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mercredi 6 février 2013

Colombie: La répression et la terreur d’État se "consolident" à La Marina, Chaparral (Tolima)

par José Antonio Gutiérrez D., 18/1/2013. Traduit par Pascale Cognet, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala

Le Sud du Tolima a été touché par le conflit social et armé comme peu de zones de Colombie l’ont été, avec une longue histoire de conflits agraires qui remonte aux années 30.

Le territoire  de La Marina, commune de Chaparral, connaît depuis quelques années une militarisation croissante, par le biais des zones dites de consolidation militaire, qui a intensifié la violence du conflit [1].C’est là qu’opèrent la Fuerza de Tarea Conjunta Vulcano [NdT:Force conjointe d’action Volcan] et le 17ème Bataillon d’Infanterie "José Domingo Caicedo" de la Sixième Brigade de l'armée de terre.

Carte des mégaprojets dans le Tolima : or, pétrole, irrigation, routes et barrages

Guerre sale et mégaprojets
Cette force militaire a mené une campagne anti-insurrectionnelle intense dans un des bastions des FARC-EP [2], dont le Front 21 est actif dans cette zone et l’armée a décidé de l’éradiquer par le biais d’une guerre sale et en terrorisant la population civile. Pour cela, le Bataillon Caicedo a utilisé tous les moyens légaux et illégaux à sa disposition, s’alliant étroitement aux paramilitaires. Au début de 2012, six militaires de ce bataillon ont été arrêtés avec d’autres mafieux pour appartenance à la bande "Los Urabeños", dédiée à des tâches de harcèlement politique, de contre-insurrection et  de "nettoyage social" ainsi qu'au narcotrafic [3]. Les "Aigles Noirs", qui opèrent également  dans la zone n’ont jamais été inquiétés par les autorités. Les paysans du coin disent que, dans le même style que les anciens "chulavitas" [membres de groupes paramilitaires des premières années de la Violencia, NdT], ce seraient les soldats du Bataillon Caicedo en personne qui sortent cagoulés et en civil pour intimider la population. On entend de toutes parts des rumeurs comme quoi "les paracos [paramilitaires] vont arriver, que s’ils ne partent pas ils seront massacrés à la tronçonneuse… sous la consolidation militaire, les enfants grandissent dans la peur".


Check-point militaire sur une route de Chaparral à La Marina
À La Marina, tout le monde dit que derrière cette militarisation et para-militarisation se cachent des intérêts qui vont au-delà de la simple contre-insurrection. On dit que l’objectif n’est pas seulement de déloger  les guérilleros mais aussi tous les paysans qui résistent au projet hydro-électrique qui doit être développé dans la zone vers la fin mars ; c'est-à-dire qu’il s’agit de «  nettoyer » le territoire de façon à ce que ce projet puisse avancer sans rencontrer la moindre résistance qu’elle soit armée ou civile.
 
Une paysanne de la zone raconte:
«  Il n’y avait jamais eu autant de militaires, autant d’arrestations, on était bien tranquilles. Mais en 2008, on a commencé à parler d’un projet hydro-électrique au fil de l’eau, par tunnel, qui serait réalisé par une entreprise de Medellin appelée ISAGEN…il y en a qui disaient que cela allait changer le cours de l’eau et assécher la terre, mais l’Etat disait que le sous-sol lui appartenait et pas à nous, que peu importait que nous ayons ou non notre ferme. Nous avons vu ce qui s’est passé à San José de Las Hermosas, où ils ont fait la même chose et des fermes qui donnaient 125 quintaux de café à l’année, maintenant ne récoltent plus rien. Ils veulent en faire quatre de plus à Rio Blanco… mais nous, on n’a rien à dire, on n’a qu’à ravaler notre salive si on n’est pas content ».
Les paysans et habitants du coin, inquiets face à cette situation, informés de ce qui s’était passé à Las Hermosas avec le projet hydro-électrique, ont constitué une association appelée Asoembeima ; l’association paysanne du secteur, ASTRACATOL (membre de la FENSUAGRO) s’est également prononcée contre ce projet. Dès lors a commencé une histoire de persécution qui n’en finit pas.
La "consolidation" contre les paysans: délation rémunérée et fausses démobilisations
Les paysans considèrent que c’est avec l’arrivée du lieutenant John Jairo Vélez à  La Marina en 2010, qu’a commencé une politique systématique de harcèlement à leur encontre, ils se plaignent  que des mandats d'arrestation aient commencé à pleuvoir contre eux et que du jour au lendemain, ils se sont tous retrouvés suspectés d'être des miliciens [civils sympathisants des FARC, dont ils constituent des bases d'appui, NdE].
 
Appliquant le célèbre maxime “Diviser pour régner”, l’Etat s’est employé à opposer entre eux les membres de la communauté pour pouvoir développer son plan anti-insurrectionnel de contrôle social et de mégaprojets. Ils ont d’abord commencé par les réseaux d’informateurs, cherchant ainsi à diviser la communauté en semant le doute et la méfiance en son sein.
 
Reinel Villabón, ancien inspecteur de police à La Marina  et dirigeant de SINTRAGRITOL (Syndicat des travailleurs Agricoles de Tolima) raconte que « le plus grave c’est qu’on est en train de fabriquer des démobilisés pour pouvoir traîner en justice les gens qui travaillent. D’après la Constitution, la peine de mort n’existe pas mais dans la réalité, on sait bien qu’elle existe. Parce que bombarder des gens en train de dormir, ou bien les attraper, dire que ce sont des miliciens et les tuer, c’est appliquer la peine de mort ». Sur les fausses démobilisations, rappelons que c’est précisément dans le sud du Tolima que s’est forgée la démobilisation massive d'au moins deux fausses structures qu'on a fait passer pour des guérilléros : le soi-disant Bloc Cacica La Gaitana et la prétendue colonne Norma Patricia Galeano [4]. Ce ne sont que deux cas parmi les plus connus et reconnus mais il y en a beaucoup d’autres d’après Villabón :
Jugez vous-même, ils sont arrivés une fois chez un Monsieur qui est muletier, que je connais et ils lui ont dit ’démobilisez-vous et on vous donne un petit peu d’argent’ et si les gens refusent de participer à cette comédie, alors on leur dit qu’ils en subiront les conséquences…la radio du Bataillon Caicedo faisait des signalements de gens, en donnant des noms, et les enjoignant à se démobiliser….le lieutenant John Jairo Vélez a donné un numéro de téléphone à Chaparral pour les dénonciations, le   rendez-vous avait lieu dans le parc. Ils ont ainsi proposé à une femme très pauvre de la coopérative, Lucero Váquiro, d’améliorer ses conditions de vie et elle a fini par dénoncer beaucoup de gensˮ.
Une paysanne nous explique qu’ils connaissaient Lucero Váquiro depuis toujours, qu’elle n’avait jamais été ni milicienne, ni guérillera. Elle nous dit que tout ça était une vaste farce et que par nécessité économique, elle a commencé à dénoncer tous ceux qu’elle a pu. Elle ajoute que sur les 30 soi-disant démobilisés qu’on utilise aujourd’hui pour entamer des procès contre les paysans, pas un seul n’est un ancien guérillero. Un autre paysan dit : « ils achètent des témoins ici, des fainéants à qui on offre de l’argent pour dénoncer n’importe qui, s’il n’y avait pas ce foutu système de récompenses, rien de cela n’arriverait ».
La "consolidation"  contre les paysans: l’assassinat
Toute cette politique de répression et de terreur contre la communauté ne s’est pas arrêtée à la délation. Le 30 mars 2011 deux paysans, Gildardo Garcia et Héctor Orozco, ont été assassinés alors qu’ils se rendaient de Chaparral à La Marina, au niveau d’Espiritu Santo à Albania. L’assassinat s’est produit entre deux barrages du Bataillon Caicedo et jusqu’à aujourd’hui il reste totalement impuni. Qui étaient les deux personnes assassinées ? D’après Villabón, c’était «  des gens bien, des travailleurs. C’était des paysans qui cultivaient des haricots, des mûres, du café, des tomates arbustives et des narangilles. Garcia était membre d’ASTRACATOL. Ils l’ont appelé à Orozco pour une fausse démobilisation, il a refusé. Comme il avait une petite boutique à San Fernando, sur les hauteurs de la Marina, ils l’ont accusé d’aider la guérilla parce qu’il leur vendait des choses ».
 
Cela faisait un an qu’ils harcelaient Héctor Orozco. Les militaires le recherchaient, ils le traitaient de milicien, « camarade » sans lui montrer d’ordre de capture, et en plus ils l’appelaient pour qu’il participe à une fausse démobilisation. Au poste, ils ont commencé à le harceler en lui demandant pour qui il achetait les marchandises. D’après sa femme, « le lieutenant Vélez était celui qui s’acharnait le plus, quand il le voyait il lui disait qu’il avait déjà eu 47 guérilleros, qu’il lui en fallait trois de plus et qu’il s'offrirait des vacances bien méritées. Il l’autorisa seulement à se déplacer entre Chaparral et La Marina, uniquement sur ce tronçon. Il lui demandait pourquoi il alimentait la guérilla, ils ont commencé à nous rationner et à nous affamer, jusqu’à ce qu’il lui donne trois mois de délai pour renoncer à ASTRACATOL et devenir informateur. Comme il a refusé, ils l’ont assassiné ».
 
Selon Villabón, celui qu’ils voulaient assassiner vraiment, c’était Orozco, mais en contrôlant Gildardo Garcia et en voyant son nom de famille, ils l’ont tué aussi : «  Voyez, ici le lieutenant Vélez a déclaré que tous les Garcia étaient un objectif militaire, parce que l’un d’entre eux était parti dans la montagne avec la guérilla. Alors toute la famille Garcia est recherchée, on leur met la pression, on les tue. Auparavant, ils avaient torturé et assassiné Don Tiberio Garcia dans le hameau Brisas de San Pablo ».

On a rapporté aussi le cas de faux positifs dans la zone: le 3 juin 2007, l’armée et le Gaula [Groupe d’action unifiée pour la liberté personnelle, unité anti-kidnapping de l'armée colombienne entraînée par les USA, NdT] ont assassiné Jaro Eber Morales à Santa Ana (ainsi que trois autres personnes) en prétendant que cela s’était passé lors d'un affrontement armé ; le 19 juillet 2007 ils ont également assassiné Camilo Avila  et Don Jesus Maria Rianos au carrefour de Rio Blanca en venant de La Marina.
Chaque capture de guérillero fait l'objet d'une mise en scène comme ici, en novembre 2011, la capture de ‘Fabián’ ou ‘El Calvo’ (Le Chauve), présenté comme deuxième commandant de la colonne mobile ‘Daniel Aldana’ des FARC, suivie de celle des 5 paysans accusés de faire partie des milices bolivariennes d'appui aux FARC.
La "consolidation" contre les paysans: les arrestations
En novembre 2011, sous l’inculpation de « rébellion et financement de groupes terroristes », on arrête les frères Edwin Lugo Caballero et José Norbey Lugo Caballero,  Arcesio Díaz, Aycardo Morales Guzmán, Saan Maceto Marín et Fredynel Chávez Marín (ce dernier originaire de Las Hermosas). Tous appartenaient à ASTRACATOL, c’étaient des personnes qui s’étaient mises en avant pour la défense des droits des paysans et du territoire. Ils arrêtent aussi Alexander Guerrero Castañeda, président de l’Assemblée d’Action Communale de La Marina ainsi qu’Armando Montilla Rey, membre de l’Assemblée d’Action Communale de La Esperanza, du Rio Blanco.
 
Selon l’avocate Karen Tapias, de la Fondation Lazos de Dignidad chargée de défendre les prisonniers d’ASTRACATOL, il s’agit d’un dossier particulièrement léger et rempli d’irrégularités : « Avant tout, les 30 témoins de l’accusation sont supposés être des réinsérés. Cependant, des guérilleros qui ont plus de dix ou vingt ans dans les FARC-EP, qui se trouvent en prison, disent ne pas les connaître, et qu’ils sont en train d’utiliser des civils à qui cela procure des avantages économiques. Il est certain que ces soi-disant démobilisés ont bénéficié d’avantages économiques, éducatifs  ou en logements ». Pompilio Diaz, père d’Arcesio Diaz, un des détenus, a dit qu’ils avaient « acheté son fils pour cinq millions de pesos » [2000 €].
 
L’avocate dit que” le texte de l’accusation est basé sur un témoignage supposé d’une personne que l’on n’a pas identifiée…nous n’avons pas la certitude que le témoignage ait existé ou bien s'il ait été inventé par la police judiciaire, il n’y pas de preuve qu’une personne appartenant à l’insurrection ou à la population civile soit venue faire la dénonciation… José William Devia Moreno, en charge de l’investigation, a dit qu’il a reçu le témoignage mais qu’il n’a jamais vu la source humaine ».
 
D’après Tapias, ces procès sont d’une nature éminemment politique. « C’est quelque chose qui existe depuis quelque temps, mais qui a augmenté maintenant parce qu’il y a un besoin particulier, avec la construction de ce barrage et que les gens qu’on accuse en ce moment d’appartenir au Front 21 sont tous des paysans qui se sont élevés contre ce projet. De plus, ASTRACATOL est associée à la Marche Patriotique et nous connaissons tous les stigmatisations dont fait l’objet ce mouvement, il ne s’agit pas de faits isolés ». Le père d’un des détenus en est conscient quand il rappelle que « les soldats savent que mon fils n'a rien à se reprocher, mais ils disent que c’est la faute de la famille qui est mouillée, parce que nous faisons partie de la Marche Patriotique ».
 
Les audiences du procès contre les 8 détenus reprendront le 25 janvier à Ibagué, avec les 25 témoins de la défense [audience reportée au 14 février, NdE]. Pendant ce temps-là, ces prisonniers supportent des conditions déplorables dans la prison de Picaleña, où règnent un manque d’eau pratiquement constant, des abus de pouvoir de la part des gardiens, ainsi qu’une carence en soins médicaux. Il est nécessaire de mobiliser toute la solidarité parce qu’il ne s’agit pas ici d’un cas judiciaire mais d’une attaque frontale contre le peuple qui s’organise.

La "consolidation" militaire comme forme de violation permanente contre la population
La dégradation de la situation, fruit de la militarisation par la consolidation, touche même les rangs de l’Armée. Quatre soldats de La Marina, qui étaient en train de faire leur service, ont également été arrêtés en septembre 2011, pour collaboration supposée avec l’insurrection. Vilman Useche Pava, Wilmer Javier Pérez Parra, Isidro Alape Reyes et Jason Orlando Castañeda ont été arrêtés alors qu’ils étaient en service sur la base de Piedras à Ibagué. Leurs accusateurs sont les  faux démobilisés eux-mêmes qui accusent les prisonniers d’ASTRACATOL et des JAC [Juntas de Acción Comunal =Groupes d'Action Communale, comités d'habitants ayant une existence légale, NdE]. En ce moment, l’armée lance toute une série d’ordres de capture contre des infirmiers et des médecins pour une supposée collaboration avec l’insurrection et parce qu’ils soignent les guérilleros. Il y a également des ordres de capture de commerçants, supposés aider financièrement l’insurrection et de faire du commerce avec les guérilleros; on menace aussi les proches des guérilleros et on les arrête pour crimes de sang ; une véritable offensive contre toute personne qui exprimera une opinion à l’encontre des 7 projets hydro-électriques en cours dans le sud du Tolima.
 
Pour Tapias, il existe une situation humanitaire grave, où l’on observe “un contrôle des aliments qui entrent dans la zone comme de tout autre type de vivres et de médicaments, c’est l’armée qui décide de ce que mange la population et dans quelle proportion, et quels sont ses besoins en médicaments… par le biais de l'émetteur radio du Bataillon Caicedo de l’armée nationale on désigne des personnes de la région par leur nom et prénom comme étant des miliciens du Front 21 des FARC, sans qu’il existe de procédures juridiques à leur encontre  et ils sont invités à se démobiliser. Ils font du porte-à-porte, offrent de l’argent à la population et demandent qui sont les guérilleros dans la zone…nous avons entendu des dénonciations qui lient les paramilitaires à  l’armée, c’est une situation extrêmement grave »
 
Quand on demande aux paysans si l’armée a apporté la sécurité au village, les paysans sont virulents: « Ce que l’armée a apporté, c’est la violence, surtout les soldats professionnels qui viennent tous d’ailleurs. Les garçons d’ici qui sont dans l’armée ne s’en mêlent pas, ils ne veulent pas se battre, ce sont ceux  qui viennent de l’extérieur qui réellement apportent la violence. » Tous se plaignent quedepuis que l’armée est arrivée, on a cherché à opposer les voisins entre eux et on a semé la discorde avec le système des informateurs. Ils ont aussi utilisé d’autres méthodes comme d’envoyer des colis au nom des paysans avec des tracts pour obtenir des récompenses pour augmenter les suspicions que tel ou tel paysan sert d’informateur et dégrader le climat de cette façon en augmentant la méfiance. Dans cette atmosphère, ils espèrent rendre difficile l’organisation et la résistance des paysans aux expropriations.
 
Villabón Leal  nous dit : “avec la consolidation, le problème du déplacement s’aggrave, parce que les paysans ne peuvent plus cultiver parce qu’on les bombarde, on leur lance des bombes, on mitraille les  cimes et les vallons,  on vous repère, on vous contrôle comme si on était dans une  prison, avec des appareils numériques pour relever les empreintes, avec des photos... le seul but de la consolidation territoriale, c’est de faire entrer les multinationales ».Fernando Chacón, dirigeant d’ASTRACATOL à Chaparral est aussi d’accord avec cette analyse quand il dit que le climat de terreur constante avec les mitraillages et les bombardements, doublé de persécution que l’on fait subir aux organisations sociales a à voir avec le fait de « vider cette zone stratégique de ses paysans pour leurs projets de pseudo-développement , qui enrichit seulement quelques-uns, venus d’ailleurs…pour cela, ils veulent en finir avec notre culture, avec notre manière de vivre, notre personnalité de paysans ».
 
Ce qui est certain, malgré tout, c’est que les paysans font preuve d’une admirable résistance pour ne pas disparaître. Les organisations paysannes se renforcent dans tout le pays, malgré la militarisation, la persécution et la menace. Les organisations restent debout, en pleine rigueur de consolidation territoriale. Il est de notre devoir de continuer à brandir la bannière de la solidarité et de n' oublier ni les prisonniers, ni les paysans qui continuent à exiger une réforme agraire, au nom de la devise Terre et Liberté, si vieille et si actuelle.
 
Notes
[1] Pour connaître quelques antécédents sur la situation à La Marina, lire une interview précédente de Javier Orozco de la Commission Asturienne en  2010 http://anarkismo.net/article/21147
[2] Dans la commune de Chaparral les guérillas communistes ont agi depuis 1949, elles étaient à l’origine des groupes d’autodéfense paysanne face à la violence des gros propriétaires.

mardi 6 juillet 2010

Colombie : La victoire de Santos est le triomphe illégitime des partisans de la continuité de régime

par les FARC-EP, 21/6/2010. Traduit par  Esteban G., édité par  Michèle Mialane  et  Fausto Giudice, Tlaxcala
Original : Colombia: la victoria de Santos es el triunfo ilegítimo del continuismo

 Avec le triomphe illégitime du continuisme rejeté par l’abstention citoyenne, le pays est entré dans un processus de radicalisation de la lutte politique, dans lequel le peuple sera protagoniste en première ligne.
Toute la machinerie étatique, toutes les ressources mafieuses du gouvernement, ses manœuvres délictueuses de fraude et de corruption, de chantage et d’intimidation, ont été mises au service de la victoire du continuisme cherchant ainsi désespérément à créer un  bouclier pour éviter à Uribe d’avoir à répondre devant le peuple et de la justice d’une accusation imminente de gestion criminelle et de haute trahison.

Le régime d’Uribe a été la plus importante tentative d’imposer par la violence un projet politique ultralibéral d’extrême-droite fondé sur le para-militarisme. Son gouvernement restera dans l’histoire comme l’un des plus honteux de ces dernières décennies, le pire assassin de sa population civile, le plus à la botte des USA, et de ce fait, le plus grand générateur d’instabilité dans les relations avec les pays voisins.
Pendant ces huit années, c’est le mensonge et l’imposture, la manipulation et la tromperie qui ont gouverné. Uribe et les partisans de la continuité de son régime ont fait croire que sa politique garantissait la sécurité de tous les citoyens, alors qu’en réalité elle protégeait, par la répression, les profits des secteurs d’investissements privilégiés, qui ont accru le chômage et la pauvreté. Ils ont fait croire que défendre la souveraineté voulait dire remettre les clés de la nation au gouvernement de Washington et transformer la Colombie en un pays occupé par l’armée d’une puissance étrangère. Ils se sont débrouillés pour annoncer qu’ils mèneraient avec acharnement la lutte contre le narcotrafic alors que le président Uribe lui-même, le DAS [Département administratif de sécurité, service de renseignement, NdE] et le général Naranjo, ont un long passé de liens avec la mafia du narcotrafic. Ils disent au pays qu’il n’y a pas de guerre ni de conflit armé, mais il y a le Plan Patriote et l’invasion yankee…

La réalité de la  sécurité démocratique, ce sont les faux positifs et l’impunité. Elle est ce qui permet d’élire un Président qui a été le ministre de la Défense le plus actif à promouvoir ces crimes contre l’humanité, et de distribuer les terres à l’agro-industrie paramilitaire, car celle-ci, bien sûr, a financièrement les reins solides, ce qui n’est pas le cas des paysans pauvres. La sécurité démocratique, c’est aussi allouer l’argent public -ou être assuré d’en faire cadeau  - aux chefs d’entreprises de l’agro-industrie qui ont financé les campagnes électorales. La sécurité démocratique, ce sont les fosses communes contenant plus de 2000 cadavres, comme celle qui se trouve près de la base militaire de la Macarena, ainsi que les 4 millions de paysans déplacés par la violence de l’État. C’est le mensonge qui proclame la fin de la guérilla bolivarienne des FARC-EP alors que la vitalité de cette organisation l’inquiète et qu’elle mène un farouche combat pour une Colombie nouvelle comme elle l’a bien dit dans ses communiqués militaires du mois de mai. La sécurité démocratique, c’est modifier la Constitution pour l’adapter à des intérêts particuliers lorsque c’est nécessaire, c’est disposer d’une majorité factice dans le Congrès et fragiliser l’autorité du Parlement grâce à la claque des inconditionnels. C’est aussi distribuer des postes, des charges et des contrats, et profiter de son passage au gouvernement pour s’enrichir sans aucun état d’âme.

Ambition sans frontières, par Vladdo: Juan Manuel Santos, debout sur une montagne de  cercueils de victimes d'exécutions extrajudiciaires: "Pour arriver à la présidence, je suis prêt à tout"

La défense abjecte du militarisme à laquelle s’est livré Uribe et son appel à créer de nouvelles lois qui garantiraient l’impunité aux militaires, annoncent ce que va être la présidence de Juan Manuel Santos. Ses lamentations cyniques et ses gémissements hypocrites en faveur d’un tortionnaire-assassin comme Plazas Vega, des grands chefs militaires et de l’ex-président Belisario Betancur, tous responsables du massacre du Palais de Justice, prouvent avec une évidence pathétique qu’il cherche dès maintenant à se protéger contre de futures accusations portées contre lui. Et c’est évidemment une façon d’arrimer le narco-paramilitarisme à la tête de l’État, avec les garanties légales de pouvoir continuer à faire disparaître, torturer et assassiner les opposants au régime. Le « code militaire » réclamé par Uribe est une patente à l’impunité des criminels comme le démontre l’histoire récente de la Colombie.

Le Président, en prenant ardemment la défense de l’ex-directeur de la DIAN [Direction Nationale des Impôts et des Douanes] et de « l’UIAF » [Unité d’Information et d’Analyse financière], M. Mario Aranguren, qui avait commis des délits en faveur d’Uribe et certainement sur ses ordres, montre bien la nature de celui qui tient toujours à occulter, non seulement son passé criminel, mais aussi les bassesses honteuses auxquelles il s’est livré en tant que gouvernant.

Nous entamons une nouvelle période de quatre ans dans laquelle va se poursuivre une offensive oligarchique tous azimuts  contre le peuple, drapée dans de douces mais trompeuses promesses officielles de victoire militaire [contre la guérilla], sans cesse répétées pendant 46 ans, sans se soucier des causes qui génèrent le conflit et encore moins s’engager à les combattre.

La profonde crise structurelle dont souffre la Colombie n’a pas de solution dans le continuisme. L’extrême-droite néolibérale, qui croit encore qu’elle peut la résoudre d’en haut, a réalisé une union nationale sans peuple, où seules règnent les ambitions des mêmes personnes, celles qui s’enrichissent grâce à l’investissement garanti : les groupes financiers, le secteur patronal, les éleveurs et latifundiaires, les paramilitaires, les partis politiques qui se battent comme des chiens pour se disputer les prébendes du pouvoir, les grands médias qui applaudissent les succès, mesurés en litres de sang, de la politique guerrière… Là, le peuple est oublié car la prospérité de tous ceux-là se nourrit de la misère et de l’exploitation de ceux d’en bas, des exclus.

Ce bicentenaire du cri de l’indépendance doit ouvrir la voie à la lutte du peuple pour ses droits, pour la patrie, pour la souveraineté, la justice sociale et la paix. Il est possible de changer les structures injustes si tout le peuple se mobilise et lutte pour sa dignité. On ne peut rien attendre des assassins incrustés à la tête de l’État. Seule la lutte unitaire peut nous conduire à une Colombie nouvelle. Comme nous l’avons dit depuis Marquetalia en 1964, nous sommes toujours disposés à chercher des issues au conflit, en rappelant en même temps, que notre décision de tout donner pour le changement et l’intérêt du peuple est inébranlable, quelles que soient les circonstances, les obstacles et les difficultés qui nous seront imposés. La justice sociale triomphera grâce à la mobilisation du peuple.

Secrétariat de l’État-major central des FARC-EP

Montagnes de Colombie, le 21 juin 2010

dimanche 2 novembre 2008

Colombie : Le scandale des faux positifs

par Simone Bruno

"Cela a permis que quelques personnes puissent être mêlées à des crimes, crimes qui sont le résultat du complot entre des délinquants et des membres des Forces Armées ayant intérêt à assassiner des innocents pour donner l’impression que, dans cette région, on tient tête aux criminels –alors que les vrais criminels sont ceux qui s’associent avec les Forces Armées pour commettre ces crimes".

Cette déclaration surprenante n'a pas été faite par un défenseur des droits humains isolé qui crie dans le désert, mais par le Président de la République de Colombie Álvaro Uribe Vélez qui, selon la Constitution, est également le commandant suprême des Forces Armées.

La phrase s’est accompagnée de la mise à l’écart des Forces Armées de 20 officiers – y compris trois généraux - et sept sous-officiers. Fait sans précédent en Colombie.

Selon le Président, qui s’est adressé à la nation mercredi (29 octobre) à l’aube, accompagné par le Ministre de la Défense Juan Manuel Santos et le Général Freddy Padilla, chef d’État-Major des Forces Armées, les fautes des militaires seraient très graves. Une commission interne aux Forces Armées aurait prouvé la négligence, pour ne pas dire la complicité des 27 militaires dans le scandale des faux positifs, terme politiquement correct pour désigner quelques jeunes de la banlieue de Bogotá kidnappés et dont a ensuite annoncé la mort au cours d’un pseudo-affrontement avec l’armée.

Parmi ceux mis à l’écart, on trouve José Joaquín Cortés, commandant de la IIe Division, responsable de Santander, Nord de Santander et Arauca, le Général Roberto Pico, commandant de la VIIe Division basée à Antioquia, et le général Paulino Coronado, commandant de la 30e Brigade dans le nord de Santander, et sous la juridiction duquel on a trouvé enterrés dans des fosses communes plusieurs des jeunes kidnappés à Bogotá. Le même Général Paulino Coronado est apparu plusieurs fois dans les médias en déclarant que les jeunes étaient morts au combat et qu’il ne s'agissait pas de faux positifs.

"Comme cela se passe toujours avec le gouvernement Uribe, le problème ne commence à exister que lorsque le scandale arrive aux médias ", ont déclaré à ALAI certains défenseurs des droits humains.



"Militaires" ou "paramilitaires" ? La frontière n'est pas claire


Quelques heures seulement après la conférence de presse présidentielle, une autre conférence de presse a accompagné la présentation d'un rapport de la CCEEU (Coordination Colombie Europe USA) qui réunit plusieurs ONG qui font des recherches sur les violations des DOITS HUMAINS. Le rapport, intitulé : "Exécutions extrajudiciaires : une réalité que l’on ne peut cacher ", présente des données terrifiantes à ce sujet qui a été longtemps sous-estimé par le gouvernement et qui est la conséquence directe de la politique de sécurité démocratique du gouvernement. Selon la CCEEU, depuis le lancement de la sécurité démocratique en juin 2002 jusque juin 2007, on a constaté 955 cas d'exécutions extrajudiciaires commises par des agents de l'État, auxquelles il faut ajouter 235 cas de disparitions forcées. Un accroissement de presque 68% par rapport aux cinq années précédentes. Si les FARC sont considérées à juste titre comme l’ennemi public numéro 1 pour la détention de 700 Colombiens, une armée qui en tue plus de mille, comment doit-elle être considérée ?

Le rapport analyse aussi une série de données très intéressantes sur ce phénomène. Durant ces années en Colombie s’est développé un modèle persistant d'exécutions extrajudiciaires et d'impunité qui, avec le temps, a changé dans ses modalité. Maintenant les victimes ne sont plus des paysans d'organisations sociales accusés d'être des guérilleros, comme durant les premières années.



Santos, Padilla, Montoya : une belle brochette


Ces premiers faux positifs attiraient l'attention des médias et les protestations de plusieurs acteurs sociaux. Selon la CCEEU, les Forces Armées kidnappent maintenant des jeunes dans les quartiers marginaux des grandes villes, c'est-à-dire une population plus vulnérable dont la disparition n'attire pas l'attention. Ces jeunes sont emmenés vers des zones rurales où l’on simule une confrontation avec l'armée, puis sont éliminés et enregistrés comme membres de groupes émergents ou de criminalité commune. Ils sont ensuite enterrés dans des fosses communes sous X. Ceci suscite beaucoup moins d'attention de la part des médias, et a favorisé une impunité plus diffuse.

Les raisons de ces homicides sont les systèmes de stimulants et de récompenses mis en œuvre par le haut commandement. Chaque élimination de guérillero ou de criminel est généreusement récompensée en espèces et en congés. Pour cette raison s’est créé ce marché macabre de corps humains traqués, achetés et vendus au poids comme s'ils étaient des animaux. Pour certains militaires, la vie humaine d'un innocent vaut moins que quelques jours de congé.


Le rapport analyse aussi la structure d'impunité dont font partie les procureurs civils. Ceux-ci, violant des normes élémentaires, abandonnent les recherches et les procédures à la justice militaire et ne les assument pas au sein de l’appareil judiciaire civil. "Il existe des unités du ministère public situées à l'intérieur des garnisons militaires ou policières qui agissent en combinaison avec la Force Publique pour légaliser les opérations menées dans le cadre de la lutte contre-insurrectionnelle".

Les mêmes accusations arrivent aussi au Bureau du Haut Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme (HCDH) qui, dans son dernier rapport sur la situation des droits humains en Colombie, a reconnu "la persistance d'exécutions extrajudiciaires attribuées à des membres de la force publique, principalement de l'armée", indiquant en outre que " quelques caractéristiques sont communes aux cas dénoncés : le fait de présenter les victimes comme morts au combat, de changer la scène des faits avant la levée du cadavre et, dans la majorité des cas, de faire en sorte que la justice pénale militaire prenne en charge les enquêtes. Les enquêtes menées par les autorités sur certains de ces cas révèlent qu'elles pourraient être motivées par la pression quant à des résultats et l'intérêt de certains membres de la force publique à obtenir, à partir de ces résultats, une série d’avantages et de gratifications ".


Le rapport de la CCEEU sera présenté à la Cour Pénale Internationale (CPI) et à la Haute Commissaire des Nations Unies aux Droits de l’Homme, Madame Navi Pillay, qui a justement entamé mercredi sa tournée en Colombie.


En réaction à ces faits, l'opposition a demandé également la démission du général Padilla et du ministre Juan Manuel Santos – qui aspire à la présidence -, responsable direct de l'application du volet militaire de la politique de sécurité démocratique. Le parti du Pôle Démocratique a aussi demandé la démission du président Uribe comme commandant en chef de l'armée. Alirio Uribe, du Collectif d’avocats José Alvear Restrepo, rend également responsable le Général Mario Montoya, commandant de l'armée déjà accusé antérieurement de complicité avec les paramilitaires.




Effectivement, des responsabilités politiques doivent être établies. Le ministre paraît avoir ignoré volontairement les faux positifs. Il y a un mois seulement, il répliquait à la CCEEU : "Quelques personnes continuent à méconnaître la réalité et essayent de vendre la fausse assertion d'une politique gouvernementale des malnommées exécutions extrajudiciaires. C’est une pratique que nous avons découverte, une politique délibérée de certaines organisations : ce qu'elles veulent, ce sont des dénonciations pour augmenter et augmenter les chiffres. Ce sont des chiffres qui sont ensuite utilisés pour délégitimer les forces publiques ; et quand on va réellement vérifier ce que signifient ces dénonciations, on ne trouve rien. On trouve qu'il y a des personnes simplement intéressées à gonfler les chiffres pour ensuite les dénoncer comme s'il s’agissait de la réalité."


On se souvient encore de ces mots du Président Uribe lui-même, prononcés en juin 2007 contre quelques défenseurs des droits humains : "Maintenant la stratégie de la guérilla est autre. Chaque fois qu'on inflige une perte à la guérilla, ses coryphées[1] dans le pays et à l'étranger se mobilisent immédiatement pour dire que c’était une exécution extrajudiciaire. Mais les Forces Armées ont pris grand soin à ne pas donner lieu à ce que des membres des Forces Armées soient signalés comme étant en collusion avec des groupes paramilitaires".


Si le président avait écouté ces coryphées de la guérilla, au moins les 535 victimes qui, de janvier 2007 à juillet 2008, ont été transformées en faux positifs auraient peut-être pu être sauvées -selon la CCEEU.

[1] Coryphée : Celui qui dirigeait les chœurs dans les pièces du théâtre antique grec. Au figuré, celui qui se distingue le plus, qui est au premier rang : Pétrarque était le coryphée des poètes de son temps. (sensagent)


Qu'il abdique !


Source : El escándalo de los falsos positivos

Article original publié le 30/10/2008

Traduit par Thierry Pignolet et Fausto Giudice,
Tlaxcala