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samedi 6 juillet 2013

Égypte : Rabha Attaf apporte un éclairage sur la situation dans le pays

Rabha Attaf, grand reporter, spécialiste du Maghreb et du Moyen-Orient s'est immergée dans le formidable mouvement de 2011 qu'elle a restitué, au fil des semaines et des mois, dans un ouvrage intitulé « Place Tahrir, une révolution inachevée » (éditions workshop19, Tunis). Un récit unique de la première phase de la révolution égyptienne en cours, qui va du 25 janvier 2011 à l'élection présidentielle de juin 2012, « conclue, provisoirement, par la mise en place d'une cohabitation instable entre le président élu, le Frère Musulman Mohamed Morsi, et le Conseil Suprême des Forces armées (CSFA) », avait-elle précisé. Une instabilité qui s'est vérifiée aujourd'hui. Entretien.
Propos recueillis par Patricia MAILLE-CAIRE
Rabha Attaf grand reporter et auteure de l'ouvrage "Place Tahrir, une révolution inachevée", éditions workshop19 (PHOTO D.R.)
Rabha Attaf entre la chute de Hosni Moubarak en février 2011 et l'élection de Mohamed Morsi, 16 mois plus tard, l’Égypte était dirigée par le Conseil Suprême des Forces armées. Au printemps 2012, le peuple scandait alors : «  A bas le régime militaire » et aujourd'hui  « L'armée et le peuple », s'agit-il d'une contre-révolution ? 
Nous venons tout simplement d'assister à un coup d’État militaire. Le Conseil Suprême des Forces armées a profité du vaste mouvement de contestation pour destituer le président Mohamed Morsi qui, rappelons-le, était le premier président civil élu de l'histoire égyptienne. Il faut préciser que le Conseil militaire  a toujours gardé la main haute sur la vie politique depuis la chute de Moubarak, le 11 février 2011. Après avoir fait voter des amendements à la constitution permettant à l'armée de conserver ses prérogatives et privilèges, il a mis en place un calendrier électoral, des élections législatives suivies de l'élection présidentielle, toutes deux remportées par le Parti pour la Liberté et la Justice (Frères Musulmans) dont est issu le président Morsi. Dans le même temps, l'armée a réprimé violemment les manifestations qui se sont poursuivies au Caire, à Alexandrie et dans les principales villes de l'estuaire du Nil (Port Saïd, Suez, Mansouria), sans oublier Mahala El-Kubra (la ville des filatures). Et ce jusqu'en ce début d'année 2013. Le comble, c'est que la dernière constitution en date, votée en décembre 2012 par une assemblée constitutionnelle dominée par les partis islamistes, maintenait les prérogatives des militaires. Ce qui leur a permis aujourd'hui de faire leur coup de force et de dissoudre cette constitution !
Depuis le renversement du président Mohamed Morsi par l'armée, le président intérimaire, Adly Mansour, a décidé de dissoudre, ce vendredi 5 juillet  l'Assemblée nationale, largement dominé par les islamistes. Que va-t-il se passer, selon vous ?
La dissolution de l'Assemblée populaire dans la foulée de la suspension de la constitution signifie clairement l'instauration de la loi martiale et de mesures d'exception. La décision d'Adly Mansour ne fait qu'entériner les mesures énoncées par le Général Sissi dans son discours télévisé annonçant la destitution du président Morsi. Officiellement jusqu'à la mise en place de nouvelles élections, l’Égypte sera gouvernée par des technocrates chargés d'assurer la gestion courante des affaires du pays. C'est à dire par un gouvernement illégitime puisque non issu des urnes. En procédant à un coup d’État, le Conseil Suprême des Forces Armées a mis brutalement un terme à la transition démocratique jusque là en cours en Égypte. Un processus certes chaotique, mais tout de même en cours ! Cela signifie clairement que l'instauration d'un État de droit n'est pas pour demain. La conclusion de mon livre « à l'ombre du Sphinx, la démoctature a encore de beaux jours devant elle », s'avère malheureusement pertinente.
Que vont devenir les frères musulmans et les salafistes ? Ne risquent-ils pas, d'une part,  de passer une nouvelle fois pour des martyrs et d'autre part se radicaliser ?
Il ne faudra pas s'étonner de la radicalisation d'une partie des islamistes qui sont en droit aujourd'hui de s'estimer trahis par une armée qui s'était portée garante de la transition démocratique. Pour faire simple, le camp islamiste est partagé entre partisans de la légalité, majoritaires et une minorité qui prône le recours à la violence. Avec ce coup d’État, l'armée vient de renforcer les activistes radicaux et la prise du gouvernorat d'El Arish, dans le Sinaï, par un groupe d'islamistes armé est le premier de leur fait d'arme. Dès lors, il faut s'attendre à un cycle de répression, avec notamment l'arrestation massive de militants islamistes. Kheyrat Shater, le numéro 2 du Parti pour la Liberté et la Justice vient d'ailleurs d'être incarcéré à la prison de Tora. L'exclusion brutale des Frères Musulmans du champ politique est particulièrement dangereuse car, jusqu'à présent, ils se sont montré respectueux de la légalité constitutionnelle. Leur mise hors la loi laisserait le champ libre à des groupes radicaux, des Gami'a islamiya reconstituées, qui n'auraient aucun mal à recruter parmi la jeunesse des quartiers où la pauvreté est endémique. Précisons que les membres des anciennes Gami'a islamiya, y compris ceux qui avaient participé à l'assassinat du président Saadate, ont été libérés dès le mois de mars 2011. Dès lors, il n'est pas à exclure que l'instrumentalisation de la violence de ces groupes par la police politique permette de légitimer la répression et de mettre au pas l'ensemble de la société égyptienne, y compris les contestataires laïques.
Comment réagissent les personnes avec lesquelles vous avez noué des liens sur la place Tahrir ?
Les réactions sont mitigées. Après le temps d'euphorie due au succès massif des manifestations du 30 juin, le doute s'installe. Et pour cause: Les arrestations massives de militants, condamnés ensuite par des tribunaux militaires, sont encore dans toutes les mémoires!  Même si certains, aveuglés par leur anti-islamisme primaire ont applaudi le coup d’État, la plupart des jeunes acteurs de la société civile n'accordent pas leur confiance au Conseil militaire.  Dans son dernier communiqué, par exemple, le Mouvement des Jeunes du 6 avril - qui avait été l'un des fers de lance des journées de révolte de janvier-février 2011- exige de l'armée qu'elle respecte les « demandes de la révolution », à savoir l'instauration de la justice sociale et des libertés individuelles, le respect de la dignité humaine ainsi que l'éradication de la corruption. Sous aucun ciel la démocratie n'est née à l'ombre des mitraillettes !
Peut-on comparer les situations égyptiennes et turques ?
Rien n’est comparable entre les deux situations, sauf la colère populaire, et un dirigeant affaibli par cette colère. Le Premier ministre Erdogan a dû renoncer à la destruction du parc Gezi à Istanbul sous la pression de la rue, après des semaines de contestation et sur décision de la justice qui a annulé ce projet. Même si cette contestation est menée, comme en Égypte, par les segments laïcs de la population contre ce qu'elle considère "une dérive islamiste des tenants du pouvoir", la similitude s'arrête là. L'armée turque est largement sous le contrôle du gouvernement - du moins jusqu'à présent- et la situation sociale et économique est bien moins explosive en Turquie qu'en Égypte. Précisons aussi que le Parti de la Justice et du Développement (l'AKP) gouverne la Turquie depuis 10 ans et que lors des dernières élections, il a fait un score de 50% des suffrages. Autrement dit, Erdogan peut se prévaloir d'une légitimité bien ancrée!

Il serait plus judicieux de comparer l’Égypte à l'Algérie. Le coup d'état militaire du 12 janvier 1992 avait suspendu les élections législatives, largement remportées au premier tour par le Front Islamique du Salut, et plongé le pays dans une décennie sanglante. Souhaitons que les Égyptiens ne connaissent pas le même sort, même si on ne peut exclure aujourd'hui cette possibilité tant la situation s'annonce volatile...

mardi 22 janvier 2013

De la Tunisie à l’Égypte deux ans après…

Conférences-débat de Rabha ATTAF, auteure de
 Place Tahrir, une révolution inachevée (2012)
À Perpignan
Jeudi 14 février à 17 heures
Librairie Torcatis
10 rue Mailly
Survie
À Montpellier
Vendredi 15 février 2013 à 20h
avec la participation d’invité-e-s en vidéoconférence depuis Tunis
 Salle Jacques 1° d’Aragon – Place de la Révolution française      
Trams Rives du Lez  puis Passerelle Barons de Caravettes
Survie, Les Amis du Monde Diplomatique, Les Amis de l’Humanité, Amnesty International, le Mouvement de la Paix
Librairie Le Grain des mots
À Nîmes
Samedi 16 février à 15h30
Librairie Diderot
2 rue Emile Jamais
Survie, CADTM, les Amis de la Librairie Diderot
    
Rabha Attaf dédicacera son livre, paru aux éditions workshop19, Tunis

jeudi 2 juin 2011

L'Égypte à la croisée des chemins

Depuis la chute de Moubarak, une alliance diabolique entre le Conseil supérieur des forces armées et la direction des Frères musulmans se noue, avec la bénédiction de Washington et de la famille Saoud. l'objectif de cette alliance est clair : empêcher que la révolution égyptienne continue, s'approfondisse et libère la masse des exploités et des opprimés. Nous vous proposons deux articles qui éclairent cette situation. Le premier est un reportage de notre amie Rabha Attaf. Le second est une analyse de Samir Amin.
Imaginez un meeting des Frères musulmans dans une station balnéaire huppée de la mer Rouge ! Impensable ? Non, c'est désormais chose faite, le 21 avril dernier à Hourgada, cette ville nouvelle digne de la Costa del Sol dédiée au farniente des riches bourgeois égyptiens et des touristes venus par vols spéciaux du monde entier.
L'info s'est répandue comme une trainée de poudre. À 18h plus de 500 personnes étaient au rendez-vous sous le chapiteau à ciel ouvert, dressé pour l'occasion sur un terre-plein en bordure de l'avenue Nasser, l'un des grand axes de la ville. La plupart ont fait le déplacement en famille, par curiosité. Le nom de Safouat Higazi était sur toutes les lèvres. Safouat Higazi ? C'est l'orateur vedette des Frères musulmans, celui-là même qui a enflammé de ses prêches la place Tahrir, durant les vendredis qui ont suivi les journées révolutionnaires de janvier. Il était sur toutes les affiches, pour un numéro en duo avec Mohamed Albeltaguy, la vedette montante du parti, élu député en 2005 et 2010 . Et de plus représentant de la Confrérie au Conseil des dépositaires la Révolution consulté par le Majliss El Askari (le Conseil Suprême des Forces Armées, CSFA).
Ce soir-là, un service d'ordre musclé filtrait les entrées. Les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Ici, la mixité n'est pas de mise : les femmes sont dirigées vers un espace réservé, une sorte de long corridor séparé par une tenture en toile.
Pas question pour moi de me retrouver parquée au rayon potiches voilées ! Mais à peine avais-je franchi l'accès « hommes » qu'un body guard imposant se précipitait vers moi pour me barrer la route.
–        Les femmes, c'est à droite !, me lança-t-il d'une voix ferme.
–        Je suis journaliste et je viens de Paris, rétorquai-je du tac au tac.
–        Journaliste ? Attendez, je vais vous faire accompagner.

L’année 2011 s’est ouverte par une série d’explosions fracassantes de colère des peuples arabes. Ce printemps arabe amorcera-t-il un second temps de « l’éveil du monde arabe » ? Ou bien ces révoltes vont-elles piétiner et finalement avorter – comme cela été le cas du premier moment de cet éveil évoqué dans mon livre L’éveil du Sud ? Dans la première hypothèse, les avancées du monde arabe s’inscriront nécessairement dans le mouvement de dépassement du capitalisme / impérialisme à l’échelle mondiale. L’échec maintiendrait le monde arabe dans son statut actuel de périphérie dominée, lui interdisant de s’ériger au rang d’acteur actif dans le façonnement du monde.
Il est toujours dangereux de généraliser en parlant du « monde arabe », en ignorant par là même la diversité des conditions objectives qui caractérisent chacun des pays de ce monde. Je centrerai donc les réflexions qui suivent sur l’Égypte, dont on reconnaîtra sans difficulté le rôle majeur qu’elle a toujours rempli dans l’évolution générale de la région.
L’Égypte a été le premier pays de la périphérie du capitalisme mondialisé qui a tenté « d’émerger ». Bien avant le Japon et la Chine, dès le début du XIXe siècle Mohammed Ali avait conçu et mis en œuvre un projet de rénovation de l’Égypte et de ses voisins immédiats du Mashrek arabe. Cette expérience forte a occupé les deux tiers du XIXe siècle et ne s’est essoufflée que tardivement dans la seconde moitié du règne du Khédive Ismail, au cours des années 1870. L’analyse de son échec ne peut ignorer la violence de l’agression extérieure de la puissance majeure du capitalisme industriel central de l’époque – la Grande-Bretagne. Par deux fois, en 1840, puis dans les années 1870 par la prise du contrôle des finances de l’Égypte khédivale, enfin par l’occupation militaire (en 1882), l’Angleterre a poursuivi avec acharnement son objectif : la mise en échec de l’émergence d’une Égypte moderne. Sans doute le projet égyptien connaissait-il des limites, celles qui définissaient l’époque, puisqu’il s’agissait évidemment d’un projet d’émergence dans et par le capitalisme, à la différence du projet de la seconde tentative égyptienne (1919-1967) sur laquelle je reviendrai. Sans doute, les contradictions sociales propres à ce projet comme les conceptions politiques, idéologiques et culturelles sur la base desquelles il se déployait ont-elles leur part de responsabilité dans cet échec. Il reste que sans l’agression de l’impérialisme ces contradictions auraient probablement pu être surmontées, comme l’exemple japonais le suggère.
L’Égypte émergente battue a été alors soumise pour près de quarante ans (1880-1920) au statut de périphérie dominée, dont les structures ont été refaçonnées pour servir le modèle de l’accumulation capitaliste / impérialiste de l’époque. La régression imposée a frappé, au-delà du système productif du pays, ses structures politiques et sociales, comme elle s’est employée à renforcer systématiquement des conceptions idéologiques et culturelles passéistes et réactionnaires utiles pour le maintien du pays dans son statut subordonné.
L’Égypte, c’est-à-dire son peuple, ses élites, la nation qu’elle représente, n’a jamais accepté ce statut. Ce refus obstiné est à l’origine donc d’une seconde vague de mouvements ascendants qui s’est déployée au cours du demi-siècle suivant (1919-1967). Je lis en effet cette période comme un moment continu de luttes et d’avancées importantes. L’objectif était triple : démocratie, indépendance nationale, progrès social. Ces trois objectifs – quelles qu’en aient été les formulations limitées et parfois confuses – sont indissociables les uns des autres. Cette interconnexion des objectifs n’est d’ailleurs rien d’autre que l’expression des effets de l’intégration de l’Égypte moderne dans le système du capitalisme / impérialisme mondialisé de l’époque. Dans cette lecture, le chapitre ouvert par la cristallisation nassériste (1955-1967) n’est rien d’autre que le dernier chapitre de ce moment long du flux d’avancée des luttes, inauguré par la révolution de 1919-1920.