, ne disent-ils jamais que presque toute l'héroïne consommée dans le monde provient d'Afghanistan ? Qui commande en Afghanistan ? N'est pas un pays militairement occupé par le pays messianique qui s'attribue la mission de nous sauver tous ? Pourquoi ne légalise-t-on pas les drogues une bonne fois pour toutes ? Ne serait-ce pas parce qu'elles fournissent le meilleur prétexte pour les invasions militaires, en plus d'offrir les profits les plus juteux aux grandes banques qui de nuit fonctionnent comme blanchisseries ?


Maintenant le monde est triste parce que moins de voitures se vendent. Une des conséquences de la crise mondiale est la chute de l'industrie prospère de l'automobile. Si nous avions quelque reste de sens commun, et un petit quelque chose de sens de la justice, ne devrions-nous pas fêter cette bonne nouvelle ? Ou peut-être la diminution des automobiles n'est-elle pas une bonne nouvelle pour la nature -qui sera un peu moins empoisonnée-, et pour les piétons -qui mourront un peu moins ?


La Reine a expliqué à Alice -celle de Lewis Carroll- comment fonctionnait la justice au Pays des Merveilles :


-Voilà !- dit la Reine -. Il est en prison, à purger sa peine ; mais le jugement ne commencera pas avant mercredi prochain. Et évidemment, à la fin, le crime sera bien commis.


Au Salvador, l'Archevêque Oscar Arnulfo Romero a prouvé que la justice, comme le serpent, mordait seulement les va-nu-pieds. Il est mort par balles pour avoir dénoncé que, dans leur pays, les va-nu-pieds naissaient condamnés d'avance, par délit de naissance.
Le résultat des élections récentes au Salvador n'est-il pas, d'une certaine manière, un hommage ? Un hommage à l'archevêque Romero et aux milliers comme lui qui sont morts en luttant pour une justice juste dans le royaume de l'injustice ?

Parfois les histoires de l'Histoire terminent mal; mais l'Histoire, elle, ne termine pas. Quand elle dit adieu, ce n'est qu'un au revoir.


NdT

[1] Par l'utilisation du terme zapatista, Eduardo Galeano réalise en espagnol un jeu de mots intraduisible en français. Par là, l'auteur adresse un clin d'œil à la filiation en espagnol du mot zapatista avec zapato, en français chaussure -le lancer de chaussures sur Bush-, tout se référant à l'Armée Zapatiste de Libération Nationale -en espagnol Ejército Zapatista de Liberación National ou EZLN-, groupe révolutionnaire symbole de la lutte altermondialiste basé au Chiapas, Etat du Mexique.

[2] L'adjectif « enceint » semble ne pas exister en français. Serait-ce que la langue française est plus machiste que l'espagnole ?



Interdit au va-nu-pieds : panneau dans le parc de la Colline de charbon, Pékin

vendredi 15 mai 2009

Le capitalisme n'est pas planifiable


Compte-rendu du livre Temps de la colère, de Jutta Ditfurth
par Vicente ROMANO. Traduit par Esteban G., révisé par Fausto Giudice, Tlaxcala
Original :
El capitalismo no es planificable - Reseña del libro Tiempo de la ira, de Jutta Ditfurth



Jutta Ditfurth, un exemple d'honnêteté et de cohérence révolutionnaires, nous offre un nouveau cadeau avec un autre de ses excellents livres: Zeit des Zorns (Temps de la colère). Militante célèbre de la gauche allemande antidogmatique, experte extraordinaire de l'évolution ou de la régression de la gauche classique de son pays, elle nous offre un travail indispensable pour connaître les événements sociopolitiques et socioéconomiques de l'Allemagne durant ces dernières décennies.

Cette sociologue, journaliste et militante politique engagée dans les plus beaux idéaux de l'humanisme marxiste et de l'écologisme, nous présente ici un essai polémique, mais révélateur, sur la nature et les tendances du capitalisme et sa crise actuelle.

Il y a des « gens de gauche », dit-elle, qui s’imaginent que le capitalisme peut être réformé et transformé en une organisation sociale plus humaine. Erreur crasse, proclame-t-elle. Les marxistes de salon qui défendent ces positions ne font que manifester la crainte de perdre les agréments sur lesquels ils sont assis. Il n'y a pas de capitalisme sans lutte de classes, affirme-t-elle. Et tant que les opprimés ne se rebelleront pas, la lutte émancipatrice reste réduite à cela, à à des colloques réformistes, ou plutôt conformistes, de salon.

Jutta Ditfurth signe ici un courageux règlement de comptes avec les politiciens et les fonctionnaires qui ont trahi les idéaux d'une société plus humaine. Qu’en est-il du principe espérance de la gauche ? Se demande-t-elle. Qui se dresse aujourd'hui pour mettre des limites au capitalisme et combattre la pauvreté et la destruction de la nature ?

Dans la lignée d'autres femmes allemandes comme Rosa Luxemburg, Elisabeth Abendroth ou Ulrike Meinhof, chacune à sa manière, Jutta prête sa voix indignée à tous ceux qui se trouvent désemparés face à ce système arrogant dévastateur de l'humanité et de la nature. Elle expose avec un langage simple et clair la véritable nature du capitalisme, la crise actuelle et ses tendances vers l'autoritarisme et le néofascisme

Sans avoir besoin de s’appuyer sur la crise, le capitalisme est déjà, en son état normal, une catastrophe pour les êtres humains et la nature. Il ne peut pas exister sans le profit ni l’exploitation. Les deux seules sources de toute richesse sont la force de travail humaine et les ressources naturelles. Et le capitalisme s'efforce de les soumettre et de les exploiter au maximum. C’est son essence même, consubstantiel à son système de production. Le blabla que tout le mal vient de l'avarice des banquiers et des gestionnaires irresponsables n'est rien de plus que de la simple parlotte. Oui, ils sont avaricieux, mais c'est la structure elle-même de ce mode de production qui les force à être ainsi. Et celui qui n'exploite pas au maximum perd sa carrière ou son évolution de carrière.

La seule chose qui peut freiner cette ardeur destructrice se sont les luttes de classe. Aucune crise ne l’arrête, il est la crise. Le capitalisme est en crise permanente, ici ou là. Pour des millions et des millions de personnes, le capitalisme, avec crise ou sans crise, n'est autre chose qu’une catastrophe pour leurs vies : ils travaillent comme esclaves dans les grandes propriétés rurales, ils créent la richesse sociale dans une quelconque usine ou atelier, ils cousent la dernière mode en Europe de l’Est, en Chine ou au Vietnam.

La production capitaliste, le mode d'accaparement de la plus-value, comme disait Karl Marx, provoque des dommages physiques et psychiques énormes aux êtres humains : maladies nerveuses et cardiovasculaires, infections, cancer, etc. Et les progrès de la médecine se transforment en de nouvelles formes d'accumulation de richesse pour les conglomérats pharmaceutiques. Et seule une minorité infime de l'humanité a accès à ces progrès.

Oui, nous dit Jutta Ditfurth, le capitalisme est réformable, mais rarement au bénéfice de l'humanité. Parfois on perd même les bénéfices humains, les conquêtes sociales de tant d'années de luttes. Et c’est cela que l’on appelle le progrès. Tant de batailles perdues !


Dans ce parc de Berlin, entre un panneau qui avertit que « Les chiens doivent être tenus en laisse » et un autre qui interdit les grillades (en turc, en grec et en serbo-croate, à l’usage des immigrés culturellement sous-développés), une main anonyme a ajouté « les hommes ne sont pas des ordures ».
Source: Gerhard Seyfried,
http://blogs.taz.de/zeichenblog/kategorie/schilderguerilla/


Beaucoup de ces réformistes n’ont rien à objecter sur son essence. Ils parlent de « déviations », d'« avarice », « de capitalisme destructeur » et autres idioties. Mais jamais ils n’admettent que c’est le capitalisme normal et courant qui présente la crise de suraccumulation comme « crise financière »

Le capitalisme produit continuellement la crise. C’est une chose que l’on ne nous enseigne pas à l'école. Et, en rapport à la crise actuelle, l'auteure se pose les questions suivantes :

Quelles conséquences la crise économique mondiale renferme-t-elle ? Catastrophiques pour les plus pauvres et pour la nature, répond-t-elle.

Le capitalisme va-t-il s’enfoncer ? Non, malheureusement. Mais les démocraties bourgeoises deviendront plus autoritaires et dictatoriales.

Sommes-nous menacés par plus de guerres ? Oui.

L'État peut-il nous sauver du capitalisme ? Non. C’est l'État du capital, et le capitalisme n'est pas planifiable.

Ce que le capital appelle la « crise » c’est la situation qui se crée lorsque ses profits baissent. Mais sa crise n'est pas la nôtre. L'immense douleur humaine qu'il comporte implicitement, le capital s’en souciera comme d’une guigne tant que des révoltes, des rébellions et des révolutions ne surgiront pas.

Personne ne peut se faire d’illusions que la crise mondiale conduira à l’écroulement du capitalisme. Elle aidera à résoudre quelques problèmes, à assainir le marché et à obtenir des profits supplémentaires. L'argent pour mettre en place ces mesures, échappant à notre contrôle, provient des fonds publics (du peuple) et remplit les poches de ceux qui provoquent ce mal social jusqu'aux limites de l’intolérable.

Que personne ne se fasse d’illusions, avertit Jutta Ditfurth. Aucun « être suprême » ne décide du sens de nos vies, ni Église, ni religion et encore moins le capital. Nous sommes les seuls à décider.

Pour tout humaniste et toute personne de gauche, l'essentiel est l'être humain. Et ce dont il s’agit, c’est d’ éradiquer toutes les relations sociales qui privent l’être humain de sa vie, de ses possibilités de développement et de son bonheur.


Jutta Ditfurth
ZEIT DES ZORNS. Streitschrift für eine gerechte Gesellschaft
[TEMPS DE LA COLÈRE. Écrits de lutte pour une société juste]Droemer Verlag, Munich 2 mai 2009. 270 pages.


vendredi 17 avril 2009

Cornel West : L'audace de la critique

Professeur de philosophie et rappeur
par Jorge MAJFUD, 15/4/2009

Cornel West: La audacia de la crítica
Avec son style inimitable d’Afro qui refuse de se blanchir, Cornel West, l'auteur de Race Matters (La race, ça compte)(1993), soulève les foules partout où il passe. Il n’a pas de perruque et ne se défrise pas les cheveux. Il n’a pas grossi. C’est un provocateur de l’envergure de Noam Chomsky mais quand il parle il déborde d'énergie physique : c'est un tonnerre qui parle avec tout son corps. Il a l’habitude de s’habiller d’un austère costume noir sur lequel il tire par un tic qui annonce une conclusion en forme de question.
Contrairement à Noam Chomsky, West unit le rythme et la passion prosélyte du pasteur usaméricain avec la protestation aiguë du militant. Il est ce que l'on appelle un « professeur étoile », un genre presque inconnu en Amérique latine et qui dans les amphis bondés d'Europe et des USA fait de l’ombre aux étoiles de Hollywood ou de la NBA (National Baseball association). Frantz Fanon a été un autre philosophe noir qui a laissé une trace indélébile dans la pensée de la seconde moitié du XXe siècle, reconnu par Jean-Paul Sartre et pratiqué par Ernesto Che Guevara et Paulo Freire en Amérique latine. Mais le psychiatre caribéen-algérien, auteur de l’essai post-colonialiste, écrit trop tôt, Peau noire, masques blancs (1952) n'a pas reçu de son vivant la considération que les universités usaméricaines lui reconnaissent aujourd'hui, mais plutôt persécution, discrédit et, par moments, un oubli injuste. Quand ce n’était pas la moquerie propagandiste de la droite latino-américaine.

jeudi 9 avril 2009

Lexique de la Résistance – Éloge de la soupe de poulet

par Gilad Atzmon, 30/3/2009
Original:
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=7395&lg=en
Italiano: http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=7354&lg=it

Ce que vous allez lire est un essai de présentation de mon dictionnaire personnel, contenant ce qui semble bien être les termes et les concepts relatifs à la solidarité avec les Palestiniens et au discours anti-guerre les plus chargés de sens qui soient.

Palestine : Territoire situé sur la rive orientale de la Mer Méditerranée. Durant des siècles, la Palestine a été le pays du peuple palestinien : des musulmans, des chrétiens et des juifs qui y vécurent en paix et dans la bonne entente. A la fin du XIXème siècle, dans le contexte de l’émergence des nationalismes européens, une poignée de juifs a décidé que les juifs ne devaient pas être de reste ; ils inventèrent alors les notions de « peuple juif », « Histoire juive » et « nationalisme juif ».
Ils décidèrent d’installer la majorité de la juiverie mondiale en Palestine. Au fil des années, le projet national sioniste, c’est-à-dire le sionisme, était devenu de plus en plus sinistre et impitoyable. En 1949, 70% de la population indigène palestinienne avait d’ores et déjà été victime d’un nettoyage ethnique. Aujourd’hui, la majorité des Palestiniens vivent derrière des fils de fer barbelés, dans une terreur permanente, surveillés par des militaires israéliens.

Juifs : Gens qui se trouvent s’identifier eux-mêmes en tant que juifs. Les juifs ne constituent pas une race, ils n’ont pas non plus un unique système de croyances. Je me suis fixé une règle : je me refuse catégoriquement à traiter avec « les juifs » en tant que collectif, que groupe ethnique. En lieu et place, je m’en tiens à la critique de la politique juive, de l’idéologie juive et de l’identité juive.

Judaïsme : Le judaïsme n’est qu’une l’une des nombreuses religions que pratique le peuple juif (il y a, en effet, Les
juifs partisans de Jésus, les juifs partisans de Bouddha, les juifs pour Allah, etc., etc.)
Bien que le judaïsme comporte certains aspects et certains enseignements antimoraux, le seul et unique collectif recherchant la paix, au sein du peuple juif, est en réalité une secte religieuse orthodoxe :
les Juifs de la Torah.
Ce fait suffit à me rendre très prudent, lorsque je critique le judaïsme en tant que religion. Quand je m’occupe du judaïsme, j’ai tendance à m’en tenir à la
critique des interprétations du racisme talmudique et à celle du pillage sioniste génocidaire de la Palestine.

Lire la suite ici

mercredi 1 avril 2009

La seule réponse sensée au Sommet du G20

Un projet téméraire nommé révolution sociale
Discours de Jutta Ditfurth devant le Bloc social-révolutionnaire et antinational à la manifestation anti-crise de Francfort sur le Main le 28/03/2009
Traduit par Michèle Mialane, révisé par Fausto Giudice,
Tlaxcala
Original : Ein tollkühner Plan namens soziale Revolution
Un plan muy audaz llamado revolución social
Sur l’auteure




Dans un récent journal télévisé un permanent d’IG Metall [syndicat des métallos, NdR] a demandé au gouvernement allemand de rétablir des « rapports normaux». Les rapports entre le capital et l’État pourraient être « normaux » ? Erreur fondamentale ! Et le capitalisme n’est-il pas suffisamment meurtrier dans son « état normal » ? Deux ans AVANT la crise économique mondiale le milliardaire Warren Buffett déclarait au New York Times :

« Bien sûr que nous sommes en pleine lutte des classes, mais c’est ma classe, celle des riches, qui fait la guerre, et nous sommes en train de la gagner. »

Avec la crise mondiale cette guerre est désormais entrée dans une nouvelle phase, encore plus dure.

Bien sûr les puissants essaient d’exporter un maximum de retombées de la crise vers l’aire tricontinentale, le « Tiers Monde. » La seule Chine comptera à la fin de l’année parmi les travailleurs itinérants 40 millions de chômeurs hors d’état de nourrir leur famille. L’an dernier, on a déjà diminué de moitié l’aide alimentaire que les organisations onusiennes fournissent aux États africains.

Pour faire tenir tranquilles les sujets de la République fédérale on manie tour à tour consommation et répression. Des intérimaires ont été licenciés sans bruit par centaines de milliers en quelques semaines. Pas de grèves de solidarité, pas de grèves sauvages, rien. Plus d’un million de travailleurs à temps partiel seront au chômage à l’automne. S’ils n’acceptent pas leur « destin » et Hartz IV1, on fera appel pour « résoudre » la question sociale à l’armée, la police et la justice, en recourant au besoin aux foyers-asiles, aux détentions administratives et à la psychiatrie.
L’ordre social allemand reste un ordre carcéral.

Pendant que nos chefs d’État veulent nous faire croire qu’ils agissent dans notre intérêt, ils œuvrent en réalité dans l’intérêt de ceux qu’ils représentent : les détenteurs de capitaux. Et l’accès aux réserves énergétiques est central dans la concurrence entre capitalistes. C’est une des raisons pour lesquelles, en dépit de la crise économique mondiale et de la misère des masses, les USA se préparent à intensifier la guerre en Afghanistan.

Les bastions centraux du capitalisme réussiront-ils à maintenir sous contrôle leurs ghettos, qui ne cessent de s’étendre, et à sauver du naufrage une fraction conséquente de sa classe moyenne ? Si oui : à quel prix, en passant sur les cadavres amoncelés de qui ? Plus d’êtres humains que jamais se noieront dans la Méditerranée en essayant d’atteindre les côtes européennes et cela sous les yeux des policiers allemands, entre autres.

Et nous : découvrirons-nous en quels points faibles attaquer le système pour le renverser ?

La crise économique mondiale présente d’énormes avantages pour ceux d’entre les capitalistes qui s’en tirent et sont en position d’avaler leurs concurrents. Le capitalisme se sert de la crise pour se débarrasser de ce qui reste encore de droits humains démocratiques et sociaux et des exigences écologiques de tous ordres, bref, de tout ce qui fait obstacle aux profits.

La misère n’engendre pas automatiquement une évolution de gauche, chez nous moins qu’ailleurs. L’Allemagne est de tradition autoritaire, la résistance de gauche n’y a guère connu de succès. Il a fallu attendre les années 60 pour qu’un émigré juif qui avait fui ses bourreaux allemands, Herbert Marcuse, ramène en Allemagne le droit à la « résistance » (en français dans les texte, NdT). Il écrivait :

« Je crois que les minorités opprimées et vaincues possèdent un « droit naturel » à la résistance, qui les autorise à employer des moyens illégaux, dès lors que les moyens légaux s’avèrent insuffisants … »(Tolérance répressive, 1964)

Nos adversaires essaieront cette année de nous faire le coup du « destin commun de la nation.» Mais la nation allemande est toujours contre l’égalité sociale, contre cette liberté qui délivre de l’exploitation, du racisme, de l’antisémitisme et du sexisme. Elle ignore aussi bien la solidarité sans frontières qu’une large émancipation sociale.

Une vie vraiment humaine pour tous ne peut se concevoir que dans une société sans travail salarié et sans capital, sans la croissance illimitée de l’économie capitaliste avec son obligation de profit, de consommation et de concurrence.

Pour parvenir à ce but élevé: « renverser toutes les structures qui font de l’homme un être humilié, asservi, abandonné et méprisable » selon la formule de Karl Marx, il faut ébranler l’ordre établi. Peut-on imaginer plus belle utopie qu’un monde où tous auraient la même chance de déployer librement la totalité de leurs potentialités sociales, intellectuelles et créatives ?

Organisons des protestations et des actions, enfonçons des coins dans chaque fissure, chaque fugitive ouverture que nous offre le temps, avant que l’ordre ancien meurtrier, ne les colmate.

La vieille trilogie est toujours d’actualité : Théorie, action, organisation.

Théorie : faire travailler sa tête, lire, réfléchir, discuter, développer son intelligence. Mais sans action & pratique, la théorie risque de s’enfermer dans sa tour d’ivoire. Quant à la pratique qui ignore la théorie, c’est le sectarisme ou la criminalisation qui la guette. Donc action et théorie. Mais que sont ces deux-là sans organisation ?

L’organisation est aussi un tabou au pays des « réseaux » qui n’engagent à rien, si chers au cœur des jeunes de la classe moyenne, - un tabou bien vu des puissants.

Les alliances ne fonctionnent pas au-dessous d’un certain niveau. Nous ne devrions pas faire l’impasse sur notre but : l’abolition du capitalisme. Il n’est pas compatible avec les organisations social-démocrates, qu’elles s’appellent le SPD ou La Gauche (Die Linke). C’est évident, depuis la coalition SPD/Linke à Berlin, depuis l’automne allemand (1977, NdR), depuis les lois d’exception (1967-1968), depuis Ebert et Noske2, depuis la révolution trahie de novembre 18/19 et le vote des crédits pour la guerre en 1914.

Les alliances d’une gauche anticapitaliste et indépendante de l’État ne peuvent exister que dans des zones antinationales et libérées du réformisme.

Le sujet révolutionnaire classique, la classe ouvrière dépositaire d’une conscience de classe collective n’existe plus. Nos alliés potentiels , ce sont les migrant-e-s, les sous-prolétaires, les gosses des rues, les simples ouvriers, les élèves, étudiant-e-s, travailleurs et travailleuses intérimaires, les intellectuel-le-s. Cela demande un effort, mais c’est aussi assez intéressant d’aller regarder au-delà des œillères petite-bourgeoises de son propre milieu.

On peut se révolter avec des gens qui n’aiment pas la même musique que vous. Mais là j’avoue les limites de ma propre tolérance : j’exclus définitivement la musique folklorique, l’opérette et les marches militaires.

Nous voulons une société fondée sur l’égalité et la solidarité, d’où aura disparu l’exploitation et où personne ne dominera plus personne, une société où la base décidera démocratiquement de son mode de vie et de travail. C’est un projet téméraire. La voie qui mène à sa réalisation, nous l’appelons révolution sociale.
Et qu’en adviendra-t-il ? Laissons Marx nous répondre :

« L’histoire du monde serait certes bien commode, si l’on n’engageait le combat qu’en étant sûr de le gagner. »

Notes

1 - La loi Hartz IV est la quatrième étape de la réforme du marché du travail menée en Allemagne par le gouvernement Schröder de 2003 à 2005. C'est l'aspect le plus controversé de ces réformes. Hartz IV a donné lieu à plusieurs semaines de manifestations hebdomadaires à la fin de l'été 2004, surtout à l'Est du pays. La mise en application à partir du 1er janvier 2005 a également été marquée par d'importantes difficultés à traiter les dossiers et à remplir le rôle d'orientation et de conseil confié aux nouveaux Jobcenter.
La mesure la plus importante de cette réforme est la réduction des indemnités versées aux chômeurs de longue durée qui refuseraient d'accepter des emplois en-dessous de leur qualification ; de plus, ces chômeurs pourraient être embauchés à des salaires inférieurs (1€/heure) à la convention collective du secteur. D'autres mesures sont critiquées, comme la possibilité de réduire les allocations d'un chômeur dont les ascendants ou descendants ont des économies. Ces mesures du SPD, votées avec le soutien de la majorité CDU du Bundesrat, ont donné lieu en particulier en ex-RDA à des manifestations hebdomadaires le lundi, par analogie avec les Montagsdemos des années 1980 contre le régime est-allemand. Cette mobilisation a contribué aux revers électoraux de la majorité de Gerhard Schröder en 2005.
Avec cette réforme, les indemnités de chômage ne sont plus versées pendant 32 mois, mais pendant 12 mois : c'est le « Arbeitslosengeld I ». Puis, le chômeur est considéré comme chômeur de longue durée et reçoit le « Arbeitslosengeld II », l'équivalent du RMI (environ 350 euros). Ces allocations sont de plus en plus soumises aux conditions évoquées plus haut. Cependant, les emplois à 1 euro de l'heure semblent être un échec et sont en perte de vitesse. Le nom « Hartz IV » a ainsi été largement associé par les Allemands à ces réductions des prestations versées à de nombreux sans-emplois. (Source : wikipedia)

2 - Sociaux-démocrates, respectivement Chancelier, puis Président du Reich et Ministre de l’Armée sous la République de Weimar, ont réprimé dans le sang la révolution spartakiste (novembre 1918-janvier 1919) et organisé l’assassinat de ses meneurs Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht après avoir voté en s’opposant à eux au sein du SPD les crédits de guerre en 1914. (NdT)

Le 2 mai 2009 paraît le nouveau livre de Jutta Ditfurth sur les causes et conséquences de la crise économique mondiale et les perspectives d'une résistance de gauche anticapitaliste et indépendante de l'État.
Jutta Ditfurth: ZEIT DES ZORNS. Streitschrift für eine gerechte Gesellschaft (Le temps de la colère. Écrit de combat pour une société juste)
München: Droemer Verlag 2009, ca. 280 S. 16,95 Euro
Pour en savoir plus :
www.jutta-ditfurth.de + www.oekolinx-arl.de + www.oekologische-linke.de

Illustrations : affiches de Mai 1968. Source : Esprit(s) de 68, exposition de la BNF

mercredi 25 mars 2009

Guerre contre la terreur intérieure : la fin de l'Histoire juive

par Gilad ATZMON, 18/3/2009 . Traduit par Marcel Charbonnier, révisé par Fausto Giudice, Tlaxcala
Original : War On Terror Within: The End of Jewish History

La question que je vais aborder aujourd’hui est probablement la chose la plus importante que j’aie jamais eu à dire au sujet de la brutalité israélienne et de l’identité juive contemporaine. Je suppose que j’aurais pu organiser mes idées en un ouvrage exhaustif ou sous la forme d’une analyse universitaire. Mais finalement, je vais faire tout à fait le contraire : je vais être aussi succinct et simple que possible…

Au cours des semaines écoulées, nous avons été les témoins d’une campagne génocidaire israélienne à l’encontre de la population civile palestinienne, dans la bande de Gaza. Nous avions déjà été les témoins de l’écrasement, par une des armées les plus puissantes au monde, de femmes, de vieillards et d’enfants. Nous avons vu, cette fois-ci, un ouragan d’armes non-conventionnelles éclatant au-dessus d’écoles, d’hôpitaux et de camps de réfugiés. Nous avions déjà vu et entendu parler de crimes de guerre. Mais, cette fois-ci, la transgression israélienne a été catégoriquement différente : elle a bénéficié du soutien de la quasi-totalité de la population juive d’Israël.

La campagne militaire de « Tsahal » à Gaza a bénéficié, en effet, du
soutien de 94 % de la population israélienne. 94 % des Israéliens, apparemment, ont approuvé les raids aériens contre des civils. La population israélienne a suivi le carnage sur ses écrans de télévision ; elle a entendu les cris, elle a vu les hôpitaux et les camps de réfugiés en flammes et, pourtant, elle n’a pas été véritablement secouée par tout ce qu’elle a vu. Les Israéliens n’ont pas fait grand-chose pour arrêter leurs dirigeants impitoyables « démocratiquement élus ». En lieu et place, certains d’entre eux ont attrapé leur chaise longue, et ils sont allés s’installer sur les collines dominant la bande de Gaza, afin de suivre, de leurs propres yeux leur armée en train de transformer Gaza en un colisée hébraïque des temps modernes, débordant de sang. Et aujourd’hui même, alors que la campagne militaire semble terminée et que l’étendue du carnage perpétré à Gaza a été révélée, les Israéliens ne font montre d’aucun signe de remords. Comme si cela ne suffisait encore pas, tout au long de la guerre, les juifs du monde entier ont manifesté leur soutien à leur « État réservé aux seuls juifs ».

Un tel soutien populaire à des crimes de guerre caractérisés est absolument sans précédent. Les États terroristes tuent, certes, mais ils en conçoivent un minimum de honte. L’URSS de Staline l’a fait, dans quelques goulags au fin fond de la Sibérie, l’Allemagne nazie a exécuté ses victimes dans des forêts profondes et derrière des barrières de fil de fer barbelé. Dans l’État juif, les Israéliens massacrent des femmes sans défense, des enfants et des vieux en plein jour, en utilisant des armes non-conventionnelles ciblant des écoles, des hôpitaux et des camps de réfugiés…

Le niveau atteint par cette barbarie collective hurle son attente d’explication. La tâche qui nous attend peut être définie, sans hésitation, comme la quête d’une prise de conscience de la brutalité collective israélienne. Comment a-t-il pu se faire qu’une société (la société israélienne, en l’occurrence) ait pu ainsi s’arranger pour perdre prise sur tout sentiment de compassion et de pitié ?


La Terreur intérieure

Plus que par quoi que ce soit d’autre, les Israéliens et les communautés juives qui les soutiennent, sont terrorisés par la brutalité qu’ils trouvent au fond d’eux-mêmes. Plus les Israéliens sont brutaux, plus ils ont peur d’eux-mêmes. Cela s’explique, c’est simple : plus vous infligez de souffrance à autrui, plus vous êtes angoissés par la capacité mortifère potentielle que vous générez autour de vous. En gros, l’Israélien projette sur les Palestiniens, les Arabes, les musulmans et les Iraniens l’agressivité qu’il trouve en lui-même. Étant donné qu’il a été démontré, de la manière qu’on sait, que la brutalité israélienne n’a strictement aucune limite et que rien ne peut lui être comparé, en matière de brutalité, l’angoisse des Israéliens n’a d’égale que leur brutalité.

Apparemment, les Israéliens ont peur de constater que les malfrats, c’est eux. Ils sont engagés dans une bataille à mort contre la terreur qui les habite. Mais l’Israélien n’est pas le seul dans ce cas. Le juif de la diaspora qui manifeste son
soutien à un pays qui balance du phosphore blanc sur des civils se retrouve coincé exactement dans le même piège destructeur. Étant le partisan exalté d’un crime gigantesque, il est horrifié par l’idée que la cruauté qu’il constate en lui-même puisse, éventuellement, se manifester un jour chez d’autres. Le juif diasporique qui soutient Israël est dévasté par la possibilité imaginaire qu’une intention brutale, similaire à la sienne propre, puisse un jour s’en prendre à lui. Toute la peur juive de l’antisémitisme se résume à cette préoccupation-là. Fondamentalement, la hantise juive de l’antisémitisme est la projection de la brutalité collective tribale sionocentrique sur l’Autre.


Il n’y a pas de conflit israélo-palestinien
Nous assistons, là, à la formation évidente d’un cercle vicieux, dans lequel l’Israélien et ses séides sont en train de se muter en une boule de feu insulaire vindicative, qu’alimente une certaine forme d’agressivité interne de nature explosive. Tout cela est fort révélateur. Les Palestiniens étant dans l’incapacité de répliquer militairement à l’agression et à la capacité destructrice israéliennes, nous sommes fondés à arguer du fait qu’il n’y a pas de conflit israélo-palestinien. Tout ce qu’il y a, c’est une psychose israélienne, dans laquelle l’Israélien est fracassé par l’anxiété que lève en lui le reflet de sa propre brutalité. Étant considérés comme les
nazis des temps modernes, les Israéliens sont, du même coup, condamnés à voir un nazi en n’importe qui. De même, il n’y a strictement aucune montée d’antisémitisme. Le juif sioniste diasporique, simplement, est dévasté par la possibilité que quelqu’un, quelque part, soit aussi corrompu éthiquement et aussi impitoyable que lui-même a démontré qu’il l’est. En bref, la politique israélienne et le lobbying sioniste doivent être vus comme rien moins qu’une paranoïa collective sionocentrique, à la veille de virer à la psychose totale.

Existe-t-il un moyen de racheter le sioniste de son équipée sanglante ? Est-il possible de modifier le cours de l’histoire, de sauver les Israéliens et leurs partisans de la dépravation totale ? La meilleure façon, probablement, de poser cette question, c’est de demander s’il y a une façon de sauver les Israéliens et les sionistes d’eux-mêmes. Comme vous l’aurez sans doute deviné, je ne suis pas particulièrement intéressé par le sauvetage des Israéliens ou des sionistes. Toutefois, je comprends bien que le fait de sauver les sionistes de leur transgression serait susceptible d’apporter une perspective de paix à la Palestine, à l’Irak et, probablement, à nous tous. Ceux qui ne comprennent pas pourquoi doivent savoir qu’Israël n’est que la pointe émergée de l’iceberg. A la fin des fins, l’Usamérique, la Grande-Bretagne et l’Occident sont actuellement en proie à des formes similaires de "
politique de la peur", qui est la conséquence directe de l’idéologie et des pratiques mortellement interventionnistes des néoconservateurs.


Le psy de Nazareth

Il y a, de cela, bien des années, nous dit-on, il y avait un Israélite qui vivait au milieu de ses frères, dans le pays de Canaan. Comme les Israéliens d’aujourd’hui, il était cerné par la haine, la vengeance et la peur. A un certain moment, il avait décidé de faire quelque chose, d’amener du changement à cette situation ; il avait pris conscience du fait qu’il n’y avait pas d’autre manière de combattre la brutalité que de rechercher la grâce. «Tends l’autre joue… », telle fut sa suggestion, fort simple. Ayant réussi à identifier la psychose de l’Israélite comme « une guerre de l’Israélite contre sa terreur intérieure », Jésus comprit que la seule façon de contrer la violence, c’est de se regarder dans un miroir, afin de rechercher la Bonté que nous avons en nous.

Il est tout à fait évident que c’est cette leçon administrée par Jésus qui a pavé la voie à la formation de l’éthique universelle occidentale. Les idéologies politiques modernes ont tiré les leçons de la vision chrétienne. La recherche normative, par Marx, de l’égalité, peut être vue comme une réécriture laïque de la notion christique de fraternité. Et pourtant, aucune idéologie politique n’est parvenue à intégrer la notion extrêmement profonde que Jésus avait de la grâce. Rechercher la paix, c’est, avant toute chose, rechercher quelqu’un, en soi-même. Alors que les Israéliens et leurs clones néocons aspireront toujours à réaliser la paix au moyen de la dissuasion, la véritable paix ne peut être atteinte qu’au moyen de la recherche de l’harmonie en soi-même.

Comme le suggérerait un psychanalyste lacanien, aimer ton voisin, c’est, en réalité, t’aimer toi-même en aimant ton voisin. L’Israélien est dans la posture diamétralement opposée. Étant donné que les Israéliens s’arrangent toujours pour démontrer, une fois après l’autre, guerre après guerre, qu’en réalité, ils s’aiment eux-mêmes en haïssant leurs voisins, bref : qu’ils ne s’aiment eux-mêmes qu’en haïssant, de manière générale. Ils haïssent pratiquement tout : le voisin, les Arabes, Chávez, les Allemands, l’Islam, les goyim, le cochon, le Pape, le Palestinien, l’Église, Jésus, le Hamas, les calamars et l’Iran. Dites un truc, ils le haïssent ! Force est bien d’admettre que le fait de haïr à ce point doit être quelque chose d’épuisant, à moins que cela ne leur procure du plaisir ? Et, de fait, le « principe de plaisir » israélien pourrait être articulé comme suit : ce principe conduit en permanence l’Israélien à rechercher son plaisir dans la haine qu’il ressent envers un autrui qu’il est en train de faire souffrir.

À ce stade, il convient de mentionner que la « Guerre contre la Terreur intérieure » n’est pas réellement une invention juive. Quiconque, pays, peuple ou individu, peut en devenir la proie. Les conséquences du massacre nucléaire barbare uqaméricain à Hiroshima et à Nagasaki ont fait du peuple usaméricain une collectivité terrorisée. Cette anxiété collective est connue sous le nom de « guerre froide ». L’Amérique n’est pas encore sortie de la peur qu’il puisse y avoir quelqu’un, quelque part, qui puisse être aussi impitoyable qu’elle a prouvé qu’elle peut être. Dans une certaine mesure, l’opération « Choc et effroi » (« Shock and Awe ») a eu un effet très semblable en Grande-Bretagne et aux USA. Cela a conduit à la création de masses horrifiées, aisément manipulables par une élite hautement motivée. C’est ce type de politique, exactement, que l’on appelle la « politique de la peur ».

Et pourtant, au sein du discours occidental, un mécanisme correctif existe. Contrairement à l’État juif, qui est en train d’être radicalisé par sa paranoïa auto-entretenue, en Occident, le mal est, peu ou prou, contré, et parfois contenu. Le crime est dénoncé et l’espoir de paix est, d’une certaine manière, réinstauré, jusqu’à plus ample informé. Non que je retienne mon souffle, dans l’attente d’un quelconque changement qu’apporterait le président Obama, car une chose est tout à fait évidente : si Obama a été élu, ça n’est certainement pas pour qu’il apporte un changement quelconque. Obama est un symbole de notre tentative sincère de donner un coup d’arrêt au mal. Dans l’État juif, non seulement cela ne se produit pas : cela ne pourra jamais arriver. La différence entre Israël et l’Occident saute aux yeux. En Occident, l’héritage chrétien nous donne la possibilité de formuler un espoir, fondé dans une croyance en une bonté universelle.

Toutefois, nous sommes menacés en permanence d’être exposés au mal ; mais nous avons tendance à croire que la bonté, en fin de compte, s’imposera. En face, dans le discours hébraïque, la Bonté est la propriété exclusive des élus. Les Israéliens ne voient nulle bonté, ni nulle gentillesse en leurs voisins ; ils ne voient en eux que des sauvages et une entité menaçante pour leur vie même. Pour les Israéliens, la gentillesse est leur propriété, c’est à eux, et, incidemment, ils sont, aussi, innocents, et des victimes. Dans le discours universel occidental, la bonté n’appartient à aucun peuple ni à aucune nation en particulier : elle appartient à tous et à personne, en même temps. Dans l’héritage universel occidental, la Bonté se trouve en chacun d’entre nous. Elle n’appartient ni à un parti politique, ni à une idéologie. La notion transcendante de grâce et d’un Bon Dieu est là, en chacun de nous – elle est, en permanence, à portée de notre main.


Quelle sorte de Père est-ce là ?

« Alors, le Seigneur, ton Dieu, te conduira sur la terre dont il avait promis à tes ancêtres Abraham, Isaac et Jacob qu’il te la donnerait - une terre avec des grandes villes magnifiques que tu n’as pas construites, des maisons emplies de joyaux que tu n’as pas accumulés, des citernes que tu n’as pas creusées, des vignes et des oliveraies que tu n’as pas plantées – et tu mangeras à satiété ». [Deutéronome 6:10-11]

« Quand le Seigneur, ton Dieu, te conduira sur la terre où tu entreras afin de la posséder en chassant devant toi des peuples innombrables… alors, tu devras les détruire jusqu’au dernier. Ne conclus aucun pacte avec eux, et ne fais preuve d’aucune pitié envers eux. » [Deutéronome 7:1-2]

Ici, nous devons nous efforcer de comprendre la cause première de l’absence grave de compassion dans le discours israélien et au sein des lobbies qui le soutiennent. Je pense qu’une élaboration sur la relation troublée entre les juifs et leurs différents dieux peut apporter un peu de lumière à cette problématique. Il est parfaitement évident que la liste s’allongeant sans cesse des « Dieux », des « Idoles » et des « figures paternelles » juifs est quelque peu problématique, tout au moins, dès lors qu’il est question de morale et de gentillesse. C’est la relation même entre « le fils » et le « père a-moral » qui doit être explorée.

La philosophe Ariella Atzmon (qui se trouve être ma mère) qualifie la complexité du commencement vicié de « syndrome de Fagin ». Le personnage Fagin, imaginé par Charles Dickens, est un « kidsman », un exploiteur d’enfants - un adulte qui recrute des enfants et leur apprend à devenir des pickpockets et des voleurs, et qui procure le logis et la nourriture à ces enfants, en échange du butin de leurs larcins. Bien que ces enfants ne puissent être que reconnaissants envers leur maître, ils ne peuvent aussi que le mépriser pour avoir fait d’eux des voleurs et des pickpockets. Les gamins prennent conscience du fait que les biens que possède Fagin ont tous été volés, et que sa gentillesse est loin d’être sincèrement honnête ou pure. Tôt ou tard, les gamins se retourneront contre leur maître, Fagin, dans une tentative de se libérer du piège immoral où il les a fait tomber.

Vu sous l’angle de la relation filiale, le dieu biblique juif, Jehova, ne diffère en rien de ce que nous pouvons observer dans le cadre du syndrome de Fagin. Le père d’Israël, en effet, conduit son peuple à travers le désert vers la Terre promise, afin que celui-ci puisse en voler et piller les autochtones. Mais ce n’est pas exactement, là ce qu’on attendrait d’un père moral, ou d’un «Dieu bon ». Par conséquent, autant les fils d’Israël aiment Jehova, autant ils ne peuvent qu’être légèrement soupçonneux à son endroit, au chapitre de la tendresse. Aussi ne devons-nous pas être surpris par le constat que, tout au long de l’histoire juive, les juifs qui se sont retournés contre leur père céleste sont légion.

Toutefois, si l’on a à l’esprit la perception laïque fort répandue selon laquelle les Dieux, de fait, sont inventés par les hommes, on peut se demander ce qui conduit à l’invention d’un « Dieu a-moral » tel que celui-là ? Qu’est-ce qui peut bien faire que des gens respectent les règles édictées par un Dieu de cet acabit ? Il serait intéressant aussi de découvrir quelle sorte de Dieux alternatifs les juifs avaient adoptés, ou carrément inventés, durant les périodes où ils avaient mis Jehova de côté.

Depuis leur émancipation, nombreux ont été les juifs à se dissocier de la structure tribale traditionnelle, ainsi que du judaïsme rabbinique. Beaucoup se sont fondus dans les réalités ambiantes, laissant tomber leur statut autoproclamé d’élus et devenant des êtres humains ordinaires. Beaucoup d’autres juifs mirent un point d’honneur à laisser tomber Dieu, mais tout en continuant à entretenir leur affiliation, marquée au coin de l’appartenance raciale. Ceux-ci décidèrent de fonder leur appartenance tribale sur des terrains ethnique, racial, politique, culturel et idéologique, et non plus sur le précepte judaïque. Bien qu’ils eussent laissé tomber Jehova avec perte et fracas, ils s’attachèrent à adopter une vision séculariste, qui ne tarda pas à se muer en un précepte monolithique ne différant en rien d’une religion. Tout au long du XXème siècle, les deux idéologies politiques ayant le statut d’une religion à avoir eu le plus de succès auprès des masses juives furent le marxisme et le sionisme.

Le marxisme peut être défini come une idéologie laïque, universelle et éthique. Toutefois, durant le processus de sa transformation en précepte tribal juif, le marxisme a réussi le tour de force de perdre jusqu’à la dernière trace de son humanisme ou de son universalisme. Comme on le sait, l’idéologie et la pratique sionistes furent, à leurs débuts, largement dominées par des juifs de gauche, qui se considéraient comme les authentiques successeurs et adeptes de Marx. Ils croyaient sincèrement que le fait de célébrer leur renaissance nationale juive aux dépens des Palestiniens était une mission socialiste légitime.

Et très significativement, leurs ennemis, les partisans antisionistes du Bund, le mouvement ouvrier juif est-européen, ne croyaient pas vraiment au pillage institutionnalisé des Palestiniens. Non, eux, ils étaient convaincus que le fait d’exproprier les riches Européens était une grande mitzvah universelle, sur le chemin de la justice sociale…

Voici, ci-après, quelques lignes de leur hymne :

"
Nous jurons que notre haine sera éternelle
Contre ceux qui volent et assassinent les pauvres :
Le Tsar, les maîtres, les capitalos.
Notre vengeance sera expéditive et impitoyable !
Faisons-en le serment, tous, ensemble : « A la vie, à la mort !
"…

Sans nous égarer dans des considérations afférentes à la morale ou à l’affiliation politique, il est parfaitement évident que l’hymne marxiste juif est saturé, du début jusqu’à la fin, de « haine » et de « vengeance ». Autant les juifs furent des exaltés de Marx, du marxisme, du bolchevisme et de l’égalité, autant la fin de l’histoire est connue. Les juifs ont laissé tomber Marx, en masse, depuis fort longtemps. Ils ont, en quelque sorte, laissé la révolution à quelques Goyim éclairés, tels qu’Hugo Chávez et Evo Morales, ces leaders qui ont authentiquement intégré la véritable signification de l’équité et de la morale universelles.

Même si, à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, le marxisme avait trouvé nombre d’adeptes chez les juifs européens, après l’Holocauste, c’est le sionisme qui est devenu, progressivement, l’expression de la juiverie mondiale. A l’instar de Fagin, les idoles et les dieux sionistes – Herzl, Ben Gourion, Nordau, Weizmann – promirent à leurs adeptes un nouveau départ a-moral. Le vol des Palestiniens fut leur moyen de s’acheminer vers une justice historique qui leur était due depuis longtemps. De l’Ancien Testament, le sionisme fit un registre cadastral. Mais, là encore, comme dans le cas de Jehova, le Dieu Sio transforma le juif en voleur, en lui promettant les biens d’autrui. C’est cela qui explique, en soi, le ressentiment des Israéliens envers le sionisme et l’idéologie sioniste. Les Israéliens préfèrent se voir comme les résidents naturels du territoire (dit israélien, NdT), plutôt que comme des pionniers d’un projet colonial antimoral propre à la diaspora juive. Le juif israélien entretient sa prise de position politique au moyen d’une forme grave d’abandon moral. Cela explique sans doute le fait qu’autant les Israéliens adorent leurs guerres, autant le fait de les faire les révulse. Ils ne sont pas prêts à mourir pour une grande idéologie abstraite, telle que la « nation juive » ou le « sionisme ». À une écrasante majorité, ils préfèrent nettement déverser du phosphore blanc et des bombes à fragmentation sur des civils, en restant à bonne distance.

Toutefois, tout au long de l’histoire relativement brève du nationalisme juif contemporain, le Dieu Sio est devenu ami avec quelques autres Dieux et idoles cachères. Dès 1917, Lord Balfour promettait aux juifs qu’ils créeraient leur foyer national en Palestine. Vous l’aurez deviné : comme dans le cas de Jehova, Lord Balfour a fait des juifs des pillards et des voleurs, en leur faisant cette promesse outrageusement amorale. Il promit aux juifs la terre de quelqu’un d’autre : pouvait-il, fondamentalement, y avoir pire début ? Bien entendu, il n’a pas fallu bien longtemps pour que les juifs se retournent contre l’Empire britannique. En 1947, rebelote : les Nations Unies firent exactement la même erreur insensée, qui donna naissance à l’ « État réservé aux seuls juifs », de nouveau sur le dos des Palestiniens. Elles légitimèrent le vol de la Palestine, « au nom des nations » (!). Comme dans le cas de Jehova, qui avait fini par être mis sur la touche, il ne fallu pas longtemps aux juifs pour se retourner contre lesdites Nations Unies.

« Peu importe ce que les Goyim disent, seul compte ce que font les juifs ! » avait dit le Premier ministre israélien David Ben Gourion.

Récemment, les Israéliens ont trouvé le moyen de mettre sur la touche jusqu’à leurs amis les plus complaisants, à la Maison-Blanche. À la veille de la dernière élection présidentielle usaméricaine, des généraux israéliens avaient été
filmés en train de dénoncer le Président Bush, qui aurait « porté atteinte aux intérêts israéliens en étant favorable à Israël de manière outrancière » (dixit le général de brigade à la retraite Shlomo Brom). Les généraux israéliens blâmaient Bush, essentiellement, pour n’avoir pas empêché Israël de détruire ses voisins. La morale de cette histoire est parfaitement claire : les sionistes et les Israéliens finissent, inexorablement, par se retourner contre leurs Dieux, leurs idoles, leurs pères et tous ceux qui tentent de les aider. Tel est le sens du syndrome de Fagin, dans le contexte politique israélien : ils finiront toujours, tôt ou tard, par se rebeller contre leurs « pères ».

A mes yeux, de tous les systèmes juifs de croyance, le plus intéressant est la Religion Holocaustique, que le philosophe israélien Yeshayahu Leibowitz a qualifiée, à juste titre, de « nouvelle religion juive ». Son aspect le plus intéressant, c’est son Dieu, qui n’est autre que « le Juif ». L’adepte juif ce de précepte dogmatique récemment formé croit au « Juif », l’homme qui s’est sauvé lui-même. Celui qui a « survécu » à l’événement du « génocide suprême ». Les adeptes de cette religion croient en « le Juif », cette victime souffrante et « innocente », qui est retournée dans sa « terre promise » et célèbre désormais son narratif à succès de résurrection. Jusqu’à un certain point, à l’intérieur du discours religieux holocaustique, le juif croit en « le Juif », exprimé en tant que son pouvoir et ses qualités éternelles. Dans ce cadre religieux tout récent, la Mecque est Tel-Aviv et le Saint Sépulcre est le Musée de l’Holocauste Yad Vashem.

Cette nouvelle religion a de nombreux sanctuaires (des Musées), répartis dans le monde entier. Elle a aussi de nombreux prêtres, qui répandent le message partout et punissent les éléments récalcitrants. D’un point de vue juif, la religion holocaustique est l’expression totalement transparente du narcissisme. C’est là où le passé et l’avenir se fondent, dans un présent faisant sens, c’est le moment où l’histoire est traduite en praxis. Que ce soit consciemment ou non, quiconque s’identifie politiquement et idéologiquement (plutôt que religieusement) en tant que juif est, sur le plan pratique, en train de succomber à la religion holocaustique et devient, de facto, un adepte de sa figure tutélaire paternelle : « le Juif ». Et pourtant, on pourrait se demander : « Et la tendresse, bordel ? » Y a-t-il une once de bonté, dans cette « figure paternelle » flambante neuve ? Y a-t-il une quelconque grâce, dans ce narratif de victimitude innocente célébrée quotidiennement sur le dos du peuple palestinien ?

S’il est une fin, dans l’histoire, c’est bien la fin ultime de l’Histoire juive qu’incarne la religion de l’Holocauste. A la lumière de la religion holocaustique, le « Père » et le « Fils » sont enfin réunis. Dans le cas d’Israël et du sionisme, en tout cas, ils fusionnent dans un amalgame d’idéologie et de réalité génocidaires.

A la lumière de la religion holocaustique et de son éthos de survivance épique, l’État juif se considère légitimé à déverser du phosphore blanc enflammé sur des femmes et sur des enfants qu’ils ont mis en cage dans une prison à ciel ouvert d’où nul ne saurait s’évader. Très regrettablement, les crimes commis par l’État juif le sont au nom du peuple juif et au nom de leur histoire trouble, jalonnée de persécutions ; la religion holocaustique donne vie à ce qui semble être l’ultime forme possible de brutale incarnation insulaire.

Tout au long de leur histoire, les juifs ont rejeté nombre de Dieux : ils ont laissé tomber Jehova, ils ont jeté Marx aux orties, certains d’entre eux n’ont jamais mordu à l’hameçon du sionisme. Mais, à la lumière de la religion holocaustique, tout en ayant à l’esprit les scènes d’horreur de Gaza, de Jénine et du Liban, le juif devra peut-être maintenir la tradition et laisser tomber [son nouveau Dieu, j’ai nommé] « le Juif ». Il devra accepter le fait que le nouvel idéal paternel du moment a été formé à sa propre image. Plus préoccupant est le fait, accablant, que le nouveau père, c’est désormais prouvé, est en soi une invitation au meurtre. Apparemment, le nouveau père est le Dieu maléfique suprême de toute la série.

Je me demande combien il y aura de juifs assez courageux pour jeter aux orties leur figure paternelle ésotérique toute neuve ? Seront-ils assez courageux pour rejoindre le reste de l’humanité, en adoptant un discours éthique universel ?

Quant à la question de savoir si le juif laissera tomber « Le Juif », seul le temps le dira.

Je précise simplement (pour dissiper de derniers doutes) qu’en ce qui me concerne, je me suis débarrassé de mon « Juif intérieur » depuis belle lurette, et que je m’en porte, ma foi, fort bien…