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dimanche 1 juillet 2012

Tunisie: une transition longue, difficile et tortueuse

par Annamaria Rivera, 30/6/2012. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Original: Tunisia: una transizione lunga, difficile e tortuosa
Traductions disponibles : Português Ελληνικά  Español    
 
 


Dans la nuit du 15 au 16 Juin dernier, Karim Alimi, un jeune blogueur tunisiens, peut-être angoissé par le sort de la transition, comme le prétendent certains, s’est suicidé. Il était l'une des voix de l'opposition au régime et de la révolution du 14 Janvier. Son suicide, si symbolique, ne suscite pourtant étrangement que des réponses tièdes, peu de commentaires et presque aucune solidarité, pas même des blogueurs, tellement encensés en Tunisie et bien plus encore en Occident. Parmi ceux qui ont gardé le silence Lina Ben Mhenni, grande collectionneuse de prix – dont l’un reçu des mains de Gianni Alemanno*, rien que ça -, et candidate au prix Nobel de la Paix : une projection parfaite de la narration occidentale sur la “Révolution de Jasminˮ, qui a effacé les véritables protagonistes de l'insurrection populaire qui a renversé le régime, à savoir les jeunes prolétaires et sous-prolétaires de la Tunisie "profonde", celle des régions de l’intérieur et des quartiers métropolitains déshérités.


Le suicide d’Alimi survient à l’apogée d'une vague d'émeutes, de violences de rue, d’ agressions et d’ incendies criminels contre des sièges d’ institutions, de syndicats et de partis progressistes, commis par des bandes de  salafistes et de petits délinquants, encouragés ou orchestrés en coulisses, dit-on, par les caciques de l'ancien régime. Lequel exerce encore son influence. L'ancien parti unique, le RCD, est toujours installé dans les réseaux de médias, les systèmes financiers, l'appareil de sécurité: la répression violente des manifestations, les prisons secrètes, la torture des gardés à vue et incarcérés continue comme si de rien n’était. Durant cette même période, Béji Caïd Essebsi, ancien ministre del'Intérieur de Ben Ali et ancien chef d'un des gouvernements d’intérim d’après  la révolution s’agite beaucoup pour réorganiser les vieux instruments du régime déchu en un nouveau parti.


S'il y avait eu la première affaire Persépolis, l’attaque contre  l'Université de La Manouba à Tunis, le saccage du cinéma AFRIC'ART, l'agression  d’artistes et journalistes (pour ne citer que quelques faits parmi tant d'autres), ce nouveau cycle de violences, estampillé  ultra-islamiste et d'inspiration contre-révolutionnaire, a été inauguré dans la nuit du 10 au 11 Juin avec la destruction de certaines œuvres d'art exposées dans le Palais El Abdellia, à La Marsa, près de Tunis , et jugées blasphématoires par les salafistes. Au lieu de condamner l'acte odieux, le ministre de l’Intérieur et celui des Affaires religieuses – tous deux membres d’Ennhadha, le parti islamiste qui domine le gouvernement de transition dirigé par Hamadi Jebali – ont confirmé la qualification de blasphème. Même le ministre de la Culture, l'indépendant et très laïque Mehdi Mabrouk, un sociologue des migrations, autrefois sur des positions avancées, s’est empressé d’ordonner la fermeture de l'exposition et du Palais et de dénoncer les artistes et les organisateurs, également pour blasphème. L'incident a été utilisé par le gouvernement pour serre un peu plus la vis de la répression et faire de la propagande contre les ennemis de l'islam et les “extrémistes de droite et de gauche.ˮ


Nous avons défini le suicide d’Alimi comme symbolique. De  fait, la révolution tout comme la contre-révolution se manifeste par un acte suicidaire. Le processus menant à la fin du régime benaliste s’accélère, comme on le sait, après l’ auto-immolation publique de Mohamed Bouazizi :  un suicide par le feu parmi tant d’autres - avant, après le 14 Janvier et encore actuellement -, et qui sera choisi comme événement fondateur. De manière symétrique, la contre-révolution, qui n'a jamais cessé de porter atteinte à ce qu’on appelle la transition, se manifeste dans toute sa gravité par le suicide du blogueur.



 Imed Ben Hamida
 


Les atteintes ne sont pas  seulement la bigoterie d’Ennhadha, la violence des salafistes ou les réseaux étrangers qui, voyant d’un mauvais œil la transition démocratique, soutiennent à coups de pétrodollars les prédicateurs wahhabites, mais surtout l’incapacité, gouvernementale et autre,  à résoudre les graves problèmes économiques et sociaux du pays, en premier lieu le chômage galopant, la précarité dramatique, les profondes disparités régionales. L’opposition politique et sociale elle-même, souvent embringuée dans les débats vains sur l'identité arabo-musulmane de la Tunisie, ne réussit pas, à quelques exceptions près, à organiser rationnellement les besoins, les demandes et le mécontentement populaires. Et même pas à mener une bataille conséquente sur le plan des droits civiques sur lesquels on a fait un tel battage, liberté d'expression etc.


Il suffit d’évoquer la faible réaction -même pas une grève de la faim ! – à un fait très grave qui s'est passé récemment. Le 25 Juin la Cour d'appel de Monastir a confirmé la condamnation à sept ans et demi de prison et à une amende de 1.200 dinars, de Jabeur Mejri, un trentenaire de Mahdia, qui avait publié sur Facebook des images de Mohamed jugées blasphématoires. Un autre jeune, Beji Ghazi, a été condamné à la même peine par contumace, puisqu’il a réussi à fuir vers l'Europe lorsque l'affaire a éclaté. Par  la voix de son porte-parole officiel, le Président de la République, le laïc Moncef Marzouki, opposant historique à Ben Ali et autre fois défenseur  actif des droits humains, avait approuvé la condamnation très lourde en première instance des deux jeunes gens.

Débat-Tunisie ( ZABA : l'un des surnoms de Ben Ali) 
À tout cela il faut ajouter les relations conflictuelles au sein de la troïka du gouvernement (la coalition d’Ennahdha et des partis laïques CPR et Ettakatol et le CPR), aggravées par la tension entre le Premier ministre et le président de la République, survenue  après la décision unilatérale Jebali d'extrader vers la LibyeBaghdadi Mahmoudi, ancien Premier Ministre de Kadhafi.

Bref la transition tunisienne s'annonce tortueuse, longue et difficile. Sauf si une nouvelle vague de militantisme et de soulèvements populaires ne vient pas l'accélérer.
* Gianni Alemanno est maire de Rome. On pourrait le qualifier de postnéofasciste. Il a en effet fait toute sa carrière au Mouvement social italien, rebaptisé Alliance nationale en 1995 et devenu allié gouvernemental de Berlusconi pour se dissoudre en 2009 dans Le Peuple de la Liberté, le “grand parti unitaireˮ berlusconien. Le Prix Rome pour la Paix et l’Action humanitaire, doté de 25 000 € fournis par ENEL, la société nationale italienne d’électricité, a été créé par le conseil municipal de Rome en 1994. Il a été décerné à Jean-Paul II, Mère Teresa et Médecins Sans Frontières, entre autres [NdT]

mercredi 21 mars 2012

De Turquie : méfiez-vous du génie du discours islamiste

Türkçe Türkiye: İslamcı Söylemin Cinine Dikkat


Ces jours-ci, en suivant ce qui se passe en Tunisie, avec le parti islamiste modéré Ennahdha au pouvoir, on a une sensation de déjà vu, comme si on revoyait un film ennuyeux..

 
Rachid Ghannouchi salue Erdoğan  à son arrivée à Tunis le 14 septembre 2011. Photo: Fethi Belaid/AFP
Rachid Ghannouchi, le leader d’Ennahdha, a l’air de considérer que son parti a été le déclencheur du printemps arabe, pas seulement en Tunisie mais dans tout le monde arabe,  sans oublier qu’ils pensent être le seul exemple d’une transition démocratique réussie. Ajoutez cette rhétorique  aux déclarations antérieures du parti : « C’est nous qui avons le plus souffert sous le règne de Ben Ali , pas les gauchistes. »

Tout cela me rappelle les premières années au gouvernement du parti AKP. Pas étonnant que le parti Ennahdha ait répété qu’il adoptait le « modèle turc » durant la campagne électorale pour l’Assemblée constituante. Il est évident qu’Ennahdha a emprunté le « génie du discours » de l’AKP, qui a longtemps paralysé l’opposition turque en établissant son hégémonie discursive  dans les débats publics et dans les cercles intellectuels.
Cet habile « génie du discours », comme nous nous avons pu nous en rendre compte en Turquie,  ne sert pas seulement les objectifs de son maitre. Il légitime aussi automatiquement toute politique contre la démocratie et l’égalité sociale et s’oppose même parfois au bon sens. Un véritable couteau suisse !

Ma participation à une table ronde sur le “Printemps arabe" à Paris m’a amenée à penser que les révolutionnaires tunisiens aussi bien qu’égyptiens devraient être mis en garde contre les merveilles de ce génie discursif. Ce n’est pas parce que le conservatisme sunnite est en train de voler leurs révolutions. Il est plutôt nécessaire de les mettre en garde contre le genre d’atmosphère politique schizophrène auquel ils vont être soumis.

Quand l’AKP est arrivé au pouvoir, il a commencé à utiliser la rhétorique des opprimés à chaque occasion. Et comme l’humiliation des gens à sensibilité religieuse par l’élite modernisée et occidentalisée de l’Etat est une réalité dans l’historie de la Turquie moderne, cette rhétorique n’était pas entièrement sans fondements.

En outre le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan  venait de sortir de prison. Il avait été condamné pour avoir cité un poème considéré comme une atteinte à la laïcité du pays : « Les mosquées seront nos boucliers et les minarets nos lances. ». Au fil du temps nous avons vu les opprimés devenir des oppresseurs, naturellement avec un peu d’aide du génie du discours !

Ennahdha a emprunté le « génie du discours »  de l’AKP  qui a longtemps paralysé les opposants turcs. A chaque fois qu’on l’interrogeait sur les prisonniers politiques, Erdoğan  parlait de son propre emprisonnement, laissant entendre que ceux qui ne l’avaient pas soutenu alors n’avaient pas de droit à la parole maintenant. A chaque fois que l’opposition abordait le thème du recul des libertés individuelles, Erdoğan  et ses experts en brosse à reluire évoquaient les années de restriction de la liberté de culte pour la frange conservative religieuse de la population.

Finalement, lorsqu’ on critiquait la transformation des droits sociaux en bienfaisance et charité religieuses, Erdoğan  utilisait la rhétorique banale selon laquelle « la justice a pour source la religion. »

C’est pourquoi il est devenu fameux par ses remarques décisives pour clore tout débat qui va à l’encontre de ses intérêts. Cela a été particulièrement vrai pendant les premières années de son mandat. L’opposition, à savoir les classes moyennes et supérieures laïques, modernes et occidentalisées étaient horrifiées à chaque discours à référence religieuse. Les Kémalistes qui rêvaient d’un État laïc et occidentalisé, étaient scandalisés à chaque fois qu’on évoquait  le hijab ou les cours de religion à l’école.
Certes, le Premier ministre n’a jamais commis l’erreur de son prédécesseur en disant ouvertement « nous sommes le parti de Dieu », mais, la plupart du temps, ses discours avaient une connotation religieuse.

Dans un premier temps, l’opposition a este choquée. Elle ne savait pas comment réagir face à toutes ces références religieuses dans divers débats politiques. On peut conclure que dans un pays à majorité sunnite, tout débat entre laïcs et religieux s’avère être stérile, vu que seuls les musulmans sunnites ont raison.

C’est ce qui s’est passé : l’opposition qui avait construit son discours sur la laïcité, n’était pas seulement écrasée par le « génie du discours », mais aussi ridiculisée  et humiliée..

Le « génie du discours » était assez malin pour se servir de Dieu et de la démocratie d’une façon cohérente. C’est pourquoi, Tunisiens et Égyptiens, vous devez faire attention.

Aujourd’hui, les Tunisiens, en particulier ceux qui ont combattu pour la démocratie à la Kasbah, et les Égyptiens de la Place Tahrir qui ont formé un ensemble homogène malgré leurs différences, sont traumatisés par les discours d’Ennahdha et du Parti Liberté et Justice  sur la Charia.

En Tunisie, après le dernier discours de Ghanouchi sur la fermeture des bars et la loi islamique comme source d’inspiration de la nouvelle Constitution, la réaction des jeunes me rappelle celle d’un cerf, paralysé par les phares des voitures au milieu de l’autoroute. Je me souviens d’avoir vu les mêmes visages il ya dix ans en Turquie.

Comme leurs homologues turcs, ils sont restés paralysés au lieu de s’engager dans le processus politique du moment. Car dans un pays conservateur à majorité musulmane, il est presque impossible que l’opposition construise un contrepoids laïque, sans apparaitre comme le porte-parole du diable aux yeux des gens simples, ou comme des bourgeois insouciants qui ne se préoccupent que de leurs plaisirs hédonistes .

C’est ce qui a été et est encore le cas de la Turquie. Quand Erdoğan  a annoncé son intention de créer une « génération religieuse », sa déclaration a été fortement critiquée. Il a répliqué : «  Voulez-vous que nos enfants deviennent des toxicomanes ? » Ce qui a laissé ses opposants sans voix. Et il a ajouté : « Je veux une génération religieuse et vindicative. »
Je crois avoir dit qu’il était reconnu par ses remarques décisives.

Il faut reconnaitre que dans les pays à majorité musulmane, il est presque impossible de débattre avec un gouvernement islamique au look moderniste qui s’engage dans le néo -libéralisme. Ce n’est pas seulement que les citoyens de votre propre pays peuvent être facilement montés contre vous, c’est aussi que toute la planète qui, ayant adopté la démocratie made in USA, vous laissera seuls à votre sort désespéré. Le danger réel ne vient pas des partis politiques annonçant ou pensant être le parti de Dieu sauf lorsque, d’une manière ou d’une autre, ils se proclament représentants de la démocratie.

En Turquie ceci signifie que si vous êtes contre l’AKP, vous êtes forcément partisans des coups d’État militaire et de l’intervention des militaires dans la vie politique.

On verra ça prochainement en Tunisie : si vous êtes contre Ennahdha, vous êtes des suppôts de l’ancien régime. Je pense qu’en Egypte le « génie du discours » trouvera quelque chose d’approprié qui s’adaptera aux besoins locaux.

Une autre remarque importante : le « génie du discours » a le don de réécrire l’histoire d’une manière impitoyable. J’attends une rafale rhétorique, sur le mode turc, en Tunisie tout comme en Egypte de : «  Nous sommes le vrai peuple  de ce pays, vous êtes l’élite, taisez-vous. »

Ces  partis politiques créent une impasse, moyennant le « génie du discours » pour affirmer qu’ils sont les vrais citoyens opprimés, représentants de  la démocratie.

Argument imbattable, non ? Les jeunes Tunisiens et Égyptiens dont le sang a coulé pour défendre la liberté et l’égalité, sont-ils donc dans une situation complètement désespérée ? Je ne crois pas.

En observant la politique de l’AKP durant une décennie, j ai vu trois actions d’opposition qui n’ont pas abouti à sa liquidation .Ces groupes ont utilisé à leur tour le « génie du discours » pour déclarer qu’ils étaient les citoyens opprimés et qu’ ils représentaient le peuple et la démocratie.


Halkevleri dans la rue...
Un de ces groupes est le Halkevleri (maison du Peuple ),  un mouvement de base agissant pour les droits sociaux. Il est parti en guerre contre la politique de l’AKP, consistant à transformer les droits sociaux en objet de charité. Leur argument principal était que la distribution de pain et de charbon par des organisations religieuses était humiliante et que la nourriture et le logement étaient des droits constitutionnels fondamentaux.


...et la réponse policière
La seconde action émanait des Collectifs étudiants (Öğrenci Kollektifleri), qui ont lancé des actions sur des questions relativement mineures comme le prix des tickets des bus et les frais d’inscription à l’université.
Les deux groupes étaient de gauche, sans aucune connotation religieuse. Le gouvernement les a étiquetés « organisations terroristes », ce qui a montré le vrai visage de l’AKP comme oppresseur des étudiants et des classes démunies.
La troisième action était un « Iftar » qui a  rassemblé ledess gauchistes et des islamistes politiques qui ont l’égalité sociale à leur programme.
Durant le mois de Ramadan, ils ont effectué la rupture du jeûne en face d’un hôtel 5 étoiles, connu pour être un endroit branché par les nouveaux riches de l’AKP.

Ce qui montre qu’on peut sortir de l’impasse créée par le « génie du discours ». La solution est de construire une opposition qui défend les droits sociaux ;y mélanger ou non des connotations religieuses dépend naturellement de l’attitude de chacun.
Ceci dit, ce n’est pas tant une nouvelle génération religieuse que l’AKP veut qu'une génération obéissante.. Sinon, il aurait été content de voir les jeunes faire la fête durant le Ramadan, sans se soucier du fait qu’ils le fassent dans la rue.
Assurément, adopter cette stratégie ne vous rendra pas moins seuls dans le monde. Les politiques européennes et usaméricaines qui ont déjà étiqueté ces pays démocraties islamiques modérées tamponnées « bon pour l’Orient » ne vont pas se réjouir de voir une opposition fondée sur les problèmes de justice sociale.
Personnellement, je pense que les Occidentaux qui glorifient la démocratie dans ces pays ont la trouille quand ils entendent parler de « justice sociale ». Qu’à Dieu ne plaise ! Cela pourrait finir en guerre de classes !
Ceux qui, dans les médias internationaux, applaudissent les jeunes de la place Tahrir "sans idéologie" n’aimeraient pas être ramenés à reconnaître que les discours gauchistes ont survécu malgré les "compagnes de lutte contre le communisme", lancées dans les années soixante du siècle dernier.
Mais au moins, une opposition basée sur les droits et l’égalité sociale fera, pour changer, du « génie du discours » et non de l’opposition le cerf paralysé par les feux d’une voiture.
 

samedi 4 février 2012

Un Toscan à Tunis - Giacomo Fiaschi, le dhimmi* chrétien d’Ennahdha : “Ennahdha, c’est comme la Démocratie chrétienne des années 50”

Il fait l’intermédiaire entre les islamistes tunisiens, Comunione e Liberazione, le Vatican et les industriels italiens
par Andrea de Georgio. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala

Giacomo Fiaschi est un sexagénaire toscan qui vit en Tunisie depuis plus de vingt ans. Depuis le mois d’avril dernier il est conseiller politique d’Ennahdha, le parti islamique durement réprimé par le régime Ben Ali et vainqueur des élections pour l’Assemblée constituante du 23 octobre dernier. Conseiller personnel d’Hamadi Jebali, secrétaire général du parti, devenu Premier ministre, Fiaschi est bien plus qu’un simple entremetteur.
 
Son histoire personnelle,  riche en secrets et anecdotes et son pragmatisme font de lui un personnage décidément multifacette. Il quitte dans les années 90 sa ville de Prato pour la Tunisie, où il recherche des opportunités entrepreneuriales. “J’avais des contacts avec quelques entrepreneurs italiens dans le pays et j’ai créé avec ma femme une entreprise de passementerie”.
 
En mars 2011 il rencontre à Tunis Bobo Craxi**, qui lui demande de le mettre en contact avec Ennahdha. Il devient dès lors “l’intermédiaire entre le parti et l’Italie”. Son bureau personnel, contigu de celui de l’Archevêque, se trouve en plein centre de Tunis, à côté de la cathédrale Saint-Vincent de Paul. “Monseigneur Maroun Lahham*** est un vieil ami. La maison dans laquelle je vis est aussi propriété de l’Archidiocèse de Tunis”.
 
Fiaschi se définit comme “catholique apostolique” et contrairement à ce qu’on pourrait croire, il n’a jamais envisagé de se convertir à l’islam. Il est cependant persuadé que la religion musulmane et le christianisme ont de nombreux points communs. “L'Islam que j’ai connu en vivant en Tunisie ressemble beaucoup aux valeurs morales d’un petit village toscan de la seconde moitié du XXème siècle, comme celui où je suis né”.
 
Fiaschi voit aussi des parallélismes entre la Tunisie et l’Italie. “Ennahdha est comme al démocratie chrétienne des années 50, celle de De Gasperi et de Don Sturzo****. Ce n’est pas un mouvement religieux, mais un parti d’inspiration islamique et populaire. Il est modéré et pas idéologique.” Il rejette l’étiquette laïque. “Je préfère utiliser le mot neutre. Le laïcisme occidental n’a rien à voir avec eux.”
 
Fiaschi a été l’artisan de l’invitation du président d’Ennahdha Rachid Ghannouchi et d’Hamadi Jebali au meeting annuel de Comunione e Liberazione***** en août dernier à Rimini. “Ils m’ont demandé de trouver des contacts avec le monde politique italien. J’ai pensé qu’au lieu de faire la tournée des sept églises des divers partis, il valait mieux aller à Rimini.”
 
Fiaschi ne cache pas les rapports directs qu’il entretient avec le Vatican et, surtout, avec Comunione e Liberazione, mais il assure qu’il n’a pas d’intérêts politiques. “Ce pays est vraiment en train de vivre un moment historique. Et moi j’ai la chance de pouvoir y participer de l’intérieur. Avec la fonction que j’occupe, je peux représenter les intérêts des Italiens qui résident ici.” Les intérêts italiens en Tunisie sont avant tout économiques. “L’Italie doit devenir le premier partenaire commercial de la Tunisie, en supplantant la France. Ce sont nos voisins. Et Lampedusa est la synapse malade, le point névralgique d’un rapport de voisinage qui doit être repensé sur des bases différentes de ce qui a été fait jusqu’à présent. Comme le dit Ghannouchi, ce n’est pas nous qui choisissons la géographie, c’est elle qui nous impose des choix.”
 
NdT
 
* Un dhimmi (« allié » ou « protégé » en arabe) est, selon le droit musulman, un non-musulman appartenant aux « gens du livre » (Ahl al-kitâb) et ayant conclu avec les musulmans, un traité de reddition (dhimma) déterminant ses droits et devoirs. Moyennant l'acquittement d'un impôt de capitation (jizya), d'un impôt foncier (kharâj), d'une certaine incapacité juridique et du respect de certaines règles édictées dans un "pacte" conclu avec les autorités, les dhimmis se voient accorder une liberté de culte restreinte, une dispense de certaines obligations que les musulmans sont tenus de faire (comme l'aumône obligatoire, zakât ou servir dans l'armée) ainsi que la garantie de sécurité pour leur personne et pour leurs biens. En échange, certaines contraintes sont imposées, comme l'interdiction de construire de nouveaux lieux de culte ou l'interdiction du prosélytisme. (source : wikipedia)
** Bobo Craxi (né en 1964) a fondé une formation de centre-gauche, Les Socialistes, après avoir été porte-parole et député du Nouveau parti socialiste italien de 2001 à 2006. Sous-secrétaire d’Etat chargé des relations avec l’ONU dans le gouvernement de Romani Prodi de 2006 à 200. Son père Bettino Craxi, secrétaire du Parti socialiste italien, condamné à 27 ans de prison pour financement illicite de parti et corruption, s’était enfui en 1994 en Tunisie, où il est mort en 2000. Sa sœur Stefania est depuis 2001 députée de Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi, et a été sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères du quatrième gouvernement Berlusconi de 2008 à 2011.
*** Né en Jordanie, Maroun Lahham a été nommé évêque de Tunis en septembre 2005 par Benoît XVI, qui a élevé le diocèse de Tunis au rang d’archidiocèse en mai 2010. Mgr Lahham a été nommé évêque auxiliaire et vicaire du Patriarche latin de Jérusalem à Amman, en Jordanie en janvier 2012.
**** Alcide De Gasperi (1881-1954), fondateur de la Démocratie chrétienne après la deuxième guerre mondiale et président du Conseil de 1945 à 1953. Don Luigi Sturzo (1871-1959), prêtre sicilien et homme politique, participe en 1918 à la fondation du Parti populaire, précurseur de la Démocratie chrétienne. Exilé sous le fascisme à Londres puis à New York, il rentre en Italie en 1946 et participe en coulisses à la mise en place de la Démocratie chrétienne. Nommé sénateur à vie en 1952, son procès en béatification a été ouvert en 2002.
***** Comunione e Liberazione : mouvement catholique fondé en 1954 par Don Luigi Giussani, un prêtre lombard. Présent dans 87 pays, dont la France, avec 100 000 adhérents environ, dont la plupart en Italie. Depuis 1979, C&L organise chaque année à Rimini un festival politico-artistico-religieux baptisé "Meeting pour l'amitié entre les peuples" auquel tout le gratin politique italien se fait un devoir de participer. “Le mécanisme de la secte est devenu aujourd'hui toujours plus un mécanisme qui a emprunté à la politique, d'une part, et à la psychanalyse d'autre part, leurs propres armes. Il y a une manière politique de la religion que nous connaissons bien, un léninisme du groupe des croyants qui de temps en temps renaît en Italie — Communion et libération a été la chose la plus proche d'un groupe trotskiste que le catholicisme ait su inventer — avec sa bonne dose de règles endogamiques, sa propre dose de secrets et de règles connus seulement par les initiés” (Franco La Cecia, Repubblica).