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mercredi 18 janvier 2012

Toujours rebelle l'Amérique latine ? Mouvements sociaux, contestations et pouvoirs de Tijuana à Ushuaïa


Le « virage à gauche » latino-américain de cette dernière décennie peut être analysé dans son unicité (« une même lame de fond »), dans sa dualité (« deux gauches distinctes ») ou dans sa multiplicité (« diversité des situations »). En amont, en cours, en aval et même à rebours de ce « virage », les mouvements sociaux jouent un rôle crucial dans la volonté de démocratisation et de transformation sociale inégalement à l’œuvre sur le continent.
Continent de forte croissance économique, de démocraties fragiles et d’inégalités extrêmes, l’Amérique latine est aussi traversée d’une dynamique soutenue de rébellions et de contestations sociales, aux formes, aux identités et aux revendications renouvelées. Pour autant, les mouvements sociaux de la région ont fort à faire aujourd’hui pour continuer à exister, à peser sur le politique. Menacés de dilution, de fragmentation ou de répression dans les pays où les gouvernements sont restés ou revenus dans les courants dominants du néolibéralisme et du « consensus de Washington » ; guettés par l’instrumentalisation, la cooptation ou l’institutionnalisation dans ceux où les pouvoirs se sont attelés, peu ou prou, à récupérer en souveraineté et à redistribuer les dividendes des richesses exportées, les protestataires et leurs pressions émancipatrices offrent un visage pluriel.
Un double clivage prévaut d’ailleurs au sein de la « gauche sociale » latino-américaine. Celui – de fond – qui divise tenants et opposants du neo-desarrollismo, nationalisme populaire d’un côté, écosocialisme de l’autre. Et celui – plus stratégique – qui oppose les partisans d’un aboutissement politique des mobilisations aux apôtres de voies plus autonomistes, basistes ou localistes du changement social. Reste que, du Chili au Mexique, du Brésil au Venezuela, de l’Uruguay au Guatemala, de la Bolivie au Honduras et dans le reste de l’Amérique latine, les mouvements sociaux – paysans, urbains, indigènes, étudiants, etc. – influent à leur mesure, bon gré mal gré, sur la redéfinition de la participation démocratique et de la citoyenneté politique.
Mais revenons, dans l’ordre, sur ce qui sans conteste aura marqué l’actualité sociopolitique latino-américaine de cette première décennie du 21e siècle, à savoir « le virage à gauche ». Virage à géométrie variable certes, partiel aussi, atypique, multiple, conjoncturel, limité, réversible..., mais virage effectif tout de même et inédit : jamais dans l’histoire, le continent n’aura connu autant de partis de gauche avec autant de pouvoir dans autant d’endroits. Et les mouvements contestataires n’y auront pas été pour rien bien sûr. En amont, en cours, en aval et même à rebours de ce « virage », ils occupent une place centrale dans la volonté de transformation sociale et de démocratisation, inégalement à l’œuvre de Tijuana à Ushuaïa.
Trois lectures du « virage à gauche »
Parmi les observateurs, trois grilles de lecture ont prévalu ces dernières années pour qualifier la tendance. Une première qui insiste sur son unicité (« une même lame de fond ») ; une deuxième qui se focalise sur sa dualité (« deux gauches distinctes ») ; une dernière qui l’aborde par sa multiplicité (« diversité des situations nationales »).
Dans ses grandes lignes, la première lecture s’est appuyée sur un triple constat à portée continentale : un contexte favorable à la montée d’un ras-le-bol social et politique, l’émergence de nouveaux acteurs populaires de gauche et un même « air de famille » partagé par les nouveaux pouvoirs. Et de fait, le bilan désastreux du processus, plus ou moins concomitant, de libéralisation politique et de libéralisation économique qu’a entamé l’Amérique latine à partir des années 1980 - pluripartisme et élections libres, généralisation des politiques néolibérales, dépendance financière et technologique accrue, volatilité de la croissance, hausse des inégalités, pauvreté... - a nourri une forte désillusion démocratique, dans pratiquement tous les pays (Alternatives Sud, 2005).
Parallèlement, de « nouveaux » mouvements sociaux ont émergé un peu partout sur le continent : des organisations indigènes, paysannes, de sans terre, de sans emploi, du secteur informel, de femmes, de quartier, de défense des droits humains, des expériences alternatives d’autogestion sont entrées en résistance. Résultat à la fois de l’ouverture d’espaces induite par la libéralisation, de la perte de légitimité des représentations et médiations traditionnelles, et des nouvelles formes d’exclusion et de discrimination d’un modèle de développement qui affecte de nouveaux secteurs, ces dynamiques contestataires vont se caractériser par la diversité de leurs ancrages, méthodes et objectifs. Ou, dit autrement, par l’articulation dans leurs mobilisations d’aspects originaux et novateurs à d’autres plus classiques ou plus anciens (Alternatives Sud, 2005).
Ces organisations et mouvements militent pour la redistribution des ressources et des richesses certes, mais aussi pour la reconnaissance culturelle, le respect de l’environnement et la revalorisation de la démocratie. Dans le meilleur des cas, ils sont, en un même élan, « identitaires, démocrates, écologistes et révolutionnaires » ! Acteurs sociaux, ethniques, générationnels, culturels, locaux, régionaux ou nationaux..., ils combinent ou oscillent entre modes d’action réticulaires et plus centralisés, expérimentation et délégation, sphères d’intervention sociale et/ou politique, formes d’organisation démocratiques, horizontales, participatives, mais aussi plus verticalistes, médiatrices ou représentatives... [1]
Bien vite, l’air de famille commun aux nouvelles équipes de gauche portées au pouvoir va lui aussi apparaître et confirmer la lecture unifiante d’« une même lame de fond » continentale. Entre la première élection d’Hugo Chávez à la présidence du Venezuela dès 1998 et celle d’Ollanta Humala au Pérou en 2011, en passant par les victoires du PT au Brésil (en 2002, 2006 et 2010), des socialistes au Chili (2002 et 2006), des Kirchner en Argentine (2003, 2007 et 2011), du Frente Amplio en Uruguay (2005 et 2009), d’Evo Morales en Bolivie (2005 et 2009), de Rafael Correa en Équateur (2006 et 2009), du FSLN au Nicaragua (2006 et 2011), de Fernando Lugo au Paraguay (2008), du FMLN au Salvador (2009)..., toutes vont signifier, d’une façon ou d’une autre, un certain « retour de l’État », la promotion de nouvelles politiques sociales, un mouvement volontariste de réappropriation des ressources naturelles et un intérêt pour des formes d’intégration latino-américaine alternatives à celles subordonnées aux États-Unis.
La deuxième grille d’observation du « virage à gauche » de l’Amérique latine a privilégié, quant à elle, une lecture dichotomique de la tendance, opposant deux groupes de pays aux projets distincts. Le « pôle Chávez » d’un côté, associé principalement aux expériences vénézuélienne, bolivienne et équatorienne ; le « pôle Lula » de l’autre, associé aux expériences brésilienne, uruguayenne, paraguayenne, argentine, salvadorienne..., voire chilienne. Le premier incarnerait la gauche « radicale » (« populiste » pour ses détracteurs), le second, la gauche « modérée » (« démissionnaire » pour ses détracteurs). Et de fait, à l’aune de certains critères, deux pôles distincts de convergences et d’affinités politiques s’imposent. Si les gouvernements du premier naissent de ruptures nationales, de crises des systèmes politiques traditionnels (Bolivie, Équateur, Venezuela...), ceux du second résultent d’un jeu d’alternances et de coalitions plus classiques (Brésil, etc.).
Dans la foulée, les premiers se sont lancés dans d’ambitieuses entreprises de réécriture des Constitutions nationales et de refondation de l’État, assorties de referendums populaires et d’assemblées constituantes, ce que n’ont pas fait les autres. A l’agenda du premier pôle : nationalisations, rhétorique anti-impérialiste en matière de politique internationale et promotion de l’« Alliance bolivarienne des peuples de notre Amérique » (Alba) ; à l’agenda du second : partenariats public/privé, rhétorique anti-protectionniste en matière de commerce international et participation à l’Union des nations sud-américaines (Unasur)... Reste que, aux yeux notamment d’Emir Sader, directeur du Conseil latino-américain des sciences sociales à Buenos Aires, aucun des pays passés à gauche, quel que soit donc le pôle de référence, n’a véritablement réussi à rompre avec l’hégémonie néolibérale, encore moins à sortir du capitalisme.
Pour les tenants de la troisième grille de lecture, la singularité des situations nationales est irréductible à une seule ou même à deux seules tendances continentales. Autant de cas de figure donc qu’il y a de pays. Que l’on considère l’histoire nationale, la stabilité politique, la vulnérabilité au coup d’État, la dépendance vis-à-vis de l’extérieur, les configurations sociales internes, les principales ressources, le style et le mode de gouvernance, la composition du gouvernement, la loyauté de l’opposition, les politiques sociales et économiques engagées, le rapport réel au FMI, aux traités de libre-échange, aux États-Unis, etc., selon la ou les variables de référence, d’autres rapprochements (que ceux contenus dans la distinction entre un pôle radical et un pôle modéré) peuvent être opérés et d’autres clivages apparaissent.
Les premiers bilans eux-mêmes sont à géométrie variable. Reculs plus ou moins sensibles de la pauvreté, de l’analphabétisme, de la dénutrition, des inégalités... ; avancées plus ou moins nettes des droits des populations indigènes ; réformes agraires et fiscales plus ou moins timides ; initiatives participatives et implications démocratiques plus ou moins heureuses ; réappropriation inégale des bénéfices des ressources exportées ; perte d’influence plus ou moins marquée des États-Unis... « Ce qui est sûr, c’est que l’Amérique latine est plus à gauche qu’elle ne l’était auparavant », tranche Immanuel Wallerstein, même si « cette évolution politique, faite de hauts et de bas, n’est jamais parfaitement linéaire » et varie « selon les critères retenus » pour l’analyser (Wallerstein, 2008 et 2007).
Tend à prévaloir un schéma approximatif de capitalisme d’État plus ou moins prononcé, guère moins dépendant à l’égard du Nord et de l’Asie, mais plus social, plus keynésien, plus développementaliste, plus participatif, plus souverainiste, plus redistributif ou plus interculturel qu’auparavant, selon les pays. Cela étant, avec des intensités elles aussi variables, clientélisme, corruption, insécurité, criminalité, narcotrafic, évasion fiscale, inégalités, inflation... continuent à miner la plupart des sociétés latino-américaines, sur fond de faiblesses des institutions démocratiques et de consolidation de la structure primaire, extractiviste et agroexportatrice, de l’économie (Coha, 2011 ; Clacso, 2011 ; Dabène, 2008 ; Bajoit, 2008 ; Saint-Upéry, 2008 ; Seoane et al., 2011).
Rapports entre mouvements sociaux et pouvoirs politiques
Outre la singularité des situations nationales et la variabilité des premiers bilans, la particularité des rapports à l’œuvre entre sociétés civiles, mouvements sociaux contestataires et pouvoirs dans chacun des pays concernés dissuade elle aussi de toute généralisation simplifiante et plaide pour une lecture au cas par cas, même si des points de comparaison peuvent de temps à autre être établis.

De la Bolivie à l’Argentine
Commençons par la Bolivie, pour ne pas prendre l’exemple le moins emblématique. Plus que nulle part ailleurs en Amérique latine, le président plébiscité à deux reprises [2] - l’indigène aymara Evo Morales, ancien militant syndicaliste - y incarne d’abord l’aboutissement d’un long processus d’organisation populaire généré dans la contestation sociale des années néolibérales (Polet, 2009). Son parti, le MAS (Movimiento al socialismo), se présente comme l’« instrument politique pour la souveraineté des peuples » et son gouvernement s’affiche comme le « gouvernement des mouvements sociaux » ! Pour autant, le deuxième mandat du toujours populaire Evo aura aussi été celui d’un certain « retour à la normalité » bolivienne, c’est-à-dire à l’instabilité et aux conflits (Stefanoni, 2011).
De fait, le « néodéveloppementalisme » du gouvernement - ses « mégaprojets » pétrochimiques, hydroélectriques, miniers, routiers... - est diversement apprécié par les mouvements qui l’ont porté au pouvoir pour refonder le pays. Les partisans du « buen vivir », aux accents indianistes, communautaires et environnementalistes, y voient une trahison de l’esprit de la nouvelle Constitution, lorsque d’autres organisations sociales, à l’ancrage non moins populaire ni moins indigène, en attendent des retombées positives et une immédiate redistribution des bénéfices. Bras de fer difficiles donc, voire explosifs, entre d’une part, un pouvoir volontariste dont les faiblesses institutionnelles et une certaine inefficacité handicapent le projet transformateur et d’autre part, une pluralité de mouvements non exempts de contradictions, tantôt en tension entre étatisation rampante et autonomie radicale, tantôt minés par des réflexes populaires corporatistes, le carriérisme de leur leadership ou une surenchère absolutiste (De Sousa Santos, 2011 ; Saint-Upéry et Stefanoni, 2011 ; Do Alto, 2011).
Les rapports difficiles entre pouvoir de gauche et mouvements sociaux, en particulier indigènes, ne sont pas complètement autres en Équateur. Certes, à la différence d’Evo Morales ou du brésilien Lula par exemple, le président équatorien élu et réélu, Rafael Correa, n’est pas issu organiquement - ni lui ni son parti Alianza País - de ces mouvements (bien qu’il ait pu compter sur les voix de leurs bases). Mais l’hiatus pratique et idéologique qui va se créer entre la progression de la « révolution citoyenne » de Correa et, notamment, les prises de position de la principale organisation indigène du pays, la Conaie (Confédération des nationalités indigènes de l’Equateur), renvoie singulièrement aux enjeux qui clivent la gauche bolivienne. Rupture de la coalition progressiste - sociale et politique - inspiratrice de la nouvelle Constitution et vive opposition entre, d’une part, un modèle post-néolibéral redistributeur mais plutôt conventionnel dans ses formes d’exploitation des ressources naturelles et, d’autre part, un indianisme radical à la rhétorique anti-« extractiviste » et pro-« droits de la nature ».
Pour Franklin Ramírez de la Faculté latino-américaine des sciences sociales en Équateur, ces conflits apparaissent ainsi comme « le corrélat matériel d’une contradiction intrinsèque à la nouvelle Constitution : la tension entre la relance d’un État social orienté vers la satisfaction d’un éventail plus large de droits citoyens et les fortes régulations en matière d’exploitation des ressources naturelles... qui fondent les capacités d’accumulation et de redistribution de cet État » (2011). Si l’on y ajoute les accusations de centralisation du pouvoir et d’autoritarisme dont a fait l’objet le président Correa et celles d’inconséquence politique [3], de manque de représentativité et de particularisme faites au leadership indigène, on mesure l’ampleur du divorce équatorien.
Au Pérou voisin, où l’on a longtemps déploré l’absence d’un mouvement indigène de même envergure, absence que l’on imputait en vrac à l’émigration rurale massive, au décentrement territorial, à la guérilla du Sentier lumineux et à la dictature fujimoriste, les multiples conflits sociaux de ces dernières années et les fortes mobilisations indigènes contre les projets miniers et l’extraversion de l’économie nationale ont sensiblement changé la donne. Ollanta Humala, élu président du Pérou en 2011 et déjà vainqueur du premier tour des élections présidentielles de 2006, a manifestement su profiter de cette exaspération populaire à l’égard de la doxa néolibérale, ultradominante depuis le début des années 1990. D’aucuns doutent cependant, à l’instar de Ramón Pajuelo Teves de l’Institut d’études péruviennes de Lima (2011), de sa réelle volonté ou capacité (son parti est minoritaire au parlement) à donner corps à son discours nationaliste préélectoral et à assumer cette rupture promise avec un modèle économique prédateur, « re-primarisé » au gré des investissements étrangers et des volumes exportés.
Au Paraguay, c’est depuis la chute du dictateur Stroessner, en 1989, que les organisations progressistes ont cherché à peser sur le politique, avec plus ou moins de succès. Conscientes que le pouvoir de l’éternel Parti colorado, rallié au néolibéralisme, constituait un obstacle à leurs revendications, elles ont finalement misé sur la stratégie électorale, en favorisant à des degrés divers (soutien inconditionnel, appui critique, abstentionnisme...) la victoire en 2008 de l’évêque progressiste Fernando Lugo, qui occupe depuis lors la tête d’un gouvernement de coalition de centre-gauche, avec un parlement majoritairement à droite. Mais cette option a montré ses limites. A lire Marielle Palau du centre Base - Investigaciones sociales à Asunción, les avancées sociales sont maigres, les monocultures de soja transgénique et l’agrobusiness intacts, et la contestation sociale affaiblie par un triple mouvement d’institutionnalisation des enjeux et du leadership, de démobilisation des bases ou... de criminalisation des mouvements récalcitrants (Palau, 2011).
En Uruguay, le bilan en matière de relations avec les mouvements sociaux du Frente Amplio au pouvoir depuis 2005 est lui aussi mitigé. Certes, la gauche sociale salue certains efforts et résultats sociaux (hausse des salaires, diminution de la pauvreté, stagnation des inégalités... toujours largement supérieures, cela dit, à leur niveau d’il y a vingt ans, au début de la période néolibérale). Mais elle regrette les mesures sécuritaires, le peu de remise en cause de l’impunité, la bienveillance du président (et ancien guérillero) José Mujica à l’égard du capital étranger et la continuité des politiques économiques. Si les investisseurs extérieurs et les monocultures ont gardé les coudées franches, la protestation est restée minime et les mouvements sociaux plutôt démobilisés. Un mégaprojet d’extraction et d’exportation de minerai de fer est cependant venu changer la donne en 2011. Il a en tout cas fait naître un mouvement d’opposition hétérogène, aux accents nationalistes et environnementalistes, qui a réussi à mettre le thème au centre de l’agenda politique (Zibechi, 2011).
En Argentine, difficile de faire face, à partir du terrain des luttes sociales, aux succès du couple Kirchner, au pouvoir depuis 2003 [4] . Économie en pleine expansion - 9% de croissance annuelle, tirée en partie par le prix élevé des matières premières et du soja dont le pays est l’un des plus grands exportateurs au monde -, réactivation industrielle, diminution du chômage, intégration ou reflux des « piqueteros » [5] d’avant 2004, interventionnisme d’État, allocations sociales, opposition divisée... les acquis du « kirchnerisme » sont appréciés par les syndicats traditionnels, dans la grande filiation « national-populaire » péroniste. Ou plutôt « appréciés par une partie des syndicats », car des confrontations intersyndicales, entre secteurs plus ou moins affins au gouvernement, ont fait rage (Svampa, 2011).
Parallèlement - et sans connexion aucune avec les positions syndicales plus en phase avec le « développementalisme » du pouvoir - de nouvelles luttes socio-environnementales ont émergé, disséminées dans tout le pays. Opposées à la dépossession et à l’accaparement des terres par les secteurs agroexportateur, minier, touristique, etc., elles peinent toutefois à faire face tant aux pressions qu’à la répression pure et dure d’acteurs privés et publics divers.
Du Brésil au Panama
Le cas du Brésil, dont la superficie (8,5 millions de km²) et la population (près de 200 millions d’habitants) dépassent largement celles cumulées de l’ensemble des pays déjà évoqués, est à la fois spécifique et crucial. Activisme diplomatique tous azimuts, santé économique florissante, arrêt des privatisations, réaffirmation du rôle de l’État dans le pilotage de l’économie, élargissement des programmes de lutte contre la pauvreté, indices de développement humain en hausse, tolérance inédite à l’égard des mouvements sociaux..., les succès engrangés par le président Lula durant ses deux mandats successifs (2002-2006-2010) ne doivent pas pour autant masquer ses renoncements par rapport au projet populaire incarné historiquement par le Parti des travailleurs (Delcourt, 2010).
« Trahison pour les uns, mal nécessaire pour les autres, la réforme agraire et l’indispensable redistribution des richesses ont été sacrifiées sur l’autel de la croissance, dans la poursuite d’une politique économique bienveillante à l’égard des marchés financiers et favorable aux secteurs agroexportateurs » (ibid.), et cela, en dépit de coûts sociaux et environnementaux problématiques... Mais les présidences de Lula se sont aussi traduites par une multiplication des opportunités d’accès à l’institutionnel pour la société civile, malgré l’étroitesse du champ d’action politique qui caractérise le système brésilien. La reconfiguration, complexe, des rapports entre mouvements et État qui en a résulté ne peut être envisagée sous le seul prisme de la cooptation et de la démobilisation. En témoignent à la fois l’obtention de certaines avancées (conditionnées, il est vrai, à un « recroquevillement » de l’horizon utopique des actions contestataires), mais aussi la poursuite des mobilisations en dehors des espaces institutionnels (Kunrath Silva, 2011).
Les rapports entre société civile et pouvoir sont aussi très particuliers dans le Venezuela du président Chávez, dont l’immense popularité - aujourd’hui entamée - a été confirmée plusieurs fois depuis 1998, dans les urnes comme dans la rue, en particulier en 2002 et 2003 face au coup d’État et au lock-out pétrolier. Comme l’explique Edgardo Lander, dans ce pays, « les organisations sociales ont historiquement été caractérisées par un niveau limité (fréquemment nul) d’autonomie par rapport aux partis et à l’État. C’est la conséquence du modèle institutionnel et culturel d’une société rentière, dans laquelle l’essentiel des luttes politiques a tourné autour du partage du revenu du pétrole entre les mains de l’État central. Cette logique de contrôle externe n’a pas vraiment varié ces dernières années, en dépit de l’extraordinaire développement de l’organisation populaire et de changements culturels significatifs ». La faible autonomie des acteurs collectifs à l’égard du pouvoir chaviste et la reproduction d’un modèle, souvent inefficace et corrompu, d’économie rentière extravertie questionnent donc, au-delà de ses efforts redistributeurs, le sens et la portée de la « révolution socialiste bolivarienne » (Lander, 2011).
En Amérique centrale, au Nicaragua et au Salvador, deux anciens mouvements révolutionnaires armés ont réussi ces dernières années à récupérer ou à prendre le pouvoir par les urnes. Le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) l’avait déjà occupé dans les années 1980, au lendemain du renversement de la dictature somoziste à Managua. Le Front Farabundo Martí de libération nationale (FMLN), signataire des Accords de paix salvadoriens de 1992, n’avait encore enregistré que des victoires électorales locales (la mairie de la capitale San Salvador notamment). Les deux occupent aujourd’hui la présidence de leur pays respectif. A quel prix et pour quels rapports avec les acteurs sociaux qui leur ont succédé dans le camp de la contestation ?
Au Nicaragua, si les politiques sociales et l’aide vénézuélienne distinguent encore l’administration sous Daniel Ortega de ce qu’elle était sous la droite avant 2006, les organisations sociales qui ont réussi à s’autonomiser de l’emprise du sandinisme « orteguiste » dénoncent en vrac l’opportunisme du mandataire, ses torsions et contradictions idéologiques, ses inclinations clientélistes, ses dérives autoritaires et ses violations des règles démocratiques. Au Salvador, les déconvenues ne sont pas moindres au sein d’une gauche sociale qui a favorisé l’accession à la présidence de Mauricio Funes. Les ruptures annoncées n’étant pas au rendez-vous, en particulier dans les domaines sensibles de l’exploitation transnationale des ressources minières, de la production d’énergie ou de la gestion de l’eau, des mobilisations communautaires s’opposent aux mégaprojets du « gouvernement du changement ».
Ailleurs en Amérique latine, à l’exception de Cuba où le socialisme castriste traverse les décennies, les crises et les réformes, la gauche ou le centre-gauche politique n’a pas réussi à prendre le pouvoir (en Colombie, au Costa Rica...), parfois pour très peu (au Mexique, López Obrador du Parti de la révolution démocratique n’a d’ailleurs pas reconnu sa « défaite » suite aux élections présidentielles « frauduleuses » de 2006), parfois pour beaucoup (au Guatemala, la gauche partisane plafonne à 5%), ou a fini par le perdre dans les urnes (au Chili, en 2010, après deux mandats socialistes successifs) ou suite à un coup d’État (au Honduras, renversement en 2009 du président libéral-conservateur Zelaya après son « virage à gauche » et l’affiliation de son pays à l’Alba). Dans la plupart de ces États, la contestation et les mouvements sociaux qui se mobilisent tant bien que mal contre les effets sociaux et environnementaux des politiques ultralibérales, continuent à faire face à une répression tantôt larvée, tantôt explicite.
Au Chili, la vague de protestations qui a déferlé en 2011 - particulièrement les mobilisations étudiantes - a questionné en profondeur le modèle de privatisation et de dérégulation sur lequel s’est construit le « miracle chilien ». Et ce, en dépit de la répression et au risque de la cooptation pour les moins radicales d’entre elles (De la Cuadra, 2011). En Colombie, à quelques accents près, les tendances structurelles du modèle de domination - limitation de la démocratie, approfondissement du néolibéralisme, aggravation du conflit armé - persistent. Au déclin des organisations syndicales, répond, malgré la peur et la violence, le dynamisme de mouvements urbains, d’associations de victimes... qui engrangent certains résultats, mais manquent de relais politiques (Archila et García, 2011).
Au Mexique, dans un climat de violence exacerbée par la « guerre contre le crime organisé », les mouvements sociaux mobilisés en défense de l’emploi, des ressources naturelles, des droits humains, etc., n’ont certes pas réussi à imposer une force organisée ni un projet alternatif, face aux politiques néolibérales et conservatrices du Parti action nationale, mais leur articulation (dans le mouvement de López Obrador ?) en vue des prochaines élections présidentielles de 2012 pourrait changer la donne (Modonesi, 2011). Au Panama, si la période néolibérale a détricoté l’essentiel des acquis sociaux du mouvement ouvrier et fortement précarisé le travail, le redéploiement capitaliste actuel - projets miniers, énergétiques et touristiques, élargissement du canal - déplace la conflictualité sociale, notamment vers les régions indigènes... qui se mobilisent (Gandásegui, 2011).
Contre-pouvoir d’influence
L’énumération pourrait ainsi continuer jusqu’aux derniers et plus petits pays d’Amérique latine. Malgré son caractère excessivement lapidaire, qui la cantonne à une simple et trop rapide évocation d’acteurs et de relations, sur fond de bilan social gouvernemental à peine suggéré, elle a sans doute le mérite d’aider à mesurer la difficulté de ramasser ces différentes formes, états et moteurs de la contestation sociale aujourd’hui en Amérique latine, en l’une ou l’autre tendance dominante.
D’aucuns pourtant s’y sont essayés, diagnostiquant tantôt l’intensité non démentie des mobilisations et de l’ébullition sociale latino-américaine (Wallerstein, 2008 ; Thomas, 2011 ; Stahler-Sholk et al., 2011), tantôt, à l’inverse, le reflux des luttes collectives, suite au « virage à gauche » des pouvoirs nationaux ou, plus globalement, en raison de contextes sociétaux et culturels toujours plus libéralisés, atomisés, consuméristes..., dans lesquels les groupes « organisés » sont plus que jamais minoritaires au sein de leur propre milieu social et les grandes « mobilisations populaires » moins que jamais contestataires ou progressistes (Alternatives Sud, 2005). D’autres diagnostics, pas moins pertinents, peuvent aussi être mis en vis-à-vis. Ainsi, celui qui observe le réinvestissement local des mouvements sociaux latino-américains ou la « territorialisation » de l’action collective conflictuelle versus celui qui constate l’articulation croissante des luttes dans l’espace national et le passage au politique.
Le premier associe la « relocalisation » des actions non seulement à la perte de centralité du travail et de l’État dans le quehacer quotidien des mobilisations, mais aussi à l’inscription territoriale des nouveaux enjeux sociétaux, des appartenances, des identités et des revendications de souveraineté. Il puise ses exemples les plus significatifs au Mexique dans les États du Chiapas ou d’Oaxaca, en Argentine autour d’« usines récupérées », au Chili dans les régions mapuches, etc. (Merklen, 2002 ; Mestries Benquet et al., 2009). A l’opposé, le second diagnostic s’appuie sur les inédites dynamiques à l’œuvre ces deux dernières décennies en Équateur, en Bolivie, mais aussi au Mexique, au Paraguay, au Brésil... - inconcevables sous les dictatures militaires antérieures et la « terreur d’État » -, pour souligner des processus de convergence nationale entre acteurs populaires organisés, leurs diverses traductions partisanes et la quête de l’aboutissement politique et du pouvoir pour y changer les rapports de force (Goirand, 2010 ; Grandin, 2011).
Quoi qu’il en soit, au-delà des stratégies, de la vigueur et des réalités de la contestation sociale latino-américaine selon les contextes nationaux, voire régionaux, la reconnaissance de l’importance de l’impact des mouvements protestataires ces dernières années et de leur rôle aujourd’hui est, elle, largement partagée. D’abord, en matière d’expansion de la citoyenneté, d’utilisation populaire des espaces publics, d’acculturation politique et de renforcement de la participation démocratique (Stahler-Sholk, 2011). Ensuite, pour leur contribution à la délégitimation d’un modèle de développement inégalitaire et destructeur, à l’avènement de pouvoirs plus progressistes ou souverainistes et à la résistance, régulièrement réprimée, face aux politiques conservatrices et libérales qui se perpétuent en différents endroits.
Enfin, l’impact des mouvements sociaux est aussi reconnu dans la vigilance qu’ils parviennent à exercer peu ou prou à l’égard des gouvernements de gauche. Vigilance qui a pu aller de mobilisations de soutien en cas d’agression extérieure (lors des coups d’État vénézuélien de 2002 et hondurien de 2009, des menaces de sécession de l’Est bolivien...) à la confrontation ouverte pour cause d’espoirs déçus (de l’Équateur à l’Argentine, et ailleurs...), en passant par l’intégration institutionnelle de leurs propositions aux politiques d’État (stratégie du mouvement féministe chilien lors du gouvernement Bachelet). Entre autonomie et coopération, ils jouent ainsi de leur (contre-)pouvoir d’influence dans un continent où, grâce à eux aussi, les taux de pauvreté et d’inégalité, toujours très élevés, ont sensiblement diminué cette dernière décennie (Coha, 2011).
Sur le plan mondial, les formes généralement prises par la contestation et les rébellions latino-américaines depuis la chute des dictatures nationales et la libéralisation politique et économique du continent continuent à faire figure de référence. Y prédomine encore en effet un type de mobilisation qui, en dépit des profondes injustices et inégalités, mais aussi de la répression, des tortures, des massacres et des exils massifs comme ceux qui ont brisé jusqu’à récemment des millions d’indigènes, au Guatemala notamment, n’a pas versé dans d’obscurantistes régressions communautaristes, dans des fondamentalismes réactionnaires ou dans des terrorismes aveugles, comme l’on en connaît sur les autres continents.
En revanche, l’attitude négative, voire méprisante, d’une partie non négligeable de cette gauche latino-américaine à l’égard des révoltes sociales et démocratiques arabes entamées en 2010 plaide moins en sa faveur. Ni l’ignorance ni la distance physique, encore moins la grille de lecture anti-impérialiste la plus sommaire ne peuvent justifier pareil positionnement à l’égard de peuples qui entendent eux aussi se délivrer, au risque d’y perdre la vie, de dictatures cyniques et kleptocratiques (Naïr, 2011 ; Alternatives Sud, 2010 ; Halimi, 2011). Positionnement incohérent donc, quoi qu’il advienne de ces révoltes, dont l’aboutissement peut, comme sous d’autres latitudes en effet, échapper à leurs premiers acteurs. La solidarité latino-américaine pour cet élan émancipateur, à l’inverse de l’indifférence ou du mépris, serait d’ailleurs un facteur à même de jouer contre toute récupération néocoloniale.

Bibliographie
- Alternatives Sud (2005), « Mouvements et pouvoirs de gauche en Amérique latine », vol.12, n°2, Cetri-Syllepse.
- Alternatives Sud (2010), « Etat des résistances dans le Monde arabe », vol.16, n°4, Cetri-Syllepse.
- Archila M. et García M.C., « Colombia : ¿vino nuevo en odres viejos ?, www.cetri.be.
- Bajoit G. (2008), « Les voies du développement en Amérique latine », in Bajoit G., Houtart F. et Duterme B., Amérique latine : à gauche toute ?, Couleur Livres.
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Cartographie des luttes (Colectivo de los movimientos sociales argentinos)
Cliquer sur l'image pour l'agrandir

Notes
[1] Les récents travaux de sociologie des mouvements sociaux latino-américains, recourant notamment aux cadres théoriques et conceptuels anglo-saxons, aident à dépasser l’opposition stérile entre les deux principales approches d’origine européenne, souvent normatives, qui, pour l’une, avait tendance à ne retenir que les mobilisations considérées comme expression obligée des rapports de classes, réaction aux formes d’exploitation socio-économique, vecteur de changement politique.. et, pour l’autre, absolutisait l’originalité des « nouveaux mouvements sociaux », mobilisés exclusivement sur des enjeux culturels de discrimination, de reconnaissance et d’identité. Selon les environnements politiques, les contextes économiques et les répertoires d’action collective disponibles, on a de fait le plus souvent affaire à des combinaisons variables de ces différents éléments jadis mis en opposition (Thomas, 2011 ; Eckstein et al., 2010 ; Goirand, 2011 ; Duterme, 2006).
[2] Non pas à deux, mais à trois reprises (!), si l’on ajoute aux deux élections présidentielles remportées à la majorité absolue en 2005 et 2009, les 67% engrangés par Evo Morales lors du referendum révocatoire d’août 2008.
[3] On reproche entre autres à Pachakutik, le « bras politique » de la Conaie, d’avoir participé activement à l’accession à la tête de l’État équatorien de l’ancien colonel Lucio Gutiérrez en 2002, désavoué dès l’année suivante par l’organisation indigène en raison de ses politiques néolibérales et d’alignement sur les États-Unis.
[4] La présidente Cristina Kirchner (élue en 2007), épouse de Nestor Kirchner (président de 2003 à 2007, décédé en 2010), a été réélue en octobre 2011.
[5] Littéralement, organisateurs de « piquets », de blocages de routes. Mouvements d’activistes autogérés, souvent travailleurs sans emploi, particulièrement présents dans les conflits sociaux argentins entre 1995 et 2005.
 

lundi 26 décembre 2011

Dimanche de lutte au Maroc


Manifestation le 25 décembre à Casablanca, organisée par le Mouvement du 20 février afin de demander des réformes politiques et sociales de grande ampleur.
Manifestation le 25 décembre à Casablanca, organisée par le Mouvement du 20 février afin de demander des réformes politiques et sociales de grande  ampleur REUTERS/STRINGER

Plusieurs dizaines de milliers de personnes ont manifesté dimanche 25 décembre dans tout le Maroc, à l'appel des jeunes du Mouvement du 20 février, qui revendique des réformes politiques profondes. Pour la première fois, la manifestation s'est déroulée en l'absence des représentants du mouvement islamiste Justice et bienfaisance.

Ce dernier s'est récemment retiré de la contestation menée depuis le début de l'année par les jeunes pour la démocratie.
PLUS DE JUSTICE SOCIALE
"Nous manifestons pour dire que la lutte va continuer malgré le retrait des organisations politiques, qu'elles soient islamistes ou autres", a déclaré à l'AFP Hamza Mahfoud, de la section de Casablanca du mouvement. Nos revendications sont légitimes et elles n'ont pas varié : une monarchie parlementaire et une plus grande justice sociale." "L'actuel gouvernement ne changera rien", "Non au cumul de la fortune et du pouvoir", ont scandé les manifestants.
Justice et bienfaisance, l'un des plus importants mouvements islamistes, toléré par les autorités marocaines, a mis un terme à son appartenance au Mouvement du 20 février "en raison des attaques" dont il a dit être l'objet de la part de certains jeunes contestataires. Ces manifestations se poursuivent malgré l'appel au dialogue lancé par le nouveau chef du gouvernement marocain, l'islamiste modéré Abdelilah Benkirane, dont le parti Justice et développement a remporté les législatives à la fin de novembre.
 Vidéos des manifs

mardi 8 novembre 2011

Après les trois jours tragicomiques qui ont secoué la Grèce (et l’Europe) capitaliste, le gouvernement d’union nationale prélude à l’approfondissement ultérieur de l’affrontement de classe

par Yorgos Mitralias
Membre fondateur de la Campagne Grecque pour l’Audit de la Dette (www.elegr.gr) et du Comité contre la Dette –CADTM grec (www.contra-xreos.gr).

-Pourquoi tout à coup cette inquiétude
cette confusion (comme les visages sont devenus graves).
Pourquoi les rues, les places, se vident-elles si vite
et chacun rentre chez lui très soucieux?
C'est que les barbares arrivent aujourd'hui
et que ces choses-là éblouissent les barbares.
K. Kavafis, En attendant les barbares (extrait)

Pourquoi toute cette agitation grecque et internationale ? Pourquoi les menaces et les chantages, pourquoi les intrigues florentines, pourquoi tout ce psychodrame politique athénien sur fond de tragicomédie cannoise? Et pourquoi finalement « l’union nationale » grecque tant désirée par les maitres cuisiniers de Berlin, de Paris, de Washington et d’ailleurs? Pourquoi ?...
Et bien, c’est simple : parce qu’il fallait coûte que coûte empêcher la venue des « barbares », l’irruption des masses grecques révoltées sur la scène politique. Parce qu’il faillait retarder le plus possible la tenue de ces élections générales tant souhaitées par la plèbe en colère et encore plus redoutées par l’Alliance Sacrée des chanceliers et des banquiers !
En effet, parler de panique de la bourgeoisie grecque c’est peu dire. Voici qu’il y a quelques jours, le –jusqu'à hier- Premier ministre grec et  président de l’Internationale…Socialiste ( !) Georges Papandreou, manifestement aux abois face a la demande presque unanime d’élections-générales-tout-de-suite, perd sa tète car voulant la sauver, il invente un référendum (bidon) et la menace directe d’un coup d’Etat militaire imaginaire ! (1) Le résultat est immédiat : grande panique chez ses maitres et partenaires européens qui, totalement surpris par l’éventualité d’un référendum incontrôlable dans cette Grèce incontrôlée car en ébullition permanente, somment ce Papandreou cramponné  a son fauteuil de Premier ministre de s’expliquer devant eux tout de suite a Cannes.
L’humiliation de Papandreou (et de la Grèce) devait être exemplaire pour que « ceux d’en bas » en Europe et de par le monde ne prennent pas au sérieux ce qui n’a été qu’une menace de référendum brumeux de sa part. Un Papandreou au garde-à-vous devant ses patrons, accepte donc imperturbable que le tandem Merkel-Sarkozy annonce non seulement la date mais aussi le contenu de la question du référendum …  « grec » : non pas oui ou non a l’accord du 26-27 octobre mais oui ou non a l’euro !
Le chantage est clair et ne laisse plus le moindre doute sur l’avenir du fameux référendum bidon. Il n’y en aura pas. Mais, les dégâts provoqués en Europe et surtout en Grèce par ce Premier ministre grec « aventuriste et irresponsable », sont déjà si énormes que ces élections si redoutées semblent désormais inévitables. Alors, comment faire pour désamorcer la crise en éloignant Papandreou du gouvernement tout en empêchant la tenue des élections générales ?
Comme par miracle, tous les centres de pouvoirs et les grands médias grecs sont tombés d’accord –en un temps record- sur l’idée que le salut viendrait d’un gouvernement d’union nationale des deux grands partis néolibéraux, du PASOK et de la Nouvelle Démocratie (2). Oubliées les querelles politiciennes de la veille, les « élites » grecques se sont brusquement réveillées avec seul mot d’ordre, celui dicté par leurs maitres européens : Union nationale avant que les barbares profitent de façon irréparable de notre désunion, de nos paniques, de nos contradictions et même de nos gaffes…

Ce qui a suivi était prévisible. Malgré sa résistance acharnée, Papandreou a du plier sous des pressions qui venaient de l’intérieur même de son gouvernement. De l’autre côté , le refus du leader de Nouvelle Démocratie Antonis Samaras d’avaler la couleuvre de l’accord du 26-27 octobre en participant a un gouvernement d’union nationale, n’a tenu que trois jours. Au soir du troisième jour, les jeux étaient faits : l’opposition de sa majesté pratiquée par la droite grecque depuis le premier Mémorandum dicté par la troïka, donnait sa place à la cohabitation avec le PASOK au sein du même gouvernement imposé par la Troïka et le grand capital grec !

Le gouvernement d’union des deux grands partis néolibéraux ne laisse aucun doute quant à ses objectifs : d’un côté  il servira avec dévouement les intérêts de ses maitres grecs et internationaux en faisant voter, entre autres, le budget de l’Etat et l’accord du 26-27 octobre, et de l’autre il repoussera le plus tard possible le recours aux urnes. D’ailleurs, le passé  récent de son Premier ministre est tout a fait éloquent : grand banquier, Loucas Papadimos a été pendant très longtemps vice-président de la Banque Centrale Européenne (BCE) ! De cette BCE qui fait partie de la Troïka de tous les malheurs grecs…

Alors, la crise est terminée ? Non, pas du tout à en croire aussi bien « ceux d’en haut » que « ceux d’en bas ». Mais maintenant, il ya une différence de taille par rapport au passé : la situation n’est plus la même car la formation de ce gouvernement a le grand mérite de clarifier un paysage politique grec longtemps confus et embrouillé par des manœuvres politiciennes. Désormais, le tableau politique grec est net et clair : d’ un côté  , les grands –et les petits- partis bourgeois soutenant à fond les Mémorandums et leur austérité cataclysmique et barbare, et de l’autre côté   les partis de gauche qui les rejettent et les combattent. D’un côté  la bourgeoisie grecque et de l’autre, le peuple qui saigne mais qui lutte !...

Évidemment, tout serait beaucoup plus clair et plus facile pour « ceux d’en bas » si la gauche grecque se présentait dans cette ligne droite de l’affrontement à mort moins désunie et sectaire, plus décidée à faire front face a une droite grecque et internationale déterminée à aller jusqu’au bout de ses projets cauchemardesques. Pourtant, il ne faut pas désespérer. La colère et la détermination populaires sont telles qu’il faudra a la réaction grecque beaucoup plus que la formation d’un gouvernement d’union nationale pour venir a bout du séisme social qui secoue depuis des mois les fondements de l’Etat bourgeois grec.  En effet, tout indique que la stabilisation de la situation qui suivra la formation de cet avorton gouvernemental sera de courte durée, et elle sera sans doute suivie par l’approfondissement non seulement de la crise mais aussi de la mobilisation populaire.

Cependant, il y a désormais un problème qui crève les yeux et demande d’urgence une réponse a la fois réaliste et crédible : quel projet européen alternatif et radical non pas pour le mouvement grec mais pour toutes les résistances populaires en Europe face a la crise (terminale ?) de l’Union Européenne et la véritable guerre que ses dirigeants mènent contre leurs propres populations ? Le cas grec vient de démontrer que la sortie de l’euro (et de l’Europe) ne représente une alternative ni réaliste ni crédible pour ces populations en lutte. Mais plus que ça, elle ne représente pas une solution de classe a la guerre de classe menée par le capitalistes européens contre ses salariés/es et ses retraités/es, ses jeunes et ses chômeurs,  les femmes et tous les opprimés/es de ce continent.

Alors, quoi ? Sommes-nous condamnés éternellement à la défensive sans qu’il n’y ait jamais espoir de passer à la contre-attaque et vaincre ? L’élaboration de la réponse doit être notre affaire à tous. Mais, en dernière analyse une chose est sûre : tout dépendra de la capacité de toutes ces résistances populaires (en Grèce et en Espagne, en Italie et au Portugal, en Irlande et en France, en Pologne et en Allemagne et partout ailleurs) de se coordonner  et de se battre pour le projet commun d’une Europe démocratique des peuples qui aura des priorités diamétralement opposés a celles de l’Europe actuelle des banquiers, des spéculateurs et des capitalistes.
Allons donc, camarades. Mettons-nous tous ensemble au travail…

(1)            Sujet tabou pour les médias grecs qui n’en soufflent mot, la préparation de ce prétendu coup d’Etat militaire grec a du impliquer au moins les quelques membres du gouvernement Papandreou responsables du changement de la totalité de l’état-major de l’armée grecque, quelques jours avant le dénouement comique de cette affaire a Cannes. Dans tout ça pourtant une question reste manifestement sans réponse : depuis quand les instigateurs de tels actes impliquant les forces armées d’un pays ne font-ils pas l’objet de très lourdes sanctions pénales ?...
(2)            La préparation au forcing des esprits en vue du gouvernement d’union nationale a donné lieu a un bourrage de crâne sans précédent de la part de toutes les chaînes de TV grecques. Pendant les trois jours précédant la formation du nouveau gouvernement, la même vingtaine des professeurs, journalistes, politiciens, banquiers et autres « experts » de tout ordre allaient d’un studio a l’autre tant pour briser les dernières résistances provenant des irréductibles de deux grands partis que pour assener leur vérité néolibérale aux malheureux téléspectateurs grecs.


 Ci-gît la Grèce, berceau et tombeau de la démocratie. Qu'elle repose en paix  pour la gloire des marchés financiers

jeudi 27 octobre 2011

Scènes de folie quotidienne dans la Grèce aux temps de la Troïka


Tchavdar

La Grèce aux temps de la Troïka n’a rien à voir avec la Grèce qu’on connaissait. Cinq « Mémorandums » successifs ont achevé sa métamorphose en un pays où les rues se vident juste après le coucher du soleil, les restaurants cherchent désespérément des clients et les magasins des rues commerçantes désertées tombent en ruine.
Mais tout ça n’est que la façade, l’épiphénomène d’une nouvelle réalité qui voit les Grecs eux-mêmes se transformer de fond en comble. Prenons par exemple le café du village, traditionnel « parlement » en miniature où se débattent et se règlent entre autorités locales (le curé, le maitre d’école, le chef de la police…) tous les problèmes du pays. Ce n’est pas seulement que l’irruption des Aganaktismeni (Indignés) sur l’avant-scène sociale et politique des villes et des villages grecs vient d’en bouleverser les hiérarchies. C’est surtout que tout ce monde parle de choses totalement nouvelles dans un langage digne d’une Novlangue venue d’ailleurs. Là où on parlait des querelles des partis politiques, maintenant on débat de… la dette publique et même de la dette dite odieuse et illégitime, en citant des spécialistes étrangers dont la renommée ne devrait pas dépasser des cercles d’initiés !
Il suffit de regarder les gros titres des quotidiens alignés aux devantures des kiosques ou d’entendre les exclamations - et les jurons - des passants pour apercevoir que les mots qui reviennent le plus souvent dans la bouche des Grecs sont pour le moins inédits : troïka, FMI, tonte de la dette, dette odieuse, mémorandum, euro-obligations, BCE, zone euro, faillite… Evidemment, l’explication de tout ce chambardement linguistique est simple : il ne fait que correspondre au bouleversement total du moindre détail de la vie quotidienne des Grecs ! Un bouleversement qui s’effectue en un temps record (seulement un an et demi) et qui, s’il ne se résumait pas à une immense tragédie humaine, pourrait très bien amuser avec la multiplication de scènes de folie quotidienne, dans un pays aux temps de la Troïka.
James Joseph Jacques Tissot , La drachme perdue (1886-1894). Brooklyn Museum
Comme par exemple, quand des milliers des Grecs, soutenus - selon les sondages - par une nette majorité de la population, s’adonnent depuis 3-4 mois à la chasse d’abord des ministres, ensuite des députés et enfin de tous les responsables du parti social-démocrate (PASOK) au pouvoir. Une chasse qui est en train de devenir un sport national car pratiqué du sud (Crète) au nord (Epire) du pays avec un même rituel : les manifestants saccagent sur leur passage les locaux du PASOK mais aussi ceux des députés locaux ayant voté les Memoranda, avant d’aboutir à la mairie où ils invitent le maire et ses conseillers à prendre place à la tribune des… simples citoyens.
Inutile de dire que ce nouveau sport national prend souvent les allures d’une chasse à l’homme quand par exemple le ministre ne s’aperçoit pas à temps des intentions de la foule et insiste à vouloir expliquer les vertus du nouveau Mémorandum qui est rendu nécessaire par l’échec patent du précédent. Alors, la foule se fâche et la suite n’est pas difficile à imaginer…
Par contre, ce qu’il était encore difficile à imaginer il y a peu, ce sont les situations tragicomiques dans lesquelles sont plongés chaque jour les Grecs par les soins des traitements de choc néolibéraux. C’est ainsi que des milliers d’usagers ont eu droit à une semaine cauchemardesque au Metro d’Athènes parce qu’une centaine de ses conducteurs et autres responsables expérimentés de la bonne marche des rames avaient été affectés par le gouvernement … à la surveillance des antiquités du pays ! La raison de cette « folie » ne surprend pas : il fallait coûte que coûte les faire changer de métier afin a) de diminuer jusqu’à 45% leurs salaires et b) de « dégraisser l’Etat Hypertrophique ».
Ce genre de « folies » peuple désormais la vie quotidienne de la population grecque. Un autre fleuron de cet Etat grec hypertrophique : les hôpitaux manquent même de pansements parce qu’ils subissent aussi depuis deux mois le traitement de choc du 4ème et 5ème Mémorandum. Quant aux écoles au moment de la rentrée des classes, seul le mot « ubuesque » sied à leur situation : devant l’impossibilité d’offrir aux élèves leurs livres, le Ministère de l’Education a conseillé à leurs familles d’en faire des photocopies auprès des autorités communales qui se sont pourtant empressées de déclarer qu’elles manquaient cruellement des photocopieuses d’une telle envergure... !
Cependant, la multiplication de ces situations de folie (néolibérale) n’a pas empêché un important ministre de répéter à quatre reprises la déclaration triomphale selon laquelle le gouvernement Papandreou venait de commencer « la de-bolchevisation de l’économie » grecque ! Peut-on donc conclure que tout irait bien dans le meilleur des mondes grecs bolcheviques ? Les grecs auront tout le temps d’y méditer car privés désormais même de leurs passe temps favoris. Faute d’équipes (plusieurs ont fait faillite) et d’argent, leurs championnats tardent à initier la nouvelle saison, tandis que cafés et restaurants sont en train de devenir inabordables pour le commun des mortels. La conclusion est évidente : Il n’y a plus aucun doute, la Grèce sera sauvée…
 

mercredi 26 octobre 2011

Grèce : « un pays en train d’être saigné à blanc et détruit par ceux qui prétendent le sauver »

par Sonia Mitralias Σόνια Μητραλιά
Intervention à la Conférence de Londres contre l’austérité organisée par la Coalition of Resistance (1er octobre 2011).
Je viens de Grèce, un pays en train d’être saigné à blanc et détruit par ceux qui prétendent le sauver, le Fonds Monétaire International, la Banque Centrale Européenne et la Commission Européenne. Après l’adoption, l’application et surtout…l’échec des quatre traitements de choc appelés Memoranda, et l’application actuellement du cinquième, qui est le plus dur et inhumain, la Grèce n’est plus le pays qu’on connaissait : Maintenant, les rues se vident après le coucher du soleil, les restaurants cherchent désespérément des clients et les magasins des rues commerçantes désertées tombent en ruine. Le pourquoi de cette métamorphose est donné par ces quelques chiffres : Les salariés et les retraités ont déjà perdu 30%-50% et parfois même plus de leur pouvoir d’achat. Ce qui a comme conséquence qu’environ 30% des magasins ou 35% des pompes a essence sont fermées pour toujours. Que le chômage atteindra probablement 30% l’année prochaine. Qu’on aura 40% de moins d’hôpitaux et de lits d’hôpitaux, ou que l’Etat grec se trouvant, il y a quelques jours, dans l’incapacité de fournir des livres scolaires à ses écoliers, les invite à en faire des photocopies (!), etc. etc. En somme, que la faim, oui la faim, commence à faire son apparition dans les grandes villes tandis que les suicides se multiplient dans un pays plongé dans le stress et le désespoir…
Cependant, les Grecs ne sont pas seulement désespérés. Ils sont aussi combattifs, ils résistent, ils luttent. Surtout, après l’apparition fin mai 2011 du mouvement des Aganaktismeni, des Indignés Grecs, qui a rempli les places des centaines de villes grecques avec d’énormes foules radicalisées ayant deux mots d’ordre principaux : « On ne doit rien, on ne vend rien, on paye rien ». Et « qu’ils s’en aillent tous »...
Mais attention : résister en Grèce a l’époque de l’austérité barbare des Memoranda n’est pas chose facile. D’abord, à cause de la répression qui est terrible, méthodique, inhumaine. Ensuite, en raison de l’importance de l’enjeu : la Grèce constitue actuellement un cas test mondial, un véritable laboratoire planétaire dans lequel sont testées les capacités de résistance des peuples aux plans d’ajustement structurels aux temps de la grande crise des dettes publiques. En somme, tous les regards, tant de ceux d’en haut comme de ceux d’en bas, sont tournés jour après jour vers ce petit pays européen qui a la malchance d’être devenu le cobaye mondial du néolibéralisme le plus cynique. La conséquence en est que pour faire aboutir la moindre revendication, il faut pratiquement renverser le pouvoir et faire, ni plus ni moins, la révolution !
La leçon que nous tirons de cette situation totalement inédite est que, aujourd’hui beaucoup plus qu’hier, il n’y a pas de salut a l’intérieur des frontières nationales. Que face à la Sainte Alliance des gouvernants et de ceux d’en haut, la coordination et la mise en réseau des résistances de ceux d’en bas constitue la condition sine qua non de tout espoir de succès ! En mots plus simples, pour que le test grec ne tourne pas a l’avantage de nos bourreaux de la tristement célèbre Troïka, c’est-à-dire le FMI, la Banque Centrale Européenne et la Commission Européenne, il faut au plus vite qu’on unisse nos forces, qu’on forme la Sainte Alliance de ceux d’en bas !

NON !
Ce n’est pas donc un hasard que la première conférence internationale contre la dette et les mesures d’austérité ait été organisée à Athènes au début de mai 2011, par l’Initiative grecque pour une commission internationale d’audit de la dette publique, un mouvement, dont je suis membre fondateur. Le grand succès de cette première Conférence internationale nous avait agréablement surpris mais, en réalité, il était doublement prémonitoire : d’abord, parce que deux semaines plus tard, le mouvement des Indignés grecs faisait son irruption sur la scène sociale et politique du pays en occupant la place Syntagma d’Athènes. Ensuite, parce qu’il devenait de plus en plus clair non seulement que la question de dette publique se trouve a la racine des tous les grands problèmes de notre temps, mais que la mobilisation indépendante autour de la demande d’audit de cette dette publique était plus que possible, car elle répondait a une vraie demande populaire !
Je crois que la leçon qu’on peut tirer de l’expérience de l’Initiative grecque pour une Commission d’audit de la dette publique n’est plus valable seulement pour la Grèce. Elle l’est aussi pour tous les autres pays attaqués par les marchés financiers, la Troïka et le capital : l’audit des dettes publiques peut, à première vue, paraitre une activité ingrate, peu attirante et réservée aux spécialistes, mais en réalité elle est capable d’inspirer et même de mobiliser des grandes foules à deux conditions : D’abord, qu’elle soit totalement indépendante des institutions et appuyée par les citoyens mobilisés dans leurs quartiers, leurs lieux de travail et d’étude. Et ensuite, qu’elle vise clairement à identifier la part illégitime de la dette afin de l’annuler et ne pas la payer !
Cinq mois après cette première conférence internationale d’Athènes contre la dette et les mesures d’austérité, on peut mesurer le chemin parcouru : l’Initiative grecque est en train de faire des émules presque partout en Europe, au sud et au nord, a l’ouest comme a l’est. La tâche qu’impose à nous tous une telle situation est manifeste : ces mouvements et ces campagnes autour de l’audit de la dette publique doivent au plus vite se rencontrer et se mettre en réseaux. Et tout cas afin de rendre leur action plus efficace et répondre aux expectatives des populations, avant qu’il ne soit pas trop tard pour tout le monde…
C’est exactement à cette tâche que s’adonne le CADTM, le Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde, dont je suis aussi membre, et qui combine son expertise –fruit de 20 ans de luttes aux côtés des pauvres du Sud de la Planète- avec sa présence sur le terrain de luttes dans plusieurs pays européens. L’apport théorique et pratique du CADTM dans le développement du mouvement contre la dette et l’austérité en Grèce mais aussi dans d’autres pays, a été et reste très important. Mais je crains que pour pouvoir répondre aux nouveaux défis qui nous sont lancés par une situation de véritable guerre a mort entre riches et pauvres, il faudra beaucoup plus que le CADTM, que tous les réseaux internationaux qui se battent avec courage contre la dette et l’austérité. Il faudra beaucoup plus de forces militantes, beaucoup plus d’élaboration programmatique et surtout beaucoup plus de coordination par-delà les frontières nationales.
Je voudrais maintenant terminer avec quelque chose qui me tient à cœur : l’organisation autonome, ou plutôt l’auto-organisation et la lutte des femmes contre la dette et l’austérité. Si les femmes sont les premières victimes de l’agression néolibérale en cours contre les salariés et toute la société, ce n’est pas seulement parce qu’elles sont licenciées en masse et les premières. C’est surtout parce que ce qui constitue un pilier de cette agression, c’est-à-dire la destruction et la privatisation des services publics, a comme conséquence directe que les femmes sont obligées d’assumer en famille les tâches d’utilité publique assumées jusqu’à hier par l’Etat. En somme, les femmes sont désormais appelées a assurer chez elles, en privé, les services offerts jadis par les jardins d’enfants, les hôpitaux, les hospices pour vieillards, les caisses de chômage, les asiles psychiatriques, et même par la sécurité sociale. Et tout ca absolument gratis ! Et en plus, tout ca enveloppé dans l’emballage idéologique d’un retour forcé a la maison et a la famille imposé par une prétendue « nature » de la femme acceptée seulement comme… l’esclave obéissante des autres ! En somme par un retour au patriarcat le plus abject, qui est d’ailleurs combiné avec une attaque frontale contre les quelques droits qui nous restent, à nous femmes…
Ma conclusion sera catégorique : voilà pourquoi les femmes doivent s’organiser de façon autonome pour lutter contre la dette et l’austérité. Si elles ne le font pas, il n’y aura personne d’autre qui le fera à leur place…
Je vous remercie.