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mardi 2 décembre 2014

Le Plan Juncker dans une Europe orwellienne


par Luigi Pandolfi. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Démêler un écheveau comme celui de la gestion européenne de la crise est devenu toujours plus difficile. Et l'exercice consistant à la raconter est devenu encore plus difficile. Je m'explique.
La mise en place de la nouvelle Commission n'a rien changé à l'approche par les sommets européenne du thème de l'austérité. Aucun des nouveaux commissaires n'a jusqu'ici soufflé mot sur la nécessité de revoir les protocoles rigides du pacte budgétaire en vigueur, et encore moins d'examiner l'hypothèse - à ce jour la plus sérieuse – d'une restructuration de la dette. En revanche, on a droit à un flot de paroles sur la croissance, l'investissement et l'emploi, un véritable déluge. On a l'impression d'être plongés dans un scénario orwellien, où une forme très sophistiquée de novlangue masque systématiquement, scientifiquement, de formules inappropriées des choix (et des non-choix) qui vont dans la direction opposée à celle officiellement déclarée.

De Draghi à Juncker, en passant par les comparses qui peuplent la scène politique nationale dans les pays membres, on n'en finit plus de gloser sur le caractère intenable de «la rigueur comme fin en soi», sur la nécessité de «relancer l'économie», de «créer de nouveaux emplois », alors que, dans la pratique, on reste retranchés, et subordonnés, dans la défense à outrance de l'actuelle gouvernance communautaire, dont l'essence fondamentale et indécrottable réside justement dans la rigueur et la surveillance pointilleuse des budgets publics.


jeudi 27 décembre 2012

L'odeur particulière du feu de bois : Notes d’Athènes en marge d’un comité central de Syriza

Il y a donc une odeur particulière à l’Athènes de ce début du deuxième hiver de l’ère des Mémorandums: l’odeur du bois qui brûle dans les cheminées et les poêles qui ont un peu partout remplacé le chauffage au fioul désormais inabordable. Résultat: le soir, la ville est enveloppée d’une sorte de nappe de brouillard, qui va de pair avec l’odeur âcre de la combustion – pas désagréable du reste et, pour moi, toujours associée à la période des fêtes de fin d’année, quand ma mère faisait marcher la belle cheminée du salon, pour « faire ambiance de Noël » comme elle disait.
A ce train, on peut toutefois supposer que les murs vont bientôt être couverts de suie et qu’Athènes ressemblera à Paris ou Londres des années 1930 – sous cet aspect seulement. Autre résultat (tout aussi désastreux pour l’environnement): les forêts (ou ce qui en reste) sont déboisées de façon sauvage, comme sous l’Occupation – mais aussi les champs d’oliviers, ce qui ne s’était jamais vu, même sous l’Occupation.

Les journaux (6 Jours - 13/122012) s’alarment du "petit smog" d’Athènes

Effet étrange de ce « nouveau » mode de chauffage dans le paysage urbain: on trouve un peu partout, sur des bords de trottoir, des terrains inoccupés, des échoppes ou des stands qui vendent du bois de chauffage un peu partout, qui furent parfois d’anciens points de vente de plantes d’intérieur. Les rues, la plupart du temps vides et mal éclairées, prennent une vague allure semi-rurale.
Marchand de bois à Athènes
Mais à cette odeur de feu de bois peut parfois se mêler une autre, autrement plus sinistre : le 9 décembre, près de Kavala, dans le nord du pays, trois enfants de cinq, sept et quatorze ans sont morts dans l’incendie causé par un poêle à bois laissé sans surveillance. En attendant les morts causés par le froid d’un hiver qui s’annonce rigoureux (contrairement à ce que pensent la plupart des étrangers, habitués à ne voir que les îles et zones côtières), la plus grande partie du territoire grec, qui abrite près de la moitié de la population, connaît des hivers de type continental (en cela aussi Angelopoulos a su capter la vérité profonde du paysage grec, intérieur et extérieur).
Le seul commerce qui semble prospérer à Athènes, à part celui du bois de chauffage, est celui de l’or. Ce sont les seules enseignes récentes, pimpantes et agressives, dans des rues où près de la moitié des commerces ont mis la clé sous la porte. Les pauvres, plus exactement: les paupérisés, sont invités à ce débarrasser de bijoux de famille et autre signes d’une aisance révolue. Mais ce commerce est également à l’affût d’autres emplacements: ainsi la chaîne Carrefour en installé dans certains de ses supermarchés, juste à côté des caisses, rétablissant ainsi partiellement la fonction de l’or comme moyen de paiement. Jacques Sapir a par ailleurs calculé qu’au moins un tiers de l’économie grecque est hors échange monétaire (troc, économie de subsistance, etc).
Ai revu D. au comité central de Syriza pour la première fois depuis deux ans. Elle travaille dans un cabinet de notaire depuis longtemps et vit seule son avec fils, qui a dix-neuf ans maintenant. Son employeur a vu son chiffre d’affaires diminuer des trois quarts. Il a refusé de diminuer son salaire, mais l’a fait passer à mi-temps. Elle essaie donc de survivre avec 500 euros par mois. Pendant le vote pour l’exécutif de Syriza, elle a passé une bonne demi-heure à me raconter comment elle a rétabli chez elle le courant avec l’aide des militants de DEI (principale entreprise d'électricité) de son quartier. Elle a enchaîné les stratagèmes pour se déplacer en métro sans ticket, souvent en récupérant les tickets toujours valides des voyageurs qui sortent des stations (tout billet est valable 90 minutes pour un trajet dans la même direction). Comme son fils, qui a essayé de passer en juin le concours des Beaux-Arts (sans prépa, inabordable).


Yannis Tsarouhis, Le Café Néon (Nuit), 1965-1966, Pinacothèque Nationale, Athènes
Plus un seul café place Omónia. Le café Néon, immortalisé dans un célèbre diptyque de Yannis Tsarouhis, cache sous des cartons sales son intérieur décrépi, et néanmoins classé. L’ancienne pâtisserie-laiterie Alexandros, point d’arrivée classique de nos périples noctambules jusqu’à la fin des années 1980, transformée par la suite en boulangerie faisant partie d’une chaîne, abrite désormais le Mont de Piété.
Quotidiennement, les journaux publient de nouvelles listes des biens publics proposés à la privatisation. Il a été question de vider les îles de moins de 150 habitants, une bonne douzaine, en transférant leur population, officiellement pour faire des économies. En réalité, le Mémorandum prévoit la vente de toutes les îles inhabitées. Il prévoit également la mise sous séquestre de la totalité des biens publics, sans aucune restriction, en cas de non-recouvrement de la dette. Le mot d’ordre de la Bild Zeitung « privatiser l’Acropole » est en passe de se réaliser.
Bild-Zeitung, 27/10/2010 :
"La Grèce a plus de 3 000 îles, la plupart dans l'Egée. Seules 87 sont habitées. L'Acropole a une valeur estimée à 100 milliards d'Euro.
Le gouvernement d'Athènes veut maintenant réduire fortement ses dépenses  - Mais si ça ne suffit pas ?
Vendez donc vos îles, espèces de Grecs en faillite
...et l'Acropole avec"
Pendant la pause du comité central, je pars avec deux camarades passer les commandes d’usage au café d’en face. La petite salle est remplie d’hommes, manifestement usés, qui peuvent avoir n’importe quel âge entre 40 et 55 ans, buvant pour la plupart des petits verres de ouzo, accompagné d’un mézé frugal. La télé transmet un match de foot. Un relatif silence s’installe pendant que nous attendons les cafés et les sandwichs. Puis un homme prend la parole, sous le regard approbateur des autres, et s’adressant à nous dit avec solennité: « dites à Alexis (Tsipras) que maintenant il faut vraiment foncer ».
 

mercredi 22 août 2012

Le « Comte DRAGHI-LA » et les vampires de la BCE

par Pedro da Nóbrega, 22/8/2012
Les déclarations péremptoires assénées par le Président de la Banque Centrale Européenne au début de ce mois conditionnant toute intervention de l’institution qu’il dirige à la poursuite et à l’aggravation des politiques d’austérité qui ne cessent de causer de profonds dégâts sociaux dans les pays de l’Union Européenne ont au moins le mérite d’éclairer d’un jour cru la réalité institutionnelle de cette Union Européenne où le pouvoir effectif est inversement proportionnel à la légitimité démocratique. 
 
Surtout lorsqu’il assortit cette fin de non-recevoir aux demandes d’intervention qui se multiplient face à des situations de récession qui ne cessent de s’étendre, d’une déclaration pour le moins osée, venant d’un technocrate financier dépourvu justement de toute légitimité démocratique : « La politique monétaire ne peut pas tout, et surtout pas compenser le manque d’action des politiques », fermez le ban ! 


Mario Draghi en commandant du Titanic Europe, au carnaval de Viareggio (Italie) en janvier 2012
 
Outre le fait que ces propos traduisent un mépris incommensurable à l’égard des responsables politiques, ils illustrent la matrice illégitime et autoritaire de l’institution que dirige ce triste sire. Car ils négligent totalement le fait que la politique monétaire constitue précisément un des piliers de la souveraineté populaire et démocratique et que son action devrait justement, dans le cadre d’institutions qui se veulent démocratiques, être soumise au contrôle de la représentation politique.
Or il n’en est rien et malgré la situation de récession que connaissent l’Espagne, la Grèce et le Portugal notamment, la seule injonction émise par le Président de la B.C.E. réside dans l’approfondissement de la politique austéritaire, ce qui dans le langage « châtié » des financiers s’intitule la poursuite des « efforts de consolidation budgétaire et de réformes structurelles ». C’est-à-dire continuer à saigner les peuples jusqu’à la dernière goutte.
 
Ils éclairent aussi d’un jour cruel les illusions de ceux qui croient pouvoir infléchir cette dictature des marchés en se satisfaisant de quelques couplets pavés de bonnes intentions sur la croissance mais qui ne comportent aucune obligation ni encore moins d’engagements financiers significatifs.
 
Cette posture ainsi que le sermon sur la « responsabilité budgétaire » apparaissent d’autant plus scandaleux venant de quelqu’un qui a exercé les plus hautes responsabilités au sein d’un groupe financier au cœur des plus gros scandales financiers de ces dernières années, Goldman & Sachs, par exemple celui des « subprimes » aux U.S.A., déclencheur de la crise qui se prolonge aujourd’hui.
Mario DRAGHI allait même jusqu’à affirmer lors de son investiture à la tête de la BCE : « J'assume » mon passage chez Goldman Sachs.
Son « passage » certes, mais assurément pas ses responsabilités puisque le Département US de la Justice a décidé vendredi 10 août de ne pas poursuivre Goldman Sachs à la suite de l’enquête lancée sur les transactions des prêts hypothécaires subprime.
 
Pour un donneur de leçons de morale budgétaire, voilà qui fait tache dans le décor et pose un sérieux problème de crédibilité. Cette décision a inspiré le commentaire suivant à Neil BAROFSKY, professeur de droit à la New-York University dans le magazine économique Business Insider, pourtant peu suspect d’abriter des « exaltés anti-capitalistes » :
"Cela nous rappelle qu'aucun individu, ni aucune institution n'a jusqu'à maintenant été tenu responsable pour son rôle dans la crise financière.  Sans cette prise de responsabilité, les scandales sans fin touchant les mégabanques continueront inévitablement."
Mais le « Comte DRAGHI-LA », tout à son rôle de « vampire en chef » ne saurait s’embarrasser de questions de crédibilité et de responsabilité qu’il prône pour les autres, l’œil toujours rivé sur la ligne des profits de la spéculation financière. Car les pseudos « plans d’aide » destinés à résorber les « dettes publiques » visent surtout et d’abord à protéger les profits des banques privées généreusement alimentés par les prêts à des taux très bas aimablement consentis par cette même BCE. Des masses d’argent que ces mêmes banques privées prêtent à des taux usuraires aux États membres de l’Union Européenne, en particulier pour les plus vulnérables, quand elles ne les placent pas pour les faire fructifier à la BCE, prétextant un « environnement trop risqué » ! Sur les plus de mille milliards d’euros prêtés en 2011 par la BCE à ces établissements privés, moins de la moitié a été mobilisée pour des prêts.
 
Dans ce contexte, la campagne qui se développe actuellement en France pour exiger un référendum sur la ratification du Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance dans l’Union économique et monétaire, appelé aussi Traité Merkel-Sarkozy prend tout son sens.
 
L’éventualité envisagée par le Président François Hollande d’une ratification sans consultation populaire marquerait non seulement le reniement d’un des engagements majeurs de sa campagne, à savoir la renégociation du Traité qui reste pour l’essentiel intact, mais constituerait un aveu d’impuissance face au pouvoir de la finance lourd de dangers politiques pour l’avenir. Un signal de résignation et de désespérance également pour tous les peuples européens souffrant aujourd’hui très durement des politiques d’austérité. Car c’est la logique même de ce traité qui reste totalement incompatible avec toute politique de gauche : d’abord en soumettant la définition des grandes orientations socio-économiques des États à des organismes non élus dépourvus de toute légitimité démocratique au détriment des représentations politiques issues de consultations populaires. Ensuite en asphyxiant la demande et en étranglant l’investissement, il interdit toute politique de relance et conduit invariablement à la récession, à l’image de ce qui se passe déjà dans plusieurs pays de la zone euro, sous peine de sanctions financières. Plus globalement en nourrissant la défiance envers l’action politique en accordant la primauté à des critères de rentabilité financière qui donnent un pouvoir exorbitant à des institutions financières hors de tout contrôle démocratique telles que les agences de notation par exemple.
 
Le pouvoir socialiste français ferait bien de méditer sur les dégâts causés en Amérique Latine par ces mêmes politiques lors de ce que l’on a appelé la « décennie perdue » mais aussi sur leurs conséquences politiques. C’est par le choix de la rupture avec ces logiques néo-libérales que les peuples d’Amérique Latine ont pu trouver une issue mais certainement pas par la soumission au diktat de la finance qui a vu les gouvernements sociaux-libéraux qui s’y sont soumis en Grèce, en Espagne et au Portugal par exemple être balayés pour laisser la place à une droite plus dure que jamais. Le Président français qui disait lors de sa campagne vouloir affronter le pouvoir de la finance devrait s’en inspirer sous peine de connaître le même sort.

jeudi 2 août 2012

Espagne : Rajoy, Premier ministre du Pays des Horreurs





par Aarón Reyes Domínguez.  Traduit par  Michèle Mialane, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala
Traductions disponibles : Deutsch
  










"Nous les putes le répétons :
 les politiciens ne sont pas nos fils"
Monsieur le Président : vous êtes un fils de pute et vos ministres aussi. Je vous le dis tout net, et d’emblée, car je sais bien que vous ne lirez jamais ce texte, puisque vous ne lisez jamais de livres, seulement des journaux sportifs, c’est vous-même qui l’avez dit. Et par-dessus le marché, en bon Espagnol, vous êtes fier de votre ignorance. Ne vous faites pas d’illusions; c’est justement pour cela que tant de gens ont voté pour vous. Que les autres excusent ma sortie, mais nous sommes les enfants de l’éducation que nous ont donnée nos parents, c’est un fait, et si vous et vos ministres êtes ce que vous êtes, c’est que vos mamans n’ont pas très bien fait leur travail. En dépit des écoles privées que vous avez fréquentées, de votre appartenance à l’oligarchie à l’époque de la dictature, etc.
Voyez-vous, ce qui me gêne, Monsieur le Président, ce n’est pas que vous soyez foutrement mal élevé, mais que vous soyez ignorant et surtout menteur. Vous vous êtes présenté aux élections en promettant de ne pas faire certaines choses - et maintenant vous les faites. Il y a quelque temps, vous avez dit que la possibilité d’une amnistie fiscale serait injuste et absurde. Et vous n’avez pas attendu trois mois pour recourir à cette mesure injuste et absurde, comme le dénonce le député de l’IU (parti de gauche Izquierda Unida) Alberto Garzón. Bien sûr vous l’ignorez, comme tous ceux qui ne font pas partie de vos béni-oui-oui. C’est votre façon de comprendre la démocratie : ignorer les représentants du peuple qui ne sont pas de votre bord. Vous avez dit que vous ne toucheriez pas à la santé et à l’éducation, et c’est justement dans ces domaines que vous avez fait des coupes claires. Les banques, elles, vous n’y avez pas touché, bien que des grands experts en économie aient averti : ou bien nous faisons payer vos amis de la finance, ou bien nous coulerons.
Comme vous êtes un ignorant qui lit des journaux sportifs au lieu de lire des ouvrages d’histoire, d’économie ou de politique, je vais vous expliquer quelques petites choses.
 
Dans les années 20 du siècle dernier, des gens ont eu l’idée géniale d’une croissance économique qui excédait leurs possibilités, exactement comme vous voudriez tant nous le faire avaler maintenant. Ces idées ont eu un tel succès que Churchill, pour remédier à la situation d’après-guerre, a eu l’idée de réévaluer la livre sterling. Le résultat en fut une baisse des salaires et un allongement du temps de travail. Non seulement la croissance ne fut pas au rendez-vous, mais on exclut ainsi tout recours à un modèle qui fonde une croissance durable sur l’augmentation de la consommation générale, laquelle permet à son tour une croissance du secteur des services et engendre une économie véritablement concurrentielle (j’entends par là un pays qui se développe harmonieusement et ne se contente pas de gagner des championnats du monde de football).
 
 Quand la crise de 1929 éclata, entraînant la récession des années 30, on décida aux USA- un pays peu suspect de communisme ou de socialisme, je vous laisse le choix des termes d’appliquer une politique - le New Deal - qui comportait notamment une augmentation des salaires et une réduction du temps de travail. Le nombre d’emplois s’en trouva accru, afin de compenser la réduction du temps de travail, et durant leurs loisirs plus abondants les gens dépensèrent pour des biens de consommation; et l’effet d’entraînement sur l’économie permit au pays de faire un pas en avant décisif et de sortir vainqueur d’une guerre impliquant trois continents.
 
Au cas où vous l’ignoreriez, Monsieur le Président, les mesures que vous prenez ont eu exactement l’effet inverse. Je parle au passé, car - vous ne le savez peut-être pas - ces fameuses « coupes » ont déjà été pratiquées. L’Argentine, le Chili, la Pologne, la Russie et toute une séquelle d’autres pays figurent sur la liste effrayante des échecs de la politique néolibérale de Milton Friedman et du consensus de Washington, qui tente de nous faire croire depuis les années 70 qu’une « thérapie de choc » » peut tirer un pays de la crise. Les mesures préconisées par Friedman et son école de Chicago de n’ont pas marché une seule fois. Au contraire, ce type de politique a provoqué des suicides, démantelé l’État-Providence (dont vous prétendez qu’il appartient au passé, alors que nous le voyons croître et embellir dans des pays voisins) et anéanti l’avenir de plusieurs générations.

Mariano Rajoy, le Premier ministre espagnol, vu par Gungor , Australie
 
Vous mentez, Monsieur le Président, et c’est très dangereux. Votre prédécesseur était un incapable, mais vous êtes un pyromane qui prétend combattre un vaste incendie. Votre prédécesseur se croyait au pays des merveilles, vous nous menez maintenant au pays des horreurs. Une politique fiscale qui ne vise pas à créer plus de bien-être, toute mesure économique qui ne prend pas en compte au premier chef les besoins des entreprises qui reversent à l’Espagne 60% de leurs bénéfices sous forme de salaires et de taxes (et ce n’est pas le cas de Repsol, qui ne paie que 20%, et que vous défendez en ce moment parce que c’est une entreprise espagnole; mais il y a des entreprises étrangères qui versent au final à notre pays une plus grande part de leurs bénéfices) - tout ce qui ne vise pas à construire un avenir basé sur la recherche et l’innovation et non sur des conditions de travail non protégées ne mène qu’à sacrifier l’avenir de notre pays.
 
Vous et votre clique clamez sans cesse qu’il faut renforcer et favoriser l’esprit d’entreprise. En lieu et place de ce projet, vous en échafaudez un qui se fonde sur l’idéal spéculatif des directeurs de la CEOE (Confederación Española de Organisaciones Empresariales, la Confédération des entreprises espagnoles, organisation patronale), qui comporte une liste sans fin d’entreprises ruinées par la spéculation, sans conséquences juridiques pour les coupables, tandis que l’État paie pour les chômeurs qui en font les frais. Vous ôtez aux entreprises toute possibilité de responsabilité sociale et vous contentez de créer une nouvelle caste de requins, gavés par votre réforme néoféodale du droit du travail. Vous ne voulez pas voir que des pays développés - les USA, l’Allemagne, la France etc. - investissent entre 2,6% et 3,4% de leur produit intérieur brut (PIB) dans le triptyque Recherche-Développement-Innovation. Vous, vous réduisez les investissements dans ces domaines de 1,3 à 0,9%. Pour me faire comprendre, Monsieur le Président, puisque vous ne vous intéressez qu’au sport, c’est la différence qui existe entre la mise au point d’une auto et sa fabrication. Celui qui met une voiture au point gagne sur chaque voiture vendue. Celui qui la fabrique ne gagne que sur celles que vend son usine. Où met-on au point des voitures ? En Allemagne, par exemple. Où les fabrique-t-on ? En Espagne, en Pologne, en Roumanie. Il est facile de comprendre quel exemple nous suivons. Après la coup rase que vous avez fait subir à la recherche et au développement, nous sommes condamnés à devenir un peuple de serveurs, porteurs de bagages et bien sûr d’ouvriers peu ou pas qualifiés, qui travaillent en échange de salaires de misère pour des entreprises étrangères, alors que nous payons avec une devise adaptée à des pays au niveau de vie plus élevé. Si nous restons dans la zone euro, c’est pour avoir le niveau de vie de ces pays et pas pour que vous travailliez à nous faire vivre comme au Botswana tout en payant des prix pratiqués à Paris. Vous travaillez à nous pousser à un suicide économique. Peut-être ne connaissez-vous pas Paul Krugman: c’est un Prix Nobel d’économie. Selon lui, ou vous mentez, ou vous refusez d’admettre que nous ne sommes pas en récession, mais déjà en dépression caractérisée, et que vos mesures ne font que nous y enfoncer davantage.
 
Vous avez accepté de faire de notre pays un terrain d’expérimentation pour le FMI, dont les prescriptions ont déjà ruiné plusieurs pays. Demandez aux Grecs ou aux Italiens: chez eux cette politique échoue dans les grandes largeurs. Vous cachez aux gens qu’une troisième guerre mondiale est en cours, où les armes ne sont plus des bombes mais des expériences socio-économiques, où les agences de notation internationales jouent le rôle de blindés qui utilisent les citoyens contre leur propre intérêt, et où comme dans toute guerre des gens souffrent et meurent. Vous nous contez qu’il est bon d’entasser 40 élèves dans une même classe, de réduire le nombre d’enseignants et les soins médicaux. Il m’arrive de penser que vous êtes un imbécile, que vous ne pouvez agir ainsi par simple méchanceté. Croyez- moi, c’est vraiment ce que je pense. Les méchants sont sûrement d’autres personnes, car vous n’êtes pas assez intelligent pour comprendre tout cela. Si toutefois ce n’était pas le cas, sachez que tout cela peut entraîner des révoltes sociales et de l’agitation de rue. Et en conséquence vous allez adopter une mesures assimilant la résistance à la volonté du gouvernement, exprimée par l’appareil répressif - c’est à dire la police - à du terrorisme passible de sanctions pénales. Si je vous le dis, vous m’accuserez sûrement de terrorisme, puisque je pousse les gens à vous jeter ces vérités à la figure.
 
Monsieur le Président, vous ne voulez pas le dire tout haut, parce que Madame la Führer Merkel vous menace depuis le Quatrième Reich qu’elle a désormais établi. Je n’exagère pas, je vous le dis, ce sont les termes du Financial Times- un journal d’extrême-gauche comme tout le monde sait. Nous vivons une Troisième guerre mondiale, je le répète, et ce n’est pas une idée à moi, elle est partagée par des gens qui ont fait des études et soutenu des thèses de doctorat, enseigné dans diverses universités, voyagé à travers le monde et beaucoup lu, qui parlent différentes langues et ont déjà connu plusieurs crises et phases de redressement. Et d’ailleurs certains aiment même le sport.
 
Ces gens voient eux aussi que vous avez ouvert chez nous une première phase de décisions financières qui ont étranglé notre économie et que vous poursuivez votre programme pour nous plonger dans le choc, la peur et l’angoisse. Je ne vous souhaite qu’une chose: qu’un jour, la société entre en rébellion, que nous descendions tous dans la rue pour nous emparer du pouvoir politique, réclamer une Assemblée constituante et organiser un référendum sur notre nouvelle Constitution, dissoudre les partis politiques existants et les obliger à une refondation afin qu’ils fassent de la politique et non de l’idéologie économique. Je souhaite l’instauration d’élections réellement démocratiques et notre sortie de la devise allemande (également appelée euro) ainsi qu l’établissement d’accords bilatéraux avec les pays importants et la reprise de l’investissement dans la formation et la recherche. Tout cela aura lieu, il suffira d’une mèche et la société entière s’embrasera. Quand cela se produira et que nous prendrons d’assaut votre castel de la Moncloa, vous serez, je l’espère, déjà sur la route de l’exil à Berlin. Ou il vous en cuira. Fortement.

 

jeudi 26 juillet 2012

Grèce: de la crise aux résistances

Intervention à la conférence Socialism 2012, organisée par l’Iinternational Socialist Organization à Chicago du 28 juin au 1er juillet
Je vais essayer de dire quelques mots au sujet de la crise et des résistances en Grèce, puis j’ajouterai quelques éléments au sujet du programme de SYRIZA ainsi qu’à propos des autres partis de la gauche au cours de cette dernière période.
La crise en Grèce s’est traduite par une immense attaque contre la population ainsi que, dans le même temps, une impasse sans précédent pour les classes dominantes.
Commençons par l’attaque contre la population. Les salaires ont diminué de 26% en Grèce au cours des 13 derniers mois. Il s’agit là des chiffres et des statistiques officiels. Je n’ai pas connaissance d’autres exemples de ce type dans l’histoire moderne de l’Europe. Lorsque je parle de ces données, vous devez aussi vous souvenir que, d’une part, les salaires en Grèce étaient déjà peu élevés avant les réductions et que, d’autre part, des diminutions de salaires ont déjà été imposées avant ces 13 mois.
Selon nos calculs, la classe laborieuse a perdu presque 50% de ses revenus réels au cours des quatre années passées de cette période de crise. C’est énorme. Il faut aller très loin dans le passé pour trouver un exemple similaire. Vous devez, en réalité, pour cela, vous projeter avant la période de la Seconde Guerre mondiale, au cours de la période de la République de Weimar en Allemagne.
Les coupes ont également été très drastiques dans le système des retraites. Les pensions ont été diminuées à quatre reprises au cours des trois dernières années. Le système de retraite est devenu un énorme piège pour les personnes âgées qui ne peuvent travailler du fait qu’elles perçoivent des pensions. Si ces personnes ne disposent pas d’autres revenus, elles ne peuvent vivre sur la seule base de leurs allocations. La pauvreté parmi les aîné·e·s est vraiment quelque chose de très choquant en ce moment en Grèce.
Les conditions de vie des travailleurs et des travailleuses ne dépendent toutefois pas uniquement des salaires, des traitements ou des pensions. Les coupes dans les dépenses sociales ont été véritablement inimaginables. La règle fixée par le premier Mémorandum, signé par les seuls sociaux-démocrates (PASOK), impliquait que les programmes d’austérité devaient reposer à hauteur de deux tiers sur des coupes dans les dépenses sociales et d’un tiers sur des augmentations d’impôts directs et indirects.
Je voudrais vous donner quelques exemples qui vous permettent de comprendre ce que ces chiffres signifient dans la vie réelle. Le ministre de la Santé – c’était alors un membre du PASOK, issu du Parti communiste – était Andreas Lovérdos [né en 1956, ministre de l’Emploi et de la Protection sociale entre octobre 2009 et septembre 2010, puis ministre de la Santé et de la Protection sociale jusqu’au 17 mai 2012]. C’est l’une des personnes les plus haïes de Grèce. Après avoir détruit le système de sécurité sociale, il a entamé la destruction des hôpitaux. Il a déclaré, une semaine avant les élections, que les politiques de son parti signifieraient la fermeture de 20 importants hôpitaux publics avant la fin de l’année 2013.
La situation dans tous les autres hôpitaux est très mauvaise. Elle est insoutenable. SYRIZA a sous-estimé à quel point elle l’était. Lors de notre campagne électorale, à la suite des interventions de médecins et d’infirmières, nous avons changé notre programme en accordant une priorité plus importante au sauvetage des hôpitaux publics.
Lors de nombreuses assemblées de quartier organisées par SYRIZA, des médecins et des infirmières sont arrivés avec des larmes aux yeux, affirmant que nous devions faire quelque chose, que nous étions très proches du moment où ils devraient être présents dans les hôpitaux et dire aux gens qu’ils ne devraient plus y venir, même s’ils étaient malades, sinon ils risquaient d’être en danger de mort en raison du manque de médicaments et de ressources.
Une question très, très importante en Grèce est celle de l’insuffisance de médicaments. La Grèce est un pays qui fabrique des produits pharmaceutiques avec les dernières technologies. Des médicaments très chers. Les capitalistes préfèrent toutefois les exporter et il n’en reste maintenant plus ou très peu.
Je connais un exemple qui est très dur pour moi parce que je connais les personnes concernées. Lors d’une assemblée de SYRIZA, dans mon propre quartier, deux camarades – membres de Synaspismos, l’une des plus importantes organisations au sein de la coalition de SYRIZA – sont arrivés et ont osé raconter leur histoire. La voici: l’un d’entre eux est enseignant, l’autre au chômage. La femme de ce couple a un cancer. Elle est traitée par chimiothérapie depuis trois ans.
Il n’y a désormais plus de médicaments pour les chimiothérapies dans les hôpitaux publics. L’hôpital leur a donc dit de s’approvisionner pour les médicaments qu’elle avait besoin sur le marché libre. Ces médicaments coûtent plus de 2000 euros par mois. Leur revenu s’élève à 1000 euros par mois. Après être rentrés à la maison, ils discutèrent entre eux: devaient-ils acheter les médicaments ou devaient-ils continuer à acheter de la nourriture pour les enfants ?
Les chiffres dont on parle sont énormes: on coupe tant de milliards ici, tant d’autres là. Mais voilà ce que ces chiffres signifient dans la réalité. Il s’agit d’histoires concrètes de personnes concrètes. Et cela ne concerne pas seulement des personnes qui sont atteintes de cancer. Il n’y a plus de fournitures ou de médicaments pour des personnes qui sont atteintes de diabète ou d’asthme pour des gens qui sont en traitement et qui en ont besoin.
Les conditions sont semblables dans les écoles publiques. Les manuels ont été distribués cette année trois semaines avant la fin des cours, juste avant que ne commencent les examens. De nombreux enseignants ont déclaré que des enfants ne parvenaient pas à suivre les cours des écoles primaires parce qu’ils n’avaient pas véritablement mangé depuis des semaines et qu’ils ne pouvaient se concentrer durant quelques heures.
Ce sont là des exemples de la vie réelle de la population en Grèce. Cela explique beaucoup de choses au sujet de la politique et à propos des perspectives.


Veuillez trouver un chemin alternatif
La crise se traduit, dans le même temps, par une impasse pour les classes dominantes. Je me souviens bien de la crise majeure des pays d’Europe de l’Est après que les régimes staliniens tombèrent en 1989. La contraction économique était à cette époque de 12%. Ce qui a ouvert la voie à tous ces changements socio-politiques que nous connaissons bien.
Au cours des trois dernières années – sans inclure l’année en cours, seulement les trois années précédentes – l’économie grecque a connu une diminution de plus de 20% du produit intérieur brut. Les estimations pour cette année tournaient autour d’une chute du PIB de 6% ou plus. Avant que je ne quitte le pays [pour me rendre à votre conférence], la dernière prévision était que la diminution du PIB atteindrait quelque 9% au cours du dernier trimestre de l’année 2012 par rapport au même trimestre de l’année précédente.
Il y a ensuite la question de la dette grecque. La classe dominante soutient une formule complètement folle. Après 10 ans de gigantesques programmes d’austérité et de dépression économique, il est prévu que la dette grecque sera égale à ce qu’elle était en 2009. En d’autres termes, si les choses vont «bien» pour eux, d’ici 2020, la dette sera exactement la même qu’elle était en 2009. L’ensemble des sacrifices de la population aura par conséquent été fait pour rien, sur ce plan.
Chaque année, un transfert de «fonds publics» grecs s’effectue pour le service de la dette, cela à hauteur d’une somme de 16 milliards d’euros. Une dette de cette ampleur ne peut être payée, à moins de détruire la société.
Vous pouvez lire dans la presse des hypothèses sur le fait que la fin de ce processus sera une banqueroute chaotique. Une sortie désordonnée de l’euro sous le pouvoir actuel et futur des capitalistes en Grèce. Je ne sais pas si l’Union européenne jettera la Grèce en dehors de la zone euro parce que la Grèce est liée à l’avenir de l’euro et l’euro est lié à la Grèce. Je suis, par contre, convaincu que si ces politiques se poursuivent, il est tout à fait probable que la fin de ce processus sera un défaut de paiement et un retour désordonné à la drachme.
Le fait est que les capitalistes grecs préfèrent demeurer au sein de la zone euro, et cela quel qu’en soit le coût (pour la population). Le danger reste toutefois qu’après avoir subi toutes ces mesures d’austérité prises au nom du «rester dans la zone euro» – ou en celui de ce qu’ils appellent une «dévaluation interne à l’euro» – nous soyons confrontés à d’autres mesures d’austérité, après avoir été jetés hors de la zone euro. De telles mesures signifieraient d’énormes attaques et de nouvelles diminutions de tout ce qui a de la valeur dans ce que possèdent les travailleurs, des salaires du privé et du public en passant par les retraites, la petite épargne, les logements et ainsi de suite.
L’ancien Premier ministre Costas Simitis [entre 1996 et 2004, membre du PASOK] a indiqué ce que signifierait un retour à la drachme. Lorsque la Grèce est entrée dans la zone euro, le taux de change était de 340 drachmes pour 1 euro. Simitis pense que si la Grèce quitte l’euro, le taux de change fixé sera de 550 drachmes pour 1 euro. Et qu’après une semaine, la nouvelle drachme connaîtra sur le marché des changes une dévaluation approximative de 100%.
Nous ne devons pas oublier qu’à l’heure où nous parlons, les riches de Grèce possèdent plus de 600 milliards d’euros placés dans des banques en Suisse, en Grande-Bretagne ou dans des endroits plus exotiques telles que les îles Cayman. Nous pouvons donc imaginer une économie à deux facettes: une pour les travailleurs, obligés d’utiliser une nouvelle drachme dévaluée; une autre pour les riches, utilisant des euros placés dans des banques en Suisse et ailleurs.
Je vais maintenant laisser la crise et vous parler des résistances.
L’épine dorsale de la résistance a été le mouvement de la classe laborieuse: un ensemble de grèves, puis une grève générale d’un jour, puis ensuite un nouveau bloc de débrayages, suivi par une nouvelle grève générale, des occupations et ainsi de suite.
Souvenons-nous combien de fois nous avons entendu que le mouvement de la classe laborieuse était mort. Nous sommes heureux que cela ne soit jamais arrivé. C’est une chose importante pour la gauche, pour les courants politiques qui tentent de changer la société par la mobilisation et dans les intérêts du mouvement de la classe laborieuse. La première chose à dire est donc que la Grèce nous a donné de nombreux exemples de la puissance de la classe laborieuse, dans ses diverses composantes. Ils sont importants à propos des débats portant sur le fait de savoir si un nouveau mouvement est nécessaire et si d’autres «mouvements» sont susceptibles, en tant que tels, d’acquérir la même centralité.
Le second élément est que cette résistance s’est étendue à l’ensemble de la société grecque. Nous disons que nous protégeons l’espace public en Grèce. Cela signifie que, par exemple, chaque hôpital public est devenu une forteresse pour la résistance. Non seulement en raison de la manière dont les travailleurs au sein de l’hôpital – les médecins, les infirmières – mais aussi les personnes qui sont dans les hôpitaux, leurs amis et leurs parents sont impliqués. Tout le monde travaille ensemble pour protéger et sauver les hôpitaux.
Autour des hôpitaux, il y a les quartiers. Des chaînes de solidarités sont construites en leurs seins et entre eux. La même chose est valable au sujet des écoles publiques, des jardins d’enfants – qui sont d’une importance cruciale pour les familles de la classe laborieuse. Mais pas seulement autour de ces endroits, c’est aussi vrai pour ce qui touche aux parcs et à d’autres installations publiques.
C’est l’espace public que nous protégeons contre les privatisations, contre les spéculateurs et contre l’austérité.
Le troisième élément dont je voudrais parler est que, dans ces circonstances, l’organisation de la population s’accroît et se répand. Je ne parle pas seulement des organisations politiques.
La gauche a créé des comités de base au commencement de la lutte. Ceux qui ont rencontré le plus de succès ont été les comités Je ne payerai pas!. Des comités de personnes qui dirent qu’elles ne paieraient pas les impôts (sur l’immobilier liés à la facture d’électricité), les péages d’une autoroute entre Athènes et Thessalonique. Cela a été une campagne très réussie. D’autres chaînes de solidarités se sont construites autour de ces comités.



La révolution commence dans la rue


Ce n’était toutefois que le début. Après la montée du mouvement d’occupation de ce que j’ai appelé les espaces publics au cours de l’année dernière, nous avons créé ce que nous appelons des «assemblées populaires», lesquelles se réunissent dans les quartiers. C’est une chose très importante. Ne s’y retrouvaient au début que SYRIZA, ANTARSYA et certains anarchistes. Ces assemblées sont désormais réelles. Cela signifie qu’une fois par semaine, dans les quartiers, des gens se réunissent et discutent au sujet de ce qui doit être fait, ou de ce qui est nécessaire pour le quartier ou encore comment affronter les fascistes (les néonazis d’Aube dorée qui attaquent très brutablement des immigrants) entre autres questions.
D’importants développements sont en cours au sein des syndicats. Lors de chaque élection syndicale dans une fédération, les sociaux-démocrate (PASOK) et la droite (Nouvelle Démocratie) perdent des positions alors que la gauche en gagne. Ce n’est cependant pas suffisant. De nombreux comités de coordination composés de militants sont donc mis en place autour des structures syndicales, pour élargir leur audience et les faire sortir de leur fonctionnement traditionnel. Tout cela est très important, mais même cela n’est pas suffisant pour affronter les tâches auxquelles nous devrons nous affronter.
Mon dernier point au sujet des résistances est que la politique est devenue de plus en plus importante pour les gens. La question du pouvoir (sous une forme intermédiaire, de type gouvernemental) est apparue comme la seule méthode à notre disposition pour sauver nos droits sociaux et de travailleurs élémentaires.
Les gens ont commencé à comprendre que même s’ils ont un contrat de travail dans lequel il est établi que «si vous travaillez huit heures vous obtiendrez tel salaire», afin de vraiment les obtenir vous devez renverser le gouvernement de droite. Pourquoi? Parce que les employeurs disent: «Oui, je veux vous les donner, mais le gouvernement dit NON, les deux mémorandums disent NON.» Il est par conséquent nécessaire de renverser le gouvernement ou les mémorandums. Cela ne peut se faire que tous ensemble.
Cette tendance est apparue électoralement. SYRIZA a posé lors des élections la question du pouvoir: la question de qui contrôle le gouvernement. Cela ne signifie pas le contrôle de l’Etat, de l’ensemble de l’économie ou de la société en général. C’est toutefois les premiers pas dans la politisation du peuple.


C'est la faute à SYRIZA, par Teacher Dude's BBQ
J’aimerais ajouter quelques points au sujet du programme de SYRIZA.
La question d’importance est quelles sont les priorités que SYRIZA fait ressortir et les discussions publiques qui s’engagent à leur sujet, lesquelles suscitent l’intérêt des gens pour cette coalition de la gauche radicale. Voici les priorités les plus importantes qui font consensus pratiquement au sein de l’essentiel de SYRIZA.
La première des priorités est que nous devons annuler le Mémorandum. De nombreux autres partis de la gauche ont discuté du programme d’ensemble de SYRIZA. Ils ont de nombreuses idées au sujet de tel ou tel point. La chose la plus importante toutefois pour nous est de rester concentrer sur la nécessité d’annuler le Mémorandum, avec ses deux composantes.
C’est sur cette question que la pression de nos ennemis a été la plus forte. En outre, au sein de SYRIZA certains appelaient à une approche «réaliste». Ce n’étaient pas des traîtres. Ils disaient que SYRIZA devait œuvrer pour disposer de marge de manœuvre plus ample. Ainsi, affirmaient-ils : disons «non» au Mémorandum et non pas que nous l’annulerons ; disons que nous y sommes opposés afin de gagner du temps pour nous rendre à Bruxelles et discuter la chose avec Angela Merkel puis revenir et décider (en cas de majorité électorale et d’un gouvernement de SYRIZA).
Or, jusqu’à la fin, jusqu’au 17 juin, la Coalition SYRIZA est restée rivée à la position de l’annulation du Mémorandum. Trois jours avant les élections, le leader de la coalition, Alexis Tsipras – pas moi – parlait devant un grand rassemblement de SYRIZA. Il a alors déclaré ouvertement: «Si SYRIZA remporte les élections dimanche, lundi le Mémorandum sera mort.» Cette déclaration se trouvait le lendemain dans tous les journaux.
La seconde priorité est que nous voulons mettre un terme à l’austérité. Nous ne disons toutefois pas de mensonges aux gens. Il est facile, dans ces circonstances, de dire que les salaires seront, en un seul jour, meilleurs uniquement parce que nous voulons qu’ils le soient. La position de SYRIZA était que le lendemain de notre entrée en fonction, nous ferons en sorte que le salaire minimum et les retraites minimales retrouveront le niveau qui était le leur auparavant. Que nous essayerons ainsi, peu à peu, d’étendre ces augmentations à l’ensemble des allocations de retraite et à tous les salaires, de sorte qu’ils atteignent ce qu’ils étaient avant et afin de les améliorer.
Vous devez comprendre que pendant deux mois le programme de SYRIZA a été discuté à la télévision, à la radio et dans les journaux de six heures le matin à minuit. La question qui nous a été sans cesse posée était la suivante: «Mais où allez-vous trouver l’argent pour faire tout cela?» La réponse est simple: «Nous trouverons l’argent là où il se trouve» [ce qui implique non seulement politique fiscale mais une récupération des sommes gigantesques ayant échappé au fisc de multiples façons]. La troisième priorité de SYRIZA est donc que nous voulons imposer – fortement imposer – les bénéfices et les riches.
De nombreux points importants sont liés au précédent. La nationalisation des banques, tout d’abord. Cet objectif n’entend pas seulement répondre à l’exigence de trouver de l’argent. Il s’agit également de protéger la société parce que les banques deviennent très grandes et très dangereuses. Tous ces nouveaux produits financiers qu’elles ont créés, tels que les credit default swaps [les CDS, couverture contre les défaillances en français, constituent un «contrat d’assurance» par lequel, contre une prime annuelle, un spéculateur se «protège» contre une faillite ou une perte de valeur d’un emprunteur; les CDS donnent lieu à un marché spéculatif et obscur], impliquent que sur un euro de dette, les banques fabriquent des montants bien plus importants de dette. A la fin de la journée, personne ne comprend ce qui se passe.
Nous affirmons que ce cirque doit cesser par la nationalisation du système bancaire, placé sous un contrôle public, démocratique et des salarié·e·s qui doivent débattre de la fonction pour une société d’un système bancaire (épargne, crédit, centralisation, mutualisation, etc.).
Ce n’est pas par hasard ou parce qu’il s’agit d’une priorité secondaire que le contrôle des travailleurs figure en troisième position de la liste. Nous sommes actuellement confrontés au fait qu’après vingt ans de politiques néolibérales, les syndicats dans les banques ont été détruits. Nous devons donc créer la force qui permettra d’imposer le contrôle des salarié·e·s. Leur contrôle ne peut être décrété par le gouvernement. Nous devons en réalité organiser l’ensemble des salariés pour qu’ils puissent prendre ce contrôle, dans ses diverses dimensions.
L’autre point lié aux priorités de SYRIZA est qu’une nationalisation identique – sous contrôle public, démocratique et des travailleurs – a été promise au sujet de toutes les grandes entreprises publiques qui ont été privatisées ou qui sont sous la menace de l’être, ce qui se confirme dans les projets du nouveau gouvernement.
Je voudrais maintenant dire quelques mots à propos de deux sujets cruciaux en Grèce.
Le premier concerne la dette de la Grèce. Il y a eu d’importants débats au sein de SYRIZA sur cette question. Des membres de la Gauche ouvrière internationaliste [DEA] – mais pas seulement, avec de nombreux autres, dont des membres de Synaspismos – ont soutenu la position que nous devions affirmer que nous annulerions immédiatement la dette. Au terme de ces débats, nous sommes arrivés à un compromis acceptable.
Le compromis était le suivant: la première étape d’un gouvernement de la gauche devra être le contrôle de la dette. La seconde sera l’annulation des parties de cette dette qui sont illégales (illégitimes) ou le produit de spéculations financières – selon nos estimations, cela constitue la plus grande part de l’ensemble de la dette. Nous exigerons pour le solde un mémorandum assorti de conditions au sujet de son paiement. Et si les créanciers n’acceptent pas ce mémorandum, nous procéderons alors à un arrêt unilatéral de tous les paiements aux créanciers. Cette position était un peu souple, mais il s’agissait d’un compromis permettant de conserver l’unité de notre importante coalition.
Le deuxième sujet concerne l’euro. J’ai parlé tout à l’heure des craintes émises par les gens concernant une banqueroute désordonnée et le retour à la drachme. Notre position était que nous ne soutiendrons aucune sortie de l’euro de notre propre initiative. C’est le premier point. Le deuxième était que nous n’accepterions aucun sacrifice pour l’euro. Le troisième est que nous soutiendrons toute initiative prise par la gauche et le mouvement de la classe laborieuse européenne pour un combat européen visant à mettre un terme à la violente austérité instaurée par les classes dominantes et leurs gouvernements au nom de la «défense de la zone euro» et de sa «compétitivité».
Une fois que vous aurez considéré l’ensemble de ce programme, et à l’instar d’autres organisations de la gauche en Grèce et ailleurs, vous pourrez dire qu’il s’agit là de «réformisme de gauche». C’est toutefois une abstraction. Dans les circonstances qui sont celles de la Grèce aujourd’hui, il s’agit à mon avis d’un programme transitoire.
J’aimerais me concentrer sur cette question. Qu’est-ce qu’un programme transitoire? Il y a souvent une compétition parmi les organisations de la gauche révolutionnaire pour revendiquer quelque chose de plus avancé en direction du socialisme comme faisant partie d’un programme de transition. Cela n’est cependant pas une transition. Si de telles demandes doivent faire partie d’un programme de transition, j’ai alors la solution: «tout le pouvoir aux conseils des travailleurs». Et je suis convaincu que quelqu’un d’autre trouvera une solution encore plus radicale.
Un programme transitoire implique que vous partez de la réalité existante; que vous avez des revendications faisant consensus parmi une partie importante de la population qui est disposée à se battre pour ces revendications. Puis, à travers les expériences de lutte, ces mêmes personnes pourront aller plus loin, vers des revendications plus avancées et, dans le même temps, vers un affrontement plus important avec les véritables ennemis.
Mon dernier point concerne les autres organisations de la gauche.
Une conviction partagée existe selon laquelle le Parti communiste de Grèce [KKE] se situe à la gauche de SYRIZA. Ce n’est pas la vérité. La vérité est que le KKE a d’importantes forces organisées au sein du mouvement des travailleurs du secteur privé. La vérité est aussi que le KKE est quelque chose de semblable au Parti communiste français au début des années 1960: un parti stalinien dur, un parti réformiste dur et un parti très conservateur.
Je vais vous donner deux exemples à l’appui de ma troisième affirmation illustrant à quel point le KKE est conservateur.
Aleka Papariga, secrétaire général du KKE (CParti Communiste de Grèce) quelques instants avant de prendre la parole à un meeting du parti à Salonique. Photo Teacher Dude's BBQ
Une révolte des jeunes s’est déroulée en Grèce en 2008 après l’assassinat d’un jeune étudiant par la police à Athènes. Chaque nuit, durant un mois, les banques brûlaient à Athènes. Chaque jour, des manifestations pacifiques massives de jeunes étudiants du secondaire et de l’univesité défendaient les «protestations de la nuit». Ces deux dimensions caractérisaient la dynamique et l’ampleur de la mobilisation étudiante. Le KKE a, dès le début, accusé SYRIZA de protéger le Black Block, puis a accusé la police de ne pas intervenir à temps pour arrêter les incendies. Une attitude classique de radicalisme verbal et de «conformisme» institutionnel.
Le second exemple s’est passé lors des dernières élections. Le KKE disait aux gens de ne pas nous croire, qu’il était impossible d’avoir un gouvernement de la gauche, qu’il était impossible d’annuler le Mémorandum, que SYRIZA racontait des mensonges et qu’il ne fallait pas y croire.
Lors des élections du 6 mai 2012, le KKE a réuni sous son nom environ 8% des voix. Le parti a ensuite décidé que son appel pour les élections de juin serait de demander à la classe laborieuse de ne pas voter pour SYRIZA, de changer son vote en lui disant: «vous avez voté pour SYRIZA, vous êtes irresponsable, changez votre vote et soutenez le parti.» «Changez votre vote» était le seul slogan du KKE à devenir réalité: il a perdu la moitié de sa force, gagnant seulement 4% des sièges au Parlement.
C’était pour le KKE une sanction pronncée par la classe laborieuse. De nombreux développements se déroulent au sein du parti. Nous verrons s’ils aboutissent à des changements, car l’appareil du KKE a l’expérience de gérer des crises internes et d’y faure face en resserrant les rangs autour de la thématique : «tout le monde à gauche à droite attaque notre forteresse». De plus, la direction est en train d’exclure des membres.
La dernière chose que j’ai à dire concerne ANTARSYA (coalition anticapitaliste). Les camarades de cette coalition ont fait une erreur sectaire absolument manifeste. A la suite des élections du 6 mai, SYRIZA a fait une proposition très généreuse: celle de figurer avec nous dans un front électoral commun lors des prochaines élections du 17 juin. Nous leur garantissions leur visibilité, leur complète indépendance et trois sièges au Parlement, ce qui correspondait précisément au nombre de sièges qu’ils auraient obtenus le 6 mai s’il n’y avait pas de quorum [fixé à 3%] pour entrer au Parlement. Ils ont refusé.
Sur quatre électeurs qu’ils avaient aux élections du 6 mai, ils en perdirent trois lors de celles du 17 juin (ils ont réuni 0,33% des suffrages). C’était aussi une sanction.
Voilà, camarades, quelle est la situation en Grèce. C’est dans ce contexte que nous essayons de construire une vraie force de la gauche radicale aujourd’hui.
 

vendredi 3 février 2012

Reprenons l'Europe !

Reprenons l’Europe ! - Collectif UniNomadE

1. On n'avait pas besoin des mots de Mario Draghi pour comprendre que la crise en Europe a désormais atteint un seuil d'irréversibilité. Crise de « dimensions systémiques », avait déclaré Jean-Claude Trichet, il y a quelques mois. Et voilà maintenant que Draghi, son successeur à la tête de la Banque centrale européenne, nous informe que « la situation a empiré » (16 janvier). Difficile de comprendre ce que signifie l'aggravation d'une crise de « dimensions systémiques ».

Ce qui est certain, c'est que les scénarios qui se dessinent pour les mois à venir sont très sombres, non seulement pour ceux qui paient désormais depuis des années la crise et la médication qui l’alimente : l'austérité, ou plus “sobrement” la rigueur. Même des secteurs consistants du capital et des classes dirigeantes européennes commencent à être assaillis par le doute que, dans le gigantesque processus de réajustement global des équilibres de pouvoir qui est en acte, ils risquent d'être parmi les perdants. Le spectre du “déclin”, s'il n'a pas arrêté de hanter les métropoles usaméricaines, s’est mis à fréquenter avec plus d’assiduité les rues et les places d'Europe, ou du moins de régions entières de l'Europe. Et il ne manque pas de commentateurs pour entrevoir derrière l’action des agences de notation une rationalité militaire, les premières manœuvres d’une « guerre mondiale de la dette », dans laquelle l'objectif de la survie du dollar comme monnaie souveraine au niveau mondial (avec le maintien des centres actuels de commandement sur les marchés financiers qui en découlerait) peut justifier l’effritement de l'euro. En toile de fond, les nouvelles en provenance du détroit d'Hormouz nous rappellent que face à une crise d’une telle ampleur et durée, la guerre peut être une “solution” à tenter et pas seulement sur le terrain de la finance et des dettes “souveraines” .

Disons-le clairement : l'Union européenne, telle que nous l’avons connue ces dernières années, est finie. Il n’y a pas là de quoi se réjouir. Nous-mêmes avons pensé de temps à autre que les luttes et les mouvements pourraient trouver dans le cadre institutionnel européen en formation, sur le terrain de la citoyenneté et de la gouvernance, un cadre de référence plus souple que les structures politiques nationales, un espace dans et contre lequel construire des campagnes et articuler des plateformes de revendications. Eh bien, cet espace n'existe plus. C'est la première leçon à tirer de la crise dans cette partie du monde. La seconde, cependant, est tout aussi importante pour nous : sur le terrain national, toute hypothèse d’affrontement démocratique ou socialiste de la crise est en train de se révéler une illusion dépourvue de toute efficacité et tendanciellement dangereuse. C’est l’enseignement de deux ans de résistance très dure, mais justement limitée au territoire national, aux politiques d'austérité dans les pays les plus durement touchés par la crise. De ce point de vue, la Grèce est emblématique. Difficile d'imaginer un déploiement plus radical et assorti de luttes de résistance que celui qui a eu lieu dans ce pays : de l'occupation des rues aux grèves générales qui ont duré des jours et des jours, des tentatives d'assaut du Parlement au blocus de villes entières. Et pourtant, l'efficacité de cette mobilisation permanente pour faire obstacle aux politiques draconiennes de coupes sombres et de démantèlement de l’État social et des droits, a été nulle. Lire la suite


¡Retomemos Europa! - Collettivo UniNomadE
1. No hacían falta las palabras de Mario Draghi para entender que la crisis ya es irreversible en Europa. Crisis de «dimensiones sistémicas» había dicho Jean-Claude Trichet hace un par de meses. Ahora Draghi, su sucesor ...
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Take Europe Back! - UniNomadE Collective
1. There was no need for Mario Draghi’s words to understand that the crisis has already reached an irreversible threshold in Europe. A crisis of “systemic dimensions” was what Jean-Claude Trichet said a couple of months ago. Now Draghi, ...
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Riprendiamoci l’Europa! - Collettivo UniNomadE
1. Non c’era bisogno delle parole di Mario Draghi per capire che la crisi ha ormai raggiunto in Europa una soglia di irreversibilità. Crisi di «dimensioni sistemiche», aveva detto Jean-Claude Trichet un paio di mesi fa. Ora Draghi, ...
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lundi 12 décembre 2011

État de la dette, éthique de la faute-Interview de Christian Marazzi

par Ida Dominijanni, il manifesto, 3/12/2011. Traduit par  Francesca Martinez Tagliavia, Edité par  Fausto Giudice 
La mission impossible du sauvetage de l’euro, la dégringolade de la déseuropéisation, le cataclysme géopolitique qui peut en dériver. Mais, avec l’austérité, on ne sort pas de la crise, on ne produit que de la récession et de la dépression. Interview de Christian Marazzi sur la pénitence après la grande bouffe néolibérale, et sur l’antidote du commun.

Économiste, professeur à l’École universitaire professionnelle de la Suisse Italienne et, précédemment, à Padoue, New York et Genève, militant et intellectuel de référence des mouvements de la gauche radicale, Christian Marazzi est l’un des analystes plus lucides de la crise économico-financière actuelle. En 2009, il fut l’un des premiers à en diagnostiquer le caractère historique et l’impact global ; et lorsque la crise faisait des ravages aux USA, il avait déjà prévu que l’Eurozone y serait inévitablement entraînée. Analyste subtil de la financiarisation comme mode opératoire du biocapitalisme postfordiste, Marazzi ne croit pas en la possibilité de sortir de la crise ou d’en contenir les contradictions à travers des politiques de rigueur. Nous allons partir du sauvetage de l’euro pour raisonner sur ce qui nous attend.
Le cours de la crise a donné raison à tes analyses. Au bout de deux ans, l’épicentre s’est déplacé des Etats-Unis vers l’Europe, et au bout de quelques semaines, nous sommes passés du risque de défaut de paiement de certains pays, y compris l’Italie, au risque d’écroulement de l’Eurozone tout entière ; ce qui équivaut à l’effondrement de l’Union dans les termes où elle a été (mal) réalisée jusqu’à présent. À ton avis, comment la situation peut-elle évoluer ?
Les informations quotidiennes fournissent des indices éloquents. En Europe, l’aversion envers l’Allemagne et la rigidité d’Angela Merkel augmente, car celle-ci ne montre aucune intention de céder aux deux propositions désormais considérées indispensables par tous pour éviter le cataclysme de l’Euroland : la monétisation des dettes souveraines de la part de la BCE, et l’émission d’euro-obligations pour réduire le poids des taux d’intérêt sur les bons du trésor des pays les plus exposés à la spéculation des marchés financiers.
Considères-tu toi aussi ces mesures comme indispensables ?
Ce sont deux mesures partageables, mais elles sont malheureusement au-delà du temps limite : au cours des deux dernières semaines, la crise a enduré une accélération telle qu’elles sont devenues inapplicables. La transformation de la BCE en une vraie banque centrale comme la Federal Reserve – qui puisse fonctionner comme prêteur de dernière instance pour acheter les bons du trésor des pays membres endettés, en arrachant aux marchés le pouvoir de décider comment et quand intervenir – est une idée juste, mais désormais irréalisable face à la fuite actuelle de capitaux de l’Eurozone ; comme le montre le cours de la dernière enchère de bons du Trésor allemand et les 1500 tonnes d’or qui, semble-t-il, sont entrées en Suisse dernièrement. À ce point, la monétisation des dettes de la part de la BCE n’obtiendrait d’autre résultat que celui d’alimenter cette fuite et d’accélérer la déroute de l’euro : ce n’est pas un hasard si même Draghi s’est opposé - du moins jusqu’à présent - à cette solution. De même pour l’institution des euro-obligations - des obligations émises et garanties par l’ensemble des pays membres pour « mutualiser » ou socialiser les différentes dettes souveraines : voici encore une mesure raisonnable qui n’a pourtant aucune possibilité d’être appliquée, car les pays forts comme la France, les Pays-Bas, la Finlande, l’Autriche et l’Allemagne subiraient une augmentation de leurs taux d’intérêt en une période où les entreprises sont déjà soumises à des augmentations prohibitives du coût de l’argent, du fait de la raréfaction des liquidités en circulation. De toute manière, même si au sommet de Bruxelles de jeudi, on réussissait à trouver un accord partiel, les régimes d’austérité imposés aux pays endettés seraient tels qu’ils rendraient vain tout sauvetage de l’euro. Ce n’est qu’une question de temps.
Tu vois donc un effondrement à l’horizon ?
Le fait est que la crise de la monnaie unique construite selon les préceptes monétaristes et néolibéraux est arrivée à sa phase terminale. Et il me paraît tout à fait vraisemblable que la rigidité de Merkel ne soit qu’une stratégie pour rendre inévitable la sortie de l’Allemagne de l’euro et le retour au mark. La date circule déjà – entre Noël et l’Épiphanie – alors que nous serons tous pris par d’autres occupations ; comme l’inconvertibilité du dollar, qui fut décidée le 15 août. Ici en Suisse, circulent déjà des légendes métropolitaines au sujet de deux imprimeries qui seraient en train de produire des marks.
S’il en était vraiment ainsi, à quel genre de scénario pourrait-on s’attendre ?
On assisterait à la naissance d’une zone monétaire forte, comprenant l’Allemagne, les Pays-Bas, la Finlande, l’Autriche, avec le franc Suisse et la couronne Suédoise accrochés. L’euro - fortement dévalué et avec un effet inflationniste conséquent - resterait la monnaie des pays faibles qui, en échange, auraient la possibilité de réduire leur dette. La France est l’inconnue de cette hypothèse. Pour les pays les plus malmenés par les marchés, sur le plan économique, ce ne serait pas un cataclysme. Mais le vrai cataclysme serait géopolitique. De fait, cette déchirure monétaire donnerait le la à un processus de déseuropéisation, avec un axe entre Allemagne, Chine, Russie et Brésil, et un autre axe entre France et USA. Ce n’est pas un scénario de science-fiction, les grandes agences financières internationales sont déjà en train d’y travailler. Cependant, ce que personne ne dit c’est qu’il pourrait s’agir du début d’une nouvelle guerre froide, avec la Chine, la Russie et la Turquie coordonnées pour faire écran à l’Iran contre la menace Israélienne. C’est inquiétant qu’on ne parle pas de cela : le risque Iran est explosif. Et il est tout aussi inquiétant que l’on ne parle désormais que de la crise européenne, alors que pendant ce temps, aux USA la crise des subprimes continue, il y a désormais 46 millions de pauvres, le chômage est à 15%, Obama n’arrive pas à s’en sortir et ne peut compter que sur le caractère querelleur des Républicains pour sa réélection.

Existe-t-il des différences, et si oui lesquelles, entre l’évolution de la crise aux USA et en Europe ?
Sur le plan économique, aucune : l’Europe des dettes souveraines est l’équivalent du marché US des subprimes, sauf qu’au lieu de simples individus endettés, on a des États endettés. Mais une différence existe, qui est tout au désavantage de l’Europe, et elle est politique, institutionnelle et constitutionnelle : en Europe il n’y a pas de Constitution, et il n’y a pas de banque centrale. Il n’y a que la BCE, qui délègue la monétisation des dettes aux marchés, qui émettent des liquidités à la demande des mêmes banques qui ont contribué à créer la dette publique et qui aujourd’hui spéculent sur son cours.

Dans ce tableau macrorégional et global, quel rôle et quel sens prennent les politiques nationales de rigueur ? En Italie, beaucoup d’attentes se sont créées au sujet du passage de gouvernement de Berlusconi à Monti et de son équipe de "techniciens", comme s’il pouvait récupérer non seulement une crédibilité, mais aussi un pouvoir effectif d’intervention sur les dynamiques des marchés. Mais quelle efficacité les "sacrifices" peuvent-ils avoir face à la crise de la dette souveraine et aux spéculations qui y sont liées ?
Ce n’est pas ainsi que l’on sort de la crise, et en effet nous n’en sortirons pas : l’horizon des prochaines années est la récession. Les politiques d’austérité ont un effet déflationniste de compression de la demande interne, qui ne peut être suppléé par les exportations. Mais les politiques d’austérité sont les seules politiques envisagées par la doctrine néolibérale, qui en Europe – et dans tout l’ Occident - est encore aujourd’hui hégémonique et a du mal à mourir. Ces politiques persisteront donc à l’enseigne de l’urgence, ou - pour utiliser le terme de Naomi Klein, de la shock economy - car elles consentent de faire ce qui ne pourrait pas se faire dans une situation normale : compression des salaires, réduction de l’emploi public, affaiblissement des syndicats ; la fameuse boucherie sociale. C’est la logique de la gouvernance de la crise : une régulation technique et technocratique des rapports sociaux dans l’état d’urgence. Le vice-Premier ministre Chinois l’a bien dit lors d’une interview au Financial Times : ce qui nous attend, c’est un nouveau Moyen-âge financier et social.
Avec quelles caractéristiques politiques et anthropologico-politiques ? Tu ne parles jamais seulement d’économie…
Certains processus sont désormais évidents. Le premier est la précarisation de la Constitution. Le deuxième - tu l’as écrit toi-même au sujet du “passage Monti” - est l’anéantissement de l’autonomie du politique sous l’état d’exception. Le troisième est le passage du Welfare State (État-providence) au Debtfare State (État d’endettement) : un État dans lequel le social se représente, et se fait représenter, sous la forme de la dette ; où il se discipline, et se fait discipliner, sous le signe de la dette. Plus encore, un État dans lequel le social se discipline et se fait discipliner sous la forme de la dette et de la faute, selon la double signification du mot allemand Schuld : thème nietzschéen qui revient aujourd’hui au centre du beau livre de Maurizio Lazzarato, La fabrique de l'homme endetté [Essai sur la condition néolibérale, Éditions Amsterdam 2011, NdT] La dette comme dispositif anthropologique d’autodisciplination de l’homme néolibéral.
Cela est très clair dans ce qui est en train de se passer en Italie, où, en un instant nous sommes passés de l’éthique de la jouissance des deux décennies berlusconiennes à l’éthique pénitentielle du gouvernement Monti. Mais combien de temps penses-tu que ce dispositif puisse tenir ? Le sujet néolibéral décrit par Foucault, l’entrepreneur de soi-même qui se nourrissait de consommation en s’endettant, peut-il aujourd’hui se nourrir des dettes qu’il a accumulées ? S’agit-il du développement ou d’une crise de l’éthique néolibérale ?
Pour l’instant, j’y vois un accomplissement : le néolibéralisme se réalise dans son essence de fabrique de l’homme endetté. L’entrepreneur de soi-même produit sa dette, qui le discipline maintenant à travers un dispositif de culpabilisation. Par ailleurs, il y a ici accomplissement, ou dévoilement, de l’essence de l’argent : l’argent est dette, la financiarisation du capital nous a tous transformés en sujets débiteurs, et la valeur est produite en négatif, par une machine dépressive.
Il y a pourtant ceux qui s’indignent, ceux qui ne se soumettent pas, ceux qui se rebellent. Heureusement. Que penses-tu des Indignés et d’OWS (Occupy Wall Street)?
Pour rester dans le sillage de Foucault, des Indignés il aurait dit qu’il s’agit-là d’un mouvement parrhésiastique : un mouvement de personnes qui disent la vérité. Dénoncer l’hypocrisie des marchés, dévoiler le fait que les dettes sont toutes “odieuses”, illégitimes, le fruit de la rente et de l’expropriation, et déclarer que cette crise ce sont les banques qui l’ont produite et que nous ne pouvons pas la payer, cela signifie affirmer la vérité du point de vue du peuple, contre celle des marchés. Et puis, le mouvement de Madrid a fonctionné comme un espace de démocratie absolue, comme une grande assemblée constituante du commun, basé sur l’être ensemble dans l’espace public : une sorte de renversement de l’éthique de la peur hobbesienne, dans laquelle l’empreinte féminine de la pratique des relations, et d’une économie du soin qui va vers une écologie politique, me paraît visible. La croissance du mouvement à l’échelle européenne est le seul antidote au processus de déseuropéisation dont nous parlions au début. Mais l’impulsion constituante doit aussi se donner des formes d’autodétermination locale concrète. Pour interrompre le dispositif cardinal du postfordisme, l’exploitation des savoirs, des connaissances et des relations, il n’y a pas d’autre moyen que de le renverser en production du commun, d’autant plus maintenant que les politiques d’austérité comporteront l’ultérieure privatisation, vente et liquidation des biens communs, de l’eau jusqu’au patrimoine culturel ; mais produire le commun signifie s’organiser au niveau local, se coordonner dans les quartiers pour la gestion de l’eau, de l’électricité, des moyens de transport, des banques mêmes.

Loretta Napoleoni, que tu rencontres aujourd’hui à la Librairie des Femmes de Milan, soutenait - dans un livre publié il y a deux ans - que la fonction sociale des banques ne survit désormais que dans la finance islamique, et que c’est là que nous devrions la redécouvrir : la finance islamique ne spécule pas.
C’est vrai, dans le sens où nous devons réintroduire la solidarité au juste niveau, à la hauteur des contradictions produites par la crise. Et la re-socialisation de la dette et de la fonction originaire des banques est une voie pour plier à notre faveur la financiarisation du capital, en luttant sur son terrain.

Mais est-il possible d’interrompre ou d’inverser la financiarisation ? Tu nous a très bien expliqué à quel point l’économie financière n’est plus dissociable de l’économie réelle, car elle se base sur mise en jeu active des comportements et des formes de vie des gens communs : le consommateur qui utilise sa carte de crédit pour faire ses courses, le salarié aux prises avec les fonds de pension, les classes moyennes étouffées par les prêts immobiliers, les pauvres qui s’endettent en ayant comme seule garantie leur "vie nue". S’il en est ainsi, est-il possible de définanciariser le système, au moins en partie, ou s’agit-il seulement de l’amender en limitant les abus des banques ? Et si la production et la consommation sont tant intriquées dans  la dette, est-il possible d’éviter une issue récessive et dépressive de la crise ?
La définanciarisation, le capitalisme lui-même est en train de la mettre au point sous la forme récessive de la réduction de la dette dont nous avons parlé plus haut ; elle déprime la demande et la consommations et - à travers la discipline de la faute - elle déprime les existences. Nous devons travailler en sens inverse, à reconvertir la rente privée en rente sociale : pour la socialisation de la dette, pour la relance - par cette voie - de la demande et de la consommation de biens socialement utiles, pour la réappropriation de l’espace public, pour la reconstruction de la socialité et du bonheur collectif. Voici le commun, et il n’y a pas d’autre moyen de sortir de la spirale masochiste de la financiarisation. Quelques-uns des mots d’ordre des luttes de ces dernières années, du revenu minimum garanti à la Taxe Tobin, vont déjà dans cette direction.
Et que penses-tu  du mot d’ordre du droit à l’insolvabilité ? Dans les mouvements, il est présenté comme un droit de résistance à la financiarisation de la vie, mais beaucoup d’économistes considèrent que c’est une pure démagogie ; d’autres, au contraire, y voient la possibilité de rétablir la souveraineté nationale effacée par la technocratie européenne.
Je pense que revendiquer ce droit est juste si cela devient une pratique subjective et contextuelle, qui n’est pas déléguée aux États. Je te donne un exemple : aux USA, cela fait longtemps qu’une bulle des bourses d’étude est en train de mûrir, qui équivaut plus ou moins à la moitié du volume des prêts subprimes : dans ce cas, le droit à l’insolvabilité doit absolument être exercé par les étudiants et leurs familles, afin de distinguer la dette illégitime de la dette légitime. Mais je ne le confierais pas aux États, ni à leur velléité de retrouver par ce biais la souveraineté nationale perdue.