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vendredi 5 février 2016

Tunisie :“Nous avons perdu nos illusions, nos rêves sont réalistes”
Interview de Rym Ben Fraj

par Milena Rampoldi, ProMosaik e.V.
4/2/2016 
Italiano Tunisia: “Abbiamo perso le nostre illusioni, i nostri sogni sono realistiˮ - Intervista con Rym Ben Fraj  
Deutsch Tunesien: „Wir haben unsere Illusionen verloren, unsere Träume sind realistisch“ - Ein Gespräch mit Rim Ben Fraj
 Español Túnez: “Hemos perdido nuestras ilusiones, nuestros sueños son realistas”- Entrevista con Rim Ben Fraj
English Tunisia: "We have lost our illusions, our dreams are realistic"
Interview with Ben Rim Fraj
- Milena Rampoldi میلنا رامپلدی 

  
 Rim Ben Fraj, 31 ans, est Tunisienne, blogueuse, traductrice, éditrice, diplômée précaire, membre du réseau des traducteurs Tlaxcala. Elle travaille comme journaliste freelance. Elle a bien voulu répondre à nos questions. 

Milena Rampoldi : Quels sont les problèmes principaux de la jeune génération en Tunisie ?
Rym Ben Fraj : La marginalisation économique, sociale et donc politique et culturelle.
La jeunesse qui a fait la révolution n’a aucune représentation parlementaire ni gouvernementale, il y a au moins 250 mille diplômés au chômage.
Le chômage frappe jusqu’à 80% des jeunes dans certaines régions.
La seule alternative qui se présentait -l’immigration clandestine –a été rendue impossible par le mur électronique de Frontex en Méditerranée.
Les jeunes qui refusent de se faire recruter par « Daech » n’ont plus que la révolte comme issue.
Mais même s’ils se révoltent, l’État n’est pas en mesure de satisfaire leurs revendications : une des conditions posées par la banque mondiale pour les crédits à la Tunisie est le blocage de nouvelles embauches dans la fonction publique.
De plus le niveau de beaucoup de diplômés chômeurs est plutôt bas, à cause de la politique de Ben Ali, qui a facilité le passage du lycée à l’université pour améliorer les chiffres de la Tunisie dans l’index du développement humain. La privatisation par étapes de l’’enseignement et la corruption généralisée n’ont fait qu’à aggraver la situation.
Deux secteurs profitent de cette situation : les entreprises multinationales, principalement d’origines européennes et les fondations occidentales principalement allemandes et US,
Les premières trouvent une main d’œuvre qualifié bon marché pour travailler dans des usines proches du marché européen, les secondes recrutent des agents tunisiens pour mettre en œuvre leurs programmes d’influence (au nom de : droits humains, citoyenneté, womens’ empowerment, entrepreunariat, medias citoyens etc ).
Pratiquement, cela veut dire que si tu as 25 ans, un niveau bac +3 et que tu cherches du travail, tu as le choix entre travailler dans call center 6/7jours pour 300 euros par mois ou pour une association subventionné, sans contrat et couverture sociale, pour 400 500 euro par mois. Daech paye à peu près les mêmes salaires. Nos députés viennent de se voter une augmentation de salaire, ils vont gagner 2000 euros par mois.

dimanche 17 novembre 2013

Une autre vision des bonnets rouges: des révoltés bretons mettent les points sur les i face aux délires médiatico-partidaires parisianistes

Nous publions avec plaisir cette mise au point salutaire, signée  Des révoltés bretons :

Le tea-party à la française, des identitaires, nazis, fascistes, des chiens du patronat, des esclaves qui défendent leurs maîtres, et ci et ça. Que de haine face au peuple qui était dans la rue samedi à Quimper, des personnalité-e-s politiques jusqu’aux citoyens de gauche, le risible n’a pas manqué de côtoyer le pitoyable.
Les médias aussi n’étaient pas en reste dans cette course à l’absurde, pendant et après la manifestation ils ne parlaient que des « casseurs ». Là-dessus il faut dire qu’on commence à avoir l’habitude, mais notons au passage que les « casseurs » n’ont rien cassé, pas de pillage, pas de mobilier urbain détruit si ce n’est quelques morceaux de trottoirs qui ont servi à faire des projectiles pour attaquer la préfecture. Par contre, le plus inquiétant est le traitement du mouvement des bonnets rouges avant la manifestation. Une sainte alliance s’est formée de Rue89 et l’Huma en passant par Le Monde jusqu’au Figaro, pour critiquer un mouvement qu’ils disent de droite et/ou d’extrême droite, à la solde du patronat, etc. Étrange comme alliance non ?
Sur la manifestation 
Rue89 a ainsi publié un article qui compare les bonnets rouges à la manif pour tous. Avec quelques camardes nous sommes allés à Quimper samedi et nous n’avons pas vraiment la même vision des choses, en même temps ce témoin se dit PS et nous anar. Mais au delà de ça, il raconte être arrivé sur le lieu de rassemblement en longeant des rangées de 4×4. Nous, nous sommes arrivés sur la place de la résistance avec un cortège de salarié de Lampaul qui se battent pour leurs emplois, sous des drapeaux Force Ouvrière et qui scandaient « Breton, français, un patron reste un patron ».
Ensuite une fois sur place nous avons noté quelques points de détails qui peuvent tout de même avoir leur importance. Comme d’habitude en manif, une sono envoyait de la musique avant les prises de paroles. Qu’est ce qu’on écoute donc dans les manifestations « du patronat et de l’extrême droite » ? Keny Arkana, Gilles Servat1, Manu Chao, les Ramoneurs de Menhirs qui reprennent la bellaciao avec le chant de l’Armée Révolutionnaire Bretonne. Très fasciste tout ça en effet… A noter aussi que pendant la manifestation on a entendu chanter bien fort « la jeunesse emmerde le front national ».
Autre détail, les couleurs affichées : en plus des nombreux drapeaux breton il y avait donc FO, Lutte Ouvrière, CGT, Front de Gauche, UDB, Breizhistance, SLB (trois organisations de la gauche bretonne), NPA, Les Alternatifs. Le plus à droite que nous avons vu était le Parti Breton. Pas de drapeaux français, sauf un qui a été déchiré devant la préfecture, pas de l’UMP, pas de FN. Pas de signe non plus des groupuscules fachos d’Adsav et Jeunes Bretagne, s’ils étaient là ils devaient être bien cachés. En même temps vu les antifascistes présents c’était peut être pas plus mal pour eux. La grande, et très ridicule, banderole « Hollande démission » était apparemment celle de fascistes, on le saura pour la prochaine fois. Des témoignages racontent aussi que les discours de gauche étaient hués pendant les prises de paroles. Aucune idée, nous pendant ce temps on essayait de forcer le passage vers la préfecture. D’ailleurs pour l’anecdote on a même vu un vieux au lance-pierre qui nous disait que ça lui rappelait Mai 68. Par contre quand le représentant du collectif pour l’emploi a fait un discours en fin de manifestation, pour réclamer plus de liberté d’entreprendre et pour cracher sur l’écologie et la décroissance, il se faisait huer aussi.
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Sur le mouvement des bonnets rouges
Alors oui, c’est un mouvement complexe, mais non ce n’est pas qu’un mouvement de droite, tout comme il n’est pas malheureusement que de gauche. Le seul trait idéologique commun est sûrement l’hostilité face à l’Etat jacobin centralisateur et la demande d’un pouvoir plus local, donc plus proche du peuple. Vous semblez nombreux à craindre ou à croire que ce mouvement soit de droite, mais pourquoi donc n’avez vous pas espoir qu’il devienne de gauche ? Mes camarades et moi qui étions à Quimper sommes de ceux qui ont cet espoir. Cinq heures d’affrontements pour attaquer une préfecture, symbole du centralisme et de la répression d’État, c’est quand même pas tous les jours dans une manif. Sans compter que ce n’était pas « une dizaine de casseurs » mais des jeunes, des vieux, des ouvriers, des pêcheurs, des paysans, des étudiants, etc. Le risque si cet espoir se perd, et c’est déjà le cas avec la contre manifestation de Carhaix, est de voir une prophétie-autoréalisatrice qui en effet servira le patronat. C’est à dire que les forces de gauche en disant que ce mouvement est de droite déserte la mobilisation, laissant la place aux forces de droite pour qu’il devienne de droite.
Sur les raisons de notre engagement
A ceux qui disent que tous les bonnets rouges défendent l’agroalimentaire, le patronat et les paysans accrocs à la monoculture et gavés de subventions, NON. Avec mes camarades nous étions de ces manifestants hostiles à ces façons de produire, mais nous avons vu qu’il faut faire une différence entre le court et le long terme. Nous étions mobilisés samedi car il y a des milliers de travailleurs qui vont perdre leurs emplois en Bretagne, des familles entières qui vont plonger dans la misère. Il y a une véritable urgence sociale, l’écotaxe n’en est pas la responsable mais elle ne va faire qu’accentuer ce phénomène. A long terme nous sommes nombreux à réclamer une autonomie politique et économique locale pour tourner la page de ce système capitaliste destructeur en vie humaines et en richesses naturelles. C’est évidement à long terme pour cela que nous nous battons, hier à Quimper et demain de nouveaux aux côtés des zadistes de Notre Dame des Landes, comme de nombreux bretons de gauche. Mais à court terme nous refusons de voir des milliers de travailleurs, qui triment au quotidien, être condamnés à la misère, c’est avec ces gens là que nous sommes allés manifester samedi, pas aux cotés du patronat.
Sur notre colère
Nous nous demandons donc : depuis quand le peuple de gauche se drape-t-il dans une pureté idéologique -aussi exécrable que la pureté ethnique- qui l’empêche de se battre aux cotés des classes laborieuses sous prétexte qu’elles s’opposent à une mesure dite écologique ( ce qui n’est pas le cas). Nous, et je pense que nous pouvons parler au nom de tous ces bonnets rouges de gauche, nous en avons assez de ces réflexions de petits bourgeois qui pensent avoir les plus belles idées sur la meilleur des sociétés à mettre en place et qui ne voient pas la misère à leurs pieds. Descendez donc de vos tours d’ivoires et détruisez les à coup de masse ! Oui à l’idéalisme mais n’oubliez pas les réalités du peuple au nom duquel la gauche porte un idéal.
Cette révolte des bonnets rouges est peut être le moyen de créer un vaste mouvement contre les politiques d’austérités. Peut être même cela va-t-il aboutir, comme la révolte de 1675, sur la contestation des privilèges de la noblesse, non plus de sang mais économique. Nous l’avons dit ce mouvement est complexe, rien n’y est joué, tout y est donc possible. Peut être ne fait il que commencer, c’est alors à nous peuple de gauche de s’en saisir au lieu de le critiquer en relayant les idées nauséabondes des chiens de garde médiatiques. Si vous voulez vous abstenir d’y prendre part, abstenez-vous donc par la même de nous traiter de capitalistes et de fachos, car pour les bonnets rouges qui sont comme nous bien à gauche et antifascistes c’est difficile à entendre.
Nous savons bien que tous les bonnets rouges n’ont pas nos idées, ainsi en va de la diversité populaire, mais nos idées ont leur place dans ce mouvement. Le fait est tout de même que les bretons sont aujourd’hui en révolte et nous souhaitons ardemment que ce feu dans la lande ne devienne pas feu de paille, mais au contraire un vaste incendie qui brûlera le patronat et l’État centralisateur. Nous souhaitons continuer le combat et nous vous invitons à le rejoindre pour y faire grandir ses forces de gauche. Vive les bonnets qui sont profondément rouges et que vive l’insurrection !
 Des révoltés bretons

1) Avec le morceau très connu ici La blanche hermine, que des fafs ont essayé de récupérer dans le passé, d’où la réponse de l’auteur dans Touche pas à la blanche hermine, chant révolutionnaire et antifasciste.
Source: Actualutte, 4/11/2013

jeudi 5 septembre 2013

L'art de construire un monde nouveau : la liberté selon les zapatistes

Depuis que les médias ont cessé de lui prêter attention, beaucoup de gens pensent que la rébellion zapatiste n'existe plus. En silence, loin des projecteurs et des caméras, ils ont approfondi l'édification de leur autonomie, si bien que l'on peut parler d'une société différente, régie par des règles , des codes et des lois différentes de celles du monde dominant.
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Du haut de ses six ans, Carlos Manuel étreint la taille de son père comme s'il n'allait jamais en décoller. Il regarde le plafond et sourit. Julián, son père, tente de se dégager. L'enfant abandonne mais reste avec le père. Irma, sa sœur d'environ huit ans, observe du coin de la cuisine où sa mère, Esther, travaille sur le foyer, tournant les tortillas de maïs qui sont encore l'aliment de base pour les familles rurales .
Les trois autres enfants, dont l'aîné, Francisco, 16 ans, observent la scène qui se répète pendant les repas comme un rituel. La cuisine est le lieu de palabres qui se déroulent avec la même lenteur que la fumée montant au-dessus des toits de tôle. Les mots sont aussi frugaux et savoureux que la nourriture : haricots, maïs, café, bananes et quelques légumes. Tout cela semé sans produits chimiques, récolté et transformé à la main. Élevé à l'air libre, le poulet a un goût différent, comme toute la nourriture dans cette communauté tojolabal.
À la fin de chaque repas chacun lave ses assiettes et couverts, même le père qui, parfois, aide à la préparation des repas. Je demande si cela est normal sous ces latitudes. Ils répondent que c'est l'usage dans les communautés zapatistes mais pas dans celles du "malgouvernement ", celles de ceux qui, sans ironie, sont appelé "frères priistes*". Ces communautés, voisines de celles qui brandissent l'étoile rouge sur fond noir, reçoivent des bons et de la nourriture du gouvernement, qui leur construit des maisons préfabriquées en béton.
Tout au long de la semaine que j'ai passée dans cette famille, je n'ai pas vu le moindre geste agressif  entre le père, la mère et les enfants . Pas même des gestes de mauvaise humeur ou de reproche. Apparemment, la prohibition de l'alcool adoucit les relations humaines. Les femmes sont celles qui bénéficient le plus des changements. "Je distingue les zapatistes à la façon dont ils se tiennent, en particulier les femmes", dit le journaliste vétéran Hermann Bellingshausen.
Le jour de la fin du monde
La nouvelle phase dans laquelle sont entrés les zapatistes a commencé le 21 décembre 2012, journée marquée par les médias comme la fin du monde, qui pour les Mayas est le début d'une nouvelle ère. Des dizaines de milliers de bases d'appui de l'EZLN se sont concentrées dans cinq municipalités du Chiapas, celles-là mêmes qu'ils avaient prises de 1er janvier 1994.
La réapparition des zapatistes a provoqué un choc dans une bonne partie de la société mexicaine. Non seulement ils n'avaient pas disparu mais ils refaisaient surface avec plus de force, montrant qu'ils étaient capables de mobiliser un nombre important de personnes en formation militaire, bien que sans armes.
Dans le communiqué du 30 décembre le sous-commandant Marcos assure que "durant ces années, nous nous sommes renforcés et nous avons considérablement amélioré nos conditions de vie. Notre niveau de vie est supérieur à celui des communautés indigènes ayant fait allégeance aux gouvernements en place, qui reçoivent des aumônes et les dépensent en alcool et produits inutiles."
Il ajoute que, contrairement à ce qui se passe dans celles liées au PRI*, dans les communautés zapatistes "les femmes ne sont pas vendues comme des marchandises" et que "les indigènes priistes vont dans nos hôpitaux, nos cliniques et laboratoires, car ceux du gouvernement manquent de médicaments, d'appareils, de médecins et de personnel qualifié".
Ceux et celles qui ont assisté à la première petite école entre le 12 et 16 août ont pu avoir une idée de tout cela. En fait, seuls les compagnons de route avaient été convoqués, ce qui implique un changement profond dans leurs modes de relation avec la société civile : " Dorénavant, notre parole va commencer à être sélective dans ses destinataires et, à quelques exceptions près, ne pourra être comprise que par ceux qui ont marché et marchent avec nous, sans céder aux modes médiatiques et conjoncturelles", indiquait le communiqué.
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Il ajoutait que «très rares seront ceux qui auront le privilège" de connaître l'autre façon de faire de la politique. Dans une série de communiqués intitulés « Eux et nous», ils ont souligné les différences entre la culture des politiciens du système et la culture d'en bas ou zapatiste, affirmant qu'ils ne se proposent pas de "construire une grande organisation avec un centre de pouvoir, un commandement centralisé, un chef, qu'il soit individuel ou collégial".
Ils soulignent que l'unité d'action doit respecter la diversité des manières de faire : "Toute tentative d'homogénéité est tout simplement une tentative fasciste de domination, camouflée par un langage révolutionnaire, ésotérique, religieux ou autre. Quand on parle d' «'unité», on omet de mentionner que «l'unité» est sous la direction de quelqu'un ou de quelque chose, individuelle ou collective. Sur le faux autel de l'«unité » non seulement on sacrifie les différences, mais on cache aussi la survivance de tous les petits mondes de tyrannie et d'injustice que nous subissons".
Pour comprendre cette approche, qui a conduit les zapatistes à promouvoir la petite école du mois d'août, il faut comprendre les problèmes qu'ils ont connus dans les relations avec la gauche électorale et avec des gens qui , à leur avis, "apparaissent lorsqu'il y a des tribunes et disparaissent quand il s'agit de travailler sans bruit".
La logique de la petite école est à l'opposé de cette culture politique. Il ne s'agit pas d'aller écouter les commandants  indiens ou le sous-commandant Marcos, mais de partager la vie quotidienne des gens ordinaires. Il ne s'agit pas de transmission discursive et rationnelle d'un savoir codifié. C'est autre chose : faire l'expérience directe d'une réalité qui ne peut être accessible que par un rituel d'engagement, en étant là et en partageant.
Une nouvelle vie
"Nous n'avons aucune difficulté", explique Julián, assis sur un tabouret en bois rustique dans maison  au toit de tôle, aux murs en rondins et au sol en terre battue. Il le dit nonchalamment à qui a passé quatre nuits à dormir sur des planches de bois, juste recouvertes d'une fine couverture. Julián a rejoint l'organisation clandestine en 1989. Marcelino, mon tuteur ou Votán, l'a rejointe peu de temps auparavant, en 1987.
Ils racontent avec délectation les réunions clandestines dans des grottes reculées de montagne, où des dizaines de zapatistes arrivaient de nuit, pendant que les patrons et leurs sbires dormaient. Ils marchaient toute la nuit et ne revenaient qu'à l'aube pour reprendre le travail. Les femmes leurs préparaient des tortillas en cachette , pour ne pas éveiller de soupçons  Tout bien considéré, il a raison de dire que le pire est passé. Le fouet du patron, l'humiliation, la faim , la violence et le viol des filles.
Le 1er janvier 1994, les patrons ont pris la fuite, suivis par leurs hommes de main. La "communauté 8 Mars", où nous sommes arrivés à quinze étrangers-étudiants ( moitié mexicains, un Yankee de 75 ans , un Français, un Colombien, deux Argentins et un Uruguayen) se trouve sur ​​les terres qui étaient autrefois occupé espar Pepe Castellanos , le frère d' Absalón , le lieutenant-colonel, ancien gouverneur et propriétaire de quatorze exploitations sur des terres usurpées aux Indiens. Son enlèvement, dans ce lointain mois de janvier a été l'étincelle qui a précipité la fuite des propriétaires fonciers.
La communauté dispose de plus de mille d'hectares de bonnes terres, ils n'ont pas besoin de cultiver des coteaux pierreux et arides, ils récoltent des aliments traditionnels et sur la recommandation du commandement aussi des fruits et légumes. Non seulement ils se sont libérés du fouet, mais ils se nourrissent mieux et ils peuvent économiser d'une manière très particulière. Julián récolte six sacs de café, environ 300 kilos, dont il garde un sac pour la consommation familiale et vend le reste. Selon les prix, chaque récolte lui permet d'acheter de deux à trois vaches. " Les vaches sont notre banque et en cas de besoin, nous les vendons."
Par besoin il entend les problèmes de santé. Son fils aîné a dû subir un traitement et pour couvrir les frais, il a vendu un taureau. La même logique est appliquée par la communauté. Sur les terres communautaires ils travaillent collectivement autour du café et avec la récolte, ils achètent des chevaux et des vaches. Entre les animaux des familles et ceux de la communauté ils ont 150 chevaux et près de 200 bovins.
Quelques jours avant l'arrivée des élèves le filtre à eau s'est cassé et pour le réparer, ils ont décidé de vendre une vache. Ils soutiennent de la même manière la salle de santé, la petite école et tous les frais de transport et d'hébergement des villageois liés à l'exercice des fonctions des trois niveaux d'autonomie : la communauté locale, les municipalités autonomes et les conseils de bon gouvernement.
Les femmes ont aussi des projets communautaires. Dans cette communauté elles avaient une caféière qui leur a permis d'acheter six vaches et un poulailler avec une cinquantaine de poulets dont les gains sont utilisés pour le transport et les dépenses de femmes occupant des charges ou participation à des cours. Les rares intrants que les familles ne produisent pas (sel, sucre, huile et savon), elles les achètent acheter dans les magasins zapatistes installés dans des endroits occupés après le soulèvement de 1994 dans les chefs-lieux municipaux. Ainsi, ils n'ont pas besoin d'aller au marché et toute leur économie reste dans un circuit qu'ils contrôlent, autosuffisant, lié au marché sans en dépendre.
Les magasins sont servis sur une base rotative par les membres des communautés. Julián explique que de temps en temps il doit passer un mois dans la boutique Altamirano ( à une heure environ de la communauté) qui l'oblige à quitter la maison . "Dans ce cas, la communauté s'occupe de ta parcelle pour une quinzaine de jours et je soutiens de la même manière celui qui doit aller à la boutique. " Esther était en fonction au conseil, dans le caracol** de  Morelia, à une demi-heure de la communauté, et ses tâches ont été assurées de la même manière, qu'on peut appeler la réciprocité.
Ferrari 3. El arte de construir un mundo nuevo. La libertad según los zapatistas
Santé et éducation
Chaque communauté, même la plus petite, a une petite école et un poste de santé. Dans la communauté 8 Mars il y a 48 familles, presque toutes zapatistes. L'assemblée élit ses autorités, moitié hommes et moitié femmes, les enseignants et les chargés de la santé. Personne ne peut refuser, puisque c'est un service à la communauté.
La petite école fonctionne dans une pièce de la maison abandonnée par le "propriétaire". Il y  encore une grille de fer à travers laquelle il payait ses ouvriers, qui pouvaient à peine voir une main laissant tomber les pièces de monnaie vu  que l'obscurité cachait le visage du patron.
Tôt le matin, les enfants prennent position sur le terrain de basket en face de la maison, ils marchent en rangs d'un pas martial, guidés par un jeune de la communauté ne doit pas dépasser 25 ans. L'éducation zapatiste souffre d'un manque d'infrastructures, les salles sont précaires, tout comme les bancs et le mobilier. Les enseignants reçoivent pas de salaire, mais sont pris en charge par la communauté, comme les responsables de santé.
Toutefois, elle a d'énormes avantages pour les élèves : les enseignants sont des membres de la communauté, ils parlent leur langue et sont leurs égaux , tandis que dans les écoles publiques ( celles du malgouvernement), les enseignants ne sont pas des Indiens mais des métis qui ne parlent pas leur langue, et même la méprisent, vivant loin de la communauté et maintenant une distance verticale avec les enfants. Le climat de confiance dans les écoles autonomes permet des liens plus horizontaux et facilite la participation des parents et des élèves à la gestion de l'école. Les enfants participent à de nombreuses tâches de la communauté, y compris la subsistance de l'école et de ses enseignants. Il n'y a pas de fossé entre l'école et la communauté car elles font partie du même réseau de relations sociales.
Si le responsable de l'école a un programme caché qui transmet des valeurs d'individualisme, de compétition, d'organisation verticale du système éducatif et de supériorité des enseignants sur les élèves, éducation zapatiste est tout l'inverse. Le programme est construit collectivement et on cherche à faire en sorte que les élèves s'approprient l'histoire de leur communauté, pour la reproduire et la soutenir.
La transformation et la critique sont permanentes et ils travaillent collectivement à la construction des connaissances puisque les élèves travaillent généralement en équipes et une bonne partie du temps scolaire est passée en dehors de la classe, au contact avec les éléments mêmes qui constituent leur vie quotidienne. Ce qui dans l'enseignement public est séparé et hiérarchique (enseignant-élève, salle de classe-récréation, savoir – non savoir) est, dans les écoles autonomes, intégré et complémentaire.
Dans la salle de santé, des médicaments produits par l'industrie pharmaceutique voisinent avec une grande variété de plantes médicinales. Une très jeune fille est responsable de la confection de sirops et d'onguents à partir de ces plantes. La salle dispose d'une chiropracticienne et d'une accoucheuse, qui complètent l'équipe sanitaire de base dans toutes les communautés zapatistes. En général, elles traitent les cas relativement simples et quand elles sont dépassées, elles transfèrent le patient à la clinique du caracol. Si celle-ci ne peut pas résoudre le problème, les patients vont à l'hôpital de l'État à Altamirano.
Santé et éducation sont échelonnés aux mêmes  trois niveaux que le pouvoir autonome zapatiste. Dans les caracoles** fonctionnent généralement les cliniques plus avancée, dont l'un a même un chirurgien qui pratique des opérations. Et c'est également dans les caracoles, où siègent les conseils de bon gouvernement, que se trouvent généralement aussi les écoles secondaires autonomes.
La Petite École (Escuelita)
Il a fallu sept heures pour parcourir les 100 km qui séparent San Cristóbal du caracol Morelia. La caravane de trente bus et voitures est partie tard et progresse à pas de tortue. Vers deux heures, nous arrivons au caracol, un complexe de bâtiments qui abritent les institutions de la région autonome : trois municipalités, douze régions et des dizaines de communautés, gouvernée par le Conseil de Bon Gouvernement.
Il y a en outre une école et un hôpital en construction, des cliniques, des amphithéâtres, des magasins, des cantines, une cordonnerie et autres entreprises de production.
Malgré l'heure tardive, une longue file d'hommes et de femmes nous attendaient, parés de leurs bandanas. Nous avons pris position par sexe et un par un, nous avons fait al connaissance de notre Votán. Marcelino tend la main et me demande de l'accompagner. Nous allons directement dormir dans l'immense salle de réception, sur des bancs très durs.
Le matin, café, haricots et tortillas. Ensuite, les membres du conseil prennent la parole pour expliquer comment la petite école va fonctionner. Dans l'après-midi, presque à la nuit tombée , nous repartons vers la communauté. Parmi les élèves j'ai pu voir voir Nora Cortiñas, des Mères de la Plaza de Mayo, et Hugo Blanco, un dirigeant paysan et ancien guérillero péruvien, tous deux allant sur leurs 80 ans.
Nous sommes arrivés à la communauté vers minuit, après une demi-heure de cahots à l'arrière d'une camionnette. L'ensemble de la communauté, hommes, femmes et enfants en rangs avec leurs passe-montagnes, nous reçoit poings levés. Ils nous souhaitent la bienvenue et chaque élève est présenté à la famille qui l'hébergera. Julián se présente et quand tout le monde a reconnu sa famille, nous allons dormir.
Première surprise : ils ont divisé la maison avec une cloison, laissant à l'invité une chambre avec sa propre porte, les sept membres de la famille s'entassant sur une surface similaire. Ils nous réveillent à l'aube pour le petit déjeuner. Ensuite, nous allons travailler au nettoyage de la caféière de la famille, machette à la main, jusqu'à l'heure du repas.
La deuxième journée a été consacrée à entraver les bovins pour les vacciner et la troisième au nettoyage de la  caféière de la communauté. Ainsi, chaque jour, on a combiné le travail et les explications détaillées sur la vie de la communauté. Dans l'après-midi on avait à lire les quatre cahiers distribués sur le gouvernement autonome, la résistance autonome et la participation des femmes au gouvernement autonome, avec des récits d'Indigènes et de responsables.
Chaque élève pouvait poser les questions les plus variées, ce qui ne voulait pas dire qu'elles ont toutes obtenu des réponses. Nous avons pu partager une culture politique différente de celle que nous connaissons : quand on leur pose une question, ils se regardent, dialoguent à voix basse, et enfin, l'un d'eux répond pour tout le monde. Ce fut une expérience merveilleuse d'apprendre en faisant, en partageant, en savourant la vie quotidienne de communautés qui sont en train de construire un monde nouveau.
NdT
*Priistes : membres du PRI (Parti révolutionnaire institutionnel), qui fut le parti d'État de 1929 à 2000, revenant au pouvoir en 2012 avec l'élection à la présidence d' Enrique Peña Nieto.
** Caracoles : litt. escargots. Niveau régional de l'organisation autonome zapatiste, regroupant un certain nombre de municipalités autonomes. Il y a 5 caracoles.
Photos Pola Ferrari

mercredi 2 février 2011

“Ce soulèvement est le nôtre et on ne veut pas qu’il soit récupéré par les partis” : Entretien à deux voix de camarades militants tunisiens

“Tout le monde ici est devenu révolutionnaire : on a pas besoin de révolutionnaires professionnels” 
par  Collectif Lieux Communs, 28/1/2011

Le monde entier vient d’assister au premier renversement, qu’on ne croyait plus possible, d’un régime arabe caricaturalement autocratique et corrompu. Malgré le mécontentement latent et des soulèvements ponctuels de ces dernières années, l’insurrection a surpris tout le monde, y compris les gens les plus au contact des réalités sociales. Pourquoi ? Et comment qualifieriez-vous ces événements ?
- L’insurrection a été imprévue par tout le monde, pratiquement, même si elle n’est pas une surprise pour beaucoup, dont nous.


- Pour caractériser exactement ce qui s’est passé, nous disons qu’il s’agit d’un soulèvement populaire : ce n’est pas une révolution dans le sens traditionnel c’est -à-dire strict et plein du terme. Ce qui s’est passé est comparable aux intifadas, aux soulèvements, aux révoltes qui se sont déroulées dans les territoires occupés dans les années 90 du siècle passé. C’est donc un mouvement populaire qui vise la démocratie, les libertés fondamentales et la satisfaction de revendications sociale : les dimensions politiques et sociales sont imbriquées, enchevêtrées.

On peut dire que la situation était mûre pour ce soubresaut, ce soulèvement, surtout depuis les événements de la région des mines de phosphate en 2008, autour de Gafsa. Les ingrédients étaient donc déjà en place et le jeune de Sidi Bouzid qui s’est immolé le 17 décembre, c’est l’étincelle qui a mis le feu à l’ensemble de la situation. Nous pensons que c’est ainsi qu’on doit caractériser ce qui s’est passé. Ce n’est donc pas une révolution dans le sens d’un mouvement politique qui permet à une force sociale particulière, une classe sociale à une ou plusieurs formations politique de prendre le pouvoir. Ça c’est une interprétation qu’il faut éviter absolument et qui délimite bien le cadre général de l’analyse.
Ce soulèvement était essentiellement dirigé contre une dictature personnifiée et constituait une mobilisation essentiellement anti-autoritaire. La fuite de Ben Ali le 14 janvier ne règle évidemment pas tous les problèmes de la société tunisienne : Pensez-vous que la situation pourrait déboucher sur une révolution telle que vous la définissez ?
- Ce sont les gauchistes qui pensent comme ça... Ils disent qu’il faut insister, qu’on doit continuer la mouvement jusqu’à la victoire finale – avec des accents qui rappellent celle des bolcheviques... Et c’est ce qu’ils sont en train de faire maintenant. Mais ce n’est pas une révolution : c’est un soulèvement populaire qui a débouché sur des acquis : l’éviction du grand dictateur et de sa famille, la découverte du niveau de corruption qui a caractérisé le pouvoir tunisien, des luttes au sein des entreprises pour évincer les responsables corrompus. Il y a donc un mouvement général de conquête de liberté qui ne se limite pas à la liberté de former des partis, la liberté de la presse, etc. mais qui s’étend jusqu’à la liberté même au sein des entreprises, des administrations, etc. Tout le monde maintenant s’est libéré de ce blocage qui a été imposé par la dictature et a été entretenu depuis maintenant 54 ans - parce qu’il ne s’agit pas que de l’ère Ben Ali, c’est-à-dire le parti unique aux commandes, l’Etat-parti qui surplombe tout, etc... Le propre du régime de Ben Ali, ses caractéristiques singulières, c’est que la corruption y avait dépassé les limites de l’imaginable.

- Surtout, il ne faut pas commettre l’erreur que les gens ici commettent facilement. Il ne faut jamais, à notre sens, dresser une muraille de Chine entre le régime de Ben Ali issu du coup d’Etat du 7 novembre 1987 et le régime issu de l’indépendance politique de la Tunisie en 1956. Il n’y a pas vraiment de rupture : il y a une continuité. En bref, le régime du parti unique instauré par l’élite destourienne dont le symbole politique était le président Bourghuiba a fait le lit, s’est prolongé à travers un régime policier. C’est-à-dire plus clairement, ça a consisté en la consolidation et le renforcement du dispositif et des appareils de répression. Donc entre les deux régimes, avant et après le 7 novembre 87, il y a une continuité. Le mouvement populaire actuel vise à détruire les handicaps qui peuvent se formuler comme, en gros, un silence politique imposé par le régime destourien depuis 1956, jusqu’au 14 janvier 2011. A notre sens, c’est la méthodologie a suivre pour comprendre ce qui vient de se passer.
Le régime est tombé mais depuis longtemps, c’est tout l’appareil étatique, politique et administratif qui a été infesté par les cadres du RCD, qui sont toujours en place, sans parler des nombreuses entreprises qui appartenaient directement au clan Ben Ali. Que se passe-t-il aujourd’hui dans ces lieux particulièrement ?
- D’abord il faut savoir que les avoirs, les biens de la famille, du clan Ben Ali représentent 40 % du PIB de la Tunisie et 60% du budget national. En l’espace d’une dizaine d’années, ils ont tout accaparé, toutes les branches essentielles et lucratives de l’économie tunisienne : Aéroport, grandes entreprise, GSM, téléphonie, bâtiment, etc. Avant les employés avaient peur, d’autant plus qu’elles étaient la propriété du sommet de l’Etat : Il y avait donc une peur accentuée, redoublée par rapport à celle du reste de la population. Après la chute de Ben Ali et de sa famille, ces entreprises ont été mises sous la tutelle juridique, et à l’intérieur on assiste à des luttes, des mouvements de contestation, actuellement.
Justement, la peur et la dépression qui dominent actuellement le monde entier ont été spectaculairement vaincues un peu partout en Tunisie. La parole se libère aujourd’hui, comme cela est arrivé en France pour la dernière fois en Mai 68 : Que se dit-il ? Quelles sont aujourd’hui les aspirations actuelles du peuple tunisien ? Comment les gens envisagent-ils l’avenir ?
- Tout dépend de la période. Au début, dans les deux ou trois jours après la chute, il était surtout question de la corruption, et des partis politiques et des individus qui allaient prendre en charge la situation, prendre le pouvoir. Maintenant, les gens s’interrogent sur la poursuite du mouvement. Des gens disent : puisque le gouvernement est toujours en place, quatre ministres font partie de l’ancien régime, il faut que les manifestations continuent, jusqu’à leur départ. D’autres pensent que derrière ce mouvement il y a des partis qui sont en train d’usurper le mouvement pour leurs intérêts propres et ils se questionnent à propos du nombre étrangement important de formations politiques, se demandent quand est-ce qu’ils se sont constitués, etc. D’ailleurs pour eux c’est une découverte : c’est la première fois qu’ils entendent parler d’organisations politiques. Il s’est alors avéré que la population ne connaissait pas ces formations politiques, ni aucune, d’ailleurs : pour eux c’était les deux ou trois qui étaient au pouvoir, point. Par exemple, certains veulent que la vie normale reprenne, que rouvrent les lycées, les écoles primaires, ils craignent l’avenir. Il y a en a qui craignent que l’armée prenne les choses en main si le mouvement se poursuit.

De toutes façons, quelles que soient les divergences, les gens sont d’accord sur une chose : on a chassé un dictateur, une famille corrompue, un régime totalitaire, c’est le mouvement de s’exprimer et il ne faut plus avoir peur. Et c’est le plus important. Les petites divergences sur l’appréciation de la situation actuelle, ça peut se comprendre. Mais de toutes façon, tout le monde est d’accord : fini la peur, fini la répression, fini le parti unique, le reste est secondaire.

- Dès les premiers jours après la fuite du dictateur, le pouvoir en place - qui n’a guère changé - a joué la carte de la peur. Il y a des couches de la petite bourgeoisie ou en général des classes moyennes qui veulent avec insistance qu’on revienne à la normale : Il faut que l’appareil productif reprenne ses activités, que nos enfants retournent à leurs classe, etc. et que donc tout ça doit finir le plus tôt possible. De l’autre côté, il y a ce qui se passe : les marches, les manifestations, les revendications, qui sont quotidiennes.

Il y a donc deux composantes : le mouvement populaire spontané qui veut faire valoir leurs droits et leurs revendications. De l’autre cote, il y a les formations politiques petites bourgeoises qui veulent confisquer et récupérer le mouvement, pour servir leurs intérêts privés et on pourrait dire sectaires – car c’est vraiment un comportement sectaire.
Avant d’aborder les petites manoeuvres politiques, quelques questions sur le processus insurrectionnel. Vous connaissez la France et l’émiettement social qui la ravage : il y a en Tunisie comme dans tous les pays qui n’ont pas été complètement ravagés par le repli sur soi, l’égoïsme et l’indifférence, une vie sociale dense et un peuple vivant et réactif digne de ce nom : en quoi cela a joué dans le mouvement ? Quels sont les réflexes populaires maintenus qui ont aidé à l’insurrection ?
- Bien sûr, ça a joué. Ces relations ont joué dans les petites villes et les villages, parce plus la ville est grande, moins il y a de relations, plus elles sont lâches. Dans les patelins, les gens se connaissent, tous. C’est la même chose en France, dans les milieux ruraux. C’est donc toute une conception de l’urbanisme qui est à méditer et à revoir, tout un aménagement du territoire. C’est un sujet énorme mais capital dans le projet d’une société authentiquement démocratique. C’est donc les rapports de voisinages, les liens familiaux, les connaissances qui ont joué, il n’y a pas de spécificité culturelle qui ferait qu’on serait héréditairement conçu pour faire des révolutions... D’ailleurs, on disait que les tunisiens étaient un peuple de peureux : il s’est avéré que c’était absolument faux. Ils ont affrontés une répression avec un courage exemplaire.
L’absence totale de leaders lors de l’insurrection puis la mise en place de comités de quartiers et la grande défiance de la population vis-à-vis des bureaucraties politiques ne rendent-elles pas la situation favorable à la propagation de vos idées et pratiques de démocratie directe ?
- Ce qui est paradoxal c’est que les staliniens d’ici appellent les gens, dans leurs tracts, à se constituer en conseils populaires : c’est complètement en contradiction avec leurs discours et leur idéologie. Ce sont des loups : ils peuvent aider à ce que se constitue de tels comités, mais pour se les accaparer ensuite à leur profit : on l’a déjà vu dans l’histoire... Mais de toutes façons, ils n’ont pas la possibilité de la faire, ni la clairvoyance nécessaire. En tous cas, d’ici un mois, les choses vont les clarifier : l’idée centrale qui émane de la population, c’est que ce soulèvement est le nôtre et on ne veut pas qu’il soit récupéré par les partis. Déjà c’est un acquis important. Quant à la récupération, tout le monde est contre, qu’elle vienne du pouvoir ou des opposants. Pour nous, ces positions vont dans le sens d’une démocratie directe, en tous cas, ce sont les prémisses. Nous allons continuer à oeuvrer en ce sens en tous cas.
Justement quelles perspectives vous donnez-vous aujourd’hui ? Le soulèvement commencé à la mi-décembre ouvre effectivement une période d’incertitude, et d’opportunités : où en sont la population d’un côté et les bureaucraties politiques de l’autre ? Pensez-vous que l’insurrection est finie ou n’est-elle qu’un commencement ?
- Il y a plusieurs manières de voir les choses, c’est une question de jugement politique. Pour nous, nous assistons pratiquement à la fin du mouvement, du moins sur le plan général, national – c’est différent dans les régions. Il y a donc deux façons de voir les choses. Il y a d’abord celle des gauchistes, les nationalistes arabes et tous les soit-disant opposants - il y a aujourd’hui 26 formations politiques ! Pour eux, il faut continuer le mouvement jusqu’à la fin pour s’accaparer le pouvoir. Pour nous, c’est du grand n’importe quoi. Ce qu’on peut faire maintenant, c’est continuer la révolution mais pas sous les formes de manifestations, d’émeutes, etc, mais sous la forme de luttes partout où c’est possible, dans les entreprises, dans les administrations, etc. Donc, en fin de compte, ce qu’elle a donné cette « révolution », c’est que les gens n’ont plus peur de s’exprimer, et non pas seulement dans les journaux, sur internet, mais surtout sur les lieux de travail, là où ils sont. Il n’y a plus de peur. Donc sur ce plan-là, on a dépassé un stade, on a fait un saut qualitatif sur le plan politique. Mais il ne faut pas avoir l’illusion que le mouvement va continuer dans le sens d’une révolution sociale avec prise de pouvoir : c’est de l’aventurisme, de l’infantilisme et c’est ce qui est en train de se passer maintenant, sous la pression des mouvements staliniens, nationalistes arabes, baasistes, etc. parce pour eux c’est une occasion qui ne va pas se représenter dans l’avenir, donc ils profitent de l’occasion pour pousser les jeunes, tenter de mobiliser les masses, et les instrumentaliser à cette fin. Mais nous pensons que cela va déboucher sur des résultats contraires à leurs intentions...
Comme en France les « responsables politiques » ne visent qu’à faire partie de l’oligarchie , des dominants, qui n’agissent plus que pour leurs propres intérêts. Pensez-vous que le soulèvement puisse donner naissance à des structures populaires autonomes avant que les cliques politiciennes ne confisquent les affaires du peuple ?
- La récupération a déjà commencé. Nous assistons à une récupération opérée non seulement par les forces traditionnelles mais aussi par les formations de l’opposition - plus exactement ils veulent carrément avoir leur part du gâteau, du butin. C’est ce processus-là qui se déroule actuellement sous nos yeux. En ce qui concerne la conquête de la liberté, c’est le seul acquis véritable, dans la mesure où tout le monde s’exprime librement, sans rien craindre, de telle sorte que la principale artère de Tunis, l’avenue Bourguiba, est devenue un énorme espace de discussion : on y voit partout des gens qui discutent, qui débattent ou qui manifestent... Il y a des manifestations toutes les deux-trois heures, maintenant. C’est donc un mouvement démocratique, dans la mesure où même la satisfaction des revendications sociales font partie des droits démocratiques. Il y a donc des manifestations devant les administrations, les sociétés, les sièges de compagnie, il y a des pétitions, des occupations de locaux, des lieux de travail, pour exiger la satisfaction de revendications qui datent d’une vingtaine d’années. C’est un peu comparable à des grèves sauvages, c’est en tout cas les prémisses de grèves sauvages.

D’autre part, un autre acquis, c’est la constitution de comités de quartiers. Ces structures-là sont totalement spontanées. Devant tout le monde et officiellement, elles ont été constituéees pour épauler les forces de l’ordre, pour le maintien de l’ordre : cela c’est la terminologie officielle. En fait, dans la pratique, ces comités ont permis à la fois d’assurer une sécurité et une auto-défense – notamment contre les fauteurs de troubles à la solde du régime Ben Ali – mais ils ont aussi et surtout permis aux gens de décompresser, de se défouler, de discuter, toutes les nuits et ont ainsi, de fait, bravé le couvre-feu gouvernemental. Et puis cela confirme la tendance générale qu’on peut résumer ainsi : dès que les masses commencent à prendre leur destinées en main, à réfléchir, elles constituent des structures, des comités, des conseils, des soviets - qu’importent les dénominations - des chouras comme en Iran. Et ça s’est passé partout : lors des grèves en 1946 an Caire, en Iran en 1978 et actuellement en Tunisie. Ce qui constitue un pas supplémentaire vers le pouvoir populaire et les soviets – entendus au sens d’organes politiques autonomes ou encore de démocratie directe. Il faut absolument souligner cette dimension-là.
Précisément, cette formation de groupe de défense dans les quartiers contre les pillards et les milices de Ben Ali n’ont qu’une fonction d’auto-défense aujourd’hui. Pourraient-il vraiment constituer les germes d’une démocratie directe face aux pouvoirs oligarchiques qui ne manqueront pas de sortir des prochaines élections ? Quel peut être leur avenir si la sécurité se rétabli ?
- En fait, les comités de quartier sont finis, pratiquement. Les militaires nous ont dit : regagner vos maison, on a plus besoin de vous, vous avez joué un rôle pendant une période, finito... Mais on a noué des relations avec les voisins. Avant les gens ne se disaient même plus bonjour – surtout dans les grandes villes. Ils font connaissance, maintenant, ils discutent, se connaissent : il y a un mouvement d’entraide, de soutien mutuel, qui n’existait pas avant. On a même nourri les soldats lors de la fraternisation, avec les couscous, la chorba, etc.
Il n’y a donc plus d’auto-organisation populaire parallèlement à la rupture profonde entre le peuple et les bureaucraties politiques tunisiennes. Ne craignez-vous pas que , comme en France, cela se transforme finalement en un refus viscéral de toute organisation, voire de tout discours un peu général ?
- Non. Les gens ne sont pas contre le principe de l’organisation : ils s’organisent tout seuls, eux-mêmes. Ils disent : qui sont ces gens-là qui viennent nous parler à la télévision, nous donner des leçons, nous parler de révolution ? Tout le monde ici est devenu révolutionnaire : on a pas besoin de révolutionnaires professionnels. C’est vraiment ça. Quand les gens disent : on ne veut pas de parti, qu’est-ce que c’est que tout ces partis et ces gens nouveaux tous les jours qui viennent nous parler avec leurs lunettes à la télévision pour confisquer notre révolution ? Les gens sont contre tous ces partis et c’est un acquis ! Les gens veulent contrôler eux-mêmes leur avenir.
Il y a eu cette fraternisation, ces discussions, qui sont l’essence même du processus insurrectionnel, mais les divisions et inégalités au sein de la société tunisienne sont très importantes : entre classes sociales, entre hommes et femmes, entre régions pauvres et les autres, entre quartiers populaires ou bourgeois, entre milieux urbains ou rural...
- Bien sûr. Par exemple, pour reprendre les questions brûlantes, il y a toujours ces régions de l’intérieur du pays qui se sentent toujours un peu délaissées par rapport aux régions côtières et c’est normal car la bourgeoisie ne veut pas investir dans ces régions peu rentables en terme de profit. Il y a donc de forts déséquilibres régionaux. La réponse des gauchistes est qu’il faut investir, créer des entreprises, développer les régions : c’est une réponse essentiellement productiviste. L’UGTT (Union Générale des Travailleurs Tunisiens) prépare un programme dont l’unique objectif est de générer une croissance économique. Ce serait la solution, pour eux. Comme au temps de la collectivisation, l’UGTT se considère comme un parti qui collabore à la gestion du pays. Notre conception est tout à fait différente : il faudrait revoir les choix technologiques, agricoles, sociaux, etc. Il faudrait un système basé sur l’entraide : ce n’est pas parce qu’une région produit beaucoup qu’elle doit tout s’accaparer. Il faut redistribuer pour que tout le monde profite des richesses nationales. On demande donc une distribution équitable entre individus mais aussi entre régions. Par exemple Sidi Bouzid, la ville d’où tout est parti, produit 17% des fruits et légumes de Tunisie et pourtant même les gens de là-bas n’en profitent pas.
Alors il y a ces injustices énormes qui demeurent et en même temps un mouvement profond qui traverse toute la société et tout le pays. Quelles sont les revendications qui sont avancées précisément, dans toutes ces luttes ?
- Les revendications sont multiples. Il y a en Tunisie beaucoup d’ouvriers qui n’ont pas de statut, des journaliers, mal payés. Et c’est ainsi dans la plupart des branches, les PME font beaucoup de sous-traitance pour les grandes entreprises européennes. Donc les conditions de travail sont vraiment lamentables. On a par exemple cette loi d’avril 1972, instauré par Hédi Nouira, le Premier ministre de l’époque, qui permet aux entreprises étrangères d’ouvrir des boîtes ici avec exemption d’impôts pendant 5 ans avec une production destinée à l’exportation. Elles bénéficient pratiquement de la protection de l’État, de la gratuité des infrastructures de bases, par exemple, sous couvert de lutte contre le chômage - et il n’y a bien entendu ni syndicats ni rien du tout malgré des salaires de misère.

Et il y a d’autre part des revendications d’ordre plus politiques Dans les entreprises, les administrations, il y a la corruption, le piston, le favoritisme : il y a tout un mouvement aujourd’hui contre toutes ces pratiques, cette mentalité. Il y a même les policiers qui se sont mobilisés pour de meilleures conditions de travail, par exemple, mais il y a surtout les travailleurs dans les aéroports, les salariés municipaux, les infirmiers, les ouvriers de la voirie, etc. Pour les médecins, par exemple, un secteur que je connais, il y a une pétition qui a circulé pour dire que, dorénavant, les soignants et les internes n’acceptaient plus d’être malmené par les grands chefs de services : ils veulent la fin du mandarinat. Il y a donc des revendications d’ordre purement économique, mais aussi une dimension plus politique, qui réclame la démocratie dans tous les établissements. Et c’est le plus important : si on veut profiter des acquis de ce soulèvement, il faut continuer dans ce sens-là, travailler à ça.
Oui, mais parallèlement, il y a un processus électoral en cours pour établir un gouvernement élu. Que peut-il en sortir ? Verra-t-on émerger autre chose qu’un petit jeu d’oligarques obsédés par le pouvoir comme le connaissent tous les pays où règne une oligarchie libérale appelée « démocratie représentative » ?
- Il y a bien sûr cette autre voie, qui a été choisie par d’autres : continuer les manifestations, pousser le système à bout, parce qu’ils pensent qu’ils ont les forces suffisantes pour faire tomber ce gouvernement-là. Bien sûr, ils peuvent avoir raison. Ils sont encadrés par l’UGTT et cet organisme-là a une spécificité en Tunisie : il a toujours eu un rôle politique primordial dans le pays : par exemple l’expérience de collectivisation des années 60 en Tunisie. Le programme collectiviste, c’était le projet de l’UGTT. Elle a soutenu par la suite, à partir des années 70 la montée du capitalisme sauvage, ce qu’on appelle la « démocratie libérale ». Donc l’UGTT a toujours été un appui pour le gouvernement.


Comme le soulèvement a depuis sa naissance largement dépassé tous les cadres des partis, syndicats, etc., l’UGTT fait maintenant semblant de l’épouser, elle prend le train en marche et récupère toutes les organisations politiques d’opposition. Par exemple, tous les partis d’opposition se réunissent aujourd’hui au siège de l’UGTT. Elle a évidemment présenté trois ministres pour le prochain gouvernement, et puis s’est retirée. Pourquoi ? Parce que tous les formations politiques, gauchistes, nationalistes arabes, etc. essentiellement petite-bourgeoises, s’étant mises sous le patronage de l’UGTT, celle-ci est devenue la force politique principale du pays. Donc elle n’est plus simplement un syndicat, mais elle est pratiquement devenue un gouvernement dans le gouvernement. Ce front commun est en train de faire des tractations pour aboutir à un gouvernement où tous ces mouvements-là, donc les 25, seraient présents - et ça c’est impossible. On va donc au-devant de grands affrontements politiciens pour les places au pouvoir...

- L’UGTT, l’équivalent de la CGT en France, a été fondée en 1946 et a toujours été une force politique. Je dirai même un parti politique et une composante de la machine politique de la bourgeoisie tunisienne. Depuis sa création elle a participé activement à la lutte de libération nationale et la dimension revendicative a toujours été escamotée. Ce qui a prévalu a été l’aspect lutte de libération nationale et même la lutte armée à partir de 1952. On peut dire que le soulèvement qui se passe maintenant est comparable à celui de 52, qui a abouti à la création de formations de partisans qui ont pris le maquis et qui ont lutté contre les forces colonialistes les armes à la main, avant même le déclenchement de l’insurrection algérienne en 54. Donc il y avait un soulèvement populaire de masse en 52 et l’histoire a fait que le deuxième soulèvement depuis cette date est décembre-janvier 2011. Ces événements ne se produisent pas tous les jours...
D’autre part, l’armée a joué un rôle très important dès le début en apparaissant comme une force de non-collaboration - un général ayant été limogé pour avoir refusé de tirer sur la foule dès les premières manifestations – et à la fin pour maintenir un semblant d’ordre : qu’en est-il exactement ? Et n’y a-t-il pas là un danger d’une mainmise militaire sur l’évolution de la situation ?
- Il faut dire que Ben Ali a tout fait, dès le début de son règne, pour limiter le rôle des militaires : il est lui-même d’origine militaire et savait donc très bien le danger que l’armée pouvait représenter pour son pouvoir. Par contre, il a consolidé l’appareil répressif du ministère de l’Intérieur : il a aujourd’hui 50.000 soldats mais 220.000 policiers... Alors les militaires n’ont pas voulu intervenir dès le début pour limiter les dégâts. Mais par la suite, pendant 24 h, on a eu une anarchie totale provoquée par l’absence des policiers, avec l’intervention de l’ancien responsable du ministère de l’Intérieur nommé par Ben Ali. Là-dessus les militaires sont intervenus, mais juste pour rétablir l’ordre. Pour l’avenir, leur intervention n’est possible que si la situation empire et surtout que si les manifestations se poursuivent de la même manière, ce qui est probable, et cela se fera bien entendu avec l’aval du ministère de l’Intérieur, qui est en pleine restructuration. Le gouvernement va faire des concessions dans l’avenir : si le mouvement se poursuit de la sorte, l’armée interviendra directement car la bourgeoisie ne tolérera jamais une telle situation. Elle fait déjà appel à tous ses ténors à la télé, qui se remet à désinformer aujourd’hui et joue un grand rôle dans la récupération par la bourgeoisie. Objectivement il y a des formations politiques soit-disant révolutionnaires qui, à la fois, poussent le mouvement vers une soi-disant radicalisation et, en même temps, sont invitées sur les chaînes de télévisions et assurent leur avenir personnel.

- On peut dire que l’institution militaire est partie prenante dans ce qui s’est passé, dans le soulèvement, même indirectement. Car cette institution a refusé de tirer sur les masses et a exercé une pression sur le dictateur pour qu’il fasse ses bagages et qu’il parte. Ça c’est clair. Maintenant, l’institution militaire est politisée et intervient directement dans le champ politique et social.
On sait que la population tunisienne est une des plus laïques du monde mais que la religion est un refuge face à la perte de sens du monde actuel. Comme dans tous les pays arabo-musulmans, les islamistes conquièrent peu à peu la rue, laissant le pouvoir aux États policiers ou militaires. Les islamistes tunisiens ont payé un lourd tribut durant le règne de Ben Ali, qui fondait sa légitimité auprès de l’occident sur cette répression féroce, mais ils ont été invisibles durant ce soulèvement, exactement comme le Front National en France lors des mouvements sociaux. Ont-ils participé à l’insurrection et comment la voient-ils ? Quels sont l’état de leur force aujourd’hui, leurs intentions et quelles sont leurs capacités de nuisance dans un avenir prévisible ?
- Nous pensons qu’ils sont très dangereux. Ils ont été absents du soulèvement, sauf le dernier jour où ils ont tenté une manoeuvre de récupération, à travers l’instrumentalisation des martyrs, mais sans succès. Leur tactique aujourd’hui est de participer mais de manière invisible. Dans les faits, ils ont infiltré plusieurs quartiers populaires de Tunis. Le leader du parti Ennahdha intégriste va regagner Tunis et il pense restructurer le courant pour laisser la place aux nouvelles générations. Ils ont donc un agenda secret : ils ne se présentent pas immédiatement mais se préparent pour les prochaines élections. Ils sont là, ils sont prêts. Quand les autres seront essoufflés, ils vont monter à l’assaut. D’autant plus qu’on sent que Khadafi s’allie avec eux : c’est une magouille, évidemment, il n’est pas intégriste, mais il pratique la politique de la terre brûlée car il a très peur pour son pouvoir : le résultat de ce soulèvement tunisien est qu’il a une ampleur internationale et il est le premier à craindre que l’exemple chez nous soit suivi chez lui. Il y a déjà des petites manifestations en Libye et il a limogé quelques officiers de l’armée - soit-disant pour corruption... Alors il est terriblement gêné : la meilleure chose à faire pour lui est donc de créer l’anarchie, le chaos, et pour ça il faut qu’il soutienne les frères musulmans. D’ailleurs Ghannouchi, le leader des intégristes tunisiens, a déclaré qu’il apprécie la position de Khadafi, qui était contre le mouvement depuis le départ. Nous pensons donc qu’il y a une alliance objective entre le gouvernement libyen et les intégristes, et que c’est un grand danger.

Ce qui soulage un peu, c’est que la nouvelle génération, disons les 15 – 25 ans, n’a pas vécu la montée de l’islamisme des années 80, donc elle est quand même un peu vaccinée contre l’intégrisme, même si rien n’est certain. On sent d’ailleurs que les gens, dans les comités de quartiers, ont déjà peur de l’arrivée de l’intégrisme, de l’arrivée de Ghannouchi. Et cette même génération n’a pas vécu non plus les ravages de la montée du gauchisme. C’est donc, en quelque sorte une génération vierge de ces idéologies-là, elle n’a pas été contaminée.

Bon, tout cela n’empêche que les intégristes veulent reprendre les choses en main, même si c’est pas pour demain. Il faut donc rester très vigilant. D’autant plus que les gauchistes sont en train de faire des alliances avec ces gens-là, et ça c’est le plus dangereux. Par exemple, lors la réunion de tous les partis qui a eu lieu récemment, il y avait aussi des représentants des intégristes : on a donc dans la même salle des trotskystes, des staliniens, des islamistes, etc. C’est vraiment incompréhensibles pour nous, des gens qui s’allient de la sorte.... C’est comme chez vous : vous vous avez les islamo-gauchistes, nous on a aussi ces alliances, mais avec toutes les nuances, les degrés différents d’un groupe à un autre. De toutes les façons, d’ici dix ans ils ne représenteront pas un danger. C’est une menace évidente et lourde, mais pas immédiate.
Les gouvernements français successifs ont toujours été d’un soutien sans faille pour le régime monstrueux de Ben Ali et sa mise à sac du pays. Lors des événements le quai d’Orsay a été d’une complicité à peu près totale avec le dictateur et aujourd’hui il est d’une nullité consternante…
- La France a été dépassé par les Américains. Alors même qu’Alliot-Marie préparait ses caisses de tonfas à destination de Tunis, les États-Unis préparaient l’éviction de Ben Ali avec l’aide de l’armée tunisienne... Les bombes lacrymogènes sont finalement restées à l’aéroport, mais on voit quand même que la diplomatie américaine est plus fine... Il n’y avait pas d’accord entre les deux puissances, alors ce sont les Américains qui ont décidé seuls de sacrifier ce pauvre Ben Ali...
La révolution tunisienne, laïque, spontanée, fraternelle et déterminée est un espoir éclatant mais fragile pour tout le maghreb et le monde arabe. Certains espèrent en un effondrement général comme celui qui a sapé l’empire soviétique, il y a vingt ans. Les dictatures environnantes ne risquent-ils pas de tout tenter pour étouffer dans l’oeuf ce mouvement d’émancipation ? Comment la Tunisie pourraient-elle se dégager de tous les chantages internationaux, que le FMI en premier lieu excelle à pratiquer ?
- Quand on discute avec certains gauchistes, ici, on leur dit qu’il faut toujours analyser le mouvement dans son contexte régional, national, international et aussi géopolitique. On sait très bien que même si on était dans une situation révolutionnaire, comme ils le croient, le capitalisme mondial empêcherait tout changement radical. Donc il faut voir les choses avec leurs limites et travailler sur le long terme, en renforçant les acquis qui sont les nôtres aujourd’hui, etc.. Les événements en Égypte témoignent de l’influence de l’insurrection ici, qui a des échos comme en Algérie où c’est plus limité ou même en Albanie, notre petite soeur cadette... Et pourquoi pas de là à l’Italie, on ne peut pas savoir..

- De toute façon, il faut travailler sur le fond, en maintenant nos positions. Il y a encore beaucoup de choses à faire.

mercredi 24 mars 2010

Chroniques de la vie quotidienne dans la France sarkozyenne (Vol.II, N°16)-Obligés de démolir leur yourte

Voici des jeunes gens qui ne demandent rien à personne. Dangereux. Ils n'ont pas de compteur EDF. Dangereux. Ils n'ont pas de compteur Veolia. Dangereux. Il n'ont pas de compteur GDF. Dangereux. Ils n'ont pas d'abonnement Orange. Dangereux. Ils ne payent pas de taxe d'habitation. Dangereux. Ils n'envoient pas 14 litres dans  les chiottes chaque fois qu'ils y vont. Dangereux. Ainsi ont jugé les mongoloïdes de la DDEA (Direction départementale de l'équipement et de l'agriculture, antenne de la...DDT (ça ne s'invente pas!), qui est, au cas très probable où vous ne le sauriez pas, la  Direction départementale des territoires) et n'a bien sûr rien à voir avec la défunte DST, devenue par fusion avec les RG, la DCRI).
Lisez ce qui peut arriver si vous tentez de vous organiser pour vivre de manière autonome!
Publié le 07/03/2010 08:49 - Modifié le 08/03/2010 à 16:29 | LaDepeche.fr

Obligés de démolir leur yourte

Société. Un idéal de vie brisé.

Tom à côté de la 
Yourte éprouve un grand sentiment d'injustice dans l'application d'une 
loi aveugle.Photo DDM, J.F.F.
Tom à côté de la Yourte éprouve un grand sentiment d'injustice 
dans l'application d'une loi aveugle.Photo DDM, J.F.F.
Rappel des faits : un jeune couple, Tom et Léa, construit une yourte en bordure de la piste entre Audressein et Arrout sur un terrain envahi par les ronces, les fougères.
Ce terrain est prêté par le propriétaire moyennant son entretien avec l'autorisation de la commune d'Arrout. La DDEA avertie, applique la loi et demande la destruction de la yourte pour le 15 octobre 2008 (Lire La Dépêche du 23 octobre 2007)). Refus du couple, nouveau délai donné jusqu'au 30 novembre. Finalement l'affaire ira en justice et le verdict est tombé : amende de 600€, obligation de démolir la yourte et pénalité par jour de retard. Tom, en l'absence de Léa qui travaillait, a bien voulu répondre à nos questions.
Vous êtes originaire de Franche-comté, pourquoi avoir choisi le couserans pour y vivre et y travailler ?
J'ai fait des études de biologie, j'ai été tout de suite séduit par cet environnement naturel préservé. Nous avons nettoyé le terrain, monté notre yourte avec des matériaux naturels car nous n'avons pas trouvé de logement.
Cet endroit est magnifique avec vue sur les montagnes. Y êtes vous heureux ?
C'est ce que nous voulions, vivre en pleine nature en la respectant, expérimenter un nouveau mode de vie. Nous cultivons un petit jardin, naturellement bio.
Quelles sont vos activités ?
Léa fait du maraîchage bio et son ambition est de créer sa propre exploitation. En ce qui me concerne, je suis ouvrier en bâtiment pour des travaux difficiles d'accès, acrobatiques. J'ai travaillé sur des chantiers à Bethmale, Saint Girons pour l'entreprise Vertibat. Je veux me spécialiser dans le bâtiment ancien et créer une micro-entreprise.
Comment ressentez-vous cette décision de justice ?
Comme une injustice car nous ne faisons de tort à personne, nous ne demandons rien, au contraire, nous entretenons la piste, avons remis la source en état, nous sommes parfaitement intégrés à la nature et nous y sommes heureux. Il y a plusieurs contradictions dans cette décision, attirer les jeunes, créer des emplois, préserver la nature alors que la yourte détruite le terrain redeviendra une friche et la source se perdre, et au final deux SDF supplémentaires.
L'ex maire d'Arrout, Georges Garié interrogé sur ce jugement n'a pas mâché ses mots : « On chercherait à faire monter la pression pour mieux pouvoir sanctionner qu'on ne s'y prendrait pas autrement. N'aurait-il pas été plus sage et plus juste de faire appel au médiateur pour régler cette inobservation d'un règlement d'urbanisme tout à fait inapproprié ?»