Affichage des articles dont le libellé est Crise du capitalisme | Formes de lutte. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Crise du capitalisme | Formes de lutte. Afficher tous les articles

mardi 8 novembre 2011

Après les trois jours tragicomiques qui ont secoué la Grèce (et l’Europe) capitaliste, le gouvernement d’union nationale prélude à l’approfondissement ultérieur de l’affrontement de classe

par Yorgos Mitralias
Membre fondateur de la Campagne Grecque pour l’Audit de la Dette (www.elegr.gr) et du Comité contre la Dette –CADTM grec (www.contra-xreos.gr).

-Pourquoi tout à coup cette inquiétude
cette confusion (comme les visages sont devenus graves).
Pourquoi les rues, les places, se vident-elles si vite
et chacun rentre chez lui très soucieux?
C'est que les barbares arrivent aujourd'hui
et que ces choses-là éblouissent les barbares.
K. Kavafis, En attendant les barbares (extrait)

Pourquoi toute cette agitation grecque et internationale ? Pourquoi les menaces et les chantages, pourquoi les intrigues florentines, pourquoi tout ce psychodrame politique athénien sur fond de tragicomédie cannoise? Et pourquoi finalement « l’union nationale » grecque tant désirée par les maitres cuisiniers de Berlin, de Paris, de Washington et d’ailleurs? Pourquoi ?...
Et bien, c’est simple : parce qu’il fallait coûte que coûte empêcher la venue des « barbares », l’irruption des masses grecques révoltées sur la scène politique. Parce qu’il faillait retarder le plus possible la tenue de ces élections générales tant souhaitées par la plèbe en colère et encore plus redoutées par l’Alliance Sacrée des chanceliers et des banquiers !
En effet, parler de panique de la bourgeoisie grecque c’est peu dire. Voici qu’il y a quelques jours, le –jusqu'à hier- Premier ministre grec et  président de l’Internationale…Socialiste ( !) Georges Papandreou, manifestement aux abois face a la demande presque unanime d’élections-générales-tout-de-suite, perd sa tète car voulant la sauver, il invente un référendum (bidon) et la menace directe d’un coup d’Etat militaire imaginaire ! (1) Le résultat est immédiat : grande panique chez ses maitres et partenaires européens qui, totalement surpris par l’éventualité d’un référendum incontrôlable dans cette Grèce incontrôlée car en ébullition permanente, somment ce Papandreou cramponné  a son fauteuil de Premier ministre de s’expliquer devant eux tout de suite a Cannes.
L’humiliation de Papandreou (et de la Grèce) devait être exemplaire pour que « ceux d’en bas » en Europe et de par le monde ne prennent pas au sérieux ce qui n’a été qu’une menace de référendum brumeux de sa part. Un Papandreou au garde-à-vous devant ses patrons, accepte donc imperturbable que le tandem Merkel-Sarkozy annonce non seulement la date mais aussi le contenu de la question du référendum …  « grec » : non pas oui ou non a l’accord du 26-27 octobre mais oui ou non a l’euro !
Le chantage est clair et ne laisse plus le moindre doute sur l’avenir du fameux référendum bidon. Il n’y en aura pas. Mais, les dégâts provoqués en Europe et surtout en Grèce par ce Premier ministre grec « aventuriste et irresponsable », sont déjà si énormes que ces élections si redoutées semblent désormais inévitables. Alors, comment faire pour désamorcer la crise en éloignant Papandreou du gouvernement tout en empêchant la tenue des élections générales ?
Comme par miracle, tous les centres de pouvoirs et les grands médias grecs sont tombés d’accord –en un temps record- sur l’idée que le salut viendrait d’un gouvernement d’union nationale des deux grands partis néolibéraux, du PASOK et de la Nouvelle Démocratie (2). Oubliées les querelles politiciennes de la veille, les « élites » grecques se sont brusquement réveillées avec seul mot d’ordre, celui dicté par leurs maitres européens : Union nationale avant que les barbares profitent de façon irréparable de notre désunion, de nos paniques, de nos contradictions et même de nos gaffes…

Ce qui a suivi était prévisible. Malgré sa résistance acharnée, Papandreou a du plier sous des pressions qui venaient de l’intérieur même de son gouvernement. De l’autre côté , le refus du leader de Nouvelle Démocratie Antonis Samaras d’avaler la couleuvre de l’accord du 26-27 octobre en participant a un gouvernement d’union nationale, n’a tenu que trois jours. Au soir du troisième jour, les jeux étaient faits : l’opposition de sa majesté pratiquée par la droite grecque depuis le premier Mémorandum dicté par la troïka, donnait sa place à la cohabitation avec le PASOK au sein du même gouvernement imposé par la Troïka et le grand capital grec !

Le gouvernement d’union des deux grands partis néolibéraux ne laisse aucun doute quant à ses objectifs : d’un côté  il servira avec dévouement les intérêts de ses maitres grecs et internationaux en faisant voter, entre autres, le budget de l’Etat et l’accord du 26-27 octobre, et de l’autre il repoussera le plus tard possible le recours aux urnes. D’ailleurs, le passé  récent de son Premier ministre est tout a fait éloquent : grand banquier, Loucas Papadimos a été pendant très longtemps vice-président de la Banque Centrale Européenne (BCE) ! De cette BCE qui fait partie de la Troïka de tous les malheurs grecs…

Alors, la crise est terminée ? Non, pas du tout à en croire aussi bien « ceux d’en haut » que « ceux d’en bas ». Mais maintenant, il ya une différence de taille par rapport au passé : la situation n’est plus la même car la formation de ce gouvernement a le grand mérite de clarifier un paysage politique grec longtemps confus et embrouillé par des manœuvres politiciennes. Désormais, le tableau politique grec est net et clair : d’ un côté  , les grands –et les petits- partis bourgeois soutenant à fond les Mémorandums et leur austérité cataclysmique et barbare, et de l’autre côté   les partis de gauche qui les rejettent et les combattent. D’un côté  la bourgeoisie grecque et de l’autre, le peuple qui saigne mais qui lutte !...

Évidemment, tout serait beaucoup plus clair et plus facile pour « ceux d’en bas » si la gauche grecque se présentait dans cette ligne droite de l’affrontement à mort moins désunie et sectaire, plus décidée à faire front face a une droite grecque et internationale déterminée à aller jusqu’au bout de ses projets cauchemardesques. Pourtant, il ne faut pas désespérer. La colère et la détermination populaires sont telles qu’il faudra a la réaction grecque beaucoup plus que la formation d’un gouvernement d’union nationale pour venir a bout du séisme social qui secoue depuis des mois les fondements de l’Etat bourgeois grec.  En effet, tout indique que la stabilisation de la situation qui suivra la formation de cet avorton gouvernemental sera de courte durée, et elle sera sans doute suivie par l’approfondissement non seulement de la crise mais aussi de la mobilisation populaire.

Cependant, il y a désormais un problème qui crève les yeux et demande d’urgence une réponse a la fois réaliste et crédible : quel projet européen alternatif et radical non pas pour le mouvement grec mais pour toutes les résistances populaires en Europe face a la crise (terminale ?) de l’Union Européenne et la véritable guerre que ses dirigeants mènent contre leurs propres populations ? Le cas grec vient de démontrer que la sortie de l’euro (et de l’Europe) ne représente une alternative ni réaliste ni crédible pour ces populations en lutte. Mais plus que ça, elle ne représente pas une solution de classe a la guerre de classe menée par le capitalistes européens contre ses salariés/es et ses retraités/es, ses jeunes et ses chômeurs,  les femmes et tous les opprimés/es de ce continent.

Alors, quoi ? Sommes-nous condamnés éternellement à la défensive sans qu’il n’y ait jamais espoir de passer à la contre-attaque et vaincre ? L’élaboration de la réponse doit être notre affaire à tous. Mais, en dernière analyse une chose est sûre : tout dépendra de la capacité de toutes ces résistances populaires (en Grèce et en Espagne, en Italie et au Portugal, en Irlande et en France, en Pologne et en Allemagne et partout ailleurs) de se coordonner  et de se battre pour le projet commun d’une Europe démocratique des peuples qui aura des priorités diamétralement opposés a celles de l’Europe actuelle des banquiers, des spéculateurs et des capitalistes.
Allons donc, camarades. Mettons-nous tous ensemble au travail…

(1)            Sujet tabou pour les médias grecs qui n’en soufflent mot, la préparation de ce prétendu coup d’Etat militaire grec a du impliquer au moins les quelques membres du gouvernement Papandreou responsables du changement de la totalité de l’état-major de l’armée grecque, quelques jours avant le dénouement comique de cette affaire a Cannes. Dans tout ça pourtant une question reste manifestement sans réponse : depuis quand les instigateurs de tels actes impliquant les forces armées d’un pays ne font-ils pas l’objet de très lourdes sanctions pénales ?...
(2)            La préparation au forcing des esprits en vue du gouvernement d’union nationale a donné lieu a un bourrage de crâne sans précédent de la part de toutes les chaînes de TV grecques. Pendant les trois jours précédant la formation du nouveau gouvernement, la même vingtaine des professeurs, journalistes, politiciens, banquiers et autres « experts » de tout ordre allaient d’un studio a l’autre tant pour briser les dernières résistances provenant des irréductibles de deux grands partis que pour assener leur vérité néolibérale aux malheureux téléspectateurs grecs.


 Ci-gît la Grèce, berceau et tombeau de la démocratie. Qu'elle repose en paix  pour la gloire des marchés financiers

mardi 28 décembre 2010

Une décennie de récupérations d’usines en Argentine et Uruguay: réinventer la vie à partir du travail

par Raúl Zibechi. Traduit par  Chloé Meier, édité par  Michèle Mialane  &  Fausto Giudice , Tlaxcala 

Lorsqu'une expérience sociale passe le cap des dix ans, elle semble quitter le stade de la survie pour effectivement changer le monde. L'histoire des fabriques récupérées par leurs travailleurs montre qu'un monde sans patrons est encore possible.
Une partie des mouvements de travailleurs ne se limitent pas à la défense de l'emploi ou à l'augmentation des salaires, et donc de la consommation, mais entendent aller au-delà de ces questions. Par conviction ou par nécessité, ils cherchent à transcender la place qui a été assignée à l'ouvrier dans la société. La publication de divers travaux consacrés à la récupération d'entreprises offre l'occasion de suivre l'évolution du le phénomène et d'examiner quelques-uns des débats les plus importants qu'il soulève.



Chômeurs, par Antonio Berni, 1934

Commençons par quelques chiffres. En Uruguay, mille travailleurs – dont deux tiers d'hommes – occupent vingt entreprises. Celle-ci ont généralement été récupérées lors de la dernière crise, les premières en 1997, et la majorité entre 2001 et 2002. Il s'agit surtout de petites entreprises, mais certaines dépassent les cinquante employés; la plus grande du pays, la fabrique de pneus Funsa, en compte même 226.
 
Seules six de ces entreprises se trouvent en dehors des grands centres. Généralement, elles ont été récupérées suite à une faillite. Elles sont actives dans le nettoyage, le textile, l'alimentation, l'électricité, le cuir, l'industrie des plastiques, l'imprimerie et la métallurgie. Si les coopératives représentent la forme la plus courante, on trouve également quelques sociétés anonymes. Dix-neuf sont membres de l'Association nationale d'entreprises récupérées par leurs travailleurs (ANERT), dix de la Fédération des coopératives et huit des syndicats de base affiliés à la confédération syndicale PIT-CNT [1].
 
 


8-11-2002, Coopérative Lavalan, Avellaneda, Buenos Aires. Une partie de la ligne de lavage de la laine, en fonctionnement.  Photo Andrés Lofiego. Voir d'autres photos
 
Pour l'Argentine, la dernière étude publiée (mi-octobre 2010) révèle une augmentation constante: on comptait 128 fabriques récupérées en 2003, 161 en 2004, soit 6900 travailleurs; elles sont actuellement au nombre de 205, pour 9362 emplois. 63% d'entre elles bénéficient de décrets ou de lois d'expropriation en leur faveur; 80% ont reçu de l'aide de la part d'autres entreprises; 90% ont réussi à survivre. 73% des travailleurs ont participé à la récupération. En moyenne, la production a commencé 150 jours après le début du conflit [2].
 
Andrés Ruggieri, directeur du programme Facultad Abierta résume: "C'est la première fois, dans l'histoire du capitalisme, qu'autant d'entreprises aussi diverses fonctionnent de manière autogérée sur une période aussi longue" [3]. En mai 1968, l'autogestion était dans l'air du temps, mais "l'expérience n'a pas duré plus d'un mois", constate Andrés Ruggieri avec enthousiasme.
 
 


28-10-2002, Coopérative Crometal, El Pato, Buenos Aires. Les travailleurs de l'ex-Acrow Metálic prennent pour la troisième fois, et définitivement possession de l'usine où ils travaillent aujourd'hui. Photo Andrés Lofiego. Voir d'autres photos
Vers une nouvelle étape
 
"En Uruguay, la majeure partie des entreprises récupérées sont nées en collaboration avec les syndicats", commente Ariel Soto, de la coopérative d'électricité Profuncoop durant la présentation du livre « Gestión Obrera » (Gestion ouvrière) à Montevideo. "L'action des travailleurs uruguayens naît de l'effondrement du modèle des années 90. Il nous faut désormais commencer à débattre du modèle de production que nous souhaitons instaurer. Avec ce qu'elles peuvent apporter à la construction d'un modèle alternatif, presque toutes ces entreprises représentent une valeur ajoutée".
 
La trajectoire d'Ariel Soto est caractéristique. Durant la crise de 2002, le petit atelier où il travaillait et qui produisait des boîtiers destinés à la compagnie publique d'électricité a dû mettre la clef sous la porte. Quatre employés affiliés au syndicat de la métallurgie restent alors actifs et répondent à un appel de la commune pour participer à un projet soutenu par le syndicat, la mairie de Montevideo et l'Universidad de Trabajo (université technique). Après de longs débats, ils créent une coopérative qui vendra des réverbères à la mairie, laquelle consent des investissements pour aménager un bâtiment et les aide dans les premières démarches. Selon les initiateurs, la viabilité du projet dépend notamment de la participation de l'État.
 
Avec le temps, les personnes qui travaillent dans ce type d'entreprises ont été en mesure de créer un espace collectif, l'Association nationale d'entreprises récupérées par leurs travailleurs (ANERT), une grande nouveauté par rapport aux initiatives précédentes, jusque-là isolées.
 
En Argentine, le rôle de l'État semble plus complexe et une partie des entreprises récupérées le critiquent. En effet, 85% d'entre elles ont reçu ou reçoivent des subsides du ministère du Travail, qui a crée le programme Travail autogéré. Or, bien que l'État ait exproprié les entreprises en faveur des travailleurs, ceux-ci ne sont pas propriétaires des bâtiments ni des machines; ils n'ont donc pas accès aux crédits ni aux plans de promotion dont peuvent habituellement bénéficier les petites et moyennes entreprises [4].
 
En dépit des difficultés, l'esprit original persiste: 88% des entreprises récupérées tiennent régulièrement des assemblées (44% une fois par semaine et 35% au moins une fois par mois); 73% versent le même salaire à tous les travailleurs, quelles que soient leurs tâches; 35% organisent des événements culturels ou éducatifs; 30% font des dons à la communauté et 24% collaborent avec des organisations de quartier [5].
 
 
L'imprimerie coopérative Chilavert Artes Gráficas, Buenos Aires

Photo Adriana Almagro


Photos Raphaël Michel


Pouvoir et travail
Les relations de pouvoir à l'intérieur des entreprises récupérées sont un sujet omniprésent dans les débats et les recherches consacrées au phénomène. En Uruguay, une étude s'est penchée sur deux entreprises très différentes, l'une avec une longue tradition syndicale et forte d'un personnel de plus de 200 membres, l'autre employant à peine une vingtaine de personnes dans le secteur des boissons. Selon les résultats, toutes deux reposent sur une forme classique d'organisation du travail tayloriste-fordiste mêlée d'éléments nouveaux, qui sont venus s'ajouter lors du lancement de la production.
 
Parmi les éléments nouveaux, l'étude relève une manière différente d'occuper l'espace. "Diverses réunions informelles se tiennent pendant les heures de travail, dans différents lieux (entrées, couloirs, rues intérieures, ateliers de production, etc.), souvent autres que les postes de travail". Les échanges spontanés et informels commencent à s'inscrire dans les activités quotidiennes, "ce qui marque sans conteste une rupture avec le passé" [6].
 
Pourtant, les avancées coexistent avec des pratiques telles que la fouille des sacs. "Sans exception", annonce même une pancarte, qui trahit la permanence de vieilles pratiques. Il en va de même pour l'organisation du travail, qui tend à être déléguée à d'autres; certaines personnes en assument donc la responsabilité et incarnent de fait l'autorité, concédée certes de manière collective, mais pas forcément de manière consciente. Miser sur un projet commun suppose la construction d'un sujet capable d'assumer aussi bien la dimension politique (les assemblées) que les aspects techniques et liés à la production (rôle plus individuel).
 
Dans le même espace limité, l'étude observe une tendance "à reproduire la subordination de la tâche clairement productive à la tâche politico-technique” et dans une certaine mesure "la distinction entre celui qui prend les décisions et celui qui les exécute". Malgré toute la volonté des acteurs, la rupture avec le passé ne semble donc pas si évidente [7].
 
Travailler dans une entreprise autogérée n'est certes pas la panacée. Le quotidien y est imprégné de doutes, de craintes et d'incertitudes. "Certains, peut-être, regrettent le temps où d'autres leur disaient quoi faire, où ils ne devaient pas s'investir autant ni montrer d'enthousiasme ou d'inventivité" [8]. Quelqu'un a dit de l'émancipation qu'elle n'était pas un long fleuve tranquille, et qu'elle supposait des révolutions culturelles qui ne se font pas du jour au lendemain.
 
L'étude consacrée à l'Argentine met en lumière un problème éminemment culturel, à savoir que de nombreuses coopératives ont besoin d'engager du personnel supplémentaire afin d'augmenter la production. Or, comme il s'agit de coopératives, pour y travailler, les nouveaux arrivants doivent avoir le statut de membre, et donc jouir des mêmes droits et être soumis aux mêmes obligations que les autres (un temps d'essai de six mois est prévu). En réalité, 46% des coopératives emploient des travailleurs qui ne sont pas membres mais simples salariés.
 
A l'origine de ce problème, on trouve d'une part, les aléas du marché, et d'autre part le statut même des membres d'une coopérative. "Si, pendant une période de croissance, les coopératives augmentent le nombre des travailleurs, lorsque les ventes diminuent ou que le marché rétrécit, elles ne peuvent pas prendre les mesures classiques appliquées par les entreprises privées et licencier le personnel superflu. Elles doivent verser moins d'argent à leurs membres à la fin du mois, ce qui provoque des crises" [9].
 
Un autre volet du débat porte sur les aspects économiques et sur les principes. 33% des entreprises récupérées travaillent exclusivement pour des clients qui leur fournissent la matière première et ne rémunèrent que leur travail. Pendant un temps, cette formule a contribué à faire avancer les projets, mais force est de constater qu'elle maintient la rentabilité à un niveau très bas et qu'elle revient à travailler pour "un patron extérieur" [10]. À court terme, on ne peut probablement pas espérer résoudre ces contradictions, qui sont le propre de toute coopérative inscrite dans une société capitaliste.
 
Reste que certains chiffres donnent un éclairage encourageant: 13% des entreprises récupérées ont leurs homologues pour clients et seules 8% vendent leur production à l'État.
 
 

L'université à l’usine
En Argentine, le phénomène, aussi composite soit-il, se caractérise par la volonté de sortir des murs de l'entreprise afin de nouer de solides relations avec les quartiers et les mouvements sociaux. Les portes se sont tout d'abord ouvertes pour permettre à des groupes musicaux ou autres de se produire sur place. Ensuite, des baccalauréats populaires (système d’éducation permanente) ont été mis sur pied, une avancée importante en termes de qualité puisqu'il s'agit d'activités permanentes où l'éducation est abordée du point de vue des travailleurs [11].
 
En mai 1998, la fabrique d'aluminium Industria Metalúrgica y Plástica Argentina IMPA était la première à être récupérée par un groupe de travailleurs qui, en la sortant de la paralysie, ont sauvé leur emploi. Douze ans plus tard, elle propose toujours de nouvelles pistes et démontre une capacité d'innovation hors du commun. En plus du travail habituel, elle a tissé de solides liens avec le quartier et la communauté, par exemple en créant La Fábrica Ciudad Cultural, qui propose des ateliers de danse, de musique, de théâtre, de murga et de yoga, ainsi qu'un centre de santé. C'est là qu'a commencé l'un des premiers cours populaires de baccalauréat pour adultes, auquel assistent désormais plus de 150 étudiants. Les chiffres reflètent l'ampleur prise par le centre culturel: l’usine IMPA emploie 58 personnes, le centre culturel 30 et les cours de baccalauréat 43 [12].

 
En août 2009, devant l'éventualité d'une décision de justice exigeant son expulsion, l’usine a traversé un sérieux conflit. Au milieu des tensions, une nouvelle idée a germé, bien plus ambitieuse et audacieuse que tout ce qui s'était fait jusque-là: l'Université des Travailleurs. "C'est un besoin historique", commente Eduardo Murúa, porte-parole d'IMPA. "Depuis les anarchistes, le mouvement ouvrier a toujours cherché à créer de nouveaux moyens d'éducation populaire. Nous n'inventons rien, nous nous inscrivons dans cette lignée" [13].
 
Se considérant comme les fondateurs mais non comme les propriétaires de l'Université, les travailleurs ont invité des dizaines de groupes à participer à l'inauguration, le 30 juin, un événement qui a rassemblé 500 personnes. Vicente Zito Lema, écrivain, psychologue et poète, qui avait été le premier recteur de l'Université des Mères de la Place de Mai et à qui le même poste a été confié à l'Université des Travailleurs, affirme que malgré les carence matérielles, "tout ce qui se construit avec passion réussit".
 
 L'Université des Travailleurs se propose de former des spécialistes en communication parce que "les médias ne s'intéressent déjà plus aux travailleurs, une façon comme une autre de les faire disparaître". Elle ne cherche pas à reproduire le modèle des universités étatiques; elle n'a pas confiance en l'État. "Aussi progressiste soit-il, l'Etat considère le monde à travers la lunette d'un ordre ou d'un pouvoir. Les travailleurs voient les choses différemment. Chacun son point de vue" [14]. Comme l'Université manquait de chaises, une grande fête a été organisée, avec musique, théâtre et poésie; comme prix d'entrée, chaque participant devait apporter une chaise.
 
Lors de l'inauguration, on a entendu tour à tour l'hymne national argentin, l'Internationale et la Marche péroniste, un fait qui résume à lui seul toute la complexité du monde des usines récupérées, défie tous les dogmes et oblige quiconque prétend participer d'une manière ou d'une autre à avoir les sens bien éveillés et l'esprit libre de tout préjugé.
 
Les entreprises récupérées n'ont pas seulement tenu le coup tout au long d’une décennie difficile, "elles sont aussi devenues une option que les travailleurs préfèrent choisir plutôt que de se résigner à la fermeture", relève Andrés Ruggieri [15]. L'une des premières conclusions consiste à reconnaître que la récupération et la gestion collective d'entreprises constitue désormais un moyen supplémentaire de lutte et de résistance pour les travailleurs et que le phénomène révélera toute son importance durant cette période de crise économique.
 
Il convient ensuite de souligner que les usines récupérées sont également des espaces d'innovation et de création culturelle. Et il ne s'agit pas d'un point de second ordre ni d'un simple complément à la production. Si l'on souhaite un monde meilleur, c'est au contraire l'aspect le plus important: créer une culture politique et une culture du travail différentes de celles qui prévalent aujourd'hui et se caractérisent par l'individualisme, la recherche du profit, le consumérisme et l'accumulation des richesses. Pour lent et complexe que soit ce changement culturel, c'est de lui que pourra émerger cet autre monde possible.
 
 

 
Notas
 
[1] Anabel Rieiro, “Sujetos colectivos y recuperación del trabajo en un contexto de reificación”, in Gestión obrera, op. cit. pp. 161-188.
[2] “Tercer relevamiento de Empresas Recuperadas”, en http://www.recuperadasdoc.com.ar
[3] Esteban Magnani, op. cit.
[4] Laura Vales op. cit.
[5] “Tercer relevamiento de Empresas Recuperadas”, en http://www.recuperadasdoc.com.ar
[6] Flavio Carreto, “La cuestión de la autoridad y el poder en las unidades productivas recuperadas por sus trabajadores”, in 7. Gestión obrera, op. cit. p. 126.
[7] Idem p. 132.
[8] Leticia Pérez,  “Las fábricas recuperadas”, in Gestión obrera, op. cit.  p. 236.
[10] Laura Vales, op. cit.
[11] ““Tercer relevamiento de Empresas Recuperadas”, in http://www.recuperadasdoc.com.ar
[12] Ver Raúl Zibechi, “Bachilleratos populares en Argentina: Aprender en movimiento”, CIP Americas, décembre 2009.
[13] “Una fábrica de ideas”, periódico MU n°36.
[14] Idem.
[15] Idem.
[16] Esteban Magnani, op. cit.
 
Sources
 
Esteban Magnani “Autogestión”, Página 12, Buenos Aires, 24 de octubre de 2010.
Facultad de Filosofía y Letras de la Universidad de Buenos Aires, Programa Facultad Abierta, “Tercer relevamiento de Empresas Recuperadas”, octubre de 2010, en http://www.recuperadasdoc.com.ar
“Gestión obrera: del fragmento a la acción colectiva”, Nordan-Extensión Universitaria, Montevideo, 2010.
Laura Vales, “Nacidas de la crisis, lograron afianzarse”, Página 12, 12 de octubre de 2010.
MU, periódico mensual, n°36, Buenos Aires, julio 2010,  “Impa lanza su Universidad de los Trabajadores: Una fábrica de ideas.”
___
►Pour en savoir plus :
 
Film Corazón de fábrica sur Zanón (Neuquen), 2008