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jeudi 1 novembre 2012

Le référendum islandais et les silences médiatiques

par  Mauro Santayana , 22-10-201. Traduit par  Pedro da Nóbrega, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala
Original: O referendum islandês e os silêncios da mídia
Traductions disponibles : English 
 


Les grands médias passent sous silence le processus de changement en cours à Reykjavik, en Islande

Les citoyens de l’Islande ont approuvé le samedi 20 octobre par référendum, à près de 70 %, une nouvelle Constitution, rédigée par 25 délégués, presque tous de simples citoyens désignés par un vote direct de la population, qui instaure notamment la nationalisation des richesses naturelles. L’Islande fait partie des énigmes de l’histoire. Située dans une zone baignée par le courant du Gulfstream qui parcourt l’Atlantique Nord, l’île, d’une superficie de 103.000 km², n’est habitée que dans sa partie littorale. L’intérieur, au relief accidenté comptant 200 volcans en activité, est aussi hostile qu’inhospitalier. Mais il s’agit d’une des plus anciennes démocraties au monde, dotée d’un parlement (Althingi) qui siège depuis plus de mille ans. Même sous tutelle de la Norvège et du Danemark jusqu’à la fin du 19ème siècle, les Islandais ont toujours réussi à préserver une significative autonomie pour ce qui relève de leurs affaires internes.

En 2003, sous la pression néolibérale, l’Islande a privatisé son système bancaire, jusque-là public. Suivant leurs intérêts, les grandes banques usaméricaines et anglaises, déjà engagées sur le marché secondaire dans la spirale des subprimes, ont transformé Reykjavik en grande plate-forme financière internationale et en une des plus grandes victimes du néolibéralisme. Avec juste 320.000 habitants, l’île est devenue un paradis fiscal pratique pour les grandes banques.

Des groupes comme Lehman Brothers se servaient du crédit international du pays dans le but d’attirer des investissements européens, essentiellement britanniques. Cet argent était alors injecté dans le tourbillon financier dirigé par les banques usaméricaines. La faillite de Lehman Brothers a mis l’Islande en première ligne car elle a du, de ce fait, assumer une dette dix fois supérieure à son Produit Intérieur Brut. Le gouvernement s’est vu dans l’obligation de renationaliser ses trois banques, dont les dirigeants ont été renvoyés devant les tribunaux et certains condamnés à des peines de prison.

Afin d’assurer le remboursement de cette dette colossale, le gouvernement a décidé que chaque Islandais, quel que soit son âge, devrait payer 130 euros chaque mois pendant 15 ans. Le peuple a exigé la tenue d’un référendum sur ce point et, par 93 % des suffrages, a refusé de payer une dette dont la responsabilité incombait au système financier international, à partir de Wall Street et de la City de Londres. La dette extérieure du pays, forgée par l’irresponsabilité des banques associées aux plus grandes institutions financières mondiales, a conduit la nation à la cessation de paiement et plongé les Islandais dans le désespoir. La crise a pris une dimension politique avec la volonté du peuple de tout changer. Une assemblée populaire, formée spontanément, a décidé d’élire une assemblée constituante composée de 25 citoyens, sans étiquette politique de parti, afin de rédiger la nouvelle Constitution du pays. Pour pouvoir se déclarer candidat à cette assemblée, le soutien de 30 personnes suffisait. Il y a eu près de 500 candidats. Les élus ont consulté la population qui pouvait, via internet, formuler des propositions et observations sur le texte. Le gouvernement a pris acte de cette initiative et officialisé le travail de cette assemblée en soumettant le document final à l’approbation par le référendum qui s’est tenu le 20 octobre.

En étant approuvé par plus de deux tiers des votants, le texte constitutionnel doit ensuite être ratifié par le Parlement. Bien que l’Islande soit un petit pays, éloigné tant de l’Europe que de l’Amérique, avec une économie dépendante de marchés extérieurs, (elle exporte du poisson, surtout de la morue), son exemple pourrait inspirer d’autres peuples, asphyxiés par l’irrationalité de la dictature financière.

Pendant ces quelques années, où les Islandais ont résisté à la pression des grandes banques internationales, les grands média internationaux ont passé sous un silence convenu le processus en cours à Reykjavik. Voilà la meilleure preuve que les Islandais sont peut-être en train d’ouvrir une voie vers une pacifique révolution mondiale des peuples.
 

mardi 21 août 2012

Allemagne : une modification de la Constitution qui ne dit pas son nom-Le juge Gaier fait de la résistance


par German-Foreign-Policy.com, 20/8/2102. Traduit par  Michèle Mialane, édité par  Fausto Giudice, Tlaxcala

Un Juge de la Cour constitutionnelle critique vivement la sentence qu’a rendue l’instance judiciaire suprême allemande relativement à l’engagement de la Bundeswehr à l’intérieur du pays. La décision du Tribunal constitutionnel fédéral d’autoriser l’emploi d’armes de guerre en cas de catastrophes naturelles ou d’accidents graves y compris sur le territoire de la République fédérale n’est « pas acceptable » selon le juriste Reinhard Gaier.

Reinhard Gaier
Comme il ne peut être désormais exclu que les forces armées deviennent « un instrument de politique intérieure », le Tribunal a enfreint un « principe fondamental » de la « chose publique » allemande. À terme les effets seront ceux d’une « modification de la constitution ». Selon ce juriste, cette décision du Tribunal constitutionnel fédéral met directement en question le principe de la Loi fondamentale (Constitution) qui « rejette le militarisme allemand, cause de la mort de millions de personnes au cours de deux guerres mondiales ».
Abandon de principes fondamentaux
Vendredi dernier, le Tribunal constitutionnel fédéral a publié sa sentence définitive relative à l’autorisation et aux limites des engagements de la Bundeswehr sur le territoire national. Le point de départ en était la « loi sur la sécurité aérienne » qui autorise les forces armées à abattre des avions transportant des passagers, s’ils étaient susceptibles de servir d’arme pour un attentat analogue à celui du 11 septembre. Le passage en question avait certes été annulé par les juges; mais la nouvelle sentence autorise la Bundeswehr à faire usage d’armes de guerre en cas de catastrophes naturelles et « d’accidents particulièrement graves ». Un seul juge constitutionnel sur quinza a déclaré qu’il n’approuvait pas cette décision: selon Reinhard Gaier, on assiste à « l’abandon de principes fondamentaux » (1)
Rejet du militarisme allemand
Selon ce juriste, cette décision de la plus haute instance judiciaire allemande enfreint le principe en vertu duquel « les forces armées ne doivent jamais être utilisées comme instrument de politique intérieure ». Avant de s’expliquer plus en détail, il rappelle à ses collègues qu’initialement la nouvelle Constitution allemande ne prévoyait pas de forces armées: « La Loi Fondamentale rejette le militarisme allemand, cause d’inimaginables horreurs et de la mort de millions de personnes au cours de deux guerres mondiales. En 1949 la Constitution de République fédérale allemande n’instituait pas d’armée; le retour de la Défense nationale en Allemagne en 1956 mérite parfaitement le nom de ‘tournant dans l’évolution de la République fédérale’ » .
Stricte séparation
Gaier compte au nombre des « conséquences constitutionnelles obligatoires » de « l’histoire particulière» de l’Allemagne la « séparation entre l’armée et la police ». C’est cette dernière et elle seule qui est compétente pour « assurer la sécurité intérieure », déclare le juriste : « Sa fonction est de parer aux dangers et la police doit disposer uniquement des armes adaptées et nécessaires pour y parvenir; en revanche les unités de combat et les forces armées visent à anéantir un adversaire, ce qui nécessite un armement spécifiquement militaire. Il faut une séparation stricte des deux tâches. » Celui qui enfreint ce principe « méconnaît le code génétique de ce pays » écrit Gaier. Certes le législateur a déjà « défini les présupposés pour l’intervention les forces armées dans la protection civile contre les catastrophes », mais ceux-ci « n’autorisent que des mesures de type policier et non des interventions de type militaire ».
La décision du tribunal annulle la disposition constitutionnelle de non-intervention de l'armée dans les affaires intérieures. Dessin d'Erl 
Une grande marge de manœuvre
Ce qui déplaît particulièrement au juge, c’est l’autorisation donnée par le Tribunal à la Bundeswehr d’intervenir sur le territoire national avec des armes de guerre pour parer à un évènement « d’une ampleur catastrophique » et « susceptible presque à coup sûr d’être imminent», et qui pourrait « en outre résulter de la volonté d’un tiers ». Le Tribunal constitutionnel fédéral « enrichit certes ainsi les modalités d’application du droit de nouvelles notions, qui manquent cependant de clarté et peuvent avoir des conséquences imprévisibles », écrit Gaier dans son « avis minoritaire » : « Nous avons affaire à des catégories tout à fait imprécises, qui échappent à peu près à tout contrôle juridique effectif, et laissent dans la pratique quotidienne une grande placeà des estimations subjectives, des interprétations toutes personnelles et des pronostics peu sûrs, pour ne pas dire hâtifs. » Et notamment en ce qui concerne l’intervention de forces armées sur le territoire national une telle façon de procéder n’est tout simplement « pas acceptable. »
La Constitution, une sacrée planche à percer ! Sur la perceuse, les noms des deux hommes qui ont déclenché l'affaire en 2007 : les politiciens démocrates-chrétiens Jung et Schäuble. Dessin de Stuttmann
À l’ombre des armes
Les formulations choisies par le Tribunal constitutionnel fédéral font entrevoir à Gaier le danger concret d’une utilisation de « l’intervention des forces armées sur le territoire national (...) dans le but d’intimider la population par leur simple présence , par exemple lors de manifestations ». Il pose une question rhétorique: « Comment par exemple empêcher, dans le cas de grandes manifestations antigouvernementales, comme il y en a eu entre autres en juin 2007 à l’occasion du sommet du G8 à Heiligendamm, que l’on puisse craindre que l’agressivité de quelques groupes isolés ne soit « susceptible presque à coup sûr d’entraîner de manière imminente» des violences considérables causant des «dommages catastrophiques » et donc recourir à l’intervention d’unités armées de la Bundeswehr? De toute évidence Gaier songe aux métaphores que nous ont apprises les dictatures militaires : « Il est difficile à la liberté d’opinion de prospérer à l’ombre d’un arsenal militaire.»
En-dehors de son domaine de compétences
En ultime instance la décision relative à l’engagement des forces armées sur le territoire national revient à « modifier la Constitution », estime le Juge Gaier, et à permettre précisément « ce qu’il a été impossible au gouvernement fédéral d’imposer il y a trois ans contre un partenaire de coalition et en dépit du vote au Bundesrat*. » Donc l’instance judiciaire suprême en Allemagne a clairement outrepassé ses compétences, note Gaier : En matière de législation « ce n’est ni la tâche ni du ressort du Tribunal constitutionnel fédéral d’apporter des corrections.»
Si les juges constitutionnels votent contre le Mécanisme européen de stabilité et le Pacte budgétaire, nous serons devant l'imminence d'une situation exceptionnelle de dimensions catastrophiques !  Bien fait pour eux! 
Dessin de 
Stuttmann
Troubles internes
Cette modification indirecte apportée, selon Gaier, à la Constitution, vient d’accorder à la Bundeswehr une légitimation de ses préparatifs, commencés depuis assez longtemps déjà, en vue d’opérations de guerre sur le territoire national. Tout récemment les forces armées allemandes ont mis sur pied des « unités de sécurisation et de soutien » pour « la protection d’installations » et la répression de « troubles internes. » Parallèlement des manœuvres d’entraînement à l’affrontement armé avec des combattants ennemis sur le « front intérieur » sont en cours : voir german-foreign-policy.com (2).
* Conseil fédéral de 69 membres représentant les Länder et nommés par leurs gouvernements. Equivalent d’un sénat [NdE]

(1) Sources et sources suivantes : Tribunal constitutionnel fédéral, 2 PBvU 1/11, 03.07.2012
(2) voir: Innerer NotstandBürgerkriegsmanöver etTerritoriale Reserve 

vendredi 18 mars 2011

150ème anniversaire de l’Unité italienne : La mémoire trahie du Risorgimento

par Paolo Flores d'Arcais, 16/3/2011. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Original: 150° anniversario dell'Unità d’Italia: La memoria tradita del Risorgimento

“L'Italie n'est qu'une expression géographique”, affirmait le comte Klemens Wenzel Nepomuk Lothar Von Metternich-Winneburg-Beilstein (également prince à partir de 1813). “L'Italie est faite, nous devons maintenant faire les Italiens”, déclara l'écrivain et patriote Massimo Taparelli marquis d’Azeglio, lorsque des décennies de subversion révolutionnaire mazzinienne et garibaldienne, et d’habileté diplomatique cavourienne firent rendre gorge au  cynisme du chancelier de l'Empire austro -hongrois. Lequel a droit aux honneurs de la réhabilitation, de manière honteuse et paradoxale,  juste en pleines célébrations du 150ème anniversaire de l’Unité italienne : et pas de la part de quelques grands historiens en veine de réécriture géopolitique mais par les beuglements ignares du père d’une “truite”* et  les caquètements des patriotes de l’évasion fiscale.
Mais ce spectacle avilissant est aussi rendu possible par un arrière-fond historique et anthropologique : , la “Nation”, la “Patrie”,  les Italiens l’ont toujours très peu sentie. Parce qu’elle n'est jamais devenue une identité commune, et même a souvent été appauvrie par la rhétorique de la propagande de gouvernements et de régimes, salie pour envoyer des millions de jeunes comme chair à canon dans deux "massacres inutiles".

L'identité d'un pays naît de la mémoire partagée. Et une mémoire partagée est toujours et seulement une mémoire choisie. Elle ne peut jamais être constituée de "tout le passé", lequel est évidemment contradictoire, imprégné de déchirements et de conflits, fruit de valeurs antagonistes pouvant aller jusqu'à la guerre civile. “Notre héritage n’est précédé d’aucun testament”, a écrit l'un des plus grands poètes du XXème siècle, René Char, exprimant la vérité de l'identité historique dans sa forme la plus essentielle et irrécusable. On choisit de quoi on veut être les héritiers, en triant dans l’entrelacs contradictoire et incompatible des événements qui nous précédés, ceux qui ont pour nous une valeur symbolique car fondatrice.

L'Italie démocratique ne peut devenir «nation» ou «patrie» que si elle choisit d'être vraiment l’héritière des deux seuls événements fondateurs son passé. Le Risorgimento, et ce second Risorgimento (vécu comme tel par beaucoup de ceux qui y ont donné leur vie) qu’a  été la Résistance antifasciste. Tant que ces deux ruptures historiques, et les valeurs qui sont à leur origine, ne seront pas intériorisées comme patrimoine commun par les citoyens de la péninsule, tant que chaque nouvelle génération dans la famille, dans  l'école, par le petit écran, ne grandira pas en se sentant fille du Risorgimento et de la Résistance, il n’y aura pas d’italiens et il n’y aura pas d’Italie, et le comte Klemens Von Metternich pourra ricaner à son aise dans sa tombe.

Mazzini, Cavour et Garibaldi, par Tchavdar Nikolov
Mais la mémoire, pour être partagée, ne doit exclure personne. Elle doit mettre en commun tout le passé, rendre frères vainqueurs et vaincus , répliquent les historiens plus ou moins de régime, avec plus ou moins de titres universitaires ou improvisés, les Mieli, les Romano, les Galli della Loggia, les Pansa. Les garibaldiens donc, amis aussi les sbires du cardinal Ruffo, les partisans, mais aussi les jeunes républicains de Salò, à en croire certains délires. Au contraire. Aucune identité nationale, donc aucune «Patrie» ne pourra jamais naître sur  des valeurs qui s'excluent mutuellement. La comparaison avec la France voisine peut nous éclairer.

Chaque bâtiment public y porte la devise, souvent en lettres d'or : "République Française: Liberté, Égalité, Fraternité". On exclut donc de la mémoire partagée les masses qui se sont révoltées contre la révolution, les paysans qui sont morts pour la Vendée, avec courage et même héroïquement, bien sûr. L'identité de la nation, de la patrie, celle du «Vive la France!" par lequel le général De Gaulle concluait tous ses discours, est reconnue uniquement dans le testament de la révolution, de sorte qu’on en adopte le drapeau et que d’une chanson insurrectionnelle on fait  l'hymne national. La révolution est la seule mémoire commune, l'autre ne serait que la mémoire de la trahison de la nation, bien que la Terreur ait fait partie de la révolution, dont la condamnation est rendue topographiquement explicite : pas une rue ou une place sont nommées d'après Robespierre. [ici l’auteur se trompe : ceci ne vaut que pour Paris, dont  le maire socialiste a rejeté la proposition de donner le nom de l’Incorruptible à une rue ou place ; mais il y a de nombreuses rues Robespierre ailleurs, de Montpellier à Brest en passant par Montreuil, NdT]

Idem pour la Résistance. Le gouvernement collaborationniste de Vichy est la trahison par définition, bien que le maréchal Pétain ait été légalement mis au pouvoir par le vote majoritaire d'un parlement librement élu. De Gaulle, homme de droite s'il en fut, a imposé l’équation  Résistance = Patrie et refus de la résistance = trahison et cette mémoire partagée a eu une telle efficacité que trois générations plus tard,  la droite française même la plus grossière préfère (est-ce que ça durera ?) perdre les élections plutôt que d’accepter le soutien des Le Pen.
En Italie, en revanche, le Risorgimento a été immédiatement  édulcoré  dans la rhétorique. La nature subversive, révolutionnaire, parfois terroriste des Garibaldiens et des Mazziniens a été gommée, bien que Mazzini et Garibaldi aient  été associés à Marx et Bakounine par toutes les  polices du monde, et que leurs divergences  n’aient jamais rien eu à voir avec une introuvable "modération" des Mazziniens. La mémoire du Risorgimento comme véritable épopée fondatrice a été enfin détruite par l’irrédentisme fasciste, cette ignominie consistant à rapprocher un d'Annunzio de Pisacane. Pire encore avec le second Risorgimento, la Résistance antifasciste. Émasculée dans la rhétorique démocrate-chrétienne, elle est désormais tournée en dérision par les médias de régime, qui se livrent quotidiennement à de lâches outrages.

Comment s'étonner, dès lors, que la nation et la patrie soient absentes dans la péninsule ? L'Italie ne sera nation que si et quand une authentique révolte morale, politiquement victorieuse, réussira à rendre un sens commun aux valeurs qui, du Risorgimento à  la Résistance , ont donné naissance à notre Constitution.

*Umberto Bossi, le chef historique de la Ligue du Nord, avait répondu en 2008 à une question sur son fils Renzo, entré à son tour en politique en Lombardie : "Macché delfino, al massimo è una trota" : “Mais quel dauphin, au maximum c’est une truite”.[NdT]

jeudi 23 octobre 2008

Une Bolivie digne avance vers sa refondation

Les mouvements sociaux, une fois de plus, écrivent l’histoire
par Alex CONTRERAS BASPINEIRO

C’était hier, à La Paz. Il était 12h55 à la vieille horloge du Palais Législatif. Le Président de la République Evo Morales Ayma ne peut contenir son émotion et pleure, les dirigeants des mouvements sociaux se confondent en une seule étreinte, les milliers de manifestants crient de joie et font ondoyer leurs drapeaux et wiphalas[1], les mineurs font exploser leur dynamite et les paysans font écouter leurs pututus[2]. C’est un jour historique pour la Bolivie, car le Congrès National a approuvé aux deux tiers la convocation du référendum sur la nouvelle Constitution politique de l'État pour le 25 janvier 2009.

"A partir de ce moment, nous commençons tous la campagne pour adopter à cent pour cent la nouvelle Constitution de l'État», déclare le chef de l'Etat devant des milliers et des milliers de personnes qui, après leur marche, ont assuré une veille toute la nuit sur la place Murillo.

Le Président souligne que, grâce à une nouvelle Carta Magna[3], plusieurs avantages seront constitutionnalisés, comme la Rente Dignité[4], l’allocation Juancito Pinto[5] ou la nationalisation des hydrocarbures.

Les autonomies départementales -comme indigènes et municipales- sont garanties et constitutionnalisées et, en un acte de justice, la Bolivie est reconnue comme un État unitaire social de droit, plurinational, communautaire, souverain, interculturel et décentralisé.

Se félicitant de l'engagement et de la lutte des mouvements sociaux, Morales Ayma a déclaré: «La refondation de la Bolivie nous a unis... Je me félicite de la décision de la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB) de se joindre à la Coordination Nationale pour le Changement (CONALCAM)."

La marche depuis Caracollo (Oruro) jusqu’à La Paz a été menée par les principaux dirigeants de la COB et de la CONALCAM ; autour de celles-ci plus de 95 organisations sociales de l'ensemble du territoire national ont participé.



Le chemin se fait en marchant

Des milliers et des milliers de Boliviens et Boliviennes sont arrivés hier à La Paz, après avoir marché 190 kilomètres en huit jours, avoir eu faim et soif dans des communautés situées au-dessus de quatre mille mètres d’altitude, avoir dormi exposés aux intempéries dans les hautes terres glaciales et avoir subi une campagne médiatique les diabolisant comme « ennemis » de la démocratie.

Comme s’il s’agissait du réveil d’un géant endormi, les représentants des mouvements sociaux, fiers de leur culture, portant leurs vêtements et accompagnés de leur musique et de leurs traditions, ont reçu sur leur passage non seulement de la nourriture ou des boissons, mais aussi et surtout de la solidarité.

La marche, la plus grande de l’histoire démocratique du pays, en plein centre névralgique de la Bolivie politique, est devenue une fête multiculturelle et multiethnique qui a ébloui les marcheurs comme les observateurs.

Il y a une semaine, aucun homme politique ne montrait d’intérêt à la recherche de solutions concertées. On cherchait une fois de plus la polarisation du pays pour qu’il y ait des affrontements et une division plus grande -mais les pas des marcheurs ont tracé la seule voie possible : le dialogue urgent.

« C'est un grand triomphe pour la Bolivie car ils sont en train de construire un projet qui inclut tout le monde... Ceci n'est pas un projet du gouvernement ou de l'opposition, c’est un projet des Boliviens », a déclaré Raul Lagos, le délégué de l'Organisation des États américains (OEA).

Grâce à une loi spéciale d'interprétation de l'article 233, le Congrès national a décidé de convoquer un référendum constitutionnel à la date du 25 Janvier 2009 et des élections générales en décembre de l'année prochaine.

« Nous autres peuples indigènes, paysans et autochtones ainsi que tous les mouvements sociaux n’allons agresser aucun parlementaire ni aucun citoyen comme l’ont fait les autonomistes par des actions racistes. Nous autres défendons la culture de la vie », a déclaré le chef de la CONALCAM Fidel Surco.

Les marcheurs, représentant les organisations de la campagne et de la ville qui recherchent et appuient le processus de changement, arrivaient de Santa Cruz et Oruro, Tarija et Potosí, Beni et Chuquisaca, Pando et Cochabamba.

Plus de cent articles

La marche difficile mais déterminée des manifestants a obligé l'opposition comme les partis au pouvoir à apprendre à parler, à se débarrasser de leurs intérêts politiques et personnels et à conclure des accords concrets.

La session du Congrès a duré de plus de seize heures d’affilée.

Les positions intransigeantes d’il y a quelques jours, du genre « pas une seule virgule du nouveau projet ne sera modifiée, sauf le chapitre sur l'autonomie » ou « nous n’approuverons pas une Constitution maculée de sang », ont été abndonnées.

Selon le Vice-Président de la République Álvaro García Linera, les articles modifiés sont plus de cent, certains dans la forme, d’autres dans le fond.

"Les forces politiques se sont accordées sur une centaine de corrections à apporter au nouveau texte constitutionnel relatives à des questions électorales, aux autonomies, à la justice communautaire et ordinaire - entre autres", a-t-il dit.

Parmi les thèmes qui ont fait l’objet d’un accord, il y a la question de la terre – qui concerne énormément les secteurs productifs : il a été établi que les résultats du référendum constitutionnel concernant les propriétés de 5 à 10 mille hectares n'auront pas d'incidence sur ceux qui possédaient ces terres avant la consultation -pour autant que ceux-ci remplissent leur rôle économique et social.

En ce qui concerne les autonomies, on est arrivé à un chapitre beaucoup plus complet, consistant et répondant mieux aux attentes des régions de Tarija, Beni, Santa Cruz et Pando.

Dans ces quatre régions autonomes ont été menés des référendums qualifiés d’illégaux.

"La Bolivie a gagné. Ceci couronne un effort de deux années dans notre vie politique ... Nous sommes satisfaits pour plusieurs raisons, pour une étape culminante dans un pays qui a lutté des décennies pour l'inclusion sociale ", a indiqué Garcia Linera.

Bien qu'existent des désaccords de caractère régional, en particulier des parlementaires de Santa Cruz et Chuquisaca, la plupart des quatre groupes politiques (MAS[6], MNR[7], UN[8] et PODEMOS[9]) ont établi un accord qui, en substance, renforce le système démocratique bolivien.



En train de creuser leurs tombes

Devant la force des mouvements sociaux, l'opposition non seulement s’est retrouvée sous pression mais aussi plus faible et, finalement, elle a connu une défaite.

Jusqu'à hier les opposants, déployant une stratégie de communication à travers tous les médias commerciaux, faisaient valoir que « la constitution du MAS ne serait approuvée qu’en passant sur leurs cadavres. »

Aujourd'hui, certains pleurent leur défaite, d'autres encore ne peuvent accepter le coup dur, et la plupart tentent de justifier l'injustifiable.

Le préfète de Chuquisaca, Savina Cuellar, ancienne du MAS, a dit :"Ceux qui ont appuyé le Congrès National sont des traîtres. Nous ne pouvons pas adopter cette Constitution vénézuélienne, nous ferons campagne pour le non ». « Nous n'avons pas été pris en considération... le thème de la compétence dans les autonomies n’a pas été complètement défini », a déclaré le député de l’opposition Paul Klinsky. Le Comité Civique[10] de Santa Cruz a rejeté les accords du Congrès et a déclaré l'état d'urgence. Le chef de PODEMOS, Jorge Quiroga, a admis qu'il y avait des divergences dans son parti.

«Les néolibéraux n’ont plus qu’à creuser leur propre tombe. Le peuple bolivien a maintenant triomphé et nous devons nous organiser et nous préparer à gouverner et à prendre le pouvoir les vingt prochaines années », a déclaré le chef de la COB, Pedro Montes.

Les parlementaires de l'opposition qui autrefois ont mené ce pays à leur guise ont fini par être défaits, les mouvements sociaux qui soutiennent le processus de changement sont sortis renforcés : la Bolivie marche vers sa refondation.

[1] Whiphala : drapeau arc-en-ciel à sept bandes, symbole de l’empire Inca (Wikipedia)

[2] Pututu : trompette faite d’une coquille de conque ou d’une corne d’animal (Wikipedia).

[3] Carta Magna : la nouvelle Constitution.

[4] Rente Dignité : rente viagère de vieillesse accordée à tous les citoyens de plus de 60 ans.

[5] Allocation Juancito Pinto : L’allocation Juancito Pinto est censée permettre à des centaines de milliers d’écoliers de recevoir 20 euros annuels -un chiffre considérable en Bolivie- grâce aux ressources provenant de la nationalisation des hydrocarbures. (RISAL)

[6] MAS : Mouvement vers le Socialisme (Wikipedia)

[7] MNR : Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (Wikipedia)

[8] UN : Front d’Unité Nationale (Wikipedia)

[9] PODEMOS : Pouvoir Démocratique Social, l’acronyme signifiant « nous pouvons » (Wikipedia)

[10] Comité Civique de Santa Cruz : Regroupant les organisations sociales, syndicales et patronales d’un département, les comités civiques ont pris une importance particulière sur la scène politique de certaines régions boliviennes, notamment à Tarija et Santa Cruz. Dans ce dernier département, ce sont les organisations patronales qui sont majoritaires, le comité civique étant considéré par certains de ses membres comme le « gouvernement moral » et légitime des Cruceños (habitants de Santa Cruz).Le Comité Civique de Santa Cruz est d’une certaine manière l’avant-garde de l’opposition au gouvernement d’Evo Morales et un fervent partisan de l’autonomie des départements (RISAL)


Evo Morales reçoit une bénédiction d'un prêtre guérisseur indigène durant une cérémonie à Santa cruz le 23 octobre 2008. 15 000 personnes venues de 18 pays de 3 continents y sont rassemblées pour une rencontre internationale de solidarité avec la Bolivie et Evo Morales qui doit durer 3 jours.




Le vice-Président Alvaro Garcia Linera danse avec une Équatorienne le 23 octobre à Santa Cruz.

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Source : Bolivia digna avanza hacia su refundación

Article original publié le 21/10/2008

Sur l’auteur

Photos Reuters Pictures

Traduit par Thierry Pignolet, révisé par Fausto Giudice,
Tlaxcala

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