Interview de Thierry Ruf, spécialiste de l'eau, qui démontre le surcoût
et le mauvais entretien du réseau par Veolia, opérateur privé de l'eau
de l'agglomération de Montpellier depuis 1989. Les élus de
l'agglomération choisiront en juillet 2013 soit de rester en délégation
de service public au privé, soit de revenir à une régie publique de
l'eau (comme l'on fait Grenoble, Paris, Saint-Etienne, etc.).
Alliance zapatiste de libération sociale, fondée à Paris le 12 mars 1995 Liberté, justice, démocratie, partout et pour tous! التحالف الزباتي من أجل التحرر الاجتماعي تأسس بباريس في 12 مـــارس 1995. حرية، عدالة، ديمقراطية في كل مكان وللجميــــــع yekfibasta[at]gmail.com :للاتصال
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lundi 6 mai 2013
vendredi 9 novembre 2012
Du Larzac à Notre Dame des Landes : occupons les terres !
Attac France
exprime sa solidarité à celles et ceux qui luttent aujourd'hui à
Notre-Dame-des-Landes, appelle les citoyen-ne-s à fonder, partout en France,
des comités locaux en soutien à la mobilisation contre ce projet d'aéroport, et
à un large rassemblement le samedi 17 novembre.
Notre-Dame-des-Landes devient le symbole d’un monde en crise profonde et des
résistances qui opposent des alternatives de vie à des projets
mortifères. “Tout y est, souligne Geneviève Azam, membre du Conseil
scientifique et de la commission écologie&société d'Attac France,
accaparement et bétonnage des terres, destruction du bocage, des zones humides
et de la biodiversité, le tout orchestré au profit d’une multinationale, Vinci,
devenue grand aménageur et assurant la confusion entre intérêts publics et
privés”.
Ce projet, conçu y a quarante ans, hors crise énergétique, hors crise
climatique, hors crise alimentaire, hors crise financière, hors développement
d’autres moyens de transport internes que l’avion, se voulait un projet de
désenclavement d’une région, pointe occidentale d'une Europe à six membres.
Contre vents et marées, il s’accélère alors que l’Europe s’est élargie, que la
globalisation est en crise et alors que l’avenir est à la relocalisation des
activités. Une fois les milliards enfouis, ce projet risque bien de connaître
le même sort que le paquebot France mis à l’eau une dizaine d’années
auparavant, et qui a fini dépecé et envoyé à la ferraille.
Face à de telles passions destructrices, une résistance locale n’a cessé de
dénoncer le projet et de produire une expertise attestant son irrationalité
économique, sociale, environnementale. Le conflit prend désormais une dimension
nationale et internationale, qu’il faut renforcer autant que nous le
pouvons. “C’est pourquoi, le 17 novembre, nous serons présents à
Notre-Dame-des-Landes pour la manifestation de réoccupation, décidée après
l’expulsion manu militari des occupants de la ZAD [zone d'aménagement différé,
rabaptisée zone à défendre] et la destruction des expériences collectives
d’occupation des sols” affirme Aurélie Trouvé, co-présidente d'Attac
France.
“Nous avons en mémoire le conflit qui a opposé les paysans du Larzac et des
citoyens venus du monde entier à l’extension du camp militaire” rappelle
Geneviève Azam. Au-delà des différences d’époque et de contexte, ces luttes ont
en commun une résistance contre des décisions politico-administratives et une
fuite en avant dangereuse : au Larzac contre une militarisation pensée comme au
temps de la guerre froide, des guerres coloniales et de l’affrontement des
blocs, à Notre Dame des Landes contre un projet démentiel d’aéroport
international imaginé à la fin des Trente Glorieuses. Le Larzac est un symbole
d’une convergence des luttes, des paysans travailleurs aux ouvriers des Lip,
des associations non-violentes et antimilitaristes aux associations kanakes.
L’annulation du projet a été obtenue en 1981 après une mobilisation très large,
locale, nationale et internationale.
C’est la même ambition que nous avons pour Notre-Dame-des-Landes. C’est
pourquoi, Attac appelle à développer, partout où c’est possible, des comités
locaux contre cet aéroport. Et nous nous engageons, dans le mouvement
altermondialiste, à internationaliser ce conflit qui fait écho à bien d’autres
grands projets inutiles et imposés. Dès la fin de cette semaine, à Florence
(Italie), lors de la rencontre des mouvements sociaux européens du 8 au 11
novembre, où les forces mobilisées contre ces grands projets inutiles et imposés
se rassembleront.
Paris le 6 novembre 2012
mercredi 5 septembre 2012
La destruction des biens communs ou Comment la Magna Carta est devenue une Minor Carta
| Portrait au crochet de Noam Chomsky par Emily et Matt Fitzpatrick |
par Noam Chomsky .Traduit par Najib Aloui نجيب علوي, édité par Fausto Giudice فاوستو جيوديشي
Original: Destroying the Commons: How the Magna Carta Became a Minor Carta
Traductions disponibles : Español
Cet article est une adaptation d’une intervention faite par Noam Chomsky le 19 juin dernier à la célébration du 600ème anniversaire de l’Université de St. Andrews in Fife, en Écosse Vidéo de l'intervention
Quelques générations seulement nous séparent du millénaire de la Magna Carta (1215), un grand évènement dans l’établissement des droits civils et humains. Sera-t-il célébré, pleuré ou simplement oublié ? La réponse n’est pas sûre.
Original: Destroying the Commons: How the Magna Carta Became a Minor Carta
Traductions disponibles : Español
Cet article est une adaptation d’une intervention faite par Noam Chomsky le 19 juin dernier à la célébration du 600ème anniversaire de l’Université de St. Andrews in Fife, en Écosse Vidéo de l'intervention
Quelques générations seulement nous séparent du millénaire de la Magna Carta (1215), un grand évènement dans l’établissement des droits civils et humains. Sera-t-il célébré, pleuré ou simplement oublié ? La réponse n’est pas sûre.
Nous avons là un enjeu important et immédiat. De ce que nous ferons ou négligerons de faire en ce moment même dépendra le genre de monde qui accueillera cet évènement. Et ce n’est pas un monde bien réjouissant qui se profile si les tendances actuelles se confirment, notamment parce que la Grande Charte est en train d’être déchiquetée sous nos yeux.
La première édition savante de la Magna Carta a été publiée par l’éminent juriste William Blackstone. Ce ne fut pas une tâche aisée : aucune bonne version du texte n’était disponible. Comme il l’écrivit, « le corps de la charte a malheureusement été rongé par les rats », et ces mots résonnent aujourd’hui comme un symbole sinistre, alors qu’on est attelés à achever la tâche laissée inachevée par les rats.
Fac-similé de la Charte de la Forêt
L’édition de Blackstone contenait en fait deux chartes. Elle avait pour titre la Grande Charte et la Charte de la Forêt. La première, la Charte des Libertés, est largement reconnue comme étant la base des droits fondamentaux des peuples de langue anglaise— ou, comme la décrivit Winston Churchill en lui donnant une bien plus grande étendue, « la charte de tout homme qui se respecte en tout temps et en tout lieu ». Churchill faisait spécialement référence à la confirmation de la Charte par le Parlement dans la Pétition des Droits qui implorait le Roi Charles de reconnaître que c’était la loi et non le roi qui était souveraine. Charles donna son consentement pour une brève période mais ne tarda pas à violer son engagement, ouvrant la voie à la meurtrière Guerre Civile.
Après une lutte sans merci entre le roi et le parlement, le pouvoir de la monarchie personnifié par le Roi Charles fut restauré. Dans la défaite, la Magna Carta ne fut pas oubliée. Un des dirigeants du Parlement, Henry Vane, fut décapité. Sur l’échafaud, il tenta de lire un discours dénonçant la sentence le condamnant comme une violation de la Magna Carta mais
sa voix fut étouffée par le son des trompettes, afin d’éviter que ses propos scandaleux soient entendus par
la foule en liesse. Son crime majeur avait été d’avoir rédigé une pétition qui déclarait le peuple “source de tout pouvoir juste” dans la société civile, à l’exclusion du Roi et même de Dieu. Telle fut aussi la position ardemment défendue par Roger Williams, le fondateur de la première société libre dans ce qui est maintenant l’Etat du Rhode Island. Ses vues hérétiques influencèrent Milton et Locke , quoique William fût allé bien plus loin en fondant la doctrine moderne de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, une conception encore contestée même dans les démocraties libérales.
Comme cela arrive souvent, un évènement qui ressemblait à une défaite ouvrit de fait la voie à une avancée dans la lutte pour la liberté et les droits. Peu de temps après l’exécution de Vane, le Roi Charles accorda aux plantations du Rhode Island une Charte Royale qui stipulait que « la forme du gouvernement est démocratique ». Par ailleurs, elle affirmait la liberté de conscience pour les papistes, les athées, les juifs , les Turcs et même les Quakers, l’une des sectes les plus redoutées et réprimées en cette époque de troubles. Ces choses ont de quoi nous étonner quand on considère l’esprit de l’époque.
La seconde Charte et les biens communs
Le sens de la charte jumelle, la Charte de la Forêt, n’est pas moins profond. On peut même dire qu’elle a une portée plus actuelle comme l’a montré en profondeur Peter Linebaugh dans son histoire richement documentée de la Magna Carta,et de sa trajectoire plus récente. La Charte de la Forêt portait la revendication essentielle que les commons (les biens communs) soient protégés des pouvoirs extérieurs. Les commons étaient la source de subsistance de la plus grande partie de la population, car ils fournissaient à celle-ci son bois de chauffage, sa nourriture, ses matériaux de construction et tout ce qui était nécessaire à la vie. La forêt n’était pas une contrée sauvage mais un bien qui avait été soigneusement entretenu en commun pendant des générations, offrant ses richesses à tous et préservé pour les générations futures - une pratique que l’on retrouve aujourd’hui avant tout dans les sociétés traditionnelles, menacées à travers le monde.
Robin Hood, gravure sur bois, 1508
La Charte de La Forêt imposait des limites à la privatisation. L’esprit qui l’anime est bien exprimé par le mythe de Robin des Bois. A cet égard, il n’est pas étonnant que la série télévisée des années 50, Les Aventures de Robin des Bois ait été écrite anonymement par des scénaristes de Hollywood portés sur la liste noire pour leurs convictions de gauche. Mais au 17ème siècle, la Charte était déjà victime de la montée de l’économie marchande ainsi que de la moralité et des pratiques capitalistes.
Avec la levée de la protection des biens communs, ces biens qui étaient une source de subsistance pour tous, gérée et utilisée collectivement, les droits des gens ordinaires furent restreints à ce qui ne pouvait être privatisé, une catégorie de richesses qui ne cesse de se réduire pour tendre vers le néant. En Bolivie, la tentative de privatisation de l’eau a été en dernier ressort tenue en échec par un soulèvement qui a porté la population indigène au pouvoir pour la première fois dans l’histoire. La Banque mondiale vient de statuer en faveur des poursuites engagées par la compagnie minière multinationale Pacific Rim contre le Salvador qui tente de préserver des terres et les communautés qui y vivent de l’extraction de l’or, une activité minière hautement dévastatrice de l’environnement. Les contraintes environnementales menacent de priver l’entreprise de profits futurs. C’est là un crime qui peut être puni selon le régime des droits des investisseurs, le mal nommé« libre-échange ». Et nous n’avons là qu’un petit aperçu des luttes menées un peu partout dans le monde, luttes souvent sanglantes comme dans l’Est du Congo, où des millions de gens ont été tués durant ces dernières années afin d’assurer un ample approvisionnement en minerai destiné aux téléphones cellulaires et autres produits [le coltane, NdE] et, bien sûr, pour assurer les gros profits l’accompagnant.
La montée de la moralité et des pratiques capitalistes fut accompagnée d’une révision radicale, non seulement de la façon dont les biens communs sont traités mais aussi de la façon dont ils sont conçus. La conception qui domine actuellement est bien condensée dans l’argumentaire célèbre de Garret Hardin qui soutient que « la liberté s’exerçant sur un bien commun apporte la ruine à tous ». C’est la fameuse « tragédie des biens communs » qui édicte que ce qui n’appartient à personne finit par être détruit par la cupidité des individus.
Sur le plan international, cette conception s’est traduite dans le concept de la terra nullius utilisé pour justifier l’expulsion des populations indigènes dans les sociétés de colonisation de peuplement de la sphère anglophone, voire leur « extermination », terme que les Pères Fondateurs de la République Américaine utilisaient pour décrire ce qu’ils faisaient, parfois avec des remords après coup. Selon cette doctrine très utile, les Amérindiens n’avaient pas de droits de propriété étant donné qu’ils se contentaient d’errer sur cette terre sauvage. Et, bien sûr, ces braves colons durs à la tâche étaient capables de créer de la valeur là où il n’y en avait pas en faisant un usage commercial de ces contrées perdues.
En fait, les colons étaient bien plus avisés puisqu’il y avait des procédures complexes d’achat et de ratification par la Couronne et le Parlement, plus tard annulées par la force quand les méchantes créatures résistaient à l’extermination. La doctrine de la terra nullius est souvent attribuée à John Locke mais il est permis d’en douter, car John Locke, en tant qu’administrateur colonial savait de quoi il parlait, comme l’ont amplement montré les recherches contemporaines, notamment celle de l’Australien Paul Corcoran. (Notons ici que c’est en Australie que la doctrine a connu sa mise en œuvre la plus brutale).
Les sombres prévisions de la tragédie des biens communs ne vont pas sans contestation. Feue Elinor Olstrom a obtenu le Prix Nobel d’Economie pour ses travaux montrant la supériorité de la gestion directe par les usagers des ressources halieutiques, des pâturages, des forêts, des lacs et des nappes aquifères. Mais la doctrine conventionnelle garde sa force si nous acceptons sa prémisse sous-jacente que les êtres humains sont aveuglément conduits par ce que les ouvriers américains, non sans amertume, appelaient à l’aube de la révolution industrielle « Le Nouvel Esprit de l’Epoque : Enrichissez-vous et ne vous souciez de rien d’autre que de Vous- Mêmes ».
Comme les paysans et les ouvriers anglais avant eux, les ouvriers américains dénonçaient ce Nouvel Esprit auquel on les soumettait, le considérant comme avilissant et destructeur, comme une attaque contre leur nature d’hommes et de femmes libres. J’insiste sur les femmes, car parmi les gens qui militèrent et s’exprimèrent le plus fort dans leur dénonciation de la destruction des droits et de la dignité des gens libres par le système industriel capitaliste, il y avait les “filles d’usines”, ces jeunes femmes qui venaient du monde paysan. Elles aussi, comme les autres, furent contraintes de subir le régime du travail salarié étroitement contrôlé et supervisé, travail qui était considéré à l’époque comme une forme d’esclavage qui ne se distinguait de l’ancien que par son caractère temporaire. Ce point de vue était considéré comme si naturel qu’il devint le slogan officiel du Parti Républicain etla bannière sous laquelle les ouvriers nordistes prirent les armes pendant la Guerre de Sécession.
Endiguer l’aspiration à la démocratie
Cela se passait il y a 150 ans aux USA et auparavant en Angleterre,. D’immenses efforts ont été déployés depuis pour inculquer le Nouvel Esprit de l’Epoque. De grandes industries se dédient à cette tâche : les relations publiques, la publicité et le marketing de façon générale qui, agrégés, constituent une très grosse partie du Produit Intérieur Brut. Elles ont pour finalité ce que le grand économiste Thorstein Veblen appelait la “fabrication des besoins”. Selon les termes des grands dirigeants d’entreprises eux-mêmes, le travail consiste à orienter les gens vers les “ choses superficielles” de la vie comme la “consommation à la mode”. On aura ainsi en guise de vie sociale des atomes séparés les uns des autres, qui n’ont en tête que leurs intérêts individuels et qui sont dispensés de tout effort –trop dangereux- de pensée autonome capable de remettre en cause l’autorité en place.
L’œuvre de façonnement des opinions, attitudes et perceptions fut désigné sous le terme
d’ « ingénierie du consentement » par un des fondateurs de l’industrie moderne des relations publiques, Edwards Bernays. C’était un « progressiste » respecté, dans la lignée Wilson-Roosevelt-Kennedy. Il y avait aussi, dans la même veine, son contemporain Walter Lippman, l’intellectuel public le plus en vue de l’Amérique du vingtième siècle, qui célébrait la « manufacture du consentement » comme un« nouvel art » dans la pratique de la démocratie.
L’œuvre de façonnement des opinions, attitudes et perceptions fut désigné sous le terme
d’ « ingénierie du consentement » par un des fondateurs de l’industrie moderne des relations publiques, Edwards Bernays. C’était un « progressiste » respecté, dans la lignée Wilson-Roosevelt-Kennedy. Il y avait aussi, dans la même veine, son contemporain Walter Lippman, l’intellectuel public le plus en vue de l’Amérique du vingtième siècle, qui célébrait la « manufacture du consentement » comme un« nouvel art » dans la pratique de la démocratie.
Les deux hommes soutenaient que le public devait être « remis à sa place », marginalisé et contrôlé- dans son propre intérêt, bien sûr. Il était « trop stupide et ignorant » pour qu’il lui soit permis de gérer ses propres affaires. Cette mission devait être confiée à la « minorité intelligente » qui devait elle-même être protégée « des rugissements et piétinements du troupeau hébété », des ignorants malavisés fourrant leur nez dans ce qui ne les regarde pas - la « racaille », pour reprendre un mot qui avait la faveur de leurs prédécesseurs du dix-septième siècle. Dans cette vision, le rôle de la masse de la population était d’être de simples spectateurs, pas des participants dans le fonctionnement d’une société réellement démocratique.
Et ces spectateurs ne devaient pas être autorisés à en savoir trop. Le président Obama a mis en place de nouvelles règles destinées à préserver ce principe. Il a, en fait, puni plus de lanceurs d’alerte ( punished more whistleblowers) que tous ses prédécesseurs réunis, un exploit notable pour une administration installée sous la promesse de la transparence. Wikileaks n’est que le cas le plus connu un cas traité avec la coopération britannique.
Parmi les nombreuses questions qui ne regardent pas le “troupeau hébété”, il y a les affaires étrangères. Quiconque a étudié les documents déclassifiés a probablement découvert que, dans une large mesure, ces documents avaient été classés dans le but de protéger de hauts responsables officiels d’un examen public trop attentif. Au plan interne, il n’est pas considéré comme convenable que la populace entende les conseils donnés par les tribunaux aux grandes entreprises, à savoir qu’elles devaient consacrer, de façon très ostentatoire, une partie de leurs efforts aux bonnes œuvres afin qu’un public averti ne puisse déceler les énormes profits qu’elles tirent des mamelles de l’Etat nounoucratique. De façon plus générale, le public US ne doit pas savoir que « les politiques de l’Etat sont pour la plupart dégressives et que de ce fait elles étendent et approfondissent les inégalités sociales, ce qui ne les empêche pas d’être conçues de manière telle qu’elles induisent « « les gens à croire que l’Etat n’aide que les catégories de pauvres qui ne le méritent pas, ouvrant aux politiciens la voie qui leur permet d’enfler et d’exploiter la rhétorique et les valeurs anti- étatiques alors même qu’ils amassent du soutien en faveur de leurs électeurs les mieux nantis ». Ce que je cite là vient du principal journal de l’establishment, Foreign Affairs, pas d’une quelconque feuille de chou gauchiste.
A la longue et alors que les sociétés devenaient plus libres, imposant de plus grandes contraintes à l’usage de la violence d’Etat, le besoin de concevoir des méthodes plus élaborées de contrôle des attitudes et opinions ne fit que croître. Il n’est pas étonnant dès lors de constater que l’immense industrie des relations publiques est née dans les sociétés les plus libres, à savoir les USA et la Grande-Bretagne. La première agence moderne de propagande à avoir été mise en place, il y a de cela un siècle, fut le ministère de l’Information britannique qui se fixait pour mission –en secret- « de diriger les pensées de la plus grande partie du monde- en premier lieu, les intellectuels progressistes américains qui devaient être mobilisés aux côtés de la Grande-Bretagne pendant la Première Guerre Mondiale.
Son homologue U.S, la Commission sur l’Information Publique [Commitee on Public Information, aussi appelée Commission Creel, du nom du journaliste qui l’a dirigée, George Creel, NdE], a été instituée par Woodrow Wilson dans le but d’instiller dans une population pacifiste au départ, une haine violente de tout ce qui était allemand. L’entreprise fut couronnée de succès. La publicité commerciale américaine connut beaucoup d’admirateurs ; parmi eux, Goebbels qui l’adapta à la propagande nazie avec le funeste succès que l’on sait. Les dirigeants bolcheviks aussi s’y essayèrent aussi mais leurs efforts furent maladroits et inefficaces.
“Restez calmes et continuez à vaquer à vos affaires” : affiche imprimée à 2 millions d’exemplaires par le ministère britannique de l’information en 1939 en prévision d’une invasion allemande
Dans la gestion des affaires intérieures, une tâche de première importance a toujours été d’empêcher le public “de nous prendre à la gorge” selon les mots de Ralph Waldo Emerson décrivant l’inquiétude qui hantait les dirigeants politiques au milieu du 19ème siècle alors que la démocratie devenait de plus en plus difficile à réprimer. Plus récemment, le militantisme des années soixante suscita chez les élites des inquiétudes à propos de “l’excès de démocratie”, suivies d’appels à “plus de modération” dans l’exercice de la démocratie.
Une des grandes préoccupations était d’exercer un meilleur contrôle sur les institutions “chargées de l’endoctrinement de la jeunesse”, c’est-à-dire les écoles, les universités et les églises. Celles-ci étaient considérées comme défaillantes dans cette mission essentielle. Je cite là des réactions provenant de la gauche libérale située le plus à gauche sur l’échiquier politique dominant. Ce sont les internationalistes libéraux qui, plus tard, formèrent le personnel de l’administration Carter et leurs équivalents dans d’autres sociétés industrielles. La droite, bien sûr, était plus virulente. Parmi les nombreuses façons dont s’est manifestée cette volonté de contrôle, il y a eu la forte hausse des frais d’inscription aux universités, qu’aucun impératif économique n’explique, chose qui peut aisément être démontrée. Cette astuce arrive pourtant à piéger et à contrôler les jeunes par le biais de la dette qui perdure souvent pour le restant de leur vie, faisant d’eux de meilleures proies de l’endoctrinement.
Les trois-cinquièmes de personnes
Quand on va un peu loin dans l’étude de ces importantes questions, on constate qu’il y’a un lien étroit entre la destruction de la Charte de la Forêt, son effacement de la mémoire, et les efforts incessants visant à restreindre la portée de la Charte des Libertés. Le Nouvel Esprit ne peut pas tolérer la conception pré- capitaliste selon laquelle la Forêt était patrimoine de la communauté dans son ensemble, pris en charge collectivement, utilisé aussi bien pour les besoins présents que pour les générations futures et protégé de la privatisation, autrement dit, soustrait à la convoitise de puissances privées qui, sans aucun égard pour les besoins des gens, cherchent à en faire un simple moyen d’enrichissement. Afin de réaliser ce dernier but, il est essentiel d’inculquer le Nouvel Esprit et d’empêcher que vienne à l’esprit des gens libres la mauvaise idée d’utiliser la Charte dans un sens qui leur permette de prendre en main leur destin.
Les luttes populaires pour l’avènement d’une société plus libre et plus juste ont toujours rencontré la violence et la répression, de même que des efforts massifs de contrôle des opinions et attitudes, ce qui ne les a pas empêchées dans le long terme de réaliser des succès considérables. Mais le chemin reste encore long et il y’a souvent des régressions. Comme maintenant, précisément.
La partie la plus connue de la Charte des Libertés est l’article 39 qui déclare qu’ “aucun homme libre » ne sera puni de quelque façon que ce soit et « et nous n'agirons pas contre lui et nous ne le poursuivrons pas, sans un jugement légal de ses pairs et conformément à la loi du pays. »
Grâce à de longues années de lutte, ce principe a vu son champ d’application s’élargir. La constitution US stipule que « nul ne sera privé de sa vie, de sa liberté ou de ses biens sans procédure légale régulière (et) un procès rapide et public » par ses pairs. Le principe de fond est la « présomption d’innocence »-- que les historiens du droit décrivent comme la « graine qui a donné naissance à la liberté anglo-saxonne contemporaine, » en référence à l’article 39 et, avec à l’esprit le Tribunal de Nuremberg, « ce légalisme typiquement américain : la punition ne peut s’exercer que sur ceux qui ont été reconnus coupables au terme d’un procès régulier assorti d’un ensemble de règles procédurales destinées à protéger l’accusé » - même dans le cas où la culpabilité de celui-ci pour des crimes comptant parmi les plus graves de l’histoire a été établie avec certitude.
Dans l’esprit des fondateurs, bien sûr, le terme de “personne” ne s’appliquait pas à tout le monde. Les natifs américains n’étaient pas des personnes. Leurs droits étaient pratiquement inexistants. Les femmes n’étaient pratiquement pas des personnes. Les épouses n’étaient supposées exister légalement que sous la « couverture » de l’identité civile de leurs maris, un statut qui ressemble beaucoup à celui des enfants sous la tutelle de leurs parents. Les principes de Blackstone énonçaient que « l’être même de la femme, c’est-à-dire son existence légale, est suspendu pendant son mariage ou, pour le moins, incorporé et intégré à celui de l’époux sous l’aile, la protection et la couverture duquel, se font tous ses actions.» Ainsi, les femmes sont la propriété de leurs pères ou de leurs époux. Ces principes ont perduré jusqu’à une époque très récente. Avant la décision de la Cour Suprême de 1975, les femmes n’avaient pas le droit de siéger dans les jurys populaires. Elles n’étaient pas considérées comme des « pairs ». Il y’a juste deux semaines, l’opposition républicaine a bloqué le Fairness Paycheck Act (Loi sur le salaire équitable) garantissant aux femmes un salaire égal à travail égal. ». On pourrait encore citer de nombreux exemples.
Les esclaves, bien entendu, n’étaient pas des personnes. Ils étaient, pour être précis, des “trois- cinquièmes d’êtres humains”( three-fifths human) selon la constitution qui visait à offrir à leurs maîtres une plus grande force électorale. La défense de l’esclavage n’était pas un petit souci pour les Fondateurs, ce fut en fait l’un des facteurs qui conduisirent à la Révolution américaine. En 1772, dans l’affaire Somerset, le juge Lord Mansfield émit une sentence déclarant que l’esclavage était si odieux qu’il ne pouvait être toléré en Angleterre (ce qui ne l’empêcha pas de persister pendant de longues années encore dans les possessions britanniques). Les propriétaires d’esclaves américains sentirent le vent tourner : si les colonies que restaient sous domination britannique, l’esclavage était menacé. Et il faut rappeler que les Etats esclavagistes, dont la Virginie, étaient ceux qui avaient le plus de pouvoir et de poids dans les colonies. On peut ici apprécier la phrase célèbre du Docteur Samuel Johnson : « Comment se fait-il que les cris les plus forts en faveur de la liberté s’élèvent parmi les meneurs de nègres ?»
Les amendements qui ont suivi la Guerre de Sécession ont étendu la notion de personne aux Africains-Américains, mettant fin à l’esclavage. Au moins en théorie. Après une décennie de relative liberté cependant, une sorte de pacte entre le Nord et le Sud instaura une condition proche de l’esclavage qui criminalisait de fait la vie des Noirs. Un Noir de sexe masculin pouvait, pour s’être tenu debout à un coin de rue, être arrêté sous l’accusation de vagabondage ou même de tentative de viol s’il avait regardé une femme blanche de façon jugée inconvenante. Une fois en prison, il avait peu de chance d’échapper un jour au système d’ « esclavage sous un autre nom », terme employé par Douglas Blackmon, chef de bureau au Wall Street Journal de l’époque, dans son étude saisissante.
Cette nouvelle version de l’« institution bien de chez nous » (l’esclavage) contribua grandement à jeter les bases de la révolution industrielle américaine. Mise en œuvre dans la sidérurgie, dans les mines ainsi que dans la production agricole avec les fameux chain gangs [équipes de prisonniers enchaînés effectuant des travaux pénibles, NdE], elle fournit une force de travail parfaite : docile et obéissante, pas encline à la grève et ne demandant même pas à être nourrie par les employeurs comme c’était le cas avec l’esclavage d’antan, un « progrès » par rapport à cette époque peut-on constater. Ce système se maintint jusqu’à la deuxième guerre mondiale, époque où on eut besoin de travailleurs libres.
L’expansion qui suivit la guerre offrit de nombreux emplois. Un Noir pouvait avoir un emploi avec un salaire décent dans une usine automobile syndiquée, acheter une maison et même, peut-être, envoyer ses enfants à l’université. Cela dura environ vingt ans, jusqu’aux années 70 quand l’économie fut radicalement restructurée selon les principes néolibéraux désormais dominants qui imposèrent une financiarisation croissante de l’économie et la délocalisation de la production. La population noire maintenant considérée comme de peu d’utilité a de nouveau été criminalisée.
Jusqu’à la présidence de Ronald Reagan, l’ampleur de l’incarcération aux USA se situait dans l’éventail statistique des sociétés industrielles. Aujourd’hui, les USA dépassent de loin les autres. Elle vise principalement les hommes noirs et de façon croissante les femmes noires et les hispaniques, principalement pour des crimes où il n’y a pas de victimes et qui tombent sous l’appellation frauduleuse de « guerres de la drogue ». Pendant ce temps, l’aisance des familles africaines-américaines a été pratiquement effacée par la dernière crise financière causée, dans une mesure qu’on ne peut négliger par le comportement criminel des institutions financières alors que les auteurs de ces crimes jouissent non seulement de l’impunité mais sortent de cette crise plus riches que jamais.
Quand on jette un coup sur l’histoire des Africains-Américains depuis l’arrivée des premiers esclaves il y a presque 500 ans, on constate qu’ils n’ont joui pleinement de la qualité de personne que pendant quelques décennies. Un long chemin reste à parcourir avant de réaliser la promesse de la Grande Charte.
Personnes sacrées et procédures légales démantelées
Le quatorzième amendement à la Constitution, adopté après la Guerre de Sécession, accorda les
oits de la personne aux anciens esclaves mais surtout en théorie. Dans le même temps, il créa une nouvelle catégorie de personnes dotée de droits : les sociétés anonymes. En fait, presque tous les actions introduites sous le quatorzième amendement visaient à promouvoir les droits de ces sociétés, ce qui fit qu’en seulement un siècle, les tribunaux ont jugé que ces entités collectives fictives créées et maintenues par le pouvoir d’Etat avaient tous les droits de personnes faites de chair et de sang. De bien plus grands droits en fait, étant données leur ampleur, leur immortalité et la protection dont elles bénéficient grâce à la responsabilité limitée. Leurs droits dépassent désormais largement ceux des simples humains. En vertu des accords de libre-échange, la Pacific Rim par exemple peut attaquer en justice le Salvador qui cherche à protéger son environnement. Les individus ne le peuvent pas. La General Motors peut se prévaloir de droits nationaux au Mexique mais imaginez qu’un Mexicain demande des droits nationaux aux USA, une chose tout simplement impensable.
A l’intérieur des USA, des décisions récentes de la Cour Suprême accroissent considérablement la puissance politique déjà énorme des sociétés anonymes et des super-riches, donnant de nouveaux coups aux vestiges chancelants d’une démocratie politique supposée fonctionner.
Pendant ce temps, la Grande Charte est soumise à des attaques plus directes. Rappelons-nous l’Acte d’Habeas Corpus de 1679 qui interdisait « l’emprisonnement outre-mer » et constatons maintenant la procédure cruelle d’emprisonnement « outre-mer » dans l’intention de soumettre à la torture – qu’un euphémisme désigne maintenant sous le nom de « restitution » (“rendition”) , procédure qu’accomplit Tony Blair quand il « restitua » le dissident libyen Abdelhakim Belhadj - maintenant un dirigeant de la rébellion- à la merci de Kadhafi. Un autre cas : quand les autorités US déportèrent le citoyen canadien Maher Arar vers sa Syrie natale -pour y être emprisonné et torturé- et ne reconnurent que bien après qu’aucune charge n’avait été retenue contre lui. Il y’a encore beaucoup d’autres cas de déportations, souvent via l’aéroport de Shannon en Irlande, où elles ont été accueillies par de courageuses protestations.
Le concept de “procédure régulière”(due process), élément essentiel de la Charte des Libertés a subi de la part de l’administration Obama engagée dans sa campagne internationale d’assassinats, une tel étirement qu’elle le vide de toute sa substance et le rend inopérant. Le Département de la Justice a expliqué que les garanties constitutionnelles dont l’origine remonte à la Grande Charte avaient été satisfaites par la tenue de délibérations internes au sein de la seule branche exécutive. Le spécialiste en droit constitutionnel de la Maison Blanche a approuvé, il n’y a plus rien à dire. Le roi Jean Sans Terre aurait vigoureusement hoché de la tête de satisfaction.
La présomption d’innocence aussi, a subi une nouvelle et utile interprétation. Le New York Times a rapporté: « M. Obama a adopté sans sourciller une méthode controversée de dénombrement des victimes civiles. Elle compte en effet en tant que combattants, selon plusieurs officiels de l’administration, toutes les personnes de sexe masculin en âge de combattre se trouvant dans une zone de frappe, sauf dans le cas une où enquête posthume du renseignement aura prouvé leur innocence. » Ainsi donc, la détermination de l’innocence des personnes après leur assassinat respecterait le principe sacré de la présomption d’innocence.
Il serait presque inconvenant de rappeler ici les Conventions de Genève qui interdisent « les condamnations prononcées et les exécutions effectuées sans un jugement préalable, rendu par un tribunal régulièrement constitué, assorti des garanties judiciaires reconnues comme indispensables par les peuples civilisés ».
Le cas le plus célèbre d’exécution extrajudiciaire fut celui de Oussama Ben Laden, assassiné après avoir été appréhendé par 79 Navy Seals [membres des forces spoci&éles de la marine de guerre, NdE] alors qu’il était sans défense et accompagné seulement de sa femme. Son corps, selon le rapport, aurait été jeté à la mer sans autopsie. Quoi qu’on pense de lui, ce n’était qu’un suspect et rien de plus. Même le FBI reconnaît cela.
Les manifestations de joie qui suivirent cet assassinat furent énormes mais quelques voix s’élevèrent pour relever le mépris affiché à l’égard du principe de présomption d’innocence, mépris aggravé par le fait qu’un procès n’aurait pas du tout été impossible. Ces voix furent accueillies par de sévères condamnations. Parmi celles-ci, il est intéressant de relever celle de Matthew Yglesias, le commentateur libéral de gauche très respecté qui donna l’explication suivante : « l’une des principales fonctions de l’ordre institutionnel international est précisément de légitimer l’usage par les puissances occidentales de la force militaire meurtrière. ». Il ne nous reste donc plus, d’après cet argument, qu’à réaliser la « terrible naïveté » qui consiste à seulement suggérer que les USA mettent en pratique eux-mêmes ce qu’ils exigent des nations les plus faibles, à savoir obéir au droit international.
Seules les objections d’ordre tactique sont admises quand on évoque les agressions, les assassinats, la cyberguerre et autre actions que le Saint État entreprend au bénéfice de l’humanité. Que les victimes habituelles voient les choses différemment prouve seulement leur arriération morale et intellectuelle. Quant aux critiques occidentaux occasionnels, incapables comprendre ces vérités fondamentales, leur étourderie les condamne à être disqualifiés. C’est ce que Yglesias explique- en évoquant parmi d’autres sujets, spécifiquement ma personne et là, j’avoue avec joie ma culpabilité.
Listes de terroristes de l’exécutif
Le cas le plus saisissant peut-être d’attaque contre les fondements des libertés traditionnelles est celui, peu connu, de l’affaire Holder contre Humanitarian Law Project portée devant la Cour suprême par l’administration Obama. L’ONG Humanitarian Law Project fut condamnée pour avoir fourni de l’ “aide matérielle” au mouvement de guérilla PKK qui combat pour les droits des Kurdes depuis de longues années et qui figure comme “groupe terroriste” dans la liste établie par l’exécutif. En fait d’“aide matérielleˮ, il s’agissait de conseil juridique. La façon dont le texte du jugement est formulé tend à donner à celui-ci un champ d’application plutôt vaste puisque l’ « aide matérielle » inclut les discussions, les demandes de recherche et même les conseils de s’en tenir à l’action non-violente. Encore une fois, il n’y eut que quelques voix isolées pour critiquer mais même celles-ci acceptaient la légitimité de la liste de terroristes d’Etat - des décisions arbitraires de l’exécutif, sans possibilité de recours.
L’histoire de la liste de terroristes est assez intéressante. En 1988 par exemple, l’administration Reagan déclara l’ANC de Mandela groupe terroriste parmi les plus notoires, permettant à Reagan de poursuivre son soutien du régime d’apartheid et d’inclure les meurtrières déprédations de ce régime en Afrique du Sud et dans les pays limitrophes, dans sa « guerre contre le terrorisme ». Vingt ans plus tard, Mandela a finalement été retiré de la liste de terroristes et peut se rendre librement aux USA sans avoir besoin d’une dérogation spéciale.
Un autre cas intéressant est celui de Saddam Hussein qui fut retiré de la liste de terroristes afin de permettre à l’administration Reagan lui fournir son soutien dans l’invasion de l’Iran. Ce soutien se poursuivit bien après la fin de la guerre. En 1989, le président Bush invita les ingénieurs nucléaires irakiens aux USA pour leur fournir une formation avancée dans la production d’armements- Une autre information qui doit être tenue loin des yeux des « ignorants malavisés ».
Un des exemples les plus abjects d’utilisation de la liste de terroristes nous renvoie à la question à des gens torturés en Somalie. Immédiatement après le 11 septembre, les USA fermèrent le réseau caritatif Al Barakat sous l’accusation de financement du terrorisme. Cette prouesse fut chantée comme un des grands succès dans « la guerre contre le terrorisme ». Un an plus tard pourtant, quand Washington abandonna ses accusations comme sans fondements, l’évènement passa presque inaperçu.
Al Barakat était responsable d’environ la moitié des transferts de fonds vers la Somalie, « plus que ce qu’aucun secteur économique gagne et dix fois le montant de l’aide (à la Somalie) », d’après un rapport des Nations Unies. Le réseau gérait aussi des entreprises de premier plan, elles ont toutes été détruites. Le spécialiste universitaire de pointe de « la guerre financière contre la terreur » de Bush, Ibrahim Warde, conclut que « à part la dévastation qu’elle a causé à l’économie, cette attaque irréfléchie contre une société extrêmement fragile « peut avoir joué une rôle dans …la montée des intégristes islamistes ». Nous avons là une conséquence familière de « la guerre contre le terrorisme ».
L’idée même que l’Etat a autorité pour faire de tels jugements est une violation grave de la Charte des Libertés, comme l’est le fait de la considérer comme indiscutable. Si la Charte continue sa tombée en disgrâce comme cela lui est arrivé ces dernières années, l’avenir des droits et libertés s’annonce sombre.
Qui aura le dernier mot?
Un dernier mot à propos de du sort de la Charte de la Forêt. Sa raison d’être était de protéger la source de subsistance de la population-les biens communs- des forces extérieures - au début la royauté ; mais dans les époques qui suivirent et jusqu’à l’époque présente, les entreprises prédatrices agissant de concert avec les pouvoirs publics, n’ont fait qu’accélérer les enclosures [processus de transformation d’une terre commune en terre privée, NdE] et autres formes de privatisation , ce pourquoi elles ont été proprement récompensées. Les dégâts causés sont énormes.
Il nous suffit d’écouter certaines voix qui se sont exprimées dans les pays du Sud pour comprendre que “ le transfert de biens publics vers la propriété privée, la privatisation de cet environnement naturel qui était le bien commun de la population, est un des moyens qui permettent aux institutions néolibérales d’encore distendre les liens fragiles qui unissaient les nations africaines. La politique aujourd’hui est devenue une entreprise lucrative où le premier souci est le retour sur l’investissement, pas ce qui peut être fait pour aider à rebâtir un environnement détruit, une communauté ou une nation. C’est là un des « effets bénéfiques » des programmes d’ajustements structurels infligés au continent, l’intronisation de la corruption”. Je cite là un passage de ce qu’a écrit le poète et militant nigérian Nnimmo Bassey, président des Amis de la Terre International, dans son exposé dramatique du pillage dévastateur des richesses de l’Afrique (To Cook a Continent), la toute dernière phase de la torture de l’Afrique par l’Occident.
Une torture qui a toujours été planifiée au plus haut niveau, il faut bien le comprendre. A la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, les USA détenaient sur le monde une puissance jamais égalée. De ce fait et naturellement, ce pays conçut des plans élaborés et méthodiques visant à organiser le monde de façon qui réponde à leur desseins. Les planificateurs du département d’Etat dirigés par le distingué diplomate George Kennan assignèrent à chaque région du monde sa « fonction ». Cet homme détermina que les USA n’avaient pas d’intérêt spécial en Afrique et que de ce fait, ce continent devait être remis à l’Europe pour qu’elle l’ « exploite », mot qu’il utilisa pour parler de reconstruction. Un regard rétrospectif permet de se rendre compte qu’un autre type de relations entre l’Europe et l’Afrique était concevable mais rien n’indique qu’il fût jamais envisagé.
Plus récemment, les USA ont reconnu qu’ils devaient eux aussi se joindre au grand jeu de l’exploitation de l’Afrique, comme la Chine qui s’active sans relâche à obtenir le titre de détentrice d’un des pires bilans de destruction de l’environnement et d’oppression des malheureuses victimes.
Sans entrer dans le détail, il est important de pointer le doigt sur les dangers extrêmes que présente une orientation centrale dans ces obsessions prédatrices qui génèrent tant de calamités à travers le monde : la dépendance à l’égard des énergies fossiles qui fait planer sur nous un désastre d’ampleur planétaire, dans un avenir peut-être pas si lointain. On peut discuter divers aspects de ce problème mais il n’y a pas de doute qu’il est d’une gravité extrême, et que plus nous tardons à l’affronter et plus effroyable sera l’héritage que nous laisserons aux générations futures. Il y’a quelques efforts pour faire face à cette menace mais ils n’ont malheureusement que peu de poids. La récente Conférence Rio+ 20, qui s’est ouverte avec des ambitions étriquées, s’est close avec des résultats dérisoires.
Pendant ce temps, les centres de pouvoirs, menés par le pays le plus riche et le plus puissant de l’histoire de l’humanité, poussent les choses dans la direction opposée. Les Républicains du Congrès sont en train de démanteler les quelques mesures de protection de l’environnement initiées par Richard Nixon lequel, sil revenait sur la scène politique actuelle, serait considéré comme un dangereux gauchiste. Les grands lobbies industriels pour leur part, lancent des campagnes de propagande destinées à convaincre le public qu’il n y a pas de raison de s’inquiéter outre mesure- avec un certain succès comme le montrent les sondages.
Les medias coopèrent en passant sous silence les prévisions de plus en plus sombres des agences internationales, y compris celles du Département US de l’Energie. On présente le débat dans un format standard rassurant. On a les alarmistes d’un côté et les sceptiques de l’autre. Les premiers sont en général des scientifiques qualifiés alors que les seconds se distinguent par leur intransigeance. Il reste qu’un très grand nombre d’experts sont écartés du débat, ceux du Programme sur le changement climatique du Massachussets Institute of Technology par exemple qui critiquent le consensus trop prudent, trop mesuré qui prévaut au sein de la communauté scientifique et qui, d’après eux, est éloigné des vérités beaucoup plus graves se rapportant au changement climatique. Le public, quant à lui, est dans une confusion totale, ce qui n’est pas étonnant.
Dans son discours sur l’Etat de l’Union en janvier dernier, le président Obama exprima son enthousiasme à propos de la radieuse perspective d’un siècle d’autosuffisance énergétique rendu possible par les nouvelles technologies d’extraction d’hydrocarbures à partir des schistes bitumineux et des sables asphaltiques du Canada et d’autres sources auparavant inaccessibles. Certains milieux approuvent, comme le Financial Times qui prédit un siècle d’indépendance énergétique pour les USA, en mentionnant toutefois les effets destructeurs sur l’environnement local de ces nouvelles méthodes. Dans ces prévisions optimistes, on oublie de se demander à quoi ressemblera le monde qui survivra à ces appétits voraces.
Aux premières lignes dans le combat contre la crise, il y a les communautés autochtones à travers le monde qui ont toujours maintenu en vie l’esprit de la Charte de la Forêt. La position la plus résolue est celle du seul pays au monde que ces communautés gouvernent, la Bolivie, ce pays qui était, avant Christophe Colomb, l’un des plus avancés de l’hémisphère occidental et qui est devenu, du fait des déprédations occidentales, l’un des plus pauvres de l’Amérique du Sud.
Après l’échec peu glorieux du Sommet de Copenhague sur le changement climatique, la Bolivie a organisé un Sommet des Peuples avec la participation de 35000 personnes venant de 140 pays – pas seulement des représentants de gouvernements mais aussi des militants et des membres d’organisations de la société civile. Ses travaux furent couronnés par une Déclaration Universelle des Droits de la Terre Mère. Nous avons là une revendication essentielle des communautés autochtones à travers le monde. Elle est raillée par des Occidentaux qui aiment la sophistication mais si nous nous montrons insensibles à son message, ces communautés auront le dernier mot- un mot désespéré.
samedi 14 janvier 2012
Libérez le désir. Re-penser la transformation sociale
par Cristina Morini. Traduit par Francesca Martinez Tagliavia, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala
L'auteure : Essayiste, diplômée d’histoire des idées politiques (Università degli Studi, Milan) et journaliste professionnelle au sein du plus grand groupe de presse italien, Rcs Periodici (qui publie le Corriere della Sera). Elle mène depuis de nombreuses années des enquêtes sociologiques sur les conditions de travail des femmes et les processus de transformation du travail. Elle participe aux mouvements de précaires et de migrants et contribue à l’organisation de l’EuroMayday. Elle fait partie du Basic Income Network (Réseau pour un revenu citoyen) et d’Uninomade.
Auteure de :
La serva serve. Le nuove forzate del lavoro domestico, 2001
Per amore o per forza. Femminilizzazione del lavoro e biopolitiche del corpo, 2010
L’étymologie du terme crise renvoie à un moment qui sépare une certaine manière d’être d’une autre, complètement différente. Nous sommes dans cette phase. Ce que nous sommes en train de traverser, aussi complexe et difficile que cela puisse être, peut se révéler utile pour nous secouer d’une certaine apathie, d’une sorte d’envoûtement, qui n’a duré que trop longtemps.
Bien que cela n’apparaisse pas encore, la crise nous aiguillonne inexorablement à nous secouer et à nous réveiller, elle nous oblige à entrer dans une dimension différente. Elle peut, en somme, fonctionner comme un stimulus pour rééxaminer nos vies, pour remettre en discussion tout notre rapport aux structures économiques et au travail. La décomposition de maintes certitudes apparentes détermine maintenant un effort de critique radicale inventive. On peut enfin recommencer à re-penser la transformation sociale.
Le point de vue féministe
La « portée différente » des femmes n’a pas en soi déclenché (mais l'aurait-elle jamais pu, dans un"Je ne suis pas à vendre" |
La perte de puissance du féminin n’a pas lieu à travers son exclusion de l’espace public – comme cela est advenu dans le passé – mis en oeuvre par le biais d’une nette division sexuelle du travail, mais au contraire, à travers une progressive féminisation de la société, qui se traduit par l’absorption du potentiel subversif de la différence. Le biocapitalisme n’élimine pas l’altérité, mais l’assimile en obtenant, par là, son intégration, ce qui signifie aussi sa négation. Sur le front opposé, se joue aussi la féminisation du masculin instituée par les processus productifs en place. Celle-ci est stimulée par les mêmes éléments prototypiques (culturels) convoqués et mis en place par le processus de féminisation: précarité, affectivité, corporéité.
La féminisation a signifié une accentuation du plus haut distillat stéréotypique de la féminité. Le travail évoque et renforce - en les attirant de son côté et en les valorisant - les qualités historiquement attribuées aux femmes, à l’intérieur d’une « nature » présumée telle (le facteur F, comme on appelle aujourd’hui ce complexe de caractéristiques). Ainsi, et avant tout : qu’est-ce qui est naturel et qu’est-ce qui est artificiel ? Cette dichotomie ne nous dit plus rien depuis longtemps. Des formes vivantes extraordinaires et parfaites sont entièrement construites en laboratoire. Voilà un passage déterminant, redéfinissant à la base les frontières entre le biologique et l’artificiel, et qui aura des conséquences sur le concept même de « vivant ».
Dans la précarité, émergent incontestablement le « sentir » et le « corps ». Cela ne signifie pas que « le biologique » est à considérer désormais comme une espèce de différence intrinsèque, mais plutôt que les histoires personnelles assument une valeur pour le processus productif et que le corps en devient un « agent », doué comme il l’est, de conscience sociale et culturelle.
Tout ceci saccomplit dans un cadre où les frontières entre production et reproduction se sont dissoutes, et qui mobilise ainsi et justifie d’autant plus la nécessité du recours aux caractéristiques émotionnelles, corporelles et relationnelles du sujet. Dans cette phase, la reproduction sociale est probablement ce qui intéresse le plus le biocapitalisme, il suffit de penser aux processus coopératifs activés par les réseaux sociaux ou bien aux processus de développement progressif-collectif(algorithmique) de la connaissance, favorisés par les nouvelles technologies.
Féminisation, précarisation, transition, intermittence, mixité, mobilité, altérité, voyage : tous ces concepts, tous ces nouveaux mots que nous retrouvons dans le travail se prêtent à la description de la condition précaire et à la désarticulation (ce qui ne signifie pas l’effacement) des catégories de classe ou de genre. Ce n’est pas un hasard si le féminisme postmoderne naît de la féconde enquête déclenchée par les identités fracturées de la société moderne, dont il faut solliciter la capacité à établir des alliances et à instaurer une solidarité réciproque, par opposition à une idée présumée, universelle et essentialiste d’humanité tout court.
A LOUER Amante avec projet |
Aujourd’hui, le passage de la subsomption réelle à la subsomption totale du travail sous le capital n’a pas besoin d’être imposé brutalement, mais de credo. Ce passage a besoin de foi, d’enthousiasme, de confiance. L’émancipation féminine par le travail – moment important, décisif, pas encore totalement accompli par les femmes – n’a pas signifié une libération. Peut-être le féminisme occidental a-t-il, à partir d’un certain moment , négligé de souligner que nous nous trouvons dans un système capitaliste de production basé sur l’inégalité. Le privilège des happy few n’a pas signifié la liberté de toutes. Récupéronsdonc le point de vue féministe duquel parle Sandra Harding, qui part de la lecture marxiste du rapport maître/esclave de Hegel, pour retrouver tout le potentiel de transformation politique et social, toute la radicalité du féminisme.
« Choisir » le point de vue des femmes (se situer et faire un diagnostic), cela signifie que l’expérience devient une méthode du discours, lequel ne peut jamais être totalement contraint par les relations de pouvoir. Le lien étroit avec la connaissance tacite toujours ancrée dans la vie réelle, matérielle, quotidienne rend spécial le point de vue des femmes et, surtout, il leur donne la capacité de comprendre toujours, jusqu’au fond, la relation connaissance/pouvoir. Voilà : c’est l’expérience matérielle de la vie précaire, aujourd’hui, qui doit être écoutée et comprise, transformée en puissance. Et (ce n’est pas un paradoxe) les points de suture doivent être retrouvés justement à partir de la conscience, désormais acquise, de la diversité et de la fragmentation.
Le corps machine
Faisant levier sur le besoin d’autonomie, de visibilité, sur un socle de capacités des femmes inexprimées-réprimées dans le système patriarcal, le capitalisme a tourné son attention vers le monde féminin, au moment où l’on rentrait dans un nouveau paradigme productif basé sur l’individualisation et sur les qualités subjectives. L’entrée acclamée des différences à l’intérieur de la production a comporté une crise de la mesure dans le passage de l’ère de la quantité (le fordisme, où les temps et les pièces étaient mesurables) à l’ère de la qualité (le capitalisme cognitif, où l’apport est subjectif, lié à des savoirs et à des expériences singulières). On assiste alors à une intensification de l’exploitation, car la « machine » est directement incorporée dans l’individu (elle est l’individu même).
Que se passe-t-il alors si nous introduisons le désir à l’intérieur de l’échange entre capital et travail ? L’expérience nous dit que la vie, aujourd’hui, se qualifie et assume une identité et une reconnaissabilité sociale seulement à l’intérieur d’une dynamique d’utilité/dépense économique immédiate. Les dynamiques de subjectivation induites ne cherchent pas à résister mais plutôt à supprimer le dualisme capital-travail, en incorporant (littéralement) le travail, en désirant que tout cela s’accomplisse. Le travail se restructure, subsumé dans le dispositif biopolitique sous la forme d’entreprise individuelle (précaire) : le pouvoir a assumé la capacité de capter et de mettre au travail la subjectivité, la différence, il tente de s’approprier la reproduction. De ce point de vue, il est juste de se poser aussi la question de savoir ce qu’on entend par compétences relationnelles, qui sont un des fondements qualitatifs du capitalisme cognitif. Peut-être entend-on toujours plus, par là, cette dimension fusionnelle que l’on avait dans le privé, qui est aujourd’hui exportée dans le travail, à l’extérieur, et qui, encore une fois, conditionne les femmes. Elle est fonctionnelle des formes de gouvernement contemporain. Non seulement entre les murs domestiques, mais éparpillées dans la société.
Le modèle du soin devient alors une stratégie de gouvernement de la complexité et, simultanément, d’atténuation des conflictualités. Le monde de significations que le terme soin suggère constitue bel et bien un modèle comportemental, une éthique, justement, que l’on prétend transférer dans la production. Le modèle du travail du soin est le plus fort parmi ceux qui sont disponibles pour « obtenir l’âme », c’est donc le modèle le plus efficace auquel se référer quand les éléments relationnels ou linguistiques – qui conjuguent ensemble la rationalité, l’affectivité et la corporéité – deviennent absolument fondamentaux dans la constitution de la nouvelle productivité. Si bien que l’on assiste à la généralisation du code du soin, dont la syntaxe peut sortir des maisons et se proposer au monde, qu’on peut appliquer au travail dit « productif », à la politique, au gouvernement des choses. Evidemment, ce passage se prête à la remise en discussion du concept même de soin, pour le déconstruire d’une part et pour le réactualiser, de l’autre, comme nous essayerons, enfin, de le faire.
Dans cette perspective, le livre de Christian Marazzi, La place des chaussettes a déjà parfaitement cueilli le paradoxe du soi-disant non-travail des femmes. En substance, “l’asymétrie du pouvoir” existant entre les hommes et les femmes amène ces dernières – de l’intérieur du privé de la maison, exclues qu’elles sont de toute catégorie de “citoyenneté” consentie par l’espace public – à prendre en charge des problèmes les plus minutieux du partenaire, en l’absence de toute formalisation de leur rôle. Aujourd’hui, avec la généralisation de la précarité, où il n’y a plus de “droit sociaux protégés par des normes juridiques solides et durables” et où tous apprennent à faire attention à l’endroit où se trouvent “les chaussettes”, en entendant par là un symbole de “dévouement et affect” qui échappe aux frontières de la “famille” et entre dans l’ “usine”. La catégorie dite du « non-travail » (toutes ces activités qui ne produisaient pas de valeur d’échange) dans la dissolution des garanties du monde du travail, se dilate énormement. Dans la précarité, la contradiction entre travail et non-travail perd de sa signification. Elle contient en elle le passage de la réduction quantitative du travail salarié à la mutation qualitative de l’activité pratique du travail.
Produire, ce n’est pas créer
Au cours de ces dernières années, je me suis occupée du thème de la précarité, de diverses manières, par des enquêtes et des narrations qui visaient surtout à en définir les contours, autrement dit comment la précarité était vécue par les sujets. Ce qu’il me semble intéressant de chercher à connaître maintenant est l’effet éventuellement “transformateur” du travail précaire sur le sujet, sa capacité de modification tendancielle de l’être humain et de sa manière d’exister et de sentir – une modification anthropologique. Celle-ci se réalise à partir du bouleversement des catégories de temps et d’espace, à travers les nouveaux mécanismes de valorisation du biocapitalisme (tout a assumé une valeur d’échange) et à travers les mécanismes de contrôle social sur la vie (biopolitique). Je me réfère, évidemment, aux indispensables analyses de Michel Foucault : après une première prise de pouvoir sur le corps qui s’est réalisée à travers les technologies disciplinaires du travail et qui s’est effectuée selon l’individualisation, nous avons une deuxième prise de pouvoir qui procède dans le sens de la massification, de l’omniprésence et de l’absolutisation de l’économique comme reflet de la centralité qu’a assumé le facteur language, en sens large. A partir de cette prémisse, se présentent certains types de problèmes qu’il serait important de prendre en considération pour nous clarifier nous-mêmes et pour inventer, à partir de là, des formes de résistance adéquates.
En premier lieu, le problème de la séparation des catégories de la création et de la production. Celles-ci sont souvent utilisées – à mon avis – de manière trop abstraite, quand elles ne le sont pas de manière délibérément idéologique. Les sujets eux-mêmes doivent réfléchir attentivement au sujet de la perception concrète de ce que cela signifie de produire et/ou de reproduire et/ou de créer et/ou de générer et/ou d’inventer, aujourd’hui. Qu’est-ce que cela veut dire, que veulent dire ces concepts, dans la réalité contemporaine ? Comment pouvons-nous comprendre et faire comprendre où sont générées (et comment, sous quelles formes ? Vieilles, inchangées, connues, ou bien nouvelles ?) l’exploitation, la réification, l’aliénation, la pathologie, dans le travail, aujourd’hui ? Et vicerversa, justement, où se trouvent, où se situent l’invention, la création, l’action ? Les deux champs ont-ils tendance à se souder, avec la complicité des besoins, des impositions et des fascinations du travail contemporain ? Et si oui, comment ? De quelle manière ?
Le deuxième aspect concerne la nouvelle composition du travail. Entendre parler de travail cognitif, de travail immatériel, de travailleuses et de travailleurs de la connaissance (et là aussi avec de grandes difficultés de définition, il faudrait vraiment nous doter d’un glossaire commun) génère encore des perplexités, parfois des surprises. Le travailleur de la connaissance lui-même a, parfois, par moments, des difficultés à se reconnaître lui-même, à s’objectiver dans la nouvelle condition de généralisation de la précarité; il applique ailleurs certains prérequis mais il ne s’identifie pas, il observe le contexte, mais sans se voir lui-même. Effectivement, je considère que c’est là l’un des effets pervers générés par l’introduction du désir dans le rapport capital/travail. Je pense alors qu’il serait nécessaire d’effectuer un processus radical de dés-individualisation du sujet contemporain – qui est cible, vecteur et en même temps agent des rapports de pouvoir. Devenir no collar1 : les enquêtes de Andrew Ross peuvent nous aider. La dés-individualisation est d’autant plus nécessaire et importante à l’intérieur d’une dimension du travail qui prétend, contre tout bon sens, un processus d’identification totale. Le but est, avant tout, de prendre nos distances par rapport à cette identité et de refuser ce qui nous est imposé d’être (comme cela a été le cas pour les femmes, comme le féminisme l’enseigne). Le devenir sujet n’est-il peut-être pas l’objectif de cette première phase, à l’intérieur d’une mutation substantielle de paradigme ?
Je voudrais clarifier, toutefois, que le fait de mettre l’accent sur cette partie de travailleuses et de travailleurs devenus paradigmatiques (de force et malgré eux, dans un système économique qui se fonde sur la connaissance et sur le langage) ne veut pas dire qu’on oublie le travail en usine (nul ne songe à le faire) ni les hiérarchies du travail au niveau mondial. Cela signifie uniquement ajouter au tableau une nouvelle contradiction du présent. Voici comment se raconte un groupe de traducteurs :
« Nous sommes dans la machine de l’édition. Fatigués d’être contactés à la dernière minute pour traduire des pages et des pages de textes répétitifs, un travail aux pièces compté en bytes d’un versant à l’autre des langues anglo-romanes. Fatigués d’attendre une pièce jointe électronique à transformer en feuillets de 2000 signes, à leur tour traduits en pain et beurre, loyer et factures (…) ».Le travailleur cognitif fait l’expérience de la déqualification et de la taylorisation du travail, dans
Il existe, ensuite, un troisième ordre de problèmes qui est celui de la reconfiguration du temps lié à la précarisation de la vie. Je reviens aux suggestions de Foucault : nous sommes peut-être en train de vivre, nous sommes en train de traverser quelque chose de plus grand que ce que nous imaginions ne serait- ce qu’il y a dix ans seulement, et pourtant nous parlions déjà, à l’époque, de “précarité structurelle”. La biopolitique a des conséquences pour le social, pour la résistance, pour l’échelle des priorités de l’existence plus dramatiques que celles que nous pouvons admettre. Nous nous trouvons face è une vraie révolution anthropologique (anthropogénétique) qui nous fait entrevoir l’horizon d’une hypothétique transformation de l’espèce. Que l’on pense à la fin de l’alternance des différents temps sociaux avec l’introduction d’une perception du temps dans laquelle le sentiment de suspension manque. L’effet, comme déjà signalé, est celui d’une subversion profonde du déroulement des faits sociaux (le temps de travail et le temps pour se retrouver, la nuit qui succède au jour et viceversa). La question qui émerge est importante et, arrivés à ce point, logique : comment vit-on le temps précaire, comment est-ce qu’on se le représente (ou pas), comment est-ce qu’on l’efface, est-il déjà devenu un unicum (travail) sur lequel on module un nouveau modèle de vie ? Le temps libre (le leasure time, où se situe aussi le temps de la politique) est complètement sacrifié, et ce n’est pas un hasard. Le temps du soin de nous-mêmes, le temps de la responsabilité, que deviennent-ils ? Nous sommes immergées dans la dimension de l’utilité et de la fonctionnalité. Le fondamentalisme de l’horreur économique, la prévalence de la valeur d’échange portent avec eux la chute de l’idée d’interdépendance entre les individus, en sollicitant uniquement notre Moi.
La dernière question que je me pose et que je vous pose concerne, par contre, l’agir et le ré-agir à partir de l’entrelacement possible entre subjectivité et luttes de “nature différente”. Je fais ici allusion au thème de la recomposition sociale. Nous nous trouvons face au noeud intéressant de la gestion politique d’un nouveau type de luttes non-identitaires mais stratégiquement orientées, au coup par coup, vers un objectif. Peut-il en être ainsi, et cela peut-il nous être utile ? Je me demande une fois de plus si dans le présent, pour avoir une nouvelle affirmation des singularités en lutte, il ne serait pas nécessaire (propédeutique) de déconstruire les identités auxquelles nous étions habituées dans le passé. Et si cette déconstruction ne pourrait pas, au lieu de nous appauvrir, ouvrir de nouvelles perspectives, beaucoup plus de potentialités de bouger et de lutter. Des alliances transversales et inédites, moins enfermées dans des frontières identitaires et autoréférentielles. Des luttes à projet, des luttes modulaires. À condition d’accepter de rentrer vraiment dans cette autre dimension, et d’arrêter de regarder seulement derrière nous, vers des modèles préconstitués qui ne reviendront plus.
Les formes actuelles de la politique représentent un modèle de gouvernance visant à faire sauter tout pacte possible entre les acteurs sociaux, toute forme d’assurance du travail. Nous assistons à un processus de spoliation progressive du travail cognitif et simultanément de disciplinarisation des désirs et des corps. On appelle les énergies dans l’entreprise, vers la réalisation de soi dans le travail. De plus, le travail – précaire – devient un objet imprenable, à convoiter, à dénicher, auquel se dédier entièrement. En dehors de ce mécanisme, il semble ne plus y avoir ni désir ni vitalité. Le développement économique se fonde sur le plaisir non vécu. La part maudite, comme Bataille l’a écrit, c’est l’excès de désir qui doit être sacrifié pour consentir au développement de l’économie. Pour cela aussi, une fois de plus, libérons le désir de ces cages qu’il s’est en partie autoinfligées.
Revenu ou, plutôt, commonfare
| - Dans 3 jours, je m'casse - Résurrection ? - Non, fin de contrat |
Il faut forcer le passage le long de l’axe conceptuel du revenu qui représente la monnaie avec laquelle le précariat métropolitain devrait être payé, tout comme le salaire a représenté la forme de la distribution à l’ époque fordiste. Or, on ne comprend pas pourquoi les luttes pour les augmentations salariales seraient considérées bonnes et justes, tout comme celles en défense de l’État social et, par contre, le revenu d’existence serait un caprice utopiste. Ou bien, pourquoi il devrait enclencher des dérives consuméristes, hédonistes, éthiquement censurables. Pourquoi les augmentations salariales n’étaient-elles jamais interprétées ainsi ? Le revenu se présente comme la forme de rémunération d’un travail déjà effectué, au moment où la socialité/relation/coopération sont mis au travail.
Le travail non rémunéré (ce qui était vrai dans le passé pour le travail du soin) devient le paradigme de toute la production contemporaine – aujourd’hui, en effet, la valeur produite par le travail excède toujours la rémunération –,et seule une fraction de ce qui est réellement vendu est versée. La crise économique actuelle est aussi la crise de cette distribution manquée et la crise de la mesure du travail dans le présent.
Le revenu d’existence, accompagné par toute une série de services, est la base essentielle pour rééquilibrer l’issue du conflit – étant donné la difficulté à s’en prendre directement aux mécanismes de valorisation du capitalisme financier. Il s’agit de sortir de la vieille logique de la dépense sociale du Welfare State et de penser au revenu d’existence comme mesure alternative concrète à adopter de manière à recomposer, également, la fragmentation sociale, pour connecter les classes moyennes appauvries et toute l’aire du précariat en général. C’est un instrument qui prépare le renversement de la dynamique salariale etstimule de nouvelles formes d’organisation.
Certes, le revenu d’existence est un instrument. En tant que tel, il doit s’accompagner d’une transformation avant tout culturelle. C’est à ce propos – à propos d’un changement culturel -, que je dois une clarification sollicitée par l’intervention de Federica Giardini, concernant le terme soin que j’ai souvent utilisé dernièrement. Il devrait être clair que dans l'expérience des femmes, derrière (dans) le concept de soin se cachent également la sueur, la saleté, les larmes, l'amour et le sacrifice, l'ennui. Tout ne brille pas dans la pratique du soin. Il faut rappeler que le soin se réfère aussi à des expériences qui ne sont pas du tout chères aux femmes. Rôles imposés, constructions sociales, obligations, normes, « naturalités » pas du tout naturelles. Il sera donc nécessaire, dans le temps, de repenser complètement la terminologie dont nous disposons, avec tout ce qui s’ensuit. Les néologismes aident toujours à faire des pas en avant. Le mot soin fait partie, néanmoins, d’un outillage lexical qui est immédiatement identifiable, ayant l’avantage de fournir la reconnaissance instinctive d’une dimension refoulée, puis subjuguée par le productivisme et la logique de la marchandise, et qui a la possibilité de se poser immédiatement en-dehors, au-delà. Historiquement, le mot est plus lié à l’expérience féminine, mais il ne faut pas l’entendre comme une pratique confinée uniquement à ce domaine.
Le soin évoque cette inévitable dépendance des autres, qui nous pousse à construire la société, le monde. Je pense à la nécessité de nous réapproprier de la signification politique du soin. Dans l’Herméneutique du sujet, Foucault affronte le thème de la subjectivation, et met au centre l’exercice du souci de soi 2. La nouvelle généalogie des sujets devra donc, certainement, les libérer de certaines disciplines et de certaines identités, mais elle devra aussi reprendre le thème du souci de soi (responsabilité; un “je qui décide”) non pas comme un exercice solipsiste, mais en tant que pratique sociale. En ce sens, le souci de soi – ou le fait de prendre en charge le soin que les autres devraient prendre d’eux-mêmes – se transforme en une exhaltation des rapports sociaux. Cet élément est à la base de la construction du commun. Nous pourrions appeler ce soin pour le monde autrement, en le nommant donc tension vers le commun. Et qu’est-ce que le commun, sous cette lumière, sinon proprement le réseau infini des rapports humains denses de signification que nous connaissons et expérimentons ? Cette reproduction sociale, cette fatale coopération humaine qui nous soutient dans les actes infinis de notre existence, n’est-ce pas un bien commun à défendre, pour lequel combattre, comme l’eau ou la terre ? Ne doit-on pas en éviter la canalisation forcée vers la privatisation (marchandisation), qui signifie, en plus de son exploitation, aussi son affadissement ? Ne doit-on pas, au contraire, en libérer les potentiels, à travers le recours à des formes adéquates de commonfare? N’est-ce pas par là que passe la voie pour reconvertir le concept de citoyenneté, après un parcours voué à la redéfinition des identités, détachées du travail, ce qui veut dire aussi un retour à l’authenticité du sujet, à cet humain qui y est aujourd’hui englobé, subsumé, emprisonné ? La valeur d’échange doit se détacher de la valeur d’usage, la création doit être détachée de la production. Retrouver, par là, le trait commun (humain) de la reproduction sociale, du travail vivant, de la valeur d’usage. Mettre la reproduction sociale à l’abri des liens de la valorisation économique et de la fonctionnalité productive.
Dans cette dimension, l'espace public assume la pleine signification politique de l'action collective qui donne la parole à l'excédent qui inévitablement s’y produit, résidu qui ne peut être éliminédes processus de captation du système sur le vivant. Les multiplicités sociales émergentes dans ce contexte doivent essayer de tracer un nouvel espace du politique. L’espace du commun.
* Extrait du livre Dire fare pensare il presente, sous la direction des laboratoires Verlan, Quodlibet, Macerata, 2011
Notes
1-No collar : littéralement “sans col”, terme désignant les précaires diplômés et qualifiés, par référence aux “blue collars” (cols bleus, travailleurs manuels) et aux “white collars” (cols blancs, employés de bureau). Voir le livre d’Andrew Ross, No-Collar: The Humane Workplace and Its Hidden Costs, résultat d’une enquête de seize mois sur deux entreprises de médias électroniques de la “Silicon Alley”à New York, ou comment le capitalisme a récupéré et intégré la contre-culture et la bohème [NdE]
2- « Souci de soi » se dit en italien « cura di sé » = « soin de soi ».[NdT]
1-No collar : littéralement “sans col”, terme désignant les précaires diplômés et qualifiés, par référence aux “blue collars” (cols bleus, travailleurs manuels) et aux “white collars” (cols blancs, employés de bureau). Voir le livre d’Andrew Ross, No-Collar: The Humane Workplace and Its Hidden Costs, résultat d’une enquête de seize mois sur deux entreprises de médias électroniques de la “Silicon Alley”à New York, ou comment le capitalisme a récupéré et intégré la contre-culture et la bohème [NdE]
2- « Souci de soi » se dit en italien « cura di sé » = « soin de soi ».[NdT]
"Précaires de tous les pays, conspirez !"
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